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 LIVRE IV

 

 

INTRODUCTION

 

On n'est peut-être jamais si bien jugé que par ses ennemis, et Iarbas, ce fils d'Hammon, touche cruellement juste lorsque, pour définir le comportement d'Enée à Carthage, il a cette formule lapidaire: rapto potitur, «le brigand jouit de son butin», 217. Depuis le début en effet, c'est-à-dire du moment où, voyant sans être vu, il a aperçu la reine dans toute sa majesté, mieux même, du moment où il a entendu parler d'elle et de ses trésors par son obligeante mère, le héros troyen n'a plus eu qu'une idée en tête: comment séduire cette femme, comment mettre la main sur ces richesses. Crime prémédité s'il en fut, et qui place Enée au niveau d'un Sinon. C'est en circonvenant le roi d'Ilion que Sinon s'insinue dans la ville et la livre au fer et au feu: c'est en séduisant la reine de Carthage qu'Enée devient le maître des lieux et en profite pour mettre la ville en coupe réglée avant de s'enfuir en laissant derrière lui la ruine et la désolation. Car la reine symbolise son royaume, elle est l'âme de cette ruche (cf. I, 430 sqq), et quand, réduite au désespoir, elle se perce le sein, c'est comme si, nous est-il dit, «tout Carthage s'écroulait sous l'irruption ennemie et que les flammes furieuses roulaient sur les toits des mortels et des dieux» (v. 669 sqq):

Non aliter quam si immissis ruat hostibus omnis

Karthago aut antiqua Tyros flammaeque furentes

Culmina perque hominum uoluantur perque deorum.

C'est ici le lieu de se rappeler qu'un peu plus haut, aux vers 424 et 559, le fils de Vénus a été qualifié par Didon d'"ennemi public" (hostem, hosti), que dès l'origine (I, 643 sqq) il avait conçu son entreprise de séduction comme une affaire militaire, qu'ici même, après l'admonestation de Mercure, ce sont des précautions militaires qu'il prend (v. 287 sqq), enfin que les Troyens, avant de s'embarquer avec des chants de triomphe (ouantis, 543, ouantes, 577), mettent à piller Carthage la même ardeur que les Grecs Troie (comparer 401 sqq à II, 370 sqq). Une guerre, voilà de quoi il s'agit, même si c'est une guerre où l'ennemi se présente sous des traits amis. Cette vérité est confirmée tant par l'imagerie dominante du livre, structurée autour du triple leitmotiv du feu, de la blessure et de la capture, et s'unifiant dans le concept de guerre (cf. F.L. Newton, J. Ferguson), que par un dense système d'échos qui relie les événements de Carthage à ceux de Troie (cf. B. Fenik) (1) et à ceux du Latium (J.W. Hunt 84-89) (2) . Ce qu'il accomplit à Carthage, Enée le répétera au Latium: il séduira Latinus et provoquera le suicide d'Amata, il séduira Evandre et causera la mort de Pallas. Sa mission divine, ses fameux Fata, exigent, paraît-il, le sacrifice de tous les peuples qui ont le malheur de se trouver sur sa route. Preuve supplémentaire qu'il faut bien prendre fata dans son acception la plus sinistre, par un jeu de mots qui remontait au moins à Naevius, dans sa lutte héroïque contre les Metelli:

Fato Metelli Romae fiunt consules.

Parlons-en, de ces Fata qui, pour Enée, n'ont d'autre sens que de se tailler un royaume sur le territoire d'autrui, et qui, pour le lecteur de l'Enéide, se réalisent dans la destruction de la république romaine et le triomphe de la cause injuste sur la cause juste, d'Octave sur Brutus.

Les avocats d'Enée sont bien bons d'invoquer Dieu le Père pour justifier l'inqualifiable conduite de leur héros dans ce quatrième livre. A les en croire, loin que le Troyen doive être blâmé pour avoir rompu ses engagements envers Didon, il faudrait au contraire lui faire honneur d'avoir su immoler sa passion sur l'autel du devoir dicté par les dieux. A.-M. Guillemin 267 se sert de lui pour donner des leçons à Marc-Antoine: «Antoine a été perdu sans retour par la tentation égyptienne, conduit à la défaite et à la mort; Enée s'est relevé de la tentation carthaginoise; telle est la méditation à laquelle nous invite l'appel de Virgile». R.G. Austin dans son Introduction (p. XV) comme dans son commentaire (ainsi, ad v. 360 et 393) insiste sur la somme de souffrances par laquelle le déserteur a dû passer pour parvenir à commettre son forfait: «Aeneas' desires are as strong [as Dido's], and his victory over them is hardly won» (p. XV); «he has been true to himself and done his duty at a dreadful coast» (ad v. 393). A ce compte, Didon serait à peine à plaindre, elle qui se laisse aller à sa pente («Dido never finds it difficult to let her desires overcome her conscience»), mais Enée serait à la fois à plaindre et à admirer. Qu'un tel point de vue, et lui seul, permette de sauver le héros de l'Enéide, et par la même occasion, pense-t-on, l'Enéide elle-même, nous le comprenons fort bien, malheureusement il ne résiste guère à un examen attentif des faits.

Tout d'abord, si Virgile avait voulu nous faire prendre au sérieux l'ordre des Fata, il ne se serait pas moqué de son Jupiter comme nous croyons qu'il l'a fait. Car enfin, jusqu'au vers 219, le maître de l'Olympe semble se soucier fort peu de la haute mission d'Enée. Avait-il donc besoin, pour sortir de sa léthargie, des récriminations fort peu respectueuses de ce Iarbas qui n'est lui-même qu'un vivant témoignage des turpitudes de son père? Saint Augustin se raillait assez lourdement d'un dieu qui passe son temps à poursuivre les Nymphes (Conf. I, 25). Pour obtenir le même résultat, il ne faut à Virgile qu'un seul vers, dit comme sans y prendre garde (198):

Hic Hammone satus rapta Garamantide nympha.

Et quand l'Omnipotent prétend qu'Enée «s'est arrêté chez un peuple ennemi» (inimica in gente moratur, 235), oubliant apparemment tous les bienfaits que le Troyen a reçus de Didon, parle-t-il le langage éternel de la justice et de la vérité (3) ? Qu'il ait tout pouvoir sur nos chétives personnes, à la bonne heure, mais il ne se peut pas qu'un tel dieu soit réellement habilité à dicter aux hommes leur devoir. Abraham allait égorger son fils pour complaire à Jéhovah, mais du moins Jéhovah ne voulait-il qu'éprouver une âme: Jupiter ne plaisante pas, il commande tout de bon, et lui aussi commande un crime.

Un crime? Est-ce pourtant un crime que de rompre avec une maîtresse? Et cette rupture ne pouvait-elle pas s'effectuer sinon sans larmes, du moins sans drame? Anna le pensait (v. 501-2):

nec tantos mente furores / Concipit aut grauiora timet quam morte Sychaei.

Et Didon elle-même déclare qu'un délai la sauverait (309-10, 433-6): elle meurt moins de la séparation que de la brutalité avec laquelle elle s'opère. Jupiter n'en demandait pas tant. Quand il ordonne à Enée d'embarquer (Nauiget!), il ne l'oblige pas à braver "les constellations hivernales" (hiberno...sidere, 309: cf. S.F. Wiltshire 114). Mais l'homme n'a pas la conscience tranquille, il prend peur (279 sqq, 571 sqq) et n'éprouve qu'un désir: fuir au plus vite cette terre naguère si douce, dulcisque relinquere terras, 281 (Ardet abire fuga, 281, properas, 310, praecipitare, 565, Festinare fugam, 575).

Au seul Enée incombe donc la responsabilité de la mort de Didon car, même s'il devait la quitter, il n'avait pas à la quitter ainsi, comme un voleur et comme un mufle. Mais devait-il la quitter? De deux choses l'une en effet, ou bien il s'était engagé sincèrement auprès d'elle, ou bien, pour reprendre son propre plaidoyer (v. 338-9), il ne lui avait jamais rien promis, elle n'avait été pour lui qu'une passade. Dans le premier cas, Jupiter nonobstant, la question est tranchée: partir est une forfaiture. Dans le second, le héros serait justifié s'il n'avait fait en sorte d'entretenir Didon dans la persuasion qu'ils étaient légitimement mariés depuis la scène de la grotte (Coniugium uocat, 172: tout le lui laisse croire en effet).

Il est vrai que la reine a un peu cherché à s'abuser elle-même (v. 172):

hoc praetexit nomine culpam

mais gardons-nous de comparer les incomparables. C'est en vain que l'exégèse classique voudrait, plus ou moins ouvertement, rabaisser la Reine de Carthage, insinuer qu'après tout, elle n'a que ce qu'elle mérite, que rien ne l'obligeait à se suicider et que, d'ailleurs, sa vengeance est démesurée. Encore heureux quand on ne nous la représente pas sous les traits d'une sorcière enragée qui, en guise de victime infernale, se sacrifie elle-même (cf. infra). Pour le poète, les choses sont claires: Enée est le chasseur et Didon le gibier (v. 69-73). Portant au coeur la secrète blessure du veuvage, rassasiée de solitude, tourmentée de frustration maternelle, poursuivie de la haine de Vénus, mal conseillée par Anna, on ne voit pas bien comment la malheureuse aurait pu tenir envers Sychée ce serment de fidélité qu'elle lui réitère presque désespérément au début du livre. Elle ne se fait pourtant guère d'illusions sur son hôte (v. 9 sqq et 596 sqq; et cf. I, 498, 624, 630), elle sait au fond d'elle-même que cet homme-là la trahira (v. 296-8, 419 sq), mais il faut qu'elle tombe (animumque labantem/Impulit) et elle tombe (soluitque pudorem, 55). Seulement, comme elle ne pourrait vivre dans le sentiment d'avoir failli, elle cherche par mille ruses à se persuader qu'elle n'est pas tombée, elle s'emploie à apaiser les dieux (v. 56 sqq), elle couvre l'impur amour du voile sacré de la religion (Coniugium uocat, 172). Andromaque, souillée dans son corps, reste inviolée dans son âme; Ariane s'offre à Thésée, Médée à Jason, comme au héros qu'elles croient digne de leur idéal; et Phèdre non plus n'a pas à rougir d'avoir placé trop bas son amour (4) . Ce qui fait la spécificité de Didon, son étonnante modernité, c'est qu'elle aime un monstre, et qu'elle s'en doute, et qu'elle n'y peut rien, sauf d'essayer de donner le change à ses remords.

Face à ces déchirements de l'âme, à cette infinie souffrance, s'étale le calme placide du "pieux Enée", son cynisme absolu, son flegme de jouisseur. Nul débat de conscience chez lui, il cueille sa proie au passage et, l'ayant cueillie, il s'en va. En deux ou trois endroits (v. 281, 393-6, 447-9), on dirait qu'il souffre, qu'il verse des pleurs, mais c'est une fausse impression. En réalité, l'individu est aussi dur que les rocs du Caucase (v. 366), et loin que les passages allégués plaident en sa faveur, il convient, on le verra, de les considérer comme de purs échantillons du comique virgilien, quoique Servius pense certainement à tout autre chose avec sa remarque introductive sur "le style presque comique" de ce livre (nam paene comicum stilum habet).

En somme, on ne peut que souscrire au jugement de Cartault 338 sur Enée: «En face de Didon, il est maladroit, brutal, mal élevé; il ne trouve pas un mot qui vienne du coeur... En fait, il est au point de vue littéraire un admirable repoussoir pour le caractère de Didon». Page est encore plus sévère (XVIII): «Une seule fois Enée montre sa faiblesse humaine, nous prouvant ainsi qu'il est méprisable en tant qu'être humain. Il accepte l'amour de Didon, pour l'abandonner, après cela, au désespoir et à la mort. Inutile d'insister sur son crime; Virgile l'a fait suffisamment». J.W. Mackail 106, dans la même ligne, estime qu'une défense d'Enée est ici "impossible" (5) .

Mais il est vrai que l'on pourrait tout aussi bien multiplier les citations dans l'autre sens pour la sempiternelle raison que maints fervents de Virgile se sont fait ici encore un point d'honneur de défendre contre vents et marées l'indéfendable Enée en n'imaginant pas que sa cause fût séparable de celle du poète (6) . C'est qu'il ne s'agit pas en l'occurrence d'une simple faiblesse passagère, et B. Fenik 24 fait montre de trop d'indulgence en écrivant que Virgile aura probablement voulu nous exposer «deux faces de son héros». Mais si le docteur Jekyll est en même temps Mister Hyde, c'est que le docteur Jekyll est un monstre. Contemplons donc en face l'évidence, et comprenons que l'épisode carthaginois imprime à Enée une tache indélébile qui le rend absolument inapte à supporter le poids de l'Enéide telle qu'on l'interprète depuis vingt siècles. Mais au lieu d'en faire grief à Virgile (7) , entrons dans ses intentions.

Une question épineuse subsiste cependant, car, ayant retiré à Enée l'alibi du devoir, quel motif véritable assignerons-nous à sa fuite? Il y a à cela, croyons-nous, deux types de réponse. D'un point de vue psychologique, l'homme, ayant tiré le maximum de la situation, n'aspire plus maintenant qu'à de nouvelles conquêtes, d'autant qu'il ne se sent guère en sécurité si près de ce Iarbas dont les éclats de voix ont réveillé Hammon et déclenché en chaîne ce mouvement de peur panique qui s'empare du Troyen aux vers 279 sqq. Le second point de vue est l'allégorique, cher à D.L. Drew, et dont l'on peut supposer avec vraisemblance qu'il revêtait pour Virgile au moins autant d'importance que le premier. Dans cette perspective, nous dirions que la mortelle décision d'Enée symbolise le brutal revirement d'Octave après Pérouse en 43, lorsqu'il s'allia à Antoine et Lépide, ses adversaires de la veille, pour former le second triumvirat et fondre sur Rome comme sur une proie. L'apparition de Mercure? La propagande octavienne inondait le monde pour proclamer le caractère providentiel du fils de César et attester sa particulière faculté d'attirer les miracles: comment douter que Mercure en chair et en os ne lui eût ordonné de marcher sur la ville... à moins qu'il ne fût lui-même Mercure en personne? Le prétexte des fata? Octave justement n'avait que son devoir à la bouche, il vengeait son père, il était le bras armé de Jupiter; et, par un bonheur insigne, son devoir, ses fata, se confondaient avec son plus grand intérêt politique. Enfin, l'indignation de Jupiter devant le spectacle de son petit-fils content d'une existence dorée d'uxorius (v. 266) (8) alors qu'un royaume dynastique l'attendait en toute propriété, n'est-ce pas le genre de réaction qu'un poète un peu caustique aurait pu prêter au divin Caius Iulius Caesar voyant du haut de son étoile son héritier travailler pour une République qu'il ne tenait qu'à lui, s'il savait s'y prendre, de renverser? Colère de Jules César, intervention miraculeuse de Mercure, féroce satire d'Octave, et, par surcroît, occurrence de cet adjectif rare qu'est uxorius, tous ces ingrédients se retrouvent réunis dans l'ode d'Horace Iam satis terris, secrètement dédiée à Virgile (C. I, 2) (9).

 


Vers 1-30: Didon se confie à Anna.

La double écriture ne sert pas qu'à dissimuler, elle participe aussi à l'expression de la pensée avec une efficacité souvent extraordinaire. Ainsi, dans cette scène d'ouverture, le secret quiproquo qu'elle instaure entre Sychée et Enée traduit mieux que tout le déchirant combat qui se livre dans l'âme de la reine. Nul ne paraît douter qu'aux vers 3-5:

Multa uiri uirtus animo multusque recursat

Gentis honos: haerent infixi pectore uoltus

Verbaque nec placidam membris dat cura quietem

le mot uiri désigne le chef troyen, pourvu de tous les avantages du corps et de l'esprit (uirtus, honos, uoltus, uerba), tandis que Sychée se trouverait réduit au rôle d'un spectre odieux (insomnia, 9 selon Henry) apparaissant dans la nuit à sa veuve pour lui interdire de s'intéresser au nouveau venu. Donat prête à Didon une méchante exaspération contre son défunt mari: «qu'a-t-il donc à me tourmenter encore? je ne lui dois plus rien». A l'en croire, le serment solennel des vers 24 sqq serait de pure forme ou, pour mieux dire, de pure hypocrisie (10) . Tant la prévention en faveur d'Enée peut rendre sourd aux plus nobles accents de la lyre d'Orphée.

Quel amour Didon vouait à Sychée de son vivant, Vénus nous l'a appris au livre I, v. 344:

magno miserae dilectus amore

Inutile de dire que le sauvage assassinat de son bien-aimé par son propre frère a dû laisser dans l'âme de la jeune épouse un très profond traumatisme; les vers 20-21 montrent que l'événement la hante toujours (11) . Aussi s'empêchera-t-on difficilement de penser que c'est à cela, plutôt qu'au banal "mal d'amour", que fait allusion la "grave blessure" dont il est question au premier vers:

At regina graui iamdudum saucia cura.

L'adverbe iamdudum va d'ailleurs en ce sens car, sans nier que ce mot ne soit capable dans un contexte approprié de référer à un passé très récent (quelques minutes en 362), il se trouve que dans la présente occurrence vingt-quatre heures et moins encore ne suffisent pas à justifier son emploi (12) , à telle enseigne que le commentaire servien en arrive à se demander s'il ne signifierait pas nimium et uehementer, et que des traducteurs comme Villenave, Bellessort, Klossowski ne se gênent pas pour le ramener à un simple iam ("déjà", i.e. le contraire de "depuis longtemps", Rat, Perret).

Si la reine succombe si facilement à la séduction physique du fils de Vénus, c'est qu'elle portait "depuis longtemps" en elle cette blessure secrète (cf. aegram, 35), laquelle insensiblement avait pu sembler se refermer, mais n'attendait qu'une occasion pour se rouvrir toute grande. Le ueteris du vers 23 reprend iamdudum:

Agnosco ueteris uestigia flammae.

Oui, c'est bien la même blessure, mais, en se penchant sur son coeur, Didon est effrayée de constater que le visage d'Enée s'est déjà substitué à celui de Sychée, qu'il est en passe de l'"abolir", conformément, nous le savons, à la mission confiée au dieu Amour par l'Acidalienne (I, 719 sqq):

...At memor ille

Matris Acidaliae paulatim abolere Sychaeum

Incipit et uiuo temptat praeuertere amore

Iam pridem resides animos desuetaque corda.

En vain s'efforce-t-elle de résister, de puiser des forces dans le souvenir des belles vertus du disparu (Multa uiri uirtus, 3; et le nom de Sychaeus court en anagramme v. 3-4: multusque recursat Š haerent infixi Š uoltus), ou encore dans la conscience de ce que se doit à elle-même une femme de sa race (Gentis honos, 4: cf. I, 640-2) (13) : les traits de l'autre, le son de sa voix, restent plantés dans sa poitrine (v. 4-5), haerent, cruel retournement du Haeret de I, 718 (14) ! Déjà sensible à travers la relative faiblesse de recursat par rapport à haerent (signalée par Servius), la tragique inutilité de ces efforts se traduit surtout par l'asyndète entre les deux verbes, tellement supérieure d'un point de vue stylistique à une simple juxtaposition additive, que cette considération suffirait presque à elle seule à justifier notre interprétation. Mais, outre le fait qu'une asyndète similaire avec le verbe haerere se retrouve au vers 73, on peut encore arguer que sur les sept autres emplois de uir dans le livre, ce terme n'est honorifique que lorsqu'il désigne Sychée (= "le mari", 461, 495, 656), tandis que, appliqué à Enée, il est empreint d'une grande froideur et tend fortement vers l'ironie (192, 423, 440, 498), ironie manifestement déplacée dans le cas présent. R.D. Williams observe aussi très bien que la Médée d'Apollonius ne se représente de Jason que des détails visuels, rien de moral. Il faudrait d'ailleurs que Didon fût bien sotte pour s'extasier sur la valeur d'un homme qu'elle n'a encore vu à l'oeuvre que ore, 11, c'est-à-dire comme "beau parleur". On connaît la sagesse, l'expérience, la lucidité de cette femme (I, 630: cf. supra):

Non ignara mali miseris succurrere disco.

Sans doute, grisée par l'ambiance de la fête et, qui plus est, avec le dieu Amour sur ses genoux, n'était-elle pas dans les meilleures conditions pour s'exercer à l'exégèse des paroles du narrateur, dépister chacun de ses mensonges, percer à jour son ignominie, car alors l'affaire serait dite, il n'y aurait pas de livre IV. Mais il lui est resté assez d'intuition pour percevoir que quelque chose dans cette voix sonnait faux, que cet homme-là se vantait trop. Aussi n'est-ce nullement l'admiration qui prédomine en elle, mais une espèce d'effroi indissolublement mêlé à l'angoisse terrible de la faute (15), ce que le poète au vers 5 nomme cura, cet ennemi qui empêche de dormir (cf. supra), voire de respirer, car telle semble l'implication de suspensam, 9 (cf. II, 728-9: sonus excitat omnis / Suspensum):

Anna soror, quae me suspensam insomnia terrent!

Quis nouos hic nostris successit sedibus hospes,

Quem sese ore ferens, quam forti pectore et armis!

Calqué sur le grec enupnion, et intermédiaire entre le féminin singulier insomnia, "insomnie", et le neutre pluriel somnia, "songes", le substantif pluriel insomnia est une de ces créations audacieuses de Virgile qui font dire quelque part à J.W. Jackson Knight que le poète «condense délibérément son langage jusqu'à une compression explosive» (16) . F. de Ruyt 246 propose de traduire par "illusions d'insomnie", et Austin explique judicieusement que ce qui "terrorise" Didon, c'est son propre conflit, son déchirement intérieur. Si tant est cependant que l'on veuille donner un visage à ces insomnia, Henry nous paraît faire fausse route en montrant du doigt le spectre de Sychée. Didon n'est pas terrorisée par Sychée, mais au contraire par l'idée de lui manquer de foi même après sa mort. Le bon Sychée serait au demeurant bien incapable de vouloir effrayer sa veuve, lui qui continue de l'au-delà à veiller tendrement sur elle comme on le voit en I, 353 sqq et qui lui pardonnera tout quand elle l'aura rejoint (VI, 474). En IV, 460-1, Didon, qui, "avec une ferveur merveilleuse", entretient vivante en elle l'image du souvenir (v. 457-9), s'imaginera entendre son mari l'appeler:

uoces et uerba uocantis / Visa uiri.

Et si ce miracle s'additionne à d'autres présages pour épouvanter son âme (Terribili monitu horrificant, 465), ce n'est toujours pas que Sychée la menace (uocantis, 460), mais parce qu'elle est poursuivie par la conscience de sa faute. Quatre vers plus bas, en revanche, on lit que «le féroce Enée la poursuit dans ses cauchemars» (v. 465-6):

Agit ipse furentem / In somnis ferus Aeneas.

Et ici même, la succession des phrases (quae...insomnia, quis...hospes) semble inviter à poser plus ou moins l'équivalence entre insomnia et hospes, d'autant que l'idée de terrent se retrouve virtuellement dans l'expression nouos hospes par un double écho à Catulle 64, 175-6 (nouos n'étant d'ailleurs, semble-t-il, jamais favorable chez Virgile) (17) :

Nec malus hic celans dulci crudelia forma

Consilia in nostris requiesset sedibus hospes

et à Horace, Sat. II, 2, 128:

ut huc nouos incola uenit

En outre, l'écho de ce quae me...insomnia aux vers 68 sq de l'Hécube d'Euripide (cf. Henry ad III, 484) tend puissamment à confirmer que les cauchemars de Didon ont pris la forme de son futur bourreau, car Hécube voit un loup et voit aussi le sinistre fantôme d'Achille: or, Enée sera à Carthage ce qu'Achille fut à Troie (cf. v. 665 sqq).

On dispute sur la signification du vers 11:

Quem sese ore ferens, quam forti pectore et armis!

Quoique J. Henry ait aligné huit motifs, pas un de moins, de croire que pectore et armis doivent se prendre dans une acception physique (= «quelle large poitrine et quelles épaules!»), sa démonstration n'a pas emporté l'adhésion de la critique, à de rares exceptions près néanmoins, comme R.L. Dunbabin et R.G. Austin (et c'était déjà l'opinion de J. Conington). On préfère en général passer sous silence cette gênante ambiguïté, ou, quand on consent à en faire état, on n'avoue pas la vraie raison de sa répugnance. Pour R. Pichon par exemple, «les vers suivants tendent à faire préférer le second sens [sc. le sens moral] ». R.D. Williams juge aussi celui-ci «plus normal», sans plus d'explication, mais le fond de sa pensée se trahit, semble-t-il, quand il avance une citation de Servius d'où il ressort que le sens physique de ore est déjà plus que suffisant pour la pudeur de Didon sans qu'il soit besoin d'en rajouter: et bene uirtutis commemoratione excusat supra dictam pulchritudinis laudem. Et encore Servius élude-t-il la vraie difficulté, car dans l'affaire c'est moins Didon qui serait atteinte que l'intouchable Enée. En effet, armi s'emploie couramment à propos d'animaux (e.g. VI, 881) et Austin se rassure peut-être un peu vite à ce sujet en alléguant XI, 641-4, d'où pourtant la pointe satirique est loin d'être absente. Au surplus, n'est-ce pas forcément léser le Troyen que de faire miroiter le sens le plus flatteur de fortis pour en définitive ne lui laisser que la force brute (18)?

Ce que refusent au fond les tenants de la signification morale, c'est que Didon puisse se permettre de parler d'Enée sur un ton autre qu'admiratif. Mais ils ne voient pas que le trait poursuit sa trajectoire même dans leur hypothèse, qui, étant donné que la reine ne connaît les (prétendues) vertus d'Enée que de la bouche de celui-ci, devrait les contraindre à placer quam forti pectore et armis sous la dépendance d'un sese ore ferens elliptique (19), cette expression étant comme la contamination de se ferre, "s'avancer", "se mettre en avant", et de ferre, "raconter" (se ore ferre = "se présenter avantageusement par la parole") (20) : «Comme il se vante, quel courage moral et physique il s'attribue!» . Sens physique ou moral, l'auteur nous laisse donc le choix pour ce vers, sachant que le gibier est cerné. On demandera pourquoi Didon se moque ainsi d'un homme dont elle est en train de tomber amoureuse. Nous sommes ramenés par là au Multa uiri uirtus où elle met en balance l'apparence physique de son hôte avec les hautes qualités morales du défunt mari. Ce qui reste en elle de lucidité (male sana, 8) l'empêche d'être dupe de la belle enveloppe, et en ironisant comme elle le fait, elle cherche à s'encourager à la résistance.

Le courage d'Enée étant ainsi remis en question, les vers 12-13 ne peuvent plus se lire du même oeil:

Credo equidem, nec uana fides, genus esse deorum:

Degeneres animos timor arguit.

Dunbabin l'avait déjà fait observer, si forti ne signifie que "robuste", timor du même coup doit concerner Didon. D'ailleurs, continue ce critique, appliquée à Enée, l'expression devient des plus bizarres («Why express herself in negatives, as it were?»), alors qu'il est tout naturel de relier timor au terrent du vers 9. On pourrait ajouter que, dans l'optique traditionnelle, Degeneres pris en son sens strict de "dégénérés" - et il le faut bien (21) - ne s'accorde nullement avec le contexte, car le moyen de dire: «Je suis sûre qu'il est d'ascendance divine parce que, s'il était dégénéré, sa lâcheté le trahirait», comme si, pour dégénérer, il ne fallait pas d'abord être de bonne race? Même en extorquant à l'adjectif le sens de "vils", l'argument de Didon pèche encore du fait de l'excessif écart séparant "vil" de "divin": il ne suffit pas d'échapper à la bassesse pour entrer ipso facto dans la famille des dieux. Enfin, puisque deorum ferait évidemment allusion à Vénus, à qui fera-t-on accroire que les enfants de la Voluptueuse se caractérisent par leur vaillance?

Seulement, si timor s'applique bien à Didon, ce n'est peut-être pas tout à fait comme l'imagine R.L. Dunbabin, d'après lequel la veuve de Sychée s'exhorterait par ces mots à «braver les terreurs du surnaturel [sc. les menaces du fantôme de Sychée] et à céder à son penchant» (22) . C'est faire grande injure à la reine que de lui prêter l'idée que l'honneur puisse se trouver du côté de ce qu'un peu plus bas elle nommera "la faute" (culpae, 19). Son persécuteur n'est point Sychée, mais Enée, et la terreur qu'il lui inspire, comparable à l'angoisse de la biche aux abois (cf. v. 69 sqq), se confond avec celle qu'elle éprouve à se voir déchoir, c'est-à-dire proprement "dégénérer":

J'ai conçu pour mon crime une juste terreur

déclare la Phèdre de Racine ( Phèdre, v. 307) (23) , et de quel "crime" parle-t-elle? Du même que celui de Didon: d'aimer malgré elle un homme que sa raison lui commanderait de détester ("ce fils de l'Amazone", "mon superbe ennemi").

Nous touchons là peut-être le coeur de la philosophie virgilienne (VI, 743):

Quisque suos patimur manis.

Chacun, d'une manière ou d'une autre, reçoit la rétribution de ses actions devant le tribunal de sa conscience, nec se quaesiuerit extra (cf. Perse, Sat. I, 7). Ovide l'a dit autrement (Fast. I, 485-6):

Conscia mens ut cuique sua est, ita concipit intra

Pectora pro facto spemque metumque suo.

Nos bonnes actions engendrent spem, nos mauvaises metum, autre nom de timorem. Les semblables d'Enée, il est vrai, font le mal sans vergogne ni préoccupation autre que celle de la sanction extérieure. Mais dans le cas d'une âme bien née, le sentiment de timor accompagne automatiquement la chute ou la tentation de la chute:

Degeneres animos timor arguit.

C'est un signal, et le caractère pernicieux du discours d'Anna se révèle pleinement dans le fait qu'elle arrive à brouiller ce signal (v. 55):

Spemque dedit dubiae menti soluitque pudorem.

Spes se développe illégitimement aux dépens de timor, et la conscience (pudor) s'en relâche d'autant (cf. Sen. Phaed. 96 sq: haud illum timor/Pudorque tenuit).

En récupérant aux fins de l'édification chrétienne ce degeneres animos pour caractériser l'âme déchue qui a oublié son origine céleste, Paulin de Nole (Carm. XXI, 51: cf. P. Courcelle 286) retrouvait d'instinct le message déposé dans ces mots par ce païen de Virgile. Et il va de soi que cette exégèse du vers 13 réagit sur le vers précédent, entraînant au minimum l'obligation de substituer me à eum comme sujet elliptique de l'infinitif esse : «Je crois assurément que ma race est divine...». Mais l'ellipse n'a ici rien d'indispensable et l'on pourrait aussi bien considérer que genus fait fonction de sujet ("il existe un genus deorum, les dieux existent": cf. putant aliquos scilicet esse deos, Ov. Fast. VI, 366), sur le modèle d'une phrase comme Ecl. VIII, 35:

Nec curare deum credis mortalia quemquam

à laquelle Anna fera écho tout à l'heure (v. 34):

Id cinerem aut manis credis curare sepultos?

L'ironique parodie du vers 45, avec sa reprise de equidem:

Dis equidem auspicibus reor...

ne tend pas peu à nous faire penser en effet que Didon affirme bien ici l'existence des dieux: «Ma foi religieuse trouve confirmation dans le cri de ma conscience». Toutefois, comme le jeu genus - degeneres se perd en dehors de la construction me genus esse, on dira que le poète cumule ces deux sens, traduisant par une telle fusion la notion philosophique de l'identité des dieux et de la conscience (24) .

Après cette sorte de parenthèse généralisante, Didon revient sur l'impression d'effroi provoquée en elle par le nouveau venu, ceci à la faveur d'un Heu qui joue sur l'équivoque entre l'apitoiement et la crainte, non sans une nuance d'ironie (cf. d'ailleurs canebat, 14) (25) . Elle sait fort bien que les malheurs d'Enée peuvent s'interpréter comme le signe d'une malédiction divine (cf. Ov. Her. VII, 87 sqq). Suivent ces cinq vers:

Si mihi non animo fixum immotumque sederet

Ne cui me uinclo uellem sociare iugali

Postquam primus amor deceptam morte fefellit,

Si non pertaesum thalami taedaeque fuisset,

Huic uni forsan potui succumbere culpae.

La traduction de Bellessort est représentative: «Si je n'avais pas pris la décision ferme et définitive de ne jamais consentir à m'enchaîner par le mariage depuis que la mort a trompé et trahi mon premier amour, si je n'avais pas conçu l'horreur de la couche et des torches nuptiales, peut-être eût-il été, lui seul, la faiblesse à laquelle j'aurais pu succomber». Il y a bien là de quoi s'étonner. D'abord, se peut-il qu'une irréprochable uniuira se pare comme d'une vertu de son "profond dégoût" pour le lien conjugal (26) ? Ensuite, n'y a-t-il pas une étrange inconséquence de la part de Didon à faire état de sa "décision ferme et inébranlable" de ne jamais se remarier pour confesser dans la phrase suivante que sa volonté "chancelle" (animumque labantem, 22)? Que penser enfin d'un raisonnement tel que celui-ci: «si je ne haïssais l'idée du (re)mariage, i.e. si je considérais que le (re)mariage n'est pas une faute, cet homme est bien le seul qui pourrait m'entraîner à la faute, i.e. au (re)mariage» (27) ? Ces objections appellent, il nous semble, un complet renouvellement de l'analyse et permettent d'envisager l'interprétation suivante: «Si ma décision de ne pas me remarier était solidement ancrée au fond de moi-même au lieu de ne tenir qu'à mon esprit, si je n'en étais pas venue à prendre en dégoût la solitude de ma chambre conjugale (cf. thalamo, 133), j'aurais pu peut-être m'en tenir à cette seule et unique faute». Et de poursuivre ainsi (Anna, fatebor enim...): «Quelle faute, demandes-tu? C'est, s'il faut te l'avouer, que j'ai, pour la première fois depuis la mort de Sychée, laissé l'amour me surprendre (v. 22-23). Oui, il a touché mes sens et ébranlé ma volonté chancelante, mais jamais, je le jure, je ne céderai à son entraînement...».

Pour insolite qu'elle soit, la dissociation entre mihi et animo ne constituerait pas un coup de force sans exemple. Dans le Trinummus de Plaute (v. 310), on trouve Si animum uicisti, potius quam animus te, est quod gaudeas, et le cas d'Ecl. III, 74 (Quid prodest quod me ipse animo non spernis, Amynta,/Si, dum tu sectaris apros, ego retia seruo?) est tout aussi intéressant ("dans le secret de ton coeur", traduit de Saint-Denis). Mais dans ce même livre IV, on pourrait citer aussi les vers 285-6 et 395-6. Selon Lucrèce (III, 94 sqq), animus est une partie de l'être humain au même titre que le pied ou la main. Salluste dans son Catilina (52, 8) fait dire à Caton: Qui mihi atque animo meo nullius umquam delicti gratiam fecissem ("Moi qui, même en pensée...", trad. Ernout). Dans l'épître I, 2 (v. 62), Horace oppose ego à animus comme le cavalier à sa monture (cf. aussi ibid. v. 36-39, ou encore Epist. I, 18, 112). Dans Ovide, Mét. VII, 566, indulgent animis signifie "se laisser aller", "renoncer", etc..., et ne dit-on pas couramment en latin uincere animum pour "se vaincre soi-même"?

Le contexte immédiat, avec la reprise de infixi, 4 par fixum, 15, confirme que mihi et animo sont une résurgence du couple animo - pectore des vers 3-4. L'animus n'est pas de force à résister contre le coeur (pectore) et les sens (sensus, 22) (28) . Ou peut-être l'aurait-il été si le traumatisme causé par la mort de Sychée n'avait affaibli les défenses de la reine (iamdudum saucia, 1). C'est ce que dit le double si, qui annonce en ordre inverse le couple sensus animumque labantem: «Si mon esprit était ferme, si mon coeur (ou aussi bien mes sens: sensus = pectus = ego) (29) n'avait été malade de solitude». Les sens ont fléchi les premiers et l'esprit a suivi (v. 22-23):

Solus hic inflexit sensus animumque labantem / Impulit.

La question de savoir si labantem a ou non valeur proleptique peut sembler secondaire, mais elle a son importance. Dans la négative en effet, Didon considérerait que sa volonté a succombé tout à fait (trois étapes: chavirement des sens => vacillement de l'esprit => chute de l'esprit) (30) . Dans l'autre cas, elle estimerait que sa volonté n'a encore que vacillé: «il a fait chanceler mon esprit». Le terme de culpae par lequel elle se condamne elle-même au vers 19 nous permet sans doute de décider contre la prolepse, à condition d'entendre que, loin de caresser un seul instant, fût-ce au conditionnel, l'idée de consommer une union qui, à ses yeux, serait adultère, la reine la rejette avec horreur, même si elle sent, à son désespoir, que l'ennemi est d'ores et déjà le plus fort. Quelle impudique complaisance dans le potui de la vulgate (= «J'aurais volontiers commis cette faute»)! Le nôtre conserve au verbe posse toute sa vigueur: «J'aurais eu la force de résister (31) (littéralement: "de m'en tenir à ce trouble intérieur que je me reproche")».

Ce concept des deux fautes est crucial dans la pièce d'Euripide (Hippol. 317):

cheires men agnai, frên d echei miasma ti (32),

mot superbement imité par Racine (Phèdre, 221-2):

Grâces au ciel, mes mains ne sont point criminelles.

Plût aux dieux que mon coeur fût innocent comme elles!

Ce n'est pas le moindre sophisme prêté par le poète grec à la Nourrice que celle-ci prétende faire croire à sa maîtresse que «le mal étant fait, il n'y a plus qu'à prendre sa jouissance (sc. en passant aux actes) » (v. 507-8):

...chrên men ou s amartanein

ei d oun, pithou moi ' deutera gar ê charis.

«Tu n'avais qu'à ne pas faillir, mais puisque tu as failli, écoute-moi et prends ta jouissance» (33) . Les deux souillures n'ont évidemment pas le même degré de gravité, mais la première conduit si naturellement à la seconde que Phèdre ne voit qu'un moyen de se sauver, c'est de «prévenir le crime par la mort». Cela vaut autant pour l'héroïne d'Euripide (v. 276-7, 400-2, 419 sq, etc...) que pour celles de Sénèque (v. 251-266) et de Racine (v. 308-16).

Didon n'a pas moins de noblesse. Elle aussi se condamne à mort: «Que Jupiter me foudroie si je manque à Sychée», s'écrie-t-elle, mais comme d'autre part elle se sent chanceler au fond d'elle-même, il ne lui reste d'autre issue, pense-t-elle, et à cet égard le potui tinte comme un glas, que le suicide. D'où ces larmes qui, à peine a-t-elle juré, jaillissent de ses yeux (v. 30):

Sic effata sinum lacrimis impleuit obortis.

 


Vers 31-89: Anna conseille à Didon de s'abandonner à son penchant; elles s'en vont implorer la paix divine, mais la reine brûle d'un feu de plus en plus douloureux.

La spontanéité avec laquelle Didon se confie à sa soeur contraste avec les pénibles efforts que doit déployer la Nourrice pour arracher à Phèdre son secret. Mais c'est aussi qu'Anna n'est pas une confidente comme les autres. Si unies sont les deux soeurs, «une âme en deux personnes», dit le poète, unanimam...sororem, 8, que l'une n'a pas l'impression en ouvrant son coeur à l'autre que ses paroles franchissent les frontières de son monde intérieur. Rien n'est encore perdu (cf. dubiae menti, 55), même si aux vers 68 sqq le poète compare son héroïne à une biche qui «porte au flanc un mortel roseau»:

haeret lateri letalis harundo.

Les exégètes se sont étonnés de rencontrer cette biche dans les forêts crétoises, nemora inter Cresia, 70, où il n'y a ni cerfs ni biches. Mais outre que cette liberté prise avec la réalité permet à Virgile d'évoquer discrètement deux de ses modèles, la Phèdre d'Euripide et l'Ariane de Catulle, et, par delà, sa propre Pasiphaé de la sixième églogue (infelix, 68: infelix, Ecl. VI, 47, 52; uagatur, 68: erras, 52, Errabunda, 58; furens, 69: dementia, 47; Nescius, 72: ruminat, 54; saltus, 72: saltus, 56; Dictaeos, 73: Dictaeae, 56), Isidore de Séville n'avait peut-être pas tort de penser que l'épithète Dictaeos est là pour suggérer que la biche blessée pourrait encore trouver le salut grâce au miraculeux dictame (Etym. XVII, 9, 29: cf. Courcelle 298 n. 120). Le destin de la victime ne sera en effet vraiment scellé que dans la grotte nuptiale (v. 169 sq):

Ille dies primus leti primusque malorum / Causa fuit.

Phèdre peut bien, au moment où elle se confesse, désespérer de sa guérison et ne plus souhaiter que la mort, n'oublions pas qu'elle lutte depuis des semaines et des mois, tandis que Didon n'a rencontré Enée, et son malheur, que de la veille. Il est encore temps de réagir. Comme le dit la nourrice sénéquienne, quand on résiste dès le début à l'amour, on en vient aisément à bout (Phaed. 132-3):

quisquis in primo obstitit / Pepulitque amorem tutus ac uictor fuit.

Et de mettre devant les yeux de sa maîtresse toutes les raisons qu'elle a de combattre un amour coupable, de lui rappeler que, cet amour fût-il payé de retour, elle en porterait néanmoins la honte et le châtiment parce que les dieux voient tout et que, même s'ils consentaient à fermer les yeux, il nous resterait encore à redouter notre conscience (v. 152 sqq). Tout cela en vain, mais si cette nourrice-là avait rencontré la Phèdre d'Euripide - qui précisément tient elle-même ce noble langage (Hipp. 373-430) -, celle-ci était sauvée. A plus forte raison Didon le serait-elle, elle qui possède la chance de pouvoir se reposer d'elle-même sur une autre elle-même, si cette autre avait le courage de lui faire entendre les paroles de la vertu. Car ces larmes mêmes, où l'on a l'habitude depuis Donat de voir le signe de sa faiblesse (34), trahissent au moins autant sa volonté de s'en remettre entièrement à la direction de sa soeur, surtout si l'on comprend sinum, 30 de la robe d'Anna, ce qui est l'interprétation de Peerlkamp et qui enrichit en charge pathétique le sinu repris en écho au vers 686.

Après le portrait moral que Didon vient de lui brosser d'Enée, après le terrible serment qu'elle l'a entendue prononcer, Anna avait sa ligne toute tracée. Mais non, de même que la nourrice euripidienne enfonce sa maîtresse qui se noie sous prétexte de lui porter secours (Hipp. 469 sq: cf. Sén. Phaed. 181-3), de même la maladroite Anna, au lieu de s'efforcer d'éteindre l'incendie qui dévore sa soeur, s'emploie délibérément à jeter de l'huile sur le feu (v. 54-55):

His dictis incensum animum inflammauit amore

Spemque dedit dubiae menti soluitque pudorem (35) .

L'expression soluitque pudorem a beaucoup fait gloser, et l'on serait en droit, avec Le Bossu et Tissot, de la reprocher au poète, s'il fallait entendre par là que le discours d'Anna «affranchit [sa soeur] de la pudeur» (Perret), voire qu'il «rompt les derniers liens de la pudeur» (Villenave). Henry se singularise toutefois en félicitant au contraire Virgile d'avoir ainsi abaissé son héroïne et s'ingénie à débusquer dans les mots du poète la suggestion d'une défloration. Point de vue révoltant, mais indispensable selon le critique britannique - et il n'a peut-être pas tort (cf. supra) - pour sauver l'honneur du "pieux" Enée. Malheureusement pour celui-ci, la suite démontre assez que la reine ne fait jamais le sacrifice de sa pudeur. Sinon, s'arrêterait-elle subitement au milieu de ses phrases comme on le voit au vers 76:

Incipit effari mediaque in uoce resistit ?

Plus tard, se soucierait-elle de se cacher à elle-même sa propre faute en la couvrant d'un beau nom:

Coniugium uocat, hoc praetexit nomine culpam (v. 172)?

Il ne sert à rien d'atténuer soluit et de dire que sa pudeur s'est seulement relâchée: l'accusation reste encore trop grossière et laisserait entendre que la fille de Bélus s'engage sciemment sur le chemin de l'impudicité. Mieux vaut donc attribuer à pudorem l'acception plus large de "délicatesse morale", de "conscience" en somme (cf. Hor. C. I, 24, 6; C. S. 57): d'autant que, tout en renvoyant au resoluo du vers 27, vers où, comme le notent Bellessort et Austin, pudor ne désigne nullement ce que nous nommons par "pudeur", soluit doit d'autre part annoncer ce qui suit immédiatement, à savoir l'inconscience (cf. furentem, 65) de cette femme allant demander aux dieux de lui accorder la permission de faillir.

De ce fait, la reine n'est presque plus qu'à plaindre (infelix, 68) (36) , tandis que le blâme rejaillit sur la mauvaise conseillère qui, certainement dans les meilleures intentions du monde, et voulant à tout prix empêcher sa soeur de souffrir (Tu lacrimis euicta meis, 548), a cru que le meilleur moyen d'y parvenir était d'endormir cette conscience à ses yeux trop rigide, en faisant subrepticement passer spes du côté du mal et timor du côté du bien. Désastreux calcul, on le sait de reste, et Didon aussi bien qu'Anna s'en apercevront trop tard (v. 548-552, 680-3). La faute irrémissible d'Anna, qu'elles paieront si cher toutes les deux, c'est, ainsi qu'elle l'exprime d'emblée dans une formule trop peu remarquée (v. 31):

O luce magis dilecta sorori,

de «préférer sa soeur à la lumière». Sans doute est-il vrai également qu'elle donnerait sa vie pour elle, selon l'interprétation habituelle, mais ce luce peut difficilement se lire sans référence au lustrabat du vers 6, qui dépeint l'oeuvre de l'Aurore purifiant la terre des miasmes de la nuit (J. Ferguson 58). Avec quelle impatience Didon, tourmentée de visions insomniaques, a-t-elle dû attendre cette heure libératrice qui lui permettrait enfin d'ouvrir son coeur à la confidente! Le jour en elle aussi triomphera-t-il de la nuit, le bien du mal? O luce magis... «Je préfère ton salut physique à ton salut spirituel» (cf. Eur. Hipp. 496 sqq). Anna a choisi de seconder la nuit et il faut reconnaître qu'elle remplit cet office avec talent. Avocate de cet Enée avec qui elle entretiendra une relation privilégiée (solam nam perfidus ille/Te colere..., 421-3), comme Enée (cf. 333-361) elle excelle en rhétorique, emploie les arguments qu'il emploierait, manie l'insinuation et le sophisme, obscurcit le clair et blanchit l'obscur, enrôle les dieux au service de l'impiété.

Puissance de son attaque (v. 32-33):

Solane perpetua maerens carpere iuuenta

Nec dulcis natos Veneris nec praemia noris?

avec ce Solane à double tranchant qui renvoie à la fois à l'ennui de la chambre de veuve (cf. v. 18), physiquement traduit par le rythme spondaïque du premier vers, et à l'injustice présumée du sort fait à Didon (= "toi seule et pas les autres"). On appréciera aussi l'insidieuse équivoque qui, à l'abri de la possible équivalence entre natos et praemia (nec épexégétique: Peerlkamp), fait miroiter la "récompense" du plaisir charnel partagé (nec en coordination vraie), qui plus est, avec le propre fils de Vénus (natos Veneris) (37) . La fidélité à Sychée? Folie (v. 34):

Id cinerem aut manis credis curare sepultos?

L'écho de sepultos avec sepulcro, 29 paraît donner raison à Servius qui estime que Id renvoie au vers 29 et que par conséquent cette phrase a une coloration épicurienne très marquée (négation de la vie après la mort), coloration d'ailleurs accentuée par le Esto qui suit (cf. Lucr. IV, 1171) (38) . Mais cette brutalité est masquée sous un sens plus doux qui ne heurte personne et qui reprend l'idée du vers 32 («Il faut aimer pendant qu'on est jeune»). Dans la logique de l'exégèse traditionnelle toujours soucieuse d'"arrondir les angles", Perret souhaiterait évacuer totalement le premier sens au profit du second («Il y aurait à la fois vulgarité et maladresse offensante...»), tandis qu'Austin en propose un troisième («Les morts ne veulent pas de mal aux vivants, et le bon Sychée tout le dernier») (39), à la fois moins banal que le second et moins choquant que celui de Servius, mais qui fait trop bon marché du verbe curare, lequel pourrait au contraire s'éclairer à la lumière de l'Hippolyte d'Euripide. L'idée que l'amour est une maladie qui se soigne revient comme un leitmotiv dans cette pièce (cf. notamment 293-6, 477-9, 509 sqq, 698-9). Mais il y a remède et remède. «Des mots peuvent tout guérir dans les âmes», disent aussi bien Horace (Epist. I, 1, 33 sqq) que la nourrice euripidienne (v. 478), mais à l'élévation du premier, pour qui ces mots sont ceux de la culture, s'oppose le cynisme de la seconde, dont le fond de la pensée se trahit dans ces deux vers (490-1):

Ou logôn euschêmonôn / dei s , alla tandros

«Ce qu'il te faut, ce ne sont pas des paroles bienséantes, mais l'homme que tu sais» (cf. aussi v. 500-2). De là sans doute notre curare, comme si à la négation épicurienne ("la mort est un néant") Anna joignait le piment de la dérision ("ce n'est pas ton mort qui te guérira").

La mauvaise foi de la soeur culmine aux vers 45-46 quand, renvoyant parodiquement à Didon son noble equidem, 12, elle proclame sur un ton sans réplique que ce sont les dieux mêmes (cf. Hipp. 474-6), et Junon la première, qui ont amené le héros troyen à Carthage:

Dis equidem auspicibus reor et Iunone secunda

Hunc cursum Iliacas uento tenuisse carinas.

Assertion qui prend pour argent comptant le dernier vers du récit d'Enée, dont le lecteur a pu goûter la tranquille impudence (III, 715):

Hinc me digressum uestris deus appulit oris.

Mais Didon sera bientôt cruellement détrompée, comme il apparaît dans l'écho délibéré des vers 657-8 (et cf. Cat. 64, 171 sqq):

Felix heu nimium felix si litora tantum

Numquam Dardaniae tetigissent nostra carinae.

C'est seulement par un mortel sophisme que la tentatrice peut faire briller devant les yeux de la reine les lumières de la gloire qui ne devrait pas manquer, selon elle, de venir couronner la cité punique "avec un tel mariage", Coniugio tali, 48 (40) . Seule la guerre sortira de cette union, et Didon aurait pu le prévoir si elle avait davantage prêté attention à l'insidieuse reprise de son propre inflexit, 22 par le flexere du vers 35: «Je conçois que tu aies repoussé ceux qui ne t'avaient pas fléchie, mais quelqu'un qui t'a fléchie, que tu aimes (placito confond attirance physique et estime morale), le combattras-tu aussi? On ne combat pas l'Amour (cf. Eur. Hipp. 443 sqq; Sen. Phaed. 184 sqq)». Anna feint simplement d'oublier que Didon n'éconduisait pas ses prétendants africains parce qu'ils lui déplaisaient, par mépris (despectus, 36) - comme si d'ailleurs une reine se mariait par amour -, mais pour respecter son serment de fidélité envers Sychée, en sorte que, si elle rompt ce pacte, Iarbas et les autres en déduiront à bon droit qu'ils ont été floués (cf. 211-4).

La conclusion de ce beau discours est qu'il faut tout de suite «demander pardon aux dieux» (v. 50):

Tu modo posce deos ueniam

simple formalité au demeurant si l'on en croit l'expression sacrisque litatis, 50, puisque le verbe litare signifie proprement "faire un sacrifice favorable". J. Perret voudrait banaliser ueniam au sens de "bienveillance des dieux" sous prétexte qu'Anna pense que sa soeur a le droit de se remarier. Sans doute, mais n'y a-t-il pas ce terrible serment que Didon vient de prononcer? Austin nous semble voir plus juste: «Anna means indulgence for Dido's forgetfulness of Sychaeus and of her pledge to him...Dido has to expiate her fault»; et de souligner (p. 41) que le sacrifice en question se définit comme un "rituel expiatoire" comparable en tout point (sauf qu'Enée sacrifie, lui, aux dieux infernaux) au rituel suivi par Enée en VI, 243 sqq (piacula, VI, 153). Il faut donc laisser uenia s'exprimer en son acception la plus précise (comme en I, 519: supra; et cf. Sen. Phaed. 225) et admettre que les deux soeurs vont maintenant tenter d'extorquer aux dieux une permission illicite, de jouer les dieux contre la morale, et les rites contre la religion. Ne quittons pas Austin: «if she performs it [sc. the ritual] carefully and correctly, she has every right to expect absolution». "Every right", c'est sans doute l'avis d'Anna, mais l'on s'en voudrait d'attribuer à Virgile une si grossière conception, quand sa réprobation se marque au contraire presque à chacun des vers décrivant le sacrifice. Par exemple, aussi bien le violent rejet de Exquirunt que la question quid uota...? (41) disent ce qu'il faut penser du pacemque per aras, 56 "la paix (intérieure, peut-être!) par les autels". De même, aux vers 58-59, le commentaire servien témoigne assez que la liste des dieux invoqués intriguait les critiques au point que l'on ne savait pas dire si Cérès, Phébus et Lyaeus figurent en tant que favorables ou que contraires au mariage (cf. d'ailleurs infra). Et à plus forte raison une telle incertitude concerne-t-elle Junon qui, au titre de pronuba, peut aussi bien - et, en l'occurrence, mieux - veiller sur la première union contractée par Didon qu'être appelée à en favoriser une seconde (42) . Le désaveu du poète transparaît encore dans la si violente antithèse entre le lumineux pulcherrima du vers 60 et l'humiliant, le quasi sordide inhians du vers 64:

pecudumque reclusis / Pectoribus inhians spirantia consulit exta

où l'expression semble mettre la sacrificatrice de plain-pied avec les bêtes immolées, chose déjà fugitivement suggérée par la place de pinguis au vers 62 (et pour finir, Didon sera elle-même la victime sacrifiée. En tout cas elle est, "en attendant" (Interea, 67 suggérant une perte de temps: cf. e.g. III, 472; G. III, 284), la grasse victime de l'Amour dont «la flamme dévore ses tendres moelles» (est mollis flamma medullas, 66: cf. pinguis) (43).

Au bout du compte, les présages se sont-ils révélés favorables? L'auteur ne daigne pas nous le préciser (44), mais on veut bien croire qu'à force de persévérance (Instauratque diem donis, 63) elles auront fini par obtenir ce qu'elles désiraient. Bien folles si elles s'en réjouissent (v. 65-7):

Heu uatum ignarae mentes! quid uota furentem,

Quid delubra iuuant? est mollis flamma medullas

Interea et tacitum uiuit sub pectore uolnus.

A vrai dire, l'élucidation de ce Heu uatum ne va pas de soi. Le sens le plus obvie («Hélas, que les haruspices sont ignorants!», Bellessort), que l'on appuie sur Argon. III, 927 sqq, déplaisait déjà à Servius, qui inclinait à penser que le poète exprimait ici l'exaspération de son héroïne envers les prêtres, et rien de plus. Perret de renchérir: «Il serait étrange que Virgile reprochât aux haruspices d'avoir méconnu le trouble de la reine: elle ne s'adressait pas à des psychiatres». Le trait est fort juste, mais il ne rend pas plus tenable la position du scoliaste (45) . Car l'apparence que le style semi-direct fasse soudain irruption dans le discours, et seulement pour quatre mots, à moins que l'on n'aille supposer que Didon se traite de furentem? De plus, un tel procédé s'accompagnerait inévitablement d'une certaine dose d'ironie qu'Allain 159 caractérise comme "fine", mais qui, dirigée contre Didon et en un tel moment, constituerait de la part de Virgile une véritable trahison, car s'il désapprouve la conduite de son héroïne, il n'en garde pas moins pour elle une infinie compassion, et cela jusqu'à l'extrême fin du livre, où il l'absout d'un merita nec morte (v. 696). Et précisément, ce que laisse attendre le mouvement général de tout le paragraphe, ce n'est pas une attaque contre les haruspices, en style direct ou semi-direct, mais bel et bien un élan de compassion du poète envers son personnage. Et d'ailleurs, on n'a vu nul haruspice jusqu'ici, exception faite de...Didon elle-même (Ipsa, 60; inhians...consulit, 64), ce qui ne suffit tout de même pas pour la ranger dans la profession.

Dans ces conditions, Henry paraît donc fondé à rattacher uatum à ignarae, mais sa traduction de uatum par «the will of heaven» ne convaincra personne, s'il faut entendre par là que Virgile aurait promu si haut les spécialistes des entrailles que d'en faire les symboles mêmes de la volonté divine et, par dessus le marché, les plus fins connaisseurs des passions humaines. Restituons plutôt à ce beau vocable de uates son sens le plus habituel dans la poésie du temps, celui de "poète inspiré", d'émule d'Orphée, de disciple d'Apollon. Sans hésitation possible, le Heu uatum... s'inscrit en résonance avec la fameuse admonestation qui ouvre le deuxième livre du De Rerum Natura (v. 14):

O miseras hominum mentes, o pectora caeca !

(et ce pectora est même rappelé ici de manière saisissante par Pectoribus, 64). Ici, Lucrèce a enfermé en des vers immortels la plus précieuse substance de son enseignement, et qui, méditée et mise en pratique par les hommes, les libérerait de cette source d'angoisse que sont les passions. Chacun sait que, parmi toutes les passions, celle que Lucrèce s'est attaché le plus à soigner, c'est l'amour, et ce n'est sûrement pas par simple coquetterie littéraire que Virgile, dans tout le prélude du chant IV, a voulu sous sa propre voix, "en off" pour ainsi dire, nous faire entendre celle de son grand devancier, depuis le saucia cura du vers 1 (R.N. IV, 1049) jusqu'au Non coeptae..., 86 sqq (R.N. IV, 1121 sqq), en passant par le Id cinerem... d'Anna, 34 (R.N. III, 830 sqq). Non pas certes que notre auteur épouse à l'instar d'Anna les thèses épicuriennes concernant les fins dernières de l'homme, mais si, sous ce rapport, on peut le qualifier d'anti-Lucrèce, il se retrouve par contre en pleine harmonie avec Lucrèce lorsque celui-ci cesse de ratiociner pour laisser s'exprimer en lui le poète. C'est le Lucrèce philosophe qui arme la ténébreuse Anna, comme il arme le locuteur noir des Odes d'Horace (cf. notamment C. II, 14) (46) , mais Virgile préfère trahir l'auteur du De Natura par le haut que par le bas, et l'exemple de Lucrèce ne devait que le conforter dans sa persuasion que les vrais médecins de l'âme ne sont pas d'abord à chercher parmi les philosophes, comme le croyait le disciple d'Epicure, mais parmi les poètes (cf. Hor. Epist. I, 2, 1 sqq), à commencer par Lucrèce lui-même. L'esprit profane s'en étonnera peut-être, le connaisseur de Virgile non: cf. e.g. la figure d'Iopas, l'aède-philosophe (supra). Et ici encore Horace vient épauler Virgile: cf. e.g. Epist. I, 1, 33 sqq; II, 1, 126 sqq (comparer Impetrat et pacem.../ Carmine à pacemque per aras / Exquirunt), Ars, 404 (per carmina.../Et uitae monstrata uia est). Aveugles mortels qui se ferment à la voix de la Poésie!

Au lieu donc de soigner sa blessure, l'infortunée l'entretient au contraire et, encore mieux que par le furentem, l'absurdité de son comportement est traduite par cet adverbe d'une causticité toute lucrétienne, Interea (cf. par exemple R.N. IV, 1123, passage dont s'inspirent aussi nos vers 86-89), qui retombe lourdement en rejet sur le monosyllabe est. Dès lors, la souveraine ne s'appartient plus (v. 79: et l'écho à ore, 11 est tragiquement ironique):

pendetque iterum narrantis ab ore.

De même qu'elle ne vit que pour sa blessure (uiuit...uolnus, 67), de même elle ne respire que par Enée, «suspendue qu'elle est à ses lèvres, à son souffle» (cf. Cat. 64, 69 sq). Ce pendet revient au vers 88:

...pendent opera interrupta minaeque

Murorum ingentes aequataque machina caelo.

L'irruption du "faux-bourdon" (I, 430 sqq) a paralysé l'activité de la ruche, faisant planer sur tout ce peuple une menace aussi mortelle que celle du monstre de bois sur les Troyens quand ils eurent démantelé leurs murailles pour l'introduire dans leur ville; comparer media...per moenia ducit, 74 à II, 234 sqq. Ici aussi, comme dans la nuit tragique (II, 265), nous avons des festins (conuiuia, 77), ici aussi la lune semble complice de l'envahisseur, s'ingéniant, dirait-on, à exaspérer le tourment de la reine: à II, 255:

per amica silentia lunae

comparer ici les vers 80 sqq:

Post ubi digressi lumenque obscura uicissim / Luna premit.../ Sola domo maeret...

Les philologues hésitent sur le sens à donner au mot machina, 89: "grue" (Austin), "échafaudages" (Bellessort), "les murs eux-mêmes" (Henry: cf. machina muri, Val. Flaccus, VI, 383)? Mais l'incertitude, dirait-on, contribue à l'impression de malaise au même titre que la structure de la phrase qui impose à pendent un fardeau trop lourd pour lui. Ce qui compte ici, aux yeux du narrateur, c'est la restitution d'une atmosphère semblable à celle de la dernière nuit de Troie, et le choix du mot machina trouve là sans doute sa principale justification, étant donné que les trois seules autres fois qu'il apparaisse dans l'Enéide (II, 46, 151, 237), il désigne toujours le Cheval. Parlant de l'interruption des travaux de Carthage, le poète aurait pu faire allusion aux théâtres ou aux temples: non, il ne s'intéresse qu'aux ouvrages militaires (turres, arma, propugnacula bello, portus entraîné dans le même champ sémantique). Les Tyriens ont baissé leurs défenses, le sommeil de la mort est déjà sur eux, comme il était sur les Troyens, fusi per moenia, II, 252. Ils ne savent pas que leur ville est déjà investie et que leurs propres murailles les menacent: terrible ambiguïté de minaeque/Murorum, écho de ingentes et aequata caelo à Instar montis equom, II, 15 et cauernas/Ingentis, II, 19 sq, voire de pendent et minae à II, 46-47:

Aut haec in nostros fabricata est machina muros

Inspectura domos uenturaque desuper urbi.

Dressé au coeur de la citadelle, l'immense Cheval profile sa silhouette dans la nuit, attendant l'heure: déguisé sous l'apparence d'un "berger ignorant le mal qu'il a fait" (pastor.../Nescius, 71-2), Enée guette sa proie. Cartault 305 s'étonne ingénument que devant le comportement pourtant si éloquent de cette femme amoureuse, l'autre «ne comprenne pas». Mais il ne tient qu'à nous de tirer un peu sur ce trop commode Nescius pour arracher son masque au bon apôtre. "Nescius" quoque dicitur tam is qui nescitur, quam qui nescit, signale Aulu-Gelle IX, 12, 18. On voit que l'adjectif a du jeu, puisqu'il peut désigner une chose et son contraire. Il suffirait donc de le prendre ici au sens passif pour que le chasseur perde sa belle innocence, une innocence démentie par tout le contexte: incautam, 70, il l'a prise en traître; agens telis, 71 (cf. v. 465 et I, 191), il l'accable et la harcèle; pastor, il fait cela pour s'amuser, à ses moments perdus; nescitur, il n'est pas vu. Malheureusement, ce sens est impossible, puisque Didon ne sait que trop bien qui l'a blessée. On reviendra donc au sens actif, en révisant seulement le point sur lequel porte l'ignorance de l'archer. Il serait surprenant en effet, vu l'acharnement qu'il y met, que celui-ci ne se soit pas aperçu qu'il a touché. Par contre, ce qu'il "ignore", au sens anglais du terme, c'est la souffrance de sa victime (il est nescius au sens absolu du terme, se moquant des souffrances qu'il provoque): sens vérifié par l'écho de ce passage à I, 349 sq (cf. Clam ferro incautum), où le rejet de notre Nescius se retrouve dans Impius, précisé par un securus, de même que incautam et ferrum reprennent incautum et ferro, I, 350 (cf. M.K. Thornton 390: ajoutons fuga, 72 - fugam, I, 357). Nous savions déjà qu'Enée était un second Pygmalion (cf. supra). On entendra donc qu'il a tiré la "biche" par traîtrise (incautam) et par perversité (ce n'est pas le rôle du pastor), et que, l'ayant transpercée, il ne s'est pas soucié de sa souffrance, mais l'a laissée sciemment avec «le mortel roseau attaché au flanc». Il la tient (tali...peste teneri, 90: cf. aussi teneatur, I, 675) (47).

 


Vers 90-172: Junon conclut un pacte avec Vénus pour que Didon et Enée se marient en de justes noces; lors d'une partie de chasse, les choses se déroulent selon le plan conçu par la Saturnienne, mais Vénus a triché et l'engagement n'est pas réciproque.

Ces quatre-vingt-trois vers forment un ensemble bien délimité et solidement articulé à la façon d'un diptyque dont le premier tableau nous enlève dans les sphères éthérées, tandis que le second réalise en ce bas monde les desseins des Immortels. Par suite d'une légère dissymétrie, dont Virgile semble assez coutumier, le vers central mord un peu sur le second volet - il s'agit de 131:

Retia rara, plagae, lato uenabula ferro -,

mais sa qualité de pivot se reconnaît tant à une syntaxe frappante ("striking", Williams) qu'à la très forte charge symbolique véhiculée par cette énumération (tout pour piéger, tout pour tuer), et particulièrement par le terme ferro, en rappel aussi évident que sinistre de ferrum, 71. Ce n'est pas une coïncidence si Didon succombe au cours d'une partie de chasse, c'est au contraire l'aboutissement logique et prévisible d'une aventure marquée dès l'origine par le signe sanglant de la chasse, et quelle chasse (I, 185 sqq). Maintenant, le gibier a changé de nature, mais ce qui jusqu'à présent pouvait encore passer pour une simple métaphore littéraire va tendre à acquérir une vérité littérale. Mêlons-nous aux "grands de Carthage" (primi/Poenorum, 133-4) qui attendent la reine au seuil du palais en ce matin radieux (48) . Elle est en retard: est-ce par coquetterie, comme le présume Servius, ou par un pressentiment, une dernière révolte de sa pudeur (noter le curieux écho de cunctantem, 133 avec VI, 211) (49)? Mais la voici, elle sort, elle est resplendissante. D'un triple aurum, auquel s'ajoute l'effet du auro en 134, le poète caractérise son apparence extérieure (auro...aurum/Aurea, 138-9). Le présage n'est guère bon, à en juger par VII, 278-9, VIII, 659-61, XI, 774-6 (même si ces vers évoquent l'Artémis de Call. Hymn. III, 110-2, ou son Apollon, Hymn. II, 32-34: W. Clausen [1987] 22), mais l'on se dit aussi que tout cet or jeté aux yeux la transforme en quelque sorte en objet, comme si tous les trésors de Carthage étaient venus symboliquement converger sur elle pour tenter le Troyen. Et c'est bien ainsi qu'elle l'entend, en son égarement, si l'on en veut croire l'écho de Sidoniam, 137 au vers 75:

Sidoniasque ostentat opes urbemque paratam.

Pas un instant depuis qu'il l'a transpercée de sa flèche traîtresse, le "candide berger" (pastor.../Nescius) n'a perdu de vue sa victime. Guettant sa chute, il la suivait. Aujourd'hui enfin, le grand jour est venu, il le sait, il le sent, et pour s'en convaincre encore plus, il n'a besoin que de jeter un oeil sur l'apparition chamarrée d'or et de pourpre. Un détail sans doute l'a frappé, cette résille d'or qui, selon l'interprétation servienne, enserre les cheveux de la reine (v. 138):

crines nodantur in aurum

car, étant donné la circonstance (cf. Retia, 131), il y lit comme le signe infaillible de sa victoire. Il faut dire que de son côté il n'a pas vilaine allure. Sa divine mère y aura veillé personnellement, comme lors de leur première rencontre (I, 588 sqq). Ce jour-là, il avait jailli de sa nuée aussi beau qu'une statue. Cette fois, ne dirait-on pas Apollon en chair et en os, lorsque ce dieu «abandonne l'hivernale Lycie pour aller revoir sa Délos maternelle» (v. 143 sqq)? Peut-être, à moins que notre auteur ne se soit livré ici encore à l'un de ces exercices de cacozélie où il excelle?

Ne disons rien du Nec non et, 140, où pourrait se trahir l'humeur du poète: «les compagnons troyens ne manquent pas au rendez-vous, comme de bien entendu». Laissons aussi de côté l'emphase du vers 141:

Ipse ante alios pulcherrimus omnis

qui, pour gêner considérablement Servius (licet Ascanio magis congruat), ne s'en retrouve pas moins sans aucune ironie en VII, 55. Mais la comparaison elle-même fait problème, à tel point que l'ancien scoliaste ne voyait pas le moyen de la comprendre autrement que négativement, c'est-à-dire non à l'éloge d'Enée mais en présage des plus sinistres pour Didon, étant donné qu'Apollon est un dieu contraire au mariage et qu'en tout cas il n'épouserait jamais Diane sa soeur, à laquelle la reine a été comparée en I, 498 sqq (50). J. Ferguson 62 apporte quelque eau à ce moulin en rappelant qu'Apollon avait plusieurs cordes à son arc et qu'entre autres il envoyait la peste: cf. peste, 90 (et pesti, I, 712) (51). De fait, le vers 149:

Tela sonant umeris

évoque directement ce vers d'Homère (Il. I, 46):

eklagxan d ar oistoi ep ômôn chôomenoio

(«et les flèches sonnent sur les épaules du dieu courroucé», trad. Mazon)

qui prélude à la mortelle épidémie semée par les flèches du fils de Léto. On pense au mot qui courait à Rome au sujet d'Octave: «Oui, c'était vraiment Apollon, mais Apollon Bourreau» (Caesarem esse plane Apollinem, sed Tortorem, Suét. Aug. 70, 2). Mais une telle interprétation se heurte toutefois au fait que le Délien soit représenté ici sous les traits les plus riants. C'est donc ailleurs qu'il faut chercher la ruse, par exemple dans l'anacoluthe entre Qualis, 143, d'une part, haud illo segnior, 149 et tantum...decus, 150, d'autre part. Bien différente est la comparaison de Didon avec Diane en I, 498 sqq, où au Qualis correspond fidèlement le Talis attendu. Mais les traducteurs ne s'en troublent pas outre mesure, faisant comme si en 149-150:

haud illo segnior ibat / Aeneas, tantum egregio decus enitet ore

tantum était mis pour talem, ce qui serait sans exemple, ou le ramenant sans autre forme de procès à un simple idem (= "la même": Bellessort, Perret). A cette étrangeté s'ajoute l'incompréhensible chute de ton provoquée par le haud segnior, que nul n'ose traduire à la lettre ("pas plus lent", "pas plus paresseux"), mais qui, jointe au fait que le second membre (egregio...ore) n'accorde encore à Enée qu'un avantage physique - opposer en I, 503-4 la reine de Carthage animant de sa présence rayonnante la joyeuse activité de la ruche -, choquait tellement Peerlkamp que celui-ci sortait une fois de plus ses fourches à l'encontre de ce vers et demi.

L'hypothèse cacozélique nous dispense de recourir à cette extrémité. Remarquons que l'adjectif egregius ne demande qu'à contribuer à l'ironie (cf. 93, VI, 523, VII, 556) (52), et que dans l'usage virgilien le substantif os semble rester toujours proche de sa signification première de "bouche": cf. 11, 79, et l'étroite association de uoltus et Verba en 4-5 , d'audit et uidet en 83 (et voir supra I n. 84). Dans ces conditions, l'anomalie de tantum ne dissimulerait-elle pas un piège, comme si son statut adjectival se redoublait secrètement d'une valeur adverbiale pour venir confirmer l'insatisfaction où nous laisse ore : «il n'avait pas moins d'entrain qu'Apollon, seulement la beauté qui brillait sur ses traits n'était que de surface et de mensonge» (53) ?

La joie d'Enée n'a d'égale que celle du jeune Ascagne, mais le fils n'est pas davantage épargné que le père. Les vers 156-9 nous le montrent caracolant fièrement sur sa monture, faisant des siennes, dépassant ceux-ci et ceux-là, se plaignant en lui-même de n'avoir affaire qu'à des chèvres sauvages et à des cerfs, "méprisable bétail", quand il brûlerait, lui, d'affronter un sanglier bien écumant ou - pourquoi pas? - un lion:

At puer Ascanius mediis in uallibus acri

Gaudet equo iamque hos cursu iam praeterit illos

Spumantemque dari pecora inter inertia uotis

Optat aprum aut fuluom descendere monte leonem.

L'humour est évident (O.L. Wilner 93), mais n'a peut-être pas toujours été évalué à sa juste nuance (54) . La critique n'a voulu voir là qu'un sourire nuancé d'affection, et a même pu se persuader que cette peinture flattait le fils d'Enée: «Virgile veut rehausser le courage de cet enfant, ancêtre de la gens Iulia» (Pichon). On perçoit pourtant dans ces vers une certaine dureté de trait qui s'accorde mal avec cette sorte d'indulgence complice que l'on attribue un peu vite au poète: ainsi le dari (="qu'on le lui serve sur un plateau") ou le pecora...inertia, si gonflé de sotte suffisance (Montaigne, Essais, II, 2 avait bien saisi le ton). Il n'est même peut-être pas jusqu'à la conjonction At qui ne sous-entende (en appui avec praeterit) que ce jeune homme se considère comme supérieur à tous.

La réminiscence lucrétienne contenue dans les vers 154-5 a naturellement été reconnue de longue date par les commentateurs, mais il ne suffit cependant pas de dire que dans les deux vers en question du De Rerum Natura (II, 329 sq) Lucrèce décrit les grandes manoeuvres du Champ de Mars: on n'a rien fait si l'on n'a pas replacé le passage dans son contexte, à savoir une démonstration de la relativité du mouvement, démonstration où les beaux guerriers ne servent qu'à illustrer l'idée du néant de toutes choses, vues d'une certaine hauteur: un Et tamen ramène les fières légions à l'état de "tache éclatante dans la plaine" (v. 331). Le Et tamen de Virgile, c'est Interea, 160, un adverbe dont le vers 67 a montré la puissance dissolvante: "sur ces entrefaites", "au beau milieu de cette agitation". Le ciel a grondé, un nuage a crevé: il n'en faut pas davantage pour mettre en déroute piqueurs et veneurs, et tout leur équipage. Dispersion immédiate et sans gloire: passim, 162, diuersa, 163, metu, 164. Ascagne naturellement est le premier de tous à détaler, et la grandiloquence de la périphrase qui le désigne au vers 163:

Dardaniusque nepos Veneris

n'en est que plus comique. Dès l'Antiquité, des censeurs trouvaient mauvais que Vénus apparaisse ainsi dans le rôle de grand-mère (55) . Mais cette malséance fait partie de la satire, de même que l'effet d'accélération, de fuite éperdue, obtenu par la coupe hephtémimère: «comme il court vite, le petit-fils de Vénus, et comme il a de qui tenir...». La peur a changé de camp. Le rappel de cursu, 154 et fuga, 155 par metu, 164 nous fait apprécier la drôlerie du retournement de situation. Un hémistiche fournit la pointe finale (v. 164):

ruont de montibus amnes.

Mettons deux points explicatifs devant ce ruont. Pourquoi cette débandade? «Des fleuves (ni des sangliers ni des lions) s'élancent du haut des monts». Etant donné que ce de montibus reprend le leitmotiv de la description précédente (saxi deiectae uertice, 152, Decurrere iugis, 153, montisque relinquont, 155, descendere monte, 159), ne dirait-on pas qu'à travers ces torrents furieux parle la voix de la Montagne, troublée dans sa paix sacrée par l'irruption insolente et profanatrice de l'animal humain (56) ?

Cet orage a fait place nette pour l'accomplissement du dessein de Junon (v. 165-6 en reprise de 124-5 au futur):

Speluncam Dido dux et Troianus eandem / Deueniunt

On peut s'interroger sur la place de la césure dans le vers 165 (= 124), bien que, pace G.B. Townend (57), la probabilité aille nettement en faveur de dux Troianus, la postposition de et ayant alors pour effet essentiel de mettre dux en relief, comme pour inviter le lecteur à comprendre que c'est Enée qui a entraîné Didon dans la grotte. Perge, sequar, avait promis Vénus (v. 114): en fait, elle précède. Mais d'un autre côté, la même Vénus s'inquiétait hypocritement de savoir «si la Fortune suivrait» Junon dans son entreprise (v. 109):

Si modo quod memoras factum Fortuna sequatur

ce qui, vu le peu de différence entre elle-même et Fortuna (58), était une manière sournoise d'annoncer que la condition présentée par Junon comme indispensable à la validité du mariage (v. 125):

tua si mihi certa uoluntas,

cette condition de l'intime consentement ne serait pas remplie en ce qui les concernait, elle et son fils. Alors, en vain Junon mobilise-t-elle ciel et terre pour célébrer dignement le mariage de sa protégée (v. 166-8), en vain déclare-t-elle au vers 127:

Hic Hymenaeus erit

car même si l'on donne à cette phrase le sens voulu par D.Servius («Ce sera leur hyménée», Perret) plutôt que celui préconisé notamment par Bellessort («L'Hymen sera présent»), ce futur tombe de toute façon sous l'hypothèque du tua si mihi... Pour se marier, il faut être deux, et Junon, toute Reine du Ciel qu'elle soit, ne peut rien contre la liberté humaine. La volonté d'Enée faisant défaut - mais secrètement défaut (dolis, 128) (59) -, il n'y a peut-être pas vraiment mariage, bien que Didon s'imagine le contraire (Coniugium uocat, 172) (60) .

D'où le perfide sourire de Cythérée (v. 127-8):

Non aduersata petenti / Adnuit atque dolis risit Cytherea repertis.

Perret traduit faiblement: «Sans faire d'objections, Cythérée donne son accord et rit, à l'invention de ces ruses». Si l'on entend par là que ce qui amuse Vénus, c'est simplement le scénario inventé par Junon pour amener la rencontre, on connaît mal cette déesse, ou on la confond avec la gracieuse Aphrodite d'Homère. Mais la cruauté du sourire de Vénus, Virgile ne l'ignore pas plus qu'Horace (C. I, 33, 10-12; III, 27, 66 sqq). Aussi les anciens scoliastes soupçonnaient-ils qu'elle ne riait pas tant de l'ingéniosité du plan de Junon qu'elle ne se moquait de la naïveté de celle-ci, qui ne se rend pas compte que ses ruses pour circonvenir Enée sont éventées par plus fine qu'elle (61) . Mais il faut aller plus loin encore pour rendre pleine justice à celle qui dès le livre I n'avait à la bouche que ce mot de dolus (I, 682, 684, et cf. ici v. 95). Qu'elle se rie des pauvres ruses de Junon, ou de ce qu'elle prend pour tel, soit, mais elle rit surtout en pensant aux ruses supérieures qu'elle a imaginées instantanément quand son ennemie est venue lui tendre la main en lui proposant un pacte de paix éternel (v. 98 sqq) (62). Il convient d'ailleurs de relier Adnuit, 128 au Abnuat du vers 108:

Quis talia demens / Abnuat aut tecum malit contendere bello?

Et l'on voit que, de même, le Non aduersata petenti fait référence à contendere bello. La rusée n'a garde de "s'opposer de front à l'attaque" (ou à la "requête": ambiguïté de petere). Elle préfère agir en dessous, ainsi que le suggère déjà le verbe malit: "préférer la guerre" à quoi, sinon à la ruse? «Aussi dit-elle oui de la tête, tout en riant en elle-même de la ruse qu'elle a trouvée» (atque dans sa nuance étymologique de "et d'autre part"). «Le piège tendu par Vénus», selon l'expression d'A.-M. Guillemin 202 n.1, gît tout entier là, et il est vieux comme le monde, il consiste à promettre et à ne pas tenir, cela se nomme fourberie. Telle mère, tel fils, et si l'on veut comprendre ce qui s'est vraiment passé dans la grotte (63) , il suffit d'appliquer le vers 128 à Enée, dont justement il sera dit fort à propos au vers 150 «qu'il n'a d'honneur qu'en parole» (cf. supra). Certes, le Troyen aura beau jeu plus tard de nier devant la reine qu'il se soit jamais senti marié avec elle (v. 338-9), mais en attendant il le lui aura fait accroire et aura profité au maximum de cette ambiguïté.

Face à cette déesse dont la mauvaise foi, la rouerie, la perfidie éclatent presque à chaque mot qu'elle prononce («a perfectly infamous character», F. Sforza 104), Junon ne peut manquer d'éveiller la sympathie du lecteur, ne serait-ce que parce qu'elle intervient pour sauver une femme que tout le monde plaint (90-1, 101, 117), mais aussi à cause du noble esprit qui l'amène à oublier ses rancunes pour tendre la main à l'ennemie de toujours. Le quis erit modus? qu'elle prononce au vers 98, écho à Ecl. X, 28 (cf. aussi Ecl. II, 68), la place clairement dans le camp de la sagesse et de la mesure contre les forces destructrices qui avaient entraîné Gallus et auxquelles Corydon n'avait échappé qu'in extremis (64).

Néanmoins, deux objections viennent à l'esprit contre cette présentation favorable du caractère de Junon. La première concerne - inutile de se voiler la face - son intelligence même («entière et bornée», Cartault 307). Car n'est-il pas vrai finalement qu'elle a été bernée par Vénus, et ne devait-elle pas prévoir la catastrophe? Pour répondre à cela, on observera que la Saturnienne n'entreprend sa démarche qu'au moment où Didon en est arrivée à la dernière extrémité (v. 90), où elle va succomber sans conditions, perdre l'honneur (v. 91):

nec famam obstare furori.

De toute façon, l'aventure tournera mal et Junon, sachant tout, n'ignore pas que Didon est physiquement condamnée (d'où l'ambiguïté des signes entourant la cérémonie) (65) , mais obtenir de Vénus, donc d'Enée, ne fût-ce qu'un semblant de consentement à la fiction du mariage suffit pour que la reine réussisse à conserver quelque part l'estime d'elle-même, qu'elle soit sauvée spirituellement (merita nec morte, 696). Envisagée sous cet angle, la rencontre de la grotte apparaît comme véritablement providentielle dans le plein sens du terme.

Ayant depuis ce jour la conscience tranquille, Didon ne se soucie plus du qu'en dira-t-on (v. 170-1):

...neque enim specie Famaue mouetur

Nec iam furtiuom Dido meditatur amorem

(cf. v. 91). Comme l'écrit Cartault 310: «Didon se croit mariée et elle n'a pas tort...elle n'a donc plus à sauver les apparences et sa réputation». Mais Fama ne se laisse pas si facilement dédaigner. Elle n'a rien de plus pressé que d'aller proclamer à tout venant la honteuse nouvelle. Non pas qu'elle mette en doute la réalité du mariage, impliquée, semble-t-il, au vers 192 par l'alliance de uiro et de iungere (cf. iungam, 126):

Cui se pulchra uiro dignetur iungere Dido

même si uiro semble flotter ici entre le sens de "mari" et celui de "héros" (par antiphrase) qu'il prend en 423 et 440 par exemple. Et Iarbas lui-même, ce qui le met en fureur, c'est de se sentir joué du fait que Didon n'ait pas tenu son serment envers Sychée (v. 213-4):

conubia nostra / Reppulit ac dominum Aenean in regna recepit.

On voit bien que dominum, en affrontement avec conubia nostra, est mis ici pour maritum, par un rappel de l'expression junonienne (v. 103):

liceat Phrygio seruire marito (66) .

Certes, la culpabilité de Didon s'accroît par l'indignité de l'élu, et le fils d'Hammon ne se fait pas faute de tympaniser "ce nouveau Pâris" (v. 215-7), mais cet aspect demeure secondaire à ses yeux, tandis que pour la Rumeur, c'est là le principal grief, car il en découle dans le comportement de la reine un relâchement qui la couvre de honte (v. 193-4) (67) . Bref, le culpam du vers 172 est éminemment "kaléidoscopique".

La seconde objection dont nous parlions se rapporte aux vers 102-3:

Communem hunc ergo populum paribusque regamus

Auspiciis; liceat Phrygio seruire marito

Dotalisque tuae Tyrios permittere dextrae.

L'énormité de la concession incluse dans permittere dextrae, et surtout dans seruire, verbe encore affûté par Phrygio, virtuellement synonyme d'"esclave" (68) , n'est-elle pas en effet démentie d'une façon flagrante par paribus? Et ne peut-on pas alors accuser la Reine du Ciel de parler un double langage, en sorte que Vénus aurait bien raison de se méfier d'elle et de répondre à la ruse par la ruse (cf. Donat ad v. 105)? La conjonction enim, au vers 105, paraît à première vue aller dans ce sens:

...sensit enim simulata mente locutam

Quo regnum Italiae Libycas auerteret oras.

Mais voici un nouveau cas d'ambiguïté typique, car regnum Italiae peut signifier aussi bien "la royauté sur l'Italie" que "l'empire promis à l'Italie". Le titre de Saturnia au vers 92, soigneusement mis en évidence par sa position syntaxique, doit nous interdire de penser que Junon veuille autre chose que du bien à l'Italie, cette "terre saturnienne" (Saturnia tellus, G. II, 173), et du reste les premières paroles qu'elle prononce dans l'Enéide sont pour exprimer sa farouche détermination à «écarter de l'Italie le roi des Troyens» (I, 38):

Italia Teucrum auertere regem

ou, en d'autres termes, à éviter à l'Italie de tomber sous le joug d'un tel roi (cf. ici v. 229-231). Elle est donc parfaitement sincère en proposant à Vénus de partager le gouvernement de Carthage, sincère aussi, bien qu'amère (cf. Talibus, 92) (69) , en employant le terme seruire, qui ne correspond que trop à la triste réalité. Seulement, comme c'est justement pour tâcher de remédier autant que possible à cette réalité-là qu'elle s'est résolue à pactiser avec l'ennemie, elle maintient haut et fort le principe d'une parité de droit (paribus). S'il y a ruse à cela, cette ruse ne déshonore certainement pas la Reine de Vertu, mais comment se pourrait-il faire que la Reine de Beauté ne s'indigne pas que l'on vienne lui arracher la moitié de sa victoire (spolia ampla refertis, 93)? Naturellement, elle prend soin de cacher sa colère sous une révérence de façade, alléguant même la volonté de Jupiter, dont elle sait au demeurant fort bien qu'elle l'a dans son jeu, et les Fata par la même occasion (70) , puisque à la fin du compte Auguste régnera sur Rome (I, 257 sqq: supra). D'où la profonde dérision du vers 113:

Tu coniunx, tibi fas animum temptare precando

«Essaie toujours: moi, j'ai d'autres armes». Junon n'a pas perdu l'allusion et c'est pourquoi elle réplique d'un ton tranchant (excepit, "take her up", Austin):

Mecum erit iste labor

«Le "travail" (cf. G. III, 97, 127) dont tu parles, et qui est ta spécialité (double valeur de iste), je m'en chargerai, en qualité de coniunx». Elle échouera pourtant à sauver Didon, comme les Républicains échouèrent contre l'ambition césarienne, parce que Vénus ne veut pas d'une moitié de victoire, de même que César ne tolérera jamais de n'être qu'un demi-roi , un consul par exemple (paribusque regamus/Auspiciis), quand il sent que la République a de secrètes faiblesses pour sa personne (71).

 


Vers 173-295: aiguillonné par Fama, Iarbas alerte son père Jupiter qui sur le champ dépêche Mercure à Enée pour lui ordonner de se rembarquer.

Les héros ne sont pas faits pour le bonheur. Enée un beau jour en a assez de "l'excellente Didon", optima Dido, 291, et décide de reprendre sa liberté. A vrai dire, il aurait bien prolongé davantage sa villégiature en Afrique, n'eût été l'affreux voisin, ce Iarbas dont les menaces lui font dresser les cheveux sur la tête (v. 279 sq):

At uero Aeneas aspectu obmutuit amens

Arrectaeque horrore comae et uox faucibus haesit.

On protestera que, selon la narration virgilienne, ce n'est pas Iarbas qui produit cet effet, mais le messager du grand Jupiter, Mercure en personne, c'est-à-dire, d'un point de vue rationnel (R.D. Williams), la voix de la conscience qui tout à coup se réveille chez l'élu du Destin. Mais tant qu'à rationaliser, il faut rationaliser jusqu'au bout. Or, si l'on dépouille de tout son appareil merveilleux l'ensemble du processus conduisant à la décision de rupture, on reste avec ces deux faits bruts: la colère de Iarbas à la nouvelle du mariage de Didon, l'irrépressible impulsion de fuite qui s'empare du Troyen. Le lien entre les deux? L'imagerie dit: Mercure délégué par Jupiter alerté par Iarbas. La raison répond: la connaissance qu'Enée a eue du danger qu'il courait. Et de fait, les vers 320-1 et 326 font état de la fureur de Iarbas et laissent prévoir son attaque imminente. Intéressant à cet égard, semble-t-il, le Dicitur du vers 204, qu'Austin a raison de juger bizarre ("odd") en dehors de l'explication de Heinze 242 suivant laquelle le narrateur se place ici du point de vue de Didon et Enée recevant rapport de la chose. A cela s'ajoute l'expression de Jupiter au vers 235:

inimica in gente

difficile, on en conviendra, à référer aux Tyriens (72) , cela malgré le infensi Tyrii, 321, et qui par conséquent doit référer plutôt aux Libyens de Iarbas. Mercure en tout cas semble bien l'entendre ainsi puisqu'il traduit inimica in gente par Libycis...terris, 271. Et à peine ce dieu s'est-il envolé que l'amentia qui caractérisait le fils d'Hammon (amens, 203) s'est reportée sur le fils de Vénus (amens, 279).

Enée n'a rien d'un héros cornélien. Déchiré entre l'amour et le devoir, Rodrigue, au prix d'un effort surhumain, se résout à sacrifier son bonheur à sa gloire. Mais ici l'on cherche en vain des traces de souffrance, en vérité on cherche une âme. Tout entier sous l'empire de la peur, l'homme n'a plus qu'une idée, détaler au plus vite (v. 281):

Ardet abire fuga

et ce fuga logiquement superfétatoire montre qu'il s'agit bien d'une désertion. Ses défenseurs font grand cas de l'adjectif dulcis dans le second hémistiche:

dulcisque relinquere terras

comme s'il nous ouvrait un abîme d'héroïsme («in dulcis, we have a fleeting glimpse of Aeneas' real feelings», Austin). Cartault 316 est moins naïf: « dulcis est joint à terras; ce n'est pas la femme, c'est le pays qu'il regrette; il y était bien». Admettons cependant avec Mc Gushin 417 que terras englobe la femme, de la même manière qu'au vers 217 rapto englobe la terre: l'accusé n'en sort pas blanchi pour autant. Pour qu'il le fût, il faudrait que son attachement à ce pays, à cette femme, et la gratitude qu'il leur doit, ne le cédassent - et à grand-peine - qu'à un noble sentiment du devoir, et non à cette peur subite, purement physique et animale, caricaturale même (effet des élisions et de l'allitération en [a] aux vers 283-4: reginam ambire furentem / Audeat adfatu; cf. aussi Ardet abire fuga). Du sublime au grotesque il n'y a qu'un pas, et en voici un nouvel exemple. A première vue, rien ne ressemble tant au désarroi d'Orphée séparé d'Eurydice pour la seconde fois ( G. IV, 504-5):

Quid faceret? Quo se rapta bis coniuge ferret?

Quo fletu Manis, quae numina uoce moueret?

que l'état d'âme du Troyen mis en demeure de quitter Carthage (v. 283-4):

Heu quid agat? Quo nunc reginam ambire furentem

Audeat adfatu? Quae prima exordia sumat?

Là, un amant se désespère en sentant qu'il a perdu pour toujours la moitié de son âme: ici, l'amant tremble à l'idée d'affronter "maintenant" la colère de celle qu'il "brûle de quitter" (nunc pénètre dans la subjectivité du personnage, il est proprement comique: "me voilà bien"). Là, un poète éprouve avec atterrement l'inutilité de son art pour ramener l'aimée: ici, un rhéteur doublé d'un homme de guerre se demande "par quel commencement commencer" pour neutraliser son "excellente" victime. L'expression prima exordia n'est pas seulement redondante, elle est aussi à double ou triple épaisseur, pouvant s'entendre au sens étymologique de "filet", "toile" («properly of a laying down of a web», Austin), rhétorique de "exorde", ou large de "début" (Orationem uel hic pro initiis, D.Servius). Le premier s'accorde à souhait avec la nuance propre au verbe ambire, selon la définition de Servius (blanditiis circumuenire) complétée par D.Servius (uel subdole): «hints at cunning and treachery», note Page. Cet ambire...adfatu rejoint l'implication cachée du vers 150:

tantum egregio decus enitet ore .

Avec des mots il l'a séduite, avec des mots il s'en débarrassera (73) . Ainsi se confirme la présence du sens rhétorique dans le terme exordia qui, en cela, annonce le modèle de discours délivré par le traître devant la reine aux vers 333-361. Le distique 285-6 nous fait assister à la délibération intérieure d'un puissant esprit:

Atque animum nunc huc celerem nunc diuidit illuc

In partisque rapit uarias perque omnia uersat

On conçoit, dans l'optique de l'Enéide "orthodoxe", que ces deux vers aient reçu un accueil mitigé et que plus d'un critique en ait suspecté l'authenticité (Ribbeck athétise le second vers, Peerlkamp les deux). Outre la réminiscence d'Aristophane (Nuées, 740-2), ce qui les rend comiques, ce n'est pas seulement l'impression d'effort, la lourdeur laborieuse, mais surtout le fait que cet impressionnant travail cérébral usurpe la place du débat cornélien qui manque si cruellement dans le passage (en somme, ces deux vers, ce sont les Stances du Cid). On n'en veut pour preuve que la pieuse tentative des anciens scoliastes pour se persuader contre toute évidence que la réflexion d'Enée porte sur le point de savoir s'il devait rester ou partir (74) . R.D. Williams voit plus clair: «There is great irony and pathos in the description of his desperate efforts to decide how to approach her...». Ce mélange d'ironie et de pathos s'appelle la cacozélie. Mais lorsque enfin une potior sententia arrive à se dégager de cette intense activité intellectuelle, le ton change brusquement, les subjonctifs claquent comme des ordres, iussa, 295, l'"imperator" parle, Imperio, 295 (cf. I, 643 sqq pour ce style).

Ni Servius ni Donat ne se font scrupule de traduire bonnement par "armes" le Arma du vers 290, trouvant normal que le Troyen se prémunisse à tout hasard contre une possible attaque carthaginoise. Mais, à quelques exceptions près, tels Voss et Austin (d'ailleurs très hésitant), les interprètes répugnent nettement à adopter une interprétation si peu glorieuse pour le (prétendu) père de la race romaine (cf. notamment Henry). R.D. Williams le note pudiquement: «it seems unlikely that Aeneas is thinking along such lines». Mais c'est la reine elle-même, par le souverain mépris de son Dissimulare etiam, 305, qui montrera à quel point il lui a fait injure en craignant qu'elle ne s'opposât par les armes à son départ. Pourtant, ce sens d'"armes", il est encore plus difficile de l'esquiver ici qu'en III, 471, tant le contexte est saturé de termes ayant trait à des préparatifs de guerre, et ajoutons de guerre civile. Austin admet sans difficulté que les mots rebus...nouandis, 290 suggèrent une révolution, en observant que c'est précisément ce que l'acteur principal a l'impression de faire («to Aeneas, it was just what it seemed to be»). Telle est aussi l'impression du lecteur: un coup de force se prépare (fortem, sociosque...cogant: cf. 406, Arma parent, aditus, Imperio, parent, iussa), et se prépare dans le secret (ambire, exordia, taciti, Dissimulent); mais que les Troyens fassent partie intégrante de la cité qu'ils s'apprêtent à trahir, n'est-ce pas ce que supposent aussi l'expression rebus...nouandis et le terme amores, 292 (75) ?

L'intention allégorique paraît claire: un jour aussi César, un jour aussi Octave, tourneront contre Rome les armes de Rome afin d'asseoir leur tyrannie (cui regnum Italiae Romanaque tellus/Debetur). Un crime mûrement réfléchi, mis au point dans les moindres détails, savouré à l'avance avec jouissance. Particulièrement perverse, la proposition introduite par quando (v. 291-2):

quando optima Dido / Nesciat et tantos rumpi non speret amores

où le optima, objectivement trop vrai, se trouve tourné à la dérision par Nesciat - aiguisé par l'écho de Nescius, 72 -, et par un ricanant non speret qui, quoi qu'on en ait, rappelle fort à contre-temps les folles espérances entretenues par Didon (76) . K. Quinn 344 dénonce l'ineffable hypocrisie du mollissima, 293 («how double-edged "mollissima" is!»), qui, sous couvert d'une sincère sollicitude pour Didon, réfère à la vraie préoccupation du héros qui est de se ménager une sortie facile («an easy way out», id.), et dont les sous-entendus grivois (cf. aussi aditus et dexter modus) ne sont certainement pas perdus pour l'état-major d'"eunuques" qui prend ses ordres avec empressement (laeti, 295). "Bande d'eunuques", c'est du moins ainsi que Iarbas les intitule (v. 215):

ille Paris cum semiuiro comitatu

"Eunuques", le "fort" Séreste (fortem, 288 ne garantit pas son "courage": cf. supra)? "Eunuques", les autres costauds troyens? Parfaitement, à quelques exceptions près, et Catulle ne l'envoyait pas dire aux gens de leur espèce (c. 16).

Plein de bonnes intentions, Donat explique que, dans cette affaire, le fils d'Anchise est pris entre deux exigences, d'un côté la crainte (uno ex latere metus diuinae iussionis), de l'autre sa conscience (ex altero pudor). On ne saurait mieux dire, mais un tel conflit relève moins de Corneille que de Satan. Tenté de la sorte, Juvencus eût tout de suite compris que Mercure était un démon déguisé ou qu'il voulait l'éprouver, car sous sa plume l'expression du vers 272, tantarum gloria rerum, devient l'hameçon tendu par le diable:

Cernis, ait, quae sit tantarum gloria rerum?

(Juvencus, Evang. lib. I, 400: cf. P. Courcelle 320). Les dieux peuvent tromper. L'ambitieux Agamemnon en sut quelque chose lorsque, lui déléguant le funeste Oneiros sous l'aspect rassurant du fils de Nérée, le maître de l'Olympe fit croire au pauvre sot, nêpios, qu'il pouvait enlever Troie dans la journée, illusion qui se solda par une hécatombe de guerriers achéens (Il. II, 4). Or, justement, Virgile a ce passage présent à l'esprit, témoin son Vade age, 223 (cf. Bask ithi, Il. II, 8) et, plus loin, l'influence du Eudeis d'Iliade II, 23 sur les vers 560 sqq. Mais le vers d'Homère annonçant le résultat des cogitations meurtrières du grand Zeus (v. 5):

êde de oi kata thumon aristê faineto boulê

le poète latin a choisi, non sans malice, de l'appliquer à un héros dont il se plaît en toute occasion à placer les pas dans les pas de son céleste aïeul (v. 287):

Haec alternanti potior sententia uisa est.

Zeus glorifiait Achille pour les beaux yeux de Thétis: Jupiter protège Enée pour l'amour de Vénus, amour que l'on connaît de reste, mais que rappellent les vers 227 sqq et spécialement le suggestif pulcherrima, 227. Incorrigible Omnipotent! Où couriez-vous encore pendant que "l'homme attendu par l'Italie" se dévergondait à Carthage? Après quelque Nymphe sans doute, comme cette Garamante qui, violée par vos soins (v. 198):

rapta Garamantide nympha

avait mis au monde l'irascible bâtard dont l'oraison comminatoire s'élève aujourd'hui jusqu'à vos oreilles oublieuses.

Beau paradoxe, il faut que ce soit un Libyen qui contraigne le ciel à intervenir pour chasser Enée d'Afrique et qu'ainsi s'accomplissent les glorieux destins de Rome, si néfastes à la Libye! Il est vrai que cette contradiction se dissipe par une réinterprétation du vers I, 22 :

Venturum excidio Libyae sic uoluere Parcas

mais comme cela implique le retournement complet du sens du poème (cf. ad loc.), on préférait critiquer Virgile pour cet insupportable paradoxe. C'est ce qui transparaît à travers la note servienne au vers 220 voulant expliquer pourquoi, en réponse à la prière de Iarbas, Jupiter songe aux intérêts d'Enée: nec uideatur esse contrarium quia turbantur omnia Ioue in Africa respiciente: nam utrumque a turpi liberat [sc. Iuppiter] fama. En s'efforçant à tout prix de préserver l'image du dieu, le scoliaste a l'intime conviction qu'il défend Virgile lui-même. L'emploi du temps de l'Olympien depuis l'arrivée d'Enée à Carthage, cela ne le concerne pas. Mais le lecteur non prévenu ne manque pas de se dire que ce dieu-là est passablement distrait et oublieux. Oublieux, tel est le mot qui hante l'esprit au moins depuis le vers 110 où, même après la grande révélation que lui avait faite son père en I, 257 sqq, Vénus prétendait encore éprouver des doutes quant aux intentions de celui-ci. Or, voici que oblitos est le premier, et d'ailleurs l'unique, adjectif qui s'offre à nous dans la description du dieu, mais, ô surprise, il ne s'applique pas grammaticalement à lui (v. 220-1):

Audiit Omnipotens oculosque ad moenia torsit

Regia et oblitos famae melioris amantis.

On ne saurait suggérer plus finement que ce divin donneur de leçons n'est peut-être pas des mieux placés pour sermonner les humains. A cette irrévérence toute voltairienne participe aussi, semble-t-il, surtout en relation avec les majestueux torques, 208, torquet, 269, ce torsit dont l'on ne sait au juste s'il exprime la soudaine réaction de quelqu'un qui est pris en faute («it might suggest the suddenness of Jupiter's reaction to reproach», Austin), ou plutôt son déplaisir à se voir tirer de sa sieste ou d'autres occupations agréables. Le grandiloquent vers 237, qui est son dernier mot:

Nauiget ! haec summa est, hic nostri nuntius esto

se savoure au même titre que le fameux Fata uiam inuenient. Le comique naît du contraste entre l'emphase du ton et le prosaïsme du verbe nauigare: «Qu'il navigue, voilà l'alpha et l'oméga, et que ceci soit notre message» (77) . Et dans la même veine cocasse que ce Nauiget se recommandent encore le Quid struit? 235 («Que fabrique-t-il?») et surtout le Exspectat, 225, que Virgile tire plaisamment de la notion d'attente vers celle de farniente.

On le voit, Enée est rudement malmené par cette grosse voix grondante de Polichinelle, mais au reste, il n'y a nulle menace à la clef, comme si les amères railleries de Iarbas concernant la cécité des feux de l'orage et l'inanité du fracas des tonnerres (v. 208-10) ne disaient que la pure et simple vérité. Pure et simple vérité aussi que ce portrait féroce (v. 215-7):

Et nunc ille Paris cum semiuiro comitatu

Maeonia mentum mitra crinemque madentem

Subnixus rapto potitur.

Le trait est si bien acéré, le dessin si bien venu (78) que l'on en rit malgré soi, quitte ensuite à se venger de Iarbas en traitant ce monarque de barbare mal dégrossi, de primitif jaloux des civilisés (Austin). Mais le thème du nouveau Pâris court à travers toute l'Enéide, et quant à la rapacité des Enéades en général et de leur chef en particulier, nous en avons déjà eu maint exemple et elle se vérifiera encore joliment en 402 sqq. D'ailleurs, sans aller si loin, le lecteur verra sous peu (v. 259 sqq) à quel point le portrait du prince consort tel que Virgile le signe ouvertement correspond à la vision de Iarbas. Le poète ne voit pas d'inconvénient à mettre son propre point de vue dans la bouche de personnages plus ou moins caricaturaux: au contraire, il en tire même un surcroît d'effet, c'est comme un comique au second degré. Ainsi, quand Jupiter déplore que le fils de Vénus réponde si mal aux espoirs que sa mère avait placés en lui (v. 227-31):

Non illum nobis genetrix pulcherrima talem

Promisit Graiumque ideo bis uindicat armis,

Sed fore qui grauidam imperiis belloque frementem

Italiam regeret, genus alto a sanguine Teucri

Proderet ac totum sub leges mitteret orbem

on croit percevoir sous ce qui, au goût de R.D. Williams, représenterait «one of the finest expressions in the poem of the Roman mission» (79) , la voix railleuse du Mantouan parodiant Auguste lui-même et démentant à l'avance le solennel Hic uir de VI, 791. Par l'anachronisme délibéré du vers 231, l'héritier de César perce en effet la cuirasse d'Enée, au point de nous inciter à chercher l'application allégorique du bis uindicat armis en songeant par exemple à la bataille de Philippes (cf. Hor. C. II, 7) (80) ou/et à telle circonstance de la guerre contre Sextus Pompée (Suet. Aug. 16, 6-8).

Jupiter ayant dicté sa dépêche, il ne reste au commissionnaire qu'à l'acheminer sans délai. "Aussitôt dit, aussitôt fait", c'est en ces termes qu'Homère décrit la promptitude d'Oneiros à exécuter les ordres du maître de l'Olympe (Il. II, 16 sq):

ôs fato, bê d ar Oneiros epei ton muthon akouse

karpalimôs d ikane...

Juste le temps de se changer en Nestor, et l'obéissant Songe est déjà à pied d'oeuvre, débitant ses mensonges à l'oreille trop crédule d'Agamemnon. Quelle différence avec Mercure! Entre le moment où Jupiter lui a ordonné de s'envoler au plus vite pour Carthage (celeris, 226) et celui où "il attaque" (inuadit, 265), il ne s'insère pas moins de vingt-sept vers (238-264) (81) . Interminable séquence entièrement consacrée à ces mille riens qui font durer le plaisir et démontrent de la part du dieu une mauvaise volonté évidente à exécuter l'ordre de son auguste père: parabat, 238, dont la superfluité est soulignée par la paronomase parere parabat, rejet cacozélique de Imperio, 239, décomposition minutieuse des préparatifs du départ: et primum, 239, il attache ses talonnières - description desdites -; Tum, 242, il prend sa baguette - description de ladite -; départ enfin (reprise de hac, 242 par Illa, 245); il vole déjà (Iamque, 246!) quand il aperçoit en chemin quelque chose qui ressemble à une tête et à des flancs (apicem et latera, 246)... mais c'est Atlas, Atlas son vieux grand-père (Atlantis.../Atlantis, 247-8, senis, 251, auo, 258: comment éviter de lui rendre "tout d'abord" une visite de courtoisie (Hic primum.../Constitit, 252-3) (82) ? Enfin, Mercure se souvient qu'il est pressé (v. 253-4):

hinc toto praeceps se corpore ad undas / Misit

A-t-il fini de musarder? Pas du tout. Au lieu d'aller tout droit se poser là où l'appelle sa mission, le voici, tout semblable à un oiseau, aui similis, 254, qui s'amuse à voler au ras des flots, non en droite ligne mais avec force cercles de ci de là (circum...circum, 254) comme s'il cherchait du poisson (Piscosos, 255). La lenteur de cette célérité est saluée ironiquement par un troisième primum, 259 lorsque l'être ailé atterrit enfin sur le lieu de sa destination.

La réaction des virgiliens devant ce festival? Certains ont critiqué la description d'Atlas, et Mackail par exemple voulait l'alléger en considérant 248-251 comme une sorte de premier jet appelé à disparaître. Austin a juste les mots qu'il faut: «This description...has power, but is out of place here». Et son oeil aigu s'arrête sur une série de détails inexplicables en dehors de l'hypothèse cacozélique (fort rejet de Nubila devant ponctuation, 246, répétition de Atlantis, réitération rythmique 248, 249, 251, foisonnement des et, consécution de cinq vers s'achevant chacun par un verbe, 243-7). Mais Austin préfère malheureusement conclure au manque de polissage plutôt que de reconnaître ici une volonté humoristique (R.D. Williams est sur la voie: «even in some sense grotesque»).

Cette note comique n'atteint toutefois que Jupiter, si mal obéi, et, loin d'entamer la majesté de Mercure, elle la préserve au contraire en dissociant celui-ci de celui-là. Mercure est cette divinité formidable qui règne sur les vivants et les morts et rend à tous la justice. Une baguette est l'insigne de son pouvoir (v. 242-4):

Tum uirgam capit: hac animas ille euocat Orco

Pallentis alias sub Tartara tristia mittit

Dat somnos adimitque et lumina morte resignat.

L'interprétation de ces vers sublimes a donné lieu aux explications les plus contradictoires, d'où même la plus franche cocasserie n'est pas toujours absente. Le point crucial à élucider est évidemment l'énigmatique formule lumina morte resignat, si énigmatique même que Peerlkamp l'athétise pour ce seul motif (Weichert, Dubner la suspectent). Pour le critique hollandais, ces trois mots ne veulent rien dire parce qu'ils veulent tout dire. Etrange aveuglement que celui-là, car jamais peut-être une vérité sur l'outre-tombe ne fut articulée avec une force aussi contraignante que dans le cas présent. Voyons en effet. Si l'on veut éviter que cet hémistiche ne vienne en surcharge aux deux précédentes définitions (euocat...mittit d'une part, dat...adimitque d'autre part) (83) , on dira bien sûr que le premier couple se réfère aux morts, le second au sommeil, tandis que resignat concerne le passage de la vie à la mort. Mais cela établi, encore importe-t-il de ne pas mettre le poète en contradiction avec lui-même, et puisque le premier couple affirme l'existence de la vie après la mort, on ne peut pas aller offrir à celle-ci une apparente victoire en traduisant comme Villenave l'hémistiche en question par «il imprime sur les paupières le sceau de la mort». La mort ne ferme donc pas les yeux, elle les ouvre (morte instrumental); ou, si elle les ferme, le dieu se charge de les rouvrir (morte dissociatif ou temporel): «il rouvre les yeux scellés par la mort» (Perret), «unseals eyes at death» (Jackson Knight). La formule lumina morte resignat est comme un bloc inaltérable, héraclitéen, qui tire sa solidité de la résultante des forces contraires qui le composent (= "ouvrir-fermer, dans-par-de la mort"). On dit "mort" et l'on est forcé de comprendre "vie" (84) . Il est facile ensuite de préciser la vraie signification de euocat et mittit, car il faut bien que la survie des âmes s'accompagne d'un jugement (cf. le livre VI et Hor. C. I, 10, 17-20), que les élus soient arrachés à Orcus (force du préfixe dans euocat par suite de l'élision) et les maudits plongés au gouffre du Tartare (la place de tristia indique que Tartara est pris en son sens précis comme en V, 734). La pensée contenue dans ces trois vers est donc celle-ci (en admettant une sorte d'hysteronproteron): «Il est le maître du sommeil, il est le maître de la mort, c'est-à-dire d'une nouvelle vie où nos actions reçoivent leur paiement».

Bien digne d'attention, le pronom ille, repris du vers 238, doit pouvoir s'expliciter ainsi: «c'est lui et pas un autre, pas Jupiter». Après cela, faire d'un tel fils le valet d'un tel père, c'eût été abaisser l'Esprit devant la matière, Mens devant Moles. Aussi Mercure va-t-il bien s'acquitter de sa mission, mais il va le faire à l'envers (85). La première chose qui frappe sa vue, ce n'est pas tant encore l'accoutrement du nouveau roi de Carthage (86) : non, cela c'est en plus (Atque, 261). La vraie raison de la colère du dieu - colère qui, soit dit en passant, ne faisait pas partie du message de Jupiter - est à chercher dans un fait nouveau et inattendu, un comble, comme l'indique le Tu nunc, 265 (= "Et en plus de cela"). De quoi s'agit-il donc? De ceci (v. 260-1):

Aenean fundantem arces ac tecta nouantem / Conspicit.

Mais ce fait nouveau n'apparaît pas dans l'interpretatio communis («il aperçoit Enée qui s'occupait à fonder des ouvrages de défense et à bâtir de nouvelles maisons», Perret), quoique l'accoutrement d'Enée évoque plutôt le roi-fainéant que le roi-architecte, impression tout à fait confirmée par le teris otia du vers 271, qui, dans l'optique traditionnelle, constitue plus encore qu'une injustice («an unjust sneer», Austin), un mensonge inepte («he is clearly not otiosus», id.). Mais ses traits, Mercure sait les ajuster avec plus d'adresse, à preuve l'incisif uxorius du vers 266, si l'on en pénètre bien l'intention:

Tu nunc Karthaginis altae

Fundamenta locas pulchramque uxorius urbem

Exstruis, heu regni rerumque oblite tuarum!

Dans la langue habituelle, uxorius exprime l'appartenance à l'épouse (ainsi, res uxoria = "la dot") et ce sens s'accorde fort bien avec les vers 261-4 qui montrent Enée habillé de pied en cap par «la riche Didon», diues...Dido. Manifestement, c'est elle qui l'a fait, il lui doit tout. Voilà un terrain solide auquel on aurait dû s'agripper pour comprendre le contexte, mais, procédant à l'inverse, on a adapté la loi du lexique à l'idée que l'on se faisait de la mission de Mercure. Pour tranquilliser leur conscience, les virgiliens alléguaient l'exemple d'Horace (C. I, 2, 19-20), tandis que pour soulager la leur les horatiens citaient Aen. IV, 266! Grâce à ce magique aller-retour, le dieu reprocherait donc à Enée d'être trop soumis à sa femme, d'être, comme traduit Perret, un "honnête mari". C'est faire à la fois trop d'honneur à Enée et trop d'injure à Mercure. Veut-on que ce dieu tourne en dérision la loyauté, et ne voit-on pas que dans ce couple c'est lui et non elle qui domine (cf. seruire, 103), et que du reste il la trompe depuis le début sur ses véritables intentions (cf. 338-9)? Non, jamais mari ou pseudo-mari ne fut moins uxorius que celui-là, au sens que l'on voudrait imposer à cet adjectif.

Nous tenons maintenant peut-être la clef du mystère quant au motif de l'indignation du Cyllénien, car la remise à l'endroit de uxorius, pour lui faire prendre le parti de Didon, oblige à retourner en conséquence la signification de fundamenta locas et de Exstruis, locare pouvant se prendre dans l'acception de "mettre en adjudication", tandis que Exstruis, fort de son violent rejet et de sa confrontation avec struis, 271 (Quid struis? ...urbem/Exstruis), possède toute la vigueur souhaitée pour générer un sens tel que "sur-construire", i.e. faire des opérations immobilières de pure spéculation (87) . On serait orienté alors vers un sens supplémentaire du mot uxorius, celui qu'il nous a semblé assumer dans l'ode I, 2 d'Horace (88) , c'est-à-dire l'indication d'un trait de caractère propre à l'épouse de comédie (ou à Junon face à Jupiter): «Tu t'amuses (cf. inluserit, 591) à défigurer cette belle ville bâtie par celle à qui tu dois tout (cf. statui, 655), comme ces épouses qui prennent plaisir à contredire leur mari». Revenons alors au vers 260. N'est-il pas bizarre qu'Enée pose les fondations d'une ville déjà haute (surgunt, I, 437, ingentes aequataque...caelo, IV, 89, altae, 97, 265) (89) , et ne se pourrait-il pas que fundantem et nouantem s'éclairent l'un par l'autre, l'idée étant que le Troyen n'édifie pas sur du vide, mais qu'il détruit pour construire (cf. infensi Tyrii, 321) (90)? Auguste se vantera d'avoir trouvé Rome de brique et de l'avoir laissée de marbre; Néron mettra le feu.

Chargé par Jupiter de veiller aux intérêts supérieurs d'Enée contre Didon, Mercure attaque au contraire Enée au nom de la reconnaissance et de la loyauté qu'il doit à cette femme. Jupiter oppose l'Italie à Carthage: Mercure estime que le royaume du Troyen est ici même, à Carthage, indissolublement confondu avec celui de Didon. C'est ce qui se dégage notamment du vers 267, où le heu...oblite déplore l'action exprimée par altae/Fundamenta locas et pulchram.../Exstruis : «Cette belle ville, tu la mets en coupe réglée, imbécile, ton royaume et ta possession»; oblite rappelle oblitos, 221 et surtout Regnorum immemores, 194, où Austin et Perret nous semblent avoir raison de référer Regnorum à la seule Carthage (91) (cf. aussi regna, 214 et les vers 102-4). La suite s'entendra ainsi: «Que fais-tu donc? Tu t'amuses à affaiblir cette ville que tu devrais au contraire t'employer à fortifier contre Iarbas et les autres, Libycis, 271 (cf. 86-89)? Si cela t'est égal, songe au moins à ton fils, que tu n'as pas le droit de frustrer de son héritage».

Tout cela veut dire «Reste», et non pas «Pars». La meilleure preuve en est que Mercure, qui affecte si bien par ailleurs la fidélité la plus littérale au texte dicté par son père, oublie curieusement de prononcer le mot qui, selon Jupiter, résumerait tout son message, comme l'indique expressément le double hoc (sc. hoc uerbum: "nauiget") du vers 237, même s'il se trouve masqué par l'attraction:

Nauiget! haec summa est, hic nostri nuntius esto (92) .

La précision apportée par Mercure au sujet de Iule en 275-6:

cui regnum Italiae Romanaque tellus / Debentur

ne doit pas nous troubler (93) : encore une fois, Mercure se refuse à opposer Carthage et Rome. Le devoir qu'il trace à Enée, c'est premièrement de défendre et fortifier son présent royaume, après quoi il pourra songer à l'héritage de Iule, puisque, paraît-il (rejet ironique), l'Italie lui est due. Autrement dit, il s'agit de se sauver soi-même et de sauver son fils non en s'enfuyant lâchement et en condamnant Didon, mais en accomplissant son devoir hic et nunc (94). A cette lumière, At uero, 279 s'éclaire singulièrement («a very strong expression of contrast», Austin; cf. F.J. Lelièvre 19-20): Enée, vraiment amens, a compris exactement le contraire de ce que lui enjoignait Mercure, c'est-à-dire, et R.D. Williams a raison, la voix de la conscience.

On s'étonnera peut-être que pour porter ce sévère message, le fils de Maïa ait assumé la forme d'un oiseau, aui similis, 254, et peut-être trouvera-t-on convenable de nier une telle métamorphose. Car il semble qu'à part Page, peu d'exégètes aient consenti à l'admettre (95) , malgré l'insistance mise par le poète à évoquer le vol du plongeon (mergus, une forme littéralement appropriée à mercurius) dans les vers 254-258 (96) (Haud aliter), avec la cacozélie appuyée du vers 258 («a frigid line», Williams), auquel Austin reproche surtout de donner l'impression qu'Atlas serait «somehow responsible for Mercury's flight», ce en quoi il n'a d'ailleurs pas tout à fait tort, dans la mesure où Atlas n'est à tout prendre qu'un autre Jupiter (comparer 247 à 269) (97) . Mais de la métamorphose en oiseau, pas plus extravagante ici qu'en XII, 861 sqq, nous trouvons encore une confirmation dans le Tali...ore du vers 276, mieux traduit, certes, par "de ce ton" (Perret) que par "ces paroles" (Bellessort), mais qui, à strictement parler, signifie "par cet organe" (le bec d'un plongeon). La raison de cette facétie? D'abord, le poète n'allait pas favoriser Enée de l'apparition d'un dieu tel que Mercure "dans sa pleine lumière", manifesto in lumine, comme l'intéressé voudrait le faire croire à Didon au vers 358, et comme un certain interpolateur le répète en 558-9 (cf. infra). Ensuite, Virgile ne croit pas aux miracles. Aux signes, oui, car tout est signe. En entendant parler un plongeon, Enée aurait pu se frotter les yeux et les oreilles, dire: «j'ai rêvé» - et c'est justement ce que pense Donat (ad v. 260-1: noctis fuerat tempus, quo ille dormiebat). Mais non, il a bien entendu. Le plongeon lui a intimé l'ordre de demeurer, mais d'une façon assez ambiguë pour lui permettre d'entendre ce que son désir lui dictait. Adresse de la conscience perverse pour retourner les signes à son avantage; liberté de l'homme contre Dieu.

 


Vers 296-392: Didon a tout appris, tout deviné; en vain supplie-t-elle Enée de renoncer à son projet, il reste de marbre; alors, sa fureur éclate.

Nous sommes au coeur du drame. C'est ici ou jamais que la postérité doit juger le héros de l'Enéide. Virgile le savait bien et, comme pour exposer encore mieux à nos regards la plaidoirie d'Enée, il lui a réservé la place d'honneur, celle qui traverse le centre mathématique du livre (98) . Or, si tout le monde s'accorde à reconnaître que le poète s'élève aux cimes du sublime dans les deux tirades qui encadrent celle du Troyen (99) , la performance de celui-ci en revanche a toujours semblé par comparaison profondément décevante. Mais il y a deux écoles. L'une ne croit que ce qu'elle voit et, voyant un monstre d'insensibilité, elle en accuse Virgile. Ecoutons Villenave: «Virgile, qui exprime si bien les fureurs d'une amante abandonnée, peint Enée trop froid, peu ingénieux à se justifier, et même il lui donne une rudesse qui paraît sans nécessité comme sans excuse... Jupiter et le destin ordonnaient-ils cette outrageante insensibilité? On ne voit ni l'homme, ni le héros»; Page: «Not all Virgil's art can make the figure of Aeneas here appear other than despicable... To an appeal which would move a stone Aeneas replies with the cold and formal rhetoric of an attorney»; Cartault 319-20: «le ton glacial, inutilement blessant qu'il affecte... [Le v. 360] va jusqu'à la malhonnêteté grossière. Il faut croire que Virgile n'en a pas senti l'inconvenance et qu'il lui arrivait parfois de manquer de goût».

A la seconde école se rattachent, sous la bannière de Servius et de Donat, une majorité de critiques (ainsi Henry, Pichon, Bellessort, Austin, Williams, Perret) (100) . Eux non plus ne dissocient pas Enée de Virgile, mais leur admiration pour le second les aveugle sur le premier et les entraîne quelquefois fort loin sur les sentiers de la mauvaise foi. Dupes du "pieux" héros, ils brandissent à son imitation les Fata comme une arme absolue. Les Fata, cela veut dire en définitive l'écrasement de Rome sous les Césars, et en voilà assez pour justifier pendant mille ans tous les crimes, toutes les bassesses, toutes les ignominies, à commencer par cette inqualifiable désertion. Mais soit, il faut obéir à Jupiter: Jupiter avait-il prescrit cette insensibilité de roc? La réponse des avocats est toute prête: Enée se défend contre lui-même. Ainsi Bellessort: «Enée lui répond d'autant plus froidement et durement qu'il veut paraître moins ému», Austin 105-6: «had he not controlled himself...he would have broken down and yielded», et (ad v. 350): «he is catching at words to save himself from giving way». Mais c'est vrai que quand on a péché si facilement, si naturellement - car pas un seul instant on ne l'a vu résister, hésiter (v. 165-6):

Speluncam Dido dux et Troianus eandem / Deueniunt -,

on doit être exposé à la rechute, sauf à se transformer en rocher, en tigre (365-7), en chêne de la forêt (438 sqq)! Bref, il résulte de tout cela non seulement qu'Enée est un grand héros stoïcien qui mérite notre compassion admirative (« it is our pity that we should give him, not our scorn», Austin), mais que Didon ne lui arrive pas à la cheville. C'est donc sur elle, sur la victime, que vont se détourner les coups que l'on s'est interdit de porter contre « un saint». Extrémiste dans le genre, Donat applaudit avec enthousiasme à chacun des pauvres arguments que trouve à lui asséner l'hypocrite. Celui-ci commence à mots à peine couverts par reprocher à son interlocutrice sa prolixité, à laquelle il oppose sa propre concision (quae plurima fando / Enumerare uales, 333-4, pauca, 337) ? Excellent, s'exclame Donat: ueritas enim multiloquio non adseritur, cum sit ista per se perspicua, neque ego, ut tu, commorabor in plurimis (ad v. 337: cf. aussi ad v. 333). Paraît-il, ils n'ont jamais été mariés (v. 338-9) (101) : il aurait pu le dire avant, mais Donat ne veut pas le savoir, il se moque de Didon: quale enim matrimonium est ubi nullus testis interfuit, nulla ex more sollemnitas, nulla pactio, faces nullae, nulla ipsius foederis consecratio? Si une Phénicienne a bien pu s'établir en terre libyenne, pourquoi un Troyen n'aurait-il pas le droit d'aller s'installer en Italie (v. 347-350)? C'est oublier cyniquement dans quelles tragiques circonstances Didon avait dû s'enfuir de Tyr, mais Donat n'en estime pas moins le raisonnement imparable: nullus autem melius et robustius uincitur quam qui proprio superatur exemplo. Enfin, argument-massue, quand le ciel tout entier se met en branle pour faire connaître sa volonté, comment un malheureux mortel se permettrait-il d'y contredire (v. 345 sqq)? Certains de ces signes célestes sont manifestement faux, ce qui devrait suffire à jeter la suspicion sur le reste: Donat ne s'en inquiète pas plus que de savoir si l'on a le droit d'étouffer sa conscience pour suivre des voix venues d'ailleurs: haererent mihi crimina querellis tuis expressa, si erga te non auctoritate multarum metuendarumque iussionum, sed mea uoluntate peccarem.

Plus habiles, les modernes font la part du feu. Par exemple, Austin avoue volontiers que l'éloquence d'Enée «peut ne pas plaire» («We may not like it», p. 106), convient de sa «terrible froideur» («dreadful chill», ad v. 365 sqq) et de «l'aridité de sa logique» («his arid logic», ad v. 351 sqq), note au vers 335 «la bizarrerie et l'extrême tiédeur de l'expression» («To a modern ear the phrase sounds odd and very lukewarm»), qualifie l'argument des vers 347-350 de «maigre, académique, voire un peu vif» («meagre, academic, and even petulant»). Mais c'est pour mieux contre-attaquer. L'odieux sarcasme du quae plurima, 333 ? une pure illusion du naïf scoliaste et de «some editors», au nombre desquels Pease. La "tiédeur" du vers 335? La métrique démontre qu'Enée est en train de se faire violence pour ne pas trahir son émotion. La "brutalité" du Hic amor, 347 (J. Ferguson 60)? Enée ne pense pas ce qu'il dit, «as 361 shows». L'aigreur de 345-350? Mais le raisonnement est néanmoins logique, et de plus, ici encore, le héros mobilise toute son énergie contre lui-même. Les sorts lyciens (346), l'oracle de l'Apollon de Grynium (345), les apparitions répétées du fantôme d'Anchise (351 sqq), Virgile ne nous en a jamais rien dit? Cela le regarde. L'insupportable Desine...incendere, 360 qui, comme de juste, a le don d'"enflammer" (accensa, 364) la fureur de Didon? Cette fois, c'est fait, Enée a craqué: «In their own way, these lines [sc. 360-1] are as despairing an appeal for pity as any words of Dido's». C'est tout juste si l'on ne devrait pas lui reprocher d'être trop faible, trop tendre, pas assez stoïcien. R.D. Williams s'aventure jusque là à propos de 335-6: «The statement seems cold to the modern reader, but from the Stoic point of view (which Aeneas as man of God should accept) it is rebellious».

Mais pendant que pour l'amour de Virgile on s'essouffle à porter à bout de bras l'insoutenable fardeau d'un héros qu'il avait condamné, on ne s'avise pas du grave préjudice que l'on cause à l'art du poète en se laissant aller par contrecoup à rabaisser la sublime Didon et à vouloir traquer sous chacune de ses paroles le mensonge, l'inintelligence et le blasphème. Perret va aussi loin que d'instaurer le barbare Troyen au rang de chevalier de l'amour courtois, face à une femme tragiquement incapable d'appréhender la dimension «toute spirituelle» d'une telle conception. L'épicurienne face au stoïcien, la mécréante et la païenne face à l'homme de Dieu, au pré-chrétien: c'est ainsi qu'Austin et Williams se représentent le conflit, en se fondant en particulier sur la cinglante ironie du Scilicet, 379:

Scilicet is superis labor est, ea cura quietos / Sollicitat.

Cette ironie n'atteint pourtant qu'Enée, et loin qu'elle rejaillisse en rien sur les dieux, elle signifie au contraire que la reine se forme une trop haute idée de la divinité pour croire que le ciel puisse choyer un individu comme celui qu'elle a devant elle, et que Mercure se déplacerait en personne pour commander un crime, manifesto in lumine ! Et le serment "par les deux têtes", utrumque caput, 357- lesquelles, d'abord (102) ? - ne contribue certes pas à augmenter la crédibilité de ce miracle, pas davantage que l'involontaire cocasserie de l'expression his auribus hausi qui démontre, si besoin était, à quel point le soi-disant élu est indigne des faveurs célestes (103) . Courant au secours d'Enée, Dubner veut supposer que les mentions de Grineus Apollo, 345 et de Lyciae...sortes, 346, si évidemment fantaisistes, s'expliqueraient par le désir de se mettre à la portée de l'interlocutrice, censée, en tant qu'Asiatique, connaître davantage les sanctuaires situés sur le continent que celui de Délos: c'est dire à quel point Enée exerce la subtilité de ses défenseurs. Même ingéniosité quand il s'agit d'expliquer pourquoi Virgile n'avait pas jugé bon de nous informer des visites régulières que le fantôme d'Anchise rendait à son fils (turbida terret imago, 353). Didon, quant à elle, préfère passer la chose sous silence, étant bien placée, comme l'observe Ferguson 58, pour savoir si Enée faisait ou non des cauchemars lorsqu'il dormait près d'elle.

On reproche à la reine sa déclaration des vers 371-2:

iam iam nec maxima Iuno / Nec Saturnius haec oculis pater aspicit aequis.

Et de fait, si l'on rattache à ces deux vers, comme y insiste Perret, l'hémistiche suivant:

Nusquam tuta fides,

Didon peut être accusée de blasphémer les dieux: «impossibilité de compter au moins sur la fidélité des dieux quand celle des hommes fait défaut» (Perret); nunc iam neque in homine, neque in ipsis diis tuto ponitur fides (Dubner). Mais ce rattachement nous semble faire violence au mouvement naturel du texte et se trouve formellement contredit tant par l'explication que l'on vient de donner du Scilicet que par la conviction de Didon que le coupable expiera son crime (v. 386):

Dabis, improbe, poenas.

Et le moyen de taxer d'athéisme, d'épicurisme, ou de la moindre impiété, une personne qui affirme avec une telle force que dans les vers 385-7 sa croyance en l'immortalité de l'âme? On se refusera donc à interpréter 371-2 à la manière de Bellessort (ni Jupiter ni Junon «n'ont pour ce qui m'arrive un regard de compassion»), de Pichon («Didon se croit abandonnée par Junon, sa protectrice, et par Jupiter, gardien des serments»), de Rat (ni Jupiter ni Junon «ne voient ces perfidies d'un oeil équitable»), d'Austin (Junon et Jupiter «have forgotten all justice»), et même de Perret ( «ne nous regardent plus avec bienveillance»), et l'on préférera comprendre que les Olympiens «ont cessé de regarder d'un oeil impassible les agissements d'Enée» (104) .

Non, si l'on voulait à tout prix reprocher quelque chose à Didon dans ce domaine, ce serait uniquement de se faire une idée un peu trop confiante et simpliste de la divinité. Elle qui prend à témoin le grand Jupiter, elle ne se doute pas de l'incommensurable veulerie de ce dieu; elle qui l'invoque en même temps que Junon, elle ignore que la volonté du "Saturnien" ne coïncide pas toujours avec celle de la "Saturnienne". Mais on l'a attaquée sur un autre plan. On a trouvé qu'elle s'abaissait trop («to almost abject dependence», Austin) dans ces quatre vers où elle regrette de n'avoir pas eu d'enfant de lui (327-30):

Saltem si qua mihi de te suscepta fuisset

Ante fugam suboles, si quis mihi paruolus aula

Luderet Aeneas qui te tamen ore referret,

Non equidem omnino capta ac deserta uiderer.

Vers capables, au gré de Page, d'«émouvoir une pierre» («would move a stone»), mais qui révoltent A.-M. Guillemin 258 comme totalement invraisemblables: «Lorsqu'une femme dont la passion est déchaînée se sent abandonnée par l'infidèle, le désir de la maternité n'occupe pas d'ordinaire le premier plan de sa conscience». Le reproche sonne juste en effet, bien qu'il perde beaucoup de sa pertinence par la prise en considération de la différence entre les deux tirades prononcées par Didon, car c'est seulement dans la seconde que sa fureur éclate et se donne libre cours, tandis que dans la première, passé peut-être le premier mouvement d'indignation (v. 305-6):

Dissimulare etiam sperasti, perfide, tantum

Posse nefas tacitusque mea decedere terra?

elle se montre d'une modération exemplaire, tendre encore, suppliante, cherchant avant tout à émouvoir et n'ayant pas perdu tout espoir de ramener l'infidèle à de meilleurs sentiments (v. 318-9):

istam/...exue mentem,

raisonnable enfin et prête aux plus déchirantes concessions, comme de renoncer à la belle illusion du mariage (323-4) et d'accepter la perspective d'une prochaine séparation, qu'elle lui demande seulement de retarder le temps que se dissipent les menaçants nuages qui s'accumulent de toutes parts sur sa tête. Rien ne marque mieux la rupture de registre entre les deux tirades que la confrontation entre les deux perfide, 305, 366, ou de Crudelis, 311, avec sa monnaie 365-370. Car ce crudelis reste un mot d'amoureuse, comme le signalait Servius, tandis que rien n'égale en violence les exécrations des vers 365-370, qui entrent en résonance avec Ecl. VIII, 43-45, c'est-à-dire avec la voix même de Virgile (105). Même chose pour les deux perfide. Le premier s'intègre à un contexte de dépit amoureux, il ne sert point à rompre, mais au contraire à rétablir le contact en faisant rentrer en lui-même le perfide. Le second, en fort rejet, a une tout autre portée. Didon a "pris la mesure" du personnage (totumque pererrat, 363), elle l'a entendu dévider un à un tous ses mensonges (cf. v. 380), elle l'a laissé patiemment déverser son venin d'insultes et de sarcasmes (cf. infra), enfin elle a compris que la réponse à la question Mene fugis? 314 était oui: d'un seul coup elle s'est trouvée libérée de l'espèce d'envoûtement qui pesait sur elle (il y aura une brève rechute en 412 sqq, car l'implacable Amour ne lâche pas prise aussi facilement). Alors explose cet adjectif qui résume toute la situation depuis le début, depuis ce moment où Vénus, en sa toute perversité, avait conçu la trame mortelle des doli où elle la piégerait (I, 657 sqq: cf. ici dolos, 296 et capta, 330): Perfide, "maître de fourberie"!

Ainsi s'atténuerait le grief adressé par A.-M. Guillemin, si d'autres arguments ne venaient le conforter (106). Quand Ovide dans la septième de ses Héroïdes (v. 133-4) fait prendre à sa Didon l'exact contre-pied de celle de Virgile:

Forsitan et grauidam Dido, scelerate, relinquas

Parsque tui lateat corpore clausa meo

on sent bien en effet que c'est lui qui a raison. Et si l'on examine de plus près les quatre vers en procès, notre malaise ne fait que s'aggraver. D'abord, qu'on le veuille ou non, le verbe uideri peut toujours signifier "paraître" aussi bien qu'"avoir l'impression": et n'est-il pas naturel que la reine s'exprime ici autant que la femme? Alors, la phrase contient quelque part cette énormité: «Le monde m'aurait jugée moins piégée et moins abandonnée si tu m'avais laissé un vivant souvenir de ta trahison»! D'autre part, des mots comme ore et tamen mêlent de façon insupportable la passion de l'amante délaissée à la tendre affection d'une mère. Le premier, en contact avec un verbe comme referre, fréquent au sens de "raconter" (cf. refert, 333), peut difficilement oublier sa valeur de base, qui est "bouche", en sorte que Didon rêverait d'un enfant «qui par les traits, par la voix, lui parlerait d'Enée». Le second a subi le fougueux assaut d'Henry sous ce propre grief qu'un tel adverbe prête à l'amante un sentiment invraisemblable et en totale contradiction avec le contexte. En effet, si tamen peut signifier accessoirement "malgré ce qui s'est passé", il veut surtout dire "faute de mieux", alors que l'on attend quelque chose comme: «il te ressemblerait en mieux, i.e. physiquement, mais pas moralement». Et comme quelques manuscrits sans autorité portent la leçon tantum qui semble offrir le sens désiré, Henry s'en empare avec joie, sans craindre la pénible lourdeur qui en résulte - outre que le jeu entre ore et referret s'en trouve irrémédiablement gâté.

Mais que faire donc si tamen est intolérable et si tantum est inacceptable? Une autre bizarrerie pourrait nous acheminer vers une solution, il s'agit du plus-que-parfait suscepta fuisset, là où un simple imparfait suffisait, sauf à penser que fugam appartient au passé, autrement dit qu'il réfère à la propre fuite de Didon évoquée par Enée en 347-8 (et cf. fugam, I, 357, 360) (107) . Cette dernière hypothèse, remarquons-le, présenterait l'avantage de rendre naturel et vraisemblable le aula / Luderet (un petit Enée dans la cour, déjà!) sans nécessiter comme dans l'interprétation conventionnelle une projection dans le futur. Supposons que ces quatre vers s'adressent non à Enée mais à Sychée (cf. Ovide, ibid. 97 sqq), par un décrochage préparé dès le vers 322 grâce à des termes comme pudor, 322, Fama prior, 323, coniuge, 324, Pygmalion, 325. L'idée exprimée serait la suivante: «Si dans mon malheur j'avais eu au moins un enfant de Sychée, je me sentirais moins seule» et, au fond: «je n'aurais pas failli». Pensée en si complète harmonie avec tout ce que nous avons vu de Didon, malade d'abord d'une frustration maternelle, que la conclusion paraît s'imposer: cet Aeneas du vers 329 - mot d'ailleurs tautologique avec te tamen, notait Henry - n'est que l'oeuvre d'un "retoucheur" intéressé à brouiller les pistes, à relever Enée en abaissant Didon, à trancher le fil d'Ariane tendu par Virgile à son lecteur pour l'aider à s'aventurer dans les profondeurs insoupçonnées de la creuse Enéide. Le travail de ce retoucheur, c'est-à-dire en fin de compte d'Auguste, grand maître-d'oeuvre de l'édition, aura été facilité du fait que, très probablement, selon la méthode virgilienne (cf. en particulier l'équivoque des vers 3-4: supra), le vrai sens se cachait sous le faux et que déjà dans la version authentique ces quatre vers avaient l'air de s'adresser à Enée.

Chassons donc sans pitié du texte virgilien ces sept mots parasites, si quis mihi paruolus aula / Luderet Aeneas (noter d'ailleurs le prosaïsme de paruolus). Cette opération présenterait l'avantage de mettre en relief comme central d'une tirade réduite à 25 vers (+ 1 vers d'introduction) le si pathétique vers 317 avec ses sept [i], ses quatre [wi] ou [ui], et ses deux redoublements de dentales à l'intermot (Si bene quid de te merui fuit aut tibi quicquam), en même temps que de permettre un découpage 10 - 6 - 10, plus satisfaisant que 10 - 6 - 11.

Mais puisque nous en sommes à restituer à César ce qui appartient à César, il nous faut achever d'explorer les trésors d'héroïsme, d'amour et de délicatesse que, au dire de certains, Enée serait obligé de contenir ici sous le dur masque de l'impassibilité. Essentiel à cet égard est le distique 331-2, qui suit la supplique de Didon:

Dixerat. Ille Iouis monitis immota tenebat

Lumina et obnixus curam sub corde premebat.

L'impression d'effort ne saurait assurément se marquer avec plus d'expressivité: rime, rejet, jeu des spondées, recherche des [u], consonnes renforcées. Mais trop c'est trop, et le participe obnixus fait aisément basculer l'héroïque dans le bouffon (cf. Obnixae, 406), nous livrant une caricature du sage stoïcien dans la meilleure veine horatienne. Aussi bien, contre quoi "s'arc-boute"-t-il de la sorte? contre son amour ou contre la souffrance qui risque de le submerger et d'entamer sa résolution d'obéir coûte que coûte à la volonté de Jupiter? Mais Jupiter ne lui a jamais commandé de "tenir les yeux immobiles"...et secs. Tels que les ordres lui ont été transmis par Mercure - et de cela Virgile veut que l'on se souvienne (écho à 238-9) -, il lui était même enjoint de demeurer à Carthage, conformément à l'honneur. Aussi l'expression monitis immota renferme-t-elle une superbe équivoque: "immobiles selon les ordres", certes, mais aussi "insensibles aux ordres", sens qui influe directement sur le second membre de phrase, en invitant à donner à curam une acception proche de "conscience": littéralement "l'angoisse de la conscience coupable, le remords" (cf. supra).

Enée piétine donc "consciencieusement" la voix de sa conscience pour adresser à Didon le noble discours qui la tue (v. 333):

Tandem pauca refert.

Etrange, ce pauca, alors que la tirade qui va suivre dépassera en longueur la précédente et que jamais dans tout le poème Enée ne se montre aussi prolixe (D. Feeney 205). Peut-être en déduira-t-on que l'appréciation porte moins sur la quantité que sur la qualité ("peu de chose en vérité: rien": cf. R.D. Williams: «it contains little»). Les premiers mots de l'orateur - car le Pro re pauca loquar, 337 et la solennité du regina, 334 montrent bien qu'Enée fait oeuvre oratoire - sont pour complimenter la reine sur ses talents rhétoriques, justement (plurima fando / Enumerare uales), mais avec cet insultant sous-entendu qu'elle s'est diminuée en "énumérant" les bienfaits qu'il lui doit. En réalité, elle n'a rien "énuméré" du tout, et les allusions contenues aux vers 315-318 sont remplies au contraire du tact le plus délicat et de la plus touchante émotion. La seule ressource de ceux qui veulent nier l'intention blessante est de rapporter uales au futur, c'est-à-dire au second discours de Didon (Feeney 206) où, de fait, elle va énumérer amèrement ce qu'elle a fait pour lui (373-5), mais cela, pouvait-il le prévoir, et qu'y a-t-il d'ailleurs de si blâmable dans ce rappel pour qu'Austin s'autorise à parler de l'égoïsme de la reine, en la comparant à Iarbas même (cf. v. 211 sqq), comme s'il existait le moindre rapport entre Didon, qui a réglé au Libyen ce qu'elle lui devait (pretio, 212), et Enée, qui trompe si odieusement une bienfaitrice?

Suit un ricanement égrillard, sensible à la fois dans la gourmandise affectée des sonorités et dans l'emphase que le nom d'"Elissa", plus intime que celui de "Didon", reçoit du fait des deux coupes trochaïques aux pieds quatrième et cinquième du vers 335:

nec me meminisse pigebit Elissae (108)

qui procurent l'impression à la lecture que le vers est fini après pigebit (cf. Austin). Le vers qui suit, où Plessis-Lejay regrettent que «la formule homérique gâte l'élan [de la phrase] », tire tout son venin du rappel délibéré de la grandiloquente période des vers I, 607-10 («ne t'avais-je pas prévenue?»). Il poursuit ainsi (v. 337-9):

Neque ego hanc abscondere furto

Speraui (ne finge) fugam nec coniugis umquam

Praetendi taedas aut haec in foedera ueni.

Compte tenu du caractère familier de l'expression ne finge («colloquial», Austin), on pourrait rendre ainsi le premier membre: «Je n'ai jamais eu (que vas-tu chercher?) l'intention de m'enfuir comme un voleur». Mais que ce soit là un mensonge, on le sait de reste (v. 287 sqq: cf. supra), et J. Ferguson 60 inclinerait assez à suspecter du même coup la seconde assertion. A vrai dire, ce n'est même pas nécessaire, car il n'est que trop vrai qu'Enée n'a jamais eu l'intention d'engager sa liberté (cf. Servius à foedera : ut, cum uellem discedere, non liceret), de même qu'il n'a jamais, au sens strict du terme, «porté devant lui les flambeaux de l'hymen». Mais la pleine malignité du Praetendi ne s'épuise que par l'écho à 172 (hoc praetexit nomine culpam), l'implication étant qu'il n'est pas un Tartuffe, lui. A cela s'ajoutent, pour faire bonne mesure, la narquoise disjonction de hanc...fugam («ma - comment dis-tu? - fuite»: fugam, 328) et aussi l'ambiguïté du verbe fingere, susceptible de signifier "mentir" et qui ainsi retourne cyniquement les rôles, comme le Desine...incendere, 360 (cf. accensa, 364, incensa, 376: la Furie, c'est lui, Enée: 465 sqq).

Ribbeck et Peerlkamp proposent le retranchement du second hémistiche du vers 343:

Priami tecta alta manerent

au chef que cette assertion contredit le reste d'une phrase qui semble supposer la destruction de la ville de Priam. Mais c'est peut-être mal entendre le voeu d'Enée. Non pas que nous veuillons insinuer qu'il eût souhaité, «si les destins lui avaient permis de conduire sa vie sous ses propres auspices», la destruction matérielle de sa ville natale, car cela, ni Reliquias, 343 ne l'implique, ni le vers 344:

Et recidiua manu posuissem Pergama uictis

ponere peut fort bien désigner une fondation morale (cf. J. Carcopino 258 sqq). Non, le renversement de Priam et l'extinction de sa dynastie eussent suffi à sa félicité, et il se voyait très bien personnellement comme nouveau roi de Troie, installé dans les meubles de l'ancien, si les "Destins", entendons les Grecs, n'en avaient décidé différemment. Forcé de renoncer à Troie, il a, dit-il, transféré en Italie "son amour et sa patrie". Ce Hic amor est évidemment pour Didon une véritable gifle, et quand bien même Austin aurait raison de penser que le vers 361 démontre qu'Enée n'exprime pas ici son sentiment, cette gifle n'en aura pas moins été administrée.

La preuve, d'ailleurs, qu'il sait ce qu'il fait en assénant ce Hic amor, c'est que ce coup est immédiatement suivi d'un mouvement d'aigreur (Si te...et nos) où notre sage stoïcien laisse échapper l'ultime mobile de sa trahison, cette inuidia qui l'a transpercé du premier jour où la jeune Carthage a surgi à ses yeux (I, 437):

O fortunati quorum iam moenia surgunt!

Aujourd'hui, toujours dévoré par cette envie haineuse - mais bien entendu, c'est à Didon qu'il prête ce sentiment (Inuidia en rejet, 350) -, il en veut à la reine de sa générosité envers lui , il se refuse à partager le pouvoir avec quelqu'un à qui il doit tout (uxorius, 266). Mene fugis? Oui, c'est elle qui le gêne.

Enfin, sur ce grief est venue se greffer la contrariété d'avoir été découvert alors qu'il espérait accomplir son coup à l'insu de l'ennemi (v. 287 sqq). Si bien que le incendere qui parachève cete espèce de brûlot déguisé en plaidoirie (cf. sic accensa, 364: sic vaut deux fois) pourrait nous dévoiler le point aveugle d'où part tout le discours: la rage. Il s'était targué auprès de ses sbires de circonvenir cette femme en toute facilité et «par les plus doux moyens»; or, voici qu'elle a tout appris, qu'elle sait qui il est, et que, en dépit de cela, elle est encore prête à lui pardonner! O humiliation, ô rage! Mais voilà, il avait péché par excès de présomption, il ignorait qu'une amante a des antennes (v. 296):

quis fallere possit amantem?

Il sous-estimait les pouvoirs de Fama (v. 298-9):

Eadem impia Fama furenti / Detulit armari classem cursumque parari.

On remarquera que cet armari, en liaison avec motus, 297, dolos, 296 et, au-delà, avec rebus...nouandis, 290, s'intègre au réseau lexical visant souterrainement à présenter la trahison sentimentale du Troyen comme la métaphore d'un coup d'Etat politique. L'adjectif impia va tout à fait dans ce sens, puisque impius était, on le sait, le terme consacré pour qualifier les guerres civiles (cf. Ecl. I, 70-2). Il est vrai qu'il semblerait à première vue se rapporter à Fama plutôt qu'à eadem, même pour ceux qui n'analysent pas ce dernier comme un nominatif féminin mais comme un neutre pluriel. Mais il nous semble qu'après la brillante démonstration de G. Ameye, J. Perret est dans le vrai en considérant Eadem impia comme un groupe syntaxique au neutre pluriel annonçant armari et parari: cela pour des raisons à la fois de logique (la séquence sur Fama est trop éloignée; motus annonce bien armari et parari) et de métrique, l'élision sur le temps fort du quatrième pied supposant en principe un lien syntaxique étroit entre les deux mots concernés, outre que la consécution idem + adj. épith. + nom serait sans exemple dans le corpus virgilien (G. Ameye 320). Enfin, foeda tant que l'on voudra (cf. v. 195 où cet adjectif vaut trois fois) (109) , ne serait-ce pas un comble de traiter Fama d'impia sous prétexte qu'elle dénonce de mauvaises actions?

C'est pourtant ce comble que le poète a prétendu agiter au premier plan de notre esprit. Car là gît le lièvre, et pas ailleurs: dans le fait même de l'ambiguïté. C'est entendu, le sens traditionnel, où les trois mots forment bloc, repose sur une illusion, mais enfin il fonctionne, et fonctionne même si bien qu'il réussit à étouffer son concurrent, témoin sa longue fortune chez les érudits. Et comme il n'existe pas la moindre chance que l'auteur ne s'en soit pas aperçu, il faut bien parler de double écriture, et s'interroger sur la nature d'un secret si bien protégé. Virgile aurait-il réservé au lecteur attentif le privilège d'entendre que Didon, dans sa folie, traite Enée d'"impie"? C'est ce dont, faute de mieux, voudrait se persuader G. Ameye, en recourant à la notion magique de "style subjectif", extensible jusqu'à dolos, 296 (= «in Dido's eyes», Austin): «Loin de mettre en question la pietas d'Enée, Virgile comprend et condamne le furor de Didon», écrit-elle (p. 305); et plus loin: «impia est l'effet de furenti» (p. 330). Grandes nouvelles, puisque Didon ne cessera plus désormais de maudire l'impiété du Troyen, comme on le voit par exemple avec nefas, 306, pia, 382, Impius, 496, facta impia, 596. Nul besoin de se cacher pour nous apprendre cela. Mais il en irait bien sûr autrement si c'était le propre jugement du narrateur qui s'exprimait ici, si c'était Virgile qui se portait aux côtés de son héroïne pour souffrir avec elle et maudire avec elle. Style "subjectif" et "finger-pointing epithets" (B. Otis 61), à la bonne heure si l'on y tient, mais on n'a aucun droit de supposer que dolos et impia ne représentent pas aussi le point de vue du narrateur. Il nous semble que cela résulte du jeu qu'entretiennent entre eux le sens factice et le sens profond de Eadem impia Fama, car si Fama est en surface taxée d'impiété dans l'instant où elle ne fait d'autre mal que de dénoncer un fourbe - ou, si l'on refuse encore ce mot, que de confirmer les justes soupçons d'une reine -, il faut nécessairement qu'en profondeur ce paradoxe intolérable reçoive sa naturelle réplique: «l'impiété ne consiste pas à dénoncer l'impiété». Autrement dit, la Rumeur n'est pas plus impie en rapportant les vilaines actions d'Enée que celui-ci n'est pieux en les commettant. Voilà annoncée la formidable ironie du pius au vers 393.

 


Vers 393-449: Enée le Pieux retourne à ses bateaux pour activer, au grand jour désormais, les préparatifs du départ; Didon tente une ultime démarche par l'intermédiaire d'Anna, mais elle se heurte à un Chêne d'héroïsme.

Avec cet épisode, Virgile nous offre un nouvel et fascinant exemple de "structure parlante" (110). Deux tableaux également tirés de l'observation de la nature, mais puissamment contrastés, ici le chêne séculaire, là une grouillante fourmilière, encadrent la scène centrale où Didon implore sa soeur de lui ramener l'infidèle. Six vers - au moins en trompe-l'oeil (cf. infra) - sont consacrés ici aux insectes (402-7), là à l'arbre (441-6), à partir d'un Ac uelut dûment répété. Convié par une telle exactitude de proportions à rechercher un foyer central, le regard tombe sur ces deux mots (v. 421):

perfidus ille

autrement dit sur l'absolu contre-pied du pius et du Mens immota manet (cf. heros, 447) qui occupent respectivement le premier et le dernier vers de l'épisode. Comment éviter de méditer sur la signification d'un tel schéma et, aussi naïve qu'elle paraîtra, de se poser la vieille question: «est-il bon? est-il méchant?». La critique traditionnelle se rassure à bon compte: perfidus n'a aucun poids, simple mot d'amoureuse délaissée, de malade, de folle que "l'implacable Amour" tient sous sa coupe (cf. v. 412); pius au contraire, ainsi que heros, doivent être pris au pied de la lettre puisque c'est le narrateur lui-même qui les endosse. Hélas! ce perfidus est plus coriace qu'on ne croirait, car il se charge dans son contexte d'une grave accusation qui oblige à le tenir pour juste et véridique. Lisons en effet les vers 421-423:

solam nam perfidus ille

Te colere, arcanos etiam tibi credere sensus,

Sola uiri mollis aditus et tempora noras.

Les commentateurs conviennent d'assez mauvais gré que le poète doit faire ici allusion à quelque forme de la légende où Anna aurait entretenu des relations amoureuses avec Enée (111) . Soucieux de sauver l'honneur de l'un et de l'autre, Cartault parle d'«une sympathie en tout bien tout honneur» (354 n. 4), qui susciterait chez Didon «une pointe de jalousie inconsciente» (323). Cette louable intention néglige l'évidence du texte: sigmatisme, notamment à l'inter-vers, insistance de la répétition solam - Sola et du arcanos etiam, écho de 423 à 293-4, où les allusions érotiques ne font aucun doute, sans oublier enfin le perfidus, qui justement parle de trahison, ni le possible etiam tibi, suggestif de la transgression. Dès le Anna, 416, premier mot prononcé par la reine, Servius note: proprie inuidiose quia ipsa nuptias suas suaserat, comme s'il conseillait d'entendre: «Eh bien, Anna, tu vois le beau résultat de tes conseils». Mais l'on gagnerait une ironie supplémentaire si Anna était plus directement concernée par ce départ, si Enée trahissait l'épouse et l'amante à la fois: «Toi qu'il me préférait en secret, il t'a pourtant trahie également». D'ailleurs, le plus-que-parfait noras irait assez bien en ce sens («tu étais au mieux avec lui»), ainsi que hostem, 424, valable pour les deux soeurs, ou encore le miserrima du vers 437 et le fletus/Fertque refertque, 437-8, qui suppose que la messagère n'a pas à se forcer pour pleurer. On serait même tenté de compter comme un indice supplémentaire le fait que celle-ci se fasse tant prier pour rendre ce service à sa soeur, comme si, ironise Peerlkamp, il y avait danger de mort à se rendre auprès du Troyen (112) .

Notre soupçon ne sera pas démenti par les vers 435-6, cette fameuse crux virgilienne généralement cataloguée comme la plus redoutable de toute l'oeuvre: «well known as the most difficult in Virgil» (Conington). Pour décider sa soeur, Didon imagine cet argument suprême:

Extremam hanc oro ueniam, miserere sororis,

Quam mihi cum dederis cumulatam morte remittam.

Nous préférons dederis à dederit, bien que cette seconde leçon jouisse d'une forte autorité dans la paradose et qu'elle continue à rencontrer la plus large faveur dans les éditions (113) . Le commentaire servien affirme expressément que dederis était la leçon autorisée par les exécuteurs testamentaires: assertion que l'on a d'autant moins de raison de contester que dederit fait incontestablement figure de lectio facilior. Servius, toujours lui, met le doigt sur l'illogisme de dederit en observant incisivement que, si Enée souhaite la mort de Didon comme celle-ci a l'air de le supposer, il doit surtout se garder d'accorder le délai: nam si eam odio habet Aeneas, restat ut eius morte laetetur. Sauf donc à considérer, comme ne craint pas de le faire Rat, qu'Enée accordera la faveur (dederit) et qu'Anna en recevra la récompense, i.e. la succession royale (tibi sous-entendu avec remittam), on en est réduit à forcer le latin pour extraire de morte, qui signifie "par la mort" (114) , le sens de "par mon genre de mort", i.e. "en m'abstenant de le maudire", ou, pire encore, "en m'abstenant de recourir contre lui aux pratiques de la magie de destruction" (115).

Alléguons encore en faveur de dederis la deuxième personne miserere (cf. encore Exsequere, 421), ainsi que la valeur propre du terme uenia, qui est "pardon" et non pas "bienfait" (cf. supra), cela en dépit de l'affirmation de Servius, dont l'erreur est ici flagrante (ueniam : beneficium). Or, si l'on voit très bien ce que Didon a à se faire pardonner d'Anna, à savoir de l'obliger à "se mettre à genoux devant un orgueilleux ennemi" (hostem supplex adfare superbum, 424) - voire même, tel est le coeur humain, d'avoir été sa rivale en amour-, il serait tout de même excessif qu'elle songe à demander pardon à Enée.

Mais parler de pardon à Anna, n'est-ce pas automatiquement évoquer la double culpabilité de celle-ci? Le latin, croyons-nous, contraint à détacher cumulatam de ueniam car c'est seulement par un abus de langage peu admissible que le poète aurait pu écrire remittam pour reddam ou referam. Il faut donc que remittam commande cumulatam avec un te sous-entendu: «Si tu m'accordes ton indulgence sur ce point, je te pardonnerai en retour d'avoir causé ma mort - car Didon connaît à l'avance la réponse (cf. v. 419; elle avait aussi prévu la trahison (cf. v. 296-8), mais il faut tout essayer: cf. v. 415) -, toi que cette mort portera au faîte, i.e. toi qui me succéderas». Virgile, ici encore, a expérimenté, mais, comme toujours, il l'a fait dans le plein sens de la langue, attendu qu'entre "renvoyer" et "renvoyer quitte" il n'y a qu'un pas, te remittam suggérant tibi culpam remittam.

Maintenant, pourquoi tant de mystère de la part de la reine, sinon pour atténuer l'expression de la culpabilité, la rendre moins blessante, l'envelopper dans un halo d'obscurité où l'intéressée l'ira deviner? En 548 sqq certes, Didon ne prend pas tant de précautions, mais c'est qu'alors elle se parle à elle-même; en outre, il n'est pas question dans ce dernier passage de l'autre faute d'Anna, tandis qu'ici les insinuations du vers 423 sont toutes proches. Chose certaine, Anna s'acquitte avec le plus grand zèle de sa mission auprès du Troyen, amorçant ainsi une rédemption qui devra passer encore par la terrible épreuve d'avoir à élever "de ses propres mains" le bûcher où s'immolera sa soeur (v. 494 sqq, 675 sqq).

En attendant, la voici à pied d'oeuvre devant "le Chêne" (v. 437 sqq):

Talibus orabat...

Rien à faire, ce n'est pas avec des larmes que l'on abat un géant de la forêt. Mais fallait-il pour autant que l'impitoyable Enée s'en tirât avec l'hommage de notre admiration (116) ? De rares critiques en ont douté. Trop timides, Page et Brooks Otis 276 sq ne font qu'observer la disproportion et l'exagération artificielle de la comparaison. Mais Tissot, pleinement approuvé par Villenave, attaque fond et forme: «Ce serait Anchise que l'on pourrait comparer à un vieux chêne... D'ailleurs, le héros a trop peu de grandeur en cette circonstance pour mériter un parallèle si ambitieux. Deux femmes qui pleurent et qui prient ne ressemblent point aux Aquilons déchaînés sur les Alpes... L'exagération dans les détails aggrave encore la faute du poète; il y met le comble, en ajoutant qu'Enée, en butte à des assauts continuels, ressent une douleur profonde...». Cartault déplore pour sa part que les vers 441 à 448 occupent une place qui aurait dû être consacrée à «sauver le personnage d'Enée» (324). Mais ces clairvoyants jugements n'ont reçu que peu d'échos: on veut "sauver Enée" et, miracle de la casuistique et de l'auto-suggestion, on le sauve en dépit de Virgile, ou plutôt on le sauve aux dépens de Virgile.

Il faudrait en effet que celui-ci eût été étrangement sourd à sa propre voix (uiri deus obstruit auris) pour ne s'être pas rendu compte qu'il accumulait sur la tête de son héros les détails cacozéliques: connotation "animale" de tractabilis («as if an animal had to be tamed», Austin) et de auris (cf. supra); matérialisation de fata et de deus (d'où l'obligeante précision de Pichon: ce ne sont pas les fata qui obstruent les conduits, mais la fatorum reuerentia), agrandissement fantasmatique du chêne (v. 445-6); lourde répétition du hinc...illinc en 447. A quoi s'ajoute toute une série d'ambiguïtés qu'il importe d'interroger. Faut-il penser que placidas est proleptique (= le dieu lui a bouché les oreilles «pour les tenir dans la paix», Perret) ou qualificatif (= «Un dieu ferme à la pitié l'oreille sensible du héros», Villenave)? Le texte ne permet guère de trancher, mais il ne nous autorise pas davantage à adapter le sens de l'adjectif en fonction de la solution choisie pour le rendre favorable au héros sans tenir compte de l'ironie engendrée par l'existence de la possibilité inverse; et puis, remarque-t-on que deus ôte à Enée tout mérite s'il s'agit d'une belle action, et rend Virgile coupable d'impiété si son propos est d'excuser une faute? Un peu plus bas, au vers 448, on lit:

magno persentit pectore curas

Après une comparaison avec un chêne, il ne se peut pas que l'acception physique de magno ne l'emporte sur son acception morale, auquel cas le lecteur, au grand dam d'Enée, est référé au vers 11 (K. Quinn 399). Quant à curas, l'ambiguïté inhérente à ce mot (cf. supra) est encore redoublée par son ambiguïté référentielle (potest Didonis, potest et suas, D.Servius): Enée «en son grand coeur s'aperçoit des souffrances qu'il cause», et aussi «il ressent de vagues remords» (faiblesse de persentire par rapport à magno: une goutte d'eau dans la mer) (117) . Mais il ne s'en émeut pas pour autant (v. 449):

Mens immota manet, lacrimae uoluontur inanes.

Tout son héroïsme consiste à se raidir contre la voix de sa conscience (cf. 332), confondue en l'occurrence avec celle du coeur, pectus: de même Didon avait-elle lutté pied à pied contre l'entraînement de pectus (v. 3-5), mais dans son cas pectus représentait la tentation et animus la conscience morale!

De ce grand certamen avec la reine (cf. certasse, I, 548), Enée sort incontestablement vainqueur. Mais l'attribution des lacrimae donne lieu à débat, ainsi qu'en atteste l'amusante perplexité de D.Servius: uel Aeneae, uel Didonis, uel Annae, uel omnium accipiunt. Williams voit dans cette imprécision même une marque de sublime: «by not specifying he widens the area of sorrow, generalises this particular conflict into the universal conflict of pity with duty». Et c'est vrai que dans l'absolu le vers est admirable, tout comme l'était I, 462 (supra), mais ici, comme en I, 462, nous étudions un caractère, et Virgile devait impérativement nous montrer qu'Enée pleure, alors qu'au mieux on en doute. Doit-on en douter vraiment? L'adjectif inanes nous aide à répondre sur ce point, car de deux choses l'une, ou bien il veut dire "creuses", i.e. exactement "larmes de crocodile" (c'est l'expression qu'emploie Anderson 48 pour s'en scandaliser), et dans ce cas nous voulons bien qu'Enée pleure - que «quelques larmes inutiles coulent de ses yeux», comme dit Tissot, qu'est-ce que cela change? -, ou bien ce mot signifie "inutiles", et alors il y a quelque paradoxe à prétendre que ce ne soit pas les solliciteuses qui pleurent. Nous ne voyons guère que Cartault 355 n. 5 pour s'avouer franchement que ces larmes appartiennent à Didon, pour la raison, écrit-il, qu'elles «sont dans tout le passage une dominante» (cf. 314, 369, 413, 437, 439), alors qu'au contraire 370 (et ajoutons 331-2, avec l'écho de immota) démontre que le Troyen garde les yeux secs devant la souffrance de sa victime (118) .

Voilà un dossier déjà passablement accablant, mais Virgile a encore une autre manière d'exprimer sa pensée, c'est le jeu fascinant des réminiscences, et à ce jeu-là point davantage Enée n'a chance de se sauver:

- Fenik relève l'écho entre la comparaison du chêne et celle de l'orne en II, 626-631: mais cet orne est un arbre souffrant (Congemuit, 631) qui symbolise le calvaire d'Ilion, tandis que notre chêne méprise souverainement les Borées, qui ne symbolisent pas ici des guerriers impitoyables mais des femmes suppliantes!

- L'assimilation entre les paroles et les larmes, opérée en 437 et 449 ("the tale of tears", Austin), en associant Didon à Andromaque (cf. III, 344-5), tend à augmenter encore notre compassion à son égard, et range Enée du côté de Pyrrhus.

- Les vers 438-9 rappellent la description du Cyclope en III, 621:

Nec uisu facilis nec dictu adfabilis ulli

cela d'autant mieux que l'engeance des Cyclopes est elle aussi comparée à celle des chênes (III, 679-681).

- scopulos, 445 ne dément pas le cautibus du vers 366: oui, le Caucase, ou les Alpes, l'ont engendré dans les durs rochers.

-Le rejet de Fletibus, 439, plein d'un hautain mépris (= «ce ne sont pas...des larmes qui le feraient bouger»), évoque, en liaison avec [non] tractabilis (cf. illacrimabilem/Plutona, Hor. C. II, 14, 6-7), le passage de la quatrième géorgique sur l'inflexibilité du maître des enfers: v. 470, 489, 505 (écho de fletu...uoce à fletibus...uoces, 439). Enée est de la sorte virtuellement identifié à la Mort, comme par le Fata obstant, 440, cet écho inattendu à VI, 438:

Fas obstat tristisque palus inamabilis undae (119)

-L'accentuation par la mise en rejet de Aetherias, 446 de l'antithèse entre les régions éthérées et le sombre domaine du Tartare (proprement, le séjour des damnés: cf. v. 243) pourrait suggérer que ce "chêne" ressemble à Tartuffe, ou au Vir Bonus horatien (Epist. I, 16, 45):

Introrsus turpem, speciosum pelle decora.

-Observons enfin que dans Homère le chêne sert de comparaison à des êtres effrayants. Ainsi, Il. XII, 131 sqq, il s'agit de Pirithoos le Fort et de Léontée, "l'émule d'Arès, le fléau des hommes": Virgile imite ce passage en IX, 679 sqq à propos de Pandarus et Bitias, ces deux vastes sots; que dans Catulle (c. 64, 105 sqq), c'est le Minotaure; que dans Horace (C. IV, 4, 57 sqq), il est en parallèle avec une Hydre (120).

Ces considérations sur le chêne nous épargneront peut-être d'ajouter encore au flot d'encre qu'a suscité le célèbre pius du vers 393:

At pius Aeneas quamquam lenire dolentem

Solando cupit et dictis auertere curas...

Les défenseurs de la piété énéenne se battent ici avec l'énergie du désespoir: ainsi R.G. Austin, R.D. Williams, W.S. Anderson 114-5 n. 8 (le qualificatif «might be considered sardonic...but that, I believe, would be an act of "modern" cynical criticism»), W.R. Johnson 168 n. 71, selon qui Enée est pieux plutôt deux fois qu'une («Pius expresses both his [sc. d'Enée] compassion for Dido and his patriotism») (121) . Page voyait plus clair, considérant comme "une énigme de la littérature" («one of the puzzles of literature») que Virgile ait pu employer un tel mot tellement à contre-sens. Nous proposons de ranger cette énigme dans l'anthologie de la littérature comique universelle, au titre du pamphlet politique en même temps que comme témoignage de la lutte éternelle du poète contre l'idéologue toujours prêt, sous les plus fallacieux prétextes, à étouffer en l'être humain la voix de la nature, l'instinct du coeur et le cri de la conscience.

Mais examinons de plus près le contexte où apparaît ce pius, en observant d'une part que dolentem s'entendrait encore mieux du dépit et du ressentiment que de la douleur («often better translated "resentment" than "pain"», Austin), et d'autre part que curas peut fort bien (en relation avec lenire: il veut l'adoucir, l'apaiser, et non pas, pace J. Perret, "adoucir cette douleur") désigner les préoccupations d'Enée lui-même: «il désire tant apaiser cette femme en colère et avec des mots - toujours des mots! - détourner de lui les inquiétudes, s'éviter des ennuis». La nature de ces inquiétudes sera précisée plus loin, aux vers 560 sqq et V, 6, mais elle se dessine déjà, nous semble-t-il, dans le metu du vers 390:

Linquens multa metu cunctantem et multa parantem / Dicere

car s'il craint de l'irriter encore davantage par des mots maladroits, c'est sûrement moins par un effet de sa délicatesse qu'en considération du mal qu'elle pourrait lui causer (cf. d'ailleurs v. 293-4). Autrement, Virgile n'aurait pas insisté complaisamment comme il le fait par la lourdeur des sonorités et la violence du rejet (Dicere annonce dictis: oui, rien que des mots!) sur le ridicule de la situation, celle de «quelqu'un qui aurait bien des choses à dire mais qui n'en trouve pas le moyen» (Cartault 322). C'est dire l'ironie du vers 395:

Multa gemens magnoque animum labefactus amore.

Voilà des gémissements qui arrivent bien tard (cf. v. 369-370) et voilà aussi un vocable, labefactus, fort disproportionné à ce que l'on a vu jusqu'ici et à ce que l'on va voir dès le vers suivant (122) puisque, à peine arrivé près de sa flotte, Enée s'en va veiller personnellement aux opérations de mise à sac systématique de la ville, comme pourrait l'indiquer le Tum uero, 397: «lui arrivé, aussitôt les Troyens redoublent d'efforts». C'est, avant la lettre, le Festinare fugam, 575. Les Enéades préparaient déjà leur départ dans le plus grand secret (v. 288 sqq): maintenant, c'est au grand jour, et les cernas, 401 (qui prend le lecteur à témoin sur le ton de l'amusement, Migrantis cernas, tant on est au-delà de l'indignation), cernenti, 408, Prospiceres, 410, uideres, 410, ante oculos, 411, uides, 416 reviennent comme un leitmotiv.

Le spectacle des Troyens à la tâche amène sous le calame du poète l'image d'une fourmilière en pleine activité. Que par cet innocent truchement, Virgile nous fasse assister au pillage de la ville, c'est ce que Binet s'était déjà attaché à démontrer par une étude de l'appropriation des détails au sujet (cf. e.g. ex urbe, 401: aceruom ... populant, 402-3). Villenave fait des gorges chaudes d'une telle analyse, mais la longue citation qu'il en donne n'arrive paradoxalement qu'à nous convaincre de sa justesse. On observera d'ailleurs que la rupture de construction laisse Ac uelut sans corrélatif (opposer 441 sqq: Ac uelut...Haud secus), en sorte que, à lire ce qui est écrit, et à un féminin près (Obnixae, 406), on est fondé à considérer que dès le vers 404:

It nigrum campis agmen

le poète a oublié les insectes pour revenir aux bipèdes. Ainsi opère-t-il une complète fusion entre les deux termes de la comparaison, obtenant par là le même résultat que s'il eût employé une métaphore (123).

La facétieuse substitution de chétives fourmis aux éléphants décrits par Ennius (cf. Servius) a évidemment de quoi faire sourire (124), mais l'on aurait tort de s'arrêter à ce simple aspect humoristique. Car d'abord il faut observer que les fourmis sont rangées par l'auteur des Géorgiques au nombre des pestes et des monstra que l'agriculteur doit combattre sans relâche (G. I, 181-6), et Pease a bien raison de qualifier ces insectes d'"ill-omened". D'autre part, on peut très légitimement présumer que les éléphants dépeints par Ennius n'étaient autres que ceux d'Hannibal, ce qui place les Enéades dans le rôle de l'ennemi carthaginois et les Tyriens dans celui des Romains luttant pour leur survie. En troisième lieu, certains échos viennent soutenir la suggestion du pillage de Carthage par les Troyens (ainsi I, 119; I, 363-4: cf. la note de J. Perret; I, 527-9: cf. W.R. Nethercut 90 sq; V, 112-3; V, 351-2; IX, 266: cf. RBPh 72 [1994] 57). Et enfin, n'a-t-on pas des indices de ce pillage en V, 351-2 et IX, 265-6 par exemple?

On peut aisément constater que le thème de la guerre revient et dans la poignante apostrophe de l'auteur à son héroïne (v. 408 sqq) et dans le discours de celle-ci à Anna: talia, 408 porte un jugement de valeur sur les "fourmis" troyennes (cf. supra I n. 45); gemitus, 409 est non moins ambigu que dolentem, 393; arce ex summa, 410 évoque une ville assiégée qui assiste impuissante à un débarquement ennemi (feruere late, 409, Misceri...tantis clamoribus, 411); l'imprécation contre le dieu Amor, 412 (vers où cogis a une teinte militaire: cf. 406 et 414) comporte ceci d'ironique que si Enée n'était pas un monstre, en fait s'il n'était Amor en personne (échos de 412 à 386 et 424, et de 366-7 à Ecl. VIII, 44-6) (125) , il n'y aurait rien que de normal, dans une question de vie ou de mort (v. 415), à ce que Didon recoure une nouvelle fois aux supplications pour retenir l'infidèle; le vers 414 est tout entier rempli de termes du vocabulaire militaire (Cogitur, supplex, summittere); les vers 416-8 offrent le spectacle de "marins"- soldats (cf. supra) qui fêtent un triomphe sur l'ennemi (cf. nautas...ouantis, 543, ouantes, 577), et des expressions comme toto properari litore ou Vndique conuenere (repris d'Enn. Ann. 401: undique conueniunt uelut imber tela tribuno) donneraient aisément l'impression d'une attaque convergente (noter qu'en G. I, 304 le vers 418 s'applique à une arrivée: cf. aussi Ov. Rem. 811). Que dire également du vers 424 (hostem supplex adfare superbum, sinistre présage de hostibus, 669), du prodidit, 431, du uictam, 434, voire du furori, 433, qui pourrait aussi bien s'appliquer à Enée qu'à Didon, quoique dans un sens fort différent? Il est remarquable enfin que dans le mouvement qui commence par I soror..., 424, l'apodose attendue ne serait point (v. 428):

Cur mea dicta negat duras demittere in auris?

mais quelque chose comme Cur mihi bellum indixit? (cf. hostem, 424);

On a trouvé étrange que Didon tienne à rappeler à Enée qu'elle n'a ni participé à la destruction de Troie ni profané les cendres d'Anchise (v. 425-7), mais s'il reste difficile d'élucider le second point, il nous paraît en revanche peu douteux que le premier touche obscurément à la trahison d'Enée envers sa patrie (Non ego [ut tu...]). Ce mouvement I soror... tire en tout cas une grande force d'ironie du fait qu'il parodie le message de Jupiter à Mercure (v. 223 sqq):

Vade age, nate...

ainsi qu'en témoignent l'écho de Non ego à Non illum, 227, de Exspectet, 430 à Exspectat, 225, de Nec pulchro ut Latio, 432 à datas...urbis, 225. Répétée encore et encore, la leçon est celle-ci: non, jamais, au grand jamais le ciel n'a pu commettre une si noire action. Certes, Didon n'a pas entendu parler Jupiter, et donc ce n'est pas du dieu qu'elle veut se moquer, mais de l'idée qu'Enée prétend s'en faire (cf. v. 376 sqq). Pour le lecteur cependant, qui garde encore en mémoire les propres mots de l'Omnipotent, la critique porte à plein contre une idole qu'il est ainsi convié à remplacer par une divinité plus authentique et plus en accord avec les lois éternelles et sacrées de la conscience humaine.

 


Vers 450-552: résolue à mourir, Didon, sous prétexte de cérémonies magiques, fait dresser un immense bûcher dans la cour du palais.

Alors, Didon implore la Mort (v. 450-1):

Tum uero infelix fatis exterrita Dido / Mortem orat.

Par ces mots, le poète marque très énergiquement le rapport immédiat de cause à effet entre les superbes dédains du héros troyen (prévus par Didon: cf. morte, 436) et la décision fatale de la reine. Déjà suffisamment clair à ce sujet, le Tum uero est encore explicité, s'il faut en croire D.Servius, par fatis mis pour responsis - suggestion corroborée par le fait que exterrita annonce le cauchemar des vers 465-6:

Agit ipse furens / In somnis ferus Aeneas (126)

Oui, c'est bien lui qui la précipite dans la mort, lui qui lui rend odieuse la lumière du jour (v. 451):

taedet caeli conuexa tueri.

On a vu plus haut qu'Enée était implicitement assimilé à la Mort, Virgile ici va encore plus loin: Amor est bien pire que Mors. Autant celui-là reste sourd à toutes les supplications (oro, 431, oro, 435, orabat, 437), autant celle-ci saura se montrer compatissante (127) .

Compatissante, la Mort? L'idée pourrait paraître sardonique et le serait indubitablement si la Mort était envisagée ici en tant que puissance d'anéantissement. Mais il ne s'agit pas de cela, et c'est ce qu'implique le verbe orare, trop vite pris pour un vague équivalent de desiderare (Servius) et traduit par "appeler" (Rat) ou "invoquer" (Bellessort, Perret), alors qu'il signifie proprement "implorer" (Villenave), comme si la réponse de Mors n'allait pas de soi (Noctes atque dies patet atri ianua Ditis, VI, 127). Or, qu'est-ce qui empêcherait Didon de se donner la mort, sinon le scrupule religieux? Servius l'avait bien compris, mais, obnubilé par son désir de montrer l'assimilation de Didon à la Flaminica romaine (cf. e.g. ad v. 29 et 646), il va un peu, si l'on nous permet l'expression, chercher midi à quatorze heures: aut certe ideo orat, quia consecrata fuit. Car pourquoi ne pas se contenter de dire que la reine se comporte en l'occurrence comme n'importe quel être humain conscient du caractère sacré de la vie et qui ne se reconnaît pas le droit d'attenter à ses jours? Elle va se tuer néanmoins, mais non sans que Virgile, ce poète qui dans l'absolu condamnait le suicide (cf. VI, 434-9), se soit attaché à lui trouver toutes les excuses du monde. Ces excuses sont de trois sortes: l'excès de la souffrance (euicta dolore, 474), l'apparition de certains présages surnaturels, tels que le changement du vin en sang ou la voix de son défunt mari (128) - et la formule Quo magis, 452 révèle bien l'intention virgilienne de sauver l'héroïne (merita nec morte, 696) -, enfin le sens de son devoir de reine et la volonté de se faire justice à soi-même. C'est, nous semble-t-il, sur le troisième point qu'il convient surtout d'insister, car il domine plus ou moins secrètement l'ensemble de ce passage et permet entre autres d'élucider le problème textuel posé par le vers 464:

Multaque praeterea uatum praedicta piorum / Terribili monitu horrificant

où la plupart des éditeurs lisent priorum au lieu de piorum (129) . On prétend que piorum serait "banal" (c'est le mot de Pichon; cf. Austin: «priorum has more point»), mais son concurrent, sans compter qu'il exagère l'allitération, ne se rattache à rien dans le contexte proche ou lointain. Quand Servius rapproche les vers 65-66 - écho en effet évident, d'autant que furentem se retrouve en 465 comme en 65 -, il ne s'avise pas que priorum serait une curieuse façon pour un poète de référer à un passage précédent (pourquoi pas une note de renvoi?); et d'ailleurs, on ne voit pas que les haruspices eussent rien annoncé de terrifiant à Didon, puisque bien au contraire ils avaient selon toute probabilité fini par lui obtenir des présages favorables, tout comme les prêtres avaient complaisamment fermé les yeux sur les empêchements légaux au mariage d'Octave et de Livie. Enfin et surtout, les vers 65-66 comportent, il nous avait semblé (cf. supra), un certain sens caché d'où la leçon piorum tire un brevet d'authenticité. Virgile y déplorait que les leçons des poètes restent si souvent lettre morte. Or, non seulement l'épithète pii revient en VI, 662 pour qualifier le mot uates au sens de "poètes", mais il se trouve encore qu'un terme comme praedicta peut signifier aussi bien "les commandements", "les préceptes", que "les prédictions". Et si le lecteur ne peut que se demander avec perplexité de quel côté seraient venues à Didon les prédictions de malheur, il se souvient en revanche, d'après I, 740 sq, que les poètes jouissaient d'une grande considération à la cour de Carthage; il se souvient aussi que l'édification de théâtres constitue l'une des préoccupations majeures des architectes de la nouvelle cité (I, 427-9). Ce flagrant anachronisme devrait le préparer à accepter l'idée que Virgile ait prêté à son héroïne la connaissance des mythes d'Oreste et de Penthée, mieux même, qu'il l'ait supposée familiarisée à la lecture des grands Tragiques grecs qui les ont mis en scène (scaenis agitatus, 471) (130) .

Bien sot qui reprocherait à l'auteur son audace. Les questions de date et de lieu ne représentent aux yeux de l'inspiré que l'écume des choses et ne méritent pas mieux qu'un traitement de surface: les mythes, ou aussi bien les Tragiques, sont éternels et universels. Sachons donc apprécier à son juste prix le fascinant télescopage qui, à la faveur de cet anachronisme, s'opère entre la littérature et la vie (créée dans une large mesure à partir de souvenirs littéraires, Didon retourne toute vivante enrichir de son propre sang les figures du répertoire) (131) , entre la scène et la réalité (double sens de agitatus: aut quia furuit... aut quia multae sunt de eo tragoediae: quasi frequenter actus, Servius), entre le rêve et la veille (In somnis = "en songe" ou "dans des insomnies"; pro insomniis, id est uigiliis, Servius; cf. insomnia, 9).

A présent, «les terribles avertissements des pieux poètes» prennent toute leur signification, ils apparaissent comme l'expression la plus éloquente et, si l'on veut, la plus divinatoire, de la voix de la Conscience:

ô vengeurs des vertus!

c'est ainsi que l'auteur des Châtiments (II, 6) salue les grands poètes, ses pairs, et nommément le vieil Eschyle. D'un point de vue objectif, la faute de Didon, certes, n'a guère de commune mesure avec le sacrilège d'un Penthée ou la souillure d'un Oreste, mais tout de même, avoir trahi un Sychée pour le monstre qu'elle soupçonnait dès le début en la personne d'Enée (v. 9 sqq: cf. supra) n'est pas un mince délit et, aux yeux d'une femme à la conscience morale si affinée comme à ceux d'une reine censée incarner la Justice dans la cité (I, 507-8), et qui sait jusqu'où elle s'est dégradée (cf. notamment v. 68-89), un tel manquement à la parole donnée et encore renouvelée en termes définitifs en 24 sqq ne mérite d'autre châtiment que la mort (v. 547):

Quin morere ut merita es...

Aussi se représente-t-elle dans son théâtre intérieur sous les traits du criminel poursuivi par son crime, Penthée par les Euménides, Oreste par Clytemnestre, elle-même par Enée. Enée ferus poursuit Didon furentem (frappante paronomase): l'assimilation de l'occasion de la faute à la faute elle-même et au remords causé par la faute était déjà latente, on s'en souvient, dans les tout premiers mots prononcés par Didon: insomnia terrent, 9. Ce que disent les poètes, c'est que nul coupable n'échappe à sa faute, et les Dirae, 473 ne sont rien d'autre que l'illustration poétique de cette grande leçon (ultrices, 473, 610).

Armées de torches ardentes et de noirs serpents, les terribles déesses traquent leur proie sans trêve ni répit. Assises au seuil du temple d'Apollon, elles attendent qu'Oreste sorte pour le happer au passage (sedent in limine, 473). Mais d'ailleurs, ne l'ont-elles pas déjà investi du dedans, dans la mesure où elles l'ont rendu fou furieux (ainsi Penthée demens, 469; quant à Didon, elle revit en rêve la scène où "le pasteur Enée" la blessa - écho de Agit ipse furentem, 465 à furens et agens, v. 69 et 71), c'est-à-dire où il les a intériorisées, elles dont l'autre nom est Furiae ? La formule du vers 474, concepit furias, exprime sans ambages cette idée-là, de même que le vers 532 qui montre Didon «voguant sur un océan de colères»:

Saeuit Amor magnoque irarum fluctuat aestu.

On sait en effet que le terme irae (ou Irae) est à ranger parmi les hétéronymes de Dirae, cela non seulement d'après le témoignage de D.Servius (ad v. 453: Dira enim, deorum ira est), mais surtout en vertu des descriptions de Dirae en VII, 324 sqq (Allecto servante de l'Ira junonienne), en XII, 845 sqq (les jumelles servantes de l'Ira jupitérienne), et aussi au livre III sous l'avatar des Harpyes (cf. supra). Le poète n'a donc pas choisi par hasard à propos d'Amor le verbe saeuire, qui évoque spécifiquement l'action des Furies: cf. par exemple XII, 849, VII, 287, 329 et 461 (Saeuit amor ferri), curieux écho du vers qui nous occupe. Le cruel dieu agit dans le coeur de Didon en tant qu'expression des Dirae, de la pure justice divine (telle la Vénus de Tib. I, 5, 57-8: sunt numina amanti, / Saeuit et iniusta lege relicta Venus), et il y soulève un flot bouillonnant de "Colères" où la raison de l'infortunée menace à chaque instant de chavirer. Que ces "Colères" appartiennent au dieu avant d'appartenir à celle qui l'abrite (132), c'est ce qu'indique très bien la reprise saeua, 523 - Saeuit, 532, par laquelle se trouve discrètement rappelée l'origine marine du fils d'Aphrodite. Horace se plaît souvent dans les Odes à assimiler l'instinct amoureux au gouffre amer des Océans (cf. e.g. I, 5, 15-16; I, 14; III, 28): c'est également à quoi Virgile tend ici, mais avec la même surenchère que dans la comparaison entre Amor et Mors, puisque les flots de la mer ne sont pas si sauvages, eux, qu'ils ne cèdent parfois à la douceur du sommeil (saeua quierant / Aequora, 523-4). Cela dit, il serait évidemment absurde de nier que les irae sécrétées par Amor dans le for intérieur de Didon ne soient ressenties par elle. Elle se les approprie pleinement au contraire, c'est-à-dire qu'elle consent à sa propre destruction, elle est en colère contre elle-même. Et cette ire suicidaire, ce tourment de l'âme coupable attachée à son propre châtiment (Quisque suos patimur manis), cela s'appelle aussi en langage virgilien curae, équivalence garantie par le parallélisme entre le vers 532 et Lucrèce VI, 34 d'une part:

curarum tristis in pectore fluctus,

Catulle 64, 62 d'autre part:

et magnis curarum fluctuat undis.

On a donc tort, lorsque le poète fait précéder le vers 532 de cette indication:

ingeminant curae,

de traduire par «ses douleurs redoublent» (Bellessort) ou «ses peines redoublent» (Perret), comme si le vocable curae se situait ici sur un simple plan physique et psychologique (bien que ce soit peut-être le cas dans Catulle), alors qu'il relève de plein droit du domaine spirituel et métaphysique (cf. supra).

Mais à qui contesterait cette explication d'irarum, il incomberait de relever dans le monologue des vers 534 à 552 la moindre velléité de vengeance contre les Troyens. S'il est exact que la reine aura un peu plus tard un mouvement de colère en voyant la flotte troyenne s'enfuir à toutes voiles dans le petit matin (v. 590-4), il faut surtout remarquer qu'elle réprimera aussitôt cette impulsion en disant qu'elle ne se reconnaît plus elle-même (v. 595):

Quid loquor? aut ubi sum? quae mentem insania mutat?

Les irréels du passé où s'exhale ensuite un regret purement gratuit (v. 600-6) n'ont certes pas pouvoir de charger d'une quelconque agressivité le Inferar du v. 545 comme le souhaiteraient nombre d'exégètes (133) , en dépit pourtant du contexte («absurd in the context», Austin; «idée...étrangère au contexte», Perret). Mais pour bien démontrer le caractère totalement inoffensif de la question posée aux vers 544-6:

An Tyriis omnique manu stipata meorum / Inferar et quos...?

rien ne remplace une analyse complète de ce monologue dont, malgré ce que l'on entend dire ici et là (134) , la suite des idées obéit à une logique rigoureuse et implacable.

Emportée sur la vague furieuse des Irae, la reine parvient cependant à reprendre le contrôle d'elle-même, et c'est ce qu'indique le Sic adeo insistit, 533, où Sic annonce ce qui suit tandis que insistit s'oppose à fluctuat, 532 (adeo souligne ce rapport: "en réaction"). Cet esprit refuse de sombrer, s'accroche à son raisonnement (insistit au sens de "s'arrêter") et à sa décision antérieure (Decreuit, 475; insistit au sens de "persister") comme à une bouée de sauvetage, à une ancre. En quid ago? 534. "Récapitulons": rester à Carthage, il n'y faut point songer, car cela signifierait se soumettre à Iarbas, bien décidé à exiger par les armes ce qu'il considère désormais comme son dû (cf. 320-6), et toute résistance exposerait la cité aux pires représailles. Telle est en effet l'implication des vers 534-6, d'ailleurs conforme à la tradition conservée par Timée et Justin, d'après laquelle Didon se suicida pour sauver son honneur sans exposer sa ville (135) . Alors (igitur, 537), où aller? Se rendre auprès des Troyens, qui certainement gardent au coeur une reconnaissance éternelle pour les bienfaits dont elle les a comblés? L'amère ironie des vers 538-9:

quiane auxilio iuuat ante leuatos

Et bene apud memores ueteris stat gratia facti?

s'exacerbe encore au souvenir des emphatiques promesses faites par Enée au premier jour de leur rencontre (I, 607 sqq):

In freta dum fluuii...

Ensuite, la cohérence paraît fléchir (v. 540-1):

Quis me autem, fac uelle, sinet ratibusue superbis / Inuisam accipiet?

dans la mesure où autem fait logiquement attendre à première vue que fac uelle signifie "admettons qu'ils le veuillent", ce que dément la suite de la phrase (136) . Mais rien n'empêche d'entendre cet autem dans la continuité de l'ironie: «Reconnaissants, eux? Allons donc, il n'y en aura pas un pour m'accueillir!» (137).

Elle continue ainsi: «Mais admettons qu'ils m'acceptent (Quid tum? 543): irai-je seule, comme une reine menée en triomphe:

sola fuga nautas comitabor ouantis? (138)

ou escortée de tous les miens:

An Tyriis omnique manu stipata meorum / Inferar...?

On voit clairement ici que l'unique alternative possible à l'idée de "les accompagner privément" (comparer sola au Priuata d'Hor. C. I, 37, 31) est "les rejoindre avec tout mon peuple", et non pas "les attaquer". Mais c'est au demeurant ce qu'implique le quos Sidonia uix urbe reuelli : dans les deux cas, il ne peut s'agir que d'émigrer.

Toutes les issues étant ainsi fermées, la conclusion tombe comme un verdict:

Quin morere ut merita es.

La mort n'est pas seulement inévitable, elle est, juge-t-elle, méritée, et lui permettra à la fois de rendre service à son peuple et de se faire justice. Ce merita es assure la transition avec le mouvement final où elle prend fictivement à partie sa soeur Anna, non pas, comme on l'a dit, pour se chercher de lâches excuses, mais plutôt, selon l'interprétation de Plessis-Lejay, sur le ton du regret, de l'infinie tristesse devant la fatalité qui a voulu que la trahison lui vînt d'un être si cher (tu...tu: "il a fallu que ce fût toi...") persuadé de la sauver alors qu'il consommait sa perte (lacrimis euicta tuis contient à soi seul le pardon). Son Non licuit (v. 550-1):

Non licuit thalami expertem sine crimine uitam

Degere more ferae talis nec tangere curas

c'est en toute douceur qu'elle le lui murmure, même si c'est en toute sévérité qu'elle se le prononce à elle-même. De cette double destination vient sans doute l'énigme du ferae, dont l'on dispute âprement pour déterminer s'il faut le prendre en bonne ou mauvaise part, comme nostalgie ou comme injure. Car le même genre d'ambiguïté habite l'expression Non licuit, apte à signifier aussi bien "cela ne m'a pas été accordé" que "je n'avais pas le droit": «Je ne pouvais pas sans crime, partant sans châtiment, me laisser aller à mes instincts». Une fois de plus, et bien que voilé sous la différence de statut syntaxique (littéralement: "sans crime ni subir ce châtiment"), apparaît le rapport entre crimen et curae (139) . L'homme se distingue de la bête par la capacité à souffrir de ses fautes, et c'est d'ailleurs parce que curae dans tout ce passage est si fortement marqué de l'empreinte spirituelle que le vers 528 (Lenibant curas et corda oblita laborum) se condamne (140) . Faut-il donc penser que Didon se reproche de «s'être comportée en animal» en cédant à sa passion pour Enée? C'est cela même, et le vers suivant, qui éclate comme un cri longtemps retenu, nous le confirme:

Non seruata fides cineri promissa Sychaeo.

Le lecteur se voit ainsi reporter au conflit entre animus et sensus (ou pectus) étudié dès le début du livre, et du même coup s'illumine à ses yeux l'expression thalami expertem où se perçoit la même frustration que dans pertaesum thalami, 18 (cf. aussi deceptam, 17): «Toute veuve que j'étais, et malheureuse de l'être, je n'avais pas le droit...» (ou, plus simplement: «La veuve que j'étais n'avait pas le droit...» (141).

Didon a mesuré l'abîme qui la sépare de "l'autre moitié de son âme", unanimam...sororem, 8. Anna n'est pas de la pâte dont se fabriquent les héros et les saints; il y a entre les deux soeurs la même différence de race qu'entre Phèdre et la Nourrice dans la pièce d'Euripide. Aussi la reine n'a-t-elle aucun mal à lui donner le change quand, ayant décidé de mourir, elle maquille en cérémonial magique ses préparatifs de suicide (v. 500-3):

Non tamen Anna nouis praetexere funera sacris

Germanam credit nec tantos mente furores

Concipit aut grauiora timet quam morte Sychaei.

Ergo iussa parat.

Ce tamen relie furores à pallor, 499:

pallor simul occupat ora

autre personnification latente (cf. Hor. Epod. VII, 15, vers à propos duquel Ps.-Acron cite l'hémistiche de Virgile). Le Pallor qui occupe les lèvres de Didon (142) offre le signe visible de son Furor intérieur, ou de ses Furores, ou de ses Furiae, autre nom de ses remords. Mais la signification de cette pâleur échappe totalement à l'intelligence d'Anna. Les commentateurs lui reprochent à plaisir de manquer de psychologie, sous prétexte qu'elle aurait dû se rendre compte qu'il est plus grave d'être abandonnée par un amant perfide que de voir assassiner un mari bien-aimé. Etrange procès qu'on lui fait là. Anna a encore présents devant les yeux les terribles événements qui causèrent leur exil de Tyr, elle entend encore résonner à ses oreilles les plaintes de Didon (Postquam primus amor deceptam..., 17; Anna, fatebor enim..., 20 sqq) et elle sait par ailleurs avec quel amour sa soeur entretient la mémoire du défunt, miro...honore, nous dit le poète (v. 458), c'est-à-dire comme si le mort n'était pas mort (exhibendo ea (mortuo: D.Servius) quae circa uiuos solent fieri, Servius), ainsi que le précisent les mots niueis et festa, 459. Sans aucun doute, Sychée a été plus aimé qu'Enée - qui, au demeurant, n'est plus aujourd'hui qu'un "ennemi" (hostem, 424, hosti, 549) -, et le choc produit par sa disparition dut être plus grave que la désillusion causée par la trahison de l'autre. Non, Anna n'est pas mauvaise psychologue, son seul tort est de s'en tenir à la psychologie et, mal que l'on croirait typiquement moderne, d'évacuer le spirituel du psychique. On dit qu'elle a le tort de sous-estimer la part de l'orgueil blessé, du dépit (143) . Mais s'il n'y avait que cela, Didon puiserait dans son malheur même le courage de surmonter l'épreuve. On le vit bien lors de la mort de Sychée où, s'agissant de se venger, elle et son mari (Vlta uirum, 656), de l'abominable Pygmalion, cette femme si durement frappée sut se comporter "en chef" (I, 364):

dux femina facti.

Mais le ressort qui la faisait agir, aujourd'hui s'est brisé. La vie lui est devenue à charge (taedet, 451) depuis qu'elle a perdu sa propre estime. Contre la tentation du désespoir elle avait été soutenue alors par la conscience de son devoir, à elle manifesté sous l'aspect de Sychée venu en rêve pour l'inciter à vivre (I, 353 sqq): cette fois, la même voix joue en sens contraire, lui commandant, croit-elle, de mourir (v. 460-1):

Hinc exaudiri uoces et uerba uocantis / Visa uiri

Et rien ne montre avec une plus amère ironie la différence entre les deux situations que le rappel qu'elle fait aux vers 544-6 de son départ de Tyr. Reprendre la mer avec les Tyriens, s'arracher à cette nouvelle patrie, mais cette fois non pas pour échapper à un tyran, pour le suivre! Il y aurait bien sûr la possibilité, non exclue par la formulation de ces vers, qu'ils aillent s'établir ailleurs qu'en Italie, aussi loin de ces Troyens honnis que de Pygmalion ou de Iarbas. Mais il faudrait pour cela qu'ils eussent gardé confiance dans leur souveraine; or, cette confiance, elle l'a perdue elle-même, et c'est pourquoi elle se figure, à tort ou à raison, qu'ils lui sont devenus hostiles (infensi Tyrii, 321). Seul obstacle au bonheur de son peuple, appât irrésistible pour Iarbas et les autres monarques ses voisins, elle doit disparaître.

Cette résolution, elle la prend en toute connaissance de cause (Decreuit, 475 a une couleur politique encore plus que stoïcienne) et, l'ayant prise, elle fixe avec soin les modalités de l'exécution, comme s'il s'agissait d'une autre (v. 475-6):

tempus secum ipsa modumque / Exigit

La reine de Carthage n'ira pas, telle Amata, se pendre à une poutre de sa chambre. Ce n'est pas tant peut-être qu'elle répugne à un genre de mort sordide et qu'elle veuille, selon le mot de Cartault, mourir «en majesté». Mais dans son idée, ce sacrifice aura valeur purificatoire, cela aussi bien à titre privé, pour la laver de sa faute envers Sychée, qu'à titre public, pour permettre à la collectivité de recouvrer la paix avec soi-même et avec ses voisins (Iarbas n'aura plus de prétexte d'intervention): double aspect exprimé par le fait qu'Anna devra procéder "en secret" (secreta, 494), mais que naturellement tout le palais saura (la leçon superimponant, 497 pourrait trouver là un appui: cf. n. 149), et que les flammes vengeresses sembleront embraser Carthage (v. 670-1; V, 3-4).

En demandant la collaboration d'Anna pour ériger le bûcher, Didon obéit, semble-t-il, à une double motivation. D'une part, elle offre à sa soeur le moyen, douloureux s'il en fut (His etiam struxi manibus, 680), de parachever une rédemption entamée aux vers 437-8; d'autre part, en tant qu'elle lui succédera à la tête de l'Etat, Anna représente en quelque sorte l'ensemble de la collectivité: avec elle, c'est tout Carthage qui élève le bûcher, avec elle, c'est tout Carthage qui se rédime. Mais il va sans dire que pour obtenir cette coopération la reine devait user d'un stratagème, et c'est ici qu'intervient la magicienne massylienne. Au vrai, une telle mise en scène était-elle indispensable, et Didon ne pouvait-elle pas prétendre tout simplement, comme dans la tradition, qu'elle souhaitait apaiser l'ombre de Sychée, la seule différence étant que dans la tradition il s'agissait de demander au défunt l'autorisation de lui manquer de parole alors qu'il faut ici implorer son pardon? Nous commencerons par remarquer que Virgile s'est moins éloigné de la tradition qu'il ne semble au premier abord, car les apparences des vers 478-9 sont trompeuses. Ayant composé son visage et "rasséréné l'espoir sur son front", spem fronte serenat, 477, Didon "attaque" sa soeur en ces termes (adgressa, 476):

Inueni, germana, uiam, gratare sorori,

Quae mihi reddat eum uel eo me soluat amantem

Connaissant les véritables intentions de l'énonciatrice, le lecteur n'a aucun mérite à percevoir la funèbre équivoque contenue dans des mots comme uiam, reddat, soluat (144) . Mais quand il s'agit de préciser le vrai sens de ces paroles, ses idées s'embrouillent quelque peu, car il s'aperçoit qu'en réalité le verbe reddere résiste à l'ambiguïté étant donné qu'il serait absurde qu'en se suicidant, Didon espère retrouver Enée dans l'au-delà ! Si donc l'on veut que le vers 479 fonctionne en un double sens, il faut qu'au moins dans l'esprit de Didon eum représente Sychée et non pas Enée (cf. d'ailleurs VI, 473-4), tandis que, sous peine de contradiction, eo référerait nécessairement à ce dernier, Didon ne pouvant envisager comme souhaitable d'être délivrée de son amour pour Sychée (145) . A la particule uel, l'exégèse classique impose un sens disjonctif («qui va me le rendre ou détacher de lui mon amour», Perret), ce qui donnerait pour nous: «qui va soit me rendre Sychée, soit (en tout cas) me délivrer de ma maudite passion pour Enée»; il serait impossible alors de déterminer si Didon doute d'obtenir le pardon de Sychée ou si elle exprime son scepticisme sur l'immortalité de l'âme. Mais une telle incertitude serait déjà lui faire trop d'injure et il ne tient qu'au lecteur de la dissiper en attribuant à uel sa valeur d'équivalence (= "en d'autres termes"): «J'ai trouvé le remède qui me rendra Sychée en me délivrant de l'autre».

Nous n'apercevons pour notre part aucune raison de penser qu'Anna ait compris cette phrase différemment, ou que son erreur porte sur autre chose que sur la nature du remède en question (146). Outre en effet qu'elle est bien placée, après ses ultimes tentatives auprès d'Enée (v. 437 sqq), pour savoir que les ponts sont définitivement coupés entre sa soeur et lui, il y a au moins deux détails qui font bien voir qu'elle conçoit la cérémonie prétextée par Didon comme une destruction symbolique d'Enée à travers les souvenirs matériels qu'il a laissés en partant. Il s'agit d'une part de la comparaison du vers 502, où le quam morte Sychaei a pour correspondante implicite et naturelle l'idée d'une "mort" d'Enée, d'autre part des termes en lesquels Didon s'adressera à Barcé en 634 sqq, termes d'où il ressort que le départ de la flotte troyenne n'a absolument rien changé au but et au déroulement de la cérémonie prévue, ni à ses yeux ni à ceux d'Anna. Et abolere, 497 (juste retour du abolere Sychaeum, I, 720) n'est-il pas d'une parfaite clarté, du moment que la destruction des exuuiae exclut que le retour de l'infidèle soit souhaité (cf. Ecl. VIII, 91-3)? Observons enfin qu'un bûcher, monumental qui plus est (ingenti, 505), n'a aucun lieu d'apparaître dans une cérémonie magique (Tupet 231) - c'est d'ailleurs au titre de prêtresse, sacerdos, 498, non de magicienne, que la Massylienne ordonne sa construction -, et que par conséquent il faut bien qu'Anna lui attribue, tout comme Didon, une fonction purificatrice tout à fait indépendante de la magie. Or, il y aurait une contradiction insoutenable entre la volonté de se purifier et le désir de ramener à soi l'instrument de la souillure.

Nous retombons ainsi sur la question de fond concernant l'utilité de la mise en scène magique, mais après tout, si Didon a estimé qu'une simple crémation d'objets était insuffisante à garantir la purification recherchée, n'est-il pas naturel que, dans sa crainte qu'Anna n'en jugeât de même, elle ait voulu détourner ses soupçons par le seul moyen qui lui permît d'afficher de grandes espérances? En soulignant que la Massylienne est capable de conjurer les enfers et d'évoquer les morts (v. 490-1), elle laisse sa soeur libre d'imaginer que l'ombre de Sychée sera appelée à venir sceller la réconciliation, et elle laisse aussi planer sur Enée toutes les menaces de la magie de destruction (cf. dirumque nefas, 563). La comédie est bien jouée, mais, encore une fois, ce n'est qu'une comédie (praetexere, 500), et l'on s'étonne que de bons critiques aient cru possible de le nier, transformant du même coup la reine de Carthage en une abominable sorcière (147) qui, ayant conclu un pacte avec les puissances infernales pour détruire Enée, et l'empire romain par surcroît, s'immolerait elle-même en guise de victime sur cet autel maléfique. La piété de Didon est pourtant très fortement attestée dans les vers 517-521 par des expressions telles que manibusque piis ou Testatur moritura deos et conscia fati/Sidera (148) (où sont ici les puissances infernales?), comme par cette invocation à Junon, protectrice des unions légitimes (v. 520-1):

tum si quod non aequo foedere amantis

Curae numen habet iustumque memorque precatur.

Anna prépare donc le bûcher (Ergo iussa parat, 503). Les prescriptions de sa soeur étaient celles-ci (v. 495-6):

et arma uiri thalamo quae fixa reliquit

Impius exuuiasque omnis lectumque iugalem

Quo perii superimponant (149)

et il n'existe aucune raison de penser qu'Anna y ait passé outre. Mais Didon se réserve personnellement le soin de décorer l'endroit à son goût, voulant placer cette cérémonie sous le double signe du deuil (Funerea) et de la réjouissance (sertis: cf. festa fronde, 459): paradoxe marqué par la coordination -que... et, et souligné par le rejet de Funerea. Surtout, elle tient à disposer elle-même sur le lit "les dépouilles, l'épée, le portrait" (v. 504- 8):

At regina pyra penetrali in sede sub auras

Erecta ingenti taedis atque ilice secta

Intenditque locum sertis et fronde coronat

Funerea; super exuuias ensemque relictum

Effigiemque toro locat haud ignara futuri.

Un élément nouveau apparaît par rapport à l'énumération précédente, c'est l'effigies, et l'on peut à bon droit s'en étonner (cf. Austin, ad loc.). Serait-ce que cet objet, à la différence des autres, ne se trouvait pas dans la chambre nuptiale, mais que Didon l'avait par devers elle? Auquel cas il ne pourrait s'agir d'une figurine (de cire, suppose-t-on: cf. Austin) à usage magique, mais d'un véritable portrait tel que les amoureux en échangent. Et pourquoi serait-ce celui d'Enée plutôt que de Sychée? parce que l'épée et les "dépouilles" sont celles du Troyen? Mais le texte ne nous dit rien de tel, puisque aucun des trois termes n'est ici déterminé. Quant aux vers 495-7, prenons garde que la formulation en est trompeuse. A y bien regarder en effet, le mot uiri placé au contact de thalamo peut difficilement éviter le sens de "mari": or, il y a bien longtemps qu'Enée a perdu ce titre usurpé (v. 323-4) et que Sychée l'a recouvré (Coniugis antiqui, 458: "l'ancien mari", i.e. "le vrai"); de même, en prononçant le mot de iugalem, 496, qui évoque coniunx, Didon doit songer à Sychée plus qu'à Enée, même si ce lit conjugal, en fait ce lit de veuve, Didon l'a profané en y accueillant le Troyen (150). On notera que si Impius, 496 désignait la même personne que uiri, ce dernier mot ferait à peu près figure de cheville et que l'écho à I, 349 sqq. pointe en direction d'un nouvel attentat contre Sychée.

Il est d'ailleurs facile de montrer que cette sourde confrontation entre Sychée et Enée, amorcée dès le chant premier (abolere Sychaeum /...et uiuo...praeuertere amore, 720-1), et reprise au début du quatrième (uiri, 3; Sychaei / Coniugis...uiri.../ Solus hic..., 20 sqq; et même 82-3 est ambigu: stratisque relictis...), va devenir un thème particulièrement récurrent à mesure que Didon s'achemine vers la mort: cf. déjà l'équivoque des vers 325 sqq sur son désir d'enfant; puis, à la voix de Sychée qui appelle sa veuve dans la nuit (v. 457 sqq), correspondent ces cauchemars où "le féroce Enée", ferus Aeneas, la poursuit (v. 465 sqq); en 632 sqq, c'est à la vieille nourice de Sychée, Barcé, qu'elle confie son projet de "livrer aux flammes le bûcher de la tête dardanienne": Dardanii...capitis, c'est ainsi qu'elle appelle Enée (cf. aussi nefandi /...uiri, 497-8, "impie", "maudit", "abominable"); et au vers 656, l'expression Vlta uirum est immédiatement suivie de Dardaniae, 658. On devra revoir à cette lumière l'interprétation des vers 651-2 (cf. infra).

 


Vers 553-629: réveillé par une apparition, Enée hâte le départ; dans les premières lueurs de l'aube, Didon voit s'éloigner les vaisseaux troyens; elle lance contre Enée et sa descendance de terribles imprécations.

L'épisode des vers 553-583 apparaît comme une sorte d'intermède sans autre utilité avouée que de relâcher la tension («relief to the tension», Austin), de marquer une pause entre deux sommets de sublime. Mais ce résultat pour ainsi dire technique n'est pas obtenu sans dommage supplémentaire pour le héros dardanien. Ainsi donc, pendant que Didon, en proie à ses tourments de conscience, souffre mille morts dans la solitude de son palais, Enée, sur la haute poupe, dort d'un sommeil paisible, iam certus eundi, 554 (opposer Certa mori, 564, et cf. l'indignation du ibit, 590) (151) . Dormire Aeneam insolens et mirum erat, observe Heyne. Et Villenave: «Ce sommeil, qui étonne les dieux, accuse, dans le héros, l'homme insensible et le chef imprudent». L'homme insensible, à coup sûr, mais le chef imprudent peut-être pas, puisqu'il a pris soin avant de s'endormir de vérifier que tout était paré pour le départ (rebus iam rite paratis, 555) (152) , et que d'autre part il savait bien - comme le lecteur sait - qu'il ne courait aucun danger, quoi qu'en dise le soi-disant Mercure (153) .

Brusquement jeté hors du sommeil par un obscur cauchemar (subitis exterritus umbris, 571), il décide de précipiter le départ. Perret ne cache pas sa déception: «Mais devait-il partir de cette façon-là, précipitée, injurieuse et qui semble faite exprès pour pousser Didon aux confins du délire?». Et de fait, on dirait qu'Enée s'ingénie à exacerber la colère de celle qu'il quitte: on l'a vu avec accensa, 364 et avec fatis exterrita, 450, on va le voir encore avec le aequatis...uelis, 587, que Servius commente faiblement par un et hoc ad dolorem pertinet reginae, mais que Cartault 359 n. 7 sait creuser comme il faut: «la manoeuvre est impeccable. Cette régularité indique une décision, un sang-froid...qui impressionnent péniblement Didon».

De deux choses l'une, ou bien les Troyens en s'attardant quelques heures de plus à Carthage prennent quelques risques, et alors leur chef devait les tenir sur le qui-vive, prêts à appareiller dans la nuit - alors que tout le monde dort sous les bancs (v. 573) -, ou ils ne risquent rien, et pourquoi ne pas les laisser réparer leurs forces avant le départ? Mais le fils de Vénus ignore toute mesure, et c'est ce qu'exprime le Tum uero, 571:

Tum uero Aeneas subitis exterritus umbris

Corripit e somno corpus sociosque fatigat.

«Alors, pour le coup...». Cet homme passe d'un extrême à l'autre. Tout à l'heure il dormait sur ses deux oreilles: un songe l'a visité, l'ombre l'a effrayé (ambiguïté de umbris), le voici qui s'arrache à sa couche comme un ouragan (Corripit: omen futurae tempestatis, Servius!) et se met à crier sur ses hommes (Praecipitis, 573). Mais Praecipitis, qu'est-ce à dire? Le mot est-il proleptique au sens de "pour les presser" («presse et harcèle»: Bellessort, Perret), ou indique-t-il plaisamment la position des matelots (Sub remis fusi, V, 837), en même temps qu'il suggérerait la profondeur d'un sommeil où le vin aurait sa part (cf. II, 265: urbem somno uinoque sepultam, et 252: fusi per moenia)? Ou plutôt ne doit-on pas le construire avec uigilate et l'intégrer au discours d'Enée (154)? Mais si l'on voit bien alors que le vers 573:

Praecipitis uigilate, uiri, et considite transtris

veut dire: «Allons, debout en vitesse et prenez place sur vos bancs de nage», il reste que l'adjectif praeceps signifie proprement "précipité la tête en avant" et qu'il forme donc oxymore avec le verbe uigilare, qui comporte l'idée de "se redresser". Nous voilà de toute façon ramenés à la note comique, une note plus franchement soutenue au vers 581:

Idem omnis simul ardor habet rapiuntque ruontque.

Oui, ce chef halluciné, fou (Demens, 562 est d'autant plus drôle qu'il faut le prendre à la lettre), a entraîné ses hommes dans sa folie, il leur a communiqué son ardeur panique (cf. II, 355: supra). N'est-il pas l'élu de Dieu, que celui-ci favorise de ses miracles? Derechef, le messager du Très-Haut s'est déplacé pour lui manifester sa sollicitude. Sancte deorum, l'intitule-t-il emphatiquement (v. 576), et la formule, par le biais d'Ennius (Saturnia sancta dearum, cité par Servius), fait songer à...Junon! Mais c'est sans aucun doute à Mercure qu'il pense, quoique, par une sorte de mystère bien fait pour impressionner ses crédules auditeurs, il ajoute Quisquis es, 577. La preuve en est, outre dans les mots iterum et imperio, 577 (cf. 239, 282), dans l'écho de deus aethere missus ab alto, 574 au vers 356 (cf. aussi 377):

Nunc etiam interpres diuom Ioue missus ab ipso.

Oui, Jupiter s'intéresse personnellement à Enée, son vicaire sur la terre, selon le mot d'Horace dans l'ode I, 12 (51-52), et le Fulmineum du vers 580, sinistre annonce du Dardanium, 647, concrétise puissamment la profonde complicité, pour ne pas dire la fusion (155), de l'homme et du dieu. Admirons en tout cas ces braves guerriers, uiri, qui s'enfuient à toutes rames devant une simple femme, Femina, 570, même pas: devant "de subites ombres" (v. 571), et qui, leur forfait perpétré et leur butin remisé, n'ont d'autre hâte que de tourner le dos en catastrophe et de festinare fugam, 575.

Mais penchons-nous sur le message du soi-disant Mercure (v. 560-70). L'apostrophe donne le ton:

Nate dea, potes hoc sub casu ducere somnos...

Il y a là-derrière une double réminiscence homérique, celle du deuxième chant de l'Iliade, où le Songe personnifié interpelle Agamemnon en ces termes (v. 23 sqq):

Eudeis, Atreos uie daifronos ippodamoio...

«Tu dors, fils d'Atrée le bon dompteur de cavales...»

et celle du vingt-quatrième où Hermès vient réveiller Priam (v. 683-4). Dans ce dernier cas, le comique naît de la comparaison entre un vieillard enfermé dans les lignes ennemies accompagné de son seul héraut, et qui devrait mettre la nuit à profit pour échapper aux "gardes sacrés" (v. 681), et un traître comme Enée qui a eu tout le temps de concentrer ses forces et de s'assurer du port à tout hasard (cf. anceps pugnae fuerat fortuna, 603), hasard précisément exclu par le monologue 534-552. Mais la situation d'Enée entretient beaucoup plus de ressemblance avec celle d'Agamemnon, autre chef d'armée insoucieusement endormi à la veille d'une grave décision engageant tout son peuple. Flagrant de la part de Songe Funeste, le sarcasme ne l'est pas moins dans la bouche du pseudo-Mercure, à cette différence près toutefois que Songe Funeste tarabuste l'Atride pour sa coupable indolence, tandis qu'Enée s'entend réprimander d'un excès de témérité: «comment arrives-tu (force de potes), fils d'une déesse, à dormir dans une pareille conjoncture et quand tant de dangers t'environnent (pericula, 561), ô grand fou, Demens, 562»? Ce Demens, réplique du nêpios d'Homère (Il. II, 38), nous semble un peu de la même veine que le amens de II, 314, indiquant que le héros ne faillit à son devoir que par la générosité même de sa nature qui fait fi de tous les dangers. C'est dire la complaisance de l'apparition envers le fils d'Anchise, mais ce qui nous frappe surtout, c'est l'énormité du hoc sub casu qui, à ce point du livre, ne devrait avoir de sens qu'en référence à l'agonie endurée par la malheureuse Didon, alors que l'apparition, adoptant le point de vue d'Enée, prend casus en son acception de "danger".

Le vers 563 explicite la pensée:

Illa dolos dirumque nefas in pectore uersat / Certa mori.

Illa dolos: fourbe, elle! Souvenons-nous tout de même que la dernière occurrence de dolos au vers 296 mettait clairement la tricherie du côté où elle se trouve, c'est-à-dire d'Enée et de Vénus, et non de Didon et de Junon (cf. aussi dolis, 128). Si la reine avait l'intention d'attaquer Enée, elle le ferait ouvertement et non par ruse, ainsi qu'elle le dira dans son prochain monologue, mais nous n'avons pas vu jusqu'ici que cette intention l'ait même seulement effleurée, et le contre-sens auquel les vers 544-6 ont donné lieu illustre ab absurdo la noblesse de cette âme vraiment royale (156) . Il s'ajoute à cela que l'écho de 564:

uariosque irarum concitat aestus

à 532:

magnoque irarum fluctuat aestu

dénonce comme une grossière contre-vérité l'assertion du faux Mercure (la victime présentée en bourreau!), et que la menace des vers 566-7:

Iam mare turbari trabibus saeuasque uidebis

Conlucere faces, iam feruere litora flammis

qui voudrait rejeter sur Didon un qualificatif, saeuas, appartenant de droit à Enée-Amor (Saeuit, 532), se trouvera lugubrement démentie au début du cinquième livre, quand se refléteront sur la mer non les flammes de la guerre, mais celles du bûcher (V, 3-4):

Moenia.../ Conlucent flammis.

N'importe, la voix nocturne accuse la reine de méditer "un crime abominable", dirumque nefas (retournement de nefandi, 497). Jointe à Certa mori, l'expression est assez enveloppée pour suggérer à volonté soit une attaque furieuse et désespérée contre les Troyens (cf. Quem metui moritura? 604), soit quelque sorcellerie de la pire espèce (cf. A.-M. Tupet 249): d'une façon ou d'une autre, la reine fera servir contre Enée sa résolution de mourir, laquelle constitue déjà en soi un sacrilège (cf. tantumque nefas, II, 658: supra). Didon en accusée, Enée en victime: le noir est blanc et le blanc est noir. Il ne reste plus au démon qu'à apposer sa griffe au bas du message (v. 569 sq):

Varium et mutabile semper / Femina.

On ne saurait enfermer en moins de mots formule plus radicale et plus insultante (ce neutre, ce rejet) de la misogynie éternelle («the sharpest satire, in the fewest words, that ever was made on woman-kind», Dryden). Henry proteste de toute son énergie contre une telle maxime en une telle conjoncture: «Women, as compared with men, are not variable and mutable, but the very contrary; and Dido in particular was unchangeably and devotedly attached to Aeneas». Sans doute ce critique se fait-il de naïves illusions sur les sentiments de la reine à l'égard du Troyen en attribuant à un reste d'amour ce qui provient d'une hauteur d'âme, mais l'essentiel est vu, à savoir que cette voix éhontée n'arrive pas du ciel mais de l'enfer: «Enée n'aurait-il pas dû le reconnaître à l'impertinence avec laquelle il conclut son discours?», se demande Perret, qui cependant laisse la question en suspens. Car une nouvelle fois on se trouve ici au pied du mur: ou bien accuser Enée, qui s'il ne dit mot consent, et englober Virgile dans la même veulerie (157) - car pourquoi aurait-il délibérément et gratuitement imprimé à son héros cette tare indélébile? -, ou oser parler d'anti-Enéide, c'est-à-dire d'un divorce irrémédiable entre l'auteur et son personnage.

Pour nous, la voix du pseudo-Mercure n'est rien d'autre que celle d'Enée lui-même («from within Aeneas's dream», F.J. Lelièvre 21). Un Freudien prononcerait le mot d'inconscient, nous préférons parler de conscience coupable, mais une pensée coupable qui s'est si bien révoltée contre la pensée de Dieu - puisque, disait Hugo, «la conscience de l'homme, c'est la pensée de Dieu» - que, rejetant la responsabilité de sa faute sur ceux qui en ont subi les tragiques conséquences, elle se présente sans vergogne comme pure et immaculée, la voix même d'un ange. Quelle différence avec Didon, qui meurt de ne pouvoir supporter le poids de ses remords, qui meurt pour se faire justice! Lui, le ciel est à son service, se déplace pour lui, accomplit des miracles pour lui. Didon aussi a des hallucinations, des visions (v. 452-473), mais, outre qu'elle se garde d'en souffler mot à quiconque (v. 456) tandis que l'autre s'empresse de tirer gloire et justification des siennes, il y a surtout que celui-ci, ce n'est que la peur qui l'éveille en sursaut, alors que la reine est empêchée de dormir par l'excès de sa souffrance: exterritus au vers 571 indique le désir panique de sauver sa peau, exterrita au vers 450 débouche sur la décision de mourir prise par une femme soudain rejointe par l'horreur de la souillure.

Pour tromper Agamemnon, Songe Funeste prend l'aspect du plus sage des vieillards, et de même il n'eût pas été absolument invraisemblable qu'afin de mieux abuser Enée, le démon se fût revêtu des flatteuses apparences du dieu Mercure en sa jeunesse et majesté (v. 558-9):

Omnia Mercurio similis uocemque coloremque

Et crinis flauos et membra decora iuuenta.

Mais nous ne croyons pas que Virgile ait consenti cette excuse au scélérat, car le caractère apocryphe de ces deux vers se trahit abondamment. Notons d'abord qu'ils n'auront pas coûté cher à fabriquer, étant un simple centon cousu à partir de I, 589 sqq, appliqué au propre Enée, et de IX, 650 sq où il s'agit d'Apollon déguisé en vieillard (mais quelle différence entre un Apollon qui se travestit en son contraire, et un Mercure qui manque d'imagination au point de ne se déguiser qu'en soi-même!) On dira que le mot forma au v. 556 n'a pas ici le même sens qu'en IX, 646 où il indique une métamorphose, mais qu'il sert à signaler que le dieu n'habite pas réellement cette forme («une apparence, non la réalité», Plessis-Lejay) (158) . Vaine esquive, puisque l'expression uoltu redeuntis eodem serait absurdement superfétatoire dans le cas où le poète voudrait simplement dire que Mercure n'a pas changé de visage: "avec son visage ordinaire", "sans masque", voilà ce que l'on attendrait alors, et non pas "avec le même visage que l'autre fois". D'autre part, si, comme il se doit, cette référence aux vers 259 sqq vaut renseignement, les deux vers en procès, d'ailleurs fort gauchement insérés après le ita, 557, sont tout à fait déplacés ici, car c'est dans le passage référé qu'ils devraient se trouver. Mais il n'y a garde puisque, l'on s'en souvient, lors de cette première apparition (la seule "vraie", en fait), le Cyllénien avait pris l'apparence d'un oiseau de mer, plongeon ou goéland, apparence suggérée ici même par la series expressive uoltu redeuntis (159) , où l'évocation du vautour, toute masquée qu'elle soit, fait penser par exemple à Il. VII, 59 sq (160). Enfin, il se trouve qu'avec l'élimination de 558-9 et 528, on obtient une distribution du livre en deux masses égales de 295 vers chacune disposées autour d'un foyer de 112 (v. 296-407) (161), ou plus exactement 111, après élimination de 328b-329a.

L'ampleur et la solennité du mouvement par lequel le poète nous ramène à la reine contrastent significativement avec le rythme désordonné du passage précédent, et c'est pourquoi l'on gagnerait sans doute à supprimer la ponctuation forte à la fin du vers 585. Changement de registre, changement d'univers. Des bas-fonds de l'âme humaine on remonte jusqu'à ses sommets, de la bouffonnerie tartuffienne on revient à l'héroïsme tragique aux prises avec l'inéluctable. Placé en hysteronproteron comme pour marquer la soudaine prise de conscience après une sorte d'anesthésie momentanée, et appuyé d'un sine remige quasi pléonastique, comme si la reine avait encore de la peine à en croire ses yeux, le sensit du vers 588 éclate à l'intérieur de la large période comme un élancement du coeur: il est, dirait-on, la répercussion du ferit, 580 dans l'âme de Didon, le coup de grâce que lui porte et se porte à lui-même en elle le maudit Amour. Alors, son cri se libère, le rythme s'accélère comme les battements de son coeur, et cependant, même quand elle exhale sa fureur de reine outragée (v. 590-4), même quand elle se laisse aller un instant à savourer en imagination le fruit d'une vengeance qu'elle se refuse dans les faits (v. 600-6), elle ne se dégrade jamais dans la petitesse et la mesquinerie dont Enée vient de nous donner le triste exemple, elle garde le souffle royal, elle respire sur les cimes (162).

La mise en scène inventée par Didon n'aura pas servi qu'à rassurer Anna, elle aura eu aussi pour effet d'effrayer Enée, et umbris, 571 trouverait peut-être là, en référence à dirumque nefas, son explication la plus ultime: "de fausses craintes". La veuve de Sychée obtient sans aucun doute une manière de revanche en contraignant les Troyens à partir précipitamment, comme des couards et des pillards qu'ils sont. Eloquent à cet égard est le comique du vers 581:

Idem omnis simul ardor habet rapiuntque ruontque

avec sa consécution de cinq dissyllabes pour dépeindre la hâte fébrile et ses deux verbes aussi énergiquement allitérants que vagues en leur signification (cf. les fourmis, 401 sqq). Mais la vraie vengeance, celle qui consisterait à faire sentir au perfide étranger ce qu'il en coûte de se moquer d'une reine (v. 591):

et nostris inluserit aduena regnis?

cette vengeance-là lui est interdite par sa propre conscience, parce qu'elle s'estime elle-même trop coupable pour la mériter (v. 596-7):

Infelix Dido, nunc te facta impia tangunt?

Tum decuit cum sceptra dabas.

Tum...cum sceptra dabas, c'est-à-dire en fait "au lieu de lui donner le sceptre" et, en définitive, "au lieu de l'épouser" (cf. seruire marito, 103): pudeur de langage bien dans le caractère de Didon, de Virgile. Mais ce Tum renvoie plus haut même qu'à la période qui avait immédiatement précédé (cf. v. 74-5), il évoque le premier jour de la rencontre, quand la Phénicienne offrait aux Troyens de partager Carthage avec eux (I, 572-3) et qu'elle tendait la main à leur chef dont elle n'ignorait pas la détestable réputation (Non ignara mali, I, 630: et cf. IV, 9-14). Non, ce n'est pas d'aujourd'hui qu'elle connaît ce misérable (Nunc te...?) et elle aurait dû lui infliger sans tarder le traitement qu'il méritait pour ses impiétés (facta impia) (163). Mais mettre en pièces Ascagne? Ce barbare phantasme ne peut s'éclairer qu'à la lumière de ce qui s'était passé lors du banquet d'hospitalité, rapprochement suggéré par l'écho entre 602 (epulandum ponere mensis) et I, 723 (epulis mensaeque). Non, ce n'est pas un enfant innocent que Didon eût sacrifié, mais une vaine image possédée par la plus scélérate des divinités; et n'est-il pas naturel que le châtiment imaginé soit à la mesure du bienfait accordé? Pour elle, il était déjà trop tard, car le poison était bu et la résistance à l'Amour ne pouvait se faire qu'au prix de la vie (moritura, 604), mais du moins se fût-elle épargné la honte d'avoir cédé à l'hypocrite ennemi.

Tum decuit, iam non decet: aussi réprime-t-elle l'impulsion de son orgueil blessé et se résigne-t-elle à mourir invengée (v. 659):

Moriemur inultae

Ce sacrifice, dit-elle, lui agrée (660):

Sic, sic iuuat ire sub umbras (164)

et si elle l'accepte avec joie, c'est que, autant que celui de sa personne physique, il contribue à sa rédemption spirituelle.

Mais le coupable n'échappera pas pour autant. Avant de mourir, et comme élevée au-dessus de la condition humaine par l'imminence du trépas, Didon lui prophétise un avenir fort différent des glorieux lendemains qu'il se promet (v. 612-620). Et, non contente de cela, elle lègue aux générations futures la mission de lutter sans relâche contre l'odieuse engeance des Enéades: ferro, 601 relève ferro, 626, en réplique à ferro, 580. Hormis Donat (165) , on ne voit guère de commentateurs pour refuser d'identifier Hannibal sous le aliquis du vers 625:

Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor.

Pourtant, cette identification soulève de graves difficultés. D'abord, on a peine à croire que le poète, après avoir consacré tant de soin à construire une grande et belle image d'héroïne, ait eu le coeur de nous laisser sur l'impression dernière d'une goule assoiffée de sang, impatiente de se réincarner dans le personnage du "sinistre Hannibal", comme dit Horace (C. II, 12, 2; III, 6, 36; IV, 4, 42). Si encore cette désolante trahison littéraire profitait d'une quelconque manière à Enée, ses partisans pourraient peut-être s'en réjouir, mais en lui imputant la responsabilité ultime des guerres qui mirent Rome à deux doigts de sa perte, Virgile ne lui rend certes pas service. A cela s'ajoute que les guerres puniques ne devaient s'étendre que sur un siècle, alors que Didon envisage un conflit pour ainsi dire éternel (v. 627):

Nunc, olim, quocumque dabunt se tempore uires

idée réaffirmée deux vers plus bas avec une force particulière par l'hypermètre qui oblige à conférer deux accents à nepotes (v. 629):

pugnent ipsique nepotesque.

Lorsque R. Pichon observe que le mot ipsi peut difficilement désigner une autre génération que celle des contemporains de Didon (166) , il ne paraît pas mesurer toute la portée de son observation. En effet, puisque les Carthaginois sont hors de cause pour plusieurs siècles encore, il faut bien rapporter cet ipsi au vers 615:

At bello audacis populi uexatus et armis.

Cela signifie que la reine ne raisonne pas en termes ethniques mais moraux (167) et que ses vrais héritiers sont à chercher d'abord et avant tout à l'intérieur du Latium, c'est-à-dire, car nul ne nie que la guerre du Latium dans l'Enéide ne représente largement la métaphore des guerres civiles, à l'intérieur de l'empire romain. Non, l'Enéide ne se termine pas avec la mort de Turnus: Turnus à son tour suscitera un vengeur, et ainsi de suite, de sorte que l'épopée recommence toujours "da capo", éternelle et perpétuellement réactualisée. Chaque génération, chaque peuple sans doute, produit ses Enée, ses César(s); et chaque génération, chaque peuple doit relever le défi, produire ses Turnus, ou mieux, ses Virgile et ses Horace. Et quant au "sinistre Hannibal", ce n'est pas Didon qu'il réincarnera, mais bien évidemment Enée, ce prototype de tous les grands fléaux de Dieu.

Didon ne prend qu'ainsi - et l'Enéide - sa véritable dimension, dans le cadre d'une lutte universelle entre les forces du bien et du mal. Pas de paix possible avec la guerre, la tricherie, le sacrilège, ce quatrième livre en a fourni la tragique illustration, et si, dans l'épilogue du poème, Junon en vient toutefois, contrainte et forcée, à signer les clauses d'un traité entre Latins et Troyens (noter l'écho de 624 à XII, 821-2), elle n'y met rien de moins comme condition que la disparition des vainqueurs en tant que race séparée (XII, 828):

Occidit occideritque sinas cum nomine Troia

ce qui revient à se réserver le droit de reprendre les armes à chaque résurgence de "Troie" dans "Rome", la dernière en date étant évidemment, au moment où Virgile écrit, le phénomène césarien (cf. Hor. C. III, 3) (168) . Mais lorsque Didon flétrit du qualificatif d'iniquae, 618 cette paix à venir, il faut prendre garde de ne pas se tromper d'adversaire en faisant rejaillir sur la Saturnienne le grief d'iniquité, tant il serait paradoxal que Didon regardât comme injustes pour Enée les conditions du traité, rendant hommage par là même à la modération du vainqueur. Cet iniquae ne peut donc accuser nul autre que l'objet des imprécations de la reine (preces, 612), en soulignant que cette paix imposée par les armes reste inique pour les Latins qui, tout en sauvegardant leur identité, ne s'en retrouvent pas moins sous un joug étranger, et un joug certainement injuste et tyrannique, ainsi qu'en augure l'indigne exécution de Turnus (indignata, XII, 952). La prophétie de Didon se réalisera: quand il s'en sera remis aux conditions d'une "paix inique" imposée par lui, et qu'il croira pouvoir jouir en toute tranquillité des fruits de sa rapine, «il tombera avant son jour» (cadat ante diem), comme César, et comme tant d'empereurs romains après lui. Alors seulement, les conditions de la vraie paix voulues par Junon seront réunies (comparer le Aspera tum positis..., I, 291: supra n. I, 81).

Il serait d'ailleurs d'autant plus impossible de tourner contre Junon la pointe du iniquae que cette déesse tend de plus en plus nettement à absorber en elle sa protégée. La virtuelle assimilation de Didon à Diane dans le premier livre (cf. I, 496 sqq) avait entraîné celle d'Enée à Apollon, ou pseudo-Apollon (v. 141 sqq): il n'est pas surprenant que l'identification d'Enée à un Jupiter, que nous remarquions à propos de Fulmineum, 590 (cf. aussi 590-1), entraîne à son tour celle de Didon à Junon. L'intention virgilienne, marquée notamment dans l'ostensible similitude de langage entre 622-3 (stirpem...odiis) et 628 (Litora litoribus contraria) d'une part et VII, 293-4 d'autre part:

Heu stirpem inuisam et fatis contraria nostris / Fata Phrygum!

trouve sa pleine expression dans les vers 608-611:

Tuque harum interpres curarum et conscia Iuno

Nocturnisque Hecate triuiis ululata per urbes

Et Dirae ultrices et di morientis Elissae,

Accipite haec meritumque malis aduertite numen.

Dans son étude sur Didon comme Triformis Diana, G.S. Duclos 39 n. 10 rapproche ce passage des vers 166-8 «for the striking verbal similarities and reminiscences», sans voir néanmoins que ce parallélisme suggère le même étroit rapport entre Junon et Hécate ululata qu'entre Junon et les Nymphes ululantes (169) . Et si Hadès peut s'intituler "Jupiter stygien" (Ioui Stygio, 638), pourquoi Hécate ne se dénommerait-elle pas "Junon stygienne" (Iunoni infernae, VI, 138)? Le septième livre montrera de façon saisissante la "conversion" de Junon en Allecto, c'est-à-dire en Dira : or, ces Dirae, nous les entendons nommer ici, Dirae ultrices, comme en 473, mais retournées cette fois contre Enée, qui les incarnait alors. Par ailleurs, les sonorités mêmes du vers 610 invitent à établir une manière d'équation entre Dirae et di, et comme d'autre part ce di, aussi bien que les propres Mânes de Didon, peut désigner la déesse qui, au nom de Junon, viendra les libérer des liens du corps (v. 702-4), on voit (cf. d'ailleurs Servius ad v. 638, évoquant le monothéisme stoïcien) que la reine n'invoque ici qu'une seule et même divinité envisagée sous divers aspects (auxquels il faut adjoindre Sol - Apollon, v. 607), et qui apparaît comme le pôle antithétique du pôle jupitérien (Et sic fata Iouis poscunt.../At..., 614-5). Les difficultés des vers 608 et 611 s'élucident à cette lumière. Le premier nous fait assister à la transmutation du sens psychique de curae ("tourments du coeur") en son sens spirituel ("angoisse de la conscience coupable"), Junon symbolisant la conscience humaine, c'est-à-dire ce que l'homme a en lui de divin (cf. v. 520-1 et I, 603-4), et par où s'opère (interpres) cette mystérieuse transmutation. Junon, en tant qu'incarnée, souffre naturellement tout ce que souffre Didon, à commencer par le remords (conscia): «Toi qui me fais comprendre que cette souffrance est le salaire de ma faute» (170) .

Quant au vers 611, on traduit trop rapidement Accipite haec par "écoutez ceci" (Bellessort), en dépit de la tautologie ainsi produite avec nostras audite preces au vers suivant. Laissons plutôt au verbe accipere sa valeur la plus normale (cf. v. 652) et comprenons que Didon demande à "ses dieux" d'agréer son sacrifice (de sa vie et de sa vengeance) en expiation de ses fautes et, par là, en gage du châtiment qu'elle appelle sur "l'abominable tête", Infandum caput, 613: «O mes dieux, votre numen qui avait failli (premier sens de meritum), tournez-le contre les méchants qui le méritent (deuxième sens de meritum(171). Nulle magie dans tout cela, nulle sorcellerie - le omina, 662 suffirait à le montrer -, mais la pure et simple justice, l'expression des lois éternelles et inviolables de l'Esprit.

 


Vers 630-705: la mort de Didon

Le dernier acte de la pièce porte à leur paroxysme la terreur et la pitié, qui ne se résolvent qu'in extremis dans une note d'apaisement, de sérénité, d'espoir, symbolisée par l'intervention de la resplendissante Iris. Virgile, là encore, s'inscrit clairement dans la tradition la plus pure de la tragédie grecque, ainsi que le soulignent Austin et Williams. Cartault de son côté préfère recourir au vocabulaire chrétien: «Didon est une martyre» (336). Une martyre, soit, mais une martyre qui ne se prive pas de maudire son bourreau et qui considère comme de son devoir de léguer à tous les siens, c'est-à-dire à tous ceux qui, à travers les âges, vivront de la même pitié, de la même foi, une éternelle exécration de la race "énéenne". Ainsi Brutus au soir de Philippes, avant de se jeter, comme Didon, sur son épée (ferro/Conlapsam, 663-4) (172) appelait-il la malédiction sur l'héritier de César, en qui il reconnaissait l'ultime responsable de sa mort et des malheurs de la République (173) . Et n'est-ce pas justement à Rome que nous transporte l'expression stéréotypée du vers 682, populumque patresque («expression romaine», Plessis-Lejay), et à Rome aussi les vers 667-671 - encore plus qu'à Tyr, qu'à Troie (par écho à II, 486-8), ou que dans la Carthage de 146 av. J.- C. -, s'il est vrai que Virgile écrivait pour son temps et que sa description recoupe étrangement le tableau que nous a peint Appien (IV, 2, 6) de la Ville en cette nuit de l'année 43 qui précéda l'entrée des triumvirs?

Mais à nouveau le contre-sens guette, apparemment encouragé par le douloureux reproche qu'adressera Anna à sa soeur (v. 682-3):

Exstinxti te meque, soror, populumque patresque / Sidonios urbemque tuam.

Comme tous les prétextes sont bons pour minimiser la faute d'Enée en dégradant la reine, la critique traditionnelle s'empresse en effet de prendre ces mots à la lettre, en feignant d'oublier que Didon n'avait pas le choix. On ne saurait défigurer davantage la pensée d'Anna, qui vient d'ailleurs de dire que son plus cher souhait eût été de mourir avec elle (v. 677-9). Assurément, elle a reçu un tel choc à l'annonce de l'horrible nouvelle (v. 672 sqq):

Audiit exanimis trepidoque exterrita cursu...

qu'elle éprouve l'impression que le monde s'écroule, que Carthage va périr, qu'elle-même est morte. Mais il ne faut pas presser le langage de la douleur (comparer v.665 sqq à Eur. Alc. 192 sqq, et v. 682-3 à Alc. 197-8 et 391). Très vite, Anna se reprend, donne ses ordres, active les servantes (v. 683-4):

Date uolnera lymphis / Abluam

triste rappel de 635, et où une virgule assassine détruit trop souvent la poignante beauté de la series Date uolnera. Bref, elle devient sous nos yeux une seconde Didon, ainsi que celle-ci l'avait souhaité et prévu: après exanimis, 672 et Exstinxisti, 682, Ore legam, 685 (où Ore offre la même indécidabilité, la même fusion que crudelis, 681) exprime symboliquement cette prise de succession envisagée moins comme rupture que comme continuité (174) . Animée du même souffle, soulevée du même esprit, la soeur poursuivra à Carthage l'oeuvre de la soeur. Sa rédemption est achevée, idée traduite peut-être métaphoriquement dans le gradus euaserat altos, 685 et qui apparaît comme la suite logique du grand mea culpa prononcé aux vers 680-1:

His etiam struxi manibus patriosque uocaui / Voce deos

patrios...deos semble bien renvoyer aux vers 58-9 (Cereri Phoeboque patrique Lyaeo,/Iunoni ante omnis), tandis que struxi, sans c.o.d., est apte, en référence à 548 sqq, à remonter jusqu'à l'origine de sa responsabilité, aux vers 31 sqq: «c'est moi qui de mes mains ai construit ce piège» (cf. strueret, II, 60).

Si donc il est vrai que le suicide de la reine symbolise aux yeux des Tyriens la perte de leur ville, n'allons pas dire pour autant qu'il la cause, puisque au contraire il permet de l'éviter. Reste néanmoins qu'il n'aura pas tenu à Enée que son départ n'entraîne effectivement la destruction de Carthage, et ce point ne doit pas être perdu de vue quand on explique les vers 651-2:

Dulces exuuiae dum fata deusque sinebat,

Accipite hanc animam meque his exsoluite curis

«Douces reliques, tant que les destins, tant que les dieux le souffraient, recevez mon âme et délivrez-moi de mes peines»: irréprochable d'apparence, cette traduction de J. Perret se fonde néanmoins sur l'opinion contestable selon laquelle ces "douces reliques" ne seraient autres que celles d'Enée. Quoi donc! cet homme s'est ri de sa ville (inluserit, 591), cet homme la tue elle-même (écho de accensa furore, 697 à 364 et 376, et de ferro/...ensemque cruore/Spumantem, 663-5 à ensem/...ferro, 579 sq et torquent spumas, 583): et elle pleurerait d'attendrissement à la vue des reliques du fuyard (lacrimis, 649), elle embrasserait son lit (os impressa toro, 659), elle l'appellerait, tendrement n'en doutons pas, "cruel", crudelis, 661 («reproachful, not in hatred», Austin), avant de se percer le sein, toujours avec amour il va sans dire, de l'épée qu'il lui a laissée! Il n'y a pas là seulement une monstrueuse invraisemblance psychologique, mais le signe d'une perversion morale qui dépasse son point d'explosivité par la juxtaposition de ces obscènes manifestations d'amour avec le fier satisfecit qu'elle s'accorde à elle-même tant au plan privé (Vlta uirum, 656) que public (Vrbem praeclaram statui, 655), satisfecit qui, soit dit en passant, devrait réduire à néant les accusations de ceux qui prennent à la lettre les vers 682-3 (Exstinxti te meque, soror, populumque patresque / Sidonios urbemque tuam).

Oser après cela invoquer les touchants et sublimes adieux que fait Alceste à la chambre nuptiale dans la pièce d'Euripide, ainsi qu'y invite l'écho appuyé de 648 sqq aux vers 175 sqq de l'Alceste (175) ! Mais Alceste n'accomplit pas son héroïque devoir d'épouse en larmoyant sur un amant perdu. On cite aussi Marlowe, mais Marlowe se garde précieusement d'attribuer à sa Didon un reste de complaisance pour l'ennemi exécré (hosti, 549). Il n'est même pas jusqu'à Scarron qui ne s'élève en dignité au-dessus du modèle qu'il prétend travestir:

Bijoux autrefois honorés,

Et qui maintenant ne me faites

Que haïr celui dont vous êtes.

On voit bien en effet que les deux derniers vers sont rajoutés et que le dum fata... virgilien correspond seulement à l'adverbe "autrefois" du français, et se trouve même annihilé tant par le lacrimis, 649 que par le vers 652:

Accipite hanc animam meque his exsoluite curis.

Mais c'est assez déraisonner et, récoltant ici la moisson semée naguère à propos des vers 494-8 (supra), nous préférerions considérer que, par exuuiae, Didon désigne non les reliques de l'ennemi, mais celles du coniunx antiquos, dépouilles reconquises sur l'ennemi (même ambiguïté de spolia, I, 486: supra); et n'est-ce d'ailleurs pas Sychée qui, conformément au voeu émis en 652, accueillera l'âme de la morte et la délivrera de son angoisse (curis) en lui rendant son coeur (curis, VI, 474: dépouillé enfin, dans l'au-delà, de toute sa charge d'angoisse)? Ce vers 652 apporte donc une réalisation au vers 479 (Quae mihi reddat eum uel eo me soluat amantem) tel que nous l'avons interprété (cf. supra). Iliacas uestis, 648 paraît faire difficulté, mais à y réfléchir ce trait revient à un coup de génie puisque ces uestes symbolisent à elles seules tout le drame. Il suffit de se reporter aux vers 261 sqq:

Atque illi stellatus iaspide fulua

Ensis erat Tyrioque ardebat murice laena

Demissa ex humeris, diues quae munera Dido

Fecerat, et tenui telas discreuerat auro.

Le Tyrio nous l'indique, ce manteau dont Enée s'est recouvert provient des ateliers de Tyr, et Sychée naguère le porta, tout comme il porta la précieuse épée constellée de jaspe. En en faisant cadeau à l'étranger, aujourd'hui l'ennemi, la reine leur a fait perdre leur qualité première (dulces ...dum fata... = felix...si litora tantum/Numquam..., 657-8), et de tyriennes qu'elles étaient, elles sont devenues troyennes. C'est vrai pour les uestes (Iliacas), et c'est vrai pour l'épée (Dardanium, 647 en puissant, et déchirant, rejet). On a sans doute tort de penser, sur la foi des vers 646-7:

ensemque recludit / Dardanium, non hos quaesitum munus in usus

que Didon se tue avec une épée dont Enée, sur sa demande, lui aurait fait cadeau. A cette conception s'oppose d'abord la vraisemblance psychologique, car, mis à part les présents de courtoisie offerts par Enée à son arrivée à Carthage (I, 647 sqq) (176) , on voit bien qu'ensuite c'est elle qui le couvre de richesses, et d'ailleurs qu'eût-elle fait de cette épée? Ensuite, sans vouloir nier l'ambiguïté d'une expression telle que ce quaesitum munus, ne faut-il pas un brin de perversité pour l'interpréter dans un sens qui ne repose sur rien dans le texte, alors que le poète a pris soin précédemment (v. 261 sq, donc) de nous préciser que Didon avait offert un tel objet à Enée (quaesitum précise qu'il l'avait demandé)? Enfin, s'il était vrai qu'il lui avait fait lui aussi cadeau d'une épée, Didon ne pourrait pas dire qu'il a oublié celle-ci en partant, ni même qu'il l'a laissée (reliquit, 495; relictum, 507), puisque la chose allait de soi. Au contraire, s'il s'agissait du précieux cadeau de la reine, on comprendra sans peine qu'il aurait bien voulu l'emporter, mais qu'il n'a pas eu le temps de retourner dans la chambre où elle était suspendue (thalamo quae fixa reliquit, 495). Quant à son épée personnelle, il ne peut pas l'avoir donnée, puisqu'il s'en sert aux vers 579 sq pour couper les câbles de son bateau, c'est-à-dire, symboliquement, pour tuer la reine (177).

Le lit de Sychée, son épée, ses vêtements ont été possédés par un étranger "innommable" (nefandi), et c'est pour cela qu'elle pleure (cf. lacrimis...obortis, dès le v. 30), et c'est pour cela qu'elle meurt. Il faut pour purifier ce glaive, qu'il transperce son corps profané, il faut que ses souvenirs les plus sacrés se présentent aux flammes avec la souffrance de la pollution dont elles doivent les délivrer.

Se lancer sur un glaive, comme les plus grands héros de la tragédie grecque (178) , la reine n'a pas choisi la mort la plus facile (cf. Alc. 228-230), et le poète a tenu à marquer l'atrocité de son agonie: terrible litote du hos...usus, 647, poignant réalisme de atros siccabat ueste cruores, 687, observation glacialement clinique du infixum stridit sub pectore uolnus, 689 (Steel-Moritz) (179) ; et cette volonté apparaît d'autant mieux que les notations des vers 688-692 n'étaient plus attendues. Quant à la séquence 693-705, W.R. Johnson 67 propose ingénieusement de la placer en suspension dans le temps de façon à obtenir la simultanéité de ingemuit, 692 à recessit, 705, allant même jusqu'à suggérer que ces treize vers nous font pénétrer dans l'esprit de Junon, en sorte que omnipotens et miserata, 693 ne représenteraient rien d'autre que la réflexion de cette déesse sur elle-même. Il s'ensuivrait alors, puisque, paraît-il, Junon ne saurait dire la vérité, que «la seule claire défense du comportement de Didon» (v. 696 sqq):

Nam quia nec fato merita nec morte peribat

Sed misera ante diem subitoque accensa furore,

Nondum illi flauom Proserpina uertice crinem

Abstulerat Stygioque caput damnauerat Orco

se retournerait virtuellement en attaque (180) . Johnson n'a pas trouvé de meilleur moyen, écrit-il, pour neutraliser l'insupportable ironie de miserata et omnipotens, mais il nous semble au contraire que c'est son interprétation qui introduit dans le passage une artificielle ironie (181).

On s'offense que Junon manifeste sa pitié (miserata...misera) envers sa protégée en la faisant mourir? Mais depuis 451, la reine "implore la Mort" (Mortem orat), et n'est-ce donc rien que d'abréger ses souffrances (longum...dolorem/Difficilisque obitus, 693-4)? Surtout si par "souffrances" il faut entendre tout le calvaire enduré par Didon depuis le jour fatal de la rencontre, Volnus, 2 préparant uolnus, 689, et longum...amorem, I, 749 longum ... dolorem, tandis que le pluriel obitus, innovation virgilienne, s'étendrait volontiers dans la durée («marking the slow agony of Dido's death, the tortured moments one by one», Austin): elle a commencé à mourir, à souffrir mille morts, depuis qu'elle a bu "le poison" (ueneno, I, 688, bibebat, I, 749), et même, la mort est entrée dans son âme depuis le jour où elle a perdu Sychée, ainsi que le disent les vers 1-2, 17, 28-29 et le Quo perii, 497 qui en surface renvoie à sa relation avec Enée mais en profondeur au deceptam morte, 17, comme tend à le confirmer l'écho à l'Alceste, 179 sq signalé par Heinze. Mais Junon n'aurait-elle pas dû la secourir avant? La chose n'eût-elle dépendu que d'elle, Enée disparaissait à jamais dans la tempête et - est-il besoin de la souligner de la part de Celle qui veille sur les liens conjugaux (cf. 520-1)? - Pygmalion n'aurait jamais assassiné son beau-frère. Seulement, la volonté de la Saturnienne se trouve contrecarrée de deux côtés à la fois, par la liberté humaine, qui a toujours à choisir entre Vénus et Junon, le Vice et la Vertu, et par l'inertie de la matière, car si l'esprit ne rencontrait aucune résistance dans la matière, il n'y aurait plus de matière. Mais du moins, même si Junon ne fait pas tout ce qu'elle veut dans ce bas monde et si beaucoup de choses qu'elle y voit la fâchent, il est un domaine où sa souveraineté s'exerce sans réserve, c'est quand il s'agit de peser les âmes.

Elle a pesé celle de Didon et, en dépit et de sa faute et de son suicide, elle l'a trouvée digne d'échapper à Orcus. Ou, pour le dire autrement, elle aura consenti, en raison des mérites de l'infortunée, à accepter son immolation au titre de rachat et de purification. C'est ainsi que l'on entendra les vers 696-699, en reconnaissant la profonde ambiguïté de merita nec morte, "une mort non méritée", i.e. «elle ne méritait pas ce châtiment», mais aussi «elle n'avait pas encore le droit de mourir» (cf. ante diem), pas le droit de prononcer son Vixi, 653. Sa punition devrait être celle réservée aux suicidés, d'après VI, 434 sqq, et qui consiste à rester dans une espèce de suspension entre la vie et la mort:

Quam uellent aethere in alto / Nunc et pauperiem et duros perferre labores!

parce que Proserpine a refusé de couper le cheveu sur leur tête, les condamnant ainsi en quelque sorte à ne jamais mourir. Tel est du moins le sens que l'on obtient si, selon l'exégèse classique, on assimile le -que du vers 699 à un neque, mais la grammaire orthodoxe ainsi que la résonance du verbe damnare recommanderaient plutôt de conserver à cette copule sa valeur positive (Riemann § 272 b) (182) : «Proserpine en refusant de couper le cheveu avait voué cette tête à Orcus Stygien», Orcus étant pris alors comme synonyme du séjour des réprouvés (cf. 242: c'est Erebo, 26).

Mais Junon dans sa justice et mansuétude en a décidé autrement. Du haut de l'Olympe (Olympo, 694) elle délègue Iris, ce Mercure féminin (Villenave rapproche 244: lumina morte resignat) pour arracher à l'abîme infernal (Orco, 699) cette âme délivrée de son corps souffrant et souillé (isto, 703). La formule teque isto corpore soluo, "je te délie de ce corps", revient donc à "je t'absous", et la féerique beauté de la messagère céleste apparaît comme le gage du salut et la promesse sinon déjà des Elysées, du moins d'un séjour distinct de celui des malheureux suicidés, et où Sychée lui répondra coeur pour coeur (curis, 639 - curis, VI, 474) (183) .

 


NOTES

(cliquez sur R pour revenir au passage)

 

1) B. Fenik relève notamment les correspondances suivantes: II, 309-10 -> IV, 373, 597-9; II, 486-8 -> IV, 665-8; II, 509-11, 544-5 -> IV, 534-5; II, 540-1 -> IV, 365-6, 597-9; II, 556-8 -> IV, 626-31 -> IV, 441-6. Et voir supra. R

2) «In a sense», écrit J. W. Hunt, «it is as though the final book, telling of Turnus' last hours, also retells the last hours of Dido». R

3) Pour une autre interprétation de ce inimica in gente, voir infra. R

4) C'est le poète lui-même qui nous invite à ces comparaisons en parsemant son texte d'emprunts à l'Hippolyte et aux Troyennes d'Euripide, aux Argonautiques d'Apollonios, au carmen 64 de Catulle. R

5) Plus récemment, dans un article au titre significatif («The Aeneas - Didon Episode as an attack on Aeneas' mission and Rome»), S. Farron s'est attaché à démontrer que Virgile a délibérément dirigé la sympathie du lecteur vers Didon, son intention ultime étant à travers cet épisode de condamner la destruction de Carthage par Rome. R

6) Citons parmi bien d'autres ce jugement de T. Haecker 65: «un homme qui dans sa passion pour une femme se laisse détourner de son devoir, de sa mission, n'est jamais grand»; E. Phinney, Jr: «Vergil...uses Dido's great but dishonorable love to enhance his hero's honor and, thereby, the honor and the glory of the Roman nation»; R.A. Hornsby 344: «We are expected to judge Dido as well as to feel pity for her». Mais Enée, on ne le juge pas, on l'admire de confiance, et un exégète comme J. Henry l'avoue presque ouvertement lorsqu'il écrit que la culpabilité de Didon et l'innocence d'Enée sont hors de doute pour la simple raison que cela doit être («Nor could it be otherwise»), attendu que l'Enéide glorifie Auguste dont le Troyen représente le prototype. Aujourd'hui le danger viendrait plutôt d'un certain relativisme, assez bien illustré par cette mise en garde de M. Bonfanti 88 contre une «prospettiva humana e sentimentale (quella prospettiva post-romantica)», ce qui la conduit logiquement à renvoyer dos à dos les deux protagonistes: «l'incontro fallisce perché ognuno ha la sua verità»; cf. aussi J.J. O'Hara (1993) 112, concluant (mais sans frémir!) à l'impossibilité de lever l'ambiguïté virgilienne, donc de porter des jugements moraux sur les personnages. R

7) Ainsi A. Cartault 338: «c'est une grande faute que de rendre antipathique le personnage d'un poème pour concentrer la sympathie sur un personnage secondaire»; et Page ad v. 393: «Il paraît que Virgile n'est pas ému de son propre génie». R

8) Mais l'interprétation de l'adjectif uxorius ne va pas de soi: cf. infra. R

9) La mort de Virgile d'après Horace et Ovide (2è éd.) 125-137. R

10) Cf. son commentaire ad v. 28-29: Hoc est oblique dicere: "quid dubitem nubere, cum alterius nuptias ille nec uidere possit nec aliquando sentire? Quod praecipuum habui tulit. Sufficit ei uirginitatis meae decus, relinquat uiduam necessitatibus suis...Nouitatem quandam illius procurauit excessus, etc... R

11) E. Phinney 355-9 dégage très bien l'importance primordiale du conflit intérieur entre l'attachement à la mémoire de Sychée et l'amour coupable pour Enée. R

12) Le iamdudum du vers 362 se réfère en réalité à un temps relativement long: "bien avant qu'Enée ait fini son discours". Ici, le temps est relativement court (depuis seulement quelques heures) si, selon l'explication habituelle, on ne remonte qu'aux vers I, 719-21 (ille/ ...abolere Sychaeum/ Incipit): iamdudum serait donc employé à contre-sens. R

13) Cf. le Patris memento de la Nourrice à Phèdre dans la pièce de Sénèque, v. 242. Ou encore ceci: Quid deceat alto praeditam solio uide, 216. Penser aussi au cri de la Médée d'Apollonios (Arg. III, 785 sq): erretô aidôs / erretô aglaiê. Cet aidôs et cette aglaiê ont leurs pendants dans notre uirtus et notre honos. R

14) haerent et infixi se souviennent de Lucrèce IV, 1137-8 (iaculata...adfixum). Lucrèce est aussi notamment derrière saucia, 1 (cf. aussi Cat. 64, 250), Id cinerem..., 34, Esto, 35, quid uota..., 65-6, Interea, 67, pendent opera..., 88 (cf. ad loc.). Toute la sollicitude lucrétienne bénéficie donc à Didon, elle est dans le rôle des victimes, Enée dans celui des fatales Circés. R

15) Aussi T. R. Bryce 269 a-t-il raison de définir la relation entre Didon et Enée comme d'emblée «meaningless and improductive, and fraught with misunderstandings, suspicions, fears, resentment, and despair ». R

16) W.F. Jackson Knight (1961-2) 6: «He decided to condense his language down to an explosive compression». R

17) Cf. Violence et ironie 12 n. 25, 104 n. 10, 290. R

18) Même jeu dans Catulle 64, 339 aux dépens d'Achille, et sans doute aussi dans Homère, s'il est vrai (cf. M. Courrent 21, en particulier n. 41) que les exclamations admiratives d'Alkinoos à l'audition des beaux mensonges d'Ulysse sont à double sens. En tout cas, l'intention cacozélique fait peu de doute dès lors que l'on repère l'imitation de Cicéron, Poet. fr. 34, 34 sq Buechner, à propos d'Hercule (O pectora, o terga, o lacertorum tori...), et surtout de Lucilius, Sat. M. 534-6, à propos d'un bélier (ibat forte aries, inquit, iam quod genus! quantis / Testibus! uix uno filo hosce haerere putares...). R

19) Est-ce pour éviter une telle catastrophe que des éditeurs ont quelquefois voulu corriger quam par quem, ce qui disjoint ore de sese ferens en le mettant au même plan que pectore et armis (donc en obligeant à le prendre au sens de "visage")? R

20) Ou en tout cas la nuance de forfanterie est à prendre dans l'exclamatif. En ce qui concerne os, il a déjà été noté plus haut (supra I n. 84) que Virgile tâche toujours de l'employer au plus près de sa valeur étymologique: "la bouche en tant qu'organe de la parole". R

21) Il le faut parce qu'à la force de l'usage s'adjoint encore la contrainte exercée par la figura etymologica qui le lie à genus, chose bien aperçue par R.D. Williams. R

22) «In her dream his ghost threatened her. She is now undecided whether to brave the terrors of the supernatural and yield to her love or to obey the warning of her dream». R

23) Comparer Sen. Phèdre 162-3: Quid poena praesens conscia mentis pauor / Animusque culpa plenus et semet timens ? Cf. aussi Eur. Hippol. 322: To deinon touth o s exairei thanein, "cet effroi qui te pousse à mourir" (trad. Méridier). R

24) «La peur que j'éprouve est le cri de ma conscience, le signe que je suis d'essence divine et que je ne puis me comporter more ferae» (v. 551). Sénèque écrit à Lucilius (110, 1): Ex Nomentano meo te saluto et iubeo habere mentem bonam, hoc est propitios deos omnis, quos habet placatos et fauentes quisquis sibi se propitiauit. R

25) «Mais ciel, quel matamore! ». Sur cette ambiguïté de heu dont Horace ne manque pas de tirer parti, cf. supra III n. 98. R

26) «it seems, one might object, an odd thing for a faithful uniuira to say that she is "thoroughly sick" of the whole idea of marriage and weddings». J. Foster 30-31. Voir aussi l'embarras d'Austin, lequel note fort bien ad v. 21 que «Sychaeus is her lawful husband still». R

27) C'est l'argument de Peerlkamp qui, approuvé par Dubner, athétise succumbere culpae. R

28) Cf. ce qu'écrit Méridier de Phèdre dans son Introduction à la pièce d'Euripide, p. 18: «fidèle à l'honneur, elle se met en garde contre une trahison de sa volonté par ses sens malades ». Il est piquant de comparer la lutte que se livrent v. 448-9 pectus et mens dans l'âme d'Enée: là, l'esprit certes triomphera; mais un esprit pervers, l'esprit du mal (cf. infra). R

29) Nous ne voulons pas dire que Didon s'identifie à ses sens, mais il semblerait que pectus, sensus, ego puissent se concevoir ici comme des représentants d'anima dans son conflit avec animus. R.A. Hornsby 339 formule ainsi la chose: «Her mind...has been wilfully ignorant of her spirit», mais ce "wilfully ignorant" fait-il vraiment justice à la reine? R

30) Cf. R.G. Austin et R.D. Williams ad loc. R

31) R. Pichon est paradoxal de soutenir que culpae «marque la délicatesse de conscience de Didon», tout en s'en tenant à l'explication traditionnelle. R

32) «Mes mains sont pures, mais mon esprit est souillé». Et cf. Méridier ad v. 494: «La volonté de Phèdre est restée chaste, mais ses sens ne le sont plus». R

33) Littéralement: «La jouissance suit la faute»: cf. v. 348-9 et 441-2. Mais ce qui excuse Méridier de traduire par un banal: «La faveur est de peu d'importance», c'est que probablement Phèdre a compris la même chose, car la Nourrice parle ici (et jusqu'au vers 524) par énigmes. R

34) uel quod ueteris amoris recordatione mouebatur uel quod urgebatur efficere quod animo respuente damnauerat, commente Donat. Et Austin: «her tears show that she is unstable and irresolute, for all her bravery». R

35) Pour l'idée, Servius rapproche Horace, Sat. II, 3, 321: oleum adde camino, tandis que Donat glose ainsi: ut his dictis tamquam uentorum adiumento quod ardebat fortius ualidumque flammaret. "Amore" bis accipiendum. La leçon impenso (Plessis-Lejay, Bellessort, Perret) détruit malencontreusement cet effet, de même que l'analyse d'incensum comme proleptique (Pichon). Noter l'écho de incensum à incensam, Cat. 64, 97. Le rôle néfaste d'Anna en la circonstance est bien analysé par F. Cairns 44-45, «a woman of more warmth than sensibility», W. Clausen (1987) 43; «le coeur face à la raison», selon P. Marchetti et V. Marin 261 (c'est encore le conflit animus - anima). R

36) Cet adjectif, qui indique une fatalité de malheur, peut, selon le contexte, comporter ou non un blâme. On se rappelle dans quelle maligne intention Enée en II, 455 traitait Andromaque d'infelix (supra). Ici, le mot, en rapport avec peste, 90, est de pure compassion. R

37) Cf. Servius: alii male iungunt natos Veneris, Aeneam et Cupidinem. Rapprocher 163: Dardaniusque nepos Veneris. R

38) Encore que certains commentateurs voudraient en minimiser la portée (ainsi Pease, suivi par V. Mellinghoff-Bourgerie), Servius voit bien que par ces termes Anna nie la survie des âmes (dicit autem secundum Epicureos, qui animam cum corpore dicunt perire). R

39) « The dead have no mind to make the living unhappy...». R

40) A travers ce tali (cf. supra I n. 45) perce une ironie involontaire de la part de la locutrice, mais perceptible au lecteur par l'écho à 90, tali...peste. R

41) Exquirunt et quid uota...? sont en correspondance concentrique dans la séquence. R

42) D'autre part, Junon est à la fois la déesse des mariages et la protectrice de Carthage, ambiguïté adroitement exploitée plus haut par Anna (v. 45) comme «un argument spécieux contre les scrupules de Didon» (Plessis-Lejay). R

43) Cf. A.-M. Tupet 251, et voir W.R. Nethercut 83 et n. 5. La retractatio ovidienne en Met. XV, 130-7 met en évidence cette assimilation, en même temps qu'elle éclaire le sens de l'épiphonème Heu! uatum ignarae mentes. R

44) D'où des opinions diamétralement opposées. Comparer Austin («presumably the uates were satisfied, or perhaps they deliberately produced the favourable signs that Dido so plainly desired») à R. Allain 158: «D'après le contexte, Didon, de toute évidence, ne trouve que des présages défavorables...»; cf. J.J. O'Hara (1993) 111-2. R

45) Servius a été uniquement guidé par le souci de préserver Virgile de ce qu'il se figurait être une grande impiété: non sacerdotes uituperat...sed uim amantis exprimit: et inde uituperat sacerdotes. Chose certaine, il n'est pas du tout dans la manière du poète d'imposer aussi brutalement ses opinions. R

46) Encore que ce locuteur caricature Lucrèce plus qu'il ne s'en inspire: cf. REA 93 (1991) 87-91. R

47) La "peste", c'est, bien sûr, Enée, comme le confirme l'écho de pectore uolnus, 67 à pectore uoltus, 4 (souligné par J. W. Hunt 89, après F. L. Newton). Sur cette comparaison de la biche blessée, cf. C. Connors 13-16; M.K. Thornton 389-390. R

48) Matin radieux, mais que le vers 130 place sous le signe de Vénus car, ainsi que le rappelle Servius, iubar = Lucifer = Venus. Mais Servius ajoute: est autem lucifer interdum Iouis. R

49) Cf. REA 98 (1996) 97; «a last saving instinct», c'est ainsi que C. Segal 6 tendrait à percevoir cette hésitation de la reine, tout en soulignant utilement l'essentielle polysémie de ce cunctantem. Peu stimulante, la suggestion de W. Clausen (1987) 133 n. 25: «may be a conventional motif». R

50) uel certe propter futurum infelix matrimonium: ut enim supra diximus, nuptiis est hoc numen infensum, Servius; uel Apollini Aeneam ut in primo Didonem Dianae quomodo germanorum nuptiae esse non possunt, D.Servius. R

51) « Apollo is the god of doom...and Aeneas will be the man of doom by being the one who precipitates Dido's own destruction», R.A. Hornsby 340. R

52) Voir aussi un exemple comme Horace, C. III, 25, 4. R

53) Ce serait ici le cas de citer le mot de J. Charbonneaux (in G. Charles-Picard 42), selon lequel Auguste «porte sa beauté comme un masque». En tout cas, le fait que Virgile s'inspire ici d'Appol. Rhod. (Arg. I, 307-10) à propos de Jason n'est certainement pas, pace F. Cairns 46 n. 61, sans signification: Enée est bien un second Jason, un homme sans foi. R

54) Servius ne montre pas qu'il ait été sensible à cet humour: et bene puerilem ostendit animum qui per mobilitatem frequenter optat timenda. Villenave pas davantage: «Le caractère du jeune Ascagne est conforme à celui qu'Horace donne à la jeunesse (Ars, 161-2). R

55) quidam indecenter dictum uolunt ut Venus auia sit, D.Servius. R

56) Cette panique du jeune Iule devant l'orage n'est pas sans évoquer la terreur maladive qu'inspirait le tonnerre à l'héritier de César (Suet. Aug. 90). R

57) Celui-ci reconnaît toutefois (p. 84-85) que «the unusual break at the end of the first foot, in actual conflict with third-foot caesura, can be taken as a pointer to connecting dux et Troianus », 84-85. L'ambiguïté n'est, de l'avis de W. Clausen (1987) 24, que «momentary and evanescent». R

58) Pour l'équivalence entre Vénus et Fortuna ("la fortune obscène", comme dit V. Hugo), attestée e.g. par Manilius 2, 926-7, cf. supra). R

59) «Aeneas certainly did not hinder the queen's self-deception that he considered it a marriage as well - until his flat denial», G.S. West 265 n. 22. R

60) Le malentendu se reflète fidèlement dans la critique. Voir par exemple la polémique entre A.-M. Guillemin 254, qui tient pour la réalité du mariage (encore qu'elle semble se contredire pp. 258-9) et L. A. Constans 136-7, de l'avis contraire. Plus récemment, S.F. Wiltshire 91 (pour), V. Marin (contre); cf. aussi C. Monti 45-50, 104-7; D. Feeney 24 sq; J.L. Moles (1984); W. Clausen (1987) 23-25; F. Cairns 46-49. Selon le mot de J. Griffin 85, «Virgil creates what seems impossible, a situation which is ambiguous between marriage and non-marriage». R

61) D.Servius glose ainsi repertis: uel compertis uel deprehensis. Et Donat: perinde consensit ridens aduersariae dolos euidentissime patuisse, quae sic insistebat, ut fieret aliquid quod esset Aeneae Troianisque contrarium. R

62) Cf. F. Sforza 104: «She starts laughing heartily at the idea that she has so completely succeeded in outwitting her». Récemment, D. Konstan 24 analyse ce diabolique sourire comme un signe de la complicité entre les deux déesses: «her smile may betray the knowledge...that both her tricks and Juno's too are part of the great and terrible plan». R

63) A ce sujet, la plaisanterie de W.S. Anderson 114 n. 5 («in doubt we may well leave it; honni soit qui mal y pense») aux dépens de Pease 45 est peut-être trop facile. R

64) Cet antagonisme correspond exactement au symbolisme dégagé par P. Diel 122, qui, face à Aphrodite, symbole des instincts, de l'animalité, de la force involutive, pose Héra, «symbole de sublimation parfaite du désir», figure de «l'aspiration sublime sous sa forme la plus élevée: l'amour». R

65) Ambiguïté dûment enregistrée par D.Servius, qui commente ainsi ulularunt: et ideo medium elegit sermonem quia post nuptias mors secuta est; cf. Ov. Her. VII, 95-6. Noter qu'au vers 166, le et...et... associe étroitement Junon à la "Terre primodiale" (cf. VII, 136 sq), voire tend à les assimiler l'une à l'autre. Comme le dit Perret, le cadre est à la fois "équivoque et grandiose", et il nous semble que c'est trahir l'intention du poète que de vouloir voir là une parodie presque blasphématoire du mariage romain (ainsi Klingner). R

66) Austin observe que dans la mentalité de Iarbas uirum et dominum doivent se valoir, et Servius rapproche spontanément le Phrygio seruire marito, 103. Donat fait donc fausse route en glosant: susceptum autem Aenean dominum potius quam maritum. R

67) Cf. W.S. Anderson 45: «its [ sc. sa passion] irrational features lead Dido to disregard her total range of responsabilities, as well as those of Aeneas, and so to bring upon herself the consequences of an unreal "marriage"». R

68) Cf. Donat: quasi abiecto et infimae gentis homini; Villenave, non sans exagération: «Depuis la chute de Troie, la plupart des esclaves étaient des Phrygiens, comme on le voit dans Athénée». R

69) Rappelons que Virgile attribue régulièrement à cet adjectif une connotation péjorative (cf. supra I n. 45). Ce talibus répond au tali du vers 90: par de telles paroles elle espère sauver Didon d'une telle peste. R

70) Nous ne pensons pas qu'il y ait beaucoup à tirer de la querelle sur la fonction de fatis, 110 pour décider de l'équation (P. Boyancé 52-3) ou de la non-équation (C.H. Wilson 361 n. 3) entre Jupiter et les Fata. R

71) Nous le disions au début du livre I (supra), Carthage c'est l'image de Rome (noter l'écho de 96-7 à I, 7). Le gouvernement de Didon tel qu'il apparaît en I, 507-8 ressemble à coup sûr davantage à une république idéale qu'à la dictature militaire imposée par Octave. R

72) Servius s'en sort ainsi: praeoccupat quasi praescius; nam nondum inimica est , D.Servius. R

73) Belle illustration des méfaits de la rhétorique: cf. I n. 130. Voir W. Clausen (1987) 45-46 (et note pp. 144-5) sur ambire...Optima. R

74) Cf. Servius ad v. 287: et per hoc [sc. "alternanti "] ostenditur cogitasse eum etiam amorem sed praetulisse uoluntatem deorum. Donat, quant à lui, voit bien qu'Enée se demande seulement s'il partira ouvertement ou en cachette, mais il tient à ce qu'il y ait eu juste avant (où donc?) un débat cornélien: tractabat non minus aliam partem. Occurrebant enim Didonis humanitas, etc... R

75) Sur la possible acception politique du mot amor, cf. Perret ad V, 5; J. Hellegouarc'h 146-7. Le fait que la relation Enée - Didon fonctionne sur le modèle des relations politiques à Rome a été souvent signalé: cf. M. Bonfanti 148 sq. R

76) A tel point que E.A. Hahn 160 veut se persuader que rumpi non speret amores est mis pour non rumpi speret amores, «which has perhaps been confused with rumpi non putet amores ». A propos de optima, Cartault 317 a ce mot très juste: «c'est tout ce qu'il trouve à en dire»; «slightly disparaging», selon Page; cf. W. Clausen (1987) 45-56. R

77) L'interprétation de nuntius par "message" plutôt que par "messager" - c'est celle d'Austin, de R.D. Williams, de Jackson Knight - accentue encore l'emphase. R

78) Pour mitra, cf. Cat. 64, 68, Lucr. IV, 1129. Subnixus l'emporte nettement en pittoresque et en causticité (cf. Austin) sur le banal Subnexus (R.D. Williams), d'ailleurs très mal attesté. R

79) Nous n'en sommes pas sûr. On pourrait déceler des traces de mauvais esprit dans regeret (cf. regnum, 106), dans Proderet (ce verbe peut signifier "trahir"), dans totum (ambition picrocholine) et dans sub leges (équivoque entre "des lois", donc "civiliser", et "sa loi", donc "tyranniser"). R

80) Ode à mettre sur les lèvres du Princeps, bien entendu: cf. RBPh 70 (1992) 93 sqq. R

81) Cartault 314 semble mal inspiré d'alléguer la volonté virgilienne de «nous présenter une imitation homérique». Ce qui compte, c'est la différence, l'écart: or, en Od. V, 43-58, Hermès arrive à bon port en douze vers (47-9 et 54 ne comptent pas), et c'est déjà beaucoup. R

82) Villenave se moque doucement du P. Catrou qui écrit: «Mercure se détourna un peu, pour aller rendre visite à Atlas, son grand-père». Mais il se trouve que le Jésuite est en plein dans la note. R

83) Pour Henry, lumina morte resignat constitue «the variety or explanation» de somnos adimit. Pour Pichon, adimit et resignat «reproduisent l'idée» de euocat Orco. Austin n'aperçoit pas d'autre moyen de préserver la cohérence que de proposer (interrogativement): «Virgil first describes Mercury' s power over the waking dead, then his power over the waking and sleeping living, then his power over the sleeping dead». Voir aussi la bizarre exégèse de Perret. R

84) On rapprochera à ce sujet ce passage des Géorgiques (IV, 219-227) où il se pourrait que, sous couvert de dire que toute vie finit par remonter "dans la somme de l'astral", Scilicet huc reddi signifie en réalité que tout cadavre est rendu à la terre (ironique évidence de Scilicet): cela pour mieux affirmer sed uiua uolare. R

85) On ne voit aucun scrupule de cet ordre chez Homère, par exemple dans le passage dont Virgile s'est sans doute souvenu, et même Zeus évoque l'avertissement qu'il avait fait donner à Egisthe par l'intermédiaire d'Hermès (Od. I, 35 sqq). R

86) Cf. P. McGushin 417-8: «the only sign of the starry glory which is to be the crown of his achievement is ironically applied by the poet to the magnificence of his trappings, his stellatus iaspide fulua ensis, now the outward sign of how far he has lapsed in spirit from his true mission». R

87) Cf. OLD 1 s.v. : «To make a heap on or in...»; L'explication conventionnelle suppose un sens proleptique de pulchram, alors que Carthage n'a pas attendu l'arrivée d'Enée pour être déjà belle (v. 75; I, 421 sqq). Quant à l'expression fundamenta locare, elle est reprise de I, 428, mais avec deux importantes différences: d'une part, il ne s'agit en I que des théâtres, tandis qu'ici la ville entière est concernée; d'autre part, en I alta qualifie logiquement fundamenta au sens de "profondes", tandis qu'ici le qualificatif s'applique à urbis, au sens d'"élevée", ce qui fait passer au second plan la notion de creusement. On trouve en Liv. V, 23, 7 un emploi de locare où les traducteurs peuvent hésiter entre "choisir un emplacement" et "mettre en adjudication". R

88) Cf. La mort de Virgile d'après Horace et Ovide (2è éd.) 130 et n. 12; R.O.A.M. Lyne (1989) 43-48 cite en particulier Ter. Andr. 829 et Ov. Ars Am. II, 155. R

89) quam altam uis fieri, glose étourdiment D.Servius ad v. 265. Et le problème est le même pour pulchram : le Vrbem praeclaram statui, 655 serait plaisant si Enée avait été le maître d'oeuvre! R

90) Entre les deux significations possibles de nouare, à savoir, selon la définition de Henry ad V, 604: «a) to repair the old, b) to make of a new and different kind», c'est forcément la seconde que l'on retiendra. R

91) Austin veut prouver par le v. 260 que Regnorum immemores est un mensonge, en ajoutant cette parenthèse ironique: «unless Aeneas can be blamed as forgetful of a kingdom that does not yet exist». Perret, de son côté, trouve douteux que Fama, qui vise à diffamer Enée, «fasse état d'une vocation qui l'honorerait». R

92) Il est symptomatique que Peerlkamp retranchait ce second hémistiche: Bonus poeta his uerbis non adderet "horum nuntius esto". Et Heumannus recidebat. R

93) Pas plus que le reproche du vers 271: aut qua spe Libycis teris otia terris? Enée se donne du bon temps au lieu d'aller affronter Iarbas (cf. v. 320). Noter aussi que, dans la version de Mercure, le tantarum gloria rerum, 272 est décroché des promesses italiennes, et a fortiori de l'empire du monde (cf. v. 229-232). R

94) Dans Ovide, Her. VII, 75-8, c'est justement au nom d'Ascagne et des Pénates que Didon demande à Enée de retarder son départ. R

95) Cartault 349 n. 6 remarque que paribus...alis, 252 «est bien l'attitude de l'oiseau qui va se poser», mais que l'expression convient moins «quand il ne s'agit que des petites ailes talonnières de Mercure». Et voir la curieuse miniature (n° 44 Courcelle II) du manuscrit de Berlin (germ. in-fol. 282), qui montre le buste du dieu sortant d'un nuage dessiné comme deux ailes. R

96) Condamnés par Heyne, Wagner, Ribbeck, Peerlkamp, les vers 256-8 ne s'expliquent bien qu'en termes de cacozélie. R

97) Cf. P. Hardie 224: Virgile «attributes the spinning of the heavens indifferently to Atlas and Jupiter». Ce critique remarque aussi qu'«Atlas turns the axis because he is the axis», i.e. le ciel (sens que Virgile serait, d'après lui, le premier à avoir étendu à axis). On pourrait en dire autant de Jupiter, et Atlas n'est ni plus ni moins maximus que lui (I, 741, VIII, 136). R

98) Austin cite Irvine: «at the very crisis of a great book, and writing at the highest imaginative level, Virgil knew what he was about». R

99) J. Soubiran conclut en ces termes sa belle étude: «on ne peut qu'être confondu devant l'art de Virgile». Cartault 318, pourtant avare de compliments, juge "extraordinaire" la densité de la première tirade. Mémorable aussi le jugement de Charles James Fox sur la seconde tirade: «on the whole, perhaps the finest thing in all poetry». R

100) Parmi les censeurs d'Enée, il faudrait ranger la cohorte des poètes qui dans leur oeuvre donnent indirectement la leçon à ce barbare: ainsi Racine dans Bérénice, acte IV, scène 5 (cf. Miss Rhona Beare 27), Corneille en s'inspirant de lui pour son Jason: «J'accommode ma flamme au bien de mes affaires», et même Lefranc de Pompignan (cf. Villenave). R

101) Il peut y avoir une certaine ambiguïté dans l'expression inceptos hymenaeos ("mariage commencé" ou "cérémonies inachevées"), mais celle-ci est levée par le conubia qui, lui, est net (Henry réfute sans peine Wagner qui voudrait prendre ce mot au sens d'"union illégale"). R

102) Depuis l'Antiquité, on propose: celles d'Enée et de Didon, de Jupiter et de Mercure, d'Enée et d'Ascagne (cf. le commentaire servien). Si touchants sont les efforts des commentateurs pour guetter chez Enée le moindre signe d'humanité que Pichon voit dans cet utrumque caput une preuve que celui-ci «n'a pas cessé de l' [ sc. Didon ] aimer»... R

103) Servius flétrit cette expression du nom de pleonasmos et D.Servius cite à l'appui la sentence de Probus: nemo haurit uocem. Virgile aime à s'amuser avec auris: cf. I, 152, II, 303, 731. La connotation animale du mot lui sert ici à souligner cacozéliquement la matérialité de l'apparition et va donc dans le même sens que manifesto in lumine et intrantem muros. R

104) L'hésitation entre ces deux sens opposés - entre lesquels il faut bien choisir - doit remonter à l'Antiquité, ainsi qu'en témoigne le commentaire servien sur l'interprétation de nec maxima Iuno et de Saturnius. R

105) Cf. Violence et ironie 294. R

106) On peut alléguer aussi l'aspect allégorique étudié par D. L. Drew, qui pressent Scribonia sous Sidonia (intuition peut-être confirmée par l'écho des vers 365-7 à Ecl. VIII, 44-46, relatifs selon nous au mariage d'Octave et de Livie: Violence et ironie 287-297). Or, on voit mal comment Scribonie, dont le drame était justement qu'elle se trouvait enceinte au moment de sa répudiation, aurait pu déplorer de rester sans enfant d'Octave! Et, pace Drew, son sort n'aurait pas été différent si elle avait donné naissance à un garçon plutôt qu'à Julie, puisque sa répudiation avait été décidée avant la naissance de l'enfant. R

107) Noter que fugam appliqué à Enée ici est légèrement "à côté", puisque ce mot lance une pique dans l'instant même où elle lui adresse les paroles les plus tendres. Servius relève la contradiction sans s'en étonner: et amatorie et amare. R

108) L'effet est ainsi étudié par Austin ad loc.: «the line itself has a certain reluctance as the words fall slowly into position to bring it to its close». Mais plutôt que vers la gêne et l'embarras que, selon lui, trahirait ce vers, c'est vers l'impudence et le sarcasme qu'orientent tant cette lenteur calculée que la mise en relief affectée du mot Elissae, préparée avec gourmandise par le triple [m] et les redoublements de syllabes [me-me; isse-issae]. R

109) Cf. aussi infecta au vers 190 (et pariter facta atque infecta canebat), car, de même que facta reprend le ueri du vers 188 (Tam ficti prauique tenax quam nuntia ueri), de même infecta embrasse à la fois ficti en tant que privatif de facio ("inventés") et praui en tant que forme de inficio ("empoisonnés", "infectés"). Cette analyse paraît plus plausible que celle de M. Strain pour qui la formule du vers 190 offrirait l'équivalent virgilien du chrétien "sins of commission and omission". Intéressante pour illustrer la virtuosité virgilienne dans l'art du "double écrire" nous paraît l'analyse des vers 173 sqq par R.R. Dyer, selon qui les yeux et les langues placés sous les plumes de Fama n'appartiennent pas à celle-ci, mais bien aux êtres humains qui répandent la rumeur. R

110) Pour reprendre l'expression d' Y. Nadeau. R

111) Cf. Heinze 135 n. 1, 393 sq; Le commentaire d'Austin ad v. 421 («These lines refer to something that Virgil has not told us, Anna must have been acting for Dido in some way») nous semble un peu frileux, quand Servius ne craint pas de faire état d'une version de la légende rapportée par Varron, et selon laquelle Enée aurait séduit Anna. R.D. Williams verrait volontiers dans ces vers «a trace of that version». R

112) Quae causa esse poterat, cur adeo dubitaret, an soror hoc facere uellet necne? Si res cum praesenti uitae periculo esset coniuncta, ardentius petere non potuisset, quam nunc petiit, ut Aenean conueniret illa soror, écrit Peerlkamp, en conséquence de quoi il obélise 435-436. R

113) Défendue par Wagner et Peerlkamp, la leçon dederis est retenue également par Dubner et (au moins en note) Plessis-Lejay. R

114) Le sens locatif ("dans la mort") semble en tout cas exclu par la solidité du lien unissant morte à cumulatam, lien concrétisé par le redoublement de la labiale à l'inter-mot. R

115) C'est l'interprétation d'A.-M. Tupet. Des détracteurs de la reine ont même été, d'après D.Servius, jusqu'à lui prêter ici l'intention non de se tuer mais de tuer Enée, en l'attirant dans un piège (J.-M. Fontanier 252 pense qu'elle pourrait cumuler les deux): idée contredite tant par les vers 600 sqq que par toute la teneur de la tirade et sa tonalité même. R

116) Voir par exemple V. Pöschl (1961) 292: «It has been well pointed out that here he is cruel not only to Dido but to himself» (cf. aussi id. [1962] 44). R

117) Il semblerait que ce verbe indique essentiellement une aperception intellectuelle («to become or be fully conscious of (a fact)», OLD), le présent exemple étant le seul que cite OLD dans le sens d'une implication émotionnelle. R

118) Ceux qui veulent attribuer ces larmes à Enée disent que lacrimae correspond à frondes, 444 (cf. e.g. M. Bonfanti 134 n. 61, avec bibliographie). Mais le jeu fletus, 437 - Fletibus, 439 - fletibus, 442 plaide assez fortement pour l'autre thèse. C'est peut-être une question de proportion («Mainly, of course, they are his tears», Jackson Knight 205; cf. C. Martindale 120. De toute façon, si Enée pleure (cf. Multa gemens, 395), ce sont des larmes de crocodile ("empty", mais pas dans le sens "of no avail" où le prend A. Parry 123) qui rappellent assez la comédie que joua Auguste lors du suicide de Gallus (Suet. Aug. 66: cf. J.J. O'Hara (1994) 23. Mais la fin de Didon peut aussi évoquer celle de Calvus à travers les rappels de c. 64 (cf. W. Clausen (1987) 59-60) ou de Catulle lui-même à travers un écho tel que celui du vers 652 à Cat. c. 76, 19 sqq (cf. M.J. Edwards 265, et voir infra n. 183). R

119) Inversement, des échos tels que 682 à G. IV, 494, et 697 à G. IV, 488 (et furor, 495) tendraient à homologuer Didon à Orphée. R

120) On observera que, pour dépeindre Hippolyte, la Phèdre de Sénèque s'inspire du portrait de l'Enée virgilien: Precibus haud uinci potest:/Ferus est, 239 sq (cf. ici 466: ferus Aeneas); Vt dura cautes...intractabili..., 580 sqq (cf. ici 366-7, et tractabilis, 439). Du sauvage fils de l'Amazone, Enée a toute la dureté sans en avoir la pureté: lui aussi repousse la "tentatrice", mais c'est après avoir cédé à la tentation. R

121) Mais ailleurs (CJ 60, 361), le même Johnson parle de "stark ambiguity". Ce pius est d'autant plus sarcastique de la part de Virgile que celui-ci semble être à l'origine de l'introduction de la nuance "compassion" en plus de "devoir moral" dans le mot pietas: cf. W.A. Camps 24-5, Johnson (1965), 360-4; voir aussi P. Fécherolle, 167-8 (pietas reliée à la fois à justice et douceur); contra S. Burgess 48-9 (exclusion du sens de "compassion"). Le poète veut-il dire que le héros obéit aux dieux malgré sa pietas (S. Farron [1992]: pius portant exclusivement sur les vers 393-5), ce qui impliquerait qu'il agit mal (cf. supra n. 24), ou bien faut-il comprendre plutôt qu'il manifeste sa piété envers les dieux en sacrifiant sa piété envers Didon (ainsi e.g. M. Bonfanti 123-130; F. Cairns 53)? Mais dans ce dernier cas, pourquoi l'ironie du labefactus, 395 (cf. n. 122)? R

122) D.Servius se demandait si amore ne désigne pas plutôt l'amour de Didon que celui d'Enée. Disons plutôt, peut-être, que les larmes de la reine exercent sur Enée le même effet que les récriminations de Vénus sur Vulcain au chant VIII, rapprochement pointé par l'écho de labefactus, 395 à VIII, 390 (dans un sens purement physique: cf. W. Clausen [1987] 146 n. 41, citant aussi Lucr. IV, 1114): ces larmes l'émoustillent, tel le Néron de Racine (cf. II, 43 sqq: supra; Ov. Amor. I, 7: cf. Jeux de Masques 219 sq). R

123) D'autant que, suivant Servius, Accius avait appliqué l'hémistiche à des humains. C'est donc, nous semble-t-il, mal à propos que H. Bardon (1964) cite ce passage à l'appui de sa thèse selon laquelle la poésie latine abuserait de la comparaison faute d'avoir pu s'élever au niveau de la métaphore. R

124) «a secret smile», note Austin; cf. aussi E. Norden 44n. : «fast lustig zu lesen». Mais E. L. Harrison 241 s'interroge à bon droit sur l'opportunité d'un tel humour, et croit pouvoir conclure que «the clever manipulation of his original is Virgil's chief concern, irrespective of whether the artifice is appropriate to the general context or not». W.W. Briggs 55 montre par l'analyse du passage que «Virgile is not smiling at the Trojan activity». R

125) F.L. Newton 35 observe très bien à propos du vers 414: «but his real captor is Aeneas». R

126) De ce fatis exterrita, F. Muecke 151 écrit qu'il «looks both backwards and forwards». Disons qu'il s'opère une fusion entre les responsa Aeneae et les fata Iouis; cf. aussi infra n. 155. R

127) La première syllabe de Mortem gagne un accent emphatique du fait de l'élision et de la forte ponctuation: «Amor l'ayant repoussée, c'est vers Mors qu'elle se tourne». R

128) Le caractère hallucinatoire de ces présages se déduit du Hoc uisum nulli, 456 et du Visa, 461. On a l'impression que, pour les sens malades de Didon, la voix du hibou s'est changée en celle de Sychée comme le vin en sang. R

129) Dubner et Rat, à la suite de Ribbeck, font exception: de même Page, Mackail. R

130) Ce vers est évidemment à rapprocher de I, 427-9 (cf. F. Dubner: denique theatra nouae urbis memorari ab ipso poeta. Mais cf. aussi scaena, I, 164: cf. D. Clay 196). L'influence de la tragédie sur l'Enéide est souvent soulignée par V. Pöschl et M.C.J. Putnam (1965); cf. aussi A. Koenig, W.S. Maguiness, J. Perret (1967), F. Muecke, M. Bonfanti (bibliographie, p. 85 n. 1), W. Clausen (1987), F. Cairns 44, 135, 150 et n. 86, P. Marchetti et V. Marin, A. Rossi. Il est piquant à cet égard que Servius, comme nous le disions, parle à propos du livre IV, essentiellement concerné par cet aspect tragique, de comicus stilus: cf. W.S. Anderson (1981). R

131) Elle est Penthée, elle est Oreste. Si le poète n'a pas dit Phèdre, cette Phèdre qui se retrouvera tout près d'elle aux enfers (Nec procul hinc, VI, 440), c'est sans doute qu'elles se ressemblent trop, et puis il tenait essentiellement ici à la visualisation des Furies. R

132) Cependant, R.G. Austin s'empresse peut-être un peu vite d'attribuer aestuat exclusivement à Amor, et de voir dans ce vers une formulation originale du Odi et amo catullien (mais comment Saeuit amor pourrait-il signifier amat?). R

133) Ainsi Villenave, Dubner, Pichon, Plessis-Lejay, Bellessort, Klossowski. R

134) Pichon par exemple ad v. 548, taxe Didon d'"incohérence". Mais nul n'insiste sur ce point autant qu'Austin: «her sleepless ramblings» (ad v. 533), «rambling...argument», «irrationally» (ad v. 547), «Dido has forgotten all logic now» (ad v. 548 sq); «it is as if we overhear the mutterings of delirium» (ad v. 550 sq). Comparer A. Parry 119: «The tragedy of Dido is lucid and deeply moving». R

135) Mais cette implication est généralement passée inaperçue, témoin ce commentaire de R.D. Williams (ad v. 522 sq): «And the prospect of trying to restore, for her people's sake, the situation as it was before Aeneas came does not even occur to her». R

136) Quant à sous-entendre un me avec iuuat comme le préconise Perret, cette solution nous paraît faire une trop grande violence au texte. R

137) A moins encore que l'on ne regarde autem comme un substitut de enim, l'interrogative précédente équivalent à une négative. R

138) «Dido will attend a Trojan triumph», Austin. On pense à la Cléopâtre d'Horace, C. I, 37, d'autant que le mot nautae équivaut virtuellement à un milites (cf. supra). La glose de Servius est quelque peu décevante: iniuriose dixit "nautas", i.e. adsuetos laboribus. R

139) Crimen, avant d'être le crime proprement dit, c'est d'abord le reproche qu'Anna aurait dû lui adresser et ne lui a pas adressé. R

140) Alors que dans un autre contexte (IX, 225) il est fort bien à sa place. A cela s'ajoute la lourdeur que ce vers conférerait au At non infelix animi Phoenissa en obligeant à sous-entendre lenibat curas et cor oblitum laborum, surtout que curae est repris dès 531. R

141) Austin, qui comprend bien thalami expertem en ce sens de "veuve", croit toutefois devoir analyser l'expression comme attribut plutôt que comme sujet, aboutissant ainsi, comme beaucoup d'autres, à instaurer la bête en modèle d'abstinence sexuelle: «You would not let me live my life in widowhood, innocently, like a woodland creature». De même R.D. Williams, mais l'erreur remonte à Servius. R

142) Les lèvres d'abord, en tant qu'organe de la parole, le visage secondairement: cf. silet, qui correspond au Tacent de l'épode, et voir I n. 45. R

143) «Anna n'est peut-être pas très psychologue: il est pourtant évident qu'une rupture volontaire est plus désobligeante qu'un décès », Perret. R

144) Cf. K. Quinn 334 n.1: «The ambiguity is achieved by reddat and soluat, each of which is to be taken in two ways... Two pun ambiguities therefore and one syntactical ambiguity in this line». R

145) Notre interprétation permet de rendre compte de l'extrême bizarrerie de ce vers avec son double emploi de l'incolore is soigneusement évité ailleurs par Virgile (seulement quatre autres occurrences dans l'Enéide). R

146) On retrouve là une réminiscence des ambiguïtés de la Phèdre euripidienne (Hipp. 715 sqq), mais aussi de la Nourrice: cf. supra à propos de curare, 34. R

147) A.-M. Tupet 255 écrit par exemple que pour empêcher son héroïne «d'apparaître comme une abominable sorcière», Virgile a pris soin de «nuancer sa psychologie et atténuer sa responsabilité à la mesure du crime dont il la chargeait». Mais quelle sorte de nuances ou de retouches pourrait effacer le fait brut que cette femme serait «possédée par le démon du mal» (235), qu'elle commettrait un "sacrilège" (ibid.), bref, qu'elle serait le "négatif" d'Enée (255)? S.Eitrem avait déjà démontré que la magie didonienne n'avait aucune chance de fonctionner et n'était pas faite pour cela. R

148) D.Servius se demande si conscia se rapporte à Didon ou aux astres. Cette ambiguïté syntaxique traduit assez bien, nous semble-t-il, l'ambiguïté de la responsabilité de Didon: merita, 547 - merita nec morte, 696. R

149) Il est malaisé de trancher entre superimponant et superimponas. Noter toutefois que la première forme offre l'intérêt de suggérer une participation collective, et qu'elle est d'ailleurs plus logique, puisqu'il y a en particulier un lit à porter: en 508, locat s'explique car Didon n'apporte rien d'autre qu'une épée et une image. R

150) J. Ferguson 60 relève, mais c'est encore trop peu dire, la "moving ambiguity" de uiri, thalamo, lectum iugalem. R

151) Déjà s'opposaient quieuit, III, 718 et nec...quietem, IV, 5. Noter que ibit, 590 reçoit une grande force de sa disjonction métrique avec son sujet et de la prolongation du [i] dans le vers suivant; ite, 593 lui apporte une contre-partie presque automatique, mais c'est une impulsion à laquelle la reine - et elle montre là sa grandeur - se refuse à obéir. R

152) La reprise du iam dans les deux vers successifs souligne la "bonne conscience" d'Enée, c'est-à-dire en fait, dans la terminologie de Diel, sa "banalisation" absolue. D.Servius attrape bien la nuance du rite: diligenter uirum strenuum non ante facit requiescere quam rite omnia parauisset. R

153) Mais, malgré la différence de situation, Virgile a bien pu ici se souvenir de l'attitude d'Octave au moment de la bataille de Nauloque (Suet. Aug. 16, 3-4: sub horam pugnae tam arto repente somno deuinctus, ut ad dandum signum ab amicis excitaretur). R

154) Ainsi Villenave, Dubner, Benoist, Pichon, Plessis-Lejay, Rat, Williams (qui suit Mackail). R

155) Ce sont les Fata Iouis qui tuent Didon, et ces Fata Iouis n'existent que dans la mesure où Enée les assume, et même les invente. Notons d'autre part que le Troyen représente Jupiter en tant qu'hôte (cf. I, 731 sqq) et qu'au vers 590 le nom du maître de l'Olympe vient spontanément aux lèvres de la reine devant la fuite de l'"étranger"; et cf. supra n. 126. R

156) Cf. Austin: «how far she was from such a plot may be judged from her unhappy gropings in 534 ff.». R

157) E. de Saint-Denis 457 ne s'en fait pas faute: «Virgile...n'a pas caché qu'il était misogyne; il a dénoncé la versatilité de la femme...»; contra J. Thomas (1985) 555: «il n'y a pas de misogynie dans l'Enéide»; pour une excellente analyse du uarium et mutabile semper/Femina, et la mise à nu de ce pseudo-Mercure («not an honourable or pleasant character»), cf. R.O.A.M. Lyne (1989) 48-51. R

158) Servius ( ad v. 556) glose ainsi: bene non deus sed forma. Raro enim numina sicut sunt possunt uideri. R

159) Cette facétie en forme de calembour s'apparente pour l'esprit à celle qui avait consisté à choisir un mergus pour incarner Mercurius. Le terme uoltus embarrasse vaguement Servius: non "faciem" dicit, sed "uultu", qui potest saepe mutari. Le mot en tout cas peut bien s'appliquer à un oiseau puisque Virgile l'emploie ailleurs pour la mer (V, 848). R

160) En Il. VII, 59 sq, Apollon et Athéné prennent la forme de vautours pour assister au spectacle. Cf. aussi Il. XIV, 290-1, où Hypnos se change en «oiseau sonore, chalcis pour les dieux, cyminde pour les hommes»... R

161) Cela sans préjudice, naturellement, d'autres subdivisions, telles que celle en cinq actes proposée par A. Wlosok. R

162) Une ponctuation pléthorique produit l'illusion d'un rythme plus saccadé qu'il ne l'est en réalité: ainsi 590b - 594 constitue un mouvement en soi, d'une seule coulée, de même que 600-6. R

163) C'est sans réfléchir que l'on rapporte ordinairement impia facta à la trahison de l'amant, étant donné que quand elle "lui offrait le sceptre" il ne pouvait pas encore l'avoir trahie. Austin et Williams dénoncent bien cette absurdité, mais veulent y remédier par une absurdité non moins grande en référant facta impia à l'impiété...de Didon (de même e.g. P. Grimal [1992] 59 et n. 26; contra P. Monti 62-68; S. Farron [1992] 271; S. Casali (1999). Le commentaire servien réfère très logiquement cum sceptra à I, 572 et IV, 214 (dominum Aenean in regna recepit) et même à I, 572 (Voltis et his mecum pariter considere regnis); et d'ailleurs, les vers 597-9 (En dextra fidesque/Quem secum patrios aiunt portare penatis...) sont là pour expliciter le sens de impia facta. Tout est dans le aiunt: la piété d'Enée n'est que du vent, de l'hypocrisie. R

164) L'erreur interprétative commise par A.-M. Tupet éclate ici tragiquement: «De même que j'ai prononcé les paroles de malédiction, ayant conclu un pacte avec les puissances infernales, dans ces conditions, il me plaît d'aller chez les ombres» (pp. 252-4). R

165) Il est vrai que Donat est ici guidé par une mauvaise foi typique, refusant de reconnaître Hannibal sous aliquis sous prétexte que l'on n'a jamais vu un homme naître d'un tas d'ossements. Didon est donc folle: rem locuta est impossibilem, utpote quae non esset suae mentis suique consilii... R

166) Cf. aussi Dubner: "Ipsi", Aeneas cum sociis; "nepotes", omnis posteritas eius. Quae postrema uerba referenda sunt ad perpetua bella Romanorum. R

167) Le nom de Tyrii, 622 doit être ici aussi symbolique que celui d'Arcades dans les Bucoliques ou de Romanus au livre VI (v. 851), où la prescription d'Anchise recoupe tout à fait celle de Didon (memento est de la même veine que sunto, un legs sacré: propter odia hereditaria, Servius). On le sait depuis I, 423 sqq, les Tyrii sont les abeilles de la ruche et les Dardani, i.e. les Enéades, les faux-bourdons (cf. aussi I, 747: les Tyrii sont les vrais "Arcadiens"); au reste, on l'a vu en son lieu (supra I n. 32), il n'est pas impossible que Virgile en I, 12 (Tyrii tenuere coloni) fasse allusion à un très ancien comptoir phénicien sur les bords du Tibre, véritable berceau de Rome. R

168) Après Servius (ad v. 629: potest et ad ciuile bellum referri), Austin admet que le lecteur romain devait songer en lisant 628-9 à «that other struggle, the Civil War». De toute manière, comme l'observe H.H. Bacon 320, «Rome must be founded in each generation». R

169) Le parallélisme entre ces vers et Hor. Epod. V, 49-54 paraît confirmer l'équivalence de Junon-Hécate à Nox et Diana. R

170) Ce vers 608 suscite l'embarras du commentaire servien, et aussi bien curarum que interpres y ont donné lieu à des discussions sans fin. Par exemple, Pichon comprend ces curae comme "le désir de la vengeance", tandis que Perret y voit "les peines qui traversent la vie des époux". Austin et Williams réfèrent interpres à l'intervention de Junon auprès de Vénus, mais cela reviendrait: 1) à transformer la Pronuba en entremetteuse; 2) à croire que Didon l'accuse, «reproche assez déplacé ici» (Pichon); 3) à assimiler les sentiments présents de Didon (harum) à ceux qu'elle éprouvait alors. R

171) Perret offre en alternative un troisième sens: «tournez vers moi une compassion que mes malheurs ont bien méritée». Malis est non moins à facettes que meritum: "mes malheurs", "mes fautes", "les méchants" (cf. l'ambiguïté de mali, I, 630: supra). R

172) Virgile semble avoir en vue l'expression grecque peripesôn [tô xifei] (cf. Plut. Brut. 52, 7-8). Voir Austin: «probably "upon the sword", but it might be instrumental, "from the blow of the sword"». La première interprétation vaut mieux: cf. infra n. 178. R

173) « O Zeus, qu'il ne t'échappe pas, l'auteur de mes maux! ». En citant ce vers (v. 333) de la Médée d'Euripide (cf. Plut. Brut. 51, 1; Appien B.C. IV, 130), Brutus, selon Appien, songeait à Antoine; mais nous serions plutôt du sentiment de J. Moles (cf. aussi supra) pour qui c'est Octave qui était visé. R

174) Donat glose ainsi ce sublime Ore legam: dubium est utrum ore suo an ore morientis: quolibet genere fiat, fit in cassum, quia quod incorporale est nec excipi potest nec teneri. Moins philistin, D.Servius dit simplement: muliebriter, tanquam possit animam sororis excipere et in se transferre. R

175) A cet écho ponctuel à la pièce d'Euripide, signalé par Heinze 137 n. 2 (et thalamon, 175 semble tourner cubile, 648 dans le sens de thalamum: c'est sa chambre, littéralement les objets de sa chambre, qu'elle brûle), il convient d'ajouter ceux de 654 à 150-1, de 665 sqq à 192 sqq, de 682-3 à 391 (cf. aussi 278-9) et, par antithèse, de 642-4 à 173-4, ainsi que de 696-9 à 74-76 (contre-pied secret). Par des réminiscences si soutenues, qui confirment l'analyse interne, Virgile manifeste sa volonté d'élever Didon à la hauteur d'Alceste et assimile son suicide à une immolation, "un dévouement" (Anna étant assez largement dans le rôle d'Admète). R

176) Rien n'empêche d'ailleurs d'imaginer que ces cadeaux fassent partie des Iliacas uestis, 648, avec les vêtements ayant appartenu à Sychée. R

177) Cf. les échos de ensem, 664, ferro, 663, spumantem, 665 à ensem, 579, ferro, 580, spumas, 583. C'est l'idée qui sous-tend non hos quaesitum munus in usus dans le sens que nous avons dégagé: en demandant ce cadeau à la reine, alors même qu'il s'apprêtait à la trahir, Enée la tuait (et de cette épée même, donc). R

178) C'est la mort d'Ajax. Mais en même temps le bûcher évoque évidemment la mort d'Hercule. R. Heinze 137 n. 2 signale l'écho de 650 et 659 à Trach. 917 (mort de Déjanire), de 663-5 à 930-1, de 686-7 à 938-9. Le propre corps de Didon lui est devenu une tunique de Nessus (comparer 66-67 à Trach. 1083-4). Enée est le Centaure, Anna remplit l'office d'Hyllos. Jupiter est en accusation comme Zeus (1278). R

179) Austin estime que l'écho à tacitum uiuit sub pectore uolnus, 67 peut être inconscient. F.L.D. Steel - L.A. Moritz 51 rendent mieux justice à Virgile en observant que par ce contraste celui-ci «provides an admirable example of the integration of accurate observation with the highest poetic imagination». R

180) «Readers who persist in thinking Dido guilty of wrongdoing have at least the excuse that the only clear vindication of her behavior is put in the mind of a character whom we know we cannot trust», écrit W.R. Johnson. R

181) Austin marque aussi son embarras sur omnipotens: «yet Juno the protectress of Carthage had neither power nor wish to prevent the pity and terror of Dido's tragic course. Is the epithet Virgil's own comment on the inscrutability of the will of God?». R

182) Sur le modèle Furnium tanti a te fieri nec miror et gaudeo, bien que la substitution de -que à et soit cataloguée par Riemann comme exceptionnelle (il cite Cic. De Fin. I, 48). R

183) «One can hardly quarrel with the interpretation that Iris here radiates her one thousand colors out of charis for the magnanimously dying queen, and that some comfort and consolation is also implied by roscida», G. K. Galinsky 167-8, renvoyant à E. Wolff, 159. Comme le rappelle R.O.A.M. Lyne (1994) 190, le crinem secat, 704 contribue (avec surtout les vers 492-3) à tisser un lien entre Didon et la Boucle de Bérénice in Cat. c. 66 (et par là, pensons-nous, entre Didon et Calvus). R

 

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