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D'ACCUEIL Virgilmurder
LIVRE IV
INTRODUCTION
On n'est peut-être jamais si bien jugé que par ses
ennemis, et Iarbas, ce fils d'Hammon, touche cruellement juste
lorsque, pour définir le comportement d'Enée à
Carthage, il a cette formule lapidaire: rapto potitur, «le brigand jouit de
son butin», 217. Depuis le début en effet,
c'est-à-dire du moment où, voyant sans être vu,
il a aperçu la reine dans toute sa majesté, mieux
même, du moment où il a entendu parler d'elle et de ses
trésors par son obligeante mère, le héros troyen
n'a plus eu qu'une idée en tête: comment séduire
cette femme, comment mettre la main sur ces richesses. Crime
prémédité s'il en fut, et qui place Enée
au niveau d'un Sinon. C'est en circonvenant le roi d'Ilion que Sinon
s'insinue dans la ville et la livre au fer et au feu: c'est en
séduisant la reine de Carthage qu'Enée devient le
maître des lieux et en profite pour mettre la ville en coupe
réglée avant de s'enfuir en laissant derrière
lui la ruine et la désolation. Car la reine symbolise son
royaume, elle est l'âme de cette ruche (cf. I, 430 sqq), et
quand, réduite au désespoir, elle se perce le sein,
c'est comme si, nous est-il dit, «tout Carthage
s'écroulait sous l'irruption ennemie et que les flammes
furieuses roulaient sur les toits des mortels et des dieux» (v.
669 sqq):
Non aliter quam si immissis ruat
hostibus omnis
Karthago aut antiqua Tyros
flammaeque furentes
Culmina perque hominum uoluantur
perque deorum.
C'est ici le lieu de se rappeler qu'un peu plus haut, aux vers
424 et 559, le fils de Vénus a été
qualifié par Didon d'"ennemi public" (hostem, hosti), que dès l'origine (I, 643
sqq) il avait conçu son entreprise de séduction comme
une affaire militaire, qu'ici même, après
l'admonestation de Mercure, ce sont des précautions militaires
qu'il prend (v. 287 sqq), enfin que les Troyens, avant de s'embarquer
avec des chants de triomphe (ouantis, 543,
ouantes, 577), mettent à piller Carthage la
même ardeur que les Grecs Troie (comparer 401 sqq à II,
370 sqq). Une guerre, voilà de quoi il s'agit, même si
c'est une guerre où l'ennemi se présente sous des
traits amis. Cette vérité est confirmée tant par
l'imagerie dominante du livre, structurée autour du triple
leitmotiv du feu, de la blessure et de la capture, et s'unifiant dans
le concept de guerre (cf. F.L. Newton, J. Ferguson), que par un dense
système d'échos qui relie les événements
de Carthage à ceux de Troie (cf. B. Fenik)
(1) et à ceux du
Latium (J.W. Hunt 84-89) (2)
. Ce qu'il accomplit à Carthage, Enée le
répétera au Latium: il séduira Latinus et
provoquera le suicide d'Amata, il séduira Evandre et causera
la mort de Pallas. Sa mission divine, ses fameux Fata, exigent, paraît-il, le
sacrifice de tous les peuples qui ont le malheur de se trouver sur sa
route. Preuve supplémentaire qu'il faut bien prendre fata dans son acception la plus sinistre,
par un jeu de mots qui remontait au moins à Naevius, dans sa
lutte héroïque contre les Metelli:
Fato Metelli Romae fiunt
consules.
Parlons-en, de ces Fata qui,
pour Enée, n'ont d'autre sens que de se tailler un royaume sur
le territoire d'autrui, et qui, pour le lecteur de
l'Enéide, se réalisent dans la destruction de la
république romaine et le triomphe de la cause injuste sur la
cause juste, d'Octave sur Brutus.
Les avocats d'Enée sont bien bons d'invoquer Dieu le
Père pour justifier l'inqualifiable conduite de leur
héros dans ce quatrième livre. A les en croire, loin
que le Troyen doive être blâmé pour avoir rompu
ses engagements envers Didon, il faudrait au contraire lui faire
honneur d'avoir su immoler sa passion sur l'autel du devoir
dicté par les dieux. A.-M. Guillemin 267 se sert de lui pour
donner des leçons à Marc-Antoine: «Antoine a
été perdu sans retour par la tentation
égyptienne, conduit à la défaite et à la
mort; Enée s'est relevé de la tentation carthaginoise;
telle est la méditation à laquelle nous invite l'appel
de Virgile». R.G. Austin dans son Introduction (p. XV) comme
dans son commentaire (ainsi, ad v. 360 et 393) insiste sur la
somme de souffrances par laquelle le déserteur a dû
passer pour parvenir à commettre son forfait: «Aeneas'
desires are as strong [as Dido's], and his victory over them is
hardly won» (p. XV); «he has been true to himself and done
his duty at a dreadful coast» (ad v. 393).
A ce compte, Didon serait à peine à
plaindre, elle qui se laisse aller à sa pente («Dido
never finds it difficult to let her desires overcome her
conscience»), mais Enée serait à la fois à
plaindre et à admirer. Qu'un tel point de vue, et lui seul,
permette de sauver le héros de l'Enéide, et par
la même occasion, pense-t-on, l'Enéide
elle-même, nous le comprenons fort bien, malheureusement il ne
résiste guère à un examen attentif des faits.
Tout d'abord, si Virgile avait voulu nous faire prendre au
sérieux l'ordre des Fata,
il ne se serait pas moqué de son Jupiter comme nous croyons
qu'il l'a fait. Car enfin, jusqu'au vers 219, le maître de
l'Olympe semble se soucier fort peu de la haute mission
d'Enée. Avait-il donc besoin, pour sortir de sa
léthargie, des récriminations fort peu respectueuses de
ce Iarbas qui n'est lui-même qu'un vivant témoignage des
turpitudes de son père? Saint Augustin se raillait assez
lourdement d'un dieu qui passe son temps à poursuivre les
Nymphes (Conf. I, 25). Pour obtenir le même
résultat, il ne faut à Virgile qu'un seul vers, dit
comme sans y prendre garde (198):
Hic Hammone satus rapta
Garamantide nympha.
Et quand l'Omnipotent prétend qu'Enée «s'est
arrêté chez un peuple ennemi» (inimica in gente moratur, 235), oubliant
apparemment tous les bienfaits que le Troyen a reçus de Didon,
parle-t-il le langage éternel de la justice et de la
vérité (3) ?
Qu'il ait tout pouvoir sur nos chétives personnes, à la
bonne heure, mais il ne se peut pas qu'un tel dieu soit
réellement habilité à dicter aux hommes leur
devoir. Abraham allait égorger son fils pour complaire
à Jéhovah, mais du moins Jéhovah ne voulait-il
qu'éprouver une âme: Jupiter ne plaisante pas, il
commande tout de bon, et lui aussi commande un crime.
Un crime? Est-ce pourtant un crime que de rompre avec une
maîtresse? Et cette rupture ne pouvait-elle pas s'effectuer
sinon sans larmes, du moins sans drame? Anna le pensait (v. 501-2):
nec tantos mente furores /
Concipit aut grauiora timet quam morte Sychaei.
Et Didon elle-même déclare qu'un délai la
sauverait (309-10, 433-6): elle meurt moins de la séparation
que de la brutalité avec laquelle elle s'opère. Jupiter
n'en demandait pas tant. Quand il ordonne à Enée
d'embarquer (Nauiget!), il ne
l'oblige pas à braver "les constellations hivernales"
(hiberno...sidere, 309: cf. S.F.
Wiltshire 114). Mais l'homme n'a pas la conscience tranquille, il
prend peur (279 sqq, 571 sqq) et n'éprouve qu'un désir:
fuir au plus vite cette terre naguère si douce, dulcisque relinquere terras, 281 (Ardet abire fuga, 281, properas, 310, praecipitare, 565, Festinare fugam, 575).
Au seul Enée incombe donc la responsabilité de la
mort de Didon car, même s'il devait la quitter, il n'avait pas
à la quitter ainsi, comme un voleur et comme un mufle. Mais
devait-il la quitter? De deux choses l'une en effet, ou bien il
s'était engagé sincèrement auprès d'elle,
ou bien, pour reprendre son propre plaidoyer (v. 338-9), il ne lui
avait jamais rien promis, elle n'avait été pour lui
qu'une passade. Dans le premier cas, Jupiter nonobstant, la question
est tranchée: partir est une forfaiture. Dans le second, le
héros serait justifié s'il n'avait fait en sorte
d'entretenir Didon dans la persuasion qu'ils étaient
légitimement mariés depuis la scène de la grotte
(Coniugium uocat, 172: tout le
lui laisse croire en effet).
Il est vrai que la reine a un peu cherché à
s'abuser elle-même (v. 172):
hoc praetexit nomine
culpam
mais gardons-nous de comparer les incomparables. C'est en vain
que l'exégèse classique voudrait, plus ou moins
ouvertement, rabaisser la Reine de Carthage, insinuer qu'après
tout, elle n'a que ce qu'elle mérite, que rien ne l'obligeait
à se suicider et que, d'ailleurs, sa vengeance est
démesurée. Encore heureux quand on ne nous la
représente pas sous les traits d'une sorcière
enragée qui, en guise de victime infernale, se sacrifie
elle-même (cf. infra). Pour le
poète, les choses sont claires: Enée est le chasseur et
Didon le gibier (v. 69-73). Portant au coeur la secrète
blessure du veuvage, rassasiée de solitude, tourmentée
de frustration maternelle, poursuivie de la haine de Vénus,
mal conseillée par Anna, on ne voit pas bien comment la
malheureuse aurait pu tenir envers Sychée ce serment de
fidélité qu'elle lui réitère presque
désespérément au début du livre. Elle ne
se fait pourtant guère d'illusions sur son hôte (v. 9
sqq et 596 sqq; et cf. I, 498, 624, 630), elle sait au fond
d'elle-même que cet homme-là la trahira (v. 296-8, 419
sq), mais il faut qu'elle tombe (animumque
labantem/Impulit) et elle tombe (soluitque pudorem, 55). Seulement, comme
elle ne pourrait vivre dans le sentiment d'avoir failli, elle cherche
par mille ruses à se persuader qu'elle n'est pas
tombée, elle s'emploie à apaiser les dieux (v. 56 sqq),
elle couvre l'impur amour du voile sacré de la religion
(Coniugium uocat, 172).
Andromaque, souillée dans son corps, reste inviolée
dans son âme; Ariane s'offre à Thésée,
Médée à Jason, comme au héros qu'elles
croient digne de leur idéal; et Phèdre non plus n'a pas
à rougir d'avoir placé trop bas son amour
(4) . Ce qui fait la
spécificité de Didon, son étonnante
modernité, c'est qu'elle aime un monstre, et qu'elle s'en
doute, et qu'elle n'y peut rien, sauf d'essayer de donner le change
à ses remords.
Face à ces déchirements de l'âme, à
cette infinie souffrance, s'étale le calme placide du "pieux
Enée", son cynisme absolu, son flegme de jouisseur. Nul
débat de conscience chez lui, il cueille sa proie au passage
et, l'ayant cueillie, il s'en va. En deux ou trois endroits (v. 281,
393-6, 447-9), on dirait qu'il souffre, qu'il verse des pleurs, mais
c'est une fausse impression. En réalité, l'individu est
aussi dur que les rocs du Caucase (v. 366), et loin que les passages
allégués plaident en sa faveur, il convient, on le
verra, de les considérer comme de purs échantillons du
comique virgilien, quoique Servius pense certainement à tout
autre chose avec sa remarque introductive sur "le style presque
comique" de ce livre (nam paene comicum
stilum habet).
En somme, on ne peut que souscrire au jugement de Cartault 338
sur Enée: «En face de Didon, il est maladroit, brutal,
mal élevé; il ne trouve pas un mot qui vienne du
coeur... En fait, il est au point de vue littéraire un
admirable repoussoir pour le caractère de Didon». Page
est encore plus sévère (XVIII): «Une seule fois
Enée montre sa faiblesse humaine, nous prouvant ainsi qu'il
est méprisable en tant qu'être humain. Il accepte
l'amour de Didon, pour l'abandonner, après cela, au
désespoir et à la mort. Inutile d'insister sur son
crime; Virgile l'a fait suffisamment». J.W. Mackail 106, dans la
même ligne, estime qu'une défense d'Enée est ici
"impossible" (5) .
Mais il est vrai que l'on pourrait tout aussi bien multiplier les
citations dans l'autre sens pour la sempiternelle raison que maints
fervents de Virgile se sont fait ici encore un point d'honneur de
défendre contre vents et marées l'indéfendable
Enée en n'imaginant pas que sa cause fût
séparable de celle du poète
(6) . C'est qu'il ne s'agit
pas en l'occurrence d'une simple faiblesse passagère, et B.
Fenik 24 fait montre de trop d'indulgence en écrivant que
Virgile aura probablement voulu nous exposer «deux faces de son
héros». Mais si le docteur Jekyll est en même temps
Mister Hyde, c'est que le docteur Jekyll est un monstre. Contemplons
donc en face l'évidence, et comprenons que l'épisode
carthaginois imprime à Enée une tache
indélébile qui le rend absolument inapte à
supporter le poids de l'Enéide telle qu'on
l'interprète depuis vingt siècles. Mais au lieu d'en
faire grief à Virgile
(7) , entrons dans ses
intentions.
Une question épineuse subsiste cependant, car, ayant
retiré à Enée l'alibi du devoir, quel motif
véritable assignerons-nous à sa fuite? Il y a à
cela, croyons-nous, deux types de réponse. D'un point de vue
psychologique, l'homme, ayant tiré le maximum de la situation,
n'aspire plus maintenant qu'à de nouvelles conquêtes,
d'autant qu'il ne se sent guère en sécurité si
près de ce Iarbas dont les éclats de voix ont
réveillé Hammon et déclenché en
chaîne ce mouvement de peur panique qui s'empare du Troyen aux
vers 279 sqq. Le second point de vue est l'allégorique, cher
à D.L. Drew, et dont l'on peut supposer avec vraisemblance
qu'il revêtait pour Virgile au moins autant d'importance que le
premier. Dans cette perspective, nous dirions que la mortelle
décision d'Enée symbolise le brutal revirement d'Octave
après Pérouse en 43, lorsqu'il s'allia à Antoine
et Lépide, ses adversaires de la veille, pour former le second
triumvirat et fondre sur Rome comme sur une proie. L'apparition de
Mercure? La propagande octavienne inondait le monde pour proclamer le
caractère providentiel du fils de César et attester sa
particulière faculté d'attirer les miracles: comment
douter que Mercure en chair et en os ne lui eût ordonné
de marcher sur la ville... à moins qu'il ne fût
lui-même Mercure en personne? Le prétexte des fata? Octave justement n'avait que son
devoir à la bouche, il vengeait son père, il
était le bras armé de Jupiter; et, par un bonheur
insigne, son devoir, ses fata, se
confondaient avec son plus grand intérêt politique.
Enfin, l'indignation de Jupiter devant le spectacle de son petit-fils
content d'une existence dorée d'uxorius (v. 266)
(8) alors qu'un royaume dynastique
l'attendait en toute propriété, n'est-ce pas le genre
de réaction qu'un poète un peu caustique aurait pu
prêter au divin Caius Iulius Caesar voyant du haut de son
étoile son héritier travailler pour une
République qu'il ne tenait qu'à lui, s'il savait s'y
prendre, de renverser? Colère de Jules César,
intervention miraculeuse de Mercure, féroce satire d'Octave,
et, par surcroît, occurrence de cet adjectif rare
qu'est uxorius, tous ces
ingrédients se retrouvent réunis dans l'ode d'Horace
Iam satis terris, secrètement dédiée
à Virgile (C. I, 2)
(9).
Vers 1-30: Didon se confie à
Anna.
La double écriture ne sert pas
qu'à dissimuler, elle participe aussi à l'expression de
la pensée avec une efficacité souvent extraordinaire.
Ainsi, dans cette scène d'ouverture, le secret quiproquo
qu'elle instaure entre Sychée et Enée traduit mieux que
tout le déchirant combat qui se livre dans l'âme de la
reine. Nul ne paraît douter qu'aux vers 3-5:
Multa uiri uirtus animo
multusque recursat
Gentis honos: haerent infixi
pectore uoltus
Verbaque nec placidam membris
dat cura quietem
le mot uiri désigne le
chef troyen, pourvu de tous les avantages du corps et de l'esprit
(uirtus, honos, uoltus, uerba), tandis que Sychée se
trouverait réduit au rôle d'un spectre odieux (insomnia, 9 selon Henry) apparaissant dans
la nuit à sa veuve pour lui interdire de s'intéresser
au nouveau venu. Donat prête à Didon une méchante
exaspération contre son défunt mari: «qu'a-t-il
donc à me tourmenter encore? je ne lui dois plus rien». A
l'en croire, le serment solennel des vers 24 sqq serait de pure forme
ou, pour mieux dire, de pure hypocrisie
(10) . Tant la
prévention en faveur d'Enée peut rendre sourd aux plus
nobles accents de la lyre d'Orphée.
Quel amour Didon vouait à Sychée de son vivant,
Vénus nous l'a appris au livre I, v. 344:
magno miserae dilectus
amore
Inutile de dire que le sauvage assassinat de son bien-aimé
par son propre frère a dû laisser dans l'âme de la
jeune épouse un très profond traumatisme; les vers
20-21 montrent que l'événement la hante toujours
(11) . Aussi
s'empêchera-t-on difficilement de penser que c'est à
cela, plutôt qu'au banal "mal d'amour", que fait allusion la
"grave blessure" dont il est question au premier vers:
At regina graui iamdudum saucia
cura.
L'adverbe iamdudum va
d'ailleurs en ce sens car, sans nier que ce mot ne soit capable dans
un contexte approprié de référer à un
passé très récent (quelques minutes en 362), il
se trouve que dans la présente occurrence vingt-quatre heures
et moins encore ne suffisent pas à justifier son emploi
(12) , à telle
enseigne que le commentaire servien en arrive à se demander
s'il ne signifierait pas nimium
et uehementer, et que des
traducteurs comme Villenave, Bellessort, Klossowski ne se
gênent pas pour le ramener à un simple iam ("déjà", i.e. le
contraire de "depuis longtemps", Rat, Perret).
Si la reine succombe si facilement à la séduction
physique du fils de Vénus, c'est qu'elle portait "depuis
longtemps" en elle cette blessure secrète (cf. aegram, 35), laquelle insensiblement avait
pu sembler se refermer, mais n'attendait qu'une occasion pour se
rouvrir toute grande. Le ueteris
du vers 23 reprend iamdudum:
Agnosco ueteris uestigia
flammae.
Oui, c'est bien la même blessure, mais, en se penchant sur
son coeur, Didon est effrayée de constater que le visage
d'Enée s'est déjà substitué à
celui de Sychée, qu'il est en passe de l'"abolir",
conformément, nous le savons, à la mission
confiée au dieu Amour par l'Acidalienne (I, 719 sqq):
...At memor ille
Matris Acidaliae paulatim
abolere Sychaeum
Incipit et uiuo temptat
praeuertere amore
Iam pridem resides animos
desuetaque corda.
En vain s'efforce-t-elle de résister, de puiser des forces
dans le souvenir des belles vertus du disparu (Multa uiri uirtus, 3; et le nom de
Sychaeus court en anagramme v.
3-4: multusque recursat
Š haerent infixi Š uoltus), ou encore dans la
conscience de ce que se doit à elle-même une femme de sa
race (Gentis honos, 4: cf. I,
640-2) (13) : les traits de
l'autre, le son de sa voix, restent plantés dans sa poitrine
(v. 4-5), haerent, cruel
retournement du Haeret de I, 718
(14) ! Déjà
sensible à travers la relative faiblesse de recursat par rapport à haerent (signalée par Servius), la
tragique inutilité de ces efforts se traduit surtout par
l'asyndète entre les deux verbes, tellement supérieure
d'un point de vue stylistique à une simple juxtaposition
additive, que cette considération suffirait presque à
elle seule à justifier notre interprétation. Mais,
outre le fait qu'une asyndète similaire avec le verbe haerere se retrouve au vers 73, on peut
encore arguer que sur les sept autres emplois de uir dans le livre, ce terme n'est
honorifique que lorsqu'il désigne Sychée (= "le mari",
461, 495, 656), tandis que, appliqué à Enée, il
est empreint d'une grande froideur et tend fortement vers l'ironie
(192, 423, 440, 498), ironie manifestement déplacée
dans le cas présent. R.D. Williams observe aussi très
bien que la Médée d'Apollonius ne se représente
de Jason que des détails visuels, rien de moral. Il faudrait
d'ailleurs que Didon fût bien sotte pour s'extasier sur la
valeur d'un homme qu'elle n'a encore vu à l'oeuvre que ore, 11, c'est-à-dire comme "beau
parleur". On connaît la sagesse, l'expérience, la
lucidité de cette femme (I, 630: cf.
supra):
Non ignara mali miseris
succurrere disco.
Sans doute, grisée par l'ambiance de la fête et, qui
plus est, avec le dieu Amour sur ses genoux, n'était-elle pas
dans les meilleures conditions pour s'exercer à
l'exégèse des paroles du narrateur, dépister
chacun de ses mensonges, percer à jour son ignominie, car
alors l'affaire serait dite, il n'y aurait pas de livre IV. Mais il
lui est resté assez d'intuition pour percevoir que quelque
chose dans cette voix sonnait faux, que cet homme-là se
vantait trop. Aussi n'est-ce nullement l'admiration qui
prédomine en elle, mais une espèce d'effroi
indissolublement mêlé à l'angoisse terrible de la
faute
(15),
ce que le poète au vers 5 nomme
cura, cet ennemi qui empêche de dormir (cf.
supra), voire de respirer,
car telle semble l'implication de suspensam, 9 (cf. II, 728-9: sonus excitat omnis / Suspensum):
Anna soror, quae me suspensam
insomnia terrent!
Quis nouos hic nostris successit
sedibus hospes,
Quem sese ore ferens, quam forti
pectore et armis!
Calqué sur le grec enupnion, et
intermédiaire entre le féminin singulier insomnia, "insomnie", et le neutre
pluriel somnia, "songes", le
substantif pluriel insomnia est
une de ces créations audacieuses de Virgile qui font dire
quelque part à J.W. Jackson Knight que le poète
«condense délibérément son langage
jusqu'à une compression explosive»
(16) . F. de Ruyt 246
propose de traduire par "illusions d'insomnie", et Austin explique
judicieusement que ce qui "terrorise" Didon, c'est son propre
conflit, son déchirement intérieur. Si tant est
cependant que l'on veuille donner un visage à ces insomnia, Henry nous paraît faire
fausse route en montrant du doigt le spectre de Sychée. Didon
n'est pas terrorisée par Sychée, mais au contraire par
l'idée de lui manquer de foi même après sa mort.
Le bon Sychée serait au demeurant bien incapable de vouloir
effrayer sa veuve, lui qui continue de l'au-delà à
veiller tendrement sur elle comme on le voit en I, 353 sqq et qui lui
pardonnera tout quand elle l'aura rejoint (VI, 474). En IV, 460-1,
Didon, qui, "avec une ferveur merveilleuse", entretient vivante en
elle l'image du souvenir (v. 457-9), s'imaginera entendre son mari
l'appeler:
uoces et uerba uocantis / Visa
uiri.
Et si ce miracle s'additionne à d'autres présages
pour épouvanter son âme (Terribili monitu horrificant, 465), ce
n'est toujours pas que Sychée la menace (uocantis, 460), mais parce qu'elle est
poursuivie par la conscience de sa faute. Quatre vers plus bas, en
revanche, on lit que «le féroce Enée la poursuit
dans ses cauchemars» (v. 465-6):
Agit ipse furentem / In somnis
ferus Aeneas.
Et ici même, la succession des phrases (quae...insomnia, quis...hospes) semble
inviter à poser plus ou moins l'équivalence
entre insomnia et hospes, d'autant que l'idée
de terrent se retrouve
virtuellement dans l'expression nouos hospes
par un double écho à Catulle 64, 175-6
(nouos n'étant d'ailleurs,
semble-t-il, jamais favorable chez Virgile)
(17) :
Nec malus hic celans dulci
crudelia forma
Consilia in nostris requiesset
sedibus hospes
et à Horace, Sat. II, 2, 128:
ut huc nouos incola
uenit
En outre, l'écho de ce quae
me...insomnia aux vers 68 sq de l'Hécube
d'Euripide (cf. Henry ad III, 484) tend puissamment à
confirmer que les cauchemars de Didon ont pris la forme de son futur
bourreau, car Hécube voit un loup et voit aussi le sinistre
fantôme d'Achille: or, Enée sera à Carthage ce
qu'Achille fut à Troie (cf. v. 665 sqq).
On dispute sur la signification du vers 11:
Quem sese ore ferens, quam forti
pectore et armis!
Quoique J. Henry ait aligné huit motifs, pas un de moins,
de croire que pectore et armis doivent se prendre dans une
acception physique (= «quelle large poitrine et quelles
épaules!»), sa démonstration n'a pas
emporté l'adhésion de la critique, à de rares
exceptions près néanmoins, comme R.L. Dunbabin et R.G.
Austin (et c'était déjà l'opinion de J.
Conington). On préfère en général passer
sous silence cette gênante ambiguïté, ou, quand on
consent à en faire état, on n'avoue pas la vraie raison
de sa répugnance. Pour R. Pichon par exemple, «les vers
suivants tendent à faire préférer le second sens
[sc. le sens moral] ». R.D. Williams juge aussi celui-ci
«plus normal», sans plus d'explication, mais le fond de sa
pensée se trahit, semble-t-il, quand il avance une citation de
Servius d'où il ressort que le sens physique de ore est déjà plus que
suffisant pour la pudeur de Didon sans qu'il soit besoin d'en
rajouter: et bene uirtutis commemoratione
excusat supra dictam pulchritudinis laudem. Et encore
Servius élude-t-il la vraie difficulté, car dans
l'affaire c'est moins Didon qui serait atteinte que l'intouchable
Enée. En effet, armi
s'emploie couramment à propos d'animaux (e.g. VI, 881) et
Austin se rassure peut-être un peu vite à ce sujet en
alléguant XI, 641-4, d'où pourtant la pointe satirique
est loin d'être absente. Au surplus,
n'est-ce pas forcément léser le Troyen que de faire
miroiter le sens le plus flatteur de fortis pour en définitive ne lui
laisser que la force brute
(18)?
Ce que refusent au fond les tenants de la signification morale,
c'est que Didon puisse se permettre de parler d'Enée sur un
ton autre qu'admiratif. Mais ils ne voient pas que le trait poursuit
sa trajectoire même dans leur hypothèse, qui,
étant donné que la reine ne connaît les
(prétendues) vertus d'Enée que de la bouche de
celui-ci, devrait les contraindre à placer quam forti pectore et armis sous la dépendance d'un
sese ore ferens elliptique
(19), cette expression
étant comme la contamination de se
ferre, "s'avancer", "se mettre en avant", et de ferre, "raconter" (se ore ferre = "se présenter
avantageusement par la parole")
(20) : «Comme il se
vante, quel courage moral et physique il s'attribue!» . Sens
physique ou moral, l'auteur nous laisse donc le choix pour ce vers,
sachant que le gibier est cerné. On demandera pourquoi Didon
se moque ainsi d'un homme dont elle est en train de tomber amoureuse.
Nous sommes ramenés par là au Multa uiri uirtus où elle met en
balance l'apparence physique de son hôte avec les hautes
qualités morales du défunt mari. Ce qui reste en elle
de lucidité (male sana, 8)
l'empêche d'être dupe de la belle enveloppe, et en
ironisant comme elle le fait, elle cherche à s'encourager
à la résistance.
Le courage d'Enée étant ainsi remis en question,
les vers 12-13 ne peuvent plus se lire du même oeil:
Credo equidem, nec uana fides,
genus esse deorum:
Degeneres animos timor
arguit.
Dunbabin l'avait déjà fait observer, si forti ne signifie que "robuste", timor du même coup doit concerner
Didon. D'ailleurs, continue ce critique, appliquée à
Enée, l'expression devient des plus bizarres («Why
express herself in negatives, as it were?»), alors qu'il est
tout naturel de relier timor au
terrent du vers 9. On pourrait
ajouter que, dans l'optique traditionnelle, Degeneres pris en son sens strict de
"dégénérés" - et il le faut bien
(21) - ne s'accorde
nullement avec le contexte, car le moyen de dire: «Je suis
sûre qu'il est d'ascendance divine parce que, s'il était
dégénéré, sa lâcheté le
trahirait», comme si, pour dégénérer, il ne
fallait pas d'abord être de bonne race? Même en
extorquant à l'adjectif le sens de "vils", l'argument de Didon
pèche encore du fait de l'excessif écart
séparant "vil" de "divin": il ne suffit pas d'échapper
à la bassesse pour entrer ipso facto dans la famille
des dieux. Enfin, puisque deorum
ferait évidemment allusion à Vénus,
à qui fera-t-on accroire que les enfants de la Voluptueuse se
caractérisent par leur vaillance?
Seulement, si timor
s'applique bien à Didon, ce n'est peut-être pas tout
à fait comme l'imagine R.L. Dunbabin, d'après lequel la
veuve de Sychée s'exhorterait par ces mots à
«braver les terreurs du surnaturel [sc. les menaces du
fantôme de Sychée] et à céder à son
penchant» (22) . C'est
faire grande injure à la reine que de lui prêter
l'idée que l'honneur puisse se trouver du côté de
ce qu'un peu plus bas elle nommera "la faute" (culpae, 19). Son persécuteur n'est
point Sychée, mais Enée, et la terreur qu'il lui
inspire, comparable à l'angoisse de la biche aux abois (cf. v.
69 sqq), se confond avec celle qu'elle éprouve à se
voir déchoir, c'est-à-dire proprement
"dégénérer":
J'ai conçu pour mon crime une juste terreur
déclare la Phèdre de Racine ( Phèdre,
v. 307) (23) , et de quel
"crime" parle-t-elle? Du même que celui de Didon: d'aimer
malgré elle un homme que sa raison lui commanderait de
détester ("ce fils de l'Amazone", "mon superbe ennemi").
Nous touchons là peut-être le
coeur de la philosophie virgilienne (VI, 743):
Quisque suos patimur
manis.
Chacun, d'une manière ou d'une autre, reçoit la
rétribution de ses actions devant le tribunal de sa
conscience, nec se quaesiuerit
extra (cf. Perse, Sat. I, 7). Ovide l'a dit autrement
(Fast. I, 485-6):
Conscia mens ut cuique sua est,
ita concipit intra
Pectora pro facto spemque
metumque suo.
Nos bonnes actions engendrent spem, nos mauvaises metum, autre nom de timorem. Les semblables d'Enée, il
est vrai, font le mal sans vergogne ni préoccupation autre que
celle de la sanction extérieure. Mais dans le cas d'une
âme bien née, le sentiment de timor accompagne automatiquement la chute
ou la tentation de la chute:
Degeneres animos timor
arguit.
C'est un signal, et le caractère pernicieux du discours
d'Anna se révèle pleinement dans le fait qu'elle arrive
à brouiller ce signal (v. 55):
Spemque dedit dubiae menti
soluitque pudorem.
Spes se développe
illégitimement aux dépens de timor, et la conscience (pudor) s'en relâche d'autant (cf.
Sen. Phaed. 96 sq: haud illum
timor/Pudorque tenuit).
En récupérant aux fins de l'édification
chrétienne ce degeneres animos
pour caractériser l'âme déchue qui a
oublié son origine céleste, Paulin de Nole
(Carm. XXI, 51: cf. P. Courcelle 286) retrouvait d'instinct le
message déposé dans ces mots par ce païen de
Virgile. Et il va de soi que cette exégèse du vers 13
réagit sur le vers précédent, entraînant
au minimum l'obligation de substituer me à eum comme sujet elliptique de l'infinitif
esse : «Je crois
assurément que ma race est divine...». Mais l'ellipse n'a
ici rien d'indispensable et l'on pourrait aussi bien
considérer que genus fait
fonction de sujet ("il existe un genus
deorum, les dieux existent": cf. putant aliquos scilicet esse deos, Ov.
Fast. VI, 366), sur le modèle d'une phrase comme
Ecl. VIII, 35:
Nec curare deum credis mortalia
quemquam
à laquelle Anna fera écho tout à l'heure (v.
34):
Id cinerem aut manis credis
curare sepultos?
L'ironique parodie du vers 45, avec sa reprise de equidem:
Dis equidem auspicibus
reor...
ne tend pas peu à nous faire penser en effet que Didon
affirme bien ici l'existence des dieux: «Ma foi religieuse
trouve confirmation dans le cri de ma conscience». Toutefois,
comme le jeu genus - degeneres se
perd en dehors de la construction me genus
esse, on dira que le poète cumule ces deux sens,
traduisant par une telle fusion la notion philosophique de
l'identité des dieux et de la conscience
(24) .
Après cette sorte de parenthèse
généralisante, Didon revient sur l'impression d'effroi
provoquée en elle par le nouveau venu, ceci à la faveur
d'un Heu qui joue sur
l'équivoque entre l'apitoiement et la crainte, non sans une
nuance d'ironie (cf. d'ailleurs canebat, 14)
(25) . Elle sait fort bien
que les malheurs d'Enée peuvent s'interpréter comme le
signe d'une malédiction divine (cf. Ov. Her. VII, 87
sqq). Suivent ces cinq vers:
Si mihi non animo fixum
immotumque sederet
Ne cui me uinclo uellem sociare
iugali
Postquam primus amor deceptam
morte fefellit,
Si non pertaesum thalami
taedaeque fuisset,
Huic uni forsan potui succumbere
culpae.
La traduction de Bellessort est représentative: «Si
je n'avais pas pris la décision ferme et définitive de
ne jamais consentir à m'enchaîner par le mariage depuis
que la mort a trompé et trahi mon premier amour, si je n'avais
pas conçu l'horreur de la couche et des torches nuptiales,
peut-être eût-il été, lui seul, la
faiblesse à laquelle j'aurais pu succomber». Il y a bien
là de quoi s'étonner. D'abord, se peut-il qu'une
irréprochable uniuira se
pare comme d'une vertu de son "profond dégoût" pour le
lien conjugal (26) ?
Ensuite, n'y a-t-il pas une étrange inconséquence de la
part de Didon à faire état de sa "décision ferme
et inébranlable" de ne jamais se remarier pour confesser dans
la phrase suivante que sa volonté "chancelle" (animumque labantem, 22)? Que penser enfin
d'un raisonnement tel que celui-ci: «si je ne haïssais
l'idée du (re)mariage, i.e. si je considérais que le
(re)mariage n'est pas une faute, cet homme est bien le seul qui
pourrait m'entraîner à la faute, i.e. au
(re)mariage» (27) ?
Ces objections appellent, il nous semble, un complet renouvellement
de l'analyse et permettent d'envisager l'interprétation
suivante: «Si ma décision de ne pas me remarier
était solidement ancrée au fond de moi-même au
lieu de ne tenir qu'à mon esprit, si je n'en étais pas
venue à prendre en dégoût la solitude de ma
chambre conjugale (cf. thalamo,
133), j'aurais pu peut-être m'en tenir à cette seule et
unique faute». Et de poursuivre ainsi (Anna, fatebor enim...): «Quelle
faute, demandes-tu? C'est, s'il faut te l'avouer, que j'ai, pour la
première fois depuis la mort de Sychée, laissé
l'amour me surprendre (v. 22-23). Oui, il a touché mes sens et
ébranlé ma volonté chancelante, mais jamais, je
le jure, je ne céderai à son
entraînement...».
Pour insolite qu'elle soit, la dissociation entre mihi et animo ne constituerait pas un coup de
force sans exemple. Dans le Trinummus de Plaute (v. 310), on
trouve Si animum uicisti, potius quam animus
te, est quod gaudeas, et le cas d'Ecl. III, 74
(Quid prodest quod me ipse animo non
spernis, Amynta,/Si, dum tu sectaris apros, ego retia
seruo?) est tout aussi intéressant ("dans le secret
de ton coeur", traduit de Saint-Denis). Mais dans ce même livre
IV, on pourrait citer aussi les vers 285-6 et 395-6. Selon
Lucrèce (III, 94 sqq), animus est une partie de l'être
humain au même titre que le pied ou la main. Salluste dans son
Catilina (52, 8) fait dire à Caton: Qui mihi atque animo meo nullius umquam delicti
gratiam fecissem ("Moi qui, même en
pensée...", trad. Ernout). Dans l'épître I, 2 (v.
62), Horace oppose ego
à animus comme le cavalier
à sa monture (cf. aussi ibid. v. 36-39, ou encore
Epist. I, 18, 112). Dans Ovide, Mét. VII, 566,
indulgent animis signifie "se
laisser aller", "renoncer", etc..., et ne dit-on pas couramment en
latin uincere animum pour "se
vaincre soi-même"?
Le contexte immédiat, avec la reprise de infixi, 4 par fixum, 15, confirme que mihi et animo sont une résurgence du couple
animo - pectore des vers 3-4.
L'animus n'est pas de force
à résister contre le coeur (pectore) et les sens (sensus, 22)
(28) . Ou peut-être
l'aurait-il été si le traumatisme causé par la
mort de Sychée n'avait affaibli les défenses de la
reine (iamdudum saucia, 1). C'est
ce que dit le double si, qui
annonce en ordre inverse le couple sensus
animumque labantem: «Si mon esprit était
ferme, si mon coeur (ou aussi bien mes sens: sensus = pectus = ego)
(29) n'avait
été malade de solitude». Les sens ont
fléchi les premiers et l'esprit a suivi (v. 22-23):
Solus hic inflexit sensus
animumque labantem / Impulit.
La question de savoir si
labantem a ou non valeur proleptique peut sembler
secondaire, mais elle a son importance. Dans la négative en
effet, Didon considérerait que sa volonté a
succombé tout à fait (trois étapes: chavirement
des sens => vacillement de l'esprit => chute de l'esprit)
(30) . Dans l'autre cas,
elle estimerait que sa volonté n'a encore que vacillé:
«il a fait chanceler mon esprit». Le terme de culpae par lequel elle se condamne
elle-même au vers 19 nous permet sans doute de décider
contre la prolepse, à condition d'entendre que, loin de
caresser un seul instant, fût-ce au conditionnel, l'idée
de consommer une union qui, à ses yeux, serait
adultère, la reine la rejette avec horreur, même si elle
sent, à son désespoir, que l'ennemi est d'ores et
déjà le plus fort. Quelle impudique complaisance dans
le potui de la vulgate (=
«J'aurais volontiers commis cette faute»)! Le nôtre
conserve au verbe posse toute sa
vigueur: «J'aurais eu la force de résister
(31) (littéralement:
"de m'en tenir à ce trouble intérieur que je me
reproche")».
Ce concept des deux fautes est crucial dans la pièce
d'Euripide (Hippol. 317):
cheires men agnai, frên d echei miasma ti
(32),
mot superbement imité par Racine (Phèdre,
221-2):
Grâces au ciel, mes mains ne sont point
criminelles.
Plût aux dieux que mon coeur fût innocent
comme elles!
Ce n'est pas le moindre sophisme prêté par le
poète grec à la Nourrice que celle-ci prétende
faire croire à sa maîtresse que «le mal
étant fait, il n'y a plus qu'à prendre sa jouissance
(sc. en passant aux actes) » (v. 507-8):
...chrên men ou s amartanein
ei d oun, pithou moi ' deutera gar ê charis.
«Tu n'avais qu'à ne pas faillir, mais puisque tu as
failli, écoute-moi et prends ta jouissance»
(33) . Les deux souillures
n'ont évidemment pas le même degré de
gravité, mais la première conduit si naturellement
à la seconde que Phèdre ne voit qu'un moyen de se
sauver, c'est de «prévenir le crime par la mort».
Cela vaut autant pour l'héroïne d'Euripide (v. 276-7,
400-2, 419 sq, etc...) que pour celles de Sénèque (v.
251-266) et de Racine (v. 308-16).
Didon n'a pas moins de noblesse. Elle aussi se condamne à
mort: «Que Jupiter me foudroie si je manque à
Sychée», s'écrie-t-elle, mais comme d'autre part
elle se sent chanceler au fond d'elle-même, il ne lui reste
d'autre issue, pense-t-elle, et à cet égard le potui tinte comme un glas, que le suicide.
D'où ces larmes qui, à peine a-t-elle juré,
jaillissent de ses yeux (v. 30):
Sic effata sinum lacrimis
impleuit obortis.
Vers 31-89: Anna conseille à
Didon de s'abandonner à son penchant; elles s'en vont implorer
la paix divine, mais la reine brûle d'un feu de plus en plus
douloureux.
La spontanéité avec laquelle Didon se confie
à sa soeur contraste avec les pénibles efforts que doit
déployer la Nourrice pour arracher à Phèdre son
secret. Mais c'est aussi qu'Anna n'est pas une confidente comme les
autres. Si unies sont les deux soeurs, «une âme en deux
personnes», dit le poète, unanimam...sororem, 8, que l'une n'a pas
l'impression en ouvrant son coeur à l'autre que ses paroles
franchissent les frontières de son monde intérieur.
Rien n'est encore perdu (cf. dubiae
menti, 55), même si aux vers 68 sqq le poète
compare son héroïne à une biche qui «porte au
flanc un mortel roseau»:
haeret lateri letalis
harundo.
Les exégètes se sont étonnés de
rencontrer cette biche dans les forêts crétoises,
nemora inter Cresia, 70,
où il n'y a ni cerfs ni biches. Mais outre que cette
liberté prise avec la réalité permet à
Virgile d'évoquer discrètement deux de ses
modèles, la Phèdre d'Euripide et l'Ariane de Catulle,
et, par delà, sa propre Pasiphaé de la sixième
églogue (infelix, 68:
infelix, Ecl. VI, 47, 52;
uagatur, 68: erras, 52, Errabunda, 58; furens, 69: dementia, 47;
Nescius, 72: ruminat,
54; saltus, 72: saltus, 56; Dictaeos, 73: Dictaeae, 56), Isidore de Séville
n'avait peut-être pas tort de penser que
l'épithète Dictaeos
est là pour suggérer que la biche
blessée pourrait encore trouver le salut grâce au
miraculeux dictame (Etym. XVII, 9, 29: cf. Courcelle 298 n.
120). Le destin de la victime ne sera en effet vraiment scellé
que dans la grotte nuptiale (v. 169 sq):
Ille dies primus leti primusque
malorum / Causa fuit.
Phèdre peut bien, au moment où elle se confesse,
désespérer de sa guérison et ne plus souhaiter
que la mort, n'oublions pas qu'elle lutte depuis des semaines et des
mois, tandis que Didon n'a rencontré Enée, et son
malheur, que de la veille. Il est encore temps de réagir.
Comme le dit la nourrice sénéquienne, quand on
résiste dès le début à l'amour, on en
vient aisément à bout (Phaed. 132-3):
quisquis in primo obstitit /
Pepulitque amorem tutus ac uictor fuit.
Et de mettre devant les yeux de sa maîtresse toutes les
raisons qu'elle a de combattre un amour coupable, de lui rappeler
que, cet amour fût-il payé de retour, elle en porterait
néanmoins la honte et le châtiment parce que les dieux
voient tout et que, même s'ils consentaient à fermer les
yeux, il nous resterait encore à redouter notre conscience (v.
152 sqq). Tout cela en vain, mais si cette nourrice-là avait
rencontré la Phèdre d'Euripide - qui
précisément tient elle-même ce noble langage
(Hipp. 373-430) -, celle-ci était sauvée. A plus
forte raison Didon le serait-elle, elle qui possède la chance
de pouvoir se reposer d'elle-même sur une autre
elle-même, si cette autre avait le courage de lui faire
entendre les paroles de la vertu. Car ces larmes mêmes,
où l'on a l'habitude depuis Donat de voir le signe de sa
faiblesse (34), trahissent
au moins autant sa volonté de s'en remettre entièrement
à la direction de sa soeur, surtout si l'on comprend sinum, 30 de la robe d'Anna, ce qui est
l'interprétation de Peerlkamp et qui enrichit en charge
pathétique le sinu repris
en écho au vers 686.
Après le portrait moral que Didon vient de lui brosser
d'Enée, après le terrible serment qu'elle l'a entendue
prononcer, Anna avait sa ligne toute tracée. Mais non, de
même que la nourrice euripidienne enfonce sa maîtresse
qui se noie sous prétexte de lui porter secours (Hipp.
469 sq: cf. Sén. Phaed. 181-3), de même la
maladroite Anna, au lieu de s'efforcer d'éteindre l'incendie
qui dévore sa soeur, s'emploie
délibérément à jeter de l'huile sur le
feu (v. 54-55):
His dictis incensum animum
inflammauit amore
Spemque dedit dubiae menti
soluitque pudorem
(35) .
L'expression soluitque
pudorem a beaucoup fait gloser, et l'on serait en droit,
avec Le Bossu et Tissot, de la reprocher au poète, s'il
fallait entendre par là que le discours d'Anna
«affranchit [sa soeur] de la pudeur» (Perret), voire qu'il
«rompt les derniers liens de la pudeur» (Villenave). Henry
se singularise toutefois en félicitant au contraire Virgile
d'avoir ainsi abaissé son héroïne et
s'ingénie à débusquer dans les mots du
poète la suggestion d'une défloration. Point de vue
révoltant, mais indispensable selon le critique britannique -
et il n'a peut-être pas tort (cf.
supra) - pour sauver l'honneur du "pieux"
Enée. Malheureusement pour celui-ci, la suite démontre
assez que la reine ne fait jamais le sacrifice de sa pudeur. Sinon,
s'arrêterait-elle subitement au milieu de ses phrases comme on
le voit au vers 76:
Incipit effari mediaque in uoce
resistit ?
Plus tard, se soucierait-elle de se cacher à
elle-même sa propre faute en la couvrant d'un beau nom:
Coniugium uocat, hoc praetexit
nomine culpam (v. 172)?
Il ne sert à rien d'atténuer soluit et de dire que sa pudeur s'est
seulement relâchée: l'accusation reste encore trop
grossière et laisserait entendre que la fille de Bélus
s'engage sciemment sur le chemin de l'impudicité. Mieux vaut
donc attribuer à pudorem
l'acception plus large de "délicatesse morale", de
"conscience" en somme (cf. Hor. C. I, 24, 6; C. S. 57):
d'autant que, tout en renvoyant au
resoluo du vers 27, vers où, comme le notent
Bellessort et Austin, pudor ne
désigne nullement ce que nous nommons par "pudeur", soluit doit d'autre part annoncer ce qui
suit immédiatement, à savoir l'inconscience (cf.
furentem, 65) de cette femme
allant demander aux dieux de lui accorder la permission de faillir.
De ce fait, la reine n'est presque plus qu'à plaindre
(infelix, 68)
(36) , tandis que le
blâme rejaillit sur la mauvaise conseillère qui,
certainement dans les meilleures intentions du monde, et voulant
à tout prix empêcher sa soeur de souffrir (Tu lacrimis euicta meis, 548), a cru que
le meilleur moyen d'y parvenir était d'endormir cette
conscience à ses yeux trop rigide, en faisant
subrepticement passer spes du
côté du mal et timor
du côté du bien. Désastreux calcul, on le sait de
reste, et Didon aussi bien qu'Anna s'en apercevront trop tard (v.
548-552, 680-3). La faute irrémissible d'Anna, qu'elles
paieront si cher toutes les deux, c'est, ainsi qu'elle l'exprime
d'emblée dans une formule trop peu remarquée (v. 31):
O luce magis dilecta
sorori,
de «préférer sa soeur à la
lumière». Sans doute est-il vrai également qu'elle
donnerait sa vie pour elle, selon l'interprétation habituelle,
mais ce luce peut difficilement
se lire sans référence au
lustrabat du vers 6, qui dépeint l'oeuvre de
l'Aurore purifiant la terre des miasmes de la nuit (J. Ferguson 58).
Avec quelle impatience Didon, tourmentée de visions
insomniaques, a-t-elle dû attendre cette heure
libératrice qui lui permettrait enfin d'ouvrir son coeur
à la confidente! Le jour en elle aussi triomphera-t-il de la
nuit, le bien du mal? O luce
magis... «Je préfère ton salut physique
à ton salut spirituel» (cf. Eur. Hipp. 496 sqq).
Anna a choisi de seconder la nuit et il faut reconnaître
qu'elle remplit cet office avec talent. Avocate de cet Enée
avec qui elle entretiendra une relation privilégiée
(solam nam perfidus ille/Te
colere..., 421-3), comme Enée (cf. 333-361) elle
excelle en rhétorique, emploie les arguments qu'il
emploierait, manie l'insinuation et le sophisme, obscurcit le clair
et blanchit l'obscur, enrôle les dieux au service de
l'impiété.
Puissance de son attaque (v. 32-33):
Solane perpetua maerens carpere
iuuenta
Nec dulcis natos Veneris nec
praemia noris?
avec ce Solane à
double tranchant qui renvoie à la fois à l'ennui de la
chambre de veuve (cf. v. 18), physiquement traduit par le rythme
spondaïque du premier vers, et à l'injustice
présumée du sort fait à Didon (= "toi seule et
pas les autres"). On appréciera aussi l'insidieuse
équivoque qui, à l'abri de la possible
équivalence entre natos
et praemia (nec épexégétique:
Peerlkamp), fait miroiter la "récompense" du plaisir charnel
partagé (nec en
coordination vraie), qui plus est, avec le propre fils de
Vénus (natos Veneris)
(37) . La
fidélité à Sychée? Folie (v. 34):
Id cinerem aut manis credis
curare sepultos?
L'écho de sepultos
avec sepulcro, 29
paraît donner raison à Servius qui estime que Id renvoie au vers 29 et que par
conséquent cette phrase a une coloration épicurienne
très marquée (négation de la vie après la
mort), coloration d'ailleurs accentuée par le Esto qui suit (cf. Lucr. IV, 1171)
(38) . Mais cette
brutalité est masquée sous un sens plus doux qui ne
heurte personne et qui reprend l'idée du vers 32 («Il
faut aimer pendant qu'on est jeune»). Dans la logique de
l'exégèse traditionnelle toujours soucieuse d'"arrondir
les angles", Perret souhaiterait évacuer totalement le premier
sens au profit du second («Il y aurait à la fois
vulgarité et maladresse offensante...»), tandis qu'Austin
en propose un troisième («Les morts ne veulent pas de mal
aux vivants, et le bon Sychée tout le dernier»)
(39), à la fois
moins banal que le second et moins choquant que celui de Servius,
mais qui fait trop bon marché du verbe curare, lequel pourrait au contraire
s'éclairer à la lumière de l'Hippolyte
d'Euripide. L'idée que l'amour est une maladie qui se soigne
revient comme un leitmotiv dans cette pièce (cf. notamment
293-6, 477-9, 509 sqq, 698-9). Mais il y a remède et
remède. «Des mots peuvent tout guérir dans les
âmes», disent aussi bien Horace (Epist. I, 1, 33
sqq) que la nourrice euripidienne (v. 478), mais à
l'élévation du premier, pour qui ces mots sont ceux de
la culture, s'oppose le cynisme de la seconde, dont le fond de la
pensée se trahit dans ces deux vers (490-1):
Ou logôn euschêmonôn / dei s , alla
tandros
«Ce qu'il te faut, ce ne sont pas des paroles
bienséantes, mais l'homme que tu sais» (cf. aussi v.
500-2). De là sans doute notre curare, comme si à la
négation épicurienne ("la mort est un néant")
Anna joignait le piment de la dérision ("ce n'est pas ton mort
qui te guérira").
La mauvaise foi de la soeur culmine aux vers 45-46 quand,
renvoyant parodiquement à Didon son noble equidem, 12, elle proclame sur un ton sans
réplique que ce sont les dieux mêmes (cf. Hipp.
474-6), et Junon la première, qui ont amené le
héros troyen à Carthage:
Dis equidem auspicibus reor et
Iunone secunda
Hunc cursum Iliacas uento
tenuisse carinas.
Assertion qui prend pour argent comptant le dernier vers du
récit d'Enée, dont le lecteur a pu goûter la
tranquille impudence (III, 715):
Hinc me digressum uestris deus
appulit oris.
Mais Didon sera bientôt cruellement
détrompée, comme il apparaît dans l'écho
délibéré des vers 657-8 (et cf. Cat. 64, 171
sqq):
Felix heu nimium felix si litora
tantum
Numquam Dardaniae tetigissent
nostra carinae.
C'est seulement par un mortel sophisme que la tentatrice peut
faire briller devant les yeux de la reine les lumières de la
gloire qui ne devrait pas manquer, selon elle, de venir couronner la
cité punique "avec un tel mariage", Coniugio tali, 48
(40) . Seule la guerre
sortira de cette union, et Didon aurait pu le prévoir si elle
avait davantage prêté attention à l'insidieuse
reprise de son propre inflexit,
22 par le flexere du vers 35:
«Je conçois que tu aies repoussé ceux qui ne
t'avaient pas fléchie, mais quelqu'un qui t'a fléchie,
que tu aimes (placito confond
attirance physique et estime morale), le combattras-tu aussi? On ne
combat pas l'Amour (cf. Eur. Hipp. 443 sqq; Sen. Phaed.
184 sqq)». Anna feint simplement d'oublier que Didon
n'éconduisait pas ses prétendants africains parce
qu'ils lui déplaisaient, par mépris (despectus, 36) - comme si d'ailleurs une
reine se mariait par amour -, mais pour respecter son serment de
fidélité envers Sychée, en sorte que, si elle
rompt ce pacte, Iarbas et les autres en déduiront à bon
droit qu'ils ont été floués (cf. 211-4).
La conclusion de ce beau discours est qu'il faut tout de suite
«demander pardon aux dieux» (v. 50):
Tu modo posce deos
ueniam
simple formalité au demeurant si l'on en croit
l'expression sacrisque litatis,
50, puisque le verbe litare
signifie proprement "faire un sacrifice favorable".
J. Perret voudrait banaliser ueniam au sens de "bienveillance des
dieux" sous prétexte qu'Anna pense que sa soeur a le droit de
se remarier. Sans doute, mais n'y a-t-il pas ce terrible serment que
Didon vient de prononcer? Austin nous semble voir plus juste:
«Anna means indulgence for Dido's forgetfulness of Sychaeus and
of her pledge to him...Dido has to expiate her fault»; et de
souligner (p. 41) que le sacrifice en question se définit
comme un "rituel expiatoire" comparable en tout point (sauf
qu'Enée sacrifie, lui, aux dieux infernaux) au rituel suivi
par Enée en VI, 243 sqq (piacula, VI, 153). Il faut donc laisser
uenia s'exprimer en son acception
la plus précise (comme en I, 519:
supra; et cf. Sen.
Phaed. 225) et admettre que les deux soeurs vont maintenant
tenter d'extorquer aux dieux une permission illicite, de jouer les
dieux contre la morale, et les rites contre la religion. Ne quittons
pas Austin: «if she performs it [sc. the ritual]
carefully and correctly, she has every right to expect
absolution». "Every right", c'est sans doute l'avis d'Anna, mais
l'on s'en voudrait d'attribuer à Virgile une si
grossière conception, quand sa réprobation se marque au
contraire presque à chacun des vers décrivant le
sacrifice. Par exemple, aussi bien le violent rejet de Exquirunt que la question quid uota...?
(41) disent ce qu'il faut
penser du pacemque per aras, 56
"la paix (intérieure, peut-être!) par les autels". De
même, aux vers 58-59, le commentaire servien témoigne
assez que la liste des dieux invoqués intriguait les critiques
au point que l'on ne savait pas dire si Cérès,
Phébus et Lyaeus figurent en tant que favorables ou que
contraires au mariage (cf. d'ailleurs
infra). Et à plus forte raison une
telle incertitude concerne-t-elle Junon qui, au titre de pronuba, peut aussi bien - et, en
l'occurrence, mieux - veiller sur la première union
contractée par Didon qu'être appelée à en
favoriser une seconde (42)
. Le désaveu du poète transparaît encore dans la
si violente antithèse entre le lumineux pulcherrima du vers 60 et l'humiliant, le
quasi sordide inhians du vers 64:
pecudumque reclusis / Pectoribus
inhians spirantia consulit exta
où l'expression semble mettre la sacrificatrice de
plain-pied avec les bêtes immolées, chose
déjà fugitivement suggérée par la place
de pinguis au vers 62 (et pour
finir, Didon sera elle-même la victime sacrifiée. En
tout cas elle est, "en attendant" (Interea, 67 suggérant une perte de
temps: cf. e.g. III, 472; G. III, 284), la grasse victime de
l'Amour dont «la flamme dévore ses tendres moelles»
(est mollis flamma medullas, 66:
cf. pinguis)
(43).
Au bout du compte, les présages se sont-ils
révélés favorables? L'auteur ne daigne pas nous
le préciser (44),
mais on veut bien croire qu'à force de
persévérance (Instauratque
diem donis, 63) elles auront fini par obtenir ce qu'elles
désiraient. Bien folles si elles s'en réjouissent (v.
65-7):
Heu uatum
ignarae mentes! quid uota furentem,
Quid delubra iuuant? est mollis
flamma medullas
Interea et tacitum uiuit sub
pectore uolnus.
A vrai dire, l'élucidation de ce Heu uatum ne va pas de soi. Le sens le
plus obvie («Hélas, que les haruspices sont
ignorants!», Bellessort), que l'on appuie sur Argon. III,
927 sqq, déplaisait déjà à Servius, qui
inclinait à penser que le poète exprimait ici
l'exaspération de son héroïne envers les
prêtres, et rien de plus. Perret de renchérir: «Il
serait étrange que Virgile reprochât aux haruspices
d'avoir méconnu le trouble de la reine: elle ne s'adressait
pas à des psychiatres». Le trait est fort juste, mais il
ne rend pas plus tenable la position du scoliaste
(45) . Car l'apparence que
le style semi-direct fasse soudain irruption dans le discours, et
seulement pour quatre mots, à moins que l'on n'aille supposer
que Didon se traite de furentem?
De plus, un tel procédé s'accompagnerait
inévitablement d'une certaine dose d'ironie qu'Allain 159
caractérise comme "fine", mais qui, dirigée contre
Didon et en un tel moment, constituerait de la part de Virgile une
véritable trahison, car s'il désapprouve la conduite de
son héroïne, il n'en garde pas moins pour elle une
infinie compassion, et cela jusqu'à l'extrême fin du
livre, où il l'absout d'un merita nec
morte (v. 696). Et précisément, ce que
laisse attendre le mouvement général de tout le
paragraphe, ce n'est pas une attaque contre les haruspices, en style
direct ou semi-direct, mais bel et bien un élan de compassion
du poète envers son personnage. Et d'ailleurs, on n'a vu nul
haruspice jusqu'ici, exception faite de...Didon elle-même
(Ipsa, 60; inhians...consulit, 64), ce qui ne suffit
tout de même pas pour la ranger dans la profession.
Dans ces conditions, Henry paraît donc fondé
à rattacher uatum
à ignarae, mais sa
traduction de uatum par «the
will of heaven» ne convaincra personne, s'il faut entendre par
là que Virgile aurait promu si haut les spécialistes
des entrailles que d'en faire les symboles mêmes de la
volonté divine et, par dessus le marché, les plus fins
connaisseurs des passions humaines. Restituons plutôt à
ce beau vocable de uates son sens
le plus habituel dans la poésie du temps, celui de
"poète inspiré", d'émule d'Orphée, de
disciple d'Apollon. Sans hésitation possible, le Heu uatum... s'inscrit en résonance
avec la fameuse admonestation qui ouvre le deuxième livre du
De Rerum Natura (v. 14):
O miseras hominum mentes, o
pectora caeca !
(et ce pectora est même
rappelé ici de manière saisissante par Pectoribus, 64). Ici, Lucrèce a
enfermé en des vers immortels la plus précieuse
substance de son enseignement, et qui, méditée et mise
en pratique par les hommes, les libérerait de cette source
d'angoisse que sont les passions. Chacun sait que, parmi toutes les
passions, celle que Lucrèce s'est attaché le plus
à soigner, c'est l'amour, et ce n'est sûrement pas par
simple coquetterie littéraire que Virgile, dans tout le
prélude du chant IV, a voulu sous sa propre voix, "en off"
pour ainsi dire, nous faire entendre celle de son grand devancier,
depuis le saucia cura du vers 1
(R.N. IV, 1049) jusqu'au Non
coeptae..., 86 sqq (R.N. IV, 1121 sqq), en passant
par le Id cinerem... d'Anna, 34 (R.N. III, 830 sqq). Non pas
certes que notre auteur épouse à l'instar d'Anna les
thèses épicuriennes concernant les fins
dernières de l'homme, mais si, sous ce rapport, on peut le
qualifier d'anti-Lucrèce, il se retrouve par contre en pleine
harmonie avec Lucrèce lorsque celui-ci cesse de ratiociner
pour laisser s'exprimer en lui le poète. C'est le
Lucrèce philosophe qui arme la ténébreuse Anna,
comme il arme le locuteur noir des Odes d'Horace (cf.
notamment C. II, 14)
(46) , mais Virgile
préfère trahir l'auteur du De Natura par le haut
que par le bas, et l'exemple de Lucrèce ne devait que le
conforter dans sa persuasion que les vrais médecins de
l'âme ne sont pas d'abord à chercher parmi les
philosophes, comme le croyait le disciple d'Epicure, mais parmi les
poètes (cf. Hor. Epist. I, 2, 1 sqq), à
commencer par Lucrèce lui-même. L'esprit profane s'en
étonnera peut-être, le connaisseur de Virgile non: cf.
e.g. la figure d'Iopas, l'aède-philosophe
(supra). Et ici encore Horace
vient épauler Virgile: cf. e.g. Epist. I, 1, 33 sqq;
II, 1, 126 sqq (comparer Impetrat et
pacem.../ Carmine à pacemque per aras / Exquirunt),
Ars, 404 (per carmina.../Et uitae
monstrata uia est). Aveugles mortels qui se ferment
à la voix de la Poésie!
Au lieu donc de soigner sa blessure, l'infortunée
l'entretient au contraire et, encore mieux que par le furentem, l'absurdité de son
comportement est traduite par cet adverbe d'une causticité
toute lucrétienne, Interea
(cf. par exemple R.N. IV, 1123, passage dont s'inspirent aussi
nos vers 86-89), qui retombe lourdement en rejet sur le monosyllabe
est. Dès lors, la
souveraine ne s'appartient plus (v. 79: et l'écho à
ore, 11 est tragiquement
ironique):
pendetque iterum narrantis ab
ore.
De même qu'elle ne vit que pour sa blessure (uiuit...uolnus, 67), de même elle ne
respire que par Enée, «suspendue qu'elle est à ses
lèvres, à son souffle» (cf. Cat. 64, 69 sq). Ce
pendet revient au vers 88:
...pendent opera interrupta
minaeque
Murorum ingentes aequataque
machina caelo.
L'irruption du "faux-bourdon" (I, 430 sqq) a paralysé
l'activité de la ruche, faisant planer sur tout ce peuple une
menace aussi mortelle que celle du monstre de bois sur les Troyens
quand ils eurent démantelé leurs murailles pour
l'introduire dans leur ville; comparer media...per moenia ducit, 74 à II,
234 sqq. Ici aussi, comme dans la nuit tragique (II, 265), nous avons
des festins (conuiuia, 77), ici
aussi la lune semble complice de l'envahisseur, s'ingéniant,
dirait-on, à exaspérer le tourment de la reine:
à II, 255:
per amica silentia
lunae
comparer ici les vers 80 sqq:
Post ubi digressi lumenque
obscura uicissim / Luna premit.../ Sola domo maeret...
Les philologues hésitent sur le sens à donner au
mot machina, 89: "grue" (Austin),
"échafaudages" (Bellessort), "les murs eux-mêmes"
(Henry: cf. machina muri, Val.
Flaccus, VI, 383)? Mais l'incertitude, dirait-on, contribue à
l'impression de malaise au même titre que la structure de la
phrase qui impose à pendent un fardeau trop lourd pour lui. Ce
qui compte ici, aux yeux du narrateur, c'est la restitution d'une
atmosphère semblable à celle de la dernière nuit
de Troie, et le choix du mot machina trouve là sans doute sa
principale justification, étant donné que les trois
seules autres fois qu'il apparaisse dans l'Enéide (II,
46, 151, 237), il désigne toujours le Cheval. Parlant de
l'interruption des travaux de Carthage, le poète aurait pu
faire allusion aux théâtres ou aux temples: non, il ne
s'intéresse qu'aux ouvrages militaires (turres, arma, propugnacula bello, portus entraîné dans le
même champ sémantique). Les Tyriens ont baissé
leurs défenses, le sommeil de la mort est déjà
sur eux, comme il était sur les Troyens, fusi per moenia, II, 252. Ils ne savent
pas que leur ville est déjà investie et que leurs
propres murailles les menacent: terrible ambiguïté de
minaeque/Murorum, écho
de ingentes et aequata caelo à Instar montis equom, II, 15 et cauernas/Ingentis, II, 19 sq, voire de
pendent et minae à II, 46-47:
Aut haec in nostros fabricata
est machina muros
Inspectura domos uenturaque
desuper urbi.
Dressé au coeur de la citadelle, l'immense Cheval profile
sa silhouette dans la nuit, attendant l'heure: déguisé
sous l'apparence d'un "berger ignorant le mal qu'il a fait" (pastor.../Nescius, 71-2), Enée
guette sa proie. Cartault 305 s'étonne ingénument que
devant le comportement pourtant si éloquent de cette femme
amoureuse, l'autre «ne comprenne pas». Mais il ne tient
qu'à nous de tirer un peu sur ce trop commode Nescius pour arracher son masque au bon
apôtre. "Nescius" quoque dicitur tam
is qui nescitur, quam qui nescit, signale Aulu-Gelle IX,
12, 18. On voit que l'adjectif a du jeu, puisqu'il peut
désigner une chose et son contraire. Il suffirait donc de le
prendre ici au sens passif pour que le chasseur perde sa belle
innocence, une innocence démentie par tout le contexte:
incautam, 70, il l'a prise en
traître; agens telis, 71
(cf. v. 465 et I, 191), il l'accable et la harcèle; pastor, il fait cela pour s'amuser,
à ses moments perdus; nescitur, il n'est pas vu.
Malheureusement, ce sens est impossible, puisque Didon ne sait que
trop bien qui l'a blessée. On reviendra donc au sens actif, en
révisant seulement le point sur lequel porte l'ignorance de
l'archer. Il serait surprenant en effet, vu l'acharnement qu'il y
met, que celui-ci ne se soit pas aperçu qu'il a touché.
Par contre, ce qu'il "ignore", au sens anglais du terme, c'est la
souffrance de sa victime (il est
nescius au sens absolu du
terme, se moquant des souffrances qu'il provoque): sens
vérifié par l'écho de ce passage à I, 349
sq (cf. Clam ferro incautum),
où le rejet de notre Nescius se retrouve dans Impius,
précisé par un securus, de même que incautam et
ferrum reprennent incautum et ferro, I, 350 (cf. M.K. Thornton 390:
ajoutons fuga, 72 - fugam, I, 357). Nous savions
déjà qu'Enée était un second Pygmalion
(cf. supra). On entendra
donc qu'il a tiré la "biche" par traîtrise (incautam) et par perversité (ce
n'est pas le rôle du pastor), et que, l'ayant
transpercée, il ne s'est pas soucié de sa souffrance,
mais l'a laissée sciemment avec «le mortel roseau
attaché au flanc». Il la tient (tali...peste teneri, 90: cf. aussi
teneatur, I, 675)
(47).
Vers 90-172: Junon conclut un pacte
avec Vénus pour que Didon et Enée se marient en de
justes noces; lors d'une partie de chasse, les choses se
déroulent selon le plan conçu par la Saturnienne, mais
Vénus a triché et l'engagement n'est pas
réciproque.
Ces quatre-vingt-trois vers forment un ensemble bien
délimité et solidement articulé à la
façon d'un diptyque dont le premier tableau nous enlève
dans les sphères éthérées, tandis que le
second réalise en ce bas monde les desseins des Immortels. Par
suite d'une légère dissymétrie, dont Virgile
semble assez coutumier, le vers central mord un peu sur le second
volet - il s'agit de 131:
Retia rara, plagae, lato
uenabula ferro -,
mais sa qualité de pivot se reconnaît tant à
une syntaxe frappante ("striking", Williams) qu'à la
très forte charge symbolique véhiculée par cette
énumération (tout pour piéger, tout pour tuer),
et particulièrement par le terme ferro, en rappel aussi évident que
sinistre de ferrum, 71. Ce n'est
pas une coïncidence si Didon succombe au cours d'une partie de
chasse, c'est au contraire l'aboutissement logique et
prévisible d'une aventure marquée dès l'origine
par le signe sanglant de la chasse, et quelle chasse (I, 185 sqq).
Maintenant, le gibier a changé de nature, mais ce qui
jusqu'à présent pouvait encore passer pour une simple
métaphore littéraire va tendre à acquérir
une vérité littérale. Mêlons-nous aux
"grands de Carthage" (primi/Poenorum, 133-4) qui attendent la
reine au seuil du palais en ce matin radieux
(48) . Elle est en retard:
est-ce par coquetterie, comme le présume Servius, ou par un
pressentiment, une dernière révolte de sa pudeur (noter
le curieux écho de cunctantem, 133 avec VI, 211)
(49)? Mais la voici, elle
sort, elle est resplendissante. D'un triple aurum, auquel s'ajoute l'effet du auro en 134, le poète
caractérise son apparence extérieure (auro...aurum/Aurea, 138-9). Le
présage n'est guère bon, à en juger par VII,
278-9, VIII, 659-61, XI, 774-6 (même si ces vers
évoquent l'Artémis de Call. Hymn. III, 110-2, ou
son Apollon, Hymn. II, 32-34: W. Clausen [1987] 22), mais l'on
se dit aussi que tout cet or jeté aux yeux la transforme en
quelque sorte en objet, comme si tous les trésors de Carthage
étaient venus symboliquement converger sur elle pour tenter le
Troyen. Et c'est bien ainsi qu'elle l'entend, en son
égarement, si l'on en veut croire l'écho de Sidoniam, 137 au vers 75:
Sidoniasque ostentat opes
urbemque paratam.
Pas un instant depuis qu'il l'a transpercée de sa
flèche traîtresse, le "candide berger" (pastor.../Nescius) n'a perdu de vue sa
victime. Guettant sa chute, il la suivait. Aujourd'hui enfin, le
grand jour est venu, il le sait, il le sent, et pour s'en convaincre
encore plus, il n'a besoin que de jeter un oeil sur l'apparition
chamarrée d'or et de pourpre. Un détail sans doute l'a
frappé, cette résille d'or qui, selon
l'interprétation servienne, enserre les cheveux de la reine
(v. 138):
crines nodantur in
aurum
car, étant donné la circonstance (cf. Retia, 131), il y lit comme le signe
infaillible de sa victoire. Il faut dire que de son côté
il n'a pas vilaine allure. Sa divine mère y aura veillé
personnellement, comme lors de leur première rencontre (I, 588
sqq). Ce jour-là, il avait jailli de sa nuée aussi beau
qu'une statue. Cette fois, ne dirait-on pas Apollon en chair et en
os, lorsque ce dieu «abandonne l'hivernale Lycie pour aller
revoir sa Délos maternelle» (v. 143 sqq)?
Peut-être, à moins que notre auteur ne se soit
livré ici encore à l'un de ces exercices de
cacozélie où il excelle?
Ne disons rien du Nec non et,
140, où pourrait se trahir l'humeur du poète: «les
compagnons troyens ne manquent pas au rendez-vous, comme de bien
entendu». Laissons aussi de côté l'emphase du vers
141:
Ipse ante alios pulcherrimus
omnis
qui, pour gêner considérablement Servius (licet Ascanio magis congruat), ne s'en
retrouve pas moins sans aucune ironie en VII, 55. Mais la comparaison
elle-même fait problème, à tel point que l'ancien
scoliaste ne voyait pas le moyen de la comprendre autrement que
négativement, c'est-à-dire non à l'éloge
d'Enée mais en présage des plus sinistres pour
Didon, étant donné qu'Apollon est
un dieu contraire au mariage et qu'en tout cas il n'épouserait
jamais Diane sa soeur, à laquelle la reine a été
comparée en I, 498 sqq
(50). J. Ferguson 62
apporte quelque eau à ce moulin en rappelant qu'Apollon avait
plusieurs cordes à son arc et qu'entre autres il envoyait la
peste: cf. peste, 90 (et pesti, I, 712)
(51). De fait, le vers 149:
Tela sonant umeris
évoque directement ce vers d'Homère (Il. I,
46):
eklagxan d ar oistoi ep ômôn
chôomenoio
(«et les flèches sonnent sur les
épaules du dieu courroucé», trad. Mazon)
qui prélude à la mortelle épidémie
semée par les flèches du fils de Léto. On pense
au mot qui courait à Rome au sujet d'Octave: «Oui,
c'était vraiment Apollon, mais Apollon Bourreau»
(Caesarem esse plane Apollinem, sed
Tortorem, Suét. Aug. 70, 2). Mais une telle
interprétation se heurte toutefois au fait que le
Délien soit représenté ici sous les traits les
plus riants. C'est donc ailleurs qu'il faut chercher la ruse, par
exemple dans l'anacoluthe entre Qualis, 143, d'une part, haud illo segnior, 149 et tantum...decus, 150, d'autre part. Bien
différente est la comparaison de Didon avec Diane en I, 498
sqq, où au Qualis
correspond fidèlement le Talis attendu. Mais
les traducteurs ne s'en troublent pas outre mesure, faisant comme si
en 149-150:
haud illo segnior ibat / Aeneas,
tantum egregio decus enitet ore
tantum était mis pour
talem, ce qui serait sans
exemple, ou le ramenant sans autre forme de procès à un
simple idem (= "la même":
Bellessort, Perret). A cette étrangeté s'ajoute
l'incompréhensible chute de ton provoquée par le
haud segnior, que nul n'ose traduire à
la lettre ("pas plus lent", "pas plus paresseux"), mais qui, jointe
au fait que le second membre (egregio...ore) n'accorde encore à
Enée qu'un avantage physique - opposer en I, 503-4 la reine de
Carthage animant de sa présence rayonnante la joyeuse
activité de la ruche -, choquait tellement Peerlkamp que
celui-ci sortait une fois de plus ses fourches à l'encontre de
ce vers et demi.
L'hypothèse cacozélique nous dispense de recourir
à cette extrémité. Remarquons que l'adjectif
egregius ne demande qu'à
contribuer à l'ironie (cf. 93, VI, 523, VII, 556)
(52), et que dans l'usage
virgilien le substantif os semble rester toujours proche de sa
signification première de "bouche": cf. 11, 79, et
l'étroite association de uoltus et Verba en 4-5 , d'audit et uidet
en 83 (et voir
supra I n. 84). Dans ces
conditions, l'anomalie de tantum
ne dissimulerait-elle pas un piège, comme si son statut
adjectival se redoublait secrètement d'une valeur adverbiale
pour venir confirmer l'insatisfaction où nous laisse ore : «il n'avait pas moins d'entrain
qu'Apollon, seulement la beauté qui brillait sur ses traits
n'était que de surface et de mensonge»
(53) ?
La joie d'Enée n'a d'égale que celle du jeune
Ascagne, mais le fils n'est pas davantage épargné que
le père. Les vers 156-9 nous le montrent caracolant
fièrement sur sa monture, faisant des siennes,
dépassant ceux-ci et ceux-là, se plaignant en
lui-même de n'avoir affaire qu'à des chèvres
sauvages et à des cerfs, "méprisable bétail",
quand il brûlerait, lui, d'affronter un sanglier bien
écumant ou - pourquoi pas? - un lion:
At puer Ascanius mediis in
uallibus acri
Gaudet equo iamque hos cursu iam
praeterit illos
Spumantemque dari pecora inter
inertia uotis
Optat aprum aut fuluom
descendere monte leonem.
L'humour est évident (O.L. Wilner 93), mais n'a
peut-être pas toujours été évalué
à sa juste nuance
(54) . La critique n'a
voulu voir là qu'un sourire nuancé d'affection, et a
même pu se persuader que cette peinture flattait le fils
d'Enée: «Virgile veut rehausser le courage de cet enfant,
ancêtre de la gens Iulia» (Pichon). On
perçoit pourtant dans ces vers une certaine dureté de
trait qui s'accorde mal avec cette sorte d'indulgence complice que
l'on attribue un peu vite au poète: ainsi le dari (="qu'on le lui serve sur un
plateau") ou le pecora...inertia,
si gonflé de sotte suffisance (Montaigne, Essais, II, 2
avait bien saisi le ton). Il n'est même peut-être pas
jusqu'à la conjonction At
qui ne sous-entende (en appui avec
praeterit) que ce jeune homme se considère comme
supérieur à tous.
La réminiscence lucrétienne contenue dans les vers
154-5 a naturellement été reconnue de longue date par
les commentateurs, mais il ne suffit cependant pas de dire que dans
les deux vers en question du De Rerum Natura
(II, 329 sq) Lucrèce décrit les grandes
manoeuvres du Champ de Mars: on n'a rien fait si l'on n'a pas
replacé le passage dans son contexte, à savoir une
démonstration de la relativité du mouvement,
démonstration où les beaux guerriers ne servent
qu'à illustrer l'idée du néant de toutes choses,
vues d'une certaine hauteur: un Et tamen
ramène les fières légions à
l'état de "tache éclatante dans la plaine" (v. 331). Le
Et tamen de Virgile,
c'est Interea, 160, un adverbe
dont le vers 67 a montré la puissance dissolvante: "sur ces
entrefaites", "au beau milieu de cette agitation". Le ciel a
grondé, un nuage a crevé: il n'en faut pas davantage
pour mettre en déroute piqueurs et veneurs, et tout leur
équipage. Dispersion immédiate et sans gloire: passim, 162, diuersa, 163,
metu, 164. Ascagne naturellement est le premier de tous
à détaler, et la grandiloquence de la périphrase
qui le désigne au vers 163:
Dardaniusque nepos
Veneris
n'en est que plus comique. Dès l'Antiquité, des
censeurs trouvaient mauvais que Vénus apparaisse ainsi dans le
rôle de grand-mère
(55) . Mais cette
malséance fait partie de la satire, de même que l'effet
d'accélération, de fuite éperdue, obtenu par la
coupe hephtémimère: «comme il court vite, le
petit-fils de Vénus, et comme il a de qui tenir...». La
peur a changé de camp. Le rappel de cursu, 154 et fuga, 155 par
metu, 164 nous fait apprécier la drôlerie du
retournement de situation. Un hémistiche fournit la pointe
finale (v. 164):
ruont de montibus
amnes.
Mettons deux points explicatifs devant ce ruont. Pourquoi cette débandade?
«Des fleuves (ni des sangliers ni des lions) s'élancent
du haut des monts». Etant donné que ce de montibus reprend le leitmotiv de la
description précédente (saxi
deiectae uertice, 152, Decurrere
iugis, 153, montisque
relinquont, 155, descendere
monte, 159), ne dirait-on pas qu'à travers ces
torrents furieux parle la voix de la Montagne, troublée dans
sa paix sacrée par l'irruption insolente et profanatrice de
l'animal humain (56) ?
Cet orage a fait place nette pour l'accomplissement du dessein de
Junon (v. 165-6 en reprise de 124-5 au futur):
Speluncam Dido dux et Troianus
eandem / Deueniunt
On peut s'interroger sur la place de la césure dans le
vers 165 (= 124), bien que, pace G.B. Townend
(57), la probabilité
aille nettement en faveur de dux
Troianus, la postposition de et ayant alors pour effet essentiel de
mettre dux en relief, comme pour
inviter le lecteur à comprendre que c'est Enée qui a
entraîné Didon dans la grotte. Perge, sequar, avait promis Vénus
(v. 114): en fait, elle précède. Mais d'un autre
côté, la même Vénus s'inquiétait
hypocritement de savoir «si la Fortune suivrait» Junon dans
son entreprise (v. 109):
Si modo quod memoras factum
Fortuna sequatur
ce qui, vu le peu de différence entre elle-même
et Fortuna
(58), était une
manière sournoise d'annoncer que la condition
présentée par Junon comme indispensable à la
validité du mariage (v. 125):
tua si mihi certa
uoluntas,
cette condition de l'intime consentement ne serait pas remplie en
ce qui les concernait, elle et son fils. Alors, en vain Junon
mobilise-t-elle ciel et terre pour célébrer dignement
le mariage de sa protégée (v. 166-8), en vain
déclare-t-elle au vers 127:
Hic Hymenaeus erit
car même si l'on donne à cette phrase le sens voulu
par D.Servius («Ce sera leur hyménée»,
Perret) plutôt que celui préconisé notamment par
Bellessort («L'Hymen sera présent»), ce futur tombe
de toute façon sous l'hypothèque du tua si mihi... Pour se marier, il faut
être deux, et Junon, toute Reine du Ciel qu'elle soit, ne peut
rien contre la liberté humaine. La volonté
d'Enée faisant défaut - mais secrètement
défaut (dolis, 128)
(59) -, il n'y a
peut-être pas vraiment mariage, bien que Didon s'imagine le
contraire (Coniugium uocat, 172)
(60) .
D'où le perfide sourire de Cythérée (v.
127-8):
Non aduersata petenti / Adnuit
atque dolis risit Cytherea repertis.
Perret traduit faiblement: «Sans faire d'objections,
Cythérée donne son accord et rit, à l'invention
de ces ruses». Si l'on entend par là que ce qui amuse
Vénus, c'est simplement le scénario inventé par
Junon pour amener la rencontre, on connaît mal cette
déesse, ou on la confond avec la gracieuse Aphrodite
d'Homère. Mais la cruauté du sourire de Vénus,
Virgile ne l'ignore pas plus qu'Horace (C. I, 33, 10-12; III,
27, 66 sqq). Aussi les anciens scoliastes soupçonnaient-ils
qu'elle ne riait pas tant de l'ingéniosité du plan de
Junon qu'elle ne se moquait de la naïveté de celle-ci,
qui ne se rend pas compte que ses ruses pour circonvenir Enée
sont éventées par plus fine qu'elle
(61) . Mais il faut aller
plus loin encore pour rendre pleine justice à celle qui
dès le livre I n'avait à la bouche que ce mot de
dolus (I, 682, 684, et cf. ici v.
95). Qu'elle se rie des pauvres ruses de Junon, ou de ce qu'elle
prend pour tel, soit, mais elle rit surtout en pensant aux ruses
supérieures qu'elle a imaginées instantanément
quand son ennemie est venue lui tendre la main en lui proposant un
pacte de paix éternel (v. 98 sqq)
(62). Il convient
d'ailleurs de relier Adnuit, 128
au Abnuat du vers 108:
Quis talia demens / Abnuat aut
tecum malit contendere bello?
Et l'on voit que, de même, le Non
aduersata petenti fait référence à
contendere bello. La rusée
n'a garde de "s'opposer de front à l'attaque" (ou à la
"requête": ambiguïté de petere). Elle préfère agir
en dessous, ainsi que le suggère déjà le verbe
malit: "préférer la
guerre" à quoi, sinon à la ruse? «Aussi dit-elle
oui de la tête, tout en riant en elle-même de la ruse
qu'elle a trouvée» (atque dans sa nuance étymologique
de "et d'autre part"). «Le piège tendu par
Vénus», selon l'expression d'A.-M. Guillemin 202 n.1,
gît tout entier là, et il est vieux comme le monde, il
consiste à promettre et à ne pas tenir, cela se nomme
fourberie. Telle mère, tel fils, et si l'on veut comprendre ce
qui s'est vraiment passé dans la grotte
(63) , il suffit
d'appliquer le vers 128 à Enée, dont justement il sera
dit fort à propos au vers 150 «qu'il n'a d'honneur qu'en
parole» (cf. supra). Certes, le
Troyen aura beau jeu plus tard de nier devant la reine qu'il se soit
jamais senti marié avec elle (v. 338-9), mais en attendant il
le lui aura fait accroire et aura profité au maximum de cette
ambiguïté.
Face à cette déesse dont la mauvaise foi, la
rouerie, la perfidie éclatent presque à chaque mot
qu'elle prononce («a perfectly infamous character», F.
Sforza 104), Junon ne peut manquer d'éveiller la sympathie du
lecteur, ne serait-ce que parce qu'elle intervient pour sauver une
femme que tout le monde plaint (90-1, 101, 117), mais aussi à
cause du noble esprit qui l'amène à oublier ses
rancunes pour tendre la main à l'ennemie de toujours. Le
quis erit modus? qu'elle prononce
au vers 98, écho à Ecl. X, 28 (cf. aussi
Ecl. II, 68), la place clairement dans le camp de la sagesse
et de la mesure contre les forces destructrices qui avaient
entraîné Gallus et auxquelles Corydon n'avait
échappé qu'in extremis
(64).
Néanmoins, deux objections viennent à l'esprit
contre cette présentation favorable du caractère de
Junon. La première concerne - inutile de se voiler la face -
son intelligence même («entière et
bornée», Cartault 307). Car n'est-il pas vrai finalement
qu'elle a été bernée par Vénus, et ne
devait-elle pas prévoir la catastrophe? Pour répondre
à cela, on observera que la Saturnienne n'entreprend sa
démarche qu'au moment où Didon en est arrivée
à la dernière extrémité (v. 90),
où elle va succomber sans conditions, perdre l'honneur (v.
91):
nec famam obstare
furori.
De toute façon, l'aventure tournera mal et Junon, sachant
tout, n'ignore pas que Didon est physiquement condamnée
(d'où l'ambiguïté des signes entourant la
cérémonie)
(65) , mais obtenir de
Vénus, donc d'Enée, ne fût-ce qu'un semblant de
consentement à la fiction du mariage suffit pour que la reine
réussisse à conserver quelque part l'estime
d'elle-même, qu'elle soit sauvée spirituellement
(merita nec morte, 696).
Envisagée sous cet angle, la rencontre de la grotte
apparaît comme véritablement providentielle dans le
plein sens du terme.
Ayant depuis ce jour la conscience tranquille, Didon ne se soucie
plus du qu'en dira-t-on (v. 170-1):
...neque enim specie Famaue
mouetur
Nec iam furtiuom Dido meditatur
amorem
(cf. v. 91). Comme l'écrit Cartault 310: «Didon se
croit mariée et elle n'a pas tort...elle n'a donc plus
à sauver les apparences et sa réputation». Mais
Fama ne se laisse pas si
facilement dédaigner. Elle n'a rien de plus pressé que
d'aller proclamer à tout venant la honteuse nouvelle. Non pas
qu'elle mette en doute la réalité du mariage,
impliquée, semble-t-il, au vers 192 par l'alliance de uiro et de iungere (cf. iungam, 126):
Cui se pulchra uiro dignetur
iungere Dido
même si uiro semble
flotter ici entre le sens de "mari" et celui de "héros" (par
antiphrase) qu'il prend en 423 et 440 par exemple. Et Iarbas
lui-même, ce qui le met en fureur, c'est de se sentir
joué du fait que Didon n'ait pas tenu son serment envers
Sychée (v. 213-4):
conubia nostra / Reppulit ac
dominum Aenean in regna recepit.
On voit bien que dominum, en
affrontement avec conubia nostra,
est mis ici pour maritum, par un
rappel de l'expression junonienne (v. 103):
liceat Phrygio seruire
marito (66) .
Certes, la culpabilité de Didon s'accroît par
l'indignité de l'élu, et le fils d'Hammon ne se fait
pas faute de tympaniser "ce nouveau Pâris" (v. 215-7), mais cet
aspect demeure secondaire à ses yeux, tandis que pour la
Rumeur, c'est là le principal grief, car il en découle
dans le comportement de la reine un relâchement qui la couvre
de honte (v. 193-4) (67) .
Bref, le culpam du vers 172 est
éminemment "kaléidoscopique".
La seconde objection dont nous parlions se rapporte aux vers
102-3:
Communem hunc ergo populum
paribusque regamus
Auspiciis; liceat Phrygio
seruire marito
Dotalisque tuae Tyrios
permittere dextrae.
L'énormité de la concession incluse dans permittere dextrae, et surtout
dans seruire, verbe encore
affûté par Phrygio,
virtuellement synonyme d'"esclave"
(68) , n'est-elle pas en
effet démentie d'une façon flagrante par paribus? Et ne peut-on pas alors accuser
la Reine du Ciel de parler un double langage, en sorte que
Vénus aurait bien raison de se méfier d'elle et de
répondre à la ruse par la ruse (cf. Donat ad v.
105)? La conjonction enim, au
vers 105, paraît à première vue aller dans ce
sens:
...sensit enim simulata mente
locutam
Quo regnum Italiae Libycas
auerteret oras.
Mais voici un nouveau cas d'ambiguïté typique, car
regnum Italiae peut signifier
aussi bien "la royauté sur l'Italie" que "l'empire promis
à l'Italie". Le titre de Saturnia au vers 92, soigneusement mis en
évidence par sa position syntaxique, doit nous interdire de
penser que Junon veuille autre chose que du bien à l'Italie,
cette "terre saturnienne" (Saturnia
tellus, G. II, 173), et du reste les
premières paroles qu'elle prononce dans l'Enéide
sont pour exprimer sa farouche détermination à
«écarter de l'Italie le roi des Troyens» (I, 38):
Italia Teucrum auertere
regem
ou, en d'autres termes, à éviter à l'Italie
de tomber sous le joug d'un tel roi (cf. ici v. 229-231). Elle est
donc parfaitement sincère en proposant à Vénus
de partager le gouvernement de Carthage, sincère aussi, bien
qu'amère (cf. Talibus, 92)
(69) , en employant le
terme seruire, qui ne correspond
que trop à la triste réalité. Seulement, comme
c'est justement pour tâcher de remédier autant que
possible à cette réalité-là qu'elle s'est
résolue à pactiser avec l'ennemie, elle maintient haut
et fort le principe d'une parité de droit (paribus). S'il y a ruse à cela,
cette ruse ne déshonore certainement pas la Reine de Vertu,
mais comment se pourrait-il faire que la Reine de Beauté ne
s'indigne pas que l'on vienne lui arracher la moitié de sa
victoire (spolia ampla refertis,
93)? Naturellement, elle prend soin de cacher sa colère sous
une révérence de façade, alléguant
même la volonté de Jupiter, dont elle sait au demeurant
fort bien qu'elle l'a dans son jeu, et les Fata par la même occasion
(70) , puisque à la
fin du compte Auguste régnera sur Rome (I, 257 sqq:
supra). D'où la profonde dérision du vers 113:
Tu coniunx, tibi fas animum
temptare precando
«Essaie toujours: moi, j'ai d'autres armes». Junon n'a
pas perdu l'allusion et c'est pourquoi elle réplique d'un ton
tranchant (excepit, "take her
up", Austin):
Mecum erit iste labor
«Le "travail" (cf. G. III, 97, 127) dont tu parles,
et qui est ta spécialité (double valeur de iste), je m'en chargerai, en
qualité de coniunx».
Elle échouera pourtant à sauver Didon, comme les
Républicains échouèrent contre l'ambition
césarienne, parce que Vénus ne veut pas d'une
moitié de victoire, de même que César ne
tolérera jamais de n'être qu'un demi-roi , un consul par
exemple (paribusque
regamus/Auspiciis), quand il sent que la République
a de secrètes faiblesses pour sa personne
(71).
Vers 173-295: aiguillonné
par Fama, Iarbas alerte son père Jupiter qui sur le
champ dépêche Mercure à Enée pour lui
ordonner de se rembarquer.
Les héros ne sont pas faits pour le bonheur. Enée
un beau jour en a assez de "l'excellente Didon", optima Dido, 291, et décide de
reprendre sa liberté. A vrai dire, il aurait bien
prolongé davantage sa villégiature en Afrique,
n'eût été l'affreux voisin, ce Iarbas dont les
menaces lui font dresser les cheveux sur la tête (v. 279 sq):
At uero Aeneas aspectu obmutuit
amens
Arrectaeque horrore comae et uox
faucibus haesit.
On protestera que, selon la narration virgilienne, ce n'est pas
Iarbas qui produit cet effet, mais le messager du grand Jupiter,
Mercure en personne, c'est-à-dire, d'un point de vue rationnel
(R.D. Williams), la voix de la conscience qui tout à coup se
réveille chez l'élu du Destin. Mais tant qu'à
rationaliser, il faut rationaliser jusqu'au bout. Or, si l'on
dépouille de tout son appareil merveilleux l'ensemble du
processus conduisant à la décision de rupture, on reste
avec ces deux faits bruts: la colère de Iarbas à la
nouvelle du mariage de Didon, l'irrépressible impulsion de
fuite qui s'empare du Troyen. Le lien entre les deux? L'imagerie dit:
Mercure délégué par Jupiter alerté par
Iarbas. La raison répond: la connaissance qu'Enée a eue
du danger qu'il courait. Et de fait, les vers 320-1 et 326 font
état de la fureur de Iarbas et laissent prévoir son
attaque imminente. Intéressant à cet égard,
semble-t-il, le Dicitur du vers
204, qu'Austin a raison de juger bizarre ("odd") en dehors de
l'explication de Heinze 242 suivant laquelle le narrateur se place
ici du point de vue de Didon et Enée recevant rapport de la
chose. A cela s'ajoute l'expression de Jupiter au vers
235:
inimica in gente
difficile, on en conviendra, à référer aux
Tyriens (72) , cela
malgré le infensi Tyrii,
321, et qui par conséquent doit référer
plutôt aux Libyens de Iarbas. Mercure en tout cas semble bien
l'entendre ainsi puisqu'il traduit inimica
in gente par Libycis...terris, 271. Et à peine
ce dieu s'est-il envolé que l'amentia qui caractérisait le fils
d'Hammon (amens, 203) s'est
reportée sur le fils de Vénus (amens, 279).
Enée n'a rien d'un héros cornélien.
Déchiré entre l'amour et le devoir, Rodrigue, au prix
d'un effort surhumain, se résout à sacrifier son
bonheur à sa gloire. Mais ici l'on cherche en vain des traces
de souffrance, en vérité on cherche une âme. Tout
entier sous l'empire de la peur, l'homme n'a plus qu'une idée,
détaler au plus vite (v. 281):
Ardet abire fuga
et ce fuga logiquement
superfétatoire montre qu'il s'agit bien d'une
désertion. Ses défenseurs font grand cas de l'adjectif
dulcis dans le second
hémistiche:
dulcisque relinquere
terras
comme s'il nous ouvrait un abîme d'héroïsme
(«in dulcis, we have a
fleeting glimpse of Aeneas' real feelings», Austin). Cartault
316 est moins naïf: « dulcis est joint à terras; ce n'est pas la femme, c'est le
pays qu'il regrette; il y était bien». Admettons
cependant avec Mc Gushin 417 que terras englobe la femme, de la même
manière qu'au vers 217 rapto englobe la terre: l'accusé
n'en sort pas blanchi pour autant. Pour qu'il le fût, il
faudrait que son attachement à ce pays, à cette femme,
et la gratitude qu'il leur doit, ne le cédassent - et à
grand-peine - qu'à un noble sentiment du devoir, et non
à cette peur subite, purement physique et animale,
caricaturale même (effet des élisions et de
l'allitération en [a] aux vers 283-4: reginam ambire furentem / Audeat adfatu;
cf. aussi Ardet abire fuga). Du
sublime au grotesque il n'y a qu'un pas, et en voici un nouvel
exemple. A première vue, rien ne ressemble tant au
désarroi d'Orphée séparé d'Eurydice pour
la seconde fois ( G. IV, 504-5):
Quid faceret? Quo se rapta bis
coniuge ferret?
Quo fletu Manis, quae numina
uoce moueret?
que l'état d'âme du Troyen mis en demeure de quitter
Carthage (v. 283-4):
Heu quid agat? Quo nunc reginam
ambire furentem
Audeat adfatu? Quae prima
exordia sumat?
Là, un amant se désespère en sentant qu'il a
perdu pour toujours la moitié de son âme: ici, l'amant
tremble à l'idée d'affronter "maintenant" la
colère de celle qu'il "brûle de quitter" (nunc pénètre dans la
subjectivité du personnage, il est proprement comique: "me
voilà bien"). Là, un poète éprouve avec
atterrement l'inutilité de son art pour ramener
l'aimée: ici, un rhéteur doublé d'un homme de
guerre se demande "par quel commencement commencer" pour neutraliser
son "excellente" victime. L'expression prima
exordia n'est pas seulement redondante, elle est aussi
à double ou triple épaisseur, pouvant s'entendre au
sens étymologique de "filet", "toile" («properly of a
laying down of a web», Austin), rhétorique de "exorde",
ou large de "début" (Orationem uel
hic pro initiis, D.Servius). Le premier s'accorde à
souhait avec la nuance propre au verbe
ambire, selon la définition de Servius (blanditiis circumuenire)
complétée par D.Servius (uel
subdole): «hints at cunning and treachery», note
Page. Cet ambire...adfatu rejoint
l'implication cachée du vers 150:
tantum egregio decus enitet
ore .
Avec des mots il l'a séduite, avec des mots il s'en
débarrassera (73) .
Ainsi se confirme la présence du sens rhétorique dans
le terme exordia qui, en cela,
annonce le modèle de discours délivré par le
traître devant la reine aux vers 333-361. Le distique 285-6
nous fait assister à la délibération
intérieure d'un puissant esprit:
Atque animum nunc huc celerem
nunc diuidit illuc
In partisque rapit uarias perque
omnia uersat
On conçoit, dans l'optique de l'Enéide
"orthodoxe", que ces deux vers aient reçu un accueil
mitigé et que plus d'un critique en ait suspecté
l'authenticité (Ribbeck athétise le second vers,
Peerlkamp les deux). Outre la réminiscence d'Aristophane
(Nuées, 740-2), ce qui les rend comiques, ce n'est pas
seulement l'impression d'effort, la lourdeur laborieuse, mais surtout
le fait que cet impressionnant travail cérébral usurpe
la place du débat cornélien qui manque si cruellement
dans le passage (en somme, ces deux vers, ce sont les Stances
du Cid). On n'en veut pour preuve que la pieuse tentative des anciens
scoliastes pour se persuader contre toute évidence que la
réflexion d'Enée porte sur le point de savoir s'il
devait rester ou partir
(74) . R.D. Williams voit
plus clair: «There is great irony and pathos in the description
of his desperate efforts to decide how to approach her...». Ce
mélange d'ironie et de pathos s'appelle la cacozélie.
Mais lorsque enfin une potior
sententia arrive à se dégager de cette
intense activité intellectuelle, le ton change brusquement,
les subjonctifs claquent comme des ordres, iussa, 295, l'"imperator" parle,
Imperio, 295 (cf. I, 643 sqq
pour ce style).
Ni Servius ni Donat ne se font scrupule de traduire bonnement par
"armes" le Arma du vers 290,
trouvant normal que le Troyen se prémunisse à tout
hasard contre une possible attaque carthaginoise.
Mais, à quelques exceptions près,
tels Voss et Austin (d'ailleurs très hésitant), les
interprètes répugnent nettement à adopter une
interprétation si peu glorieuse pour le (prétendu)
père de la race romaine (cf. notamment Henry). R.D. Williams
le note pudiquement: «it seems unlikely that Aeneas is thinking
along such lines». Mais c'est la reine elle-même, par le
souverain mépris de son Dissimulare
etiam, 305, qui montrera à quel point il lui a fait
injure en craignant qu'elle ne s'opposât par les armes à
son départ. Pourtant, ce sens d'"armes", il est encore plus
difficile de l'esquiver ici qu'en III, 471, tant le contexte est
saturé de termes ayant trait à des préparatifs
de guerre, et ajoutons de guerre civile. Austin admet sans
difficulté que les mots rebus...nouandis, 290 suggèrent une
révolution, en observant que c'est précisément
ce que l'acteur principal a l'impression de faire («to Aeneas,
it was just what it seemed to be»). Telle est aussi l'impression
du lecteur: un coup de force se prépare (fortem, sociosque...cogant: cf. 406, Arma parent, aditus, Imperio, parent, iussa), et se prépare dans le
secret (ambire, exordia, taciti, Dissimulent); mais que les Troyens fassent
partie intégrante de la cité qu'ils s'apprêtent
à trahir, n'est-ce pas ce que supposent aussi l'expression
rebus...nouandis et le terme
amores, 292
(75) ?
L'intention allégorique paraît claire: un jour aussi
César, un jour aussi Octave, tourneront contre Rome les armes
de Rome afin d'asseoir leur tyrannie (cui
regnum Italiae Romanaque tellus/Debetur). Un crime
mûrement réfléchi, mis au point dans les moindres
détails, savouré à l'avance avec jouissance.
Particulièrement perverse, la proposition introduite par
quando (v. 291-2):
quando optima Dido / Nesciat et
tantos rumpi non speret amores
où le optima,
objectivement trop vrai, se trouve tourné à la
dérision par Nesciat -
aiguisé par l'écho de Nescius, 72 -, et par un ricanant non speret qui, quoi qu'on en ait,
rappelle fort à contre-temps les folles espérances
entretenues par Didon (76)
. K. Quinn 344 dénonce l'ineffable hypocrisie du mollissima, 293 («how double-edged
"mollissima" is!»), qui,
sous couvert d'une sincère sollicitude pour Didon,
réfère à la vraie préoccupation du
héros qui est de se ménager une sortie facile («an
easy way out», id.), et dont les sous-entendus grivois
(cf. aussi aditus et dexter modus) ne sont certainement pas
perdus pour l'état-major d'"eunuques" qui prend ses ordres
avec empressement (laeti, 295).
"Bande d'eunuques", c'est du moins ainsi que Iarbas les intitule (v.
215):
ille Paris cum semiuiro
comitatu
"Eunuques", le "fort" Séreste (fortem, 288 ne garantit pas son "courage":
cf. supra)? "Eunuques", les autres
costauds troyens? Parfaitement, à quelques exceptions
près, et Catulle ne l'envoyait pas dire aux gens de leur
espèce (c. 16).
Plein de bonnes intentions, Donat explique que, dans cette
affaire, le fils d'Anchise est pris entre deux exigences, d'un
côté la crainte (uno ex latere
metus diuinae iussionis), de l'autre sa conscience
(ex altero pudor). On ne saurait
mieux dire, mais un tel conflit relève moins de Corneille que
de Satan. Tenté de la sorte, Juvencus eût tout de suite
compris que Mercure était un démon
déguisé ou qu'il voulait l'éprouver, car sous sa
plume l'expression du vers 272, tantarum
gloria rerum, devient l'hameçon tendu par le
diable:
Cernis, ait, quae sit tantarum
gloria rerum?
(Juvencus, Evang. lib. I, 400: cf. P. Courcelle 320). Les
dieux peuvent tromper. L'ambitieux Agamemnon en sut quelque chose
lorsque, lui déléguant le funeste Oneiros sous l'aspect
rassurant du fils de Nérée, le maître de l'Olympe
fit croire au pauvre sot, nêpios, qu'il pouvait enlever
Troie dans la journée, illusion qui se solda par une
hécatombe de guerriers achéens (Il. II, 4). Or,
justement, Virgile a ce passage présent à l'esprit,
témoin son Vade age, 223
(cf. Bask ithi, Il. II, 8) et, plus loin, l'influence
du Eudeis d'Iliade II, 23 sur les vers 560 sqq. Mais le
vers d'Homère annonçant le résultat des
cogitations meurtrières du grand Zeus (v. 5):
êde de oi kata thumon aristê faineto
boulê
le poète latin a choisi, non sans malice, de l'appliquer
à un héros dont il se plaît en toute occasion
à placer les pas dans les pas de son céleste aïeul
(v. 287):
Haec alternanti potior sententia
uisa est.
Zeus glorifiait Achille pour les beaux yeux de Thétis:
Jupiter protège Enée pour l'amour de Vénus,
amour que l'on connaît de reste, mais que rappellent les vers
227 sqq et spécialement le suggestif pulcherrima, 227. Incorrigible Omnipotent!
Où couriez-vous encore pendant que "l'homme attendu par
l'Italie" se dévergondait à Carthage? Après
quelque Nymphe sans doute, comme cette Garamante qui, violée
par vos soins (v. 198):
rapta Garamantide
nympha
avait mis au monde l'irascible bâtard dont l'oraison
comminatoire s'élève aujourd'hui jusqu'à vos
oreilles oublieuses.
Beau paradoxe, il faut que ce soit un Libyen qui contraigne le
ciel à intervenir pour chasser Enée d'Afrique et
qu'ainsi s'accomplissent les glorieux destins de Rome, si
néfastes à la Libye! Il est vrai que cette
contradiction se dissipe par une réinterprétation du
vers I, 22 :
Venturum excidio Libyae sic
uoluere Parcas
mais comme cela implique le retournement complet du sens du
poème (cf. ad loc.), on préférait
critiquer Virgile pour cet insupportable paradoxe. C'est ce qui
transparaît à travers la note servienne au vers 220
voulant expliquer pourquoi, en réponse à la
prière de Iarbas, Jupiter songe aux intérêts
d'Enée: nec uideatur esse contrarium
quia turbantur omnia Ioue in Africa respiciente: nam utrumque a turpi
liberat [sc. Iuppiter] fama. En s'efforçant
à tout prix de préserver l'image du dieu, le scoliaste
a l'intime conviction qu'il défend Virgile lui-même.
L'emploi du temps de l'Olympien depuis l'arrivée d'Enée
à Carthage, cela ne le concerne pas. Mais le lecteur non
prévenu ne manque pas de se dire que ce dieu-là est
passablement distrait et oublieux. Oublieux, tel est le mot qui hante
l'esprit au moins depuis le vers 110 où, même
après la grande révélation que lui avait faite
son père en I, 257 sqq, Vénus prétendait encore
éprouver des doutes quant aux intentions de celui-ci. Or,
voici que oblitos est le premier,
et d'ailleurs l'unique, adjectif qui s'offre à nous dans la
description du dieu, mais, ô surprise, il ne s'applique pas
grammaticalement à lui (v. 220-1):
Audiit Omnipotens oculosque ad
moenia torsit
Regia et oblitos famae melioris
amantis.
On ne saurait suggérer plus finement
que ce divin donneur de leçons n'est peut-être
pas des mieux placés pour sermonner les humains. A cette
irrévérence toute voltairienne participe aussi,
semble-t-il, surtout en relation avec les majestueux torques, 208, torquet, 269, ce torsit dont l'on ne sait au juste s'il
exprime la soudaine réaction de quelqu'un qui est pris en
faute («it might suggest the suddenness of Jupiter's reaction to
reproach», Austin), ou plutôt son déplaisir
à se voir tirer de sa sieste ou d'autres occupations
agréables. Le grandiloquent vers 237, qui est son dernier mot:
Nauiget ! haec summa est, hic
nostri nuntius esto
se savoure au même titre que le fameux Fata uiam inuenient. Le comique naît
du contraste entre l'emphase du ton et le prosaïsme du verbe
nauigare: «Qu'il navigue,
voilà l'alpha et l'oméga, et que ceci soit notre
message» (77) . Et
dans la même veine cocasse que ce Nauiget se recommandent encore le Quid struit? 235 («Que
fabrique-t-il?») et surtout le
Exspectat, 225, que Virgile tire plaisamment de la notion
d'attente vers celle de farniente.
On le voit, Enée est rudement malmené par cette
grosse voix grondante de Polichinelle, mais au reste, il n'y a nulle
menace à la clef, comme si les amères railleries de
Iarbas concernant la cécité des feux de l'orage et
l'inanité du fracas des tonnerres (v. 208-10) ne disaient que
la pure et simple vérité. Pure et simple
vérité aussi que ce portrait féroce (v. 215-7):
Et nunc ille Paris cum semiuiro
comitatu
Maeonia mentum mitra crinemque
madentem
Subnixus rapto
potitur.
Le trait est si bien acéré, le dessin si bien venu
(78) que l'on en rit
malgré soi, quitte ensuite à se venger de Iarbas en
traitant ce monarque de barbare mal dégrossi, de primitif
jaloux des civilisés (Austin). Mais le thème du nouveau
Pâris court à travers toute l'Enéide, et
quant à la rapacité des Enéades en
général et de leur chef en particulier, nous en avons
déjà eu maint exemple et elle se vérifiera
encore joliment en 402 sqq. D'ailleurs, sans aller si loin, le
lecteur verra sous peu (v. 259 sqq) à quel point le portrait
du prince consort tel que Virgile le signe ouvertement correspond
à la vision de Iarbas. Le poète ne voit pas
d'inconvénient à mettre son propre point de vue dans la
bouche de personnages plus ou moins caricaturaux: au contraire, il en
tire même un surcroît d'effet, c'est comme un comique au
second degré. Ainsi, quand Jupiter déplore que le fils
de Vénus réponde si mal aux espoirs que sa mère
avait placés en lui (v. 227-31):
Non illum nobis genetrix
pulcherrima talem
Promisit Graiumque ideo bis
uindicat armis,
Sed fore qui grauidam imperiis
belloque frementem
Italiam regeret, genus alto a
sanguine Teucri
Proderet ac totum sub leges
mitteret orbem
on croit percevoir sous ce qui, au goût de R.D. Williams,
représenterait «one of the finest expressions in the poem
of the Roman mission»
(79) , la voix railleuse du
Mantouan parodiant Auguste lui-même et démentant
à l'avance le solennel Hic uir
de VI, 791. Par l'anachronisme
délibéré du vers 231, l'héritier de
César perce en effet la cuirasse d'Enée, au point de
nous inciter à chercher l'application allégorique du
bis uindicat armis en songeant
par exemple à la bataille de Philippes (cf. Hor. C. II,
7) (80) ou/et à
telle circonstance de la guerre contre Sextus Pompée (Suet.
Aug. 16, 6-8).
Jupiter ayant dicté sa dépêche, il ne reste
au commissionnaire qu'à l'acheminer sans délai.
"Aussitôt dit, aussitôt fait", c'est en ces termes
qu'Homère décrit la promptitude d'Oneiros à
exécuter les ordres du maître de l'Olympe (Il.
II, 16 sq):
ôs fato, bê d ar Oneiros epei ton muthon
akouse
karpalimôs d ikane...
Juste le temps de se changer en Nestor, et l'obéissant
Songe est déjà à pied d'oeuvre, débitant
ses mensonges à l'oreille trop crédule d'Agamemnon.
Quelle différence avec Mercure! Entre le moment où
Jupiter lui a ordonné de s'envoler au plus vite pour Carthage
(celeris, 226) et celui où
"il attaque" (inuadit, 265), il
ne s'insère pas moins de vingt-sept vers (238-264)
(81) . Interminable
séquence entièrement consacrée à ces
mille riens qui font durer le plaisir et démontrent de la part
du dieu une mauvaise volonté évidente à
exécuter l'ordre de son auguste père: parabat, 238, dont la superfluité
est soulignée par la paronomase parere parabat, rejet cacozélique
de Imperio, 239,
décomposition minutieuse des préparatifs du
départ: et primum, 239, il attache ses
talonnières - description desdites -; Tum, 242, il prend sa baguette -
description de ladite -; départ enfin (reprise de hac, 242 par Illa, 245); il vole déjà
(Iamque, 246!) quand il
aperçoit en chemin quelque chose qui ressemble à une
tête et à des flancs (apicem et
latera, 246)... mais c'est Atlas, Atlas son vieux
grand-père (Atlantis.../Atlantis, 247-8, senis, 251, auo, 258: comment éviter de lui
rendre "tout d'abord" une visite de courtoisie (Hic primum.../Constitit, 252-3)
(82) ? Enfin, Mercure se
souvient qu'il est pressé (v. 253-4):
hinc toto praeceps se corpore ad
undas / Misit
A-t-il fini de musarder? Pas du tout. Au lieu d'aller tout droit
se poser là où l'appelle sa mission, le voici, tout
semblable à un oiseau, aui
similis, 254, qui s'amuse à voler au ras des flots,
non en droite ligne mais avec force cercles de ci de là
(circum...circum, 254) comme s'il
cherchait du poisson (Piscosos,
255). La lenteur de cette célérité est
saluée ironiquement par un troisième primum, 259 lorsque l'être
ailé atterrit enfin sur le lieu de sa destination.
La réaction des virgiliens devant ce festival? Certains
ont critiqué la description d'Atlas, et Mackail par exemple
voulait l'alléger en considérant 248-251 comme une
sorte de premier jet appelé à disparaître. Austin
a juste les mots qu'il faut: «This description...has power, but
is out of place here». Et son oeil aigu s'arrête sur une
série de détails inexplicables en dehors de
l'hypothèse cacozélique (fort rejet de Nubila devant ponctuation, 246,
répétition de
Atlantis, réitération rythmique 248, 249,
251, foisonnement des et,
consécution de cinq vers s'achevant chacun par un verbe,
243-7). Mais Austin préfère malheureusement conclure au
manque de polissage plutôt que de reconnaître ici une
volonté humoristique (R.D. Williams est sur la voie:
«even in some sense grotesque»).
Cette note comique n'atteint toutefois que Jupiter, si mal
obéi, et, loin d'entamer la majesté de Mercure, elle la
préserve au contraire en dissociant celui-ci de
celui-là. Mercure est cette divinité formidable qui
règne sur les vivants et les morts et rend à tous la
justice. Une baguette est l'insigne de son pouvoir (v. 242-4):
Tum uirgam capit: hac animas
ille euocat Orco
Pallentis alias sub Tartara
tristia mittit
Dat somnos adimitque et lumina
morte resignat.
L'interprétation de ces vers sublimes a donné lieu
aux explications les plus contradictoires, d'où même la
plus franche cocasserie n'est pas toujours absente. Le point crucial
à élucider est évidemment l'énigmatique
formule lumina morte resignat, si
énigmatique même que Peerlkamp l'athétise pour ce
seul motif (Weichert, Dubner la suspectent). Pour le critique
hollandais, ces trois mots ne veulent rien dire parce qu'ils veulent
tout dire. Etrange aveuglement que celui-là, car jamais
peut-être une vérité sur l'outre-tombe ne fut
articulée avec une force aussi contraignante que dans le cas
présent. Voyons en effet. Si l'on veut éviter que cet
hémistiche ne vienne en surcharge aux deux
précédentes définitions (euocat...mittit d'une part, dat...adimitque d'autre part)
(83) , on dira bien
sûr que le premier couple se réfère aux morts, le
second au sommeil, tandis que resignat concerne le passage de la vie
à la mort. Mais cela établi, encore importe-t-il de ne
pas mettre le poète en contradiction avec lui-même, et
puisque le premier couple affirme l'existence de la vie après
la mort, on ne peut pas aller offrir à celle-ci une apparente
victoire en traduisant comme Villenave l'hémistiche en
question par «il imprime sur les paupières le sceau de la
mort». La mort ne ferme donc pas les yeux, elle les ouvre
(morte instrumental); ou, si elle
les ferme, le dieu se charge de les rouvrir (morte dissociatif ou temporel): «il
rouvre les yeux scellés par la mort» (Perret),
«unseals eyes at death» (Jackson Knight). La formule
lumina morte resignat est comme
un bloc inaltérable, héraclitéen, qui tire sa
solidité de la résultante des forces contraires qui le
composent (= "ouvrir-fermer, dans-par-de la mort"). On dit "mort" et
l'on est forcé de comprendre "vie"
(84) . Il est facile
ensuite de préciser la vraie signification de euocat et mittit, car il faut bien que la survie des
âmes s'accompagne d'un jugement (cf. le livre VI et Hor.
C. I, 10, 17-20), que les élus soient arrachés
à Orcus (force du préfixe dans euocat par suite de l'élision) et
les maudits plongés au gouffre du Tartare (la place de
tristia indique que Tartara est pris en son sens précis
comme en V, 734). La pensée contenue dans ces trois vers est
donc celle-ci (en admettant une sorte d'hysteronproteron):
«Il est le maître du sommeil, il est le maître de la
mort, c'est-à-dire d'une nouvelle vie où nos actions
reçoivent leur paiement».
Bien digne d'attention, le pronom ille, repris du vers 238, doit pouvoir
s'expliciter ainsi: «c'est lui et pas un autre, pas
Jupiter». Après cela, faire d'un tel fils le valet d'un
tel père, c'eût été abaisser l'Esprit
devant la matière, Mens
devant Moles. Aussi Mercure
va-t-il bien s'acquitter de sa mission, mais il va le faire
à l'envers
(85). La première chose qui frappe sa
vue, ce n'est pas tant encore l'accoutrement du nouveau roi de
Carthage (86) : non, cela
c'est en plus (Atque, 261). La
vraie raison de la colère du dieu - colère qui, soit
dit en passant, ne faisait pas partie du message de Jupiter - est
à chercher dans un fait nouveau et inattendu, un comble, comme
l'indique le Tu nunc, 265 (= "Et
en plus de cela"). De quoi s'agit-il donc? De ceci (v. 260-1):
Aenean fundantem arces ac tecta
nouantem / Conspicit.
Mais ce fait nouveau n'apparaît pas dans l'interpretatio
communis («il aperçoit Enée qui s'occupait
à fonder des ouvrages de défense et à
bâtir de nouvelles maisons», Perret), quoique
l'accoutrement d'Enée évoque plutôt le
roi-fainéant que le roi-architecte, impression tout à
fait confirmée par le teris
otia du vers 271, qui, dans l'optique traditionnelle,
constitue plus encore qu'une injustice («an unjust sneer»,
Austin), un mensonge inepte («he is clearly not otiosus», id.).
Mais ses traits, Mercure sait les ajuster avec
plus d'adresse, à preuve l'incisif uxorius du vers 266, si l'on en
pénètre bien l'intention:
Tu nunc Karthaginis
altae
Fundamenta locas pulchramque
uxorius urbem
Exstruis, heu regni rerumque
oblite tuarum!
Dans la langue habituelle, uxorius exprime l'appartenance à
l'épouse (ainsi, res
uxoria = "la dot") et ce sens s'accorde fort bien avec les
vers 261-4 qui montrent Enée habillé de pied en cap par
«la riche Didon», diues...Dido. Manifestement, c'est elle
qui l'a fait, il lui doit tout. Voilà un terrain solide
auquel on aurait dû s'agripper pour comprendre le contexte,
mais, procédant à l'inverse, on a adapté la loi
du lexique à l'idée que l'on se faisait de la mission
de Mercure. Pour tranquilliser leur conscience, les virgiliens
alléguaient l'exemple d'Horace (C. I, 2, 19-20), tandis
que pour soulager la leur les horatiens citaient Aen. IV, 266!
Grâce à ce magique aller-retour, le dieu reprocherait
donc à Enée d'être trop soumis à sa femme,
d'être, comme traduit Perret, un "honnête mari". C'est
faire à la fois trop d'honneur à Enée et trop
d'injure à Mercure. Veut-on que ce dieu tourne en
dérision la loyauté, et ne voit-on pas que dans ce
couple c'est lui et non elle qui domine (cf. seruire, 103), et que du reste il la
trompe depuis le début sur ses véritables intentions
(cf. 338-9)? Non, jamais mari ou pseudo-mari ne fut moins uxorius que celui-là, au sens que
l'on voudrait imposer à cet adjectif.
Nous tenons maintenant peut-être la clef du mystère
quant au motif de l'indignation du Cyllénien, car la remise
à l'endroit de uxorius,
pour lui faire prendre le parti de Didon, oblige à retourner
en conséquence la signification de fundamenta locas et de
Exstruis, locare pouvant se prendre dans l'acception
de "mettre en adjudication", tandis que Exstruis, fort de son violent rejet et de
sa confrontation avec struis, 271
(Quid struis? ...urbem/Exstruis),
possède toute la vigueur souhaitée pour
générer un sens tel que "sur-construire", i.e. faire
des opérations immobilières de pure spéculation
(87) . On serait
orienté alors vers un sens supplémentaire du mot
uxorius, celui qu'il nous a
semblé assumer dans l'ode I, 2 d'Horace
(88) , c'est-à-dire
l'indication d'un trait de caractère propre à
l'épouse de comédie (ou à Junon face à
Jupiter): «Tu t'amuses (cf. inluserit, 591) à défigurer
cette belle ville bâtie par celle à qui tu dois tout
(cf. statui, 655), comme ces
épouses qui prennent plaisir à contredire leur
mari». Revenons alors au vers 260. N'est-il pas bizarre
qu'Enée pose les fondations d'une ville déjà
haute (surgunt, I, 437, ingentes aequataque...caelo, IV,
89, altae, 97, 265)
(89) , et ne se pourrait-il
pas que fundantem et nouantem s'éclairent l'un par
l'autre, l'idée étant que le Troyen n'édifie pas
sur du vide, mais qu'il détruit pour construire (cf. infensi Tyrii, 321)
(90)? Auguste se vantera
d'avoir trouvé Rome de brique et de l'avoir laissée de
marbre; Néron mettra le feu.
Chargé par Jupiter de veiller aux intérêts
supérieurs d'Enée contre Didon, Mercure attaque au
contraire Enée au nom de la reconnaissance et de la
loyauté qu'il doit à cette femme. Jupiter oppose
l'Italie à Carthage: Mercure estime que le royaume du Troyen
est ici même, à Carthage, indissolublement confondu avec
celui de Didon. C'est ce qui se dégage notamment du vers 267,
où le heu...oblite
déplore l'action exprimée par altae/Fundamenta locas et pulchram.../Exstruis
: «Cette belle ville, tu la mets en coupe
réglée, imbécile, ton royaume et ta
possession»; oblite rappelle
oblitos, 221 et surtout Regnorum
immemores, 194, où Austin et Perret nous semblent
avoir raison de référer
Regnorum à la seule Carthage
(91) (cf. aussi regna, 214 et les vers 102-4). La suite
s'entendra ainsi: «Que fais-tu donc? Tu t'amuses à
affaiblir cette ville que tu devrais au contraire t'employer à
fortifier contre Iarbas et les autres, Libycis, 271 (cf. 86-89)? Si cela t'est
égal, songe au moins à ton fils, que tu n'as pas le
droit de frustrer de son héritage».
Tout cela veut dire «Reste», et non pas
«Pars». La meilleure preuve en est que Mercure, qui affecte
si bien par ailleurs la fidélité la plus
littérale au texte dicté par son père, oublie
curieusement de prononcer le mot qui, selon Jupiter,
résumerait tout son message, comme l'indique
expressément le double hoc
(sc. hoc uerbum:
"nauiget") du vers 237, même s'il se trouve
masqué par l'attraction:
Nauiget! haec summa est, hic
nostri nuntius esto
(92) .
La précision apportée par Mercure au sujet de Iule
en 275-6:
cui regnum Italiae Romanaque
tellus / Debentur
ne doit pas nous troubler
(93) : encore une fois,
Mercure se refuse à opposer Carthage et Rome. Le devoir qu'il
trace à Enée, c'est premièrement de
défendre et fortifier son présent royaume, après
quoi il pourra songer à l'héritage de Iule, puisque,
paraît-il (rejet ironique), l'Italie lui est due.
Autrement dit, il s'agit de se sauver soi-même et de sauver son
fils non en s'enfuyant lâchement et en condamnant Didon, mais
en accomplissant son devoir hic et nunc
(94). A cette
lumière, At uero, 279
s'éclaire singulièrement («a very strong
expression of contrast», Austin; cf. F.J. Lelièvre
19-20): Enée, vraiment amens, a compris exactement le contraire
de ce que lui enjoignait Mercure, c'est-à-dire, et R.D.
Williams a raison, la voix de la conscience.
On s'étonnera peut-être que pour porter ce
sévère message, le fils de Maïa ait assumé
la forme d'un oiseau, aui
similis, 254, et peut-être trouvera-t-on convenable
de nier une telle métamorphose. Car il semble qu'à part
Page, peu d'exégètes aient consenti à l'admettre
(95) , malgré
l'insistance mise par le poète à évoquer le vol
du plongeon (mergus, une forme
littéralement appropriée à mercurius) dans les vers 254-258
(96) (Haud aliter), avec la cacozélie
appuyée du vers 258 («a frigid line», Williams),
auquel Austin reproche surtout de donner l'impression qu'Atlas serait
«somehow responsible for Mercury's flight», ce en quoi il
n'a d'ailleurs pas tout à fait tort, dans la mesure où
Atlas n'est à tout prendre qu'un autre Jupiter (comparer 247
à 269) (97) . Mais
de la métamorphose en oiseau, pas plus extravagante ici qu'en
XII, 861 sqq, nous trouvons encore une confirmation dans le Tali...ore du vers 276, mieux traduit,
certes, par "de ce ton" (Perret) que par "ces paroles" (Bellessort),
mais qui, à strictement parler, signifie "par cet organe" (le
bec d'un plongeon). La raison de cette facétie? D'abord, le
poète n'allait pas favoriser Enée de l'apparition d'un
dieu tel que Mercure "dans sa pleine lumière", manifesto in lumine, comme
l'intéressé voudrait le faire croire à Didon au
vers 358, et comme un certain interpolateur le répète
en 558-9 (cf. infra). Ensuite, Virgile ne croit pas aux
miracles. Aux signes, oui, car tout est signe. En entendant parler un
plongeon, Enée aurait pu se frotter les yeux et les oreilles,
dire: «j'ai rêvé» - et c'est justement ce que
pense Donat (ad v. 260-1: noctis
fuerat tempus, quo ille dormiebat). Mais non, il a bien
entendu. Le plongeon lui a intimé l'ordre de demeurer, mais
d'une façon assez ambiguë pour lui permettre d'entendre
ce que son désir lui dictait. Adresse de la conscience
perverse pour retourner les signes à son avantage;
liberté de l'homme contre Dieu.
Vers 296-392: Didon a tout appris,
tout deviné; en vain supplie-t-elle Enée de renoncer
à son projet, il reste de marbre; alors, sa fureur
éclate.
Nous sommes au coeur du drame. C'est ici ou jamais que la
postérité doit juger le héros de
l'Enéide. Virgile le savait bien et, comme pour exposer
encore mieux à nos regards la plaidoirie d'Enée, il lui
a réservé la place d'honneur, celle qui traverse le
centre mathématique du livre
(98) . Or, si tout le monde
s'accorde à reconnaître que le poète
s'élève aux cimes du sublime dans les deux tirades qui
encadrent celle du Troyen
(99) , la performance de
celui-ci en revanche a toujours semblé par comparaison
profondément décevante. Mais il y a deux écoles.
L'une ne croit que ce qu'elle voit et, voyant un monstre
d'insensibilité, elle en accuse Virgile. Ecoutons Villenave:
«Virgile, qui exprime si bien les fureurs d'une amante
abandonnée, peint Enée trop froid, peu ingénieux
à se justifier, et même il lui donne une rudesse qui
paraît sans nécessité comme sans excuse...
Jupiter et le destin ordonnaient-ils cette outrageante
insensibilité? On ne voit ni l'homme, ni le
héros»; Page: «Not all Virgil's art can make the
figure of Aeneas here appear other than despicable... To an appeal
which would move a stone Aeneas replies with the cold and formal
rhetoric of an attorney»; Cartault 319-20: «le ton glacial,
inutilement blessant qu'il affecte... [Le v. 360] va jusqu'à
la malhonnêteté grossière. Il faut croire que
Virgile n'en a pas senti l'inconvenance et qu'il lui arrivait parfois
de manquer de goût».
A la seconde école se rattachent, sous la bannière
de Servius et de Donat, une majorité de critiques (ainsi
Henry, Pichon, Bellessort, Austin, Williams, Perret)
(100) . Eux non plus ne
dissocient pas Enée de Virgile, mais leur admiration pour le
second les aveugle sur le premier et les entraîne quelquefois
fort loin sur les sentiers de la mauvaise foi. Dupes du "pieux"
héros, ils brandissent à son imitation les Fata comme une arme absolue. Les Fata, cela veut dire en définitive
l'écrasement de Rome sous les Césars, et en
voilà assez pour justifier pendant mille ans tous les crimes,
toutes les bassesses, toutes les ignominies, à commencer par
cette inqualifiable désertion. Mais soit, il faut obéir
à Jupiter: Jupiter avait-il prescrit cette
insensibilité de roc? La réponse des avocats est toute
prête: Enée se défend contre lui-même.
Ainsi Bellessort: «Enée lui répond d'autant plus
froidement et durement qu'il veut paraître moins
ému», Austin 105-6: «had he not controlled
himself...he would have broken down and yielded», et (ad
v. 350): «he is catching at words to save himself from giving
way». Mais c'est vrai que quand on a péché si
facilement, si naturellement - car pas un seul instant on ne l'a vu
résister, hésiter (v. 165-6):
Speluncam Dido dux et Troianus
eandem / Deueniunt -,
on doit être exposé à la rechute, sauf
à se transformer en rocher, en tigre (365-7), en chêne
de la forêt (438 sqq)! Bref, il résulte de tout cela non
seulement qu'Enée est un grand héros stoïcien qui
mérite notre compassion admirative (« it is our pity that
we should give him, not our scorn», Austin), mais que Didon ne
lui arrive pas à la cheville. C'est donc sur elle, sur la
victime, que vont se détourner les coups que l'on s'est
interdit de porter contre « un saint». Extrémiste
dans le genre, Donat applaudit avec enthousiasme à chacun des
pauvres arguments que trouve à lui asséner l'hypocrite.
Celui-ci commence à mots à peine couverts par reprocher
à son interlocutrice sa prolixité, à laquelle il
oppose sa propre concision (quae plurima
fando / Enumerare uales, 333-4, pauca, 337) ? Excellent, s'exclame Donat:
ueritas enim multiloquio non adseritur, cum
sit ista per se perspicua, neque ego, ut tu, commorabor in
plurimis (ad v. 337: cf. aussi ad v. 333).
Paraît-il, ils n'ont jamais été mariés (v.
338-9) (101) : il aurait
pu le dire avant, mais Donat ne veut pas le savoir, il se moque de
Didon: quale enim matrimonium est ubi nullus
testis interfuit, nulla ex more sollemnitas, nulla pactio, faces
nullae, nulla ipsius foederis consecratio? Si une
Phénicienne a bien pu s'établir en terre libyenne,
pourquoi un Troyen n'aurait-il pas le droit d'aller s'installer en
Italie (v. 347-350)? C'est oublier cyniquement dans quelles tragiques
circonstances Didon avait dû s'enfuir de Tyr, mais Donat n'en
estime pas moins le raisonnement imparable: nullus autem melius et robustius uincitur quam qui
proprio superatur exemplo. Enfin, argument-massue, quand
le ciel tout entier se met en branle pour faire connaître sa
volonté, comment un malheureux mortel se permettrait-il d'y
contredire (v. 345 sqq)? Certains de ces signes célestes sont
manifestement faux, ce qui devrait suffire à jeter la
suspicion sur le reste: Donat ne s'en inquiète pas plus que de
savoir si l'on a le droit d'étouffer sa conscience pour suivre
des voix venues d'ailleurs: haererent mihi
crimina querellis tuis expressa, si erga te non auctoritate multarum
metuendarumque iussionum, sed mea uoluntate peccarem.
Plus habiles, les modernes font la part du feu. Par exemple,
Austin avoue volontiers que l'éloquence d'Enée
«peut ne pas plaire» («We may not like it», p.
106), convient de sa «terrible froideur» («dreadful
chill», ad v. 365 sqq) et de «l'aridité de sa
logique» («his arid logic», ad v. 351 sqq),
note au vers 335 «la bizarrerie et l'extrême
tiédeur de l'expression» («To a modern ear the
phrase sounds odd and very lukewarm»), qualifie l'argument des
vers 347-350 de «maigre, académique, voire un peu
vif» («meagre, academic, and even petulant»). Mais
c'est pour mieux contre-attaquer. L'odieux sarcasme du quae plurima, 333 ? une pure illusion du
naïf scoliaste et de «some editors», au nombre
desquels Pease. La "tiédeur" du vers 335? La métrique
démontre qu'Enée est en train de se faire violence pour
ne pas trahir son émotion. La "brutalité" du Hic amor, 347 (J. Ferguson 60)?
Enée ne pense pas ce qu'il dit, «as 361 shows».
L'aigreur de 345-350? Mais le raisonnement est néanmoins
logique, et de plus, ici encore, le héros mobilise toute son
énergie contre lui-même. Les sorts lyciens (346),
l'oracle de l'Apollon de Grynium (345), les apparitions
répétées du fantôme d'Anchise (351 sqq),
Virgile ne nous en a jamais rien dit? Cela le regarde.
L'insupportable Desine...incendere, 360 qui, comme de
juste, a le don d'"enflammer" (accensa, 364) la fureur de Didon? Cette
fois, c'est fait, Enée a craqué: «In their own
way, these lines [sc. 360-1] are as despairing an appeal for
pity as any words of Dido's». C'est tout juste si l'on ne
devrait pas lui reprocher d'être trop faible, trop tendre, pas
assez stoïcien. R.D. Williams s'aventure jusque là
à propos de 335-6: «The statement seems cold to the
modern reader, but from the Stoic point of view (which Aeneas as man
of God should accept) it is rebellious».
Mais pendant que pour l'amour de Virgile on s'essouffle à
porter à bout de bras l'insoutenable fardeau d'un héros
qu'il avait condamné, on ne s'avise pas du grave
préjudice que l'on cause à l'art du poète en se
laissant aller par contrecoup à rabaisser la sublime Didon et
à vouloir traquer sous chacune de ses paroles le mensonge,
l'inintelligence et le blasphème. Perret va aussi loin que
d'instaurer le barbare Troyen au rang de chevalier de l'amour
courtois, face à une femme tragiquement incapable
d'appréhender la dimension «toute spirituelle» d'une
telle conception. L'épicurienne face au stoïcien, la
mécréante et la païenne face à l'homme de
Dieu, au pré-chrétien: c'est ainsi qu'Austin et
Williams se représentent le conflit, en se fondant en
particulier sur la cinglante ironie du Scilicet, 379:
Scilicet is superis labor est,
ea cura quietos / Sollicitat.
Cette ironie n'atteint pourtant qu'Enée, et loin qu'elle
rejaillisse en rien sur les dieux, elle signifie au contraire que la
reine se forme une trop haute idée de la divinité pour
croire que le ciel puisse choyer un individu comme celui qu'elle a
devant elle, et que Mercure se déplacerait en personne pour
commander un crime, manifesto in
lumine ! Et le serment "par les deux têtes",
utrumque caput, 357- lesquelles,
d'abord (102) ? - ne
contribue certes pas à augmenter la crédibilité
de ce miracle, pas davantage que l'involontaire cocasserie de
l'expression his auribus hausi
qui démontre, si besoin était, à quel point le
soi-disant élu est indigne des faveurs célestes
(103) . Courant au
secours d'Enée, Dubner veut supposer que les mentions
de Grineus Apollo, 345 et de
Lyciae...sortes, 346, si
évidemment fantaisistes, s'expliqueraient par le désir
de se mettre à la portée de l'interlocutrice,
censée, en tant qu'Asiatique, connaître davantage les
sanctuaires situés sur le continent que celui de Délos:
c'est dire à quel point Enée exerce la subtilité
de ses défenseurs. Même ingéniosité quand
il s'agit d'expliquer pourquoi Virgile n'avait pas jugé bon de
nous informer des visites régulières que le
fantôme d'Anchise rendait à son fils (turbida terret imago, 353). Didon, quant
à elle, préfère passer la chose sous silence,
étant bien placée, comme l'observe Ferguson 58, pour
savoir si Enée faisait ou non des cauchemars lorsqu'il dormait
près d'elle.
On reproche à la reine sa déclaration des vers
371-2:
iam iam nec maxima Iuno / Nec
Saturnius haec oculis pater aspicit aequis.
Et de fait, si l'on rattache à ces deux vers, comme y
insiste Perret, l'hémistiche suivant:
Nusquam tuta fides,
Didon peut être accusée de blasphémer les
dieux: «impossibilité de compter au moins sur la
fidélité des dieux quand celle des hommes fait
défaut» (Perret); nunc iam neque
in homine, neque in ipsis diis tuto ponitur fides
(Dubner). Mais ce rattachement nous semble faire violence au
mouvement naturel du texte et se trouve formellement contredit tant
par l'explication que l'on vient de donner du Scilicet que par la conviction de Didon
que le coupable expiera son crime (v. 386):
Dabis, improbe,
poenas.
Et le moyen de taxer d'athéisme, d'épicurisme, ou
de la moindre impiété, une personne qui affirme avec
une telle force que dans les vers 385-7 sa croyance en
l'immortalité de l'âme? On se refusera donc à
interpréter 371-2 à la manière de Bellessort (ni
Jupiter ni Junon «n'ont pour ce qui m'arrive un regard de
compassion»), de Pichon («Didon se croit abandonnée
par Junon, sa protectrice, et par Jupiter, gardien des
serments»), de Rat (ni Jupiter ni Junon «ne voient ces
perfidies d'un oeil équitable»), d'Austin (Junon et
Jupiter «have forgotten all justice»), et même de
Perret ( «ne nous regardent plus avec bienveillance»), et
l'on préférera comprendre que les Olympiens «ont
cessé de regarder d'un oeil impassible les agissements
d'Enée» (104)
.
Non, si l'on voulait à tout prix reprocher quelque chose
à Didon dans ce domaine, ce serait uniquement de se faire une
idée un peu trop confiante et simpliste de la divinité.
Elle qui prend à témoin le grand Jupiter, elle ne se
doute pas de l'incommensurable veulerie de ce dieu; elle qui
l'invoque en même temps que Junon, elle ignore que la
volonté du "Saturnien" ne coïncide pas toujours avec
celle de la "Saturnienne". Mais on l'a attaquée sur un autre
plan. On a trouvé qu'elle s'abaissait trop («to almost
abject dependence», Austin) dans ces quatre vers où elle
regrette de n'avoir pas eu d'enfant de lui (327-30):
Saltem si qua mihi de te
suscepta fuisset
Ante fugam suboles, si quis mihi
paruolus aula
Luderet Aeneas qui te tamen ore
referret,
Non equidem omnino capta ac
deserta uiderer.
Vers capables, au gré de Page, d'«émouvoir une
pierre» («would move a stone»), mais qui
révoltent A.-M. Guillemin 258 comme totalement
invraisemblables: «Lorsqu'une femme dont la passion est
déchaînée se sent abandonnée par
l'infidèle, le désir de la maternité n'occupe
pas d'ordinaire le premier plan de sa conscience». Le reproche
sonne juste en effet, bien qu'il perde beaucoup de sa pertinence par
la prise en considération de la différence entre les
deux tirades prononcées par Didon, car c'est seulement dans la
seconde que sa fureur éclate et se donne libre cours, tandis
que dans la première, passé peut-être le premier
mouvement d'indignation (v. 305-6):
Dissimulare etiam sperasti,
perfide, tantum
Posse nefas tacitusque mea
decedere terra?
elle se montre d'une modération exemplaire, tendre encore,
suppliante, cherchant avant tout à émouvoir et n'ayant
pas perdu tout espoir de ramener l'infidèle à de
meilleurs sentiments (v. 318-9):
istam/...exue mentem,
raisonnable enfin et prête aux plus déchirantes
concessions, comme de renoncer à la belle illusion du mariage
(323-4) et d'accepter la perspective d'une prochaine
séparation, qu'elle lui demande seulement de retarder le temps
que se dissipent les menaçants nuages qui s'accumulent de
toutes parts sur sa tête. Rien ne marque mieux la rupture de
registre entre les deux tirades que la confrontation entre les deux
perfide, 305, 366, ou de Crudelis, 311, avec sa monnaie 365-370.
Car ce crudelis reste un mot
d'amoureuse, comme le signalait Servius, tandis que rien
n'égale en violence les exécrations des vers 365-370,
qui entrent en résonance avec Ecl. VIII, 43-45,
c'est-à-dire avec la voix même de Virgile
(105). Même chose
pour les deux perfide. Le premier
s'intègre à un contexte de dépit amoureux, il ne
sert point à rompre, mais au contraire à
rétablir le contact en faisant rentrer en lui-même le
perfide. Le second, en fort
rejet, a une tout autre portée. Didon a "pris la mesure" du
personnage (totumque pererrat,
363), elle l'a entendu dévider un à un tous ses
mensonges (cf. v. 380), elle l'a laissé patiemment
déverser son venin d'insultes et de sarcasmes (cf.
infra), enfin elle a compris que la réponse à la
question Mene fugis? 314
était oui: d'un seul coup elle s'est trouvée
libérée de l'espèce d'envoûtement qui
pesait sur elle (il y aura une brève rechute en 412 sqq, car
l'implacable Amour ne lâche pas prise aussi facilement). Alors
explose cet adjectif qui résume toute la situation depuis le
début, depuis ce moment où Vénus, en sa toute
perversité, avait conçu la trame mortelle des doli où elle la piégerait
(I, 657 sqq: cf. ici dolos, 296
et capta, 330): Perfide, "maître de fourberie"!
Ainsi s'atténuerait le grief adressé par A.-M.
Guillemin, si d'autres arguments ne venaient le conforter
(106). Quand Ovide dans
la septième de ses Héroïdes (v. 133-4) fait
prendre à sa Didon l'exact contre-pied de celle de Virgile:
Forsitan et grauidam Dido,
scelerate, relinquas
Parsque tui lateat corpore
clausa meo
on sent bien en effet que c'est lui qui a raison. Et si l'on
examine de plus près les quatre vers en procès, notre
malaise ne fait que s'aggraver. D'abord, qu'on le veuille ou non, le
verbe uideri peut toujours
signifier "paraître" aussi bien qu'"avoir l'impression": et
n'est-il pas naturel que la reine s'exprime ici autant que la femme?
Alors, la phrase contient quelque part cette énormité:
«Le monde m'aurait jugée moins piégée et
moins abandonnée si tu m'avais laissé un vivant
souvenir de ta trahison»! D'autre part, des mots comme ore et tamen mêlent de façon
insupportable la passion de l'amante délaissée à
la tendre affection d'une mère. Le premier, en contact avec un
verbe comme referre,
fréquent au sens de "raconter" (cf. refert, 333), peut difficilement oublier
sa valeur de base, qui est "bouche", en sorte que Didon
rêverait d'un enfant «qui par les traits, par la voix, lui
parlerait d'Enée». Le second a subi le fougueux assaut
d'Henry sous ce propre grief qu'un tel adverbe prête à
l'amante un sentiment invraisemblable et en totale contradiction avec
le contexte. En effet, si tamen
peut signifier accessoirement "malgré ce qui s'est
passé", il veut surtout dire "faute de mieux", alors que l'on
attend quelque chose comme: «il te ressemblerait en mieux, i.e.
physiquement, mais pas moralement». Et comme quelques manuscrits
sans autorité portent la leçon tantum qui semble offrir le sens
désiré, Henry s'en empare avec joie, sans craindre la
pénible lourdeur qui en résulte - outre que le jeu
entre ore et referret s'en trouve
irrémédiablement gâté.
Mais que faire donc si tamen
est intolérable et si tantum est inacceptable? Une autre
bizarrerie pourrait nous acheminer vers une solution, il s'agit du
plus-que-parfait suscepta
fuisset, là où un simple imparfait
suffisait, sauf à penser que
fugam appartient au passé, autrement dit qu'il
réfère à la propre fuite de Didon
évoquée par Enée en 347-8 (et cf. fugam, I, 357, 360)
(107) . Cette
dernière hypothèse, remarquons-le, présenterait
l'avantage de rendre naturel et vraisemblable le aula / Luderet (un petit Enée dans
la cour, déjà!) sans nécessiter comme dans
l'interprétation conventionnelle une projection dans le futur.
Supposons que ces quatre vers s'adressent non à Enée
mais à Sychée (cf. Ovide, ibid. 97 sqq), par un
décrochage préparé dès le vers 322
grâce à des termes comme pudor, 322, Fama
prior, 323, coniuge,
324, Pygmalion, 325.
L'idée exprimée serait la suivante: «Si dans mon
malheur j'avais eu au moins un enfant de Sychée, je me
sentirais moins seule» et, au fond: «je n'aurais pas
failli». Pensée en si complète harmonie avec tout
ce que nous avons vu de Didon, malade d'abord d'une frustration
maternelle, que la conclusion paraît s'imposer: cet Aeneas du vers 329 - mot d'ailleurs
tautologique avec te tamen, notait Henry - n'est que l'oeuvre
d'un "retoucheur" intéressé à brouiller les
pistes, à relever Enée en abaissant Didon, à
trancher le fil d'Ariane tendu par Virgile à son lecteur pour
l'aider à s'aventurer dans les profondeurs
insoupçonnées de la creuse Enéide. Le
travail de ce retoucheur, c'est-à-dire en fin de compte
d'Auguste, grand maître-d'oeuvre de l'édition, aura
été facilité du fait que, très
probablement, selon la méthode virgilienne (cf. en particulier
l'équivoque des vers 3-4: supra), le
vrai sens se cachait sous le faux et que déjà dans la
version authentique ces quatre vers avaient l'air de s'adresser
à Enée.
Chassons donc sans pitié du texte virgilien ces sept mots
parasites, si quis mihi paruolus aula /
Luderet Aeneas (noter d'ailleurs le prosaïsme de
paruolus). Cette opération
présenterait l'avantage de mettre en relief comme central
d'une tirade réduite à 25 vers (+ 1 vers
d'introduction) le si pathétique vers 317 avec ses sept [i],
ses quatre [wi] ou [ui], et ses deux redoublements de dentales
à l'intermot (Si bene quid de te
merui fuit aut tibi quicquam), en même temps que de
permettre un découpage 10 - 6 - 10, plus satisfaisant que 10 -
6 - 11.
Mais puisque nous en sommes à restituer à
César ce qui appartient à César, il nous faut
achever d'explorer les trésors d'héroïsme, d'amour
et de délicatesse que, au dire de certains, Enée serait
obligé de contenir ici sous le dur masque de
l'impassibilité. Essentiel à cet égard est le
distique 331-2, qui suit la supplique de Didon:
Dixerat. Ille Iouis monitis
immota tenebat
Lumina et obnixus curam sub
corde premebat.
L'impression d'effort ne saurait assurément se marquer
avec plus d'expressivité: rime, rejet, jeu des
spondées, recherche des [u], consonnes renforcées. Mais
trop c'est trop, et le participe obnixus fait aisément basculer
l'héroïque dans le bouffon (cf. Obnixae, 406), nous livrant une caricature
du sage stoïcien dans la meilleure veine horatienne. Aussi bien,
contre quoi "s'arc-boute"-t-il de la sorte? contre son amour ou
contre la souffrance qui risque de le submerger et d'entamer sa
résolution d'obéir coûte que coûte à
la volonté de Jupiter? Mais Jupiter ne lui a jamais
commandé de "tenir les yeux immobiles"...et secs. Tels que les
ordres lui ont été transmis par Mercure - et de cela
Virgile veut que l'on se souvienne (écho à 238-9) -, il
lui était même enjoint de demeurer à Carthage,
conformément à l'honneur. Aussi l'expression monitis immota renferme-t-elle une superbe
équivoque: "immobiles selon les ordres", certes, mais aussi
"insensibles aux ordres", sens qui influe directement sur le second
membre de phrase, en invitant à donner à curam une acception proche de
"conscience": littéralement "l'angoisse de la conscience
coupable, le remords" (cf.
supra).
Enée piétine donc "consciencieusement" la voix de
sa conscience pour adresser à Didon le noble discours qui la
tue (v. 333):
Tandem pauca refert.
Etrange, ce pauca, alors que
la tirade qui va suivre dépassera en longueur la
précédente et que jamais dans tout le poème
Enée ne se montre aussi prolixe (D. Feeney 205).
Peut-être en déduira-t-on que l'appréciation
porte moins sur la quantité que sur la qualité ("peu de
chose en vérité: rien": cf. R.D. Williams: «it
contains little»). Les premiers mots de l'orateur - car le
Pro re pauca loquar, 337 et la
solennité du regina, 334
montrent bien qu'Enée fait oeuvre oratoire - sont pour
complimenter la reine sur ses talents rhétoriques, justement
(plurima fando / Enumerare
uales), mais avec cet insultant sous-entendu qu'elle s'est
diminuée en "énumérant" les bienfaits qu'il lui
doit. En réalité, elle n'a rien
"énuméré" du tout, et les allusions contenues
aux vers 315-318 sont remplies au contraire du tact le plus
délicat et de la plus touchante émotion. La seule
ressource de ceux qui veulent nier l'intention blessante est de
rapporter uales au futur,
c'est-à-dire au second discours de Didon (Feeney 206)
où, de fait, elle va énumérer amèrement
ce qu'elle a fait pour lui (373-5), mais cela, pouvait-il le
prévoir, et qu'y a-t-il d'ailleurs de si blâmable dans
ce rappel pour qu'Austin s'autorise à parler de
l'égoïsme de la reine, en la comparant à Iarbas
même (cf. v. 211 sqq), comme s'il existait le moindre rapport
entre Didon, qui a réglé au Libyen ce qu'elle lui
devait (pretio, 212), et
Enée, qui trompe si odieusement une bienfaitrice?
Suit un ricanement égrillard, sensible à la fois
dans la gourmandise affectée des sonorités et dans
l'emphase que le nom d'"Elissa", plus intime que celui de "Didon",
reçoit du fait des deux coupes trochaïques aux pieds
quatrième et cinquième du vers 335:
nec me meminisse pigebit
Elissae (108)
qui procurent l'impression à la lecture que le vers est
fini après pigebit (cf.
Austin). Le vers qui suit, où Plessis-Lejay regrettent que
«la formule homérique gâte l'élan [de la
phrase] », tire tout son venin du rappel
délibéré de la grandiloquente période des
vers I, 607-10 («ne t'avais-je pas prévenue?»). Il
poursuit ainsi (v. 337-9):
Neque ego hanc abscondere
furto
Speraui (ne finge) fugam nec
coniugis umquam
Praetendi taedas aut haec in
foedera ueni.
Compte tenu du caractère familier de l'expression ne finge («colloquial», Austin),
on pourrait rendre ainsi le premier membre: «Je n'ai jamais eu
(que vas-tu chercher?) l'intention de m'enfuir comme un voleur».
Mais que ce soit là un mensonge, on le sait de reste (v. 287
sqq: cf. supra), et J. Ferguson 60
inclinerait assez à suspecter du même coup la seconde
assertion. A vrai dire, ce n'est même pas nécessaire,
car il n'est que trop vrai qu'Enée n'a jamais eu l'intention
d'engager sa liberté (cf. Servius à foedera : ut, cum
uellem discedere, non liceret), de même qu'il n'a
jamais, au sens strict du terme, «porté devant lui les
flambeaux de l'hymen». Mais la pleine malignité du
Praetendi ne s'épuise que
par l'écho à 172 (hoc
praetexit nomine culpam), l'implication étant qu'il
n'est pas un Tartuffe, lui. A cela s'ajoutent, pour faire bonne
mesure, la narquoise disjonction de hanc...fugam («ma - comment dis-tu? -
fuite»: fugam, 328) et aussi
l'ambiguïté du verbe fingere, susceptible de signifier "mentir"
et qui ainsi retourne cyniquement les rôles, comme le Desine...incendere, 360 (cf. accensa, 364,
incensa, 376: la Furie, c'est lui, Enée: 465 sqq).
Ribbeck et Peerlkamp proposent le retranchement du second
hémistiche du vers 343:
Priami tecta alta
manerent
au chef que cette assertion contredit le reste d'une phrase qui
semble supposer la destruction de la ville de Priam. Mais c'est
peut-être mal entendre le voeu d'Enée. Non pas que nous
veuillons insinuer qu'il eût souhaité, «si les
destins lui avaient permis de conduire sa vie sous ses propres
auspices», la destruction matérielle de sa ville natale,
car cela, ni Reliquias, 343 ne
l'implique, ni le vers 344:
Et recidiua manu posuissem
Pergama uictis
où ponere peut fort
bien désigner une fondation morale (cf. J. Carcopino 258 sqq).
Non, le renversement de Priam et l'extinction de sa dynastie eussent
suffi à sa félicité, et il se voyait très
bien personnellement comme nouveau roi de Troie, installé dans
les meubles de l'ancien, si les "Destins", entendons les Grecs, n'en
avaient décidé différemment. Forcé de
renoncer à Troie, il a, dit-il, transféré en
Italie "son amour et sa patrie". Ce Hic
amor est évidemment pour Didon une véritable
gifle, et quand bien même Austin aurait raison de penser que le
vers 361 démontre qu'Enée n'exprime pas ici son
sentiment, cette gifle n'en aura pas moins été
administrée.
La preuve, d'ailleurs, qu'il sait ce qu'il fait en
assénant ce Hic amor,
c'est que ce coup est immédiatement suivi d'un mouvement
d'aigreur (Si te...et nos)
où notre sage stoïcien laisse échapper l'ultime
mobile de sa trahison, cette inuidia qui l'a transpercé du
premier jour où la jeune Carthage a surgi à ses yeux
(I, 437):
O fortunati quorum iam moenia
surgunt!
Aujourd'hui, toujours dévoré par cette envie
haineuse - mais bien entendu, c'est à Didon qu'il prête
ce sentiment (Inuidia en rejet,
350) -, il en veut à la reine de sa
générosité envers lui , il se refuse à
partager le pouvoir avec quelqu'un à qui il doit tout
(uxorius, 266). Mene fugis? Oui, c'est elle qui le
gêne.
Enfin, sur ce grief est venue se greffer la
contrariété d'avoir été découvert
alors qu'il espérait accomplir son coup à l'insu de
l'ennemi (v. 287 sqq). Si bien que le incendere qui parachève cete
espèce de brûlot déguisé en plaidoirie
(cf. sic accensa, 364: sic vaut deux fois) pourrait nous
dévoiler le point aveugle d'où part tout le discours:
la rage. Il s'était targué auprès de ses sbires
de circonvenir cette femme en toute facilité et «par les
plus doux moyens»; or, voici qu'elle a tout appris, qu'elle sait
qui il est, et que, en dépit de cela, elle est encore
prête à lui pardonner! O humiliation, ô rage! Mais
voilà, il avait péché par excès de
présomption, il ignorait qu'une amante a des antennes (v.
296):
quis fallere possit
amantem?
Il sous-estimait les pouvoirs de Fama (v. 298-9):
Eadem impia Fama furenti /
Detulit armari classem cursumque parari.
On remarquera que cet armari,
en liaison avec motus, 297,
dolos, 296 et, au-delà,
avec rebus...nouandis, 290,
s'intègre au réseau lexical visant souterrainement
à présenter la trahison sentimentale du Troyen comme la
métaphore d'un coup d'Etat politique. L'adjectif impia va tout à fait dans ce sens,
puisque impius était, on
le sait, le terme consacré pour qualifier les guerres civiles
(cf. Ecl. I, 70-2). Il est vrai qu'il semblerait à
première vue se rapporter à Fama plutôt qu'à eadem, même pour ceux qui
n'analysent pas ce dernier comme un nominatif féminin mais
comme un neutre pluriel. Mais il nous semble qu'après la
brillante démonstration de G. Ameye, J. Perret est dans le
vrai en considérant Eadem
impia comme un groupe syntaxique au neutre pluriel
annonçant armari et
parari: cela pour des raisons
à la fois de logique (la séquence sur Fama est trop éloignée;
motus annonce bien armari et parari) et de métrique,
l'élision sur le temps fort du quatrième pied supposant
en principe un lien syntaxique étroit entre les deux mots
concernés, outre que la consécution idem + adj. épith. + nom serait
sans exemple dans le corpus virgilien (G. Ameye 320). Enfin, foeda tant que l'on voudra (cf. v. 195
où cet adjectif vaut trois fois)
(109) , ne serait-ce pas
un comble de traiter Fama
d'impia sous prétexte
qu'elle dénonce de mauvaises actions?
C'est pourtant ce comble que le poète a prétendu
agiter au premier plan de notre esprit. Car là gît le
lièvre, et pas ailleurs: dans le fait même de
l'ambiguïté. C'est entendu, le sens traditionnel,
où les trois mots forment bloc, repose sur une illusion, mais
enfin il fonctionne, et fonctionne même si bien qu'il
réussit à étouffer son concurrent, témoin
sa longue fortune chez les érudits. Et comme il n'existe pas
la moindre chance que l'auteur ne s'en soit pas aperçu, il
faut bien parler de double écriture, et s'interroger sur la
nature d'un secret si bien protégé. Virgile aurait-il
réservé au lecteur attentif le privilège
d'entendre que Didon, dans sa folie, traite Enée d'"impie"?
C'est ce dont, faute de mieux, voudrait se persuader G. Ameye, en
recourant à la notion magique de "style subjectif", extensible
jusqu'à dolos, 296 (=
«in Dido's eyes», Austin): «Loin de mettre en question
la pietas d'Enée, Virgile
comprend et condamne le furor de
Didon», écrit-elle (p. 305); et plus loin: «impia est l'effet de furenti» (p. 330). Grandes nouvelles,
puisque Didon ne cessera plus désormais de maudire
l'impiété du Troyen, comme on le voit par exemple avec
nefas, 306, pia, 382, Impius, 496, facta impia, 596. Nul besoin de se cacher
pour nous apprendre cela. Mais il en irait bien sûr autrement
si c'était le propre jugement du narrateur qui s'exprimait
ici, si c'était Virgile qui se portait aux côtés
de son héroïne pour souffrir avec elle et maudire avec
elle. Style "subjectif" et "finger-pointing epithets" (B. Otis 61),
à la bonne heure si l'on y tient, mais on n'a aucun droit de
supposer que dolos et impia ne représentent pas
aussi le point de vue du narrateur. Il nous semble que cela
résulte du jeu qu'entretiennent entre eux le sens factice et
le sens profond de Eadem impia
Fama, car si Fama est
en surface taxée d'impiété dans l'instant
où elle ne fait d'autre mal que de dénoncer un fourbe -
ou, si l'on refuse encore ce mot, que de confirmer les justes
soupçons d'une reine -, il faut nécessairement qu'en
profondeur ce paradoxe intolérable reçoive sa naturelle
réplique: «l'impiété ne consiste pas
à dénoncer l'impiété». Autrement
dit, la Rumeur n'est pas plus impie en rapportant les vilaines
actions d'Enée que celui-ci n'est pieux en les commettant.
Voilà annoncée la formidable ironie du pius au vers 393.
Vers 393-449: Enée le Pieux
retourne à ses bateaux pour activer, au grand jour
désormais, les préparatifs du départ; Didon
tente une ultime démarche par l'intermédiaire d'Anna,
mais elle se heurte à un Chêne
d'héroïsme.
Avec cet épisode, Virgile nous offre un nouvel et
fascinant exemple de "structure parlante"
(110). Deux tableaux
également tirés de l'observation de la nature, mais
puissamment contrastés, ici le chêne séculaire,
là une grouillante fourmilière, encadrent la
scène centrale où Didon implore sa soeur de lui ramener
l'infidèle. Six vers - au moins en trompe-l'oeil (cf.
infra) - sont consacrés ici aux insectes (402-7),
là à l'arbre (441-6), à partir d'un Ac uelut dûment
répété. Convié par une telle exactitude
de proportions à rechercher un foyer central, le regard tombe
sur ces deux mots (v. 421):
perfidus ille
autrement dit sur l'absolu contre-pied du pius et du Mens
immota manet (cf. heros, 447) qui occupent respectivement le
premier et le dernier vers de l'épisode. Comment éviter
de méditer sur la signification d'un tel schéma et,
aussi naïve qu'elle paraîtra, de se poser la vieille
question: «est-il bon? est-il méchant?». La critique
traditionnelle se rassure à bon compte: perfidus n'a aucun poids, simple mot
d'amoureuse délaissée, de malade, de folle que
"l'implacable Amour" tient sous sa coupe (cf. v. 412); pius au contraire, ainsi que heros, doivent être pris au pied de
la lettre puisque c'est le narrateur lui-même qui les endosse.
Hélas! ce perfidus est
plus coriace qu'on ne croirait, car il se charge dans son contexte
d'une grave accusation qui oblige à le tenir pour juste et
véridique. Lisons en effet les vers 421-423:
solam nam perfidus
ille
Te colere, arcanos etiam tibi
credere sensus,
Sola uiri mollis aditus et
tempora noras.
Les commentateurs conviennent d'assez mauvais gré que le
poète doit faire ici allusion à quelque forme de la
légende où Anna aurait entretenu des relations
amoureuses avec Enée
(111) . Soucieux de
sauver l'honneur de l'un et de l'autre, Cartault parle d'«une
sympathie en tout bien tout honneur» (354 n. 4), qui susciterait
chez Didon «une pointe de jalousie inconsciente» (323).
Cette louable intention néglige l'évidence du texte:
sigmatisme, notamment à l'inter-vers, insistance de la
répétition solam -
Sola et du arcanos
etiam, écho de 423 à 293-4, où les
allusions érotiques ne font aucun doute, sans oublier enfin le
perfidus, qui justement parle de
trahison, ni le possible etiam
tibi, suggestif de la transgression. Dès le
Anna, 416, premier mot
prononcé par la reine, Servius note: proprie inuidiose quia ipsa nuptias suas
suaserat, comme s'il conseillait d'entendre: «Eh
bien, Anna, tu vois le beau résultat de tes conseils».
Mais l'on gagnerait une ironie supplémentaire si Anna
était plus directement concernée par ce départ,
si Enée trahissait l'épouse et l'amante à la
fois: «Toi qu'il me préférait en secret, il t'a
pourtant trahie également». D'ailleurs, le
plus-que-parfait noras irait
assez bien en ce sens («tu étais au mieux avec
lui»), ainsi que hostem,
424, valable pour les deux soeurs, ou encore le miserrima du vers 437 et le fletus/Fertque refertque, 437-8, qui
suppose que la messagère n'a pas à se forcer pour
pleurer. On serait même tenté de compter comme un indice
supplémentaire le fait que celle-ci se fasse tant prier pour
rendre ce service à sa soeur, comme si, ironise Peerlkamp, il
y avait danger de mort à se rendre auprès du Troyen
(112) .
Notre soupçon ne sera pas démenti par les vers
435-6, cette fameuse crux virgilienne
généralement cataloguée comme la plus redoutable
de toute l'oeuvre: «well known as the most difficult in
Virgil» (Conington). Pour décider sa soeur, Didon imagine
cet argument suprême:
Extremam hanc oro ueniam,
miserere sororis,
Quam mihi cum dederis cumulatam
morte remittam.
Nous préférons dederis à dederit, bien que cette seconde
leçon jouisse d'une forte autorité dans la paradose et
qu'elle continue à rencontrer la plus large faveur dans les
éditions (113) .
Le commentaire servien affirme expressément que dederis était la leçon
autorisée par les exécuteurs testamentaires: assertion
que l'on a d'autant moins de raison de contester que dederit fait incontestablement figure de
lectio facilior. Servius, toujours lui, met le doigt sur
l'illogisme de dederit en
observant incisivement que, si Enée souhaite la mort de Didon
comme celle-ci a l'air de le supposer, il doit surtout se garder
d'accorder le délai: nam si eam odio
habet Aeneas, restat ut eius morte laetetur. Sauf donc
à considérer, comme ne craint pas de le faire Rat,
qu'Enée accordera la faveur (dederit) et qu'Anna en recevra la
récompense, i.e. la succession royale (tibi sous-entendu avec remittam), on en est réduit
à forcer le latin pour extraire de morte, qui signifie "par la mort"
(114) , le sens de "par
mon genre de mort", i.e. "en m'abstenant de le maudire", ou, pire
encore, "en m'abstenant de recourir contre lui aux pratiques de la
magie de destruction"
(115).
Alléguons encore en faveur de
dederis la deuxième personne miserere (cf. encore Exsequere, 421), ainsi que la valeur
propre du terme uenia, qui est
"pardon" et non pas "bienfait" (cf.
supra), cela en dépit de
l'affirmation de Servius, dont l'erreur est ici flagrante (ueniam : beneficium). Or, si l'on voit
très bien ce que Didon a à se faire pardonner d'Anna,
à savoir de l'obliger à "se mettre à genoux
devant un orgueilleux ennemi" (hostem supplex
adfare superbum, 424) - voire même, tel est le coeur
humain, d'avoir été sa rivale en amour-, il serait tout
de même excessif qu'elle songe à demander pardon
à Enée.
Mais parler de pardon à Anna, n'est-ce pas automatiquement
évoquer la double culpabilité de celle-ci? Le latin,
croyons-nous, contraint à détacher cumulatam de ueniam car c'est seulement par un abus de
langage peu admissible que le poète aurait pu
écrire remittam pour
reddam ou referam. Il faut donc que remittam commande cumulatam avec un
te sous-entendu: «Si tu m'accordes ton indulgence sur
ce point, je te pardonnerai en retour d'avoir causé ma mort -
car Didon connaît à l'avance la réponse (cf. v.
419; elle avait aussi prévu la trahison (cf. v. 296-8), mais
il faut tout essayer: cf. v. 415) -, toi que cette mort portera au
faîte, i.e. toi qui me succéderas». Virgile, ici
encore, a expérimenté, mais, comme toujours, il l'a
fait dans le plein sens de la langue, attendu qu'entre "renvoyer" et
"renvoyer quitte" il n'y a qu'un pas, te
remittam suggérant tibi
culpam remittam.
Maintenant, pourquoi tant de mystère de la part de la
reine, sinon pour atténuer l'expression de la
culpabilité, la rendre moins blessante, l'envelopper dans un
halo d'obscurité où l'intéressée l'ira
deviner? En 548 sqq certes, Didon ne prend pas tant de
précautions, mais c'est qu'alors elle se parle à
elle-même; en outre, il n'est pas question dans ce dernier
passage de l'autre faute d'Anna, tandis qu'ici les
insinuations du vers 423 sont toutes proches. Chose certaine, Anna
s'acquitte avec le plus grand zèle de sa mission auprès
du Troyen, amorçant ainsi une rédemption qui devra
passer encore par la terrible épreuve d'avoir à
élever "de ses propres mains" le bûcher où
s'immolera sa soeur (v. 494 sqq, 675 sqq).
En attendant, la voici à pied d'oeuvre devant "le
Chêne" (v. 437 sqq):
Talibus orabat...
Rien à faire, ce n'est pas avec des larmes que l'on abat
un géant de la forêt. Mais fallait-il pour autant que
l'impitoyable Enée s'en tirât avec l'hommage de notre
admiration (116) ? De
rares critiques en ont douté. Trop timides, Page et Brooks
Otis 276 sq ne font qu'observer la disproportion et
l'exagération artificielle de la comparaison. Mais Tissot,
pleinement approuvé par Villenave, attaque fond et forme:
«Ce serait Anchise que l'on pourrait comparer à un vieux
chêne... D'ailleurs, le héros a trop peu de grandeur en
cette circonstance pour mériter un parallèle si
ambitieux. Deux femmes qui pleurent et qui prient ne ressemblent
point aux Aquilons déchaînés sur les Alpes...
L'exagération dans les détails aggrave encore la faute
du poète; il y met le comble, en ajoutant qu'Enée, en
butte à des assauts continuels, ressent une douleur
profonde...». Cartault déplore pour sa part que les vers
441 à 448 occupent une place qui aurait dû être
consacrée à «sauver le personnage
d'Enée» (324). Mais ces clairvoyants jugements n'ont
reçu que peu d'échos: on veut "sauver Enée" et,
miracle de la casuistique et de l'auto-suggestion, on le sauve en
dépit de Virgile, ou plutôt on le sauve aux
dépens de Virgile.
Il faudrait en effet que celui-ci eût été
étrangement sourd à sa propre voix (uiri deus obstruit auris) pour ne
s'être pas rendu compte qu'il accumulait sur la tête de
son héros les détails cacozéliques: connotation
"animale" de tractabilis
(«as if an animal had to be tamed», Austin) et de auris (cf.
supra);
matérialisation de fata et
de deus (d'où l'obligeante
précision de Pichon: ce ne sont pas les fata qui obstruent les conduits, mais
la fatorum reuerentia),
agrandissement fantasmatique du chêne (v. 445-6); lourde
répétition du hinc...illinc en 447. A quoi s'ajoute
toute une série d'ambiguïtés qu'il importe
d'interroger. Faut-il penser que placidas est proleptique (= le dieu lui a
bouché les oreilles «pour les tenir dans la paix»,
Perret) ou qualificatif (= «Un dieu ferme à la
pitié l'oreille sensible du héros», Villenave)? Le
texte ne permet guère de trancher, mais il ne nous autorise
pas davantage à adapter le sens de l'adjectif en fonction de
la solution choisie pour le rendre favorable au héros sans
tenir compte de l'ironie engendrée par l'existence de la
possibilité inverse; et puis, remarque-t-on que deus ôte à Enée tout
mérite s'il s'agit d'une belle action, et rend Virgile
coupable d'impiété si son propos est d'excuser une
faute? Un peu plus bas, au vers 448, on lit:
magno persentit pectore
curas
Après une comparaison avec un chêne, il ne se peut
pas que l'acception physique de magno
ne l'emporte sur son acception morale, auquel cas le
lecteur, au grand dam d'Enée, est référé
au vers 11 (K. Quinn 399). Quant à curas, l'ambiguïté
inhérente à ce mot (cf. supra)
est encore redoublée par son ambiguïté
référentielle (potest Didonis,
potest et suas, D.Servius): Enée «en son grand
coeur s'aperçoit des souffrances qu'il cause», et aussi
«il ressent de vagues remords» (faiblesse de persentire par rapport à magno: une goutte d'eau dans la mer)
(117) . Mais il ne s'en
émeut pas pour autant (v. 449):
Mens immota manet, lacrimae
uoluontur inanes.
Tout son héroïsme consiste à se raidir contre
la voix de sa conscience (cf. 332), confondue en l'occurrence avec
celle du coeur, pectus: de
même Didon avait-elle lutté pied à pied contre
l'entraînement de pectus
(v. 3-5), mais dans son cas pectus représentait la tentation
et animus la conscience morale!
De ce grand certamen avec la reine (cf. certasse, I, 548), Enée sort
incontestablement vainqueur. Mais l'attribution des lacrimae donne lieu à débat,
ainsi qu'en atteste l'amusante perplexité de D.Servius:
uel Aeneae, uel Didonis, uel Annae, uel
omnium accipiunt. Williams voit dans cette
imprécision même une marque de sublime: «by not
specifying he widens the area of sorrow, generalises this particular
conflict into the universal conflict of pity with duty». Et
c'est vrai que dans l'absolu le vers est admirable, tout comme
l'était I, 462
(supra), mais ici, comme en
I, 462, nous étudions un caractère, et Virgile devait
impérativement nous montrer qu'Enée pleure, alors qu'au
mieux on en doute. Doit-on en douter vraiment? L'adjectif inanes nous aide à répondre
sur ce point, car de deux choses l'une, ou bien il veut dire
"creuses", i.e. exactement "larmes de crocodile" (c'est l'expression
qu'emploie Anderson 48 pour s'en scandaliser), et dans ce cas nous
voulons bien qu'Enée pleure - que «quelques larmes
inutiles coulent de ses yeux», comme dit Tissot, qu'est-ce que
cela change? -, ou bien ce mot signifie "inutiles", et alors il y a
quelque paradoxe à prétendre que ce ne soit pas les
solliciteuses qui pleurent. Nous ne voyons guère que Cartault
355 n. 5 pour s'avouer franchement que ces larmes appartiennent
à Didon, pour la raison, écrit-il, qu'elles «sont
dans tout le passage une dominante» (cf. 314, 369, 413, 437,
439), alors qu'au contraire 370 (et ajoutons 331-2, avec
l'écho de immota)
démontre que le Troyen garde les yeux secs devant la
souffrance de sa victime
(118) .
Voilà un dossier déjà passablement
accablant, mais Virgile a encore une autre manière d'exprimer
sa pensée, c'est le jeu fascinant des réminiscences, et
à ce jeu-là point davantage Enée n'a chance de
se sauver:
- Fenik relève l'écho entre la comparaison du
chêne et celle de l'orne en II, 626-631: mais cet orne est un
arbre souffrant (Congemuit, 631)
qui symbolise le calvaire d'Ilion, tandis que notre chêne
méprise souverainement les Borées, qui ne symbolisent
pas ici des guerriers impitoyables mais des femmes suppliantes!
- L'assimilation entre les paroles et les larmes,
opérée en 437 et 449 ("the tale of tears", Austin), en
associant Didon à Andromaque (cf. III, 344-5), tend à
augmenter encore notre compassion à son égard, et range
Enée du côté de Pyrrhus.
- Les vers 438-9 rappellent la description du Cyclope en III,
621:
Nec uisu facilis nec dictu
adfabilis ulli
cela d'autant mieux que l'engeance des Cyclopes est elle aussi
comparée à celle des chênes (III, 679-681).
- scopulos, 445 ne dément pas le
cautibus du vers 366: oui, le
Caucase, ou les Alpes, l'ont engendré dans les durs rochers.
-Le rejet de Fletibus, 439,
plein d'un hautain mépris (= «ce ne sont pas...des larmes
qui le feraient bouger»), évoque, en liaison avec
[non] tractabilis (cf. illacrimabilem/Plutona, Hor. C.
II, 14, 6-7), le passage de la quatrième géorgique sur
l'inflexibilité du maître des enfers: v. 470, 489, 505
(écho de fletu...uoce
à fletibus...uoces, 439).
Enée est de la sorte virtuellement identifié à
la Mort, comme par le Fata
obstant, 440, cet écho inattendu à VI, 438:
Fas obstat tristisque palus
inamabilis undae
(119)
-L'accentuation par la mise en rejet de Aetherias, 446 de l'antithèse entre
les régions éthérées et le sombre domaine
du Tartare (proprement, le séjour des damnés: cf. v.
243) pourrait suggérer que ce "chêne" ressemble à
Tartuffe, ou au Vir Bonus
horatien (Epist. I, 16, 45):
Introrsus turpem, speciosum
pelle decora.
-Observons enfin que dans Homère le chêne sert de
comparaison à des êtres effrayants. Ainsi, Il.
XII, 131 sqq, il s'agit de Pirithoos le Fort et de
Léontée, "l'émule d'Arès, le fléau
des hommes": Virgile imite ce passage en IX, 679 sqq à propos
de Pandarus et Bitias, ces deux vastes sots; que dans Catulle
(c. 64, 105 sqq), c'est le Minotaure; que dans Horace
(C. IV, 4, 57 sqq), il est en parallèle avec une Hydre
(120).
Ces considérations sur le chêne nous
épargneront peut-être d'ajouter encore au flot d'encre
qu'a suscité le célèbre
pius du vers 393:
At pius Aeneas quamquam lenire
dolentem
Solando cupit et dictis auertere
curas...
Les défenseurs de la piété
énéenne se battent ici avec l'énergie du
désespoir: ainsi R.G. Austin, R.D. Williams, W.S. Anderson
114-5 n. 8 (le qualificatif «might be considered sardonic...but
that, I believe, would be an act of "modern" cynical
criticism»), W.R. Johnson 168 n. 71, selon qui Enée est
pieux plutôt deux fois qu'une («Pius expresses both his [sc.
d'Enée] compassion for Dido and his patriotism»)
(121) . Page voyait plus
clair, considérant comme "une énigme de la
littérature" («one of the puzzles of literature»)
que Virgile ait pu employer un tel mot tellement à
contre-sens. Nous proposons de ranger cette énigme dans
l'anthologie de la littérature comique universelle, au titre
du pamphlet politique en même temps que comme témoignage
de la lutte éternelle du poète contre
l'idéologue toujours prêt, sous les plus fallacieux
prétextes, à étouffer en l'être humain la
voix de la nature, l'instinct du coeur et le cri de la conscience.
Mais examinons de plus près le contexte où
apparaît ce pius, en
observant d'une part que dolentem
s'entendrait encore mieux du dépit et du
ressentiment que de la douleur («often better translated
"resentment" than "pain"», Austin), et d'autre part que curas peut fort bien (en relation avec
lenire: il veut l'adoucir,
l'apaiser, et non pas, pace J. Perret, "adoucir cette
douleur") désigner les préoccupations d'Enée
lui-même: «il désire tant apaiser cette femme en
colère et avec des mots - toujours des mots! -
détourner de lui les inquiétudes, s'éviter des
ennuis». La nature de ces inquiétudes sera
précisée plus loin, aux vers 560 sqq et V, 6, mais elle
se dessine déjà, nous semble-t-il, dans le metu du vers 390:
Linquens multa metu cunctantem
et multa parantem / Dicere
car s'il craint de l'irriter encore davantage par des mots
maladroits, c'est sûrement moins par un effet de sa
délicatesse qu'en considération du mal qu'elle pourrait
lui causer (cf. d'ailleurs v. 293-4). Autrement, Virgile n'aurait pas
insisté complaisamment comme il le fait par la lourdeur des
sonorités et la violence du rejet (Dicere annonce dictis: oui, rien que des mots!) sur le
ridicule de la situation, celle de «quelqu'un qui aurait bien
des choses à dire mais qui n'en trouve pas le moyen»
(Cartault 322). C'est dire l'ironie du vers 395:
Multa gemens magnoque animum
labefactus amore.
Voilà des gémissements qui arrivent bien tard (cf.
v. 369-370) et voilà aussi un vocable, labefactus, fort disproportionné
à ce que l'on a vu jusqu'ici et à ce que l'on va voir
dès le vers suivant
(122) puisque, à
peine arrivé près de sa flotte, Enée s'en va
veiller personnellement aux opérations de mise à sac
systématique de la ville, comme pourrait l'indiquer le
Tum uero, 397: «lui
arrivé, aussitôt les Troyens redoublent d'efforts».
C'est, avant la lettre, le Festinare
fugam, 575. Les Enéades préparaient
déjà leur départ dans le plus grand secret (v.
288 sqq): maintenant, c'est au grand jour, et les cernas, 401 (qui prend le lecteur à
témoin sur le ton de l'amusement, Migrantis cernas, tant on est
au-delà de l'indignation), cernenti, 408, Prospiceres, 410, uideres, 410, ante oculos, 411, uides, 416 reviennent comme un leitmotiv.
Le spectacle des Troyens à la tâche amène
sous le calame du poète l'image d'une fourmilière en
pleine activité. Que par cet innocent truchement, Virgile nous
fasse assister au pillage de la ville, c'est ce que Binet
s'était déjà attaché à
démontrer par une étude de l'appropriation des
détails au sujet (cf. e.g. ex
urbe, 401: aceruom ...
populant, 402-3). Villenave fait des gorges chaudes d'une
telle analyse, mais la longue citation qu'il en donne n'arrive
paradoxalement qu'à nous convaincre de sa justesse. On
observera d'ailleurs que la rupture de construction laisse Ac uelut sans corrélatif (opposer
441 sqq: Ac uelut...Haud secus),
en sorte que, à lire ce qui est écrit, et à un
féminin près (Obnixae, 406), on est fondé
à considérer que dès le vers 404:
It nigrum campis
agmen
le poète a oublié les insectes pour revenir aux
bipèdes. Ainsi opère-t-il une complète fusion
entre les deux termes de la comparaison, obtenant par là le
même résultat que s'il eût employé une
métaphore (123).
La facétieuse substitution de chétives fourmis aux
éléphants décrits par Ennius (cf. Servius) a
évidemment de quoi faire sourire
(124), mais l'on aurait
tort de s'arrêter à ce simple aspect humoristique. Car
d'abord il faut observer que les fourmis sont rangées par
l'auteur des Géorgiques au nombre des pestes et des monstra que l'agriculteur doit combattre
sans relâche (G. I, 181-6), et Pease a bien raison de
qualifier ces insectes d'"ill-omened". D'autre part, on peut
très légitimement présumer que les
éléphants dépeints par Ennius n'étaient
autres que ceux d'Hannibal, ce qui place les Enéades dans le
rôle de l'ennemi carthaginois et les Tyriens dans celui des
Romains luttant pour leur survie. En troisième lieu, certains
échos viennent soutenir la suggestion du pillage de Carthage
par les Troyens (ainsi I, 119; I, 363-4: cf. la note de J. Perret; I,
527-9: cf. W.R. Nethercut 90 sq; V, 112-3; V, 351-2; IX, 266: cf.
RBPh 72 [1994] 57). Et enfin, n'a-t-on pas des indices de ce
pillage en V, 351-2 et IX, 265-6 par exemple?
On peut aisément constater que le thème de la
guerre revient et dans la poignante apostrophe de l'auteur à
son héroïne (v. 408 sqq) et dans le discours de celle-ci
à Anna: talia, 408 porte
un jugement de valeur sur les "fourmis" troyennes (cf.
supra I n. 45); gemitus, 409 est non moins ambigu que
dolentem, 393; arce ex summa, 410 évoque une ville
assiégée qui assiste impuissante à un
débarquement ennemi (feruere
late, 409, Misceri...tantis
clamoribus, 411); l'imprécation contre le
dieu Amor, 412 (vers où
cogis a une teinte militaire: cf.
406 et 414) comporte ceci d'ironique que si Enée
n'était pas un monstre, en fait s'il n'était Amor en personne (échos de 412
à 386 et 424, et de 366-7 à Ecl. VIII, 44-6)
(125) , il n'y aurait
rien que de normal, dans une question de vie ou de mort (v. 415),
à ce que Didon recoure une nouvelle fois aux supplications
pour retenir l'infidèle; le vers 414 est tout entier rempli de
termes du vocabulaire militaire (Cogitur, supplex, summittere); les vers 416-8 offrent le
spectacle de "marins"- soldats (cf.
supra) qui fêtent un
triomphe sur l'ennemi (cf. nautas...ouantis, 543, ouantes, 577), et des expressions comme
toto properari litore ou Vndique conuenere (repris d'Enn.
Ann. 401: undique conueniunt uelut
imber tela tribuno) donneraient aisément
l'impression d'une attaque convergente (noter qu'en G. I, 304
le vers 418 s'applique à une arrivée: cf. aussi Ov.
Rem. 811). Que dire également du vers 424 (hostem supplex adfare superbum, sinistre
présage de hostibus, 669),
du prodidit, 431, du uictam, 434, voire du furori, 433, qui pourrait aussi bien
s'appliquer à Enée qu'à Didon, quoique dans un
sens fort différent? Il est remarquable enfin que dans le
mouvement qui commence par I
soror..., 424, l'apodose attendue ne serait point (v.
428):
Cur mea dicta negat duras
demittere in auris?
mais quelque chose comme Cur mihi bellum
indixit? (cf. hostem,
424);
On a trouvé étrange que Didon tienne à
rappeler à Enée qu'elle n'a ni participé
à la destruction de Troie ni profané les cendres
d'Anchise (v. 425-7), mais s'il reste difficile d'élucider le
second point, il nous paraît en revanche peu douteux que le
premier touche obscurément à la trahison d'Enée
envers sa patrie (Non ego [ut
tu...]). Ce mouvement I soror...
tire en tout cas une grande force d'ironie du fait qu'il
parodie le message de Jupiter à Mercure (v. 223 sqq):
Vade age, nate...
ainsi qu'en témoignent l'écho de Non ego à Non illum, 227, de Exspectet, 430 à Exspectat, 225, de Nec pulchro ut Latio, 432 à
datas...urbis, 225.
Répétée encore et encore, la leçon est
celle-ci: non, jamais, au grand jamais le ciel n'a pu commettre une
si noire action. Certes, Didon n'a pas entendu parler Jupiter, et
donc ce n'est pas du dieu qu'elle veut se moquer, mais de
l'idée qu'Enée prétend s'en faire (cf. v. 376
sqq). Pour le lecteur cependant, qui garde encore en mémoire
les propres mots de l'Omnipotent, la critique porte à plein
contre une idole qu'il est ainsi convié à remplacer par
une divinité plus authentique et plus en accord avec les lois
éternelles et sacrées de la conscience humaine.
Vers 450-552: résolue
à mourir, Didon, sous prétexte de
cérémonies magiques, fait dresser un immense
bûcher dans la cour du palais.
Alors, Didon implore la Mort (v. 450-1):
Tum uero infelix fatis exterrita
Dido / Mortem orat.
Par ces mots, le poète marque très
énergiquement le rapport immédiat de cause à
effet entre les superbes dédains du héros troyen
(prévus par Didon: cf. morte, 436) et la décision fatale
de la reine. Déjà suffisamment clair à ce sujet,
le Tum uero est encore
explicité, s'il faut en croire D.Servius, par fatis mis pour responsis - suggestion corroborée
par le fait que exterrita annonce
le cauchemar des vers 465-6:
Agit ipse furens / In somnis
ferus Aeneas
(126)
Oui, c'est bien lui qui la précipite dans la mort, lui qui
lui rend odieuse la lumière du jour (v. 451):
taedet caeli conuexa
tueri.
On a vu plus haut qu'Enée était implicitement
assimilé à la Mort, Virgile ici va encore plus loin:
Amor est bien pire que Mors. Autant celui-là reste sourd
à toutes les supplications (oro, 431,
oro, 435, orabat,
437), autant celle-ci saura se montrer compatissante
(127) .
Compatissante, la Mort? L'idée pourrait paraître
sardonique et le serait indubitablement si la Mort était
envisagée ici en tant que puissance d'anéantissement.
Mais il ne s'agit pas de cela, et c'est ce qu'implique le verbe
orare, trop vite pris pour un
vague équivalent de desiderare (Servius) et traduit par
"appeler" (Rat) ou "invoquer" (Bellessort, Perret), alors qu'il
signifie proprement "implorer" (Villenave), comme si la
réponse de Mors n'allait
pas de soi (Noctes atque dies patet atri
ianua Ditis, VI, 127). Or, qu'est-ce qui empêcherait
Didon de se donner la mort, sinon le scrupule religieux? Servius
l'avait bien compris, mais, obnubilé par son désir de
montrer l'assimilation de Didon à la Flaminica romaine (cf.
e.g. ad v. 29 et 646), il va un peu, si l'on nous permet
l'expression, chercher midi à quatorze heures: aut certe ideo orat, quia consecrata fuit.
Car pourquoi ne pas se contenter de dire que la reine se comporte en
l'occurrence comme n'importe quel être humain conscient du
caractère sacré de la vie et qui ne se reconnaît
pas le droit d'attenter à ses jours? Elle va se tuer
néanmoins, mais non sans que Virgile, ce poète qui dans
l'absolu condamnait le suicide (cf. VI, 434-9), se soit
attaché à lui trouver toutes les excuses du monde. Ces
excuses sont de trois sortes: l'excès de la souffrance
(euicta dolore, 474),
l'apparition de certains présages surnaturels, tels que le
changement du vin en sang ou la voix de son défunt mari
(128) - et la formule
Quo magis, 452
révèle bien l'intention virgilienne de sauver
l'héroïne (merita nec
morte, 696) -, enfin le sens de son devoir de reine et la
volonté de se faire justice à soi-même. C'est,
nous semble-t-il, sur le troisième point qu'il convient
surtout d'insister, car il domine plus ou moins secrètement
l'ensemble de ce passage et permet entre autres d'élucider le
problème textuel posé par le vers 464:
Multaque praeterea uatum
praedicta piorum / Terribili monitu horrificant
où la plupart des éditeurs lisent priorum au lieu de piorum
(129) . On prétend
que piorum serait "banal" (c'est
le mot de Pichon; cf. Austin: «priorum has more point»), mais son
concurrent, sans compter qu'il exagère l'allitération,
ne se rattache à rien dans le contexte proche ou lointain.
Quand Servius rapproche les vers 65-66 - écho en effet
évident, d'autant que furentem se retrouve en 465 comme en 65 -,
il ne s'avise pas que priorum
serait une curieuse façon pour un poète de
référer à un passage précédent
(pourquoi pas une note de renvoi?); et d'ailleurs, on ne voit pas que
les haruspices eussent rien annoncé de terrifiant à
Didon, puisque bien au contraire ils avaient selon toute
probabilité fini par lui obtenir des présages
favorables, tout comme les prêtres avaient complaisamment
fermé les yeux sur les empêchements légaux au
mariage d'Octave et de Livie. Enfin et surtout, les vers 65-66
comportent, il nous avait semblé (cf.
supra), un certain sens caché
d'où la leçon piorum tire un brevet
d'authenticité. Virgile y déplorait que les
leçons des poètes restent si souvent lettre morte. Or,
non seulement l'épithète pii
revient en VI, 662 pour qualifier le mot uates au sens de "poètes", mais il
se trouve encore qu'un terme comme praedicta peut signifier aussi bien "les
commandements", "les préceptes", que "les prédictions".
Et si le lecteur ne peut que se demander avec perplexité de
quel côté seraient venues à Didon les
prédictions de malheur, il se souvient en revanche,
d'après I, 740 sq, que les poètes jouissaient d'une
grande considération à la cour de Carthage; il se
souvient aussi que l'édification de théâtres
constitue l'une des préoccupations majeures des architectes de
la nouvelle cité (I, 427-9). Ce flagrant anachronisme devrait
le préparer à accepter l'idée que Virgile ait
prêté à son héroïne la connaissance
des mythes d'Oreste et de Penthée, mieux même, qu'il
l'ait supposée familiarisée à la lecture des
grands Tragiques grecs qui les ont mis en scène (scaenis agitatus, 471)
(130) .
Bien sot qui reprocherait à l'auteur son audace. Les
questions de date et de lieu ne représentent aux yeux de
l'inspiré que l'écume des choses et ne méritent
pas mieux qu'un traitement de surface: les mythes, ou aussi bien les
Tragiques, sont éternels et universels. Sachons donc
apprécier à son juste prix le fascinant
télescopage qui, à la faveur de cet anachronisme,
s'opère entre la littérature et la vie
(créée dans une large mesure à partir de
souvenirs littéraires, Didon retourne toute vivante enrichir
de son propre sang les figures du répertoire)
(131) , entre la
scène et la réalité (double sens de agitatus: aut
quia furuit... aut quia multae sunt de eo tragoediae: quasi
frequenter actus, Servius), entre le rêve et la
veille (In somnis = "en songe" ou
"dans des insomnies"; pro insomniis, id est
uigiliis, Servius; cf.
insomnia, 9).
A présent, «les terribles avertissements des pieux
poètes» prennent toute leur signification, ils
apparaissent comme l'expression la plus éloquente et, si l'on
veut, la plus divinatoire, de la voix de la Conscience:
ô vengeurs des vertus!
c'est ainsi que l'auteur des Châtiments (II, 6)
salue les grands poètes, ses pairs, et nommément le
vieil Eschyle. D'un point de vue objectif, la faute de Didon, certes,
n'a guère de commune mesure avec le sacrilège d'un
Penthée ou la souillure d'un Oreste, mais tout de même,
avoir trahi un Sychée pour le monstre qu'elle
soupçonnait dès le début en la personne
d'Enée (v. 9 sqq: cf. supra)
n'est pas un mince délit et, aux yeux d'une femme à la
conscience morale si affinée comme à ceux d'une reine
censée incarner la Justice dans la cité (I, 507-8), et
qui sait jusqu'où elle s'est dégradée (cf.
notamment v. 68-89), un tel manquement à la parole
donnée et encore renouvelée en termes définitifs
en 24 sqq ne mérite d'autre châtiment que la mort (v.
547):
Quin morere ut merita
es...
Aussi se représente-t-elle dans son théâtre
intérieur sous les traits du criminel poursuivi par son crime,
Penthée par les Euménides, Oreste par Clytemnestre,
elle-même par Enée. Enée ferus poursuit Didon furentem (frappante paronomase):
l'assimilation de l'occasion de la faute à la faute
elle-même et au remords causé par la faute était
déjà latente, on s'en souvient, dans les tout premiers
mots prononcés par Didon: insomnia
terrent, 9. Ce que disent les poètes, c'est que nul
coupable n'échappe à sa faute, et les Dirae, 473 ne sont rien d'autre que
l'illustration poétique de cette grande leçon (ultrices, 473, 610).
Armées de torches ardentes et de noirs serpents, les
terribles déesses traquent leur proie sans trêve ni
répit. Assises au seuil du temple d'Apollon, elles attendent
qu'Oreste sorte pour le happer au passage (sedent in limine, 473). Mais d'ailleurs, ne
l'ont-elles pas déjà investi du dedans, dans la mesure
où elles l'ont rendu fou furieux (ainsi Penthée
demens, 469; quant à
Didon, elle revit en rêve la scène où "le pasteur
Enée" la blessa - écho de Agit
ipse furentem, 465 à
furens et agens, v. 69
et 71), c'est-à-dire où il les a
intériorisées, elles dont l'autre nom est Furiae ? La formule du vers 474, concepit furias, exprime sans ambages
cette idée-là, de même que le vers 532 qui montre
Didon «voguant sur un océan de colères»:
Saeuit Amor magnoque irarum
fluctuat aestu.
On sait en effet que le terme irae
(ou Irae) est à
ranger parmi les hétéronymes de Dirae, cela non seulement d'après
le témoignage de D.Servius (ad v. 453: Dira enim, deorum ira est), mais surtout
en vertu des descriptions de Dirae en VII, 324 sqq (Allecto servante de
l'Ira junonienne), en XII, 845
sqq (les jumelles servantes de l'Ira jupitérienne), et aussi au
livre III sous l'avatar des Harpyes (cf.
supra). Le poète
n'a donc pas choisi par hasard à propos d'Amor le verbe saeuire, qui évoque
spécifiquement l'action des Furies: cf. par exemple XII, 849,
VII, 287, 329 et 461 (Saeuit amor
ferri), curieux écho du vers qui nous occupe. Le
cruel dieu agit dans le coeur de Didon en tant qu'expression des
Dirae, de la pure justice divine
(telle la Vénus de Tib. I, 5, 57-8: sunt numina amanti, / Saeuit et iniusta lege relicta
Venus), et il y soulève un flot bouillonnant de
"Colères" où la raison de l'infortunée menace
à chaque instant de chavirer. Que ces "Colères"
appartiennent au dieu avant d'appartenir à celle qui l'abrite
(132), c'est ce
qu'indique très bien la reprise
saeua, 523 - Saeuit,
532, par laquelle se trouve discrètement rappelée
l'origine marine du fils d'Aphrodite. Horace se plaît souvent
dans les Odes à assimiler l'instinct amoureux au
gouffre amer des Océans (cf. e.g. I, 5, 15-16; I, 14; III,
28): c'est également à quoi Virgile tend ici, mais avec
la même surenchère que dans la comparaison entre
Amor et Mors, puisque les flots de la mer ne sont
pas si sauvages, eux, qu'ils ne cèdent parfois à la
douceur du sommeil (saeua quierant /
Aequora, 523-4). Cela dit, il serait évidemment
absurde de nier que les irae
sécrétées par Amor dans le for intérieur de Didon
ne soient ressenties par elle. Elle se les approprie pleinement au
contraire, c'est-à-dire qu'elle consent à sa propre
destruction, elle est en colère contre elle-même. Et
cette ire suicidaire, ce tourment de l'âme coupable
attachée à son propre châtiment (Quisque suos patimur manis), cela
s'appelle aussi en langage virgilien curae, équivalence garantie par le
parallélisme entre le vers 532 et Lucrèce VI, 34 d'une
part:
curarum tristis in pectore
fluctus,
Catulle 64, 62 d'autre part:
et magnis curarum fluctuat
undis.
On a donc tort, lorsque le poète fait
précéder le vers 532 de cette indication:
ingeminant curae,
de traduire par «ses douleurs redoublent» (Bellessort)
ou «ses peines redoublent» (Perret), comme si le vocable
curae se situait ici sur un
simple plan physique et psychologique (bien que ce soit
peut-être le cas dans Catulle), alors qu'il relève de
plein droit du domaine spirituel et métaphysique (cf.
supra).
Mais à qui contesterait cette explication d'irarum, il incomberait de relever dans le
monologue des vers 534 à 552 la moindre velléité
de vengeance contre les Troyens. S'il est exact que la reine aura un
peu plus tard un mouvement de colère en voyant la flotte
troyenne s'enfuir à toutes voiles dans le petit matin (v.
590-4), il faut surtout remarquer qu'elle réprimera
aussitôt cette impulsion en disant qu'elle ne se
reconnaît plus elle-même (v. 595):
Quid loquor? aut ubi sum? quae
mentem insania mutat?
Les irréels du passé où s'exhale ensuite un
regret purement gratuit (v. 600-6) n'ont certes pas pouvoir de
charger d'une quelconque agressivité le Inferar du v. 545 comme le souhaiteraient
nombre d'exégètes
(133) , en dépit
pourtant du contexte («absurd in the context», Austin;
«idée...étrangère au contexte»,
Perret). Mais pour bien démontrer le caractère
totalement inoffensif de la question posée aux vers 544-6:
An Tyriis omnique manu stipata
meorum / Inferar et quos...?
rien ne remplace une analyse complète de ce monologue
dont, malgré ce que l'on entend dire ici et là
(134) , la suite des
idées obéit à une logique rigoureuse et
implacable.
Emportée sur la vague furieuse des Irae, la reine parvient cependant à
reprendre le contrôle d'elle-même, et c'est ce qu'indique
le Sic adeo insistit, 533,
où Sic annonce ce qui suit
tandis que insistit s'oppose
à fluctuat, 532 (adeo souligne ce rapport: "en
réaction"). Cet esprit refuse de sombrer, s'accroche à
son raisonnement (insistit au
sens de "s'arrêter") et à sa décision
antérieure (Decreuit,
475; insistit au sens de
"persister") comme à une bouée de sauvetage, à
une ancre. En quid ago? 534.
"Récapitulons": rester à Carthage, il n'y faut point
songer, car cela signifierait se soumettre à Iarbas, bien
décidé à exiger par les armes ce qu'il
considère désormais comme son dû (cf. 320-6), et
toute résistance exposerait la cité aux pires
représailles. Telle est en effet l'implication des vers 534-6,
d'ailleurs conforme à la tradition conservée par
Timée et Justin, d'après laquelle Didon se suicida pour
sauver son honneur sans exposer sa ville
(135) . Alors (igitur, 537), où aller? Se rendre
auprès des Troyens, qui certainement gardent au coeur une
reconnaissance éternelle pour les bienfaits dont elle les a
comblés? L'amère ironie des vers 538-9:
quiane auxilio iuuat ante
leuatos
Et bene apud memores ueteris
stat gratia facti?
s'exacerbe encore au souvenir des emphatiques promesses faites
par Enée au premier jour de leur rencontre (I, 607 sqq):
In freta dum
fluuii...
Ensuite, la cohérence paraît fléchir (v.
540-1):
Quis me autem, fac uelle, sinet
ratibusue superbis / Inuisam accipiet?
dans la mesure où autem fait logiquement attendre à
première vue que fac uelle
signifie "admettons qu'ils le veuillent", ce que dément la
suite de la phrase (136)
. Mais rien n'empêche d'entendre cet
autem dans la continuité de l'ironie:
«Reconnaissants, eux? Allons donc, il n'y en aura pas un pour
m'accueillir!»
(137).
Elle continue ainsi: «Mais admettons qu'ils m'acceptent
(Quid tum? 543): irai-je seule,
comme une reine menée en triomphe:
sola fuga nautas comitabor
ouantis? (138)
ou escortée de tous les miens:
An Tyriis omnique manu stipata
meorum / Inferar...?
On voit clairement ici que l'unique alternative possible à
l'idée de "les accompagner privément" (comparer
sola au Priuata d'Hor. C. I, 37, 31) est
"les rejoindre avec tout mon peuple", et non pas "les attaquer". Mais
c'est au demeurant ce qu'implique le quos
Sidonia uix urbe reuelli : dans les deux cas, il ne peut
s'agir que d'émigrer.
Toutes les issues étant ainsi fermées, la
conclusion tombe comme un verdict:
Quin morere ut merita
es.
La mort n'est pas seulement inévitable, elle est,
juge-t-elle, méritée, et lui permettra à la fois
de rendre service à son peuple et de se faire justice.
Ce merita es assure la transition
avec le mouvement final où elle prend fictivement à
partie sa soeur Anna, non pas, comme on l'a dit, pour se chercher de
lâches excuses, mais plutôt, selon
l'interprétation de Plessis-Lejay, sur le ton du regret, de
l'infinie tristesse devant la fatalité qui a voulu que la
trahison lui vînt d'un être si cher (tu...tu: "il a fallu que ce fût
toi...") persuadé de la sauver alors qu'il consommait sa perte
(lacrimis euicta tuis contient
à soi seul le pardon). Son Non
licuit (v. 550-1):
Non licuit thalami expertem sine
crimine uitam
Degere more ferae talis nec
tangere curas
c'est en toute douceur qu'elle le lui murmure, même si
c'est en toute sévérité qu'elle se le prononce
à elle-même. De cette double destination vient sans
doute l'énigme du ferae,
dont l'on dispute âprement pour déterminer s'il faut le
prendre en bonne ou mauvaise part, comme nostalgie ou comme injure.
Car le même genre d'ambiguïté habite l'expression
Non licuit, apte à
signifier aussi bien "cela ne m'a pas été
accordé" que "je n'avais pas le droit": «Je ne pouvais
pas sans crime, partant sans châtiment, me laisser aller
à mes instincts». Une fois de plus, et bien que
voilé sous la différence de statut syntaxique
(littéralement: "sans crime ni subir ce châtiment"),
apparaît le rapport entre
crimen et curae
(139) . L'homme se
distingue de la bête par la capacité à souffrir
de ses fautes, et c'est d'ailleurs parce que curae dans tout ce passage est si
fortement marqué de l'empreinte spirituelle que le vers 528
(Lenibant curas et corda oblita
laborum) se condamne
(140) . Faut-il donc
penser que Didon se reproche de «s'être comportée
en animal» en cédant à sa passion pour
Enée? C'est cela même, et le vers suivant, qui
éclate comme un cri longtemps retenu, nous le confirme:
Non seruata fides cineri
promissa Sychaeo.
Le lecteur se voit ainsi reporter au conflit entre animus et sensus (ou pectus) étudié dès le
début du livre, et du même coup s'illumine à ses
yeux l'expression thalami
expertem où se perçoit la même
frustration que dans pertaesum
thalami, 18 (cf. aussi
deceptam, 17): «Toute veuve que j'étais, et
malheureuse de l'être, je n'avais pas le droit...» (ou,
plus simplement: «La veuve que j'étais n'avait pas le
droit...» (141).
Didon a mesuré l'abîme qui la sépare de
"l'autre moitié de son âme", unanimam...sororem, 8. Anna n'est pas de
la pâte dont se fabriquent les héros et les saints; il y
a entre les deux soeurs la même différence de race
qu'entre Phèdre et la Nourrice dans la pièce
d'Euripide. Aussi la reine n'a-t-elle aucun mal à lui donner
le change quand, ayant décidé de mourir, elle maquille
en cérémonial magique ses préparatifs de suicide
(v. 500-3):
Non tamen Anna nouis praetexere
funera sacris
Germanam credit nec tantos mente
furores
Concipit aut grauiora timet quam
morte Sychaei.
Ergo iussa parat.
Ce tamen relie furores à pallor, 499:
pallor simul occupat
ora
autre personnification latente (cf. Hor. Epod. VII, 15,
vers à propos duquel Ps.-Acron cite l'hémistiche de
Virgile). Le Pallor qui occupe
les lèvres de Didon
(142) offre le signe
visible de son Furor
intérieur, ou de ses Furores, ou de ses Furiae, autre nom de ses remords. Mais la
signification de cette pâleur échappe totalement
à l'intelligence d'Anna. Les commentateurs lui reprochent
à plaisir de manquer de psychologie, sous prétexte
qu'elle aurait dû se rendre compte qu'il est plus grave
d'être abandonnée par un amant perfide que de voir
assassiner un mari bien-aimé. Etrange procès qu'on lui
fait là. Anna a encore présents devant les yeux les
terribles événements qui causèrent leur exil de
Tyr, elle entend encore résonner à ses oreilles les
plaintes de Didon (Postquam primus amor
deceptam..., 17; Anna, fatebor
enim..., 20 sqq) et elle sait par ailleurs avec quel amour
sa soeur entretient la mémoire du défunt, miro...honore, nous dit le poète
(v. 458), c'est-à-dire comme si le mort n'était pas
mort (exhibendo ea (mortuo: D.Servius) quae circa uiuos solent fieri, Servius),
ainsi que le précisent les mots
niueis et festa, 459.
Sans aucun doute, Sychée a été plus aimé
qu'Enée - qui, au demeurant, n'est plus aujourd'hui qu'un
"ennemi" (hostem, 424, hosti, 549) -, et le choc produit par sa
disparition dut être plus grave que la désillusion
causée par la trahison de l'autre. Non, Anna n'est pas
mauvaise psychologue, son seul tort est de s'en tenir à la
psychologie et, mal que l'on croirait typiquement moderne,
d'évacuer le spirituel du psychique. On dit qu'elle a le tort
de sous-estimer la part de l'orgueil blessé, du dépit
(143) . Mais s'il n'y
avait que cela, Didon puiserait dans son malheur même le
courage de surmonter l'épreuve. On le vit bien lors de la mort
de Sychée où, s'agissant de se venger, elle et son mari
(Vlta uirum, 656), de
l'abominable Pygmalion, cette femme si durement frappée sut se
comporter "en chef" (I, 364):
dux femina facti.
Mais le ressort qui la faisait agir, aujourd'hui s'est
brisé. La vie lui est devenue à charge (taedet, 451) depuis qu'elle a perdu sa
propre estime. Contre la tentation du désespoir elle avait
été soutenue alors par la conscience de son devoir,
à elle manifesté sous l'aspect de Sychée venu en
rêve pour l'inciter à vivre (I, 353 sqq): cette fois, la
même voix joue en sens contraire, lui commandant, croit-elle,
de mourir (v. 460-1):
Hinc exaudiri uoces et uerba
uocantis / Visa uiri
Et rien ne montre avec une plus amère ironie la
différence entre les deux situations que le rappel qu'elle
fait aux vers 544-6 de son départ de Tyr. Reprendre la mer
avec les Tyriens, s'arracher à cette nouvelle patrie, mais
cette fois non pas pour échapper à un tyran, pour le
suivre! Il y aurait bien sûr la possibilité, non exclue
par la formulation de ces vers, qu'ils aillent s'établir
ailleurs qu'en Italie, aussi loin de ces Troyens honnis que de
Pygmalion ou de Iarbas. Mais il faudrait pour cela qu'ils eussent
gardé confiance dans leur souveraine; or, cette confiance,
elle l'a perdue elle-même, et c'est pourquoi elle se figure,
à tort ou à raison, qu'ils lui sont devenus hostiles
(infensi Tyrii, 321). Seul
obstacle au bonheur de son peuple, appât irrésistible
pour Iarbas et les autres monarques ses voisins, elle doit
disparaître.
Cette résolution, elle la prend en toute connaissance de
cause (Decreuit, 475 a une
couleur politique encore plus que stoïcienne) et, l'ayant prise,
elle fixe avec soin les modalités de l'exécution, comme
s'il s'agissait d'une autre (v. 475-6):
tempus secum ipsa modumque /
Exigit
La reine de Carthage n'ira pas, telle Amata, se pendre à
une poutre de sa chambre. Ce n'est pas tant peut-être qu'elle
répugne à un genre de mort sordide et qu'elle veuille,
selon le mot de Cartault, mourir «en majesté». Mais
dans son idée, ce sacrifice aura valeur purificatoire, cela
aussi bien à titre privé, pour la laver de sa faute
envers Sychée, qu'à titre public, pour permettre
à la collectivité de recouvrer la paix avec
soi-même et avec ses voisins (Iarbas n'aura plus de
prétexte d'intervention): double aspect exprimé par le
fait qu'Anna devra procéder "en secret" (secreta, 494), mais que naturellement tout
le palais saura (la leçon superimponant, 497 pourrait trouver
là un appui: cf. n. 149), et que les
flammes vengeresses sembleront embraser Carthage (v. 670-1; V, 3-4).
En demandant la collaboration d'Anna pour ériger le
bûcher, Didon obéit, semble-t-il, à une double
motivation. D'une part, elle offre à sa soeur le moyen,
douloureux s'il en fut (His etiam struxi
manibus, 680), de parachever une rédemption
entamée aux vers 437-8; d'autre part, en tant qu'elle lui
succédera à la tête de l'Etat, Anna
représente en quelque sorte l'ensemble de la
collectivité: avec elle, c'est tout Carthage qui
élève le bûcher, avec elle, c'est tout Carthage
qui se rédime. Mais il va sans dire que pour obtenir cette
coopération la reine devait user d'un stratagème, et
c'est ici qu'intervient la magicienne massylienne. Au vrai, une telle
mise en scène était-elle indispensable, et Didon ne
pouvait-elle pas prétendre tout simplement, comme dans la
tradition, qu'elle souhaitait apaiser l'ombre de Sychée, la
seule différence étant que dans la tradition il
s'agissait de demander au défunt l'autorisation de lui manquer
de parole alors qu'il faut ici implorer son pardon? Nous commencerons
par remarquer que Virgile s'est moins éloigné de la
tradition qu'il ne semble au premier abord, car les apparences des
vers 478-9 sont trompeuses. Ayant composé son visage et
"rasséréné l'espoir sur son front", spem fronte serenat, 477, Didon "attaque"
sa soeur en ces termes (adgressa,
476):
Inueni, germana, uiam, gratare
sorori,
Quae mihi reddat eum uel eo me
soluat amantem
Connaissant les véritables intentions de
l'énonciatrice, le lecteur n'a aucun mérite à
percevoir la funèbre équivoque contenue dans des mots
comme uiam, reddat, soluat
(144) . Mais
quand il s'agit de préciser le vrai sens de ces paroles, ses
idées s'embrouillent quelque peu, car il s'aperçoit
qu'en réalité le verbe reddere
résiste à l'ambiguïté
étant donné qu'il serait absurde qu'en se suicidant,
Didon espère retrouver Enée dans l'au-delà ! Si
donc l'on veut que le vers 479 fonctionne en un double sens, il faut
qu'au moins dans l'esprit de Didon eum représente Sychée et non
pas Enée (cf. d'ailleurs VI, 473-4), tandis que, sous peine de
contradiction, eo
référerait nécessairement à ce dernier,
Didon ne pouvant envisager comme souhaitable d'être
délivrée de son amour pour Sychée
(145) . A la particule
uel, l'exégèse
classique impose un sens disjonctif («qui va me le rendre ou
détacher de lui mon amour», Perret), ce qui donnerait
pour nous: «qui va soit me rendre Sychée, soit (en tout
cas) me délivrer de ma maudite passion pour Enée»;
il serait impossible alors de déterminer si Didon doute
d'obtenir le pardon de Sychée ou si elle exprime son
scepticisme sur l'immortalité de l'âme. Mais une telle
incertitude serait déjà lui faire trop d'injure et il
ne tient qu'au lecteur de la dissiper en attribuant à uel sa valeur d'équivalence (= "en
d'autres termes"): «J'ai trouvé le remède qui me
rendra Sychée en me délivrant de l'autre».
Nous n'apercevons pour notre part aucune raison de penser qu'Anna
ait compris cette phrase différemment, ou que son erreur porte
sur autre chose que sur la nature du remède en question
(146). Outre en effet
qu'elle est bien placée, après ses ultimes tentatives
auprès d'Enée (v. 437 sqq), pour savoir que les ponts
sont définitivement coupés entre sa soeur et lui, il y
a au moins deux détails qui font bien voir qu'elle
conçoit la cérémonie prétextée par
Didon comme une destruction symbolique d'Enée à travers
les souvenirs matériels qu'il a laissés en partant. Il
s'agit d'une part de la comparaison du vers 502, où le
quam morte Sychaei a pour
correspondante implicite et naturelle l'idée d'une "mort"
d'Enée, d'autre part des termes en lesquels Didon s'adressera
à Barcé en 634 sqq, termes d'où il ressort que
le départ de la flotte troyenne n'a absolument rien
changé au but et au déroulement de la
cérémonie prévue, ni à ses yeux ni
à ceux d'Anna. Et abolere,
497 (juste retour du abolere
Sychaeum, I, 720) n'est-il pas d'une parfaite
clarté, du moment que la destruction des exuuiae exclut que le retour de
l'infidèle soit souhaité (cf. Ecl. VIII, 91-3)?
Observons enfin qu'un bûcher, monumental qui plus est (ingenti, 505), n'a aucun lieu
d'apparaître dans une cérémonie magique (Tupet
231) - c'est d'ailleurs au titre de prêtresse, sacerdos, 498, non de magicienne, que la
Massylienne ordonne sa construction -, et que par conséquent
il faut bien qu'Anna lui attribue, tout comme Didon, une fonction
purificatrice tout à fait indépendante de la magie. Or,
il y aurait une contradiction insoutenable entre la volonté de
se purifier et le désir de ramener à soi l'instrument
de la souillure.
Nous retombons ainsi sur la question de fond concernant
l'utilité de la mise en scène magique, mais
après tout, si Didon a estimé qu'une simple
crémation d'objets était insuffisante à garantir
la purification recherchée, n'est-il pas naturel que, dans sa
crainte qu'Anna n'en jugeât de même, elle ait voulu
détourner ses soupçons par le seul moyen qui lui
permît d'afficher de grandes espérances? En soulignant
que la Massylienne est capable de conjurer les enfers et
d'évoquer les morts (v. 490-1), elle laisse sa soeur libre
d'imaginer que l'ombre de Sychée sera appelée à
venir sceller la réconciliation, et elle laisse aussi planer
sur Enée toutes les menaces de la magie de destruction (cf.
dirumque nefas, 563). La
comédie est bien jouée, mais, encore une fois, ce n'est
qu'une comédie (praetexere, 500), et l'on s'étonne
que de bons critiques aient cru possible de le nier, transformant du
même coup la reine de Carthage en une abominable
sorcière (147)
qui, ayant conclu un pacte avec les puissances infernales pour
détruire Enée, et l'empire romain par surcroît,
s'immolerait elle-même en guise de victime sur cet autel
maléfique. La piété de Didon est pourtant
très fortement attestée dans les vers 517-521 par des
expressions telles que manibusque
piis ou Testatur moritura deos et
conscia fati/Sidera
(148) (où sont ici
les puissances infernales?), comme par cette invocation à
Junon, protectrice des unions légitimes (v. 520-1):
tum si quod non aequo foedere
amantis
Curae numen habet iustumque
memorque precatur.
Anna prépare donc le bûcher (Ergo iussa parat, 503). Les prescriptions
de sa soeur étaient celles-ci (v. 495-6):
et arma uiri thalamo quae fixa
reliquit
Impius exuuiasque omnis
lectumque iugalem
Quo perii
superimponant
(149)
et il n'existe aucune raison de penser qu'Anna y ait passé
outre. Mais Didon se réserve personnellement le soin de
décorer l'endroit à son goût, voulant placer
cette cérémonie sous le double signe du deuil (Funerea) et de la réjouissance
(sertis: cf. festa fronde, 459): paradoxe
marqué par la coordination -que... et, et souligné par le rejet
de Funerea. Surtout, elle tient
à disposer elle-même sur le lit "les dépouilles,
l'épée, le portrait" (v. 504- 8):
At regina pyra penetrali in sede
sub auras
Erecta ingenti taedis atque
ilice secta
Intenditque locum sertis et
fronde coronat
Funerea; super exuuias ensemque
relictum
Effigiemque toro locat haud
ignara futuri.
Un élément nouveau apparaît par rapport
à l'énumération précédente, c'est
l'effigies, et l'on peut à
bon droit s'en étonner (cf. Austin, ad loc.). Serait-ce
que cet objet, à la différence des autres, ne se
trouvait pas dans la chambre nuptiale, mais que Didon l'avait par
devers elle? Auquel cas il ne pourrait s'agir d'une figurine (de
cire, suppose-t-on: cf. Austin) à usage magique, mais d'un
véritable portrait tel que les amoureux en échangent.
Et pourquoi serait-ce celui d'Enée plutôt que de
Sychée? parce que l'épée et les
"dépouilles" sont celles du Troyen? Mais le texte ne nous dit
rien de tel, puisque aucun des trois termes n'est ici
déterminé. Quant aux vers 495-7,
prenons garde que la formulation en est trompeuse. A y bien regarder
en effet, le mot uiri
placé au contact de thalamo peut difficilement éviter
le sens de "mari": or, il y a bien longtemps qu'Enée a perdu
ce titre usurpé (v. 323-4) et que Sychée l'a
recouvré (Coniugis
antiqui, 458: "l'ancien mari", i.e. "le vrai"); de
même, en prononçant le mot de iugalem, 496, qui évoque coniunx, Didon doit songer à
Sychée plus qu'à Enée, même si ce lit
conjugal, en fait ce lit de veuve, Didon l'a profané en y
accueillant le Troyen
(150). On notera que si
Impius, 496 désignait la
même personne que uiri, ce
dernier mot ferait à peu près figure de cheville et que
l'écho à I, 349 sqq. pointe en direction d'un nouvel
attentat contre Sychée.
Il est d'ailleurs facile de montrer que cette sourde
confrontation entre Sychée et Enée, amorcée
dès le chant premier (abolere
Sychaeum /...et uiuo...praeuertere amore, 720-1), et
reprise au début du quatrième (uiri, 3; Sychaei
/ Coniugis...uiri.../ Solus hic..., 20 sqq; et même
82-3 est ambigu: stratisque
relictis...), va devenir un thème
particulièrement récurrent à mesure que Didon
s'achemine vers la mort: cf. déjà l'équivoque
des vers 325 sqq sur son désir d'enfant; puis, à la
voix de Sychée qui appelle sa veuve dans la nuit (v. 457 sqq),
correspondent ces cauchemars où "le féroce
Enée", ferus Aeneas, la
poursuit (v. 465 sqq); en 632 sqq, c'est à la vieille nourice
de Sychée, Barcé, qu'elle confie son projet de "livrer
aux flammes le bûcher de la tête dardanienne": Dardanii...capitis, c'est ainsi qu'elle
appelle Enée (cf. aussi nefandi
/...uiri, 497-8, "impie", "maudit", "abominable"); et au
vers 656, l'expression Vlta uirum
est immédiatement suivie de Dardaniae, 658. On devra revoir à
cette lumière l'interprétation des vers 651-2
(cf. infra).
Vers 553-629:
réveillé par une apparition, Enée hâte le
départ; dans les premières lueurs de l'aube, Didon voit
s'éloigner les vaisseaux troyens; elle lance contre
Enée et sa descendance de terribles
imprécations.
L'épisode des vers 553-583 apparaît comme une sorte
d'intermède sans autre utilité avouée que de
relâcher la tension («relief to the tension»,
Austin), de marquer une pause entre deux sommets de sublime. Mais ce
résultat pour ainsi dire technique n'est pas obtenu sans
dommage supplémentaire pour le héros dardanien. Ainsi
donc, pendant que Didon, en proie à ses tourments de
conscience, souffre mille morts dans la solitude de son palais,
Enée, sur la haute poupe, dort d'un sommeil paisible, iam certus eundi, 554 (opposer Certa mori, 564, et cf. l'indignation du
ibit, 590)
(151) . Dormire Aeneam insolens et mirum erat,
observe Heyne. Et Villenave: «Ce sommeil, qui étonne les
dieux, accuse, dans le héros, l'homme insensible et le chef
imprudent». L'homme insensible, à coup sûr, mais le
chef imprudent peut-être pas, puisqu'il a pris soin avant de
s'endormir de vérifier que tout était paré pour
le départ (rebus iam rite
paratis, 555)
(152) , et que d'autre
part il savait bien - comme le lecteur sait - qu'il ne courait aucun
danger, quoi qu'en dise le soi-disant Mercure
(153) .
Brusquement jeté hors du sommeil par un obscur cauchemar
(subitis exterritus umbris, 571),
il décide de précipiter le départ. Perret ne
cache pas sa déception: «Mais devait-il partir de cette
façon-là, précipitée, injurieuse et qui
semble faite exprès pour pousser Didon aux confins du
délire?». Et de fait, on dirait qu'Enée
s'ingénie à exacerber la colère de celle qu'il
quitte: on l'a vu avec accensa,
364 et avec fatis exterrita, 450,
on va le voir encore avec le
aequatis...uelis, 587, que Servius commente faiblement par
un et hoc ad dolorem pertinet
reginae, mais que Cartault 359 n. 7 sait creuser comme il
faut: «la manoeuvre est impeccable. Cette
régularité indique une décision, un
sang-froid...qui impressionnent péniblement Didon».
De deux choses l'une, ou bien les Troyens en s'attardant quelques
heures de plus à Carthage prennent quelques risques, et alors
leur chef devait les tenir sur le qui-vive, prêts à
appareiller dans la nuit - alors que tout le monde dort sous les
bancs (v. 573) -, ou ils ne risquent rien, et pourquoi ne pas les
laisser réparer leurs forces avant le départ? Mais le
fils de Vénus ignore toute mesure, et c'est ce qu'exprime le
Tum uero, 571:
Tum uero Aeneas subitis
exterritus umbris
Corripit e somno corpus
sociosque fatigat.
«Alors, pour le coup...». Cet homme passe d'un
extrême à l'autre. Tout à l'heure il dormait sur
ses deux oreilles: un songe l'a visité, l'ombre l'a
effrayé (ambiguïté de umbris), le voici qui s'arrache à
sa couche comme un ouragan (Corripit: omen
futurae tempestatis, Servius!) et se met à crier
sur ses hommes (Praecipitis,
573). Mais Praecipitis, qu'est-ce
à dire? Le mot est-il proleptique au sens de "pour les
presser" («presse et harcèle»: Bellessort, Perret),
ou indique-t-il plaisamment la position des matelots (Sub remis fusi, V, 837), en même
temps qu'il suggérerait la profondeur d'un sommeil où
le vin aurait sa part (cf. II, 265: urbem
somno uinoque sepultam, et 252: fusi per moenia)? Ou plutôt ne
doit-on pas le construire avec uigilate et l'intégrer au discours
d'Enée (154)? Mais
si l'on voit bien alors que le vers 573:
Praecipitis uigilate, uiri, et
considite transtris
veut dire: «Allons, debout en vitesse et prenez place sur
vos bancs de nage», il reste que l'adjectif praeceps signifie proprement
"précipité la tête en avant" et qu'il forme donc
oxymore avec le verbe uigilare,
qui comporte l'idée de "se redresser". Nous voilà de
toute façon ramenés à la note comique, une note
plus franchement soutenue au vers 581:
Idem omnis simul ardor habet
rapiuntque ruontque.
Oui, ce chef halluciné, fou (Demens, 562 est d'autant plus drôle
qu'il faut le prendre à la lettre), a entraîné
ses hommes dans sa folie, il leur a communiqué son ardeur
panique (cf. II, 355: supra).
N'est-il pas l'élu de Dieu, que celui-ci favorise de ses
miracles? Derechef, le messager du Très-Haut s'est
déplacé pour lui manifester sa sollicitude. Sancte deorum, l'intitule-t-il
emphatiquement (v. 576), et la formule, par le biais d'Ennius
(Saturnia sancta dearum,
cité par Servius), fait songer à...Junon! Mais c'est
sans aucun doute à Mercure qu'il pense, quoique, par une sorte
de mystère bien fait pour impressionner ses crédules
auditeurs, il ajoute Quisquis es,
577. La preuve en est, outre dans les mots iterum et imperio, 577 (cf. 239, 282), dans
l'écho de deus aethere missus ab
alto, 574 au vers 356 (cf. aussi 377):
Nunc etiam interpres diuom Ioue
missus ab ipso.
Oui, Jupiter s'intéresse personnellement à
Enée, son vicaire sur la terre, selon le mot d'Horace dans
l'ode I, 12 (51-52), et le Fulmineum du vers 580, sinistre annonce du
Dardanium, 647, concrétise
puissamment la profonde complicité, pour ne pas dire la fusion
(155), de l'homme et du
dieu. Admirons en tout cas ces braves guerriers, uiri, qui s'enfuient à toutes rames
devant une simple femme, Femina,
570, même pas: devant "de subites ombres" (v. 571), et qui,
leur forfait perpétré et leur butin remisé,
n'ont d'autre hâte que de tourner le dos en catastrophe et de
festinare fugam, 575.
Mais penchons-nous sur le message du soi-disant Mercure (v.
560-70). L'apostrophe donne le ton:
Nate dea, potes hoc sub casu
ducere somnos...
Il y a là-derrière une double réminiscence
homérique, celle du deuxième chant de l'Iliade,
où le Songe personnifié interpelle Agamemnon en ces
termes (v. 23 sqq):
Eudeis, Atreos uie daifronos
ippodamoio...
«Tu dors, fils d'Atrée le bon dompteur de
cavales...»
et celle du vingt-quatrième où Hermès vient
réveiller Priam (v. 683-4). Dans ce dernier cas, le comique
naît de la comparaison entre un vieillard enfermé dans
les lignes ennemies accompagné de son seul héraut, et
qui devrait mettre la nuit à profit pour échapper aux
"gardes sacrés" (v. 681), et un traître comme
Enée qui a eu tout le temps de concentrer ses forces et de
s'assurer du port à tout hasard (cf. anceps pugnae fuerat fortuna, 603), hasard
précisément exclu par le monologue 534-552. Mais la
situation d'Enée entretient beaucoup plus de ressemblance avec
celle d'Agamemnon, autre chef d'armée insoucieusement endormi
à la veille d'une grave décision engageant tout son
peuple. Flagrant de la part de Songe Funeste, le sarcasme ne l'est
pas moins dans la bouche du pseudo-Mercure, à cette
différence près toutefois que Songe Funeste tarabuste
l'Atride pour sa coupable indolence, tandis qu'Enée s'entend
réprimander d'un excès de
témérité: «comment arrives-tu (force de
potes), fils d'une déesse,
à dormir dans une pareille conjoncture et quand tant de
dangers t'environnent (pericula,
561), ô grand fou, Demens,
562»? Ce Demens,
réplique du nêpios d'Homère (Il.
II, 38), nous semble un peu de la même veine que le amens de II, 314, indiquant que le
héros ne faillit à son devoir que par la
générosité même de sa nature qui fait fi
de tous les dangers. C'est dire la complaisance de l'apparition
envers le fils d'Anchise, mais ce qui nous frappe surtout, c'est
l'énormité du hoc sub
casu qui, à ce point du livre, ne devrait avoir de
sens qu'en référence à l'agonie endurée
par la malheureuse Didon, alors que l'apparition, adoptant le point
de vue d'Enée, prend casus
en son acception de "danger".
Le vers 563 explicite la pensée:
Illa dolos dirumque nefas in
pectore uersat / Certa mori.
Illa dolos: fourbe, elle!
Souvenons-nous tout de même que la dernière occurrence
de dolos au vers 296 mettait
clairement la tricherie du côté où elle se
trouve, c'est-à-dire d'Enée et de Vénus, et non
de Didon et de Junon (cf. aussi dolis, 128). Si la reine avait l'intention
d'attaquer Enée, elle le ferait ouvertement et non par ruse,
ainsi qu'elle le dira dans son prochain monologue, mais nous n'avons
pas vu jusqu'ici que cette intention l'ait même seulement
effleurée, et le contre-sens auquel les vers 544-6 ont
donné lieu illustre ab absurdo la noblesse de cette
âme vraiment royale
(156) . Il s'ajoute
à cela que l'écho de 564:
uariosque irarum concitat
aestus
à 532:
magnoque irarum fluctuat
aestu
dénonce comme une grossière
contre-vérité l'assertion du faux Mercure (la victime
présentée en bourreau!), et que la menace des vers
566-7:
Iam mare turbari trabibus
saeuasque uidebis
Conlucere faces, iam feruere
litora flammis
qui voudrait rejeter sur Didon un qualificatif, saeuas, appartenant de droit à
Enée-Amor (Saeuit, 532), se trouvera lugubrement
démentie au début du cinquième livre, quand se
refléteront sur la mer non les flammes
de la guerre, mais celles du bûcher (V, 3-4):
Moenia.../ Conlucent
flammis.
N'importe, la voix nocturne accuse la reine de méditer "un
crime abominable", dirumque nefas
(retournement de nefandi, 497).
Jointe à Certa mori,
l'expression est assez enveloppée pour suggérer
à volonté soit une attaque furieuse et
désespérée contre les Troyens (cf. Quem metui moritura? 604), soit quelque
sorcellerie de la pire espèce (cf. A.-M. Tupet 249): d'une
façon ou d'une autre, la reine fera servir contre Enée
sa résolution de mourir, laquelle constitue déjà
en soi un sacrilège (cf. tantumque
nefas, II, 658:
supra). Didon en
accusée, Enée en victime: le noir est blanc et le blanc
est noir. Il ne reste plus au démon qu'à apposer sa
griffe au bas du message (v. 569 sq):
Varium et mutabile semper /
Femina.
On ne saurait enfermer en moins de mots formule plus radicale et
plus insultante (ce neutre, ce rejet) de la misogynie
éternelle («the sharpest satire, in the fewest words,
that ever was made on woman-kind», Dryden). Henry proteste de
toute son énergie contre une telle maxime en une telle
conjoncture: «Women, as compared with men, are not variable and
mutable, but the very contrary; and Dido in particular was
unchangeably and devotedly attached to Aeneas». Sans doute ce
critique se fait-il de naïves illusions sur les sentiments de la
reine à l'égard du Troyen en attribuant à un
reste d'amour ce qui provient d'une hauteur d'âme, mais
l'essentiel est vu, à savoir que cette voix
éhontée n'arrive pas du ciel mais de l'enfer:
«Enée n'aurait-il pas dû le reconnaître
à l'impertinence avec laquelle il conclut son discours?»,
se demande Perret, qui cependant laisse la question en suspens. Car
une nouvelle fois on se trouve ici au pied du mur: ou bien accuser
Enée, qui s'il ne dit mot consent, et englober Virgile dans la
même veulerie (157)
- car pourquoi aurait-il délibérément et
gratuitement imprimé à son héros cette tare
indélébile? -, ou oser parler
d'anti-Enéide, c'est-à-dire d'un divorce
irrémédiable entre l'auteur et son personnage.
Pour nous, la voix du pseudo-Mercure n'est rien d'autre que celle
d'Enée lui-même («from within Aeneas's dream»,
F.J. Lelièvre 21). Un Freudien prononcerait le mot
d'inconscient, nous préférons parler de conscience
coupable, mais une pensée coupable qui s'est si bien
révoltée contre la pensée de Dieu - puisque,
disait Hugo, «la conscience de l'homme, c'est la pensée
de Dieu» - que, rejetant la responsabilité de sa faute
sur ceux qui en ont subi les tragiques conséquences, elle se
présente sans vergogne comme pure et immaculée, la voix
même d'un ange. Quelle différence avec Didon, qui meurt
de ne pouvoir supporter le poids de ses remords, qui meurt pour se
faire justice! Lui, le ciel est à son service, se
déplace pour lui, accomplit des miracles pour lui. Didon aussi
a des hallucinations, des visions (v. 452-473), mais, outre qu'elle
se garde d'en souffler mot à quiconque (v. 456) tandis que
l'autre s'empresse de tirer gloire et justification des siennes, il y
a surtout que celui-ci, ce n'est que la peur qui l'éveille en
sursaut, alors que la reine est empêchée de dormir par
l'excès de sa souffrance: exterritus au vers 571 indique le
désir panique de sauver sa peau, exterrita au vers 450 débouche sur
la décision de mourir prise par une femme soudain rejointe par
l'horreur de la souillure.
Pour tromper Agamemnon, Songe Funeste prend l'aspect du plus sage
des vieillards, et de même il n'eût pas été
absolument invraisemblable qu'afin de mieux abuser Enée, le
démon se fût revêtu des flatteuses apparences du
dieu Mercure en sa jeunesse et majesté (v. 558-9):
Omnia Mercurio similis uocemque
coloremque
Et crinis flauos et membra
decora iuuenta.
Mais nous ne croyons pas que Virgile ait consenti cette excuse au
scélérat, car le caractère apocryphe de ces deux
vers se trahit abondamment. Notons d'abord qu'ils n'auront pas
coûté cher à fabriquer, étant un simple
centon cousu à partir de I, 589 sqq, appliqué au propre
Enée, et de IX, 650 sq où il s'agit d'Apollon
déguisé en vieillard (mais quelle différence
entre un Apollon qui se travestit en son contraire, et un Mercure qui
manque d'imagination au point de ne se déguiser qu'en
soi-même!) On dira que le mot forma au v. 556 n'a pas ici le même
sens qu'en IX, 646 où il indique une métamorphose, mais
qu'il sert à signaler que le dieu n'habite pas
réellement cette forme («une apparence, non la
réalité», Plessis-Lejay)
(158) . Vaine esquive, puisque l'expression
uoltu redeuntis eodem serait
absurdement superfétatoire dans le cas où le
poète voudrait simplement dire que Mercure n'a pas
changé de visage: "avec son visage ordinaire", "sans masque",
voilà ce que l'on attendrait alors, et non pas "avec le
même visage que l'autre fois". D'autre part, si, comme il se
doit, cette référence aux vers 259 sqq vaut
renseignement, les deux vers en procès, d'ailleurs fort
gauchement insérés après le ita, 557, sont tout à fait
déplacés ici, car c'est dans le passage
référé qu'ils devraient se trouver. Mais il n'y
a garde puisque, l'on s'en souvient, lors de cette première
apparition (la seule "vraie", en fait), le Cyllénien avait
pris l'apparence d'un oiseau de mer, plongeon ou goéland,
apparence suggérée ici même par la series
expressive uoltu redeuntis
(159) , où
l'évocation du vautour, toute masquée qu'elle soit,
fait penser par exemple à Il. VII, 59 sq
(160). Enfin, il se
trouve qu'avec l'élimination de 558-9 et 528, on obtient une
distribution du livre en deux masses égales de 295 vers
chacune disposées autour d'un foyer de 112 (v. 296-407)
(161), ou plus exactement
111, après élimination de 328b-329a.
L'ampleur et la solennité du mouvement par lequel le
poète nous ramène à la reine contrastent
significativement avec le rythme désordonné du passage
précédent, et c'est pourquoi l'on gagnerait sans doute
à supprimer la ponctuation forte à la fin du vers 585.
Changement de registre, changement d'univers. Des bas-fonds de
l'âme humaine on remonte jusqu'à ses sommets, de la
bouffonnerie tartuffienne on revient à l'héroïsme
tragique aux prises avec l'inéluctable. Placé en
hysteronproteron comme pour marquer la soudaine prise de
conscience après une sorte d'anesthésie
momentanée, et appuyé d'un sine remige quasi pléonastique,
comme si la reine avait encore de la peine à en croire ses
yeux, le sensit du vers 588
éclate à l'intérieur de la large période
comme un élancement du coeur: il est, dirait-on, la
répercussion du ferit, 580
dans l'âme de Didon, le coup de grâce que lui porte et se
porte à lui-même en elle le maudit Amour. Alors, son cri
se libère, le rythme s'accélère comme les
battements de son coeur, et cependant, même quand elle exhale
sa fureur de reine outragée (v. 590-4), même quand elle
se laisse aller un instant à savourer en imagination le fruit
d'une vengeance qu'elle se refuse dans les faits (v. 600-6), elle ne
se dégrade jamais dans la petitesse et la mesquinerie dont
Enée vient de nous donner le triste exemple, elle garde le
souffle royal, elle respire sur les cimes
(162).
La mise en scène inventée par Didon n'aura pas
servi qu'à rassurer Anna, elle aura eu aussi pour effet
d'effrayer Enée, et umbris, 571 trouverait peut-être
là, en référence à dirumque nefas, son explication la plus
ultime: "de fausses craintes". La veuve de Sychée obtient sans
aucun doute une manière de revanche en contraignant les
Troyens à partir précipitamment, comme des couards et
des pillards qu'ils sont. Eloquent à cet égard est le
comique du vers 581:
Idem omnis simul ardor habet
rapiuntque ruontque
avec sa consécution de cinq dissyllabes pour
dépeindre la hâte fébrile et ses deux verbes
aussi énergiquement allitérants que vagues en leur
signification (cf. les fourmis, 401 sqq). Mais la vraie vengeance,
celle qui consisterait à faire sentir au perfide
étranger ce qu'il en coûte de se moquer d'une reine (v.
591):
et nostris inluserit aduena
regnis?
cette vengeance-là lui est interdite par sa propre
conscience, parce qu'elle s'estime elle-même trop coupable pour
la mériter (v. 596-7):
Infelix Dido, nunc te facta
impia tangunt?
Tum decuit cum sceptra
dabas.
Tum...cum sceptra dabas,
c'est-à-dire en fait "au lieu de lui donner le sceptre" et, en
définitive, "au lieu de l'épouser" (cf. seruire marito, 103): pudeur de langage
bien dans le caractère de Didon, de Virgile. Mais ce Tum renvoie plus haut même
qu'à la période qui avait immédiatement
précédé (cf. v. 74-5), il évoque le
premier jour de la rencontre, quand la Phénicienne offrait aux
Troyens de partager Carthage avec eux (I, 572-3) et qu'elle tendait
la main à leur chef dont elle n'ignorait pas la
détestable réputation (Non
ignara mali, I, 630: et cf. IV, 9-14). Non, ce n'est pas
d'aujourd'hui qu'elle connaît ce misérable (Nunc te...?) et elle aurait dû lui
infliger sans tarder le traitement qu'il méritait pour ses
impiétés (facta
impia) (163).
Mais mettre en pièces Ascagne? Ce barbare phantasme ne peut
s'éclairer qu'à la lumière de ce qui
s'était passé lors du banquet d'hospitalité,
rapprochement suggéré par l'écho entre 602
(epulandum ponere mensis) et I,
723 (epulis mensaeque). Non, ce
n'est pas un enfant innocent que Didon eût sacrifié,
mais une vaine image possédée par la plus
scélérate des divinités; et n'est-il pas naturel
que le châtiment imaginé soit à la mesure du
bienfait accordé? Pour elle, il était
déjà trop tard, car le poison était bu et la
résistance à l'Amour ne pouvait se faire qu'au prix de
la vie (moritura, 604), mais du
moins se fût-elle épargné la honte d'avoir
cédé à l'hypocrite ennemi.
Tum decuit, iam non decet:
aussi réprime-t-elle l'impulsion de son orgueil blessé
et se résigne-t-elle à mourir invengée (v. 659):
Moriemur inultae
Ce sacrifice, dit-elle, lui agrée (660):
Sic, sic iuuat ire sub umbras
(164)
et si elle l'accepte avec joie, c'est que, autant que celui de sa
personne physique, il contribue à sa rédemption
spirituelle.
Mais le coupable n'échappera pas pour autant. Avant de
mourir, et comme élevée au-dessus de la condition
humaine par l'imminence du trépas, Didon lui prophétise
un avenir fort différent des glorieux lendemains qu'il se
promet (v. 612-620). Et, non contente de cela, elle lègue aux
générations futures la mission de lutter sans
relâche contre l'odieuse engeance des Enéades: ferro, 601 relève ferro, 626, en réplique à
ferro, 580. Hormis Donat
(165) , on ne voit
guère de commentateurs pour refuser d'identifier Hannibal sous
le aliquis du vers 625:
Exoriare aliquis nostris ex
ossibus ultor.
Pourtant, cette identification soulève de graves
difficultés. D'abord, on a peine à croire que le
poète, après avoir consacré tant de soin
à construire une grande et belle image d'héroïne,
ait eu le coeur de nous laisser sur l'impression dernière
d'une goule assoiffée de sang, impatiente de se
réincarner dans le personnage du "sinistre Hannibal", comme
dit Horace (C. II, 12, 2; III, 6, 36; IV, 4, 42). Si encore
cette désolante trahison littéraire profitait d'une
quelconque manière à Enée, ses partisans
pourraient peut-être s'en réjouir, mais en lui imputant
la responsabilité ultime des guerres qui mirent Rome à
deux doigts de sa perte, Virgile ne lui rend certes pas service. A
cela s'ajoute que les guerres puniques ne devaient s'étendre
que sur un siècle, alors que Didon envisage un conflit pour
ainsi dire éternel (v. 627):
Nunc, olim, quocumque dabunt se
tempore uires
idée réaffirmée deux vers plus bas avec une
force particulière par l'hypermètre qui oblige à
conférer deux accents à nepotes (v. 629):
pugnent ipsique
nepotesque.
Lorsque R. Pichon observe que le mot ipsi peut difficilement désigner
une autre génération que celle des contemporains de
Didon (166) , il ne
paraît pas mesurer toute la portée de son observation.
En effet, puisque les Carthaginois sont hors de cause pour plusieurs
siècles encore, il faut bien rapporter cet ipsi au vers 615:
At bello audacis populi uexatus
et armis.
Cela signifie que la reine ne raisonne pas en termes ethniques
mais moraux (167) et que
ses vrais héritiers sont à chercher d'abord et avant
tout à l'intérieur du Latium, c'est-à-dire, car
nul ne nie que la guerre du Latium dans l'Enéide ne
représente largement la métaphore des guerres civiles,
à l'intérieur de l'empire romain. Non,
l'Enéide ne se termine pas avec la mort de Turnus:
Turnus à son tour suscitera un vengeur, et ainsi de suite, de
sorte que l'épopée recommence toujours "da capo",
éternelle et perpétuellement
réactualisée. Chaque génération, chaque
peuple sans doute, produit ses Enée, ses César(s); et
chaque génération, chaque peuple doit relever le
défi, produire ses Turnus, ou mieux, ses Virgile et ses
Horace. Et quant au "sinistre Hannibal", ce n'est pas Didon qu'il
réincarnera, mais bien évidemment Enée, ce
prototype de tous les grands fléaux de Dieu.
Didon ne prend qu'ainsi - et l'Enéide - sa
véritable dimension, dans le cadre d'une lutte universelle
entre les forces du bien et du mal. Pas de paix possible avec la
guerre, la tricherie, le sacrilège, ce quatrième livre
en a fourni la tragique illustration, et si, dans l'épilogue
du poème, Junon en vient toutefois, contrainte et
forcée, à signer les clauses d'un traité entre
Latins et Troyens (noter l'écho de 624 à XII, 821-2),
elle n'y met rien de moins comme condition que la disparition des
vainqueurs en tant que race séparée (XII, 828):
Occidit occideritque sinas cum
nomine Troia
ce qui revient à se réserver le droit de reprendre
les armes à chaque résurgence de "Troie" dans "Rome",
la dernière en date étant évidemment, au moment
où Virgile écrit, le phénomène
césarien (cf. Hor. C. III, 3)
(168) . Mais lorsque
Didon flétrit du qualificatif d'iniquae, 618 cette paix à venir, il
faut prendre garde de ne pas se tromper d'adversaire en faisant
rejaillir sur la Saturnienne le grief d'iniquité, tant il
serait paradoxal que Didon regardât comme injustes pour
Enée les conditions du traité, rendant hommage par
là même à la modération du vainqueur. Cet
iniquae ne peut donc accuser nul
autre que l'objet des imprécations de la reine (preces, 612), en soulignant que cette paix
imposée par les armes reste inique pour les Latins qui, tout
en sauvegardant leur identité, ne s'en retrouvent pas moins
sous un joug étranger, et un joug certainement injuste et
tyrannique, ainsi qu'en augure l'indigne exécution de Turnus
(indignata, XII, 952). La
prophétie de Didon se réalisera: quand il s'en sera
remis aux conditions d'une "paix inique" imposée par lui, et
qu'il croira pouvoir jouir en toute tranquillité des fruits de
sa rapine, «il tombera avant son jour» (cadat ante diem), comme César, et
comme tant d'empereurs romains après lui. Alors seulement, les
conditions de la vraie paix voulues par Junon seront réunies
(comparer le Aspera tum
positis..., I, 291:
supra n. I, 81).
Il serait d'ailleurs d'autant plus impossible de tourner contre
Junon la pointe du iniquae que
cette déesse tend de plus en plus nettement à absorber
en elle sa protégée. La virtuelle assimilation de Didon
à Diane dans le premier livre (cf. I, 496 sqq) avait
entraîné celle d'Enée à Apollon, ou
pseudo-Apollon (v. 141 sqq): il n'est pas surprenant que
l'identification d'Enée à un Jupiter, que nous
remarquions à propos de Fulmineum, 590 (cf. aussi 590-1),
entraîne à son tour celle de Didon à Junon.
L'intention virgilienne, marquée notamment dans l'ostensible
similitude de langage entre 622-3 (stirpem...odiis) et 628 (Litora litoribus contraria) d'une part et
VII, 293-4 d'autre part:
Heu stirpem inuisam et fatis
contraria nostris / Fata Phrygum!
trouve sa pleine expression dans les vers 608-611:
Tuque harum interpres curarum et
conscia Iuno
Nocturnisque Hecate triuiis
ululata per urbes
Et Dirae ultrices et di
morientis Elissae,
Accipite haec meritumque malis
aduertite numen.
Dans son étude sur Didon comme Triformis Diana, G.S. Duclos 39 n. 10
rapproche ce passage des vers 166-8 «for the striking verbal
similarities and reminiscences», sans voir néanmoins que
ce parallélisme suggère le même étroit
rapport entre Junon et Hécate ululata qu'entre Junon et les Nymphes
ululantes (169) . Et si
Hadès peut s'intituler "Jupiter stygien" (Ioui Stygio, 638), pourquoi Hécate
ne se dénommerait-elle pas "Junon stygienne" (Iunoni infernae, VI, 138)? Le
septième livre montrera de façon saisissante la
"conversion" de Junon en Allecto, c'est-à-dire en Dira : or, ces Dirae, nous les entendons nommer
ici, Dirae ultrices, comme en
473, mais retournées cette fois contre Enée, qui les
incarnait alors. Par ailleurs, les sonorités mêmes du
vers 610 invitent à établir une manière
d'équation entre Dirae et
di, et comme d'autre part
ce di, aussi bien que les propres
Mânes de Didon, peut désigner la déesse qui, au
nom de Junon, viendra les libérer des liens du corps (v.
702-4), on voit (cf. d'ailleurs Servius ad v. 638,
évoquant le monothéisme stoïcien) que la reine
n'invoque ici qu'une seule et même divinité
envisagée sous divers aspects (auxquels il faut adjoindre
Sol - Apollon, v. 607), et qui
apparaît comme le pôle antithétique du pôle
jupitérien (Et sic fata Iouis
poscunt.../At..., 614-5). Les difficultés des vers
608 et 611 s'élucident à cette lumière. Le
premier nous fait assister à la transmutation du sens
psychique de curae ("tourments du
coeur") en son sens spirituel ("angoisse de la conscience coupable"),
Junon symbolisant la conscience humaine, c'est-à-dire ce que
l'homme a en lui de divin (cf. v. 520-1 et I, 603-4), et par
où s'opère (interpres) cette mystérieuse
transmutation. Junon, en tant qu'incarnée, souffre
naturellement tout ce que souffre Didon, à commencer par le
remords (conscia): «Toi qui
me fais comprendre que cette souffrance est le salaire de ma
faute» (170) .
Quant au vers 611, on traduit trop rapidement Accipite haec par "écoutez ceci"
(Bellessort), en dépit de la tautologie ainsi produite
avec nostras audite preces au
vers suivant. Laissons plutôt au verbe
accipere sa valeur la plus normale (cf. v. 652) et
comprenons que Didon demande à "ses dieux" d'agréer son
sacrifice (de sa vie et de sa vengeance) en expiation de ses fautes
et, par là, en gage du châtiment qu'elle appelle sur
"l'abominable tête", Infandum
caput, 613: «O mes dieux, votre numen qui avait failli (premier sens de
meritum), tournez-le contre les
méchants qui le méritent (deuxième sens de
meritum)»
(171). Nulle magie dans
tout cela, nulle sorcellerie - le omina, 662 suffirait à le montrer
-, mais la pure et simple justice, l'expression des lois
éternelles et inviolables de l'Esprit.
Vers 630-705: la mort de
Didon
Le dernier acte de la pièce porte à leur paroxysme
la terreur et la pitié, qui ne se résolvent qu'in
extremis dans une note d'apaisement, de
sérénité, d'espoir, symbolisée par
l'intervention de la resplendissante Iris. Virgile, là encore,
s'inscrit clairement dans la tradition la plus pure de la
tragédie grecque, ainsi que le soulignent Austin et Williams.
Cartault de son côté préfère recourir au
vocabulaire chrétien: «Didon est une martyre» (336).
Une martyre, soit, mais une martyre qui ne se prive pas de maudire
son bourreau et qui considère comme de son devoir de
léguer à tous les siens, c'est-à-dire à
tous ceux qui, à travers les âges, vivront de la
même pitié, de la même foi, une éternelle
exécration de la race "énéenne". Ainsi Brutus au
soir de Philippes, avant de se jeter, comme Didon, sur son
épée (ferro/Conlapsam, 663-4)
(172) appelait-il la
malédiction sur l'héritier de César, en qui il
reconnaissait l'ultime responsable de sa mort et des malheurs de la
République (173) .
Et n'est-ce pas justement à Rome que nous transporte
l'expression stéréotypée du vers 682, populumque patresque («expression
romaine», Plessis-Lejay), et à Rome aussi les vers
667-671 - encore plus qu'à Tyr, qu'à Troie (par
écho à II, 486-8), ou que dans la Carthage de 146 av.
J.- C. -, s'il est vrai que Virgile écrivait pour son temps et
que sa description recoupe étrangement le tableau que nous a
peint Appien (IV, 2, 6) de la Ville en cette nuit de l'année
43 qui précéda l'entrée des triumvirs?
Mais à nouveau le contre-sens guette, apparemment
encouragé par le douloureux reproche qu'adressera Anna
à sa soeur (v. 682-3):
Exstinxti te meque, soror,
populumque patresque / Sidonios urbemque tuam.
Comme tous les prétextes sont bons pour minimiser la faute
d'Enée en dégradant la reine, la critique
traditionnelle s'empresse en effet de prendre ces mots à la
lettre, en feignant d'oublier que Didon n'avait pas le choix. On ne
saurait défigurer davantage la pensée d'Anna, qui vient
d'ailleurs de dire que son plus cher souhait eût
été de mourir avec elle (v. 677-9). Assurément,
elle a reçu un tel choc à l'annonce de l'horrible
nouvelle (v. 672 sqq):
Audiit exanimis trepidoque
exterrita cursu...
qu'elle éprouve l'impression que le monde
s'écroule, que Carthage va périr, qu'elle-même
est morte. Mais il ne faut pas presser le langage de la douleur
(comparer v.665 sqq à Eur. Alc. 192 sqq, et v. 682-3
à Alc. 197-8 et 391). Très vite, Anna se
reprend, donne ses ordres, active les servantes (v. 683-4):
Date uolnera lymphis /
Abluam
triste rappel de 635, et où une virgule assassine
détruit trop souvent la poignante beauté de la
series Date uolnera. Bref,
elle devient sous nos yeux une seconde Didon, ainsi que celle-ci
l'avait souhaité et prévu: après exanimis, 672 et Exstinxisti, 682, Ore legam, 685 (où Ore offre la même
indécidabilité, la même fusion que crudelis, 681) exprime symboliquement
cette prise de succession envisagée moins comme rupture que
comme continuité
(174) . Animée du
même souffle, soulevée du même esprit, la soeur
poursuivra à Carthage l'oeuvre de la soeur. Sa
rédemption est achevée, idée traduite
peut-être métaphoriquement dans le gradus euaserat altos, 685 et qui
apparaît comme la suite logique du grand mea culpa
prononcé aux vers 680-1:
His etiam struxi manibus
patriosque uocaui / Voce deos
où patrios...deos
semble bien renvoyer aux vers 58-9 (Cereri
Phoeboque patrique Lyaeo,/Iunoni ante omnis), tandis
que struxi, sans c.o.d., est
apte, en référence à 548 sqq, à remonter
jusqu'à l'origine de sa responsabilité, aux vers 31
sqq: «c'est moi qui de mes mains ai construit ce
piège» (cf. strueret,
II, 60).
Si donc il est vrai que le suicide de la reine symbolise aux yeux
des Tyriens la perte de leur ville, n'allons pas dire pour autant
qu'il la cause, puisque au contraire il permet de l'éviter.
Reste néanmoins qu'il n'aura pas tenu à Enée que
son départ n'entraîne effectivement la destruction de
Carthage, et ce point ne doit pas être perdu de vue quand on
explique les vers 651-2:
Dulces exuuiae dum fata deusque
sinebat,
Accipite hanc animam meque his
exsoluite curis
«Douces reliques, tant que les destins, tant que les dieux
le souffraient, recevez mon âme et délivrez-moi de mes
peines»: irréprochable d'apparence, cette traduction de
J. Perret se fonde néanmoins sur l'opinion contestable selon
laquelle ces "douces reliques" ne seraient autres que celles
d'Enée. Quoi donc! cet homme s'est ri de sa ville (inluserit, 591), cet homme la tue
elle-même (écho de accensa
furore, 697 à 364 et 376, et de ferro/...ensemque cruore/Spumantem, 663-5
à ensem/...ferro, 579 sq
et torquent spumas, 583): et elle
pleurerait d'attendrissement à la vue des reliques du fuyard
(lacrimis, 649), elle
embrasserait son lit (os impressa
toro, 659), elle l'appellerait, tendrement n'en doutons
pas, "cruel", crudelis, 661
(«reproachful, not in hatred», Austin), avant de se percer
le sein, toujours avec amour il va sans dire, de l'épée
qu'il lui a laissée! Il n'y a pas là seulement une
monstrueuse invraisemblance psychologique, mais le signe d'une
perversion morale qui dépasse son point d'explosivité
par la juxtaposition de ces obscènes manifestations d'amour
avec le fier satisfecit qu'elle s'accorde à elle-même
tant au plan privé (Vlta
uirum, 656) que public (Vrbem
praeclaram statui, 655), satisfecit qui, soit dit en
passant, devrait réduire à néant les accusations
de ceux qui prennent à la lettre les vers 682-3 (Exstinxti te meque, soror, populumque patresque /
Sidonios urbemque tuam).
Oser après cela invoquer les touchants et sublimes adieux
que fait Alceste à la chambre nuptiale dans la pièce
d'Euripide, ainsi qu'y invite l'écho appuyé de 648 sqq
aux vers 175 sqq de l'Alceste
(175) ! Mais Alceste
n'accomplit pas son héroïque devoir d'épouse en
larmoyant sur un amant perdu. On cite aussi Marlowe, mais Marlowe se
garde précieusement d'attribuer à sa Didon un reste de
complaisance pour l'ennemi exécré (hosti, 549). Il n'est même pas
jusqu'à Scarron qui ne s'élève en dignité
au-dessus du modèle qu'il prétend travestir:
Bijoux autrefois honorés,
Et qui maintenant ne me faites
Que haïr celui dont vous êtes.
On voit bien en effet que les deux derniers vers sont
rajoutés et que le dum
fata... virgilien correspond seulement à l'adverbe
"autrefois" du français, et se trouve même
annihilé tant par le lacrimis, 649 que par le vers 652:
Accipite hanc animam meque his
exsoluite curis.
Mais c'est assez déraisonner et, récoltant ici la
moisson semée naguère à propos des vers 494-8
(supra), nous préférerions
considérer que, par exuuiae, Didon désigne non les
reliques de l'ennemi, mais celles du coniunx
antiquos, dépouilles reconquises sur l'ennemi
(même ambiguïté de spolia, I, 486: supra); et n'est-ce
d'ailleurs pas Sychée qui, conformément au voeu
émis en 652, accueillera l'âme de la morte et la
délivrera de son angoisse (curis) en lui rendant son coeur (curis, VI, 474: dépouillé
enfin, dans l'au-delà, de toute sa charge d'angoisse)? Ce vers
652 apporte donc une réalisation au vers 479 (Quae mihi reddat eum uel eo me soluat
amantem) tel que nous l'avons interprété
(cf. supra). Iliacas
uestis, 648 paraît faire difficulté, mais
à y réfléchir ce trait revient à un coup
de génie puisque ces uestes symbolisent à elles seules
tout le drame. Il suffit de se reporter aux vers 261 sqq:
Atque illi stellatus iaspide
fulua
Ensis erat Tyrioque ardebat
murice laena
Demissa ex humeris, diues quae
munera Dido
Fecerat, et tenui telas
discreuerat auro.
Le Tyrio nous l'indique, ce
manteau dont Enée s'est recouvert provient des ateliers de
Tyr, et Sychée naguère le porta, tout comme il porta la
précieuse épée constellée de jaspe. En en
faisant cadeau à l'étranger, aujourd'hui l'ennemi, la
reine leur a fait perdre leur qualité première
(dulces ...dum fata... = felix...si litora
tantum/Numquam..., 657-8), et de tyriennes qu'elles
étaient, elles sont devenues troyennes. C'est vrai pour les
uestes (Iliacas), et c'est vrai pour
l'épée (Dardanium,
647 en puissant, et déchirant, rejet). On a sans doute tort de
penser, sur la foi des vers 646-7:
ensemque recludit / Dardanium,
non hos quaesitum munus in usus
que Didon se tue avec une épée dont Enée,
sur sa demande, lui aurait fait cadeau. A cette conception s'oppose
d'abord la vraisemblance psychologique, car, mis à part les
présents de courtoisie offerts par Enée à son
arrivée à Carthage (I, 647 sqq)
(176) , on voit bien
qu'ensuite c'est elle qui le couvre de richesses, et d'ailleurs
qu'eût-elle fait de cette épée? Ensuite, sans
vouloir nier l'ambiguïté d'une expression telle que ce
quaesitum munus, ne faut-il pas
un brin de perversité pour l'interpréter dans un sens
qui ne repose sur rien dans le texte, alors que le poète a
pris soin précédemment (v. 261 sq, donc) de nous
préciser que Didon avait offert un tel objet à
Enée (quaesitum
précise qu'il l'avait demandé)? Enfin, s'il
était vrai qu'il lui avait fait lui aussi cadeau d'une
épée, Didon ne pourrait pas dire qu'il a oublié
celle-ci en partant, ni même qu'il l'a laissée (reliquit, 495; relictum, 507), puisque la chose allait de
soi. Au contraire, s'il s'agissait du précieux cadeau de la
reine, on comprendra sans peine qu'il aurait bien voulu l'emporter,
mais qu'il n'a pas eu le temps de retourner dans la chambre où
elle était suspendue (thalamo quae
fixa reliquit, 495). Quant à son épée
personnelle, il ne peut pas l'avoir donnée, puisqu'il s'en
sert aux vers 579 sq pour couper les câbles de son bateau,
c'est-à-dire, symboliquement, pour tuer la
reine (177).
Le lit de Sychée, son épée, ses
vêtements ont été possédés par un
étranger "innommable" (nefandi), et c'est pour cela qu'elle
pleure (cf. lacrimis...obortis,
dès le v. 30), et c'est pour cela qu'elle meurt. Il faut pour
purifier ce glaive, qu'il transperce son corps profané, il
faut que ses souvenirs les plus sacrés se présentent
aux flammes avec la souffrance de la pollution dont elles doivent les
délivrer.
Se lancer sur un glaive, comme les plus grands héros de la
tragédie grecque
(178) , la reine n'a pas
choisi la mort la plus facile (cf. Alc. 228-230), et le
poète a tenu à marquer l'atrocité de son agonie:
terrible litote du hos...usus,
647, poignant réalisme de atros
siccabat ueste cruores, 687, observation glacialement
clinique du infixum stridit sub pectore
uolnus, 689 (Steel-Moritz)
(179) ; et cette
volonté apparaît d'autant mieux que les notations des
vers 688-692 n'étaient plus attendues. Quant à la
séquence 693-705, W.R. Johnson 67 propose
ingénieusement de la placer en suspension dans le temps de
façon à obtenir la simultanéité
de ingemuit, 692 à recessit, 705, allant même
jusqu'à suggérer que ces treize vers nous font
pénétrer dans l'esprit de Junon, en sorte que omnipotens et miserata, 693 ne représenteraient
rien d'autre que la réflexion de cette déesse sur
elle-même. Il s'ensuivrait alors, puisque, paraît-il,
Junon ne saurait dire la vérité, que «la seule
claire défense du comportement de Didon» (v. 696 sqq):
Nam quia nec fato merita nec
morte peribat
Sed misera ante diem subitoque
accensa furore,
Nondum illi flauom Proserpina
uertice crinem
Abstulerat Stygioque caput
damnauerat Orco
se retournerait virtuellement en attaque
(180) . Johnson n'a pas trouvé de
meilleur moyen, écrit-il, pour neutraliser l'insupportable
ironie de miserata et omnipotens, mais il nous semble au
contraire que c'est son interprétation qui introduit dans le
passage une artificielle ironie
(181).
On s'offense que Junon manifeste sa pitié (miserata...misera) envers sa
protégée en la faisant mourir? Mais depuis 451, la
reine "implore la Mort" (Mortem
orat), et n'est-ce donc rien que d'abréger ses
souffrances (longum...dolorem/Difficilisque
obitus, 693-4)? Surtout si par "souffrances" il faut
entendre tout le calvaire enduré par Didon depuis le jour
fatal de la rencontre, Volnus, 2
préparant uolnus, 689, et
longum...amorem, I, 749 longum ... dolorem, tandis que le pluriel
obitus, innovation virgilienne,
s'étendrait volontiers dans la durée («marking the
slow agony of Dido's death, the tortured moments one by one»,
Austin): elle a commencé à mourir, à souffrir
mille morts, depuis qu'elle a bu "le poison" (ueneno, I, 688, bibebat, I, 749), et même, la mort
est entrée dans son âme depuis le jour où elle a
perdu Sychée, ainsi que le disent les vers 1-2, 17, 28-29 et
le Quo perii, 497 qui en surface
renvoie à sa relation avec Enée mais en profondeur au
deceptam morte, 17, comme tend
à le confirmer l'écho à l'Alceste, 179 sq
signalé par Heinze. Mais Junon n'aurait-elle pas dû la
secourir avant? La chose n'eût-elle dépendu que d'elle,
Enée disparaissait à jamais dans la tempête et -
est-il besoin de la souligner de la part de Celle qui veille sur les
liens conjugaux (cf. 520-1)? - Pygmalion n'aurait jamais
assassiné son beau-frère. Seulement, la volonté
de la Saturnienne se trouve contrecarrée de deux
côtés à la fois, par la liberté humaine,
qui a toujours à choisir entre Vénus et Junon, le Vice
et la Vertu, et par l'inertie de la matière, car si l'esprit
ne rencontrait aucune résistance dans la matière, il
n'y aurait plus de matière. Mais du moins, même si Junon
ne fait pas tout ce qu'elle veut dans ce bas monde et si beaucoup de
choses qu'elle y voit la fâchent, il est un domaine où
sa souveraineté s'exerce sans réserve, c'est quand il
s'agit de peser les âmes.
Elle a pesé celle de Didon et, en dépit et de sa
faute et de son suicide, elle l'a trouvée digne
d'échapper à Orcus. Ou, pour le dire autrement, elle
aura consenti, en raison des mérites de l'infortunée,
à accepter son immolation au titre de rachat et de
purification. C'est ainsi que l'on entendra les vers 696-699, en
reconnaissant la profonde ambiguïté de merita nec morte, "une mort non
méritée", i.e. «elle ne méritait pas ce
châtiment», mais aussi «elle n'avait pas encore le
droit de mourir» (cf. ante
diem), pas le droit de prononcer son Vixi, 653. Sa punition devrait être
celle réservée aux suicidés, d'après VI,
434 sqq, et qui consiste à rester dans une espèce de
suspension entre la vie et la mort:
Quam uellent aethere in alto /
Nunc et pauperiem et duros perferre labores!
parce que Proserpine a refusé de couper le cheveu sur leur
tête, les condamnant ainsi en quelque sorte à ne jamais
mourir. Tel est du moins le sens que l'on obtient si, selon
l'exégèse classique, on assimile le -que du vers 699 à un neque, mais la grammaire orthodoxe ainsi
que la résonance du verbe damnare recommanderaient plutôt de
conserver à cette copule sa valeur positive (Riemann §
272 b) (182) :
«Proserpine en refusant de couper le cheveu avait voué
cette tête à Orcus Stygien», Orcus étant
pris alors comme synonyme du séjour des
réprouvés (cf. 242: c'est Erebo, 26).
Mais Junon dans sa justice et mansuétude en a
décidé autrement. Du haut de l'Olympe (Olympo, 694) elle délègue
Iris, ce Mercure féminin (Villenave rapproche 244: lumina morte resignat) pour arracher
à l'abîme infernal (Orco, 699) cette âme
délivrée de son corps souffrant et souillé
(isto, 703). La formule teque isto corpore soluo, "je te
délie de ce corps", revient donc à "je t'absous", et la
féerique beauté de la messagère céleste
apparaît comme le gage du salut et la promesse sinon
déjà des Elysées, du moins d'un séjour
distinct de celui des malheureux suicidés, et où
Sychée lui répondra coeur pour coeur (curis, 639 - curis, VI, 474)
(183) .
NOTES
(cliquez sur
R pour revenir au passage)
1) B. Fenik relève notamment les
correspondances suivantes: II, 309-10 -> IV, 373, 597-9; II, 486-8
-> IV, 665-8; II, 509-11, 544-5 -> IV, 534-5; II, 540-1 ->
IV, 365-6, 597-9; II, 556-8 -> IV, 626-31 -> IV, 441-6. Et voir
supra. R
2) «In a sense», écrit J. W.
Hunt, «it is as though the final book, telling of Turnus' last
hours, also retells the last hours of Dido».
R
3) Pour une autre interprétation de ce
inimica in gente, voir
infra. R
4) C'est le poète lui-même qui
nous invite à ces comparaisons en parsemant son texte
d'emprunts à l'Hippolyte et aux Troyennes
d'Euripide, aux Argonautiques d'Apollonios, au carmen
64 de Catulle. R
5) Plus récemment, dans un article au
titre significatif («The Aeneas - Didon Episode as an attack on
Aeneas' mission and Rome»), S. Farron s'est attaché
à démontrer que Virgile a
délibérément dirigé la sympathie du
lecteur vers Didon, son intention ultime étant à
travers cet épisode de condamner la destruction de Carthage
par Rome. R
6) Citons parmi bien d'autres ce jugement de
T. Haecker 65: «un homme qui dans sa passion pour une femme se
laisse détourner de son devoir, de sa mission, n'est jamais
grand»; E. Phinney, Jr: «Vergil...uses Dido's great but
dishonorable love to enhance his hero's honor and, thereby, the honor
and the glory of the Roman nation»; R.A. Hornsby 344: «We
are expected to judge Dido as well as to feel pity for her».
Mais Enée, on ne le juge pas, on l'admire de confiance, et un
exégète comme J. Henry l'avoue presque ouvertement
lorsqu'il écrit que la culpabilité de Didon et
l'innocence d'Enée sont hors de doute pour la simple raison
que cela doit être («Nor could it be otherwise»),
attendu que l'Enéide glorifie Auguste dont le Troyen
représente le prototype. Aujourd'hui le danger viendrait
plutôt d'un certain relativisme, assez bien illustré par
cette mise en garde de M. Bonfanti 88 contre une «prospettiva
humana e sentimentale (quella prospettiva post-romantica)», ce
qui la conduit logiquement à renvoyer dos à dos les
deux protagonistes: «l'incontro fallisce perché ognuno ha
la sua verità»; cf. aussi J.J. O'Hara (1993) 112,
concluant (mais sans frémir!) à l'impossibilité
de lever l'ambiguïté virgilienne, donc de porter des
jugements moraux sur les personnages. R
7) Ainsi A. Cartault 338: «c'est une
grande faute que de rendre antipathique le personnage d'un
poème pour concentrer la sympathie sur un personnage
secondaire»; et Page ad v. 393: «Il paraît que
Virgile n'est pas ému de son propre génie».
R
8) Mais l'interprétation de l'adjectif
uxorius ne va pas de soi: cf.
infra. R
9) La mort de Virgile d'après Horace
et Ovide (2è éd.) 125-137. R
10) Cf. son commentaire ad v. 28-29:
Hoc est oblique dicere: "quid dubitem
nubere, cum alterius nuptias ille nec uidere possit nec aliquando
sentire? Quod praecipuum habui tulit. Sufficit ei uirginitatis meae
decus, relinquat uiduam necessitatibus suis...Nouitatem quandam
illius procurauit excessus, etc... R
11) E. Phinney 355-9 dégage
très bien l'importance primordiale du conflit intérieur
entre l'attachement à la mémoire de Sychée et
l'amour coupable pour Enée. R
12) Le iamdudum du vers 362 se
réfère en réalité à un temps
relativement long: "bien avant qu'Enée ait fini son
discours". Ici, le temps est relativement court (depuis
seulement quelques heures) si, selon l'explication habituelle, on ne
remonte qu'aux vers I, 719-21 (ille/
...abolere Sychaeum/ Incipit): iamdudum serait donc employé
à contre-sens. R
13) Cf. le Patris
memento de la Nourrice à Phèdre dans la
pièce de Sénèque, v. 242. Ou encore ceci:
Quid deceat alto praeditam solio
uide, 216. Penser aussi au cri de la Médée
d'Apollonios (Arg. III, 785 sq): erretô aidôs /
erretô aglaiê. Cet aidôs et cette
aglaiê ont leurs pendants dans notre uirtus et notre honos. R
14) haerent et infixi
se souviennent de Lucrèce IV, 1137-8 (iaculata...adfixum). Lucrèce est
aussi notamment derrière saucia, 1 (cf. aussi Cat. 64, 250),
Id cinerem..., 34, Esto, 35, quid
uota..., 65-6, Interea, 67, pendent opera..., 88 (cf. ad loc.).
Toute la sollicitude lucrétienne bénéficie donc
à Didon, elle est dans le rôle des victimes, Enée
dans celui des fatales Circés. R
15) Aussi T. R. Bryce 269 a-t-il raison de
définir la relation entre Didon et Enée comme
d'emblée «meaningless and improductive, and fraught with
misunderstandings, suspicions, fears, resentment, and despair ».
R
16) W.F. Jackson Knight (1961-2) 6: «He
decided to condense his language down to an explosive
compression». R
17) Cf. Violence et ironie 12 n. 25,
104 n. 10, 290. R
18) Même jeu dans Catulle 64, 339 aux
dépens d'Achille, et sans doute aussi dans Homère, s'il
est vrai (cf. M. Courrent 21, en particulier n. 41) que les
exclamations admiratives d'Alkinoos à l'audition des beaux
mensonges d'Ulysse sont à double sens. En tout cas,
l'intention cacozélique fait peu de doute dès lors que
l'on repère l'imitation de Cicéron, Poet. fr.
34, 34 sq Buechner, à propos d'Hercule (O pectora, o terga, o lacertorum tori...),
et surtout de Lucilius, Sat. M. 534-6, à propos d'un
bélier (ibat forte aries, inquit, iam
quod genus! quantis / Testibus! uix uno filo hosce haerere
putares...). R
19) Est-ce pour éviter une telle
catastrophe que des éditeurs ont quelquefois voulu corriger
quam par
quem, ce qui disjoint
ore de sese ferens en
le mettant au même plan que
pectore et armis (donc
en obligeant à le prendre au sens de "visage")?
R
20) Ou en tout cas la nuance de forfanterie
est à prendre dans l'exclamatif. En ce qui concerne os, il a déjà
été noté plus haut
(supra I n. 84) que Virgile
tâche toujours de l'employer au plus près de sa valeur
étymologique: "la bouche en tant qu'organe de la parole".
R
21) Il le faut parce qu'à la force de
l'usage s'adjoint encore la contrainte exercée par la
figura etymologica qui le lie à genus, chose bien aperçue par R.D.
Williams. R
22) «In her dream his ghost threatened
her. She is now undecided whether to brave the terrors of the
supernatural and yield to her love or to obey the warning of her
dream». R
23) Comparer Sen. Phèdre 162-3:
Quid poena praesens conscia mentis pauor /
Animusque culpa plenus et semet timens ? Cf. aussi Eur.
Hippol. 322: To deinon touth o s exairei thanein, "cet
effroi qui te pousse à mourir" (trad. Méridier).
R
24) «La peur que j'éprouve est le
cri de ma conscience, le signe que je suis d'essence divine et que je
ne puis me comporter more
ferae» (v. 551). Sénèque écrit
à Lucilius (110, 1): Ex Nomentano meo
te saluto et iubeo habere mentem bonam, hoc est propitios deos omnis,
quos habet placatos et fauentes quisquis sibi se propitiauit.
R
25) «Mais ciel, quel matamore! ».
Sur cette ambiguïté de heu dont Horace ne manque pas de tirer
parti, cf. supra III n. 98.
R
26) «it seems, one might object, an odd
thing for a faithful uniuira to say that she is "thoroughly
sick" of the whole idea of marriage and weddings». J. Foster
30-31. Voir aussi l'embarras d'Austin, lequel note fort bien
ad v. 21 que «Sychaeus is her lawful husband
still». R
27) C'est l'argument de Peerlkamp qui,
approuvé par Dubner, athétise succumbere culpae. R
28) Cf. ce qu'écrit Méridier de
Phèdre dans son Introduction à la pièce
d'Euripide, p. 18: «fidèle à l'honneur, elle se
met en garde contre une trahison de sa volonté par ses sens
malades ». Il est piquant de comparer la lutte que se livrent v.
448-9 pectus et mens dans l'âme d'Enée:
là, l'esprit certes triomphera; mais un esprit pervers,
l'esprit du mal (cf. infra).
R
29) Nous ne voulons pas dire que Didon
s'identifie à ses sens, mais il semblerait que pectus, sensus, ego puissent se concevoir ici comme des
représentants d'anima dans
son conflit avec animus. R.A.
Hornsby 339 formule ainsi la chose: «Her mind...has been
wilfully ignorant of her spirit», mais ce "wilfully ignorant"
fait-il vraiment justice à la reine? R
30) Cf. R.G. Austin et R.D. Williams ad
loc. R
31) R. Pichon est paradoxal de soutenir que
culpae «marque la
délicatesse de conscience de Didon», tout en s'en tenant
à l'explication traditionnelle. R
32) «Mes mains sont pures, mais mon
esprit est souillé». Et cf. Méridier ad v.
494: «La volonté de Phèdre est
restée chaste, mais ses sens ne le sont plus».
R
33) Littéralement: «La jouissance
suit la faute»: cf. v. 348-9 et 441-2. Mais ce qui excuse
Méridier de traduire par un banal: «La faveur est de peu
d'importance», c'est que probablement Phèdre a compris la
même chose, car la Nourrice parle ici (et jusqu'au vers 524)
par énigmes. R
34) uel quod ueteris
amoris recordatione mouebatur uel quod urgebatur efficere quod animo
respuente damnauerat, commente Donat. Et Austin: «her
tears show that she is unstable and irresolute, for all her
bravery». R
35) Pour l'idée, Servius rapproche
Horace, Sat. II, 3, 321: oleum adde
camino, tandis que Donat glose ainsi: ut his dictis tamquam uentorum adiumento quod ardebat
fortius ualidumque flammaret. "Amore" bis accipiendum. La
leçon impenso
(Plessis-Lejay, Bellessort, Perret) détruit malencontreusement
cet effet, de même que l'analyse d'incensum comme proleptique (Pichon). Noter
l'écho de incensum
à incensam, Cat. 64, 97.
Le rôle néfaste d'Anna en la circonstance est bien
analysé par F. Cairns 44-45, «a woman of more warmth than
sensibility», W. Clausen (1987) 43; «le coeur face à
la raison», selon P. Marchetti et V. Marin 261 (c'est encore le
conflit animus - anima).
R
36) Cet adjectif, qui indique une
fatalité de malheur, peut, selon le contexte, comporter ou non
un blâme. On se rappelle dans quelle maligne intention
Enée en II, 455 traitait Andromaque d'infelix
(supra). Ici, le mot, en
rapport avec peste, 90, est de
pure compassion. R
37) Cf. Servius:
alii male iungunt natos Veneris, Aeneam et Cupidinem.
Rapprocher 163: Dardaniusque nepos Veneris.
R
38) Encore que certains commentateurs
voudraient en minimiser la portée (ainsi Pease, suivi par V.
Mellinghoff-Bourgerie), Servius voit bien que par ces termes Anna nie
la survie des âmes (dicit autem
secundum Epicureos, qui animam cum corpore dicunt
perire). R
39) « The dead have no mind to make the
living unhappy...». R
40) A travers ce tali (cf.
supra I n. 45) perce une ironie
involontaire de la part de la locutrice, mais perceptible au lecteur
par l'écho à 90, tali...peste. R
41) Exquirunt et quid
uota...? sont en correspondance concentrique dans la
séquence. R
42) D'autre part, Junon est à la fois
la déesse des mariages et la protectrice de Carthage,
ambiguïté adroitement exploitée plus haut par Anna
(v. 45) comme «un argument spécieux contre les scrupules
de Didon» (Plessis-Lejay). R
43) Cf. A.-M. Tupet 251, et voir W.R.
Nethercut 83 et n. 5. La retractatio ovidienne en Met.
XV, 130-7 met en évidence cette assimilation, en même
temps qu'elle éclaire le sens de l'épiphonème
Heu! uatum ignarae mentes.
R
44) D'où des opinions
diamétralement opposées. Comparer Austin
(«presumably the uates were
satisfied, or perhaps they deliberately produced the favourable signs
that Dido so plainly desired») à R. Allain 158:
«D'après le contexte, Didon, de toute évidence, ne
trouve que des présages défavorables...»; cf. J.J.
O'Hara (1993) 111-2. R
45) Servius a été uniquement
guidé par le souci de préserver Virgile de ce qu'il se
figurait être une grande impiété: non sacerdotes uituperat...sed uim amantis exprimit:
et inde uituperat sacerdotes. Chose certaine, il n'est pas
du tout dans la manière du poète d'imposer aussi
brutalement ses opinions. R
46) Encore que ce locuteur caricature
Lucrèce plus qu'il ne s'en inspire: cf. REA 93 (1991)
87-91. R
47) La "peste", c'est, bien sûr,
Enée, comme le confirme l'écho de pectore uolnus, 67 à pectore uoltus, 4 (souligné par J.
W. Hunt 89, après F. L. Newton). Sur cette comparaison de la
biche blessée, cf. C. Connors 13-16; M.K. Thornton 389-390.
R
48) Matin radieux, mais que le vers 130 place
sous le signe de Vénus car, ainsi que le rappelle Servius,
iubar = Lucifer = Venus. Mais
Servius ajoute: est autem lucifer interdum
Iouis. R
49) Cf. REA 98 (1996) 97; «a last
saving instinct», c'est ainsi que C. Segal 6 tendrait à
percevoir cette hésitation de la reine, tout en soulignant
utilement l'essentielle polysémie de ce cunctantem. Peu stimulante, la suggestion
de W. Clausen (1987) 133 n. 25: «may be a conventional
motif». R
50) uel certe
propter futurum infelix matrimonium: ut enim supra diximus, nuptiis
est hoc numen infensum, Servius;
uel Apollini Aeneam ut in primo Didonem Dianae quomodo germanorum
nuptiae esse non possunt, D.Servius.
R
51) « Apollo is the god of doom...and
Aeneas will be the man of doom by being the one who precipitates
Dido's own destruction», R.A. Hornsby 340.
R
52) Voir aussi un exemple comme Horace,
C. III, 25, 4. R
53) Ce serait ici le cas de citer le mot de
J. Charbonneaux (in G. Charles-Picard 42), selon lequel Auguste
«porte sa beauté comme un masque». En tout cas, le
fait que Virgile s'inspire ici d'Appol. Rhod. (Arg. I, 307-10)
à propos de Jason n'est certainement pas, pace F.
Cairns 46 n. 61, sans signification: Enée est bien un second
Jason, un homme sans foi. R
54) Servius ne montre pas qu'il ait
été sensible à cet humour: et bene puerilem ostendit animum qui per mobilitatem
frequenter optat timenda. Villenave pas davantage:
«Le caractère du jeune Ascagne est conforme à
celui qu'Horace donne à la jeunesse (Ars, 161-2).
R
55) quidam
indecenter dictum uolunt ut Venus auia sit, D.Servius.
R
56) Cette panique du jeune Iule devant
l'orage n'est pas sans évoquer la terreur maladive
qu'inspirait le tonnerre à l'héritier de César
(Suet. Aug. 90). R
57) Celui-ci reconnaît toutefois (p.
84-85) que «the unusual break at the end of the first foot, in
actual conflict with third-foot caesura, can be taken as a pointer to
connecting dux et Troianus », 84-85.
L'ambiguïté n'est, de l'avis de W. Clausen (1987) 24, que
«momentary and evanescent». R
58) Pour l'équivalence entre
Vénus et Fortuna ("la
fortune obscène", comme dit V. Hugo), attestée e.g. par
Manilius 2, 926-7, cf. supra).
R
59) «Aeneas certainly did not hinder the
queen's self-deception that he considered it a marriage as well -
until his flat denial», G.S. West 265 n. 22.
R
60) Le malentendu se reflète
fidèlement dans la critique. Voir par exemple la
polémique entre A.-M. Guillemin 254, qui tient pour la
réalité du mariage (encore qu'elle semble se contredire
pp. 258-9) et L. A. Constans 136-7, de l'avis contraire. Plus
récemment, S.F. Wiltshire 91 (pour), V. Marin (contre); cf.
aussi C. Monti 45-50, 104-7; D. Feeney 24 sq; J.L. Moles (1984); W.
Clausen (1987) 23-25; F. Cairns 46-49. Selon le mot de J. Griffin 85,
«Virgil creates what seems impossible, a situation which is
ambiguous between marriage and non-marriage».
R
61) D.Servius glose ainsi repertis: uel
compertis uel deprehensis. Et Donat: perinde consensit ridens aduersariae dolos
euidentissime patuisse, quae sic insistebat, ut fieret aliquid quod
esset Aeneae Troianisque contrarium.
R
62) Cf. F. Sforza 104: «She starts
laughing heartily at the idea that she has so completely succeeded in
outwitting her». Récemment, D. Konstan 24 analyse ce
diabolique sourire comme un signe de la complicité entre les
deux déesses: «her smile may betray the knowledge...that
both her tricks and Juno's too are part of the great and terrible
plan». R
63) A ce sujet, la plaisanterie de W.S.
Anderson 114 n. 5 («in doubt we may well leave it; honni soit
qui mal y pense») aux dépens de Pease 45 est
peut-être trop facile. R
64) Cet antagonisme correspond exactement au
symbolisme dégagé par P. Diel 122, qui, face à
Aphrodite, symbole des instincts, de l'animalité, de la force
involutive, pose Héra, «symbole de sublimation parfaite
du désir», figure de «l'aspiration sublime sous sa
forme la plus élevée: l'amour».
R
65) Ambiguïté dûment
enregistrée par D.Servius, qui commente ainsi ulularunt: et
ideo medium elegit sermonem quia post nuptias mors secuta
est; cf. Ov. Her. VII, 95-6. Noter qu'au vers 166,
le et...et... associe
étroitement Junon à la "Terre primodiale" (cf. VII, 136
sq), voire tend à les assimiler l'une à l'autre. Comme
le dit Perret, le cadre est à la fois "équivoque et
grandiose", et il nous semble que c'est trahir l'intention du
poète que de vouloir voir là une parodie presque
blasphématoire du mariage romain (ainsi Klingner).
R
66) Austin observe que dans la
mentalité de Iarbas uirum
et dominum doivent se valoir, et
Servius rapproche spontanément le Phrygio seruire marito, 103. Donat fait
donc fausse route en glosant: susceptum
autem Aenean dominum potius quam maritum.
R
67) Cf. W.S. Anderson 45: «its [
sc. sa passion] irrational features lead Dido to disregard her
total range of responsabilities, as well as those of Aeneas, and so
to bring upon herself the consequences of an unreal "marriage"».
R
68) Cf. Donat: quasi
abiecto et infimae gentis homini; Villenave, non sans
exagération: «Depuis la chute de Troie, la plupart des
esclaves étaient des Phrygiens, comme on le voit dans
Athénée». R
69) Rappelons que Virgile attribue
régulièrement à cet adjectif une connotation
péjorative (cf. supra
I n. 45). Ce talibus
répond au tali du vers 90:
par de telles paroles elle espère sauver Didon d'une telle
peste. R
70) Nous ne pensons pas qu'il y ait beaucoup
à tirer de la querelle sur la fonction de fatis, 110 pour décider de
l'équation (P. Boyancé 52-3) ou de la
non-équation (C.H. Wilson 361 n. 3) entre Jupiter et les
Fata. R
71) Nous le disions au début du livre
I (supra), Carthage c'est
l'image de Rome (noter l'écho de 96-7 à I, 7). Le
gouvernement de Didon tel qu'il apparaît en I, 507-8 ressemble
à coup sûr davantage à une république
idéale qu'à la dictature militaire imposée par
Octave. R
72) Servius s'en sort ainsi: praeoccupat quasi praescius; nam nondum inimica est , D.Servius.
R
73) Belle illustration des méfaits de
la rhétorique: cf. I n. 130.
Voir W. Clausen (1987) 45-46 (et note pp. 144-5) sur ambire...Optima. R
74) Cf. Servius ad v. 287: et per hoc [sc.
"alternanti "] ostenditur cogitasse eum etiam amorem sed praetulisse
uoluntatem deorum. Donat, quant à lui, voit bien
qu'Enée se demande seulement s'il partira ouvertement ou en
cachette, mais il tient à ce qu'il y ait eu juste avant
(où donc?) un débat cornélien: tractabat non minus aliam partem. Occurrebant enim
Didonis humanitas, etc... R
75) Sur la possible acception politique du
mot amor, cf. Perret ad V,
5; J. Hellegouarc'h 146-7. Le fait que la relation Enée -
Didon fonctionne sur le modèle des relations politiques
à Rome a été souvent signalé: cf. M.
Bonfanti 148 sq. R
76) A tel point que E.A. Hahn 160 veut se
persuader que rumpi non speret
amores est mis pour non rumpi
speret amores, «which has perhaps been confused with
rumpi non putet amores ». A
propos de optima, Cartault 317 a
ce mot très juste: «c'est tout ce qu'il trouve à
en dire»; «slightly disparaging», selon Page; cf. W.
Clausen (1987) 45-56. R
77) L'interprétation de nuntius par "message" plutôt que
par "messager" - c'est celle d'Austin, de R.D. Williams, de Jackson
Knight - accentue encore l'emphase. R
78) Pour mitra, cf. Cat. 64, 68, Lucr. IV, 1129.
Subnixus l'emporte nettement en
pittoresque et en causticité (cf. Austin) sur le banal Subnexus (R.D. Williams), d'ailleurs
très mal attesté. R
79) Nous n'en sommes pas sûr. On
pourrait déceler des traces de mauvais esprit dans regeret (cf. regnum, 106), dans Proderet (ce verbe peut signifier
"trahir"), dans totum (ambition
picrocholine) et dans sub leges
(équivoque entre "des lois", donc "civiliser", et "sa loi",
donc "tyranniser"). R
80) Ode à mettre sur les lèvres
du Princeps, bien entendu: cf. RBPh 70 (1992) 93 sqq.
R
81) Cartault 314 semble mal inspiré
d'alléguer la volonté virgilienne de «nous
présenter une imitation homérique». Ce qui compte,
c'est la différence, l'écart: or, en Od. V,
43-58, Hermès arrive à bon port en douze vers (47-9 et
54 ne comptent pas), et c'est déjà beaucoup.
R
82) Villenave se moque doucement du P. Catrou
qui écrit: «Mercure se détourna un peu, pour aller
rendre visite à Atlas, son grand-père». Mais il se
trouve que le Jésuite est en plein dans la note.
R
83) Pour Henry, lumina morte resignat constitue «the
variety or explanation» de somnos
adimit. Pour Pichon, adimit et resignat «reproduisent
l'idée» de euocat
Orco. Austin n'aperçoit pas d'autre moyen de
préserver la cohérence que de proposer
(interrogativement): «Virgil first describes Mercury' s power
over the waking dead, then his power over the waking and sleeping
living, then his power over the sleeping dead». Voir aussi la
bizarre exégèse de Perret. R
84) On rapprochera à ce sujet ce
passage des Géorgiques (IV, 219-227) où il se
pourrait que, sous couvert de dire que toute vie finit par remonter
"dans la somme de l'astral", Scilicet huc
reddi signifie en réalité que tout cadavre
est rendu à la terre (ironique évidence de Scilicet): cela pour mieux affirmer
sed uiua uolare.
R
85) On ne voit aucun scrupule de cet ordre
chez Homère, par exemple dans le passage dont Virgile s'est
sans doute souvenu, et même Zeus évoque l'avertissement
qu'il avait fait donner à Egisthe par l'intermédiaire
d'Hermès (Od. I, 35 sqq). R
86) Cf. P. McGushin 417-8: «the only
sign of the starry glory which is to be the crown of his achievement
is ironically applied by the poet to the magnificence of his
trappings, his stellatus iaspide fulua
ensis, now the outward sign of how far he has lapsed in
spirit from his true mission». R
87) Cf. OLD 1 s.v. : «To make a heap on
or in...»; L'explication conventionnelle suppose un sens
proleptique de pulchram, alors
que Carthage n'a pas attendu l'arrivée d'Enée pour
être déjà belle (v. 75; I, 421 sqq). Quant
à l'expression fundamenta
locare, elle est reprise de I, 428, mais avec deux
importantes différences: d'une part, il ne s'agit en I que des
théâtres, tandis qu'ici la ville entière est
concernée; d'autre part, en I alta qualifie logiquement fundamenta au sens de "profondes", tandis
qu'ici le qualificatif s'applique à urbis, au sens d'"élevée",
ce qui fait passer au second plan la notion de creusement. On trouve
en Liv. V, 23, 7 un emploi de locare où les traducteurs peuvent
hésiter entre "choisir un emplacement" et "mettre en
adjudication". R
88) Cf. La mort de Virgile d'après
Horace et Ovide (2è éd.) 130 et n. 12; R.O.A.M.
Lyne (1989) 43-48 cite en particulier Ter. Andr. 829 et Ov.
Ars Am. II, 155. R
89) quam altam uis
fieri, glose étourdiment D.Servius ad v.
265. Et le problème est le même pour pulchram : le Vrbem praeclaram statui, 655 serait
plaisant si Enée avait été le maître
d'oeuvre! R
90) Entre les deux significations possibles
de nouare, à savoir, selon
la définition de Henry ad V, 604: «a) to repair
the old, b) to make of a new and different kind», c'est
forcément la seconde que l'on retiendra.
R
91) Austin veut prouver par le v. 260 que
Regnorum immemores est un
mensonge, en ajoutant cette parenthèse ironique: «unless
Aeneas can be blamed as forgetful of a kingdom that does not yet
exist». Perret, de son côté, trouve douteux que
Fama, qui vise à diffamer
Enée, «fasse état d'une vocation qui
l'honorerait». R
92) Il est symptomatique que Peerlkamp
retranchait ce second hémistiche: Bonus poeta his uerbis non adderet "horum nuntius
esto". Et Heumannus recidebat. R
93) Pas plus que le reproche du vers 271:
aut qua spe Libycis teris otia
terris? Enée se donne du bon temps au lieu d'aller
affronter Iarbas (cf. v. 320). Noter aussi que, dans la version de
Mercure, le tantarum gloria
rerum, 272 est décroché des promesses
italiennes, et a fortiori de l'empire du monde (cf. v. 229-232).
R
94) Dans Ovide, Her. VII, 75-8, c'est
justement au nom d'Ascagne et des Pénates que Didon demande
à Enée de retarder son départ.
R
95) Cartault 349 n. 6 remarque que paribus...alis, 252 «est bien
l'attitude de l'oiseau qui va se poser», mais que l'expression
convient moins «quand il ne s'agit que des petites ailes
talonnières de Mercure». Et voir la curieuse miniature
(n° 44 Courcelle II) du manuscrit de Berlin (germ. in-fol. 282),
qui montre le buste du dieu sortant d'un nuage dessiné comme
deux ailes. R
96) Condamnés par Heyne, Wagner,
Ribbeck, Peerlkamp, les vers 256-8 ne s'expliquent bien qu'en termes
de cacozélie. R
97) Cf. P. Hardie 224: Virgile
«attributes the spinning of the heavens indifferently to Atlas
and Jupiter». Ce critique remarque aussi qu'«Atlas turns
the axis because he is the
axis», i.e. le ciel (sens
que Virgile serait, d'après lui, le premier à avoir
étendu à axis). On
pourrait en dire autant de Jupiter, et Atlas n'est ni plus ni moins
maximus que lui (I, 741, VIII,
136). R
98) Austin cite Irvine: «at the very
crisis of a great book, and writing at the highest imaginative level,
Virgil knew what he was about». R
99) J. Soubiran conclut en ces termes sa
belle étude: «on ne peut qu'être confondu devant
l'art de Virgile». Cartault 318, pourtant avare de compliments,
juge "extraordinaire" la densité de la première tirade.
Mémorable aussi le jugement de Charles James Fox sur la
seconde tirade: «on the whole, perhaps the finest thing in all
poetry». R
100) Parmi les censeurs d'Enée, il
faudrait ranger la cohorte des poètes qui dans leur oeuvre
donnent indirectement la leçon à ce barbare: ainsi
Racine dans Bérénice, acte IV, scène 5
(cf. Miss Rhona Beare 27), Corneille en s'inspirant de lui pour son
Jason: «J'accommode ma flamme au bien de mes affaires», et
même Lefranc de Pompignan (cf. Villenave).
R
101) Il peut y avoir une certaine
ambiguïté dans l'expression inceptos hymenaeos ("mariage
commencé" ou "cérémonies inachevées"),
mais celle-ci est levée par le conubia qui, lui, est net (Henry
réfute sans peine Wagner qui voudrait prendre ce mot au sens
d'"union illégale"). R
102) Depuis l'Antiquité, on propose:
celles d'Enée et de Didon, de Jupiter et de Mercure,
d'Enée et d'Ascagne (cf. le commentaire servien). Si touchants
sont les efforts des commentateurs pour guetter chez Enée le
moindre signe d'humanité que Pichon voit dans cet utrumque caput une preuve que celui-ci
«n'a pas cessé de l' [ sc. Didon ] aimer»...
R
103) Servius flétrit cette expression
du nom de pleonasmos et D.Servius
cite à l'appui la sentence de Probus: nemo haurit uocem. Virgile aime à
s'amuser avec auris: cf. I, 152,
II, 303, 731. La connotation animale du mot lui sert ici à
souligner cacozéliquement la matérialité de
l'apparition et va donc dans le même sens que manifesto in lumine et intrantem muros. R
104) L'hésitation entre ces deux sens
opposés - entre lesquels il faut bien choisir - doit remonter
à l'Antiquité, ainsi qu'en témoigne le
commentaire servien sur l'interprétation de nec maxima Iuno et de Saturnius. R
105) Cf. Violence et ironie 294.
R
106) On peut alléguer aussi l'aspect
allégorique étudié par D. L. Drew, qui pressent
Scribonia sous Sidonia (intuition peut-être
confirmée par l'écho des vers 365-7 à
Ecl. VIII, 44-46, relatifs selon nous au mariage d'Octave et
de Livie: Violence et ironie 287-297). Or, on voit mal comment
Scribonie, dont le drame était justement qu'elle se trouvait
enceinte au moment de sa répudiation, aurait pu
déplorer de rester sans enfant d'Octave! Et, pace
Drew, son sort n'aurait pas été différent si
elle avait donné naissance à un garçon
plutôt qu'à Julie, puisque sa répudiation avait
été décidée avant la naissance de
l'enfant. R
107) Noter que
fugam appliqué à Enée ici est
légèrement "à côté", puisque ce mot
lance une pique dans l'instant même où elle lui adresse
les paroles les plus tendres. Servius relève la contradiction
sans s'en étonner: et amatorie et
amare. R
108) L'effet est ainsi étudié
par Austin ad loc.: «the line itself has a certain
reluctance as the words fall slowly into position to bring it to its
close». Mais plutôt que vers la gêne et l'embarras
que, selon lui, trahirait ce vers, c'est vers l'impudence et le
sarcasme qu'orientent tant cette lenteur calculée que la mise
en relief affectée du mot Elissae, préparée avec
gourmandise par le triple [m] et les redoublements de syllabes
[me-me; isse-issae]. R
109) Cf. aussi infecta au vers 190 (et pariter facta atque infecta canebat),
car, de même que facta
reprend le ueri du vers 188
(Tam ficti prauique tenax quam nuntia
ueri), de même
infecta embrasse à la fois
ficti en tant que privatif de
facio ("inventés") et praui en tant que forme de inficio ("empoisonnés",
"infectés"). Cette analyse paraît plus plausible que
celle de M. Strain pour qui la formule du vers 190 offrirait
l'équivalent virgilien du chrétien "sins of commission
and omission". Intéressante pour illustrer la
virtuosité virgilienne dans l'art du "double écrire"
nous paraît l'analyse des vers 173 sqq par R.R. Dyer, selon qui
les yeux et les langues placés sous les plumes de Fama n'appartiennent pas à
celle-ci, mais bien aux êtres humains qui répandent la
rumeur. R
110) Pour reprendre l'expression d' Y.
Nadeau. R
111) Cf. Heinze 135 n. 1, 393 sq; Le
commentaire d'Austin ad v. 421 («These lines refer to
something that Virgil has not told us, Anna must have been acting for
Dido in some way») nous semble un peu frileux, quand Servius ne
craint pas de faire état d'une version de la légende
rapportée par Varron, et selon laquelle Enée aurait
séduit Anna. R.D. Williams verrait volontiers dans ces vers
«a trace of that version». R
112) Quae causa
esse poterat, cur adeo dubitaret, an soror hoc facere uellet necne?
Si res cum praesenti uitae periculo esset coniuncta, ardentius petere
non potuisset, quam nunc petiit, ut Aenean conueniret illa
soror, écrit Peerlkamp, en conséquence de
quoi il obélise 435-436. R
113) Défendue par Wagner et
Peerlkamp, la leçon dederis est retenue également par
Dubner et (au moins en note) Plessis-Lejay. R
114) Le sens locatif ("dans la mort") semble
en tout cas exclu par la solidité du lien unissant morte à cumulatam, lien concrétisé
par le redoublement de la labiale à l'inter-mot.
R
115) C'est l'interprétation d'A.-M.
Tupet. Des détracteurs de la reine ont même
été, d'après D.Servius, jusqu'à lui
prêter ici l'intention non de se tuer mais de tuer Enée,
en l'attirant dans un piège (J.-M. Fontanier 252 pense qu'elle
pourrait cumuler les deux): idée contredite tant par les vers
600 sqq que par toute la teneur de la tirade et sa tonalité
même. R
116) Voir par exemple V. Pöschl (1961)
292: «It has been well pointed out that here he is cruel not
only to Dido but to himself» (cf. aussi id. [1962] 44).
R
117) Il semblerait que ce verbe indique
essentiellement une aperception intellectuelle («to become or be
fully conscious of (a fact)», OLD), le présent exemple
étant le seul que cite OLD dans le sens d'une implication
émotionnelle. R
118) Ceux qui veulent attribuer ces larmes
à Enée disent que
lacrimae correspond à
frondes, 444 (cf. e.g. M. Bonfanti 134 n. 61, avec
bibliographie). Mais le jeu
fletus, 437 - Fletibus, 439 -
fletibus, 442 plaide assez fortement pour l'autre
thèse. C'est peut-être une question de proportion
(«Mainly, of course, they are his tears», Jackson Knight
205; cf. C. Martindale 120. De toute façon, si Enée
pleure (cf. Multa gemens, 395),
ce sont des larmes de crocodile ("empty", mais pas dans le sens "of
no avail" où le prend A. Parry 123) qui rappellent assez la
comédie que joua Auguste lors du suicide de Gallus (Suet.
Aug. 66: cf. J.J. O'Hara (1994) 23. Mais la fin de Didon peut
aussi évoquer celle de Calvus à travers les rappels de
c. 64 (cf. W. Clausen (1987) 59-60) ou de Catulle
lui-même à travers un écho tel que celui du vers
652 à Cat. c. 76, 19 sqq (cf. M.J. Edwards 265, et
voir infra n. 183). R
119) Inversement, des échos tels que
682 à G. IV, 494, et 697 à G. IV, 488
(et furor, 495) tendraient
à homologuer Didon à Orphée.
R
120) On observera que, pour dépeindre
Hippolyte, la Phèdre de Sénèque s'inspire du
portrait de l'Enée virgilien: Precibus haud uinci potest:/Ferus est, 239
sq (cf. ici 466: ferus Aeneas); Vt dura
cautes...intractabili..., 580 sqq (cf. ici 366-7,
et tractabilis, 439). Du sauvage
fils de l'Amazone, Enée a toute la dureté sans en avoir
la pureté: lui aussi repousse la "tentatrice", mais c'est
après avoir cédé à la
tentation. R
121) Mais ailleurs (CJ 60, 361), le
même Johnson parle de "stark ambiguity". Ce pius est d'autant plus sarcastique de la
part de Virgile que celui-ci semble être à l'origine de
l'introduction de la nuance "compassion" en plus de "devoir moral"
dans le mot pietas: cf. W.A.
Camps 24-5, Johnson (1965), 360-4; voir aussi P. Fécherolle,
167-8 (pietas reliée
à la fois à justice et douceur); contra S.
Burgess 48-9 (exclusion du sens de "compassion"). Le poète
veut-il dire que le héros obéit aux dieux malgré
sa pietas (S. Farron [1992]:
pius portant exclusivement sur
les vers 393-5), ce qui impliquerait qu'il agit mal (cf. supra
n. 24), ou bien faut-il comprendre plutôt qu'il manifeste sa
piété envers les dieux en sacrifiant sa
piété envers Didon (ainsi e.g. M. Bonfanti 123-130; F.
Cairns 53)? Mais dans ce dernier cas, pourquoi l'ironie du labefactus, 395 (cf. n. 122)?
R
122) D.Servius se demandait si amore ne désigne pas plutôt
l'amour de Didon que celui d'Enée. Disons plutôt,
peut-être, que les larmes de la reine exercent sur Enée
le même effet que les récriminations de Vénus sur
Vulcain au chant VIII, rapprochement pointé par l'écho
de labefactus, 395 à VIII,
390 (dans un sens purement physique: cf. W. Clausen [1987] 146 n. 41,
citant aussi Lucr. IV, 1114): ces larmes l'émoustillent, tel
le Néron de Racine (cf. II, 43 sqq:
supra; Ov. Amor. I, 7:
cf. Jeux de Masques 219 sq). R
123) D'autant que, suivant Servius, Accius
avait appliqué l'hémistiche à des humains. C'est
donc, nous semble-t-il, mal à propos que H. Bardon (1964) cite
ce passage à l'appui de sa thèse selon laquelle la
poésie latine abuserait de la comparaison faute d'avoir pu
s'élever au niveau de la métaphore.
R
124) «a secret smile», note
Austin; cf. aussi E. Norden 44n. : «fast lustig zu lesen».
Mais E. L. Harrison 241 s'interroge à bon droit sur
l'opportunité d'un tel humour, et croit pouvoir conclure que
«the clever manipulation of his original is Virgil's chief
concern, irrespective of whether the artifice is appropriate to the
general context or not». W.W. Briggs 55 montre par l'analyse du
passage que «Virgile is not smiling at the Trojan
activity». R
125) F.L. Newton 35 observe très bien
à propos du vers 414: «but his real captor is
Aeneas». R
126) De ce fatis
exterrita, F. Muecke 151 écrit qu'il «looks
both backwards and forwards». Disons qu'il s'opère une
fusion entre les responsa Aeneae
et les fata Iouis; cf. aussi
infra n. 155. R
127) La première syllabe de Mortem gagne un accent emphatique du fait
de l'élision et de la forte ponctuation: «Amor l'ayant repoussée, c'est vers
Mors qu'elle se tourne».
R
128) Le caractère hallucinatoire de
ces présages se déduit du Hoc
uisum nulli, 456 et du Visa, 461. On a l'impression que, pour les
sens malades de Didon, la voix du hibou s'est changée en celle
de Sychée comme le vin en sang. R
129) Dubner et Rat, à la suite de
Ribbeck, font exception: de même Page, Mackail.
R
130) Ce vers est évidemment à
rapprocher de I, 427-9 (cf. F. Dubner: denique theatra nouae urbis memorari ab ipso
poeta. Mais cf. aussi scaena, I, 164: cf. D. Clay 196).
L'influence de la tragédie sur l'Enéide est
souvent soulignée par V. Pöschl et M.C.J. Putnam (1965);
cf. aussi A. Koenig, W.S. Maguiness, J. Perret (1967), F. Muecke, M.
Bonfanti (bibliographie, p. 85 n. 1), W. Clausen (1987), F. Cairns
44, 135, 150 et n. 86, P. Marchetti et V. Marin, A. Rossi. Il est
piquant à cet égard que Servius, comme nous le disions,
parle à propos du livre IV, essentiellement concerné
par cet aspect tragique, de comicus
stilus: cf. W.S. Anderson (1981). R
131) Elle est Penthée, elle
est Oreste. Si le poète n'a pas dit Phèdre,
cette Phèdre qui se retrouvera tout près d'elle aux
enfers (Nec procul hinc, VI,
440), c'est sans doute qu'elles se ressemblent trop, et puis il
tenait essentiellement ici à la visualisation des Furies.
R
132) Cependant, R.G. Austin s'empresse
peut-être un peu vite d'attribuer
aestuat exclusivement à Amor, et de voir dans ce vers une
formulation originale du Odi et
amo catullien (mais comment Saeuit amor pourrait-il signifier amat?). R
133) Ainsi Villenave, Dubner, Pichon,
Plessis-Lejay, Bellessort, Klossowski. R
134) Pichon par exemple ad v. 548,
taxe Didon d'"incohérence". Mais nul n'insiste sur ce point
autant qu'Austin: «her sleepless ramblings» (ad v.
533), «rambling...argument», «irrationally»
(ad v. 547), «Dido has forgotten all logic now»
(ad v. 548 sq); «it is as if we overhear the mutterings
of delirium» (ad v. 550 sq). Comparer A. Parry 119:
«The tragedy of Dido is lucid and deeply moving».
R
135) Mais cette implication est
généralement passée inaperçue,
témoin ce commentaire de R.D. Williams (ad v. 522 sq):
«And the prospect of trying to restore, for her people's sake,
the situation as it was before Aeneas came does not even occur to
her». R
136) Quant à sous-entendre un
me avec iuuat comme le préconise Perret,
cette solution nous paraît faire une trop grande violence au
texte. R
137) A moins encore que l'on ne regarde
autem comme un substitut de
enim, l'interrogative
précédente équivalent à une
négative. R
138) «Dido will attend a Trojan
triumph», Austin. On pense à la Cléopâtre
d'Horace, C. I, 37, d'autant que le mot nautae équivaut virtuellement
à un milites (cf.
supra). La glose de Servius
est quelque peu décevante: iniuriose
dixit "nautas", i.e. adsuetos laboribus.
R
139) Crimen, avant d'être le crime
proprement dit, c'est d'abord le reproche qu'Anna aurait dû lui
adresser et ne lui a pas adressé. R
140) Alors que dans un autre contexte (IX,
225) il est fort bien à sa place. A cela s'ajoute la lourdeur
que ce vers conférerait au At non
infelix animi Phoenissa en obligeant à
sous-entendre lenibat curas et cor oblitum
laborum, surtout que curae est repris dès 531.
R
141) Austin, qui comprend bien thalami expertem en ce sens de "veuve",
croit toutefois devoir analyser l'expression comme attribut
plutôt que comme sujet, aboutissant ainsi, comme beaucoup
d'autres, à instaurer la bête en modèle
d'abstinence sexuelle: «You would not let me live my life in
widowhood, innocently, like a woodland creature». De même
R.D. Williams, mais l'erreur remonte à Servius.
R
142) Les lèvres d'abord, en tant
qu'organe de la parole, le visage secondairement: cf. silet, qui correspond au Tacent de l'épode, et voir
I n. 45. R
143) «Anna n'est peut-être pas
très psychologue: il est pourtant évident qu'une
rupture volontaire est plus désobligeante qu'un
décès », Perret. R
144) Cf. K. Quinn 334 n.1: «The
ambiguity is achieved by reddat
and soluat, each of
which is to be taken in two ways... Two pun ambiguities therefore and
one syntactical ambiguity in this line».
R
145) Notre interprétation permet de
rendre compte de l'extrême bizarrerie de ce vers avec son
double emploi de l'incolore is
soigneusement évité ailleurs par Virgile (seulement
quatre autres occurrences dans l'Enéide).
R
146) On retrouve là une
réminiscence des ambiguïtés de la Phèdre
euripidienne (Hipp. 715 sqq), mais aussi de la Nourrice:
cf. supra à propos de curare, 34. R
147) A.-M. Tupet 255 écrit par
exemple que pour empêcher son héroïne
«d'apparaître comme une abominable sorcière»,
Virgile a pris soin de «nuancer sa psychologie et
atténuer sa responsabilité à la mesure du crime
dont il la chargeait». Mais quelle sorte de nuances ou de
retouches pourrait effacer le fait brut que cette femme serait
«possédée par le démon du mal» (235),
qu'elle commettrait un "sacrilège" (ibid.), bref,
qu'elle serait le "négatif" d'Enée (255)? S.Eitrem
avait déjà démontré que la magie
didonienne n'avait aucune chance de fonctionner et n'était pas
faite pour cela. R
148) D.Servius se demande si conscia se rapporte à Didon ou aux
astres. Cette ambiguïté syntaxique traduit assez bien,
nous semble-t-il, l'ambiguïté de la responsabilité
de Didon: merita, 547 - merita nec morte, 696.
R
149) Il est malaisé de trancher entre
superimponant et superimponas. Noter toutefois que la
première forme offre l'intérêt de suggérer
une participation collective, et qu'elle est d'ailleurs plus logique,
puisqu'il y a en particulier un lit à porter: en 508, locat s'explique car Didon n'apporte rien
d'autre qu'une épée et une image.
R
150) J. Ferguson 60 relève, mais
c'est encore trop peu dire, la "moving ambiguity" de uiri, thalamo, lectum
iugalem. R
151) Déjà s'opposaient
quieuit, III, 718 et nec...quietem, IV, 5. Noter que ibit, 590 reçoit une grande force
de sa disjonction métrique avec son sujet et de la
prolongation du [i] dans le vers suivant; ite, 593 lui apporte une contre-partie
presque automatique, mais c'est une impulsion à laquelle la
reine - et elle montre là sa grandeur - se refuse à
obéir. R
152) La reprise du
iam dans les deux vers successifs souligne la "bonne
conscience" d'Enée, c'est-à-dire en fait, dans la
terminologie de Diel, sa "banalisation" absolue. D.Servius attrape
bien la nuance du rite: diligenter uirum strenuum non ante facit requiescere
quam rite omnia parauisset. R
153) Mais, malgré la
différence de situation, Virgile a bien pu ici se souvenir de
l'attitude d'Octave au moment de la bataille de Nauloque (Suet.
Aug. 16, 3-4: sub horam pugnae tam
arto repente somno deuinctus, ut ad dandum signum ab amicis
excitaretur). R
154) Ainsi Villenave, Dubner, Benoist,
Pichon, Plessis-Lejay, Rat, Williams (qui suit
Mackail). R
155) Ce sont les Fata Iouis qui tuent Didon, et ces Fata Iouis n'existent que dans la mesure
où Enée les assume, et même les invente. Notons
d'autre part que le Troyen représente Jupiter en tant
qu'hôte (cf. I, 731 sqq) et qu'au vers 590 le nom du
maître de l'Olympe vient spontanément aux lèvres
de la reine devant la fuite de l'"étranger"; et cf.
supra n. 126. R
156) Cf. Austin: «how far she was from
such a plot may be judged from her unhappy gropings in 534 ff.».
R
157) E. de Saint-Denis 457 ne s'en fait pas
faute: «Virgile...n'a pas caché qu'il était
misogyne; il a dénoncé la versatilité de la
femme...»; contra J. Thomas (1985) 555: «il n'y a
pas de misogynie dans l'Enéide»; pour une
excellente analyse du uarium et mutabile
semper/Femina, et la mise à nu de ce pseudo-Mercure
(«not an honourable or pleasant character»), cf. R.O.A.M.
Lyne (1989) 48-51. R
158) Servius ( ad v. 556) glose
ainsi: bene non deus sed forma. Raro enim
numina sicut sunt possunt uideri. R
159) Cette facétie en forme de
calembour s'apparente pour l'esprit à celle qui avait
consisté à choisir un mergus pour incarner Mercurius. Le terme uoltus embarrasse vaguement Servius:
non "faciem" dicit, sed "uultu", qui potest
saepe mutari. Le mot en tout cas peut bien s'appliquer
à un oiseau puisque Virgile l'emploie ailleurs pour la mer (V,
848). R
160) En Il. VII, 59 sq, Apollon et
Athéné prennent la forme de vautours pour assister au
spectacle. Cf. aussi Il. XIV, 290-1, où Hypnos se
change en «oiseau sonore, chalcis pour les dieux, cyminde pour
les hommes»... R
161) Cela sans préjudice,
naturellement, d'autres subdivisions, telles que celle en cinq actes
proposée par A. Wlosok. R
162) Une ponctuation pléthorique
produit l'illusion d'un rythme plus saccadé qu'il ne l'est en
réalité: ainsi 590b - 594 constitue un mouvement en
soi, d'une seule coulée, de même que 600-6.
R
163) C'est sans réfléchir que
l'on rapporte ordinairement impia
facta à la trahison de l'amant, étant
donné que quand elle "lui offrait le sceptre" il ne pouvait
pas encore l'avoir trahie. Austin et Williams dénoncent bien
cette absurdité, mais veulent y remédier par une
absurdité non moins grande en référant facta impia à
l'impiété...de Didon (de même e.g. P. Grimal
[1992] 59 et n. 26; contra P. Monti 62-68; S. Farron [1992]
271; S. Casali (1999). Le commentaire servien réfère
très logiquement cum
sceptra à I, 572 et IV, 214 (dominum Aenean in regna recepit) et
même à I, 572 (Voltis et his
mecum pariter considere regnis); et d'ailleurs, les vers
597-9 (En dextra fidesque/Quem secum patrios
aiunt portare penatis...) sont là pour expliciter
le sens de impia facta. Tout est
dans le aiunt: la
piété d'Enée n'est que du vent, de l'hypocrisie.
R
164) L'erreur interprétative commise
par A.-M. Tupet éclate ici tragiquement: «De même
que j'ai prononcé les paroles de malédiction, ayant
conclu un pacte avec les puissances infernales, dans ces conditions,
il me plaît d'aller chez les ombres» (pp. 252-4).
R
165) Il est vrai que Donat est ici
guidé par une mauvaise foi typique, refusant de
reconnaître Hannibal sous aliquis sous prétexte que l'on n'a
jamais vu un homme naître d'un tas d'ossements. Didon est donc
folle: rem locuta est impossibilem, utpote
quae non esset suae mentis suique consilii...
R
166) Cf. aussi Dubner: "Ipsi", Aeneas cum sociis; "nepotes", omnis
posteritas eius. Quae postrema uerba referenda sunt ad perpetua bella
Romanorum. R
167) Le nom de Tyrii, 622 doit être ici aussi
symbolique que celui d'Arcades
dans les Bucoliques ou de Romanus au livre VI (v. 851), où la
prescription d'Anchise recoupe tout à fait celle de Didon
(memento est de la même
veine que sunto, un legs
sacré: propter odia
hereditaria, Servius). On le sait depuis I, 423 sqq, les
Tyrii sont les abeilles de la
ruche et les Dardani, i.e. les
Enéades, les faux-bourdons (cf. aussi I, 747: les Tyrii sont les vrais "Arcadiens"); au
reste, on l'a vu en son lieu
(supra I n. 32), il n'est pas
impossible que Virgile en I, 12 (Tyrii
tenuere coloni) fasse allusion à un très
ancien comptoir phénicien sur les bords du Tibre,
véritable berceau de Rome. R
168) Après Servius (ad v. 629:
potest et ad ciuile bellum
referri), Austin admet que le lecteur romain devait songer
en lisant 628-9 à «that other struggle, the Civil
War». De toute manière, comme l'observe H.H. Bacon 320,
«Rome must be founded in each generation».
R
169) Le parallélisme entre ces vers
et Hor. Epod. V, 49-54 paraît confirmer
l'équivalence de Junon-Hécate à Nox et
Diana. R
170) Ce vers 608 suscite l'embarras du
commentaire servien, et aussi bien curarum que interpres y ont donné lieu à
des discussions sans fin. Par exemple, Pichon comprend ces curae comme "le désir de la
vengeance", tandis que Perret y voit "les peines qui traversent la
vie des époux". Austin et Williams
réfèrent interpres
à l'intervention de Junon auprès de Vénus, mais
cela reviendrait: 1) à transformer la Pronuba en
entremetteuse; 2) à croire que Didon l'accuse, «reproche
assez déplacé ici» (Pichon); 3) à assimiler
les sentiments présents de Didon (harum) à ceux qu'elle
éprouvait alors. R
171) Perret offre en alternative un
troisième sens: «tournez vers moi une compassion que mes
malheurs ont bien méritée». Malis est non moins à facettes que
meritum: "mes malheurs", "mes
fautes", "les méchants" (cf. l'ambiguïté de
mali, I,
630: supra).
R
172) Virgile semble avoir en vue
l'expression grecque peripesôn [tô xifei] (cf.
Plut. Brut. 52, 7-8). Voir Austin: «probably "upon the
sword", but it might be instrumental, "from the blow of the
sword"». La première interprétation vaut mieux:
cf. infra n. 178. R
173) « O Zeus, qu'il ne
t'échappe pas, l'auteur de mes maux! ». En citant ce vers
(v. 333) de la Médée d'Euripide (cf. Plut.
Brut. 51, 1; Appien B.C. IV, 130), Brutus, selon
Appien, songeait à Antoine; mais nous serions plutôt du
sentiment de J. Moles (cf. aussi
supra) pour qui c'est Octave
qui était visé. R
174) Donat glose ainsi ce sublime Ore legam: dubium
est utrum ore suo an ore morientis: quolibet genere fiat, fit in
cassum, quia quod incorporale est nec excipi potest nec
teneri. Moins philistin, D.Servius dit simplement:
muliebriter, tanquam possit animam sororis
excipere et in se transferre. R
175) A cet écho ponctuel à la
pièce d'Euripide, signalé par Heinze 137 n. 2 (et
thalamon, 175 semble tourner cubile, 648 dans le sens de thalamum: c'est sa chambre,
littéralement les objets de sa chambre, qu'elle brûle),
il convient d'ajouter ceux de 654 à 150-1, de 665 sqq à
192 sqq, de 682-3 à 391 (cf. aussi 278-9) et, par
antithèse, de 642-4 à 173-4, ainsi que de 696-9
à 74-76 (contre-pied secret). Par des réminiscences si
soutenues, qui confirment l'analyse interne, Virgile manifeste sa
volonté d'élever Didon à la hauteur d'Alceste et
assimile son suicide à une immolation, "un dévouement"
(Anna étant assez largement dans le rôle
d'Admète). R
176) Rien n'empêche d'ailleurs
d'imaginer que ces cadeaux fassent partie des Iliacas uestis, 648, avec les
vêtements ayant appartenu à Sychée.
R
177) Cf. les échos de ensem, 664, ferro, 663,
spumantem, 665 à ensem, 579,
ferro, 580, spumas,
583. C'est l'idée qui sous-tend non
hos quaesitum munus in usus dans le sens que nous avons
dégagé: en demandant ce cadeau à la reine, alors
même qu'il s'apprêtait à la trahir, Enée la
tuait (et de cette épée même,
donc). R
178) C'est la mort d'Ajax. Mais en
même temps le bûcher évoque évidemment la
mort d'Hercule. R. Heinze 137 n. 2 signale l'écho de 650 et
659 à Trach. 917 (mort de Déjanire), de 663-5
à 930-1, de 686-7 à 938-9. Le propre corps de Didon lui
est devenu une tunique de Nessus (comparer 66-67 à
Trach. 1083-4). Enée est le Centaure, Anna remplit
l'office d'Hyllos. Jupiter est en accusation comme Zeus (1278).
R
179) Austin estime que l'écho
à tacitum uiuit sub pectore
uolnus, 67 peut être inconscient. F.L.D. Steel -
L.A. Moritz 51 rendent mieux justice à Virgile en observant
que par ce contraste celui-ci «provides an admirable example of
the integration of accurate observation with the highest poetic
imagination». R
180) «Readers who persist in thinking
Dido guilty of wrongdoing have at least the excuse that the only
clear vindication of her behavior is put in the mind of a character
whom we know we cannot trust», écrit W.R. Johnson.
R
181) Austin marque aussi son embarras sur
omnipotens: «yet Juno the
protectress of Carthage had neither power nor wish to prevent the
pity and terror of Dido's tragic course. Is the epithet Virgil's own
comment on the inscrutability of the will of God?».
R
182) Sur le modèle Furnium tanti a te fieri nec miror et
gaudeo, bien que la substitution de -que à et soit cataloguée par Riemann
comme exceptionnelle (il cite Cic. De Fin. I, 48).
R
183) «One can hardly quarrel with the
interpretation that Iris here radiates her one thousand colors out of
charis for the magnanimously dying queen, and that some comfort and
consolation is also implied by roscida», G. K. Galinsky 167-8,
renvoyant à E. Wolff, 159. Comme le rappelle R.O.A.M. Lyne
(1994) 190, le crinem secat, 704
contribue (avec surtout les vers 492-3) à tisser un lien entre
Didon et la Boucle de Bérénice in Cat. c. 66 (et
par là, pensons-nous, entre Didon et Calvus).
R
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