armaque in armatos...
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L'ÉNÉIDE SOUS L'ÉNÉIDE
Chacun connaît l'histoire: Virgile, sur son
lit de mort, ordonnant à cors et à cris la destruction de l'épopée
qu'il venait juste de terminer, l'Énéide,
et Auguste en personne, présent à l'agonie, s'opposant fermement
à ce sacrilège.
Fallait-il brûler l'Énéide?
Deux mille ans ont passé. Personne, semble-t-il,
n'avait songé à remettre en cause une version si flatteuse pour
le despote qui avait évidemment tout pouvoir pour l'imposer. On s'interrogeait
cependant sur les raisons qu'aurait eues Virgile de vouloir brûler son
oeuvre. L'inachèvement? Mais l'Énéide
est bel et bien terminée, et n'attendait plus qu'une ultime révision.
Les imperfections formelles? La perfection, certes, n'est pas de ce monde, mais
l'Énéide en approche de bien près,
et cela s'est tout de suite su. Le contenu, peut-être, puisque, toujours
selon la version officielle, l'Énéide
chanterait la gloire d'Auguste et de son régime? Après avoir toute
sa vie vendu sa plume au diable, et s'être agenouillé sans vergogne
aux pieds du fossoyeur des libertés romaines, le poète aurait
été pris d'un tardif remords. Virgile mis en accusation, donc,
l'Enéide suspectée:
C'est exactement ce qu'avait prévu l'assassin
Il savait fort bien, lui, que l'Énéide
n'est pas ce qu'elle paraît être, et que même elle en est
juste l'opposé. Mais en se présentant comme le vrai sauveur de
l'Énéide, il dépossédait
en quelque sorte Virgile de son poème, et en même temps (moyennant
en plus quelques discrètes retouches post mortem)
décourageait à l'avance toute velléité d'y rechercher
la moindre note d'indépendance ou de réticence
à son égard. Si honte il y avait quelque part, c'est Virgile qui
la boirait toute, après avoir bu la mort dans certaine coupe empoisonnée
par les soins de son prétendu ami et protecteur.
La Justice arrive en boitant, mais elle arrive.
A chaque lecteur revient désormais la tâche à la fois redoutable
et délectable de rédimer l'Énéide
d'Auguste par l'Énéide de Virgile,l'Énéide
de surface par cette autre elle-même qui court en permanence sous le texte
pour en inverser les valeurs et en retourner les jugements, et que l'on pourrait
appeler:
L'ANTI-ÉNÉIDE
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