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 LIVRE III

 

 

INTRODUCTION

Il semble que ce troisième livre ait traditionnellement joui d'une moindre faveur que les autres, puisque Donat, dans sa Biographie de Virgile (126-9 Hardie), attribuait la raison de son fatal voyage au désir de retravailler cette partie de son poème (de même Phocas, v. 102-4), et que de bons auteurs, tels A. Cartault, M. Crump, J.W. Mackail (1) ne doutent pas que le poète, s'il eût vécu, l'aurait complètement récrite et refondue. Pourtant, ni dans le détail de l'exécution, ni dans l'art de la composition, le sens de la variation ou le souci des équilibres, Virgile ne s'est ici montré inférieur à lui-même (2) . Des épisodes fantastiques tels que ceux du tombeau de Polydore ou de l'assaut des Harpyes se gravent pour longtemps dans la mémoire, la description du Cyclope par Achéménide concentre avec brio tout un chant de l'Odyssée, la peinture nocturne de l'Etna en éruption atteint la puissance digne d'un tel sujet, enfin l'évocation d'Andromaque à Buthrote constitue certainement l'un des principaux temps forts de l'oeuvre tout entière. Et tout cela organisé non au hasard, mais selon les calculs d'un plan minutieux, comme le montrent les observations suivantes: 1) regroupement trois par trois des neuf épisodes (Thrace, Délos, Crète = mer Egée; Strophades, Actium, Buthrote = Grèce occidentale; Castrum Mineruae, Charybde, Drépane = Grande Grèce), en accordant, selon un rythme anapestique, un traitement plus long au troisième membre de chaque groupe (3) ; 2) correspondance symétrique à chaque extrémité du livre entre l'injonction de l'ombre de Polydore (v. 44):

Heu fuge crudelis terras, fuge litus auarum

et celle du tremblant Achéménide (v. 639 sq):

Sed fugite, o miseri, fugite atque ab litore funem / Rumpite...;

3) inscription en médaillon central de l'escale d'Actium, ce haut lieu symbolique du triomphe définitif de l'absolutisme césarien à Rome; 4) compte tenu de l'athétèse, que nous justifierons au cours de l'analyse, des vers 595, 685, 690-1 et 702 ainsi que de la défalcation de 716-8, répartition numérique rigoureuse avec une division centrale au vers 355, chiffre déjà apparu dans la grande prophétie de Jupiter en I, 257 sqq (7 + 30 + 300 + 18), et qui est celui de l'année romuléenne (cf. J. Perret ad I, 274).

Cela étant, il faut s'interroger sur les raisons qui ont motivé les jugements négatifs dont nous parlions en commençant. Passons sur les vétilles, comme le pourcentage anormalement élevé dans ce livre de vers inachevés (sept, et huit en comptant 594): une différence portant sur deux ou trois unités (la moyenne serait de cinq pour l'Enéide) est évidemment trop mince pour revêtir une quelconque signification, et l'on observera au demeurant que plusieurs de ces demi-vers sont particulièrement expressifs. Pas davantage ne reprochera-t-on au poète, comme s'il avait visé à écrire un guide touristique, de n'avoir pas assez sacrifié à la couleur locale. Se plaindra-t-on que l'ensemble des aventures déroulées en ces sept cent dix vers ne saurait en aucun cas remplir les six ans exigés par le septima aestas de I, 755-6 et de V, 626? Mais, face à un Cartault qui se flatte de ramasser toutes ces errances en moins de onze mois (4) , Perret, remarquant qu'un poète court à l'essentiel, n'a pas de mal, à partir des indications qui nous sont fournies, à occuper les Troyens durant six années pleines (5) . Encore n'était-ce pas le tout de les occuper, il fallait les éprouver suffisamment pour justifier l'expression du vers I, 3:

multum ille et terris iactatus et alto

(cf. aussi IV, 14), et sur ce point W.A. Camps 136 nous paraît mal fondé à estimer que Virgile n'a pas rempli son contrat. "Ballotté sur terre et sur mer", le Troyen l'est pourtant autant qu'on peut le souhaiter, chassé de place en place comme un pestiféré, devant s'enfuir de Thrace en catastrophe, puis de Crète, puis des Strophades où le jette une terrible tempête, puis d'Italie et enfin de sa première escale en Sicile.

Ce qu'il faut avouer en revanche, c'est que ces malheurs à répétition n'offrent guère à Enée l'occasion de manifester sa valeur («le héros ne s'y montre pas assez», Villenave). Pâle et effacé, second de son père, il se contente, dirait-on, de subir et de geindre. Les mots "fuir", "fuite", "fatigué", reviennent sans arrêt comme des leitmotive (6) . Ou, s'il se met en vedette, c'est pour "doubler" son père, se montrer plus intelligent, plus avisé, plus inspiré que lui. En Thrace par exemple, il a beau étaler sa vénération pour Anchise (primumque parentem, 58), il n'empêche que la décision de partir vient de lui et que le Monstra deum refero, 59 réduit la consultation des proceres à une simple formalité; à Délos, le prêtre reconnaît en Anchise un vieil ami (v. 82), mais c'est Enée qui se met en avant, lui qui invoque solennellement le dieu (uenerabar, 84); en Crète, c'est à lui que les Pénates de Troie apparaissent pour rectifier la désastreuse erreur d'interprétation commise par Anchise; à Buthrote, c'est à son seul compère Enée qu'Hélénus daigne dévoiler l'avenir: du vieillard nulle nouvelle, sauf à l'instant des adieux, quand le roi devin lui adresse des compliments hyperboliques et empoisonnés d'où il ressort qu'Anchise a surtout beaucoup de chance d'avoir un fils tel qu'Enée (o felix nati pietate, 480); en Italie, celui-ci laisse bien à son père le soin d'interpréter l'omen des chevaux (v. 537 sqq), mais c'est pour lui attribuer la plus plate des "prédictions": ces animaux présagent soit la guerre soit la paix! Même superfluité au large du détroit de Sicile, lorsque Anchise reconnaît dans le monstre qui s'offre à ses yeux la Charybde décrite par Hélénus et exhorte l'équipage à faire force de rames pour s'en écarter (v. 558 sqq). En somme, dans tout le livre, le vieillard n'accomplit qu'un seul acte véritablement responsable, c'est de tendre une main secourable à un suppliant, tout Grec qu'il soit (v. 610 sq), mais cette généreuse initiative rappelle trop celle, suicidaire, de Priam envers Sinon (II, 146-7; 195-8) pour qu'il n'y ait pas chez Enée l'intention sournoise de suggérer l'imprudence d'Anchise. Après cela, l'hypocrite peut bien se répandre en lamentations sur la mort à Drépane de son "unique réconfort" (omnis curae casusque leuamen, 709), il reste que cette disparition survient opportunément pour lui, comme celle de Créuse, puisqu'il n'a plus désormais de comptes à rendre à personne et peut sans scrupules s'adonner aux délices de Capoue.

On conçoit que les critiques imbus du vieux préjugé en faveur d'Enée préfèrent ne pas trop approfondir cette question des rapports entre le père et le fils, se limitant prudemment à des considérations superficielles et souvent contradictoires sur l'importance relative de l'un et de l'autre (7) . De même s'efforcent-ils de ne pas remarquer que le personnage d'Hélénus a tout d'une caricature de uates et que son verbiage mi-oraculaire mi-instructions de voyage s'étale sur quatre-vingt-neuf vers (374-462), soit un espace plus de deux fois supérieur à celui de la grande prophétie de Jupiter au premier livre (v. 257-296). Il est cependant un vers sur lequel les esprits les mieux disposés à l'égard d'Enée viennent nécessairement achopper, c'est le vers 7 où il prétend ignorer au départ de Troie le lieu de sa destination:

Incerti quo fata ferant, ubi sistere detur.

La contradiction semble en effet patente avec les prédictions de Créuse en II, 780 sqq où elle lui désigne la terre promise sous le nom d'Hesperia (or, la Thrace est au nord) (8), et même d'Italia (cf. v. 185), en lui précisant qu'il n'y arrivera pas avant d'avoir «labouré une vaste plaine de mer»:

uastum maris aequor arandum.

Ainsi, de deux choses l'une, ou l'apparition de Créuse n'était qu'un mensonge du narrateur, ou il se moque des instructions surnaturelles. Quant à l'hypothèse d'«une inadvertance du poète», nous en laisserons la responsabilité à Villenave...

Mais au lieu de chercher de mauvaises excuses soit à Enée soit à Virgile, acceptons donc l'idée d'un désaccord radical entre l'auteur et son héros, d'autant que déjà dans le livre précédent celui-ci avait manifesté son mépris des avis divins, en l'occurrence exprimés par la bouche d'Hector (II, 289 sqq) et qu'il récidivera bientôt en s'installant à Carthage comme pour y finir sa vie, ceci en dépit et de l'oracle délien et des Pénates venus tout exprès à son chevet pour lui en fournir l'interprétation correcte.

On ne devra donc jamais perdre de vue au cours de ce livre comme du précédent (supra II n. 12) que Virgile ne s'y exprime qu'à travers le prisme d'Enée, tout comme Homère a soin de laisser à Ulysse la responsabilité de narrer lui-même ses voyages fantastiques. L'aède grec tirait de cette distanciation un subtil effet d'ironie, nul auditeur intelligent n'étant censé prendre pour argent comptant les fables d'un individu capable de tromper non seulement ses ennemis, mais ses amis, ses serviteurs, sa famille, son fils, son épouse: «A tant de menteries, comme il savait donner l'apparence du vrai!» (Od. XIX, 203, trad. V. Bérard). A confondre la voix d'Enée avec celle de Virgile, l'exégèse traditionnelle ne se condamne-t-elle pas à avouer qu'auprès de son modèle grec le prince des poètes latins fait figure de naïf et de primaire (9)?

 


Vers 1-71: exorde; les Troyens en Thrace (10).

Enée commence en accusant le ciel d'«avoir jugé bon (11) de détruire un peuple innocent» (v. 1-3):

Postquam res Asiae Priamique euertere gentem

Immeritam uisum superis ceciditque superbum

Ilium et omnis humo fumat Neptunia Troia.

Affreux blasphème en vérité, et qu'un P. Boyancé 82 a bien de la peine à justifier: «C'est que... Enée reste longtemps tourné vers le passé plus que vers l'avenir...(Et au fond il ne serait pas Romain, s'il n'en était pas ainsi)». A peine plus convaincante la tentative de Pichon, qui voudrait apparemment se persuader que "la résignation" du uisum superis contrebalancerait et annulerait en quelque sorte la "protestation" contenue dans Immeritam. Rat admet implicitement la faute, mais plaide l'ignorance: «Injuste aux yeux d' Enée, mais les Dieux d'en haut avaient quelque raison...d'être mécontents des Troyens». R.D. Williams se borne à constater (« a final protest against the divine decision»); silence complet chez Villenave, Dubner (qui cite toutefois D. Servius ad II, 428: bene et subtiliter etiam diis inuidiam commouet ut ea cecidisse dicat quae putabantur esse deorum), Plessis-Lejay, Bellessort, Perret. La position de Servius était différente: il avoue très bien que le pieux Enée blasphème contre les dieux, mais entre Enée et les dieux son coeur n'hésite pas, et plutôt que de condamner le blasphémateur il préfère encore blasphémer avec lui en observant que les dieux n'avaient pas à faire payer à tout un peuple la faute d'un seul individu: Bene "gentem". Nam Laomedontis et Paridis culpa, universa gens perire non debuit ( et cf. aussi, n. précédente, sa glose à Neptunia). Lucain lui aussi préférait Caton aux dieux qui l'avaient condamné, mais Enée n'est pas Caton, et Servius aurait dû voir que superbum à l'autre bout du vers vient justifier la colère divine (12). Conjuguer la double impiété d'accuser les dieux tout en accablant ses compatriotes, un pareil tour de force ne fait pas peur au narrateur, et la même contradiction court tout au long du livre précédent, se revêtant seulement ici d'une densité exceptionnelle (bien approchée en II, 54: supra).

On ne s'étonnera pas, après l'apocalyptique vision de II, 604 sqq, que la première divinité à laquelle le héros sacrifie soit sa chère mère (v. 19-20) - et n'est-elle pas chez elle sur la "terre mavortienne" (v. 13)? -, les autres diui étant relégués dans un peu glorieux anonymat, voire tout bonnement annexés à la Dionéenne, car la relation matri diuisque offre la même ambiguïté qu'au vers 12 le penatibus et magnis dis. Seule exception, Jupiter, dont Vénus fait d'ailleurs à peu près ce qu'elle veut, et encore n'est-il nommé qu'après elle et reçoit-il une victime inappropriée, un taureau adulte au lieu d'un iuuencum (v. 21), chose qui choquait tant les commentateurs antiques qu'ils penchaient à attribuer à une telle bévue l'apparition du prodige qui va suivre (13) . Mais cette faute contre le rite n'est pourtant que péché véniel auprès du sacrilège qu'Enée s'apprête à perpétrer le plus froidement du monde, un viol de sépulture (14).

Vénus aimant le myrte, il est normal que le sacrificateur veuille orner son autel de cette plante (v. 25):

ramis tegerem ut frondentibus aras (15) .

Il n'a pas loin à chercher car, ainsi qu'il le dit avec désinvolture et comme s'il s'en était avisé après coup (v. 22-23):

Forte fuit iuxta tumulus quo cornea summo

Virgulta et densis hastilibus horrida myrtus.

Ici, les exégètes paraissent s'être donné le mot pour traduire tumulus par "tertre" plutôt que par "tombe" (cf. v. 304 et 322), mais on ne peut s'empêcher d'observer d'une part qu'il s'agit objectivement d'une tombe, comme l'atteste le sepulto du vers 41, et que le narrateur le sait, d'autre part qu'au vers 63:

Aggeritur tumulo tellus

l'ambiguïté est patente et, ajoutons-le, cocasse, d'autant qu'elle se redouble d'une équivoque syntaxique, un peu comme iaculis, 46 peut s'analyser en ablatif de manière ou en datif d'aboutissement (cf. R. Pichon): «de la terre est amoncelée sur le tertre-tombeau de façon à former un tombeau-tertre»! Il suffit d'ailleurs de lire le commentaire de Benoist: «Sur le tertre, qui formait déjà le tombeau de Polydore, on ajoute un nouvel amas de terre», ou de comparer la leçon de R.D. Williams ("on the mound"), Bellessort et Perret ("sur le tertre") à celle de Jackson Knight ("on his barrow") et Villenave ("sur son tombeau"), au encore à celle de Rat ("pour tombeau") et Klossowski ("en forme de tombeau"). Pense-t-on que ce jeu ait échappé à Virgile, quand Servius, lui, ne se fait pas faute de le signaler dès le vers 22, sans toutefois en apercevoir le côté comique ("tumulus" autem dicendo, uno sermone, et collem et sepulchrum fuisse significat)? Ce qui trouble surtout D.Servius, c'est qu'Enée sacrifie à proximité d'une tombe. Aussi presse-t-il l'adverbe Forte en y voyant une manière d'excuse: excusat dicendo "forte fuit", quod iuxta eum locum sacrificauerit. Mais ce n'est évidemment pas "par hasard" que cette tombe se trouvait là (16) , ou plus exactement - drôlerie de ce retournement de perspective - qu'Enée élève son autel tout près d'elle, à la toucher (iuxta au sens strict). En vérité, il n'a pu que le faire exprès, et la raison d'une telle bizarrerie ne se découvre qu'à condition d'admettre qu'il veut honorer sa mère en tant que divinité infernale (cf. Ecl. VIII) (17) . Cette déesse, il lui faut du sang, et quel sang sinon celui de ce "taureau magnifique" (Perret), que Bellessort, comme Donat, voit blanc, mais dont la couleur ne nous est nullement spécifiée (nitentem, 20)? Autrement dit, nous sommes invités à associer intimement, mieux même, à assimiler, la Dionéenne à celui qu'Enée intitule "roi des habitants du ciel" bien qu'il lui sacrifie comme à Pluton (cf. VI, 252-3). Le masculin supero ne constituera pas un obstacle pour qui se souvient du deo de II, 632 (et ducente deo n'annonce-t-il pas matri diuisque.../Auspicibus, 19-20?). Et rappelons-nous aussi qu'en ce passage dont II, 632 forme la conclusion, Vénus prétendait à elle seule occuper tout l'Olympe (supra).

Nous voilà désormais préparés pour apprécier à sa juste valeur le furieux acharnement mis par Enée à arracher du sol les pousses de myrte dont il a besoin. Mais accordons-lui néanmoins le bénéfice du doute, supposons qu'il n'ait pas compris du premier coup d'oeil que ce "tertre" abritait un mort. A la première tige qu'il tire du sol, quand un sang noir en dégoutte (v. 28-9), ne devrait-il pas entendre l'avertissement? Point du tout. L'"horreur" est au rendez-vous, et l'épouvante (v. 29-30):

Mihi frigidus horror / Membra quatit gelidusque coit formidine sanguis

mais cela ne l'empêche pas, admirons ce courage, de recommencer l'opération, ne serait-ce que pour en avoir le coeur net. Le latin dit (v. 32):

causas penitus temptare latentis

expression d'un "rationalisme" tellement déplacé dans la circonstance que Peerlkamp la tient pour apocryphe et lit en conséquence: Insequor: alterius... Peerlkamp a tous les manuscrits contre lui: peu lui chaut, car il défend Enée. Il importe en effet à cette défense que la seconde tentative soit expliquée par l'incrédulité du héros: Aeneas terretur quidem monstro, sed uix credit se uidisse, quod uidit ("il n'en croit pas ses yeux"), car sinon on lui pardonnerait à la rigueur le deuxième essai, mais sûrement pas un troisième: de causis cogitare incipit post alterum uimen euulsum. Le malheur est que Virgile a bel et bien écrit:

causas penitus temptare latentis

et que ce penitus temptare ("fouiller à fond") prend une abominable résonance quand on songe qu'Enée est sur une tombe et que les "causes" en question ne sont autres qu'un corps humain enterré... (18)

Naturellement, le phénomène se reproduit (v. 33):

Ater et alterius sequitur de cortice sanguis.

A-t-il compris cette fois? Pas davantage. Sa pensée, dit-il, se met à travailler (v. 34):

Multa mouens animo

(«Agitant mille pensées», Rat), mais l'idée ne lui vient pas de s'arrêter. Pour percer le secret de ce Multa, Servius se fonde raisonnablement sur ce qui suit: crainte d'une guerre (Gradiuomque patrem)? peur d'avoir blessé le corps même des Hamadryades (Nymphas)? Mais que penser à cette lumière du uenerabar, 34? Il "vénère" les Nymphes juste à l'instant de prendre le risque de commettre le mal, il attend qu'un miracle transforme ce mal en bien (v. 36):

Rite secundarent uisus omenque leuarent.

Troisième tentative, donc (v. 37-8):

Tertia sed postquam maiore hastilia nisu

Adgredior genibusque aduersae obluctor harenae.

L'esprit alerté par ses deux expériences précédentes, il devrait à tout le moins procéder avec crainte et tremblement: c'est le contraire, il bande toutes ses forces, s'arc-boute contre le sable et entre en lutte avec ces hampes ennemies. Il y a entre le vocabulaire physique, hyper-réaliste, ici employé et l'atmosphère surnaturelle qui entoure l'épisode un contraste des plus bouffons (19) . La grandiloquente incise Eloquar an sileam? (v. 39) accentue encore cet effet au moment même où, parallèlement, l'horreur atteint son paroxysme. Une voix lamentable sort des profondeurs de la tombe, terriblement accusatrice, et le fait que ce soit Enée lui-même qui, avec un tranquille cynisme (20) , rapporte ces accusations ne doit pas, bien au contraire, nous en masquer la virulence (v. 41-44):

Quid miserum, Aenea, laceras? iam parce sepulto,

Parce pias scelerare manus. Non me tibi Troia

Externum tulit aut cruor hic de stipite manat.

Heu fuge crudelis terras, fuge litus auarum.

La voix ne manque pas de causticité. Il est à noter qu'elle ne met pas en doute qu'Enée sache qu'il a affaire à une tombe. Elle ne l'informe pas qu'il est en train de "déchirer un malheureux", mais elle lui demande pourquoi il s'acharne à cet acte sacrilège: iam, "vas-tu cesser à la fin?" (= tandem, Peerlkamp). Et la raison qu'elle lui donne, ce n'est pas qu'il viole une tombe, mais que cette tombe renferme un mort troyen: mise en relief de Externum, que plusieurs commentateurs, dont Dubner, reprennent avec cruor. C'eût été un étranger que cela changeait tout! La formidable ironie de la series contre nature pias scelerare, scellée encore par le redoublement de la sifflante, se mesure à la naïveté de Servius d'après qui c'est tout juste si Polydore ne devrait pas se trouver honoré d'être lacéré par un si pieux homme (21) . En tout cas, le mal est fait, ces "pieuses mains" ne sont plus pieuses et c'est en vain que l'on voudrait ramener le second parce à un simple noli (Dubner), puisque bien évidemment il n'échappe pas plus que le premier à l'influence de iam. Comme R. Bloch 341, mais pour des motifs différents, nous trouverons «hautement significatif de voir Enée, le héros pieux par excellence, n'être pas à l'abri lui-même de la souillure, et même de la plus terrible». Mais ce qui mérite ce qualificatif de "terrible", c'est encore moins la souillure elle-même que celui qui se moque d'en charger sa conscience. Or, la position de l'apostrophe Aenea entre miserum et laceras suggère très fort de conférer au nom propre sa pleine valeur étymologique, celle d'"affreux", de "terrible", justement (grec ainos, cf. supra). Et l'intention du poète se confirme dans la liberté syntaxique laissée par lui à l'adjectif crudelis, ce synonyme d'ainos, analysable comme vocatif autant que comme accusatif: le parallélisme entre crudelis terras et Aenea laceras est d'ailleurs marquée tant par l'identité de place dans le vers que par l'assonance. Mais ce redoublement syntaxique de crudelis place Enée en superposition avec le meurtrier de Polydore, puisque l'épithète ne s'applique à terras que par hypallage et pour renvoyer en réalité à Polymestor (22) .

L'écho entre scelerare d'une part (= polluere, Servius) et scelerata, 60, pollutum, 61 d'autre part va exactement dans le même sens, celui d'une sorte d'assimilation d'Enée au roi thrace. Il y a dans iam une nuance latente (= "au moins maintenant", Benoist) qui place l'acte d'Enée en continuité directe avec celui du bourreau du jeune Priamide (cf. d'ailleurs laceras). Plus monstre que le monstre, Enée ne sait même pas imposer à sa barbarie la limite ultime qui avait arrêté l'assassin, et s'il cède malgré tout aux instances de la voix, c'est simplement que sa peur finit par l'emporter sur sa rage (v. 47-8):

Tum uero ancipiti mentem formidine pressus

Obstipui steteruntque comae et uox faucibus haesit

car l'énigmatique ancipiti (23) ne trouve sans doute pas d'autre explication que dans la résistance que le sujet tente encore d'opposer à l'avertissement surnaturel.

Servius note qu'en retraçant le destin du malheureux Polydore Enée sait que Didon ne manquera pas de se souvenir de son mari Sychée, tué lui aussi pour de l'or, et qu'il en escompte auprès de la reine un crédit de sympathie (24) . Mais si ce calcul ne fait en effet aucun doute, il convient néanmoins d'observer que dans son comportement envers son hôtesse le fils de Vénus ressemble davantage à un Pygmalion qu'à un Sychée. De même qu'ici on le voit réitérer en quelque sorte le meurtre de Polydore, de même dans le quatrième livre ce que Pygmalion n'avait pu accomplir, à savoir détruire Sychée dans le coeur de Didon (abolere Sychaeum, I, 720) et tuer Didon elle-même, il l'accomplira, lui. Enée est toujours du côté des bourreaux, d'Aristée contre Orphée (cf. supra et supra), de Pygmalion contre Sychée, de Polymestor contre Polydore et, ajoutons-le, de Romulus contre Rémus, car la présence ici du cornouiller alors qu'il n'a besoin que de myrte n'a probablement pas d'autre objet que de rappeler le fratricide fondateur de Rome (25) .

Les vrais sentiments du narrateur envers Polydore transparaissent d'ailleurs très bien dans sa manière désinvolte, mondaine, d'introduire l'histoire d'un jeune homme qui le touche de si près (Hunc Polydorum, 49, "Ce Polydore..."), manière tout à fait analogue à celle dont il s'inquiétait de savoir si sa royale auditrice était intéressée par le récit de la fin de Priam en II, 506 (Forsitan et Priami...: cf. supra). De Priam il est d'ailleurs question ici même incidemment, et Enée ne perd pas l'occasion d'égratigner le vieux roi au passage en lui imputant le détournement (furtim) d'une énorme somme d'argent, auri...cum pondere magno (26) . A un habile homme il suffit souvent d'un mot pour perdre d'honneur son prochain, on l'a vu au livre II à propos de Thymoétès (Siue dolo, 34), mais en l'occurrence ce coup assez oblique porté à Priam vient seulement s'ajouter à d'autres pièces d'un dossier bien chargé. Et l'adjectif Infelix, 50 permet opportunément à Enée de dissimuler sous une feinte commisération ("malheureux") son exécration du monarque et de toute sa famille (tous des "maudits": cf. n. 85).

La porte étant ainsi ouverte, on ne peut se défendre de l'idée que Virgile a volontairement prêté la main au célèbre contre-sens commis par Dante sur le vers 57:

Quid non mortalia pectora cogis, / Auri sacra fames?

auquel il donnait une acception positive, celle de "sacré", au lieu du "maudit" couramment admis (Purg. XXII, 40-45). Quelles qu'aient été les intentions du poète italien en opérant ce renversement, celui-ci n'aurait pu mieux percer à jour l'âme du héros de l'Enéide. En effet, s'il feint de stigmatiser la conduite du roi thrace, Enée sait fort bien que tous les griefs qu'il lui fait aux vers 54-56 s'appliquent exactement à lui-même, lui qui a choisi les Grecs contre les Troyens, lui qui «a rompu toute loi divine», lui que dès I, 359 (ignotum...pondus et auri, sinistre écho à notre auri...pondere magno) l'or carthaginois empêche de dormir. Mieux même, l'écho entre l'interrogation Quid non...fames? et le vers 412 du livre IV:

Improbe Amor, quid non mortalia pectora cogis?

place l'expression auri fames en équivalence avec Improbus Amor, alias Enée-Octave (27) . Typiquement augustéenne en tout cas, la démarche accomplie par Enée à la suite du prodige (v. 58-59):

Delectos populi ad proceres primumque parentem

Monstra deum refero et quae sit sententia posco.

L'allusion politique de ces vers a frappé tous les interprètes par son anachronisme délibéré, mais sa véritable portée n'a pas été, semble-t-il, convenablement appréciée. On n'a pas vu qu'en ces quelques mots se dénonçait toute l'hypocrisie, et la foncière impiété, du régime mis en place par Auguste pour enterrer définitivement la république en ayant l'air de la perpétuer, pour étouffer la spiritualité sous couvert de la sauver. «Sitôt que la peur a libéré [ses] os», Enée, parfait démocrate, réunit les chefs du peuple «afin de leur demander leur avis». La démarche serait admirable, si cette procédure n'était de pure forme puisque ce terme de monstra équivaut étymologiquement à un iussa (= quae ostenderant, Servius; cf. D.Servius ad v. 366: monstrum, quod monet) et que le verbe referre recèle un jeu sournois entre deux acceptions, celle, irréprochable, de "soumettre à délibération", et celle, plus réaliste, d'"informer" (des monstra deum, i.e. de sa décision). On ne saurait mieux dire qu'en tant qu'officiellement investi d'un caractère divin, le Princeps romain règne sans partage sur ses prétendus égaux (Imperio regit unus aequo, Hor. C. III, 4, 48).

Avec une jolie unanimité (Omnibus idem animus, 60) (28) , le "Sénat" fait connaître sa décision: départ immédiat, juste le temps de "ré-enterrer" Polydore (v. 62):

Ergo instauramus Polydoro funus

Ce ergo est excellent. Polydore ne demandait pourtant à Enée qu'une seule chose, qu'il s'en allât (v. 44):

Heu fuge...fuge...,

qu'il respectât le repos d'un mort, d'un mort enseveli (sepulto, 41). Qu'à cela ne tienne: «nous le réenterrons donc» (instauramus: "we renew", Williams; cf. II, 451) (29) . Et enterrer, dans l'esprit d'Enée, est une opération assez terrifiante puisqu'elle ne consiste pas, comme on le penserait, à permettre à l'âme du défunt de se libérer enfin de son corps, conception déjà archaïque (cf. supra), mais au contraire à "enfermer celle-ci dans le sépulcre" (v. 67-8):

animamque sepulcro / Condimus. (30)

Quoi qu'il en soit, il ne faudrait pas que ce récit hallucinatoire nous masque les véritables enjeux de l'épisode thrace. Cette terre si proche, ce n'est pas uniquement la loi du moindre effort, plus puissante que la volonté des dieux, qui la lui avait fait choisir, ni non plus le fait que les Troyens eussent des alliances avec les Thraces. Ce pays l'attirait parce que c'était le lieu de prédilection du dieu Mars (Mauortia, 13), la patrie de "l'ardent Lycurgue" (acri...Lycurgo, 14), comme il dit en s'arrangeant pour louer celui-ci en sous-main par une épithète ambiguë qu'éclaire seul, à condition d'y prêter attention, le contexte des deux vers voisins (en I, 220, acris Oronti, au contraire, l'apparence est positive et la réalité négative).

Il apprécie même tellement la Thrace qu'il s'en considère apparemment comme le légitime propriétaire («Enée et les siens sont, dans la perspective de Virgile, devenus maîtres de la Thrace», Perret), oubliant qu'il y a déjà des occupants (desertas...terras, 4 s'oppose à colitur, 13 et arant, 14) (31) et se jetant sur ce territoire comme "le mauvais destin" (équivoque du fatis...iniquis, 17), s'était abattu sur les paysans italiens après Philippes en la personne des soldats césariens (Ecl. I et IX), ou comme Ulysse sur le pays des Cicones (Od. IX, 39 sqq, notamment 65 en écho à notre v. 68). Mais de la même façon que les Cicones surent finalement refouler les pillards ithaquiens, Enée, on le présumera par l'allusion discrète du vers 35, dut céder à la menace thrace, non sans emporter divers "souvenirs" de son passage (cf. I, 653, V, 565-6, X, 350). La leçon aurait dû lui servir...

 


Vers 72 - 131: arrivés à Délos, les Troyens obtiennent d'Apollon un oracle qui, selon l'interprétation d'Anchise, leur fixe la Crète comme terre promise.

Ce nouvel épisode débute par une légère étourderie du narrateur, oubliée dans un vers superbe (v. 72):

Prouehimur portu terraeque urbesque recedunt.

Des villes sur ces "terres désertes" (desertas...terras, 4)? Nos présomptions sur les vrais motifs du départ des Troyens étaient donc fondées; et la répétition insistante, un peu plus loin, du verbe colere (colitur, 73; coli, 77) ne ravive-t-elle pas le souvenir du colitur du vers 13, si contradictoire avec desertas ?

Chassés de Thrace, les aventuriers se dirigent vers l'île sacrée de Délos. Anchise, paraît-il, a là "un vieil ami" (ueterem...amicum, 82) en la personne d'Anius, «le roi Anius, roi des hommes à la fois et prêtre de Phébus» (v. 80):

Rex Anius, rex idem hominum Phoebique sacerdos

comme l'intitule emphatiquement Enée, s'admirant lui-même en cette double fonction (cf. l'implication du v. 59). Plus tard, quand, parvenus aux rivages d'Actium, les fugitifs se réjouiront «d'avoir échappé à tant de villes argoliques, de s'être frayé la fuite à travers l'ennemi» (v. 282-3):

iuuat euasisse tot urbes / Argolicas mediosque fugam tenuisse per hostis

le lecteur devra compter parmi ces urbes les villes thraces ralliées à Agamemnon (v. 54), mais pas Délos qui, bien que grecque, offre aux ennemis des Grecs "un hâvre de tout repos", l'expression tuto placidissima portu, 78 visant certainement, sous peine de redondance, la double menace des vents et des hommes.

Mais Enée allant consulter l'oracle d'Apollon, c'est Aristée interrogeant Protée (fessis, 85 - lassis, G. IV, 449), et il ne sera pas mieux reçu. Sa grossièreté envers le dieu se marque d'ailleurs à plusieurs détails, pas très difficiles, somme toute, à débusquer. Par exemple, son premier mot pour introduire l'île de Délos, c'est Sacra, 73:

Sacra mari colitur medio gratissima tellus

mais au lieu de nommer au vers suivant Celui à qui par dessus tout cette terre était gratissima, il substitue au dieu prophète et à sa mère Latone le couple Doris-Neptune (v. 74):

Nereidum matri et Neptuno Aegaeo.

Et le camouflet semble souligné à plaisir par ce ton d'affectation que le vers tire de sa facture toute grecque. Certes, le divin Archer se voit qualifier dès le vers 75 de pius, mais plus d'un critique s'est déjà demandé si cette épithète était bien la meilleure manière d'honorer le dieu Apollon (certains, tels Bentley et Catrou, adoptant la leçon prius mentionnée par D.Servius); et quant au pulcher du v. 119, il faisait, selon D.Servius, sourciller d'antiques exégètes qui observaient que dans la vieille langue pulcher équivalait à "efféminé" (32) .

Le brusque recours à l'apostrophe (v. 119):

taurum tibi, pulcher Apollo

irait de fait assez dans le sens d'un sarcasme (cf. VIII, 84-85), d'autant que ce sacrifice pose problème car Apollon doit partager ses honneurs avec trois autres divinités alors que lui seul les a "mérités": meritos...honores, 118. Lui seul est payé après service rendu, les autres avant. S'étonnant qu'Enée consultât l'oracle sans avoir sacrifié au préalable (cf. VI, 37-39), les anciens scoliastes tentaient de se rassurer en rangeant ce sanctuaire parmi ceux où il était défendu d'immoler ancun animal. Mais comment se fait-il alors qu'Enée sacrifie néanmoins, une fois l'oracle rendu et interprété? Cette contradiction n'effraie pas D.Servius, qui s'en sort en supposant que l'immolation a lieu dans un autre endroit (33). Le poète n'a rien dit de tel.

Non content de défavoriser Phébus par rapport à d'autres divinités, Enée porte le défi suprême au Seigneur de lumière en lui sacrifiant (ou en prétendant qu'Anchise lui sacrifie) comme à une puissance infernale. C'est du moins ce que l'on inférera de l'ambiguïté calculée du vers 119, rapprochée des expressions employées aux vers 92 et 93. En effet, l'opposition du vers 120:

Nigram Hiemi pecudem, Zephyris felicibus albam

entraîne à peu près automatiquement une antithèse similaire au vers précédent, laissant au lecteur à deviner à qui ira le taureau blanc, à qui le noir. Or, la posture adoptée par les consultants pour entendre la voix oraculaire (v. 93):

Summissi petimus terram et uox fertur ad auris

dissipe toute incertitude à ce sujet, du moins aux yeux de Servius qui, de la direction suivie par les regards des consultants, induit sans hésiter que le dieu Soleil est ici invoqué "à l'envers" (comme la messe noire inverse la blanche), c'est-à-dire en tant que maître des enfers (34) . Et effectivement la voix ne vient-elle pas du monde souterrain (noter l'écho de fertur ad auris au v. 40), son sanctuaire même, entrouvert par la violence d'un séisme: adytis...reclusis, 92 (35) ?

Le fils de Vénus affecte naturellement la plus grande vénération pour le fils de Latone. Mais il ne faut pas que son double uenerari (v. 79 et 84) nous en impose. Le premier déguise en acte de piété une visite touristique:

egressi ueneramur Apollinis urbem.

Nous voulons dire par là que le verbe est nettement excessif à cette place, étant mis, selon la juste observation de Dubner, pour uenerabundi accedimus, intramus. Mais l'on pourrait admettre malgré tout avec Donat que c'est une façon de rendre hommage au dieu que de "saluer sa ville avec respect" (trad. Perret), si le second uenerari ne venait définitivement nous désabuser:

Templa dei saxo uenerabar structa uetusto.

Obscurément choqués par ce vers, Macrobe (Sat. III, 6) et D.Servius (contra Donat) (36) s'appesantissent sur l'explication de uetusto auquel ils s'efforcent d'attribuer la signification la plus symbolique possible, se dispensant ainsi à bon compte d'apercevoir que le quasi technique structa oblige à comprendre que c'est bien à la matérialité de ces vieilles pierres que le héros s'intéresse. L'esprit, il s'en moque. Qu'Enée fût un grand amateur d'art devant l'éternel, on le savait depuis qu'on l'avait vu pleurer sur les fresques du temple de Junon (I, 453 sqq) et bientôt, dans des circonstances analogues à celles-ci, la Sibylle le surprendra en train de rêver devant les ciselures exécutées par Dédale sur les portes du temple de Cumes. Mais puisque le bon Anius ne pense pas à lui faire la rude remontrance qu'il mérite, réparons cet oubli en utilisant les propres termes de la prêtresse du Délien (Delius inspirat uates, VI, 12):

Non hoc ista sibi tempus spectacula poscit (VI, 37).

L'hypocrisie du uenerabar se trouve soulignée jusqu'au burlesque par l'ellipse du verbe introducteur de la prière, ellipse qui engendre cette perle:

uenerabar: Da...da...

Dire que le verbe dare remplace ici le verbe dicere (37) ne change rien à l'affaire, et d'ailleurs le troisième Da, 89 semble là pour empêcher une telle réduction. L'évidence est qu'Enée n'a pas un mot pour "vénérer" un dieu qu'il assaille au contraire de ses exigences (Da...domum, da moenia.../Et genus et mansuram urbem; serua; Da...augurium atque...inlabere...), qu'il importune de ses questions - trois en un seul vers (v. 88):

Quem sequimur? quoue ire iubes? ubi ponere sedes? -,

qu'il assomme de ses plaintes: fessis; reliquias Danaum atque immitis Achilli. Tout lui est dû, à lui qui s'intitule "seconde citadelle de Troie", altera Troiae/Pergama, 86-87, selon une prétention formulée en termes plus obliques au chant précédent (Quam prendimus arcem? II, 322: cf. supra). Un simple oracle ne le contenterait pas, il lui faut en plus un miracle (augurium, 89) (38) et, si telle est bien l'implication du animis inlabere nostris (39) , il prétend par surcroît que le divin Loxias lui consente la faveur exorbitante de lui parler en clair.

La réponse ne se fait pas attendre: Vix ea fatus eram, 90. On pense au Intonuit laeuom de II, 693 (écho Vix ea fatus erat, 692), mais en beaucoup plus impressionnant:

tremere omnia.../...totusque moueri / Mons...

La formidable colère du dieu couche à terre les Troyens (v. 93). Et c'est "au milieu de ce tumulte", mixtoque ...tumultu, 99 que s'élève une Voix qui, nous assure Enée, est celle même de Phébus: Haec Phoebus, 99 (40) (cf. VI, 76: Ipsa canas oro). Mais il faut croire que le animis inlabere nostris n'a pas été exaucé et que l'intelligence du dieu n'est pas "descendue dans leurs coeurs", car, sourds et aveugles à la véritable signification de l'oracle, ils se mettent follement à exulter d'une "joie immense" (ingens... / Laetitia, 99 sq) quand ils devraient trembler d'effroi et périr de honte.

Peu d'interprètes manquent de signaler que le premier mot de l'oracle, Dardanidae, en constitue aussi la clé parce qu'il dirige les Troyens sur la voie de cette Italie d'où provenait leur ancêtre Dardanus. Ainsi se figure-t-on sans doute avoir rendu un suffisant tribut à la subtilité du "dieu oblique", sans voir que dans le groupe Dardanidae duri le fait essentiel est que les deux mots réagissent l'un sur l'autre, l'épithète servant à actualiser la potentialité agressive des quatre dentales du dénominatif, tandis que celui-ci à son tour - Dardanus était un fratricide (Servius ad v. 167) - a pour effet de fixer duri en son acception d'ailleurs la plus normale (cf. duri, II, 7; duris, IV, 366; duras, IV, 428), celle de "durs", "endurcis", autant de coeur que d'esprit, i.e. à la fois "impitoyables" et "inamendables". Mais il va sans dire que, malgré un remords timide de Servius (uel eorum arguit insipientiam), tout le monde veut entendre favorablement ce duri (="endurants"), selon la recommandation de Donat: ad tolerandum laborem fortes. Alors, la terrible ironie du divin Vates ne peut plus que leur échapper et, lorsqu'ils tombent au vers 96 sur le mot matrem:

Antiquam exquirite matrem

ils s'empressent de courir à l'équivalence mater = Italia, bien que la Voix propose une tout autre équation, celle de mater à tellus, qui trouve appui à la fois en tellus, 95 et en petimus terram, 93, voire en stirpe, 94 (au sens de "racine") et Prima, 95 ("primordiale": cf. IV, 166). Loxias joue sur l'ambiguïté inhérente au concept de "terre-mère", si familier à la mentalité antique: rappelons seulement la légende de Deucalion et de Pyrrha, ou celle du premier Brutus, contée ici même par Servius (cf. Liv. I, 56, 10-12), et citons au hasard dans la littérature latine, outre Virgile lui-même (G. II, 268 et 341, avec un duris; ou encore Aen. XI, 71: mater...tellus), Varron Rust. III, 1, 5, Lucrèce II, 993, V, 1402, Horace Epod. XIII, 13, Cicéron De Leg. II, 56, Tite-Live I, 56, Ovide Met. I, 38 sqq; XV, 91-2, Pline N.H. II, 154, Suétone Caes. 7, 2, Tib. 75, 1, Juvénal VIII, 257, enfin D.Servius ad II, 513. Alfred de Vigny fait prononcer à la Nature cette glaciale sentence:

On me dit une mère et je suis une tombe.

Apollon ne nie pas le premier terme, mais il en fait un usage sardonique en déclarant à Enée que sa bonne mère l'attend avec la plus grande impatience (ubere laeto/Accipiet, 95-6) (41), ceci par une facétie analogue au Te manet...tellus de la treizième épode d'Horace (v. 13). Il dit "mère" et il pense "tombe" (42) . Et justement la Terre entr'ouvre ses abîmes au moment où retentit l'oracle (adytis...reclusis, 92) comme pour indiquer aux "durs Dardanides" où se trouve leur vraie patrie, dans les enfers, près de Bellum et de Discordia demens (VI, 279 sqq): cf. Hor. C. III, 14, 15-16 et aussi C. I, 4 dont le domus exilis Plutonia (v. 17) éclaire notre double domus, 85, 97. Mais l'expression propriam...domum, 85 vaut son pesant d'or puisqu'elle fait pour ainsi dire deux fois double sens: 1) Enée, par identification de Thymbraeus à Thybris (J. Carcopino 666), demande à Apollon de lui donner "sa" maison (à lui, Apollon, mais qui revient de droit à Enée: écho de VIII, 39 à VIII, 65), i.e. Ostie, i.e. l'empire du monde; 2) Il ne songe pas que, du moment qu'il regarde le dieu comme infernal (cf. supra), ce sont les enfers qu'il réclame comme demeure.

On mesure de ce fait la puissance parodique des glorieux vers 97-98:

Hic domus Aeneae cunctis dominabitur oris

Et nati natorum et qui nascentur ab illo.

Dans l'Iliade (XX, 307-8), l'Ebranleur-du-Sol prophétise que la descendance d'Enée régnera sur les Troyens juqu'aux siècles les plus reculés. Mais, bien avant Virgile déjà, quelque Alexandrin désireux de flatter l'impérialisme romain avait retouché les vers d'Homère de telle sorte que c'était l'empire sur toutes les nations que Poséidon promettait à la race des Enéades. Cessons d'accuser, ou de louer, Virgile, comme on l'a fait d'âge en âge, d'avoir apporté sa bénédiction à ce faux grossier, alors que tout au contraire il le tourne en ridicule, et combien cruellement.

L'oracle délivré, reste à le décrypter, et Anchise paraît tout désigné pour accomplir cette tâche. Fouillant dans sa mémoire pour y «dérouler les traditions des anciens héros» (v. 102):

ueterum uoluens monimenta uirorum,

le vieillard croit avoir résolu l'énigme. De l'avis d'Enée, il se trompe pourtant lourdement, comme le montre la suite du récit, si bien qu'il est difficile sous l'emphase du vers 103:

Audite, o proceres, ait, et spes discite uestras

de ne pas percevoir un sourire perfide du narrateur, surtout que le verbe audire se trouve repris quatre vers plus loin dans une clause conditionnelle (v. 107):

si rite audita recordor

dont la circonspection n'apparaîtra rétrospectivement que trop justifiée. Avec une morgue sans pareille, et sous prétexte d'une illumination divine, Enée écartera l'interprétation de son père pour lui en substituer une autre qu'il présente comme bien meilleure, ou plutôt comme la seule bonne. Mais soit, Anchise n'a pas senti l'ironie du dieu: Enée non plus. Ils font donc erreur l'un et l'autre si l'on veut, mais l'interprétation du père approche beaucoup plus de la vérité que celle du fils, au point même que, abstraction faite de l'ironie divine, on pourrait soutenir qu'elle est la vérité même. Sa tirade sur les origines crétoises des Troyens n'est pas seulement noble et belle, elle répond point par point aux exigences de l'oracle, cunabula, 105 à stirpe, 94, uberrima, 106 à ubere, 95, Maximus...pater, 107 à parentum, 94, primum, 108 à Prima, 95 et surtout Hinc mater, 111 à matrem/Hic, 96-7. Par rapport à l'interprétation attribuée aux Pénates (v. 154-171), celle-ci présente au moins un double avantage, outre celui de la vraisemblance géographique: d'une part, Teucer, en tant que beau-frère de Dardanus (c'est du moins la version la plus courante), a toutes chances d'avoir l'antériorité sur celui-ci; d'autre part, Anchise n'arrive à l'équation mater = Creta qu'à partir de mater = Tellus (personnifiée par Cybèle, 111), alors que les Pénates, quant à eux, ignorent superbement cette seconde, et principale, équivalence (43) .

En somme, Anchise a réussi à donner de l'oracle une explication correcte tout en le purgeant de sa terrible virulence. Par là même, il a en quelque sorte "vaincu" le dieu et, s'il ne tenait qu'à lui, il parviendrait à le désarmer, mais comment pourrait-il rédimer les crimes de son fils? On retiendra en tout cas que la première fois qu'il entre en scène (II, 634 sqq), c'est dans une situation de résistance et de refus vis-à-vis de son fils. Assurément, un passage comme VI, 684 sqq atteste de son amour paternel, mais il ne faut pas oublier que l'Enée entré aux enfers appartient à l'espèce des falsa insomnia (VI, 893-8) et n'est donc pas le véritable Enée (cf. REA 98 [1996] 92-95).

Enée était en quête de "terres désertes" (desertas quaerere terras, 4), et voilà que la divine providence lui offre beaucoup mieux encore, "des territoires désertés", si l'on interprète ainsi desertaque litora (desertaque [esse] litora: cf. v. 190) au vers 122:

Fama uolat pulsum regnis cessisse paternis

Idomenea ducem desertaque litora Cretae

Hoste uacare domum sedesque astare relictas.

L'ancien propriétaire a dû se retirer, laissant derrière lui un palais vide (sens de domum, sinon l'on aurait domos, et sedes serait redondant), des installations toutes prêtes (astare = «were standing ready», R.D. Williams). Aubaine inespérée pour Enée: sa ville, il n'aura même pas à se donner la peine de la construire, elle est déjà debout, toute dressée (astare, cf. v. 150) et elle l'attend, lui et sa tribu (44) . Ce héros a décidément une vocation de bernard-l'ermite: à Troie il tue Androgée pour se glisser dans son armure (II, 391 sqq: Androgée ou un autre), en Afrique il épouse Didon pour gruger Carthage, au Latium il "fonde" Lavinium, une ville déjà existante (cf. J. Carcopino 254-277). Venant après propriam...domum, 85, l'expression Hoste uacare domum ne manque pas de piquant puisque "la maison bien à lui" qu'Enée réclamait à sire Apollon s'avère être le palais d'un ennemi mortel de Troie, qui a eu la bonne idée de déménager. L'heureuse nouvelle donne des ailes aux fugitifs, comme si Fama leur avait prêté les siennes (v. 124):

Linquimus Ortygiae portus pelagoque uolamus.

En Thrace, à Délos, on avait l'impression, sûrement fausse, qu'ils arrivaient par hasard, au gré du vent (Feror huc, 16: Huc feror, 78) (45) . C'est la première fois qu'Enée avoue franchement qu'il sait où il va. Mais sa sincérité s'arrête là, et il faut lire entre les lignes pour arriver à comprendre que les rivages crétois n'étaient pas aussi "déserts" qu'il voudrait nous le faire accroire. Sans doute Idoménée, souillé d'un crime atroce, a-t-il dû s'exiler de son royaume ancestral, accompagné de son contingent de guerriers, mais il n'y a aucune raison de penser que la population l'ait suivi (46) . Restée seule, privée de ses meilleurs défenseurs (deserta [a duce] : cf. Ductores...tum uolgus, I, 189 sq), cette piétaille constitue pour "les durs Danaïdes" une proie facile, sur laquelle ils vont fondre comme sur les troupeaux des Strophades (nullo custode, 221) ou sur les cerfs de la côte africaine (I, 184 sqq). C'est ce que suggèrent les vers 128-129:

Nauticus exoritur uario certamine clamor:

Hortantur socii Cretam proauosque petamus.

Dans l'exégèse conventionnelle, ce clamor flotte bizarrement entre deux sens assez inconciliables, l'un expression de la joie des équipages à l'idée d'aborder en terre promise, l'autre allusion presque technique au celeuma, ce chant cadencé qui rythmait l'effort des rameurs (47) . Et à cette fâcheuse interférence il s'ajoute que ces deux vers ont paru mieux à leur place après le vers 123 à plusieurs exégètes, tels que Wagner (qui propose l'ordre 123, 128-130, 124-127, 131), ou encore Peerlkamp, suivi par Dubner, Benoist, Pichon (123, 128-129, 124-127, 130). Mais à ce jeu des transpositions il serait encore plus simple de reporter 128-129 après 130-131 si cette opération n'avait pour effet peut-être de faire apparaître trop clairement l'assaut troyen. Conservons donc l'ordre des manuscrits, mais donnons à clamor sa valeur guerrière (exoritur clamor est repris de II, 313) (48) , en nous souvenant de l'équivalence horatienne entre nauta et miles (49) et en remarquant que des termes tels que certamen, hortari, petere et même socii ne demandent qu'à s'intégrer dans un contexte militaire.

Naturellement, Enée ne souffle mot de la facile victoire remportée par ses hommes sur la population civile (cf. VII, 519 sqq), mais son adlabimur, 131 apparente dangereusement les Troyens aux Hydres mangeuses d'hommes (lapsu, II, 225) ou au fatal Cheval (lapsus, II, 236). On apprendra d'ailleurs bientôt, et tout à fait incidemment, que l'escale crétoise n'a pas été sans profit: belles captives (V, 284-5), javelots et haches d'argent ciselé (V, 306-8), c'est une partie du butin.

 


Vers 132-191: arrivés en Crète, ils commencent à y organiser leur vie quand une peste se déclare; les Pénates apparaissent nuitamment à Enée pour l'instruire des origines italiennes de sa race; Anchise reconnaît son erreur et ils se rembarquent.

D'égale longueur (soixante vers chacun) et séparés par l'articulation voyante du Ergo, 132, l'épisode délien et l'épisode crétois se présentent comme les deux volets d'un diptyque conçu tout exprès pour illustrer la supériorité d'Enée sur Anchise.

Le premier soin du conquérant, quand il prend possession de la ville si longtemps "désirée" (optatae, 132) - ou "de son choix"? cf. 109 et I, 425 - consiste à la munir au plus vite (auidus, 132) d'un rempart et d'une citadelle. Les expressions muros...molior, 132 et arcemque attollere tectis, 134 rappellent de très près la description des Tyriens oeuvrant à la construction de Carthage (I, 423-4):

pars ducere muros / Molirique arcem.

Et comparer aussi:

auidus => Instant ardentes, I, 423

optatae => Pars optare locum tecto, I, 425

operata iuuentus, 136 => operumque laborem, I, 507

Iura domosque dabam, 137 => Iura dabat legesque uiris, I, 507

L'intention est claire, Enée se pose en émule de cette admirable bâtisseuse qu'est Didon. Mais les Tyriens n'ont volé le territoire de personne, ils ont conclu un marché régulier avec les indigènes (I, 367 sq). Leur ville, ils ne l'ont pas trouvée toute faite, ils l'élèvent dans la ferveur et à la sueur de leur front. Le souci militaire n'est pas obsédant chez eux, il s'inscrit à sa place normale dans un vaste et ambitieux projet urbanistique dont le temple de Junon constitue le fleuron (I, 446 sqq). Grotesque caricature de la reine, Enée exhorte son monde à «aimer ses foyers» en même temps qu'à «élever les forts d'une citadelle» (v. 134):

Hortor amare focos arcemque attollere tectis

(trad. Perret), c'est-à-dire qu'il met sur le même plan un sentiment qui doit venir du coeur et un acte purement matériel qui ne ressort nullement de l'exhortation mais du commandement. Pareille coordination choquait à tel point Peerlkamp que ce critique se refusait à croire à l'authenticité du second hémistiche (50). Tant l'anti-Enéide perce ici l'écorce de l'Enéide. Et il en va de même pour les deux vers suivants:

Iamque fere sicco subductae litora puppes

Conubiis aruisque nouis operata iuuentus

que le savant hollandais éliminait également, reprochant au premier son absurdité, au second sa secrète grivoiserie. Pour le premier, il a tort, car fere, incompréhensible à la lettre (51) , veut seulement marquer, semble-t-il, la fugacité de l'expérience crétoise et équivaut à un uix: «nous venions à peine...». Mais comment ne pas l'approuver lorsqu'il soutient qu'un Virgile n'aurait pas manqué de s'apercevoir que le terme d'aruis placé à côté de Conubiis suscite immanquablement certaine métaphore bien connue (genitali aruo, G. III, 136: la coïncidence numérique n'est sans doute pas fortuite; muliebria...arua, Lucr. IV, 1107), d'autant que le verbe operari peut s'appliquer à l'oeuvre de chair comme le montre Columelle R.R. XII, 4? Leurs fiancées, qu'on ne se demande pas où ils les ont prises: butin de guerre (nouis).

La vulgarité de langage que nous prêtons par là à Enée ne jure pas avec son caractère et se retrouve ailleurs. Sans aller bien loin par exemple, on le surprend au vers 140 à inverser une formule traditionnelle d'expression de la mort, en déclarant que les malades «quittaient leurs âmes»:

Linquebant dulcis animas

au lieu de dire que leurs âmes les quittaient. Servius, quoique son explication soit ici assez confuse, établit bien le rapprochement avec VI, 362 où Palinure refuse pour ainsi dire son âme et prétend se confondre entièrement avec son corps (52) . Vulgarité non moins grande au vers 190 dans l'ablatif absolu paucisque relictis, même si l'on rejette l'explication de Donat selon qui ce paucis désigne les victimes ayant succombé à la peste: non uoluntate cuiusquam relictis, sed mortis necessitate remanentibus. L'explication semble en effet un peu forcée, car les vers 137-141 suggèrent davantage que "quelques" morts, mais il reste que le cuncti du vers précédent fait obstacle à l'interprétation ordinaire («nous laissons quelques-uns des nôtres», Bellessort), satisfaite de voir dans ce détail une «allusion à la ville crétoise de Pergame» (Pichon). La vérité pourrait se situer entre les deux: oui, ces pauci ("peu", vraiment?) sont bien vivants, mais ils sont contaminés par le virus et le pieux Enée, préfiguration de Bonaparte à Jaffa, ne tient pas à s'en encombrer.

Voilà quels abîmes de misère morale se dissimulent sous la vertueuse enveloppe du fils d'Anchise. Et c'est pourtant en ce sépulcre blanchi que le ciel a placé toutes ses complaisances. Débile Anchise qui voulait imposer à son fils les fatigues d'un second voyage à Délos pour reconsulter le dieu (v. 143-6). Apollon s'y entend mieux, qui lui délègue à domicile les Pénates pour lui délivrer son oracle sans qu'il ait à bouger de son lit (v. 154-5):

Quod tibi delato Ortygiam dicturus Apollo est

Hic canit et tua nos en ultro ad limina mittit.

«Les dieux se mettent à son service», admire Donat (53) , et rien ne traduit mieux ce curieux renversement hiérarchique que la series du vers 150, astare iacentis : «eux debout, moi couché». Parmi les causes immédiates de l'assassinat de Jules César, Suétone (Caes. 78) cite au premier rang l'avanie infligée par le dictateur au Sénat romain le jour où il accueillit ce corps sans daigner se lever de son siège. Mais les dieux apparemment sont moins susceptibles et l'on sait qu'Auguste ne craignait pas sur tel monument figuré d'usurper la place de Jupiter en reléguant les Olympiens à la place peu glorieuse de valets d'armée (54) .

Les divins Pénates ont une dette envers celui qui les a arrachés aux flammes de l'incendie (v. 149-50) (55):

Quos mecum ab Troia mediisque ex ignibus urbis / Extuleram

et ils n'éprouvent aucune honte à avouer qu'ils militent sous ses ordres (v. 156-7):

Nos te Dardania incensa tuaque arma secuti,

Nos tumidum sub te permensi classibus aequor

Ils l'admirent, le plaignent, l'exhortent avec une risible emphase à «ne pas se dérober à la longue épreuve de la fuite» (v. 160):

longumque fugae ne linque laborem

c'est-à-dire en somme, puisque ne linque vaut ne fuge, à «ne pas fuir la fuite». Ils sauront, promettent-ils, le récompenser selon ses mérites (v. 158-9):

Idem uenturos tollemus in astra nepotes

Imperiumque urbi dabimus.

Qu'il aille joyeusement de l'avant (Surge age et...laetus, 169), l'Italie lui appartient déjà de plein droit, puisqu'elle leur appartient à eux, ses serviteurs (v. 167: cf. l'ambivalence recherchée de propriam, 85):

Hae nobis propriae sedes.

Enée insiste lourdement, risiblement, sur l'irréfutable matérialité de cette apparition surnaturelle (v. 173-5):

Nec sopor illud erat sed coram agnoscere uoltus

Velatasque comas praesentiaque ora uidebar;

Tum gelidus toto manabat corpore sudor.

Il est vrai que, à tout hasard et à l'usage des esprits forts, le verbe uidebar entretient encore une certaine incertitude (et cf. uisi, 150), tout comme le génial In somnis du vers 151, généralement orthographié en deux mots conformément à l'usage ordinaire, mais que tout le contexte n'engage pas moins à écrire en un seul (multo manufesti lumine; Plena...luna). A la fin, dort-il ou veille-t-il? Donat se contredit d'un vers à l'autre et finit par décréter avec d'autres commentateurs antiques qu'Enée ne dort ni ne veille (56) ! Mais l'exégèse moderne ne propose guère mieux puisque Perret, par exemple, rend «l'émotion du narrateur» responsable de ce qu'il appelle pudiquement «une certaine incohérence, un certain vague». Quant à la tentative de R.D. Williams (ad v. 148 sq et 173) pour opposer sommeil profond et sommeil léger d'après Od. XIX, 547, elle ne semble reposer que sur un contre-sens à propos du grec hupar. Rendons-nous donc plutôt à l'évidence et disons que, tout en laissant savamment planer un certain doute, Enée espère créer la flatteuse impression qu'il a réellement vu en pleine lumière la face de ces "grands dieux" que sont les Pénates (ambiguïté voulue du vers 12: K. Quinn 403), au même titre qu'au précédent livre (v. 589 sqq) sa mère Vénus s'était offerte à ses regards mortels «aussi grande et aussi belle que la voient d'ordinaire les habitants du ciel»: divers échos lient d'ailleurs les deux passages, et le Plena...luna n'est pas sans rappeler le oblati per lunam de II, 340, comme si les Pénates étaient davantage les émissaires de Vénus que d'Apollon.

Rude épreuve que ce face à face avec Dieu: vous êtes comme foudroyé (attonitus, 172), une sueur glacée vous ruisselle par tout le corps (effet burlesque du vers 175 avec ses voyelles filées [u...u/o o/a a a : o o ...o]). Mais vous avez payé le prix pour avoir désormais le droit de parler au nom du Ciel, de donner des ordres à votre père. Certes, ici comme aux vers 58-59 et comme en II, 634 sqq, les apparences sont sauvegardées et Enée affecte le plus filial respect pour le vieil Anchise. Après avoir offert aux Pénates (focis, 178) une libation de vin pur, et à Apollon...ses mains vides (v. 176-7):

tendoque supinas / Ad caelum cum uoce manus

son premier soin, relate-t-il, fut de courir "informer" son père. Le ton du vers 179 fait penser à un rapport de magistrat devant le Sénat ou un supérieur (cf. v. 59):

Anchisen facio certum remque ordine pando.

Tout de suite, Anchise admet son erreur, ou plutôt, car l'ambigu ueniam, 144 glisse malignement du plan intellectuel au plan moral (= "le pardon") (57) , il confesse sa faute. Le moyen de faire autrement quand c'est Phébus lui-même qui parle à travers la bouche d'Enée (Cedamus Phoebo, 188), et sur un ton sans réplique (Haud dubitanda, 170)? Après cela, le paremus conclusif (189) est assez drôle, mais il entre bien dans la veine sarcastique qui affleure en 169 (laetus longaeuo) et se déclare presque à nu en 182 avec memorat («alors il retrouve la mémoire») et surtout en 180-1:

Agnouit prolem ambiguam geminosque parentis

Seque nouo ueterum deceptum errore locorum

où la juxtaposition des antonymes nouo ueterum souligne l'ironie propre à l'adjectif nouos (= "vraiment inouï") (58) , ironie affûtée par le fait que l'âge d'Anchise le situe évidemment du côté de l'ancien plutôt que du neuf: le vétéran s'est trompé comme un débutant (59) . Etait-il donc si ardu de réfléchir que «nous avons deux parents» et qu'Erichtonius descendait autant de Dardanus que de Teucer? Tel est du moins l'un des sens possibles du vers 180, même si cette grosse raillerie se masque d'une signification plus décente: «il reconnaît la double progéniture, les frères jumeaux qui furent nos pères», à savoir Dardanus et Iasius, nommés aux vers 167-8, où le singulier pater prépare en quelque sorte ambiguam et geminos. L'adjectif geminus s'applique ordinairement, nul ne l'ignore, à des frères jumeaux ou au moins à des inséparables, tels les Hydres en II, 203, les Atrides en II, 415, ou encore Rémus et Romulus en VIII, 631-2, dont Iasius et Dardanus sont comme des prototypes, des doublets.

Virgile a toutefois sauvé Anchise malgré Enée. Celui-ci veut bien sûr créer l'impression que son père bat sa coulpe ou en tout cas cherche à se disculper (60) , mais il s'agit de tout autre chose. Le vieillard, notons-le, n'a pas un mot pour Dardanus et Iasius, il préfère sans doute se taire que de dire qu'il ne croit pas à cette légende, nouvelle en effet (Perret), d'un Dardanus italien. Pourtant, l'ordre de gagner l'Italie, il l'accepte sans discuter, avec une espèce d'atterrement, comme un châtiment amplement mérité non par lui-même, mais par son fils (v. 182):

Nate, Iliacis exercite fatis

«Mon fils, si fort éprouvé par les destins de Troie», traduit Perret. Mais "éprouvé", ne l'est-il donc pas, lui Anchise? Et d'autre part, le moment est-il bien choisi, quand son fils vient lui annoncer une si bonne nouvelle (laetus, 169, 178), de l'apostropher en de si tristes termes? A moins qu'il ne veuille dire que ces fata autrefois contraires vont désormais sourire aux Troyens? Le vers suivant interdit formellement cette éventualité:

Sola mihi talis casus Cassandra canebat.

Aussi bien les sonorités (cacemphaton du [ka] retriplé: cf. 203) que la dépréciation inhérente au démonstratif talis (cf. supra I n. 45) et la connotation clairement négative de casus (cf. talem... casum, 265) indiquent en effet sans l'ombre d'un doute qu'Anchise est loin de regarder l'Italie comme une terre promise (ambiguïté du debita, 184); et Cassandre n'avait-elle pas pour spécialité de prédire des malheurs (casus : cf. moueret, 187)?

L'épidémie de peste, Anchise sait à quelle cause proche l'attribuer (l'attaque sauvage contre la Crète) et à quelle cause lointaine (la vengeance des Erinyes suscitées par la patrie trahie: Iliacis exercite fatis). Il sait aussi que lui-même n'atteindra jamais les rivages du Latium: cf. Servius à uestras, 103: Aut quasi senex loquitur: aut quia...scit se esse moriturum. Mais il n'en demeure pas moins douloureusement, héroïquement, solidaire des coupables (v. 188):

Cedamus Phoebo et moniti meliora sequamur

«Phébus nous envoie en Hespérie. Acceptons de bonne grâce notre châtiment et, profitant de l'avertissement (cf. VI, 620), tâchons à l'avenir de suivre une meilleure route, i.e. amendons-nous à l'épreuve des souffrances» (61).

 


Vers 192-269: égarés en mer, le hasard les porte aux îles Strophades où, à peine débarqués, ils se jettent furieusement sur des troupeaux qu'ils voient sans gardien; mais le vol des Harpyes vient troubler leur festin et Céléno leur fait une sinistre prédiction.

Dans ce nouvel épisode de la lutte que se livrent l'auteur de l'Enéide et son héros, Enée a remporté auprès des lecteurs une nouvelle victoire aussi peu méritée que les précédentes. Non seulement on ne lui tient pas rigueur de s'être rué en aveugle sur un troupeau inconnu, non seulement on lui pardonne de s'obstiner dans le mal en s'attaquant aux Harpyes mêmes venues l'empêcher de jouir de sa rapine, mais on le plaint d'être tombé dans les griffes de ces oiseaux de cauchemar, ces "oiseaux malpropres" qui l'obligent, écrit Perret, à «se dégrader par l'effort même qui lui est demandé». Tissot ne déplore qu'une chose, c'est que Virgile, car «ce grand poète ne pèche jamais à demi», ait osé mettre dans la bouche immonde de Céléno un oracle divin, et surtout que les Troyens aient la pusillanimité de s'en effrayer: «il devait rendre le peuple troyen plus digne de ses hautes destinées».

Il est vrai qu'Enée nous brosse des Harpyes un portrait particulièrement odieux. Avant même de les nommer, il les présente comme d'horribles naufrageuses, des pilleuses d'épaves de la même espèce que cette sauvage peuplade qui massacrera Palinure au moment même où, après trois jours et trois nuits de dérive sur l'abîme marin, celui-ci touchait enfin terre et se croyait sauvé. Le parallélisme est net (outre que Palinure est nommé au vers 202):

Livre III----------------------------> Livre VI

Tris...noctes, 203-4-------------> Tris...noctes, 355

Quarto...die, 205---------------> uix lumine quarto, 356

Seruatum, 209------------------> iam tuta tenebam, 358

Excipiunt, 210------------------> Ferro inuasisset, 361

praedam, 233, 244-------------> praedam, 361

dira...cum gente, 235---------> Ni gens crudelis, 359

Tout est dit d'ailleurs par l'antithèse entre Seruatum et Excipiunt, encore que cette opposition échappe à la plupart des traducteurs, qui, quand ils n'adoptent pas la leçon Accipiunt, donnent au verbe excipere l'acception insipide de "recueillir" ou "recevoir", plutôt que celle d'"attraper", "prendre au piège" (cf. v. 332). Servius avait eu cette intuition: Ac si diceret de periculis in grauiora se peruenisse discrimina.

Quatre fois, pour qualifier l'engeance des Harpyes (235, 262), leur voix (228), leur personne (211), l'adjectif dirus revient sur ses lèvres, et les termes de pestis et d'ira qu'il emploie au vers 215 appartiennent au même ordre d'idées (pour l'équivalence ira - dira, cf. Hor. C. I, 16): ces Harpyes sont d'abominables démones, des monstres d'enfer: monstrum, 214, Stygiis sese extulit undis, 215. Au regard superficiel, cette description ressemble de façon assez frappante à celle d'Allecto en VII, 323 sqq, mais il y a cependant une grande différence, c'est qu'Allecto, ce génie du Mal, inspire un sentiment d'épouvante totale, d'horreur sacrée, alors que les Harpyes énéennes, mi-femmes mi-oiseaux (62) , versent dans le grotesque et répugnent encore plus qu'elles n'effraient: foedissima uentris/Proluuies, 216-7, uncaeque manus, 217, omnia foedant, 227 (cf. 244), emphatique rejet de Immundo, 228, uox taetrum dira inter odorem, 228, Turba sonans, 233, Polluit ore, 234, Obscenas pelagi...uolucris, 241 (cf. 262), Infelix uates ("cette prophétesse de malheur"), 246.

Allecto infecte l'âme humaine dont elle ne fait au fond que personnifier les pulsions destructrices: les Harpyes ne polluent que des viandes, et Enée feint de ne pas comprendre pourquoi elles se livrent à cette agression. Pur effet à l'en croire de leur malignité native, car, ainsi qu'on l'a vu avec Excipiunt, 210, il a grand soin de se disculper. Son ecce du vers 219, ponctué d'un solide nullo custode, 221, ne respire-t-il pas l'innocence de l'enfant qui vient de naître? Dans sa ruée sur les gras troupeaux, il n'oublie pas, pieuse âme, d'inviter Jupiter et tous les dieux à la curée (v. 222-3):

Irruimus ferro et diuos ipsumque uocamus

In partem praedamque Iouem (63) .

Une fois installés sur leurs lits de verdure, ils déjeunent de si bon appétit (dapibusque...opimis, 224) que, quand ces affreux oiseaux fondent sur eux, surgis d'on ne sait où, parfaitement incongrus, parfaitement déplacés (v. 225):

At subitae horrifico lapsu de montibus adsunt,

on ne peut s'empêcher de les maudire et l'on voudrait les tuer. L'adresse du narrateur est de nous faire oublier que ce ne sont pas les Harpyes, mais bien les Troyens, qui jurent dans le paysage (T.E. Kinsey 120). Ne cherche-t-il pas, selon l'accusation de Céléno (v. 248-9), à «chasser les Harpyes de leur royaume paternel» (v. 248-9):

bellumne inferre paratis / Et patrio Harpyias insontis pellere regno?

Et n'a-t-il pas commencé par leur dénier insidieusement la propriété de l'île lorsque, de ce ton objectif qu'il sait si bien affecter (64), il nous informe que Céléno et ses soeurs ont élu ce lieu comme refuge après avoir été chassées du palais de Phinée où elles vivaient en parasites (v. 212-3):

Phineia postquam / Clausa domus mensasque metu liquere priores.

Un mépris sarcastique s'exprime à travers ce Clausa domus et ce metu, mais pas un mot de blâme pour Phinée que l'on prendrait aisément, comme les Enéades eux-mêmes, pour une innocente victime des Harpyes. C'est là que le narrateur se trahit, car on n'ignore pas que si les Harpyes tourmentaient le vieux Phinée, celui-ci, comme l'observe Bellessort, «l'avait bien mérité par ses crimes». Achille, Sinon, Pyrrhus, Pâris, Lycurgue, Polymestor, Phinée, bientôt Hélénus, Enée prend toujours le parti de la violence, de l'impiété, de la fourberie, du crime.

Dès Apollonios (Arg. II, 285 sqq), la signification symbolique des Harpyes tombe sous le sens: elles représentent la conscience coupable qui se châtie elle-même. Une telle évidence aurait-elle échappé à la perspicacité de l'auteur de l'Enéide? Infantilement «heureux de rattacher à son sujet un épisode de la poésie alexandrine», pour reprendre les termes de Plessis-Lejay, aurait-il lâché la proie pour l'ombre, la réalité profonde pour la trompeuse image? Mais c'est à Enée, non à Virgile, qu'il faut adresser ce genre de reproche (VIII, 730):

rerumque ignarus imagine gaudet.

A prendre pour argent comptant le récit d'Enée, c'est-à-dire à ignorer l'anti-Enéide sous-jacente à l'Enéide, l'infériorité de Virgile par rapport à son modèle alexandrin serait criante, risible même (65) . Perret l'a senti sans toutefois se l'avouer franchement, quand il oppose à l'art savant d'Apollonios dans l'épisode correspondant des Argonautiques, où «tout est situé dans un univers d'irréalité», le caractère «totalement hétérogène» de nos Harpyes qui font irruption «dans un cadre tout ordinaire». Mais que Virgile ait pu s'intéresser à ces fabuleuses créatures sans tenir le moindre compte de leur signification symbolique, c'est d'autant plus impensable que la notion d'assimilation de la faute au châtiment est au centre même de son système éthique, résumé en l'insondable formule du livre VI (v. 743) (66) :

Quisque suos patimur Manis

Et cet a priori se trouve amplement confirmé du fait que le poète, à sa manière à la fois souple et contraignante, nous invite en sous-main à identifier les Harpyes aux Erynies. Céléno ne s'annonce-t-elle pas expressément comme "l'aînée des Furies" (Furiarum ego maxima, 252)? Servius ne voit pour sa part aucune raison de douter de cette prétention, car pour lui (ad 209) les noms de Furiae, Dirae, Harpyiae désignent les mêmes êtres selon qu'ils habitent aux enfers (ainsi en VI, 605-6), au Ciel (ainsi en XII, 845 sqq) ou dans l'entre-deux (In medio uero, Harpyiae dicuntur). Et il est de fait que les Furies sont appelées Dirae en IV, 610, tout comme le terme de dirus revient à cinq reprises, nous l'avons vu, à propos des Harpyes. Les unes et les autres se surnomment d'ailleurs indifféremment canes Iouis, "chiennes de Jupiter", note encore Servius, et quand "l'aînée des Furies" se retrouve au sixième livre, préposée à la punition des grands criminels, sa spécialité consiste comme ici dans le supplice de la faim (VI, 605-6):

Furiarum maxima iuxta / Accubat et manibus prohibet contingere mensas.

Ajoutons qu'au vers 215 une expression comme Pestis et ira deum définit parfaitement les Furies, et qu'en VI, 289 celles-ci seront étroitement liées aux Harpyes (Gorgones Harpyiaeque).

Pour étayer encore l'identification, le poète s'est attaché par plusieurs détails à suggérer que les enfers sont le lieu de résidence ordinaire des Harpyes comme ils le sont des Furies. Etranges îles en effet que ces Strophades dont le nom même peut de diverses façons évoquer étymologiquement la frontière entre ce monde et l'autre: idée de pivot, et par là de seuil (cardine, VI, 573, limina, VI, 575, limine, XII, 849), passage entre deux états, métamorphose (cf. Circé en VII, 10 sqq, 190-1 et Allecto en VII, 328: tot sese uertit in ora), inversion des signes (conuersa, VII, 543), tourbillon, uertex ou turbo (turbine, XII, 855). Telles les Sirènes, telle Circé, elles semblent douées du pouvoir d'aimanter les navires: écho de Huc ubi delati portus, 219 à Delati in portus, VII, 22. Pour y aborder, comme pour s'introduire dans l'outre-monde (cf. VI, 132, 268 sqq avec échos de incertam, 270 à incertos, III, 203 et de nox abstulit, 272 à nox.../Abstulit, III, 198-9), il faut franchir une sorte de no man's land, soixante-douze heures d'angoisse où Palinure lui-même renonce à distinguer la nuit du jour (v. 201-2). Et quand, à l'aube du quatrième jour, la terre s'offre enfin à leurs yeux, elle donne la bizarre impression de surgir à l'instant même des flots, comme par une éruption volcanique (v. 205-6):

Quarto terra die primum se attollere tandem

Visa, aperire procul montis ac uoluere fumum.

Résistons à la solution de facilité consistant à neutraliser aperire pour en faire un simple équivalent technique de ostendere, car les deux autres verbes se conjurent pour lui conserver son sens propre d'"ouvrir": «la terre paraît s'élever, ouvrir les montagnes et rouler de la fumée». Mais d'où proviendrait donc cette fumée, l'île n'étant point habitée, sinon des entrailles de la terre, des enfers? On observera que les Harpyes surgissent à l'improviste de montibus, 225, c'est-à-dire, d'après caecisque latebris, 232, "de l'intérieur des monts", où elles doivent vivre comme les Vents d'Eole dans leur caverne (cauom...montem, I, 81), ou comme les Euménides athéniennes dont le sanctuaire se situait à l'intérieur d'une profonde crevasse au pied de l'Aréopage (cf. Esch. Eum. 395-6: hupo khthona...kai dusêlion knefas). A l'exemple des Euménides, elles se jouent des lois du nombre, étant susceptibles, elles qui en principe sont trois, de se démultiplier sans limite (Turba, 233: cf. agmina, IV, 469 et VI, 572: stasis amê, Eum. 311; pollai, 585), aussi bien, tel le Coryphée de la tragédie, que de revenir à l'unité (Una, 245): on pense au don que possède Allecto de se changer en autant de formes qu'elle le désire, de "pulluller en serpents" dont chacun la représente tout entière (VII, 328-9):

tot sese uertit in ora /...tot pullulat atra colubris.

Les Harpyes, d'après Enée, sont des monstres tout droit sortis des "ondes stygiennes" (214-5):

Tristius haud illis monstrum nec saeuior ulla

Pestis et ira deum Stygiis sese extulit undis

mais cette allégation vaut non moins pour les îles qu'elles habitent, car après tout, le sujet de la phrase précédente n'est pas Harpyiae mais bien Strophades, et de plus le sese extulit reprend se attollere du vers 205. Les Strophades sortent de ces autres "ondes stygiennes" que constitue "l'immense abîme" (gurgite uasto, 197) qui a failli engloutir les Troyens (écho undis, 209 - undis, 215), et en y posant le pied ils ne savent pas encore que l'Enfer même les "prend au piège", uoluere, 206 s'inscrivant dans le champ créé par uoluont, 196 et Inuoluere, 198 (cf. aussi caecis, 200 - caecis, 232).

De toute évidence, Céléno ne ment donc pas quand elle s'intitule Furiarum maxima et si cette vérité dérange - elle dérangeait déjà dans l'Antiquité (67) -, c'est qu'elle met en grand danger la réputation du "pieux" Enée. Car enfin, si Céléno est véridique, ne s'ensuit-il pas presque nécessairement que le Troyen est non seulement un menteur mais un blasphémateur, lui qui, non content de nier sa culpabilité, ose encore traiter sur le mode burlesque et sarcastique des divinités aussi formidables que les Semnai (cf. Eum. 388 sqq)? "Innocentes", insontis, 249, les Euménides le sont toujours par définition, puisqu'elles n'existent que pour châtier les criminels: «Nous nous estimons droites justicières./Quand un homme montre des mains pures, /Il n'a rien à craindre de notre colère/Mais traverse la vie sans dommage» (Eum. 312-5). On dira que l'Erinye s'en prend pourtant à Turnus, à Amata, à Didon, qui sont plus des victimes que des coupables. C'est vrai, mais ils ne sont pas innocents non plus, et à aucun des trois en tout cas il ne prend envie de rire de la Furie qui est entrée dans leur âme en même temps qu'Enée dans leur vie, et dont ils ne pourront se délivrer qu'en rendant le dernier soupir. Enée, lui, qui se gausse aujourd'hui des Harpyes, Tisiphone l'attend demain à l'entrée du Tartare, armée de son fouet et de ses farouches reptiles (VI, 570 sqq: écho de sontis, 570 à insontis, III, 249).

En vain joue-t-il les candides. Avant même qu'il n'atteigne les Strophades, on s'attend à un nouvel exploit de sa part, du genre attaque des Boeufs du Soleil (écho des v. 192-5 à Od. XII, 403-6), réédition ou plutôt prédiction du massacre des Cerfs (comparer 219-224 à I, 184 sqq: et 230 reprend I, 311) (68) . Et cela ne manque pas. Admirable ecce, 219 dont la fausse naïveté est encore accentuée par le contre-rejet; tout à fait rouée l'expression nullo custode, 221, qui donne à penser que ces troupeaux n'appartiennent à personne, alors qu'à la prendre à la rigueur elle signifie seulement qu'ils étaient sans défense, comme le royaume d'Idoménée (v. 121-3). Désarmante de spontanéité est l'attaque des Troyens contre ces bêtes paisibles, car ils n'hésitent pas une seconde, n'éprouvent aucun scrupule:

ecce...uidemus... / Irruimus ferro.

Et en implorant non l'indulgence des dieux du ciel, mais leur complicité, ils ne font qu'ajouter le sacrilège au forfait, ainsi que l'a bien vu Donat: ut quod fiebat inlicitum esset nobis commune cum superis. Encore, si la première expédition punitive des Harpyes les avait ramenés à la raison, mais non (cf. la triple agression d'Enée sur la tombe de Polydore), ils n'en persistent que de plus belle et vont jusqu'à prendre des mesures militaires contre ces "oiseaux" trouble-fête. Rien n'y manque: instructions du chef (Edico, 235, iussi, 236), discipline des soldats (socii en substitution de milites: 234, 240, 259), ruse de guerre (236-7), poste de guette, coups de trompette (239 sq), enfin grands coups d'épée dans des plumes malheureusement invulnérables (v. 242-4). "Combats d'un nouveau genre", assurément, et le narrateur n'a pas besoin de le souligner (noua proelia, 240)! Quand la voix terrible de Céléno s'élève enfin, les compagnons d'Enée finissent par comprendre, la terreur les glace jusqu'au sang (v. 259 sq):

At sociis subita gelidus formidine sanguis / Deriguit.

Mais pas leur chef. Premier à l'attaque (cf. primum, 209), il est le dernier à désarmer, et il faut vraiment que sa troupe lui fasse violence (iubent, 261) pour qu'il consente à cesser les hostilités. Encore n'est-ce pas sans décocher aux siens quelques méchants traits: à genoux tous ces beaux soldats, ironise-t-il, et prêts à supplier leurs ennemies qui qu'elles soient, «déesses, furies, oiseaux obscènes» (v. 262: noter l'ambiguïté de dirae, adjectif ou substantif selon le statut accordé à -que) (69) :

Siue deae seu sint dirae obscenaeque uolucres.

Au vers 260:

nec iam amplius armis / Sed uotis precibusque iubent exposcere pacem.

le zeugma est tellement accentué («a quite marked zeugma», R.D. Williams) que Servius préférait l'éluder (Subaudi "usi sunt"; nec enim potest esse ab inferioribus zeugma, Servius). Mais ne serait-ce pas que notre héros veut marquer par là son profond mépris pour ses compagnons, ces fous qui croient que la paix (avec des êtres que l'on agresse!) peut s'obtenir autrement que par les armes, en supprimant, s'il se peut, l'adversaire (armis exposcere pacem) ? Plaisante adaptation du si uis pacem !

En traitant le At du vers 259 comme un simple Et, les commentateurs veulent supprimer l'ironie par laquelle Enée se désolidarise de ses compagnons. Servius nous met pourtant sur la voie en spécifiant que le refugit adjacent ne signifie pas que Céléno ait peur: Non metu, sed ne possit rogatu placari. Elle n'a pas peur, mais Enée n'en suggère pas moins le contraire: d'où ce At adversatif, lequel entraîne dans sa mouvance le Et du vers 263:

Et pater Anchises passis de litore palmis

Numina magna uocat meritosque indicit honores.

Enée maintient donc, lui, que les Harpyes ne sont que de répugnants volatiles, et il eût persisté dans la faute si ses compagnons n'étaient de son point de vue des lâches, des superstitieux, pour ne rien dire de ce gâteux d'Anchise qui honore ces monstres du titre de Numina magna, "grandes Puissances divines" (équivoque sur uocat: "il les appelle grandes Puissances" ou "il invoque les Numina magna"). Cette ironie du fils aux dépens du père ne l'empêche pourtant pas de se faire délivrer au passage par l'auteur de ses jours un brevet de piété, car il sait très bien que la prière du vers 266:

Et placidi seruate pios

sera interprétée comme telle et en référence avec ce qualificatif de pius qu'il s'octroie à lui-même en guise de véritable nom propre (I, 378), alors qu'Anchise, soyons-en sûrs, ne veut pas dire autre chose que si pietate meremur (cf. II, 690).

Mais Enée n'est pas mieux fustigé que par la voix de "l'aînée des Furies" qui lui renvoie, et avec intérêt, son ironie: répétition de bellum, 247-8, sarcasme du etiam et du pro, 247, choix de l'infamant patronyme Laomedontiadae, 248, qui équivaut à lui seul au Dardanidae duri du vers 94, répétition de Italiam, 253-4, formulation délibérément bouffonne de la prédiction en adunaton: «Vous dévorerez vos tables avant de réussir», c'est-à-dire «jamais» (70) . On reconnaît là le plus pur style de l'oracle délien et ce n'est pas pour rien que Virgile honore Céléno du titre de uates, 246 ni que celle-ci déclare parler au nom même de Phébus Apollon (251-2: cf. Eum. 618-623) (71) . Rapprochons aussi du Ibitis Italiam.../Sed non... le uenient.../Sed non... de la Sibylle en VI, 85-86 (où le double Bella semble répondre à notre double Bellum), ou encore le Si tangere portus.../At bello... que prononcera Didon dans sa terrible imprécation de femme trahie et de reine outragée (IV, 612 sqq). Et alors admirons l'assurance de cet homme qui croira un jour pouvoir détourner cette solennelle prédiction par une simple facétie verbale (VII, 107 sqq) (72) .

Mais il est bien dans le caractère de cet impie de croire que l'on puisse aussi facilement échapper aux conséquences de ses fautes (73) . Enée tirant l'épée contre les Harpyes (cf. aussi VI, 290 sqq), c'est l'image hautement comique de l'homme dressé contre l'ordre du cosmos, qu'Horace reprendra dans l'ode II, 16 (74) :

Quid breui fortes iaculamur aeuo / Multa?

Cura, la conscience coupable, poursuit Caïn jusqu'au fond de son antre (sub rupe cauata, 229: Eum. 174-5), elle se rit de l'attirail guerrier, navires d'airain, épées et autre javelots:

Scandit aeratas uitiosa naues / Cura...

Le terme de curae dans l'Enéide flotte souvent entre deux significations, celle de "soucis" et celle de "tourments de l'âme coupable", miseros tumultu/Mentis, dit Horace, mais le second sens, auquel on pense le moins, est souvent le plus présent (cf. notamment le vers 153, repris en II, 775 et VIII, 35 et voir le exercite, 182: supra). Avatar hallucinant des Curae, pourvues d'ailes également (C. II, 16, 11-12):

curas laqueata circum/Tecta uolantes

les Harpyes se présentent sous forme de dicta dans le coeur des Laomédontiades (v. 250: animis vaut deux fois, note Pichon):

Accipite ergo animis atque haec mea figite dicta (75) .

Elles naissent automatiquement de la faute, en l'occurrence du massacre et du sang des boeufs (caedes, 247, 256 a les deux sens: cf. IV, 21), telles les abeilles d'Aristée (76) ! Il n'est pas impossible qu'au vers 231:

Instruimus mensas arisque reponimus ignem

reponimus s'explique si mal (77) , Virgile ait risqué une sorte de télescopage linguistique en attribuant à arae la valeur du arai grec, c'est-à-dire Dirae, le mot ignem étant alors pris au sens figuré comme en II, 575 (ignis = ira): réinstaller les tables, c'est rallumer les Dirae, les susciter de nouveau (Eum. 417):

Arai d en oikois gês hupai keklêmetha.

Ils ne peuvent porter cette viande à leur bouche sans faire surgir la troupe des Harpyes (Turba, 233), leur "troupeau", dit Eschyle (Eum. 196-7, 249), et Virgile prouve qu'il se souvient de ce trait des Euménides en rappelant au vers 221 (nullo custode) le aneu botêros d'Apollon (196) et en faisant dire à Céléno nostraeque iniuria caedis, 256, comme si l'attentat contre les Boeufs et l'attentat contre les Harpyes étaient une seule et même chose. Dès lors, cette "sinistre voix" qui vient sonner aux oreilles des festoyeurs (v. 228):

tum uox taetrum dira inter odorem,

comment douter qu'elle ne soit, selon les termes d'Homère, «la voix même des boeufs massacrés» (Od. XII, 396):

boôn d ôs gineto fônê

c'est-à-dire la voix de Caedes, la voix de la "Souillure" (cf. aussi foedissima, 216, foedant, 227, foeda, 244), Aima en grec, ce maître-mot des Euménides où s'exprime l'implacable loi du retournement (étymologie de Strophades) par laquelle le sang de la victime rejaillit sur l'assassin, s'attache à lui et le détruit infailliblement (78). Personnification de cette loi, les Harpyes, elles-mêmes dévorées par la faim (v. 217-8), infligent aux Troyens une "faim sinistre" (256), contre-partie de cette faim sacrilège qui les a jetés sur les boeufs. Le mal commis (iniuria, 256) devient le mal subi (iniuria...subigat, 257), le fouet de Tisiphone. De prédateurs qu'ils étaient, les Troyens se retrouvent proie (cf. Eum. 147-8, 264-6, 302-5, 327), ce que traduit à merveille l'ambiguïté du mot praeda, sensible dans la différence entre la traduction de 233 par Rat par exemple ("notre butin") ou par Bellessort ("leur proie"). Mais ils ne sont en définitive que la proie d'eux-mêmes (Quisque suos patimur manis), et Enée ne s'aperçoit pas que plus il caricature les Harpyes, mieux il se dépeint lui-même, avec son visage d'ange (Virginei...uoltus, 216) et sa réalité répugnante (foedissima, 216), son âme sinistre (dira). Processus comiquement résumé dans le Rursum...Rursum des vers 229-232 («en retour...en retour...»), mais qui se développe sur l'ensemble de l'épisode comme le montre le tableau ci-dessous:

dira, 211, 228, 235, dirae, 262 => dira, 256 (79)

metu, 213 => formidine, 259

foedissima, 216, foedant, 227, foeda, 244 => foedare, 241

fame, 218 => fames, 256

Huc ubi delati, 219 => ubi delapsae, 238

praedam, 223 => praedam, 233, 244 (ambigus)

clangoribus, 226 (cf. clangorque tubarum, II, 313) => signum.../Aere cauo, 239-40

caecisque latebris, 232 => sub rupe cauata/Arboribusque..., 229-30

iussi, 236 => iubent, 261, iubet, 267

dedere, 238 => dat, 239

in praecelsa...rupe, 245 => specula...ab alta, 239

refugit, 258 => fugimus, 268 (80)

Nous fuyons, raconte-t-il, et sur la foi des vers 268-9 Donat s'imagine naïvement qu'ils ne savent pas du tout où ils vont: dictis talibus ostendit non fuisse nauigationem ad aliquam destinatam partem, sed quae esset oportuna fugientibus. Mais après la révélation des Pénates (v. 163 sqq), ne s'attendrait-on pas à les voir mettre le cap sur l'Hespérie? S'ils ne le font pas, c'est qu'Enée a une arrière-pensée, inavouable mais qui se dégage de la simple observation des faits (cf. 291-3). Son premier mouvement après la chute de Troie avait été de chercher refuge auprès du cruel Polymestor, et il y serait encore si l'aventure thrace n'avait mal tourné. Aujourd'hui, passant si près du royaume de Pyrrhus, qu'il croit toujours vivant (v. 294), il brûle de rendre une visite de courtoisie au jeune roi tant admiré de lui, à l'assassin de Priam, au bourreau de sa patrie.

 


Vers 270-343: après une halte à Actium, ils jettent l'ancre devant Buthrote; la première personne qu'ils rencontrent est Andromaque (81).

En route vers Buthrote, et favorisés d'une bonne brise (Tendunt uela Noti, 268), les Troyens passent devant les îles de Zacynthos, de Dulichium, de Samé ou Céphallénie, d'Ithaque enfin, «terre nourricière du cruel Ulysse», qu'ils ne manquent pas de saluer de leurs malédictions (v. 273):

Et terram altricem saeui exsecramur Ulixi.

Servius, non sans justesse, perçoit de l'ironie (inrisorie) dans l'apposition du vers précédent:

Effugimus scopulos Ithacae, Laertia regna

une ironie semblable, précise-t-il, à celle de Neptune envers Eole (tenet ille immania saxa..., I, 139). Le royaume de Laërte? quelques méchants écueils (noter le sigmatisme), et il n'est pas surprenant qu'une terre aussi ingrate ait nourri un monstre tel (dérision de altricem). La même idée se retrouvera bientôt sur les lèvres de Didon (IV, 366-7), mais contre Enée cette fois (duris cautibus: scopulos; admorunt ubera: altricem):

...duris genuit te cautibus horrens

Caucasus Hyrcanaeque admorunt ubera tigres.

Et scopulos est encore redoublé par saxis (v. 271):

et Neritos ardua saxis

tout comme un peu plus loin (559, 566) à propos de l'abominable Charybde. D'aucuns se sont figuré que Virgile, ayant mal lu un vers d'Homère, avait pris sinon le Pirée pour un homme, en tout cas Neritos pour une île. Ils ne voient pas que par esprit de dénigrement le narrateur affecte de réduire l'île d'Ithaque à son rocher, un rocher verdoyant dans l'Iliade (einosifullon), ici stérile et nu.

Petite vengeance bien compréhensible à l'encontre d'un homme dont la patrie troyenne avait eu tant à souffrir, mais les paroles ne coûtent pas cher, et le lecteur est en droit de se demander, comparant Effugimus...saeui à formidatus...petimus, 275-6, pourquoi Enée brave l'Apollon de Leucate, et les Grecs qui peuplent ces rivages (cf. D.Servius à succedimus, 276: quia terra erat hostilis), alors qu'Ithaque lui cause une telle frayeur. Quelle que soit l'explication de formidatus nautis - et la meilleure nous semble de l'entendre en référence au sociis...formidine du vers 259 (cf. 251) -, le faire suivre immédiatement de Hunc petimus ressemble fort à un sarcasme (82) . Servius, qui s'en inquiétait, voulait se rassurer en faisant dire au mot fessi que la fatigue des marins a été plus forte que leur peur (Occurrebat, cur formidatum petistis? Ideo addidit "fessi"). Mais c'est demander beaucoup à un mot que rien dans le vers ne met en valeur et qui a plutôt l'air d'une jérémiade de principe que d'une authentique vérité, car des Strophades à Leucate le trajet n'est pas si long et ils ont bon vent. Cet Apollon qui leur avait fait si peur n'est donc pas si redoutable qu'ils ne le pensaient, puisqu'il "s'ouvre" devant eux (aperitur, 275 en antithèse avec formidatus) et, par une complaisance "inespérée", les laisse prendre possession de la terre qu'il protège (v. 278):

Ergo insperata tandem tellure potiti.

Mis en joie par une telle faiblesse, les Troyens narguent le dieu, oubliant, comme ils le firent à Délos, qu'ils sont ici chez lui, et rendant grâces et honneur au seul Jupiter (v. 279):

Lustramurque Ioui uotisque incendimus aras (83) .

Enée s'aperçoit-il du double sens de ce second hémistiche, que l'on rapprochera du second hémistiche de 231 (avec le jeu sur arae - arai):

arisque reponimus ignem

(«nous réalimentons la colère divine», cf. supra) ?

Nous croirons plutôt que ce qui le préoccupe en ce moment, c'est de ne pas laisser apparaître qu'à côté de Jupiter il honorait surtout Vénus (cf. v. 19 sqq; aras, 25). Servius Danielis n'est point dupe: dubitatur uero utrum Iouis aras, an Veneris dixerit. Vaine question d'ailleurs, puisque Vénus et Jupiter, aux yeux d'Enée, c'est à peu près la même chose. Quoi qu'il en soit, Denys d'Halicarnasse (Ant. Rom. I, 50, 4) fait état de trois temples d'Aphrodite attribués à Enée dans ces parages, l'un à Leucas, un autre à Actium, un troisième à Ambracie. Avec son génie de l'économie, Virgile a fondu en une seule les diverses haltes que la légende attribuait à Enée, et c'est ainsi que l'Apollon de Leucate et celui d'Actium n'en font idéalement qu'un dans son poème (cf. R.B. Lloyd [1954]), mais c'est le dieu moqué.

Le dieu moqué? Octave prétendait pourtant bien que sa victoire était due à la protection spéciale de l'Apollon d'Actium, et il avait même institué sur place en son honneur des jeux quadriennaux. Sans doute, mais le propos de Virgile ne consiste nullement, comme on le croit trop souvent (cf. encore R.B. Lloyd [1954] 296, 298), à enregistrer et répercuter fidèlement les thèmes de la propagande officielle. Tout au contraire, en Vates digne de ce nom, il vise à rétablir la vérité, et la vérité se situe exactement aux antipodes de la propagande. Rien ne le montre mieux que l'analyse de la prétentieuse épigramme gravée par le Troyen sur le bouclier qu'il suspend aux portes du temple (v. 288):

Aeneas haec de Danais uictoribus arma

afin, dit-il emphatiquement, de «signer son exploit», second sens de l'expression rem carmine signo, 287 (84) . Quel exploit? Assurément, la plaisanterie d'Enée qui, en substituant un uictoribus au uictis attendu, transforme le vaincu en vainqueur, a trouvé çà et là des rieurs complaisants: Rat parle d'une "ironie amusante", Plessis-Lejay d'une "ironie ingénieuse". Mais sans l'apparente caution de Virgile, qui donc verrait ici autre chose qu'une insipide forfanterie? Il faut d'ailleurs s'étonner que les Grecs de l'endroit ne se soient pas offusqués d'un tel geste, dont Donat souligne à plaisir l'énormité, pour ne pas dire l'invraisemblance. Car comment Enée aurait-il pu dédier cet insolent bouclier à la barbe des Grecs dont il est environné (cf. v. 295), et ensuite se retirer sans être le moins du monde inquiété? Cette réflexion à elle seule devrait nous amener à soupçonner que les Grecs en question n'entendaient peut-être pas l'inscription dans le même sens que nous. Sentant bien qu'Enée se serait d'abord ridiculisé lui-même en se prétendant victorieux des vainqueurs, ils comprenaient sans doute plutôt que le dédicataire se solidarisait avec eux et remerciait solennellement le ciel de leur victoire commune (= de Danaum uictoria), d'autant qu'il n'existe pas vraiment de raison de penser qu'Abas soit grec plutôt que troyen (cf. I, 121). Intituler carmen à la face du dieu de la poésie et, qui plus est, du protecteur des Troyens dans l'Iliade, un misérable vers où, à l'ombre d'une fanfaronnade ridicule, se dissimule l'impudent aveu par un chef troyen d'un crime de haute trahison, n'est-ce pas porter l'art de l'impiété jusqu'à la perfection? En tout cas, l'application à Octave est lumineuse: en remportant la victoire, ou plutôt en la volant, il n'a vaincu que sa propre patrie, il a détruit Rome.

Ne nous fions pas à l'étrange assertion des vers 282-3:

iuuat euasisse tot urbes / Argolicas mediosque fugam tenuisse per hostis.

Cartault 244 a bien raison de juger «peut-être prématurée» la satisfaction des Troyens, étant donné que «c'est encore en pays grec qu'ils se trouvent». Et "prématurée" serait encore un doux euphémisme si, se souvenant de la parole de Ménécrate selon laquelle Enée «devint l'un des Achéens» (cf. supra I n. 2), on ne devinait qu'en réalité il aura été reçu à bras ouverts par ces prétendus ennemis. Aussi bien, beaucoup de chronologistes de l'Enéide n'hésitent-ils pas, y compris Perret, à admettre que les Enéades séjournèrent tout l'hiver à Actium avant de repartir pour Buthrote.

En Afrique, aux Strophades, voire même, selon Enée, en Thrace et à Délos, ils n'arrivent que par le plus grand des hasards. A Buthrote en revanche, ils sont là où ils voulaient aller, et de cette évidence les vers 289-293 ne permettent pas de douter, tant les actions s'y succèdent en rangs pressés, ordonnés (procession des [us]), vers cet accomplissement:

celsam Buthroti accedimus urbem

(«nous nous dirigeons vers la haute ville de Buthrote», Bellessort, Perret).

Les rescapés de Troie courant se jeter dans la gueule du loup? Curieusement, la chose ne semble pas inquiéter l'exégèse traditionnelle, peut-être rassurée par ce Chaonio que le narrateur lance ostensiblement au détour du vers 293:

Litoraque Epiri legimus portuque subimus / Chaonio

comme pour donner à entendre qu'il a gagné ces rivages en les croyant "troyens" (sens de "Chaonien": cf. 334-5). Hélas! le vers suivant (294) suffit à détruire cette planche de salut (cf. d'ailleurs ignarum, 338):

Hic incredibilis rerum fama occupat auris.

Ce n'est qu'une fois débarqué chez Pyrrhus qu'Enée apprend que ces Grecs (Graias...urbis, 295) sont désormais sous la coupe d'un de ses compatriotes. Alors, nous dit-il, il se mit en marche vers Buthrote (v. 300):

Progredior portu classis et litora linquens.

Mais sa destination n'a pas varié (cf. 292-3: portuque subimus / Chaonio et celsam...): seulement, au lieu de rencontrer Pyrrhus, il rencontrera Hélénus. Ne parlons pas d'Andromaque, elle fait partie des meubles: neutre Coniugio avec sceptris, 296; cessisse, 297: cf. cessit, 333.

On ne saurait dire positivement que la nouvelle le réjouisse. Sans doute y a-t-il dans cette soudaine fortune de son vieux compère Hélénus quelque chose qui le fascine, mais d'un autre côté l'idée que ce médiocre, ce Priamide (85) , occupe le trône d'un si grand héros, cette idée le révolte (v. 298-9):

Obstipui miroque incensum pectus amore

Compellare uirum et casus cognoscere tantos.

Ces deux vers sont généralement entendus comme l'expression toute naturelle de la surprise et de la curiosité: «Je demeure stupéfait, mon coeur brûle d'un merveilleux désir de m'entretenir avec ce héros et d'apprendre de lui de si grands événements», traduit Perret. Et Williams croit sonder ici toute l'âme de l'exilé placé soudain devant la perspective de rencontrer un vieil ami après des années d'errance (86) . Mais il s'agit bien d'amitié quand l'acception ordinaire du mot amor est précisément exclue ici par la construction avec l'infinitif qui fait que ce sentiment s'estompe comme un mirage pour laisser place à une réalité bien différente, à savoir «l'impérieux désir de connaître la vérité, de faire la lumière sur les faits». En traduisant cognoscere par "apprendre", Perret se sent obligé d'ajouter "de lui" pour éviter de prêter à Enée une absurdité (ne vient-il pas d'apprendre ces choses?). Mais l'on peut se demander si ce recours à l'ellipse est de bonne méthode alors que cognoscere nous offre dans l'éventail de ses diverses acceptions un sens tout à fait satisfaisant, celui de "mener une enquête", "instruire". Et si l'on y regarde bien, presque chaque mot ici révèle un double fond: en 48 et en II, 774, Obstipui marquait peut-être moins la stupéfaction que l'horreur; incensum connote très bien la fureur et la colère; compellare indique volontiers l'apostrophe inimicale (cf. II, 280; IV, 304); casus évoque la chute de Pyrrhus (cf. 317); enfin, uirum appliqué à Hélénus ne peut que se charger d'une nuance ironique envers l'ancien esclave qui «s'est emparé du foyer et du sceptre» (Coniugio...sceptrisque potitum) d'un vrai héros (Aeacidae Pyrrhi, 296: épithète ennoblissante qui en fait un second Achille). De là à ce qu'Enée soupçonne le fils de Priam d'avoir trempé dans le crime, il n'y a pas loin, et c'est toute l'implication du verbe cognoscere.

Mais avant de rencontrer Hélénus, Enée tombe, raconte-t-il, sur une espèce de nécromancienne occupée "justement" (forte, 301) à évoquer les ombres des morts (v. 303):

manisque uocabat.

Cette "folle" (amens, 307, furenti, 313), cette masochiste (causam lacrimis, 305) avait élevé à la mémoire d'Hector "un vain tombeau" (inanem, 304), au bord d'un "faux Simoïs" (falsi Simoentis, 302), et elle passait apparemment le plus clair de son temps à dialoguer avec "une cendre" (cineri, 303) (87) . Le ton pourrait paraître apitoyé, il n'est que sarcastique, ce qui se trahit essentiellement au cineri qui, exclu de son sens propre du fait que le tombeau est vide (inanem) (88) , se rabat forcément sur le figuré (= "le mort") avec la même intention négatrice qu'en IV, 34 de la part d'Anna réduisant Sychée au néant:

Id cinerem aut manis credis curare sepultos?

Andromaque connaît l'individu. D'aussi loin qu'elle l'aperçoit (v. 306):

Vt me conspexit

elle est prise de panique (exterrita), l'épouvante fige le sang dans ses veines (v. 308):

Deriguit uisu in medio, color ossa reliquit

(cf. 259 sq), elle défaille et ne réussit qu'après un long moment à articuler quelques mots (v. 309):

Labitur et longo uix tandem tempore fatur.

Enée s'en amuse. Manifestement, plaisante-t-il, elle m'avait pris pour "un monstre" (v. 307):

magnis exterrita monstris.

L'ironie se détecte au style "subjectif" (et hoc ad Andromachen refertur, quae putat monstrum, D.Servius): il s'avoue monstre en faisant mine d'entrer dans le jeu de cet esprit dérangé. Les traducteurs préfèrent évidemment édulcorer le mot monstris en le rendant par "prodige", mais reste qu'Andromaque s'évanouit de terreur et non de joie comme elle devrait, reste aussi que la structure qui encadre les vers 301-5 (Solemnis...[aaea] aras) rappelle celle du vers II, 202 (Solemnis...[aaaa] aras) comme s'il existait une affinité entre Enée - sûrement flanqué d'Achate - et les deux Hydres meurtrières (cf. aussi v. 596-9, et, secrètement, VIII, 697: cf. Euphrosyne 20 [1992] 102-3).

Selon Donat, selon D.Servius, Andromaque commence par croire qu'elle a affaire à des fantômes, d'où sa frayeur (89) , mais la version d'Enée donnerait plutôt l'impression inverse d'une ombre mise soudain en présence de vivants (R.E. Grimm 154-5) (90) . Il n'est que de comparer les vers 306 sqq à VI, 489 sqq:

At Danaum proceres Agamemnoniaeque phalanges

Vt uidere uirum fulgentiaque arma per umbras

Ingenti trepidare metu...

ou encore 337-8 à VI, 531-4:

Sed te qui uiuom casus...

Le choc de la rencontre s'avère d'ailleurs salutaire pour la pauvre femme car, après un long évanouissement, l'idée se fait jour en elle qu'elle appartient peut-être toujours au monde des vivants (v. 310-311):

Verane te facies, uerus mihi nuntius adfers, / Nate dea? uiuisne?

«Tu es donc bien vivant?», i.e. «je ne suis pas morte». Mais elle en doute encore:

aut si lux alma recessit...

Elle n'a pas dit tibi recessit et les traducteurs sont bien mal inspirés de faire comme si elle l'avait dit. En toute rigueur, et pour le plus grand bénéfice de la poésie, l'expression doit se prendre absolument: «si l'alme lumière s'est retirée», i.e. «si nous sommes morts». La question Hector ubi est? (312) en devient sans doute plus compréhensible puisque ce n'est pas parce qu'Enée viendrait lui apporter un message de l'au-delà qu'Hector devrait l'accompagner.

Rien de plus bruyant que la douleur d'Andromaque. Elle répand un torrent de larmes et ses clameurs se répandent à la ronde (v. 312-3):

Dixit lacrimasque effudit et omnem / Impleuit clamore locum.

C'est au point qu'Enée peut à peine placer une parole entre les cris de cette furieuse (v. 313-4):

Vix pauca furenti / Subicio et raris turbatus uocibus hisco.

(Opposer la délicatesse de touche en IV, 30). Le terme turbatus exprime bien son agacement (91), mais là encore les apparences sont préservées, à voir le pieux empressement que mettent les interprètes à appliquer ce mot à l'émotion du héros, à son "bouleversement" ("bouleversé moi-même", Perret). Pourtant, le ton de la réponse les dément. D'abord narquois (315-6) (92) :

Viuo equidem uitamque extrema per omnia duco; / Ne dubita, nam uera uides.

Il la persifle, lui fait sentir par cette lourde insistance qu'il parle à une malade: sciebat enim se cum ea loqui quam amentem fecerat dolor, Donat. L'adverbe equidem semble rempli d'une ironie insinuante: «désolé de te décevoir, mais oui, je vis bel et bien». Pourtant, le principal venin se situe dans l'équivoque du extrema per omnia, équivalent du grec ta eschata, Enée ayant l'air de dire qu'il "vit un calvaire" bien pire que la mort (cf. I, 94 sqq), alors qu'il entend peut-être en réalité qu'il persiste à vivre en dépit de ses crimes (= "à travers les pires turpitudes": cf. II, 433 sq: supra) (93) .

Les trois vers suivants la giflent violemment:

Heu! quis te casus deiectam coniuge tanto

Excipit aut quae digna satis fortuna reuisit

Hectoris Andromachen? Pyrrhin conubia seruas?

Grande bataille autour du vers 319 pour savoir s'il vaut mieux écrire Andromachen ou Andromache, et, parmi ceux qui retiennent la seconde leçon, nouvelle querelle entre les partisans d'un rattachement à ce qui précède (Williams, Perret) et les tenants d'un rattachement à ce qui suit (Villenave, Dubner, Rat, Pichon). Les manuscrits ne permettent pas de décider puisque Servius hésitait déjà, n'étant sûr que d'une chose, c'est que si l'on écrivait Andromache, il fallait rattacher le groupe nominal à ce qui suit. La remarque tombe tellement sous le sens (question de rythme, voire de simple latinité) que l'on ne comprendrait pas que Perret et Williams aient pu passer outre, sinon dans l'intention de gommer au mieux la muflerie d'Enée, si choquante dans la traduction de Rat: «Est-ce bien toi, l'Andromaque d'Hector, qui partages la couche de Pyrrhus?» ou dans celle qui résulterait de l'introduction d'une virgule après Hectoris: «O Andromaque, êtes-vous l'épouse d'Hector ou celle de Pyrrhus?» (94) . Que l'on ne compte pas sur nous pour nier qu'Enée soit un grossier personnage, mais il parle devant Didon et jamais ne se démasquerait aussi imprudemment. Aussi adopterons-nous le texte suivi par Benoist, Plessis-Lejay («la leçon la plus raffinée»), Bellessort, mais sans approuver pour autant l'interprétation illustrée par ce dernier: «Et quelle fortune... a visité l'Andromaque d'Hector? Es-tu toujours la femme de Pyrrhus?». Par une bizarre préconception, l'on se figure que la question Pyrrhin conubia seruas? est prononcée avec un mélange d'horreur et de commisération (95) , sans prêter assez attention au fait que, si Enée sait déjà que Pyrrhus est mort (96) , le verbe seruare ne peut signifier autre chose - son sens normal, d'ailleurs (97) - que "demeurer fidèle à (la mémoire du défunt)". Il ne lui demande pas si elle est toujours la femme de Pyrrhus, mais si elle est déjà celle d'Hélénus (en fait, il n'en doute pas, mais du moins cette question n'est-elle pas totalement absurde).

Les deux autres vers s'éclairent dès lors, à commencer par l'interjection Heu, propre à exprimer la menace ou l'indignation aussi bien que la plainte (98) . N'admirons pas trop vite l'audace du deiectam qui, accompagné par casus, tanto, Excipit en puissant rejet, fleure l'excès cacozélique en suggérant l'hallucinante, et sarcastique, image d'un saut du haut des remparts de Troie (ô Astyanax!). Et la figure quis te casus.../Excipit («quelle chute t'a reçue?» au lieu de «qui a amorti ta chute?») rappelle le genre d'esprit qui s'exerçait sous le hic exitus illum/Sorte tulit en II, 554-5 aux dépens de Priam (cf. supra). Avec casus pour sujet, le verbe excipere doit évidemment s'entendre en mal, comme en 210 et en 332: «Quelle affreuse catastrophe est venue s'abattre sur toi?». Mais de quelle catastrophe s'agit-il, l'ancienne qui la livra à Pyrrhus, ou la récente, qui la jette dans le lit d'Hélénus? Notre interprétation de seruas n'autorise que la seconde hypothèse et oblige ainsi à comprendre que coniuge tanto désigne non pas Hector mais Pyrrhus, ce point étant corroboré par la répétition de Excipit, 318, 332, qui suggère que le premier n'est que la conséquence du second. Alors, on peut donner à aut sa pleine valeur alternative, avec pour résultat la suppression d'une redondance au profit d'une antithèse (casus...fortuna): «à moins que ce que j'appelle une catastrophe ne soit une aubaine bien assez digne d'une Andromaque», Hectoris impliquant qu'Hector et Hélénus se valent (cf. v. 297 et l'écho de iterum à reuisit) (99) .

En réponse, Andromaque baisse la tête et sa voix se calme (v. 320):

Deiecit uoltum et demissa uoce locuta est

(cf. clamore, 313). La leçon a porté, semble dire Enée, et il voudrait que nous interprétions ce vers 320 comme un aveu de culpabilité (100) . De la sorte, l'entier couplet qui va suivre serait tiré dans cette direction et il faudrait comprendre qu'incapable de nier le crime d'avoir rompu sa fidélité à Pyrrhus, Andromaque plaide les circonstances atténuantes, mais d'une façon telle qu'elle s'en avilit encore davantage. Elle commence par envier le sort de Polyxène, si peu enviable pourtant (v. 321):

O felix una ante alias Priameia uirgo.

En proclamant que, de toutes les filles ou brus de Priam, celle-ci seule a connu le vrai bonheur, elle nous remet à l'esprit la répugnante insinuation des vers II, 453-7 (cf. supra) et sous-entend que toutes les autres, à commencer par elle-même, sont infelices, c'est-à-dire au sens propre du terme, "maudites" et pas seulement, dans un tel contexte, "malchanceuses" (101) . Enée savoure à coup sûr la brutale suggestivité d'expressions comme sortitus...pertulit, 323, eri tetigit...cubile, 324 (prosaïsme du mot erus), il se repaît de la méchante ambiguïté du tulimus, 327 qui, placé comme il l'est près de enixae:

iuuenemque superbum / Seruitio enixae tulimus,

tend à revêtir son acception la plus physique. Sans nul doute aussi aimerait-il que son auditoire entende Seruitio comme un datif ("pour l'esclavage") plutôt que comme un circonstanciel ("dans l'esclavage"), mais là il trafique "l'histoire", laquelle nous assure que Molosse, fils d'Andromaque et de Pyrrhus, fut légitimé par son père. Légitimée aussi, la mère, en dépit des allégations suivantes (v. 327-9):

...qui deinde secutus

Ledaeam Hermionen Lacedaemoniosque hymenaeos

Me famulo famulamque Heleno transmisit habendam.

Ainsi donc, Pyrrhus aurait abandonné la Troyenne pour la Lacédémonienne? C'est juste le contraire, puisque Hermione le fit tuer par jalousie. Dédaignée par son seigneur et maître, Andromaque aurait été «passée par lui à Hélénus comme une servante à un serviteur», ou plutôt (si l'on fait un sort à -que) «pour servir de servante à un serviteur»? Mais ce n'est qu'en mourant que l'Eacide prescrivit ce mariage qui assurait un protecteur (rex, 353, non famulus) à Andromaque et à son - ou ses - fils (dans Euripide, Andr. 1243 sqq, c'est Thétis en personne qui l'ordonne ainsi après la mort de Néoptolème). Déformation aussi dans la présentation du meurtre (v. 330-2), où Pyrrhus, qui, on le sait, avait été châtié par Apollon, se trouve exalté au détriment d'un protégé d'Apollon, cet Oreste que nous venons à peine de quitter en refermant la tragédie d'Eschyle où nous avait plongés l'aventure des Strophades. Les commentateurs relèvent fort bien le parallélisme entre les circonstances de la mort de Pyrrhus et celles de la mort de Priam (cf. II, 550 sqq, 663), analogie dont l'idée remonte au moins à Pindare, Paean. 6, 110 (cf. Perret et Williams). Mais ce parallélisme en cache un autre, plus flatteur pour le fils d'Achille, c'est celui qui fait de lui un autre Sychée. Comparer en effet: flammatus amore, 330 à caecus amore, I, 349, scelerum, 331 à scelere, I, 347, furiis, 331 à furor, I, 348, Excipit incautum, 332 à Clam ferro incautum superat, I, 350, patriasque...aras, 332 à ante aras, I, 349 (pour les besoins de la cause, Enée invente ce patrias qui trouble tant les exégètes!).

Il ne reste plus après cela au narrateur qu'à se faire délivrer un certiticat d'héroïsme en bonne et due forme par sa victime. C'est chose faite dans la dernière phrase qu'il lui fait prononcer (v. 342-3):

Ecquid in antiquam uirtutem animosque uirilis

Et pater Aeneas et auonculus excitat Hector?

Par là, le fils d'Anchise fait encore plus que s'égaler à Hector, il le surclasse grâce à l'écart de registre entre le grave pater et le familier auonculus (Quidam "auonculus" humiliter in heroico carmine dictum accipiunt, D.Servius).

Mais Virgile sauve toujours ceux qu'il veut sauver. Témoin ce beau portrait que Cartault 245-6 dresse d'Andromaque: «elle a assisté à la profanation de son corps, elle a ressenti l'outrage, elle vit, et elle garde sa fidélité, sa pureté, son honneur... Stoïcisme, si l'on veut, mais humble, attendri. Elle ne fait pas d'effort, n'essaie pas de se hausser. C'est sa nature même qui est noble et admirable». Toutefois, comme on vient de le voir, cette image pieuse est un peu volée au texte, et c'est dommage, car d'une part tous les détails que l'on préfère éluder s'expliquent par la malignité du narrateur, d'autre part c'est seulement la prise de conscience de l'antagonisme entre Enée et Andromaque qui permet de saisir la vraie grandeur de celle-ci. Deux mots par exemple lui suffisent pour dépêcher à son insulteur ses vérités. Le premier se situe au vers 338, c'est ignarum:

Sed tibi qui cursum uenti, quae fata dedere?

Aut quisnam ignarum nostris deus appulit oris?

Andromaque ne veut pas croire, feint de ne pas croire, qu'Enée, ce parangon de vertu, ait pu venir sciemment mouiller sa flotte dans un port tenu par les pires ennemis de Troie. La chose, pourtant vraie, est en effet aussi incroyable a priori que sa descente tout vivant dans le royaume des morts, et c'est le poète lui-même qui nous invite à la comparaison par l'écho de ces deux vers à VI, 531-4 où uiuom remplace ignarum au titre de miracle:

Sed te qui uiuom casus...

La deuxième flèche, non moins efficace, est décochée deux vers plus bas (341):

Ecqua tamen puero est amissae cura parentis?

Il ne semble pas que ce tamen ait reçu d'explication satisfaisante. Le mettre en rapport avec puero («tout enfant qu'il est», Bellessort) est une solution désespérée qui ne fait pas honneur à cette mère qu'est Andromaque (Iule a nettement dépassé l'âge de raison), et quant à arguer de l'inachèvement du vers précédent (e.g. R.D. Williams), c'est une attitude de démission qui ne peut s'autoriser d'aucun autre exemple dans tout Virgile. Dans la perspective de l'anti-Enéide en revanche, ce tamen va de soi pour le lecteur qui n'a pas oublié les circonstances de la disparition de Créuse. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'en l'occasion Enée manifesta fort peu de cura pour son épouse (cf. Cartault 206). D'où la terrible pertinence de ce tamen, même si Andromaque touche encore plus juste qu'elle ne le croit peut-être: «lui au moins, puisqu'en ce qui te concerne, tu ne sembles guère t'en soucier...».

Au lecteur en conséquence de rétablir la juste interprétation de la notation du vers 320:

Deiecit uoltum...

et de retrouver ainsi, après un détour aussi fructueux que douloureux, l'innocence du sens premier. A-t-elle baissé la tête de honte? Non, mais sous l'insulte, et parce qu'elle lui parle sans lui parler: ainsi traverse-t-elle la boue sans en être souillée. Au reste, c'est droit dans les yeux qu'elle lui lancera son meurtrier ignarum, son meurtrier tamen. Et enfin, cette insinuation de nécromancie dissimulée, disions-nous, sous les vers 301-305, comme elle se retourne aisément contre Enée lui-même par le rapprochement de 19-26 (association de tumulus et de arae), ou encore de V, 94-99! En vain essaie-t-il de faire passer pour des autels de Proserpine et de Pluton ces arae consacrées en réalité, comme le suggère Servius ad v. 305, aux mânes d'Hector et d'Astyanax, à l'instar de ceux que Ménalque Ecl. V, 65-66 élève en l'honneur de "son" Daphnis dédoublé en Calvus et Catulle. Il n'y a rien là, comme il voudrait nous le faire croire, de malsain ou de fétichiste, mais le pur et simple accomplissement d'un devoir de piété par lequel cette femme si éprouvée témoigne aux yeux du monde qu'en dépit des injures du destin, elle reste et restera toujours l'épouse du grand Hector, Coniugis Hectoreae, 488.

 


Vers 344-462: Hélénus accueille ses compatriotes avec des larmes de joie et fait profiter Enée de ses dons de voyance.

L'arrivée d'Hélénus dispense Enée de répondre à d'embarrassantes questions et lui fournit même un excellent prétexte pour tourner le dos sans plus de façons à son interlocutrice, muflerie dont Servius félicite Virgile d'un point de vue technique (102) , mais muflerie néanmoins.

Le roi-devin fait une entrée digne de son rang (v. 345-6):

cum sese a moenibus heros / Priamides multis Helenus comitantibus adfert...

Dans le large écart qui sépare le pronom de son verbe, les mots semblent se détacher un à un comme autant de pas du haut personnage vers le devant de la scène, et chacun de ces pas ajoute à sa majesté: il sort de ses remparts, c'est un héros, un Priamide, on lui fait un nombreux cortège, bref c'est Hélénus (position centrale dans le vers). Ses qualités de coeur égalent sa prestance. Il répand des larmes de joie à la vue de ses compatriotes (v. 347-8):

Agnoscitque suos laetusque ad limina ducit

Et multum lacrimans uerba inter singula fundit ,

les entraîne vers son palais et leur offre un banquet mémorable qui, à en juger par le fruontur du vers 352 et par les imparfaits des vers 353-5:

Illos porticibus rex accipiebat in amplis:

Aulai medio libabant pocula Bacchi

Impositis auro dapibus paterasque tenebant

dut se prolonger pendant toute la durée du séjour, c'est-à-dire - et où serait sinon l'intérêt de la précision? - deux jours et deux nuits (v. 356):

Iamque dies alterque dies processit.

Libre à d'autres d'imaginer, se laissant prendre à des termes ambigus, que ces joyeux convives ont songé au préalable à élever leurs pensées vers le ciel: «au milieu de la cour, ils faisaient à Bacchus l'offrande de ses dons devant les mets servis dans l'or, la coupe en main» (Perret). La libation à Bacchus distingue la façon civilisée de boire de la pure et simple ivrognerie; c'est un gage de décence et de bonne tenue. Didon ne l'ignore pas (I, 734):

Adsit laetitiae Bacchus dator et bona Iuno.

Mais ses invités se moquent bien de telles cérémonies (increpitans, I, 738): eux, quand ils ont soif, ils "s'emplissent" (Implentur, I, 215) et quarante-huit heures de bombance ne leur font pas peur.

Réexaminons donc l'interprétation des vers 353-5. Le roi les "recevait"? Non, mais il les "traitait" (= pascebat, Servius, Donat), acception entraînée par l'ablatif (Donat). "Ils faisaient des libations"? Sans doute, mais dans le sens où nous parlons encore de "copieuses libations" à propos d'une beuverie, et c'est ce que suggère à notre avis le génitif Bacchi, symptomatiquement traité comme un datif par Perret, alors que précisément, en s'y substituant il le nie: «ils goûtaient le vin et ne lâchaient pas les patères» (103) . Quand la reine de Carthage «fait remplir de vin une coupe lourde d'or et de gemmes» (I, 728-9):

Hic regina grauem gemmis auroque poposcit / Impleuitque mero pateram

ce n'est ni parce qu'elle a besoin de se désaltérer ni par une vaine ostentation de luxe, mais pour sceller solennellement l'amitié de deux peuples par une rituelle libation (I, 736):

Dixit et in mensam laticum libauit honorem.

Un monde sépare Didon de ce Bitias à qui elle tend la coupe et qui, au lieu d'y porter simplement les lèvres, «l'assèche goulûment et se plonge le visage dans l'or» (I, 738-9):

ille impiger hausit / Spumantem pateram et pleno se proluit auro.

Du vin à foison, de l'or en quantité, voilà le rêve des Enéades, et voilà ce qu'ils trouvent chez Hélénus. Ici, les plats eux-mêmes sont en or (Impositis auro dapibus), extravagance telle que d'aucuns (ainsi Dubner, Pichon) voudraient se persuader que les dapes en question «sont ici des mets offerts aux dieux» (104) ! Mais non, Hélénus est riche, très riche, et il met son point d'honneur à éblouir de son luxe ses compatriotes, les Bitias et les autres (amplis, 353 n'est peut-être pas que spatial). Non content de les "baigner dans l'or" durant leur séjour, il les comblera à leur départ de cadeaux somptueux où le précieux métal occupe une place de choix (464, 467, et cf. aussi 483). Tant d'or, a-t-on remarqué (P. McGushin 416), ne présage rien de bon quant à l'esprit qui préside à la cour de Buthrote.

Enée voudrait nous émouvoir à l'évocation de cette Troie en miniature qu'Hélénus s'est attaché à reconstituer si loin de la patrie perdue (v. 349 sq):

paruam Troiam simulataque magnis / Pergama...

Mais cet insolent étalage de richesses nous fait songer qu'une bonne partie des trésors amassés provient du pillage de la cité-mère et que si un Troyen en est devenu propriétaire, c'est pour salaire de sa trahison.

La trahison d'Hélénus était si solidement attestée (105) que Virgile n'a nul besoin d'y insister: le fait va de soi et une simple allusion suffit à l'enregistrer, comme le reddita du vers 333, que les critiques répugnent manifestement à entendre comme tel (= «lui revint en récompense de ses bons et loyaux services»), tant ils craignent de dégrader l'image de ce soi-disant héros (106) . Ajoutons pourtant, pour faire bonne mesure, qu'Hélénus s'était rendu coupable d'un fratricide sur la personne de Chaon et que les vers 334-5 sont là pour nous remettre ce crime en mémoire. Un tel individu était bien fait pour s'entendre avec le fils de Vénus, et Virgile souligne comiquement cette reconnaissance mutuelle par la répétition du verbe agnoscere (Agnoscitque suos, 347, Agnosco, 351). Mais ces deux compères ne sont cependant point des égaux car, tout en enviant la bonne fortune d'Hélénus, Enée se considère fort au-dessus de lui. C'est ce que nous avons déjà observé plus haut à propos des vers 295-9 et 317-9 et c'est encore ce qui transparaît sous l'apparente admiration des vers 345-6, car une expression telle que heros/Priamides peut difficilement représenter autre chose sur les lèvres d'Enée qu'un perfide oxymore. Ce mauvais esprit se détecte aussi dans le vers 348, si ridicule, si barbare, dans sa forme la mieux attestée:

Et multum lacrimas uerba inter singula ducit

que Ribbeck le condamne comme apocryphe (de même Dubner). Nous croyons quant à nous que ce latin douteux n'appartient pas à Virgile, même par Enée interposé, et que lacrimans est la leçon authentique, inconsidérément rejetée par Servius sous prétexte que fundit exige un complément d'objet direct. Ce c.o.d., nous l'avons avec le groupe nominal uerba singula, faussement analysé en dépendance de inter dès lors qu'on ne voit pas la tmèse = uerba singula interfundit (cf. praeque diem ueniens, Ecl. VIII, 17), ou inter [lacrimas] uerba singula fundit. La meilleure preuve en est dans le parallélisme avec le vers 344:

Talia fundebat lacrimans longosque ciebat / Incassum fletus.

Faut-il en effet s'étonner de la répétition de lacrimans, alors que multum fait pendant à longos et que la saisissante assimilation des mots à des larmes opérée par l'expression Talia fundebat - de même que les larmes s'assimilent à des cris dans longosque ciebat/...fletus (107) - se retrouve fidèlement dans le uerba inter singula fundit ? De marbre devant les "longues larmes" d'Andromaque (annonce de IV, 438 sqq), Enée ne réagit pas plus sympathiquement à l'émotion d'Hélénus, et ce parallélisme entre 348 et 344 (opposer 314) semble vouloir suggérer, selon l'indication du quae digna satis fortuna, 318, qu'Andromaque et son troisième mari forment un couple des mieux appariés.

Enée croit-il sincèrement aux dons exceptionnels d'Hélénus ou fait-il semblant pour impressionner son auditoire, dans le fond peu importe, l'essentiel étant sans doute de s'apercevoir que Virgile, lui, n'y ajoute point foi et que l'entière scène de la consultation a été conçue par lui comme un intermède bouffon dont l'inutilité n'a d'égale que l'emphase. Enée aborde le devin avec un mélange d'humilité (quaeso, 358) et de hauteur peut-être (adgredior, cf. IV, 92; Fare age, 362) (108) , mais en tout cas il ne lui mesure pas les éloges (v. 359-61):

Troiugena, interpres diuom, qui numina Phoebi,

Qui tripodas, Clarii laurus, qui sidera sentis

Et uolucrum linguas et praepetis omina pennae.

Accumulation hautement fantaisiste, risiblement alourdie par la surcharge du Et...et. Un tel poids sur le mince sentis ! Et pareille polyvalence se rencontra-t-elle jamais en un seul homme? Asilas s'en approche, lui qui sait lire dans les fibres des bêtes aussi bien que dans les astres, et déchiffre le langage des oiseaux comme celui des éclairs (X, 175-7), mais il ne truste pas ces deux spécialités inconciliables (nam aut furor est...aut ars, Servius) que sont la vaticination par transe et la divination par observation (109). Homère (Il. VI, 76) attribue au frère de Cassandre la science augurale, un point c'est tout: oiônopolôn och aristos.

Ainsi caressé, Hélénus n'a rien à refuser à son flatteur. Par l'immolation de jeunes taureaux, «il implore la paix des dieux» (v. 370):

Exorat pacem diuom

ou plutôt, selon l'interprétation de Servius, et le sens ordinaire du verbe exorare (= impetrare), «il l'obtient». On n'en attendait pas moins de ce prodige, ni d'ailleurs d'Enée lui-même dont l'on connaît la propension à ramener la religion à l'exécution formaliste de certains rites, à un système de recettes. Do ut des, contre tant de boeufs la paix des dieux, c'est-à-dire l'absolution du pécheur. Nous ne posons pas arbitrairement ici l'équivalence pax - uenia (confirmée par IV, 50, 56; cf. aussi ueniamque precari, 144), puisque la raison explicite qui amène Enée à recourir aux services de «l'interprète des dieux» n'est autre que l'inquiétude en lui suscitée par la prophétie de Céléno (v. 362 sqq):

namque omnis cursum mihi prospera dixit

Religio et cuncti suaserunt numine diui

Italiam petere et terras temptare repostas;

Sola nouom dictuque nefas Harpyia Celaeno

Prodigium canit...

«J'ai tout le ciel pour moi, toute la religion (omnis l'emporte en pharisianisme sur omnem, leçon retenue par Perret), sauf ce monstre obscène, Céléno, qui me persécute cruellement». Comment en venir à bout, comment faire que cette prophétie ne se réalise pas, que ces Arai qui, une fois lancées, ne se peuvent rappeler (cf. supra), demeurent sans effet, que le cercle devienne carré, que Dieu cesse d'être Dieu? Voilà le miracle qu'Hélénus est censé accomplir (v. 367-8):

quae prima pericula uito? / Quidue sequens tantos possim superare labores?

«Eviter les périls ou, à défaut, surmonter les épreuves» (110) , dans l'absolu la requête est assez compréhensible, mais pour pénétrer à fond l'intention du solliciteur, il convient de replacer ces mots dans leur contexte, c'est-à-dire de les référer à la prédiction de Céléno (111) . En effet, de deux choses l'une, ou Enée prend à la lettre l'expression malis absumere mensas, 257, et alors il ne peut évidemment pas espérer surmonter une telle épreuve, fût-il Hercule en personne (labores y fait penser: VIII, 291); ou bien il en a saisi la vraie portée (=un équivalent imagé de "jamais"), auquel cas son superare ne signifie pas autre chose que uitare. De toute façon, il se moque de la Harpye et c'est bien ainsi que l'entend Hélénus lorsque, telle la complaisante Cyrène de la quatrième géorgique (v. 530 sqq), il a pour cet autre Aristée des paroles rassurantes (v. 394-5):

Nec tu mensarum morsus horresce futuros:

Fata uiam inuenient aderitque uocatus Apollo

donnant à l'avance sa bénédiction toute jupitérienne (écho de 395 à X, 113) à la ruse grossière par laquelle le fils de Vénus tournera en dérision la terrible voix de la prophétessse (VII, 107 sqq). Comme si l'on pouvait à aussi bon compte éluder son destin! Mais pourquoi pas, si l'auguste Junon elle-même, si la Reine du Ciel se laisse acheter par quelques formules sacrées, des promesses, des offrandes (prece, 437, uota, 438, donis, 439) (112) ? "Vaincre" est le verbe qu'il emploie (supera...uictor, 439: cf. Vincor ab Aenea, VII, 310), en y ajoutant l'ironique pointe d'un oxymore (encore affûtée par le sigmatisme):

dominamque potentem / Supplicibus supera donis (113) .

Là encore, on croirait ouïr la voix du grand Tonnant (XII, 839):

Supra homines supra ire deos pietate uidebis.

Et l'on ne s'étonne plus de voir ce soi-disant apollinien (359-60, 371, 395, 434, 474, 479) se placer dès ses premiers mots non pas sous l'invocation du dieu des devins et des poètes, mais sous celle du maître de l'Olympe, en qui il vénère, dans un style ampoulé, le symbole même de la tyrannie (v. 375-6) (114) :

sic fata deum rex / Sortitur uoluitque uices, is uertitur ordo

Dans cette ronflante redondance, Sortitur, bien mis en relief par le rejet et l'appui sigmatique, ruine à soi seul les prétentions de tout le reste du vers en plaçant l'Ordre du monde (ordo) sous la dépendance du Hasard («Il tire au sort»), Fatum sous la coupe de Fortuna (cf. Hor. C. I, 35). Avec Jupiter, le Caprice personnifié gouverne l'univers, idée traduite pour ainsi dire physiquement par la violence exercée sur deum par rex pour l'arracher à fata. Cette religion-là est apparemment celle de l'Achille homérique, d'après Il. XXIV, 527 sqq, passage dont la réminiscence se laisse peut-être percevoir sous le langage d'Hélénus (P. Boyancé 48 sq).

Certains exégètes voudraient voir dans le sic du vers 375 le développement du manifesta fides qui précède:

nam te maioribus ire per altum / Auspiciis manifesta fides, sic...

Voir par exemple Pichon: «sic: sous-entendu ut manifesta fides sit»; et Bellessort: «oui, c'est bien sous les auspices du plus grand des dieux que tu parcours l'océan, il y en a une preuve manifeste dans la manière dont...». Mais cela n'étant ni d'excellent latin (il faudrait que sic exprime un degré, alors qu'il n'est ici que de pur constat), ni d'excellente logique (on infère du visible à l'invisible, non l'inverse), on préférera comprendre qu'Hélénus est persuadé comme d'une évidence (manifesta fides) des faiblesses de Jupiter-Fortuna envers son client. Une telle interprétation offre également l'avantage de faire plein droit à un nam trop souvent escamoté. En paraphrasant lourdement: «Fils d'une déesse (fils d'une déesse à coup sûr, tellement il tombe sous le sens que tu navigues sous des auspices supérieurs, oui le Ciel te favorise, la Chance est avec toi)...» (comparer I, 387-8). Tout le poids de l'incise porte sur Nate dea qui, perdant ainsi son caractère formulaire, se régénère et devient capable, en relation avec le comparatif maioribus, de se poser en triomphant défi à la menace des Harpyes, tel le deum rex en face de fata deum. D'un côté donc, Jupiter et Vénus, rex et dea, de l'autre Céléno et les fata deum, c'est-à-dire essentiellement, dans un contexte oraculaire, Phébus-Apollon (fata = carmina = oracula, cf. 445 et voir Servius ad v. 375-6) (115) , auxquels il convient d'adjoindre l'inévitable Junon, dûment associée aux "Parques", cet avatar des Harpyes (116) dans l'accusation que porte Hélénus aux vers 379-380 pour excuser sa nullité oraculaire:

prohibent nam cetera Parcae / Scire Helenum farique uetat Saturnia Iuno.

Remettant à un peu plus tard de pénétrer la subtilité de ce distinguo entre deux sortes d'interdiction, observons seulement au passage la cocasserie de ce troisième nam survenant après la paire 362 - 374, d'une symétrie déjà désopilante. Le point qui nous intéresse pour l'instant, c'est l'attestation de la communauté d'intérêts entre Junon et Céléno (masquée sous Parcae), attachées l'une et l'autre au châtiment de l'impie. Déplaire à l'une (prohibent), c'est déplaire à l'autre (uetat); vaincre l'une (superare, 368), c'est vaincre l'autre (supera, 439). Dès lors, on conçoit que, consulté sur la question précise de la prédiction faite par la Harpye, le "devin" insiste si fort sur la nécessité de retourner Junon (v. 433-6):

Praeterea si qua est Heleno prudentia uati

Si qua fides, animum si ueris implet Apollo,

Vnum illud tibi, nate dea, proque omnibus unum

Praedicam et repetens iterumque iterumque monebo.

L'amusant est qu'au moment même où ce pseudo-Vates proteste solennellement de l'authenticité de son inspiration, il se sert d'un langage qui, justement, pourrait laisser planer le doute à ce sujet. A preuve ce passage de Saint-Augustin dans le De Ordine I, 4, 10, qui paraît indiquer, selon P. Courcelle 238, que ce père de l'Eglise «aurait entendu [le vers 434] comme une mise en doute de la véracité d'Apollon par son propre devin Helenus». Quant à l'insoluble question de savoir s'il faut ou non ponctuer avant uati, nous y verrons seulement une facétie du poète au détriment du majestueux imbécile qui s'apprête à braver Junon en intitulant celui qui doit la vaincre nate dea, c'est-à-dire "fils de Vénus". Et ce second nate dea s'éclaire par le premier (374): Nate dea...maioribus, «en tant que fils de Vénus, tu peux mépriser la voix des Fata, tu échappes à la loi commune».

Paradoxalement, le proque omnibus unum (mis à part la comique reprise de ce unum) constitue à peine une exagération puisque, vu la relation Céléno-Junon, le précepte à lui seul répond en effet à l'objet de la consultation: comment contrer l'ennemie, annuler la Voix. Tout le reste du pseudo-oracle n'est que vide bavardage, hormis peut-être les vers 384-395, liés directement à l'inquiétude suscitée par la prédiction, ainsi qu'il appert du parallélisme formel (en inversion) entre 255-7:

Sed non ante datam cingetis moenibus urbem / Quam uos...

et 384-7:

Ante... / Quam tuta possis urbem componere terra.

Force est d'ailleurs de constater qu'Hélénus induit son consultant en erreur en lui faisant croire que la laie blanche marquera l'emplacement de sa ville, mensonge qui suscite diverses réactions des critiques, depuis ceux qui prônent une indulgence peu flatteuse pour Apollon («Il ne faut pas presser les paroles d'un oracle», Perret) jusqu'à ceux qui se persuadent que la ville en question ne serait autre que le camp établi par Enée en débarquant au Latium (R. Pichon, J. Carcopino 382-397): belle consolation alors, et que penser du requies, 393 (cf. bella, 458)?

Mais Hélénus commet une faute encore bien plus grave que cette inexactitude quand il juxtapose sournoisement le présage de la truie au prodige de la manducation des tables (v. 394):

Nec tu mensarum morsus horresce futuros

comme pour transformer en signe salvateur (requies...laborum, 393) ce qui devait être le châtiment même (labores, 368) (117) . Enée s'engouffre par la brèche, et en VII, 120 sqq on l'entendra proclamer sans sourciller que la manducation des tables lui a été indiquée (par Anchise, selon lui!) comme signe certain d'espérance: Tum sperare domos... Et même, allant jusqu'au bout du sarcasme, il osera sacrifier à la Reine du Ciel:

tibi enim, tibi, maxima Iuno

la malheureuse truie blanche avec toute sa portée (VIII, 81-5) (118) !

Sur ce point précis, Hélénus a donc, si l'on veut, rendu service à Enée, encore que celui-ci se serait fort bien passé de son aide pour mystifier ainsi la divinité. Ajoutons que Virgile n'aura pas été mécontent de se défausser sur le bouffon d'un élément aussi difficile à intégrer à une épopée que ce détail de la truie blanche avec ses trente petits, car loin de chercher à ennoblir la chose, il s'en amuse discrètement, et l'écrasement de sus à la fin du vers 390 par l'emphase environnante n'a rien à envier pour le comique (ajouter le rire des [i] ) au fameux mus de l'épître aux Pisons (v. 139): «archaic simplicity and rudeness», prononce Page sans songer à en rire. Mais si nous admettons l'utilité, au moins relative, des vers 388-395 (119) , ainsi que des vers 433-440 (qui toutefois eussent pu être fondus avec 403-409, comme le fait voir 545-7), presque tout le reste de la tirade n'est que pompeux bavardage et vain délayage.

Sept vers de préambule pour encenser Enée tout en le prévenant qu'il ne doit pas s'attendre à de grandes révélations:

Pauca tibi e multis quo tutior hospita lustres

Aequora et Ausonio possis considere portu

Expediam dictis.

Admirable Pauca qui, sous le couvert d'une fausse modestie, ne dit pourtant que la stricte vérité. Et remarquons que multis subit l'attraction de dictis, auquel il évite d'être purement pléonastique (cf. Expediet, 460), en sorte que la préposition semble devoir s'analyser soit comme partitive (pauca dicta e multis) soit comme expression d'un rapport de modalité (assez proche du diuino ex ore, 373): "peu de chose en beaucoup de mots". Ce n'est pas sa faute, plaide-t-il, il voudrait bien en dire plus, mais (v. 379-380):

prohibent nam cetera Parcae / Scire Helenum farique uetat Saturnia Iuno.

Que faut-il entendre par là? qu'il ignore tout (sauf pauca)? «Je n'en sais rien, et même si je le savais, Junon m'interdit de le dire». Qu'il connaît partiellement cetera, mais n'a pas le droit de le révéler? Qu'il sait tout (120)? Par cette prudente ambiguïté, Hélénus croit sans doute rivaliser avec le style oraculaire, mais n'arrive qu'à se ridiculiser.

Ensuite, sept vers encore (381-387) pour avertir l'exilé, et avec quelle solennité, que la terre promise est plus loin qu'il ne le pense:

Principio Italiam quam tu iam rere propinquam

Vicinosque, ignare, paras inuadere portus

Longa procul longis uia diuidit inuia terris...

Le vers 383, en son maniérisme aussi flou que prétentieux (cf. Perret: «une longue route déroutante, bordant de longues terres, t'en sépare bien loin»; mais la mer, longue route sans routes, sépare-t-elle l'Italie de longues terres, ou par de longues terres?), suscite ce jugement embarrassé de Plessis-Lejay: «Il est possible que Virgile ait trouvé ces figures appropriées au style d'un oracle». Et J.R.T. Pollard 47 ne manque pas d'épingler ce papillon dans sa collection personnelle de "bizarreries" virgiliennes. A coup sûr, Hélénus exagère de beaucoup les périls, et il se donne une comique importance lorsqu'il traite son client d'"ignorant" en faisant comme s'il n'avait pas entendu le repostas du vers 364, qui est en parfaite contradiction avec 381 (cf. Rat). Mais d'un autre côté, il sait à qui il a affaire, un pirate habitué à se jeter sur les premières terres venues en criant "ceci est à moi" (inuadere, 382: cf. Inuadunt, 240), même si les dieux lui ont, paraît-il, assigné une plus lointaine destination. L'avertissement n'est donc peut-être pas tout à fait inutile, encore qu'il oublie l'essentiel (mise en garde contre la violence) pour s'attacher au détail ("c'est encore loin"): «cette Italie que tu t'apprêtes à envahir en la croyant proche, elle est encore loin» (Vicinos, en somme, est "subjectif"). Suivent quatre vers qui résument à peu près tout "l'oracle", et il eût suffi à Hélénus de condenser les deux premiers en lustrandam Trinacriam pour s'économiser les vers 396-432, réserve faite, si l'on veut, de 403-409, cette prescription religieuse bien digne du formalisme de tels mécréants. Encore cette réserve ne sauve-t-elle pas du burlesque le Quin introducteur, puisque, si l'on cherche en quoi il renchérit, on trouve ceci: «Surtout, garde-toi d'aborder sur les côtes de l'Italie méridionale. Que dis-je? Quand tu y auras abordé, couvre-toi les yeux d'un voile de pourpre de peur d'apercevoir un ennemi...» (121) . Mais là, Hélénus se trahit, car cet ennemi (que ce soit Diomède ou Ulysse) ne doit pas être fort redoutable si Enée n'a rien de plus à craindre qu'une souillure pour ses pieux regards: et en effet, la légende ne nous dit-elle pas que ledit ennemi venait rendre au Troyen le Palladium (cf. Servius ad 545 et 550)? Disparaît donc l'amphibolia relevée par D.Servius à propos du vers 398:

cuncta malis habitantur moenia Grais

où le scoliaste se demande si malis qualifie les Grecs en général ou seulement ceux de l'Italie du Sud (122). Ces Grecs en question (Idoménée, Philoctète, Ajax, ou plutôt ses compagnons) sont réprouvés par les Grecs mêmes, et c'est en tant qu'ami des Grecs qu'Enée doit craindre ces "méchants". Des autres il n'a rien à redouter, comme l'indique le hospita du vers 377, pris simplement à la lettre, l'hospes étant sacré (cf. toutefois 539, neutre semble-t-il):

quo tutior hospita lustres / Aequora

«pour que tu puisses naviguer avec encore plus de sécurité sur des mers amies».

Tout en déconseillant à Enée d'approcher des ports d'Italie méridionale (Effuge, 398), Hélénus l'y voit cependant débarquer (403 sqq). De même, tout en lui jurant ses grands dieux qu'il vaut mieux faire un long détour que «d'avoir vu une seule fois la monstrueuse Scylla» (428-432), il a tout l'air de l'inviter à aller jeter un coup d'oeil sur cette curiosité touristique ( 410-3: noter le digressum):

Ast ubi digressum Siculae te admouerit orae

Ventus et angusti rarescent claustra Pelori,

Laeua tibi tellus et longo laeua petantur

Aequora circuitu: dextrum fuge litus et undas.

N'est-il pas incontestable que le pittoresque rarescent nous montre la flotte troyenne s'avançant le plus près possible du danger? Mais les commentateurs, cela se conçoit, répugnent à l'admettre. Pour R.D. Williams, les Troyens doivent virer de bord sitôt après avoir doublé à l'ouest la pointe de la péninsule («as soon as the Trojans come west of the toe of Italy»); Rat, voulant leur éviter ce détour, préfère s'orienter de plus loin («Enée, venant d'Epire, a la Sicile à gauche et l'Italie à droite»: les cartes ne disent pas cela); Benoist tire à contre-sens le verbe rarescere: «disparaîtront à tes yeux, c.-à-d. quand tu en seras assez loin pour les perdre presque de vue» (123) . La comparaison avec Homère nous aide à découvrir l'intention virgilienne. Dans le passage correspondant de l'Odyssée, Circé recommande à Ulysse, lorsqu'il sera arrivé en vue de Charybde et de Scylla, l'une à droite, l'autre à gauche, de «choisir plutôt Scylla, de la longer au plus près et de filer» (Od. XII, 108-9). Or, c'est bien à ce conseil, mais comiquement inversé («choisis Charybde») (124) , que fait tout de suite songer 412(a), même si 412(b) - 413(a) transforment de façon inattendue la manoeuvre en demi-tour (cf. certum est dare lintea retro, 686). Et de fait, les termes dextrum et laeuom sont repris au vers 420, c'est-à-dire, abstraction faite de la parasitaire parenthèse 414-419, en contiguïté avec 412-413.

Etrange guide que cet Hélénus. S'il tient à tout prix à leur faire contourner la Sicile, que ne les envoie-t-il plus au large? Mais si Ulysse avait bien franchi le détroit, pourquoi pas Enée? On dira que le bon Priamide veut éviter à ses compatriotes le cruel péage des six têtes par bateau, dont parle Homère. Mais le vieil aède affabule, et tout le monde, au temps de Virgile, savait que le bras de mer était parfaitement navigable. L'auteur de l'Enéide aurait pu sans inconvénient faire profiter Hélénus de sa science, mais il procède juste à rebours, prêtant au Priamide des descriptions qui renchérissent jusqu'au ridicule sur les évocations homériques (cf. R.D. Williams ad v. 424-8: «exaggerated sound», et ad v. 425: «Virgil has exaggerated Homer's picture»). Et ce qui rend encore moins crédibles ces peintures de Croquemitaine, c'est qu'elles se juxtaposent à une notice géologique certes hors de place en la circonstance (125) , mais d'un rationalisme néanmoins irréprochable (v. 414-9):

Haec loca ui quondam...

Ce mixte de science et de conte pour enfants n'est-il pas en soi-même encore plus monstrueux que Charybde et Scylla réunies? On s'étonne en tout cas qu'avec de telles indications («prends à gauche et par un long circuit gagne à gauche la terre et la mer», Bellessort) la flotte énéenne ait néanmoins réussi à rejoindre Drépane !

Dans les vingt-deux vers suivants (441-462) - pendant arithmétique de 374-395 -, Hélénus le faux uates se moque de la Sibylle, l'authentique inspirée. Prêchant en cela un converti, puisque Enée pour sa part portait le même jugement sur Cassandre (insano, II, 343 rejaillit sur elle), il commence par la traiter de "folle" (Insanam, 443), l'adjectif insanus marquant par rapport à furens, comme disent Plessis-Lejay, une «démence permanente». Mais s'il faut bien avouer que, vu à travers les yeux d'Hélénus, le comportement de la prêtresse de Cumes justifie largement le sévère diagnostic, force est aussi de constater que le tableau ne reflète en rien la réalité (cf. VI, 35 sqq). Perret a bien vu que le roi était nu: «En fait, tout se passera d'une manière moins étrange: point de prophétesse en délire, tapie sous un rocher, s'occupant à écrire sur des feuilles qu'elle abandonne ensuite au gré des vents. Cette peinture...est destinée à faire apparaître l'Italie comme une terre de miracles». On ne saurait mieux dire qu'Hélénus divague. Cartault 288 n. 1 et 2 observe de même que les vers 453-6 «ne correspondent à rien dans la suite», tandis que les vers 458-60 contredisent VI, 890-2, où le rôle ici attribué à la Sibylle revient en fait à Anchise (et voir aussi VIII, 49-50). Ajoutons d'une part que l'indication du vers 460:

cursusque dabit uenerata secundos

est assez obscure eu égard à la brièveté du trajet entre Cumes et l'embouchure du Tibre, d'autre part que ce n'est pas la Sibylle (i.e. Apollon), mais Neptune, qui sauvera la flotte énéenne des dangers de Circé (VII, 21-24). Le mot uenerata mérite en outre une remarque car, au point où nous en sommes, nous n'avons aucune raison de ne pas laisser à ce déponent sa valeur normale, à savoir non pas "vénérée par toi", mais "t'ayant vénéré, te vénérant" (à l'imitation d'Hélénus lui-même: 374-6) (126) . Les rôles sont inversés, la Sibylle se met aux ordres. Aussi, l'illustre fils de Vénus ne lui fait-il pas grand honneur en prélevant sur son précieux temps les quelques heures nécessaires à la consultation (morae...dispendia, 453: détail piquant après Cessantem, 430 et lentandus, 384) (127)? Elle que tout le monde hait à cause de son insondable négligence (v. 452):

Inconsulti abeunt sedemque odere Sibyllae (128)

elle peut bien pour un si important personnage sortir un peu de ses habitudes et, à l'imitation d'Apollon lui-même à Délos (v. 99: cf. supra), prononcer de sa propre voix ses oracles (v. 456-7):

Quin adeas uatem precibusque oracula poscas

Ipsa canat uocemque uolens atque ora resoluat.

Ainsi ne fera-t-il pas partie du troupeau des inconsulti, des "imbéciles" (129) . Remarquons que si, avec Williams et Perret (de même Paratore dans son édition de 1978), on supprime la virgule, ou le point (Villenave), après poscas (cf. VI, 76: Ipsa canas oro), il en ressort qu'Enée doit supplier Déiphobè de lui consentir moins un oracle - dont il n'aura que faire: cf. VI, 103 sqq - qu'un passe-droit, en l'occurrence un oracle en clair, puisque l'obscurité de la Sibylle proviendrait uniquement des courants d'air (v. 445-451)!

A la lumière de cette caricature, qui ricoche de la prêtresse sur son dieu, on se trouve mieux à même d'apprécier l'offense à Apollon que constituent les vers 375-6, 395, 434 et surtout cet impudent vocatif (v. 371-2):

meque ad tua limina, Phoebe, / Ipse manu multo suspensum numine ducit

de la même veine que le pulcher Apollo du vers 119. Enée se dit comme "suspendu par un abondant numen": ne dirait-on pas de la lévitation? Et pour que nous puissions rire sans crainte du dévot, l'expression Ipse manu est là comme une réminiscence non douteuse d'Od. XII, 33 où la "toute divine" Circé prend aussi par la main son Ulysse chéri pour le guider jusqu'à sa couche: ê d eme cheiros elousa. Qu'ensuite le grand prêtre, «ayant dénoué les bandelettes de sa tête sacrée», se mette à parler "d'une bouche amicale" (ore...amico, 463), c'est possible, mais "d'une bouche divine" (diuino ex ore, 373), il est permis d'en douter.

 


Vers 463-553: les adieux à Buthrote; les Enéades mettent pied en Italie.

L'heure des adieux est arrivée. Les Enéades ne s'en vont pas les mains vides, et il faudrait porter au crédit d'Hélénus que ce grand phraseur soit aussi peu avare de ses trésors que de ses paroles si premièrement, de jouer ainsi les Alcinoos lui coûtait du sien, mais n'oublions pas qu'il se sert sur le Grec (et sur les dépouilles de Troie: cf. V, 359 sq), si deuxièmement sa prodigalité ne dépassait les bornes du raisonnable et de l'honnête, non seulement par la quantité (stipatque carinis, 465 (130), Ingens, 466) et la valeur marchande (or, argent, ivoire), mais surtout par la signification symbolique: vases sacrés de Dodone (ô sacrilège), armure de Néoptolème (dépôt inaliénable, aurait-on cru; et sur le sinistre symbolisme de cette "passation", cf. Boyle 131). Encore le meilleur n'est-il avoué qu'à demi-mot, à travers l'énigmatique vers 469:

sunt et sua dona parentis

si énigmatique même, que le génitif parentis, leçon du Palatinus, a tendu à s'effacer devant un datif en apparence plus facile à interpréter:

sunt et sua dona parenti

c'est-à-dire: «Mon père n'est pas oublié dans la distribution». Que l'auteur ait en effet voulu suggérer ce sens bénin, nous n'en disconvenons pas, mais nous croyons que parenti se sera substitué à parentis précisément parce que le datif est en ce cas plus naturel que le génitif. Comme on dit, la fonction a créé l'organe. Et pourtant, il y a deux objections à cette interprétation commune, l'une concernant la non-spécification des cadeaux offerts au vieillard, l'autre la gaucherie de la reprise de parenti(s) par Anchises quatre vers plus bas, et de dona par honore, 474. Il est vrai que l'on remédie aisément au premier défaut par ce passage du septième livre où Enée envoie au roi Latinus ces somptueux présents (VII, 246-8):

Hoc Priami gestamen erat cum iura uocatis

More daret populis sceptrumque sacerque tiaras

Iliadumque labor uestes.

A Enée l'armure de Néoptolème, à Anchise le sceptre de Priam? Fort bien, mais il se trouve que cela revient à recommander parentis contre parenti, car il serait à peu près impensable que le poète, étant donné notamment II, 560-2, se fût privé de jouer sur l'ambiguïté d'un terme capable en l'occurrence de référer aussi bien au père d'Hélénus qu'à celui d'Enée (celui de Pyrrhus paraît hors de question), et un tel jeu exige le génitif. Mais le génitif admis, la référence à Priam s'impose à la réflexion, ne serait-ce que parce qu'Enée n'est nulle part nommé dans la séquence, alors qu'Hélénus y est le sujet omnipotent. On comprendra donc, selon un parallélisme fait tout exprès pour évoquer la sanglante scène de II, 526-553: «Néoptolème (par la main de son successeur) me fait don de son armure; Priam (par la main de son fils) me remet son sceptre, sa tiare, ses vêtements».

Mais alors, qu'a donc reçu Anchise en partage? Rien d'autre que de belles paroles, belles en surface et empoisonnées à l'intérieur. Ce vieillard, chef spirituel de la communauté, aura sans doute eu le tort de trouver le temps long durant l'interminable consultation de l'"oracle". Son impatience se manifeste aux vers 472-3:

Interea classem uelis aptare iubebat

Anchises fieret uento mora ne qua ferenti.

Anchise sait le prix du temps et il sait aussi que l'on ne fait pas attendre l'esprit quand il souffle. Car nul mieux que lui n'a pénétré le lien secret qui unit les souffles de l'air aux souffles divins, à preuve le superbe spirate du vers 529, par lequel, observe Pichon, «les dieux sont confondus avec les vents qu'ils doivent envoyer». D'ailleurs, Enée lui-même s'avère conscient d'un tel lien, quand il voudrait probablement faire croire aux vers 356-8 que l'asyndète entre le troisième vers:

His uatem adgredior dictis ac talia quaeso

et les deux autres:

Iamque dies alterque dies processit et aurae

Vela uocant tumidoque inflatur carbasus austro

masque un rapport de cause à effet, alors que pour nous comme dans l'optique d'Anchise il s'agit d'un rapport adversatif, le même qu'en 453-6:

Hic tibi ne qua morae fuerint dispendia tanti

Quamuis increpitent socii et ui cursus in altum

Vela uocet possisque sinus implere secundos

Quin adeas uatem...

On notera en passant que l'écho entre Vela uocet, 455 et Vela uocant, 357 équivaut à louer la sage conduite du fils par contraste avec la hâte impie du père. Hélénus a parfaitement senti ce que l'impatience d'Anchise implique de réprobation à son égard. Aussi estime-t-il que l'insolent vieillard mérite une leçon, évidemment approuvé en cela par Enée, pas mécontent de punir Anchise de vouloir commander (iubebat, 472). Le vers 474 donne le ton:

Quem Phoebi interpres multo compellat honore.

On a déjà vu à propos du vers 299 la virtualité agressive du verbe compellare, mais si Enée était venu pour "interpeller" Hélénus, c'est en définitive Hélénus qui, ayant acheté son présumé juge, interpelle Anchise et l'assassine de ses sarcasmes (multo...honore ne manque pas d'humour). En fait de cadeaux, le vieillard doit se contenter de paroles (honore uerborum: Burmann, approuvé par Peerlkamp, Pichon) (131) (v. 475-8):

Coniugio, Anchisa, Veneris dignate superbo,

Cura deum bis Pergameis erepte ruinis,

Ecce tibi Ausoniae tellus: hanc arripe uelis

Et tamen hanc pelago praeterlabere necesse est.

Il faut quelque sang-froid pour dénommer "mariage" ce qui ne fut jamais qu'une passade dont aucun des deux partenaires n'eut à se féliciter, ni la déesse (cf. Hymne à Aphr. I, 247 sqq), ni encore moins le mortel, comme le rappelait l'intéressé lui-même en II, 647-9. Et l'Hymne homérique ne fait-il pas justement dire à Aphrodite qu'Anchise ne pourrait jamais être appelé son mari, lui sur qui l'impitoyable vieillesse allait bientôt s'abattre (v. 242 sqq)? A prendre dignate au passif, chose d'ailleurs fort rare (cf. Gell. XV, 13, 10) (132) , et à regarder coniugio comme un pieux mensonge (dicendo "coniugium" maiorem honorem Anchisae tribuit, D.Servius), le vers 475 pourrait toutefois passer pour un compliment, n'était l'adjectif superbo, dont Lloyd voit bien qu'il renvoie par forme d'hypallage à la vantardise du père d'Enée (133) . Ce fait seul doit nous conduire à restituer au verbe dignor sa valeur moyenne, en rejetant ainsi Coniugio dans la sphère des exploits imaginaires: «Toi qui t'es jugé digne d'épouser Vénus».

Cura deum, au vers suivant, tire de cette proximité une nuance sarcastique (="chéri des dieux [et des déesses] "). Et puisque l'attention du lecteur a été attirée sur les paroles que, d'après Enée, son père prononçait pour justifier son refus de quitter Troie en flammes, ce Cura deum ressort aussi comme une contradiction patente du inuisus diuis, II, 647 par lequel le vieillard attestait qu'il était loin de considérer comme une faveur divine d'avoir survécu deux fois à la ruine de sa patrie.

Ainsi que le révèle l'écho entre uelis, 477 et uelis, 472, le vers 477 apporte la réplique directe à l'impatience manifestée par Anchise et que le roi-devin a jugée discourtoise à son égard: «tu es donc si pressé d'atteindre l'Italie? La voici (ecce), elle est à toi (tibi), tu n'as qu'à l'arracher à pleines voiles». On voit que le pronom tibi mérite mieux que d'être passé par pertes et profits sous la commode rubrique des datifs éthiques (134) . Et quant au hanc arripe, son ironie, qui éclate déjà presque au grand jour, n'est-elle pas encore accusée par la répétition du hanc qui s'effectue, peut-on dire, à contre-sens, puisque la proposition où il se trouve contredit l'enthousiaste arripe uelis? Déconcerté par l'étrange logique d'Hélénus, Servius enveloppe son malaise sous le vocable d'"anacoluthe" (135) , mais anacoluthe ou pas, il n'empêche que le Priamide se paie la tête de son interlocuteur en éloignant brusquement de sa portée l'objectif sur lequel il le lançait comme sur une proie toute proche.

Puis le coup de pied de l'âne (v. 480):

o felix nati pietate.

Par une chance inespérée, Anchise, cet impie, se trouve avoir engendré le plus pieux des hommes. On penserait au sardonique clarissime nato de Catulle 64, 324, si le Véronais ne visait autant Pélée qu'Achille (136) , alors que l'Anchise virgilien est réellement une manière de saint qui, de subir les injures d'un Hélénus, se grandit encore dans notre appréciation. Ayant senti l'épine sous la rose, Servius, pour sauver Hélénus, s'imagine que par ces mots le devin prédit au vieillard sa mort prochaine: Latenter ostendit mortem futuram...quasi qui poterit exsequiarum munus implere, "réjouis-toi d'avoir un fils si pieux qui te fera de belles funérailles": Hélénus en effet est peut-être sauvé, mais à quel prix! Au reste, son animosité envers le vieillard se confirme pleinement dans cet ultime persiflage (v. 480-1):

Quid ultra / Prouehor et fando surgentis demoror Austros?

«Mais pourquoi suis-je si bavard?...». On voit que demoror est en prise avec mora, 473 et morae, 453, tandis que Prouehor annonce plaisamment Prouehimur, 506, comme si en discourant (fando) Hélénus "naviguait" à la place des Troyens, leur volait leur vent.

D'Hélénus Enée revient à Andromaque (v. 482-5):

Nec minus Andromache digressu maesta supremo

Fert picturatas auri subtemine uestis

Et Phrygiam Ascanio chlamydem nec cedit honori

Textilibusque onerat donis ac talia fatur.

Au moins depuis Scaurus, la curieuse incise nec cedit honori, si incise il y a, n'a cessé d'exercer la sagacité de la critique (137) . D'abord, dans l'absolu, cedit semble admettre trois sujets différents: la chlamyde, Ascagne ou Andromaque, et Donat, par exemple, n'hésite qu'entre les deux premiers (138) , tandis que Servius se prononce franchement pour la troisième. Il est vrai que ce point se tranche sans trop de difficulté du fait que la solution de Servius non seulement s'intègre mieux au courant de la phrase, mais est plus englobante et permet justement de lever l'incertitude où s'enferme Donat. Là où commencent les difficultés, c'est quand il s'agit de définir le sens de ces trois mots. Selon Servius, Andromaque, par les cadeaux qu'elle offre à Ascagne, «ne reste pas en deçà des mérites» du jeune garçon (tanta dat munera, quanta merebatur Ascanius). Il fait donc du terme honos un synonyme de merita (honori est non cedere, parem esse meritis accipientis), chose si évidemment inadmissible que Perret, qui fait pourtant profession ici de comprendre «à peu près comme Servius», se voit obligé de le redresser sur ce point: «la chlamyde, à l'estimer selon sa valeur intrinsèque, n'est pas indigne (n'est pas au-dessous) de l'honneur qu'Andromaque veut faire au jeune homme en la lui donnant».

Mais si c'est là ce qu'a voulu dire Enée, il parle moins comme un Phrygien que comme un Byzantin; et puis, par quel miracle la chlamyde serait-elle redevenue sujet? Il existe une autre interprétation possible, adoptée par Villenave: «Andromaque...ne cédant point en munificence à Hélénus», et que Henry (ad V, 541), et après lui R.E. Grimm 159, étayent solidement en rétablissant le rapport, si net à la lecture, entre ce nec et le Nec minus du vers 482, ainsi qu'entre honori et honore, 474: «nor does she yield to the "honor" Helenus has just shown Anchises in the "honor" which she bestows on young Ascanius». Ce sens dut être perçu d'emblée par les premiers lecteurs de l'Enéide, et il se produisit pour honori le même phénomène que pour parentis, 469: la demande créa le texte, et honore, plus facile, tendit à supplanter honori, plus dense. Plus dense et, qui plus est, vaguement inquiétant, car ne doit-on pas au contraire "s'incliner devant l'honneur", et une reine s'effacer devant le roi? Or, cette vague impression prend corps dès que nec cedit s'appuie sur Nec minus, dont la signification la plus naturelle est: "en dépit de cela". Retenu par les préjugés de l'exégèse traditionnelle qui rendent inimaginable le dénigrement d'Andromaque par Enée, Grimm s'est refusé à aller jusqu'au bout de son analyse. Le secret plus qu'à moitié révélé par la prise de conscience du lien entre les deux nec et les deux honos, il suffisait pourtant pour achever de le faire jaillir à la lumière d'enrôler le dépréciatif talia (cf. I n. 45) et le ricanant onerat (cf. IV, 549), verbe que Henry, approuvé par Grimm, croyait pouvoir neutraliser en lui assignant l'improbable acception de "vêtir".

Si l'on ajoute à cela que la position du mot Ascanio donne logiquement à entendre que les picturatas...uestes vont à un autre qu'au fils d'Enée, la valeur propre de Nec minus n'en devient-elle pas encore plus évidente? «Les sarcasmes d'Hélénus envers Anchise n'empêchent pas Andromaque d'offrir au vieillard de précieuses étoffes brodées et à Ascagne (lui aussi oublié par le roi) une chlamyde phrygienne. Mais cela ne suffit pas à cette effrontée: loin de se retirer en silence au moins, elle accable l'enfant sous le poids de ses tissus et prononce ce beau discours...». L'expression cedit honori semble donc traduire la réprobation de l'énonciateur devant cette femme qui, au lieu de "s'effacer devant l'honos tenu et incarné par son mari" (honori = Heleno, soutient Henry ad V, 541), ose affirmer une personnalité et prendre des initiatives qui viennent contrecarrer et corriger l'action de ce rustre.

Mais nous n'en sommes pas encore tout à fait quittes avec les vers 482-485, car Phrygiam, 484 appelle une explication si, comme le croit Servius, cet adjectif ne signifie pas autre chose que acu pictam. Pourquoi en effet reprendre picturatas par Phrygiam si ces termes sont synonymes? En bonne logique, en bonne poésie, ils devraient exprimer une opposition, celle-ci par exemple: oui, les tissus offerts à Anchise et la chlamyde destinée à Ascagne ont ce point commun d'être brodés, mais celle-ci l'a été à Troie même, tandis que ceux-là proviennent de Buthrote. Renseignement doublement précieux qui, d'une part, nous interdit de confondre ces uestes avec les dépouilles de Priam, Iliadumque labor uestes, VII, 248, d'autre part nous éclaire à l'avance sur le sens du vers 489:

O mihi sola mei super Astyanactis imago.

Car si la chlamyde a été brodée longuement, amoureusement (longum...amorem, 487) (139) par les propres mains d'Andromaque (manuum...mearum, 486), du temps de son bonheur (Phrygiam), imagine-t-on qu'elle y ait pu représenter un autre sujet que son bonheur même, résumé en la personne de son fils et de son mari (cf. Hectoreae, 488, fière riposte aux insanités d'Enée, 317-9)? Elle n'a pas besoin de nous préciser exactement quelle scène elle avait choisi d'immortaliser, mais libre à notre imagination de travailler à partir d'une autre chlamyde, offerte celle-là par Enée à Cloanthe (V, 250-7), et où l'artiste avait retracé dans tous ses détails le rapt d'un autre puer regius nommé Ganymède. Observons que les mots textilibus, 485, monumenta, 486, imago, 489 organisent un champ sémantique qui doit nous orienter vers l'idée de "monument figuré". Moins évident peut-être est le cas de textilibus, mais nous citerons le textum de VIII, 625 et le texit d'Ecl. X, 71 comme garants que le poète ne choisit pas ce mot sans l'arrière-pensée d'évoquer une écriture, un "texte" (140) ; et l'on sait que monumenta se dit particulièrement des "monuments écrits". Lorsque Andromaque parle de manuum ... monumenta mearum, ce n'est pas tellement de ses mains qu'elle désire que l'enfant se souvienne, ni même de son talent artistique, mais de sa parenté avec Hector et Astyanax, car sinon elle ne dirait pas que la chlamyde doit «lui témoigner sa longue tendresse», comme si elle l'avait faite spécialement pour lui et en prévision de sa visite. Non, dans la bouche de la femme d'Hector, et au moment précis où elle s'intitule telle, une expression telle que ce longum amorem ne peut pas ne pas renvoyer en priorité à sa fidélité (là est sans doute le point de longum) (141) envers la mémoire du défunt, bien sûr indissociable de celle d'Astyanax (142) , avec l'idée sous-jacente qu'en recevant cet objet d'une valeur sentimentale inappréciable, l'orphelin est en quelque sorte adopté par cette seconde mère (cf. d'ailleurs tuorum), et l'on a ici la réponse au souci exprimé en 341.

Inutile de souligner combien les vers 489 et 490 gagnent en densité si le mot imago s'enrichit d'une référence au portrait d'Astyanax tissé sur la chlamyde, avec pour conséquence que s'y exprime tacitement l'idée qu'Ascagne reçoit ce cadeau à cause de sa ressemblance physique avec Astyanax (le triple sic compare sur pièces), elle-même gage, Andromaque ne veut pas en douter (mihi), d'une ressemblance morale avec Hector: «Toi qui représentes pour moi la seule image, outre celle-ci que je te remets, de mon Astyanax» (143) .

Cette Andromaque-là n'a guère à voir avec la caricature que voudrait nous en léguer Enée, pauvre femme éplorée et enfermée à jamais dans la tombe de ses souvenirs. Touchante, elle l'est certes au plus haut degré, et rien ne saurait surpasser la poignante nostalgie impliquée par le prégnant tecum du vers 491 (car après tout, même vivant, Astyanax aurait été séparé d'Ascagne):

Et nunc aequali tecum pubesceret aeuo

qui nous projette en imagination dans l'impossible présent, l'impossible paradis, d'une Troie qui n'aurait pas été détruite. Délicate, elle l'est aussi, et royalement, lorsque, au moment de remettre au jeune Ascagne un présent si précieux, elle a cette superbe litote du et (Accipe et haec, 486) qui semble présenter la chose comme une modeste contribution bien incapable de rivaliser avec les folles prodigalités d'Hélénus. Mais en même temps, en se séparant d'une telle relique, elle démontre avec éclat, si besoin était, la fielleuse fausseté du portrait suggéré par Enée dans les vers 300 et suivants. Amoureuse d'un tombeau? Non, mais attachée de toute son âme à conserver vivante la mémoire d'un époux, d'un fils qui, pour elle, ne sont pas simplement, comme le dira Anna au sujet de Sychée, "de la cendre", cinerem, IV, 34. Et en ce sens, on peut dire que monumenta, 486 répond à tumulum, 304, comme pour manifester que cette veuve n'est pas du tout confite dans le culte morbide des tombeaux (acception possible de monumenta), qu'elle n'est pas une ombre de cimetière, mais au contraire un esprit résolument tourné vers la vie, vers l'avenir.

En face de ces visiteurs inattendus qui lui viennent de Troie, elle a immédiatement senti l'urgence de son devoir: arracher, tâcher d'arracher le tendre Ascagne à la mortelle influence d'un père monstrueux, et pour cela le couvrir de la protection des siens (tuorum, 488), l'investir de cette haute mission que serait la garde du souvenir. Il est beau à ce sujet de comparer la chlamyde d'Andromaque avec le bouclier de Vulcain (cf. l'écho de textum, VIII, 625 à textilibus). Enée charge sur ses épaules le destin à la fois grandiose et effrayant de Rome, moyennant quoi il se prend pour un homme d'avenir, alors que son ignorance fait pitié (VIII, 730):

Miratur rerumque ignarus imagine gaudet.

La mission impartie à Ascagne n'a rien de cette folle enflure: elle s'enracine solidement au contraire dans un passé familial tout proche, un passé douloureux certes, mais plus authentiquement glorieux que toutes les victoires des Pyrrhus et autres Césars. Enée exalte l'orgueil de Fortuna incarnée en son double, Octave Auguste (superbis, VIII, 721): qu'Ascagne, lui, porte bien haut le blason de la vraie vertu (cf. 342-3, en écho à XII, 435-6), qu'il réalise les espoirs brisés par la mort prématurée de son cousin, et pour cela qu'il tienne toujours les yeux fixés sur l'exemple d'Hector.

Le neveu d'Andromaque se montrera-t-il à la hauteur d'une si grande attente? On verra malheureusement dans la suite du poème que le cher enfant n'en prend guère le chemin, mais l'on dirait ici que Virgile semble encore comme partagé entre son désir de sauver le petit-fils d'Anchise et une vision moins complaisante de l'histoire. De Marcellus, oui, l'on pouvait dire ce qu'il est dit de Lausus en VII, 653-4, «qu'il était digne d'un meilleur père»:

dignus patriis qui laetior esset / Imperiis et cui pater haud Mezentius esset.

Mais Marcellus, ses ennemis y veillaient (cf. Hor. C. I, 12, 45-48: supra I n. 27), ne vivra pas, et le successeur d'Auguste s'appellera Tibère.

Revenons à Buthrote. Enée, qui s'en serait voulu de laisser le dernier mot à Andromaque, va gratifier ses hôtes d'un discours grandiloquent et tout à fait dans sa manière, où, sous couvert de leur dispenser sa bénédiction d'adieu, il les enterre vivants jusqu'à la résurrection promise pour dans douze siècles (v. 493-505). Là encore, Grimm était sur la voie. Il détecte fort bien le mauvais goût du Viuite felices venant juste après les poignants adieux de la reine et en écho à deux autres emplois de l'adjectif felix (321 et 480), dont l'un qualifie une morte et l'autre réfère au bonheur paternel; observant d'autre part que le repos (quies, 495) pour lequel Enée les congratule n'est autre, au moins en ce qui concerne Andromaque, que celui de la tombe, il n'hésite pas à parler de «gentle irony» (161). Mais le héros de l'Enéide s'en sort indemne, son excuse étant que ses responsabilités de chef ne lui laissent pas le temps de faire de la psychologie (144). Bref, l'oiseau est aussi invulnérable, dirait-on, que les Harpyes de la légende (v. 242-3):

Sed neque uim plumis ullam nec uolnera tergo / Accipiunt.

L'appréciation de "gentle irony" nous paraît pourtant nettement en deçà de la réalité et c'est plutôt de sarcasme que l'on devrait parler quand Enée feint d'envier ses hôtes (felices définit les élus des Champs-Elysées en VI, 669), alors qu'il oppose en fait leur petite médiocrité à sa haute vocation:

nos alia ex aliis in fata uocamur

«Vous, le repos éternel vous appartient, "bienheureux" que vous êtes (et la 3ème personne sua les étiquette, les momifie): nous, le destin nous appelle. Vous n'avez plus qu'à jouir paisiblement de votre félicité: nous, nous avons à conquérir le monde». Le mot de fortuna nous rappelle l'injurieux interrogatoire des vers 317-9 (quae digna satis fortuna reuisit...?). Qu'ils se satisfassent de ce petit bonheur-là, bien suffisant pour eux (sua = digna satis, i.e. parua: cf. Ecl. I, 47), en attendant que, dans un bon millénaire, leur petite cité fusionne avec Rome (v. 503-5):

Epiro Hesperiam quibus...unam faciemus utramque/Troiam animis... (145)

La petite Troie (paruam Troiam, 349; paruae...urbi, 276) (146) attendra la grande (ingentem...Troiam, 462), l'Epire et l'Hespérie ne formeront plus qu'un seul peuple. Le beau projet que cette union, quand on se représente à quels antipodes la sauvage Epire se situe de la riante Italie, le royaume de Néoptolème de l'âge d'or rêvé par Virgile, les barbares Dardani du jardinier de Tarente (147) ! Le poète passait ici, d'après D.Servius, pour avoir voulu flatter le prince qui venait d'accorder aux habitants de Nicopolis le titre de cognati du peuple romain (quidam in honorem Augusti dictum accipiunt). En fait, c'est tout le contraire: il se moque et du prince et d'Actium et de Nicopolis et, bien sûr, de cet Enée qui s'obstine à se figurer que sa mission consiste à relever Troie de ses cendres pour mettre l'univers sous ses pieds (cf. Omnia sub pedibus, VII, 100), sans se rendre compte que son utramque/Troiam, avec ce pesant rejet, le dénonce inexorablement comme l'anti-sauveur par excellence, l'homme du passé, celui qui attirera sur «le Tibre et les champs voisins du Tibre» (v. 500) l'immanquable châtiment de la Reine du Ciel: cf. XII, 828; Hor. C. III, 3. A cela s'ajoute - car Virgile n'est nullement dupe des étymologies fantaisistes du type Dardanus > Dardani - le ridicule d'implanter une nation troyenne au beau milieu de l'Epire, ridicule dûment épinglé au vers 499 par l'absurdité de ce souhait:

et quae fuerit minus obuia Grais (148) .

Car comment pourrait-il se faire que la nouvelle Troie fût «moins à portée des Grecs» quand elle est venue s'installer chez eux?

 


Vers 506-553: première escale en terre italienne.

Au mépris des instructions d'Hélénus, les Enéades remontent vers le Nord afin d'atteindre par le plus court trajet (v. 507):

Vnde iter Italiam cursusque breuissimus undis

cette terre italienne que le devin leur a prescrit de contourner. Retardés par son verbiage, ils ont perdu un temps précieux et sont vite surpris par la nuit (v. 508):

Sol ruit interea... (149)

Ils n'ont navigué que quelques heures (uicina, 506), mais déjà ils s'estiment fatigués (fessos, 511) et "désirent" la terre (optatae, 509). Halte donc. «Etendus çà et là sur le rivage» (Sternimur...passimque, 509 sq), ils festoient joyeusement, ce qu'indique Corpora curamus, 511 («nous restaurons nos forces», Perret, plutôt que «nous nous reposons», Bellessort), et, Bacchus sûrement aidant (cf. I, 210 sqq), s'abandonnent aux bras de Morphée (sopor inrigat artus, 511). Difficile après cela de prendre au sérieux l'affectation de crainte manifestée aux vers 548-550, tant dans le redondant Haud mora continuo (unum de his sermonibus uacat, Servius), que dans suspecta, 550:

Graiugenumque domos suspectaque linquimus arua.

La vérité, c'est que les Enéades sont chez eux en terre grecque, y compris sur les côtes de l'Italie méridionale où rien, sinon, ne les obligeait à s'arrêter. Et puis, ils sont armés, solidement armés, et représentent avec leurs vingt vaisseaux une force redoutable. Le vers 519:

Dat clarum e puppi signum: nos castra mouemus

est d'un style tout militaire, avec son castra (castra sunt ubi miles steterit, glose Servius, qui précise en vain qu'ici c'est autre chose: modo tamen classem significat) et son signum, qu'il s'agisse d'un "son de trompette éclatant", comme le veut Pichon (cf. 239) ou d'une torche, selon l'explication de Servius (faculam eleuauit), qui rapproche innocemment II, 256-7, sans s'aviser que l'écho assimile ainsi la flotte troyenne mettant le cap sur l'Italie à la flotte grecque s'ébranlant pour fondre sur Ilion.

A ses présents d'adieu, Hélénus, on s'en souvient, avait ajouté des chevaux, des duces, des rameurs, des armes (v. 470-1):

Addit equos additque duces, / Remigium supplet, socios simul instruit armis.

Ces deux vers déplaisent à Peerlkamp, et non sans raison pour qui se situe dans la logique de l'Enéide orthodoxe, car un terme comme duces est bien difficile à neutraliser au sens de "palefreniers" (duces equorum) ou de "pilotes" (duces itineris) (150) , dans un environnement militaire aussi prononcé que celui-ci, avec equos (associé à Bellum, 539), Remigium supplet (uerbo militiae, Servius), armis, voire socios.

Que la préoccupation majeure des Enéades soit d'ordre militaire, cette vérité se révèle aussi dans leur manière de saluer la terre italienne à sa première apparition par des ovations triomphales: ouantis, 544 en relation avec Palladis armisonae. Ils se voient déjà les maîtres du pays, du monde même, comme le suggère l'omen des quatre chevaux blancs, évocateurs du triomphe romain. Présage "de premier ordre" en effet (primum, 537 aux deux sens du terme), si toutefois l'on consent à faire abstraction de la terrible somme de souffrances, de larmes, d'injustices, sur laquelle s'édifiera la puissance romaine. Anchise, quant à lui, n'y consent pas (v. 539 sqq):

Et pater Anchises: "Bellum, o terra hospita, portas,

Bello armantur equi, bellum haec armenta minantur.

Sed tamen idem olim curru succedere sueti

Quadrupedes et frena iugo concordia ferre:

Spes et pacis", ait.

Ce triple et lugubre Bellum, en réplique au triple Italiam des vers 523-4, fait l'effet d'une douche froide déversée sur le fol enthousiasme de ces reîtres. Aussi, à la place du Et introductif, attendrait-on a priori un At (cf. supra à propos de At...Et, 259-263), n'était-ce qu'Enée aura calculé que le Sed tamen a l'air d'annuler ce premier mouvement pessimiste pour promettre aux Troyens précisément ce triomphe auquel, pour sa part, il a tout de suite songé, mais que son père n'a nullement à l'esprit (il se refuse seulement à perdre l'espoir de la paix). Calcul assez habile, à preuve la glose de Servius ad v. 543: Ostendit latenter uincere posse Troianos, dicendo supra "curru succedere sueti...". C'est une belle performance de la part du narrateur que de nous inciter par cette simple substitution de conjonction à confondre pax avec triumphus (vive la guerre, donc), frena concordia avec seruitium, nous empêchant d'apercevoir la profondeur de l'interpretatio anchisienne du présage, une profondeur qui annonce directement la grande leçon de VI, 851-3: «combattre sans relâche le monstre Bellum, faire régner sur terre la justice, la concorde et la paix» (cf. aussi I, 17: supra).

Au reste, Enée ne vient-il pas déjà de s'amuser aux dépens de son père en nous montrant entre les lignes comment, en formelle opposition avec le voeu exprimé par celui-ci (v. 528-9):

Di maris et terrae tempestatumque potentes,

Ferte uiam uento facilem et spirate secundi

il a ordonné, lui Enée, l'accostage sur la côte italienne. Il est bien évident en effet que cette prière d'Anchise vise la totalité du voyage qui doit les mener jusqu'au Latium, mais les "camarades" (socii, 532) ne l'entendent pas de cette oreille: un port leur tend les bras (portusque patescit, 530), ils carguent les voiles et, se moquant du vieillard et des dieux auxquels spirate assimile les brises, virent résolument vers la terre:

Vela legunt socii et prores ad litora torquent.

 


Vers 554-718: les Troyens en Sicile; après une nuit de cauchemar au pied de l'Etna, ils font la rencontre d'Achéménide, un compagnon d'Ulysse qu'ils recueillent à leur bord; fuyant la terre des Cyclopes, ils longent la côte sicilienne jusqu'à Drépane, où meurt Anchise.

Sur ces cent soixante-cinq vers, il en est deux d'inachevés (640, 661) et cinq autres (595, 685, 690-1, 702), plus un hémistiche (594b), dont on peut sérieusement, croyons-nous, mettre en doute l'authenticité (151). Voyons d'abord le cas de 594b-595. Au petit matin, les Troyens voient sortir des bois une forme d'apparence humaine réduite à une maigreur squelettique (v. 590-1):

...e siluis macie confecta suprema

Ignoti noua forma uiri miserandaque cultu.

La chose s'avance vers eux et se met à les supplier (v. 592):

Procedit supplexque manus ad litora tendit.

Maintenant qu'ils peuvent détailler l'homme à loisir, ils voient son affreuse saleté, la barbe qui lui mange le visage, le sac cousu d'épines dont il s'enveloppe (593-4):

Respicimus: dira inluuies immissaque barba, / Consertum tegimen spinis.

Avec cela, allez donc distinguer un Grec d'un Troyen! Mais notre texte n'en ajoute pas moins:

at cetera Graius / Et quondam patriis ad Troiam missus in armis.

Outre que cet ajout détruit le suspense et fait double emploi avec 602-3 et 614-5, il est permis de se demander ce que recouvre cetera. Des armes? Mais miserandaque cultu s'y oppose et un homme qui vient se rendre à merci n'a pas intérêt à se montrer armé (152) . Son "équipement" (Perret)? Quel équipement, lui qui a perdu jusqu'à ses vêtements? Les traits du visage? Ils sont masqués par une barbe en broussaille. Son allure? Il n'a plus d'allure, on doute même si c'est bien un homme (dira). Mais d'un seul coup d'oeil, Enée a néanmoins compris qu'il avait affaire à un combattant de la guerre de Troie (153) !

Plessis-Lejay constatent l'imperfection des vers 684-6 (cf. aussi Heyne, Wagner, Ribbeck, qui transpose 685 après 686):

Contra iussa monent Heleni, Scyllam atque Charybdim

Inter utramque uiam leti discrimine paruo

Ni teneant cursus: certum est dare lintea retro

et, suivis notamment par Bellessort, proposent d'exclure 685, en arguant que le terme de uia ne peut pas s'appliquer à Charybde et Scylla. Ajoutons que leti discrimine paruo semble recopier X, 511 sans souci de la confusion entraînée par le fait que discrimen peut s'appliquer soit au détroit lui-même (uia), soit à chacun de ses côtés (utraque uia). Et que penser de l'acrobatie - que ne se permet pas Servius, d'ailleurs - consistant à ponctuer après inter? Nous nous rangerons donc à l'avis de Plessis-Lejay, sauf qu'ils analysent Scyllam atque Charybdim en accusatifs de direction, comme si tenere cursus et uenire (cf. I, 2) étaient interchangeables. Il nous semble que le mot cursus est ici essentiel. Hélénus, on s'en souvient, avait mis Enée en garde contre une précipitation excessive (v. 429 sq):

Praestat Trinacrii metas lustrare Pachyni

Cessantem longos et circumflectere cursus

(et 454 sq):

Quamuis increpitent socii et ui cursus in altum / Vela uocet.

Dans le second cas, cursus est sujet: pourquoi n'en irait-il pas de même ici? Ce troisième cursus prendrait son nombre au premier, au deuxième sa fonction. A moins encore que l'on ne préfère recourir à la conjecture (teneat cursus, ou teneant cursu). Quant au Ni (au lieu de Ne, ou de son équivalent archaïque Nei), peut-être ne faut-il pas exclure qu'il ait été amené par l'interpolation du vers précédent, au sens de Nisi (risque de mort pour qui s'écarterait du centre: interprétation de Dubner). Comprenons donc ainsi: «Hélénus avait interdit que leur course les entraînât à travers le détroit [pour gagner du temps] ; aussi décident-ils de rebrousser chemin». Et comme les dieux sont avec eux, il se produit ici le même "miracle" qu'en 525-531, les vents tournent en même temps qu'eux (v. 687-8):

Ecce autem Boreas angusta ab sede Pelori / Missus adest.

Missus = fauore numinum, comme dit Servius.

La présence des vers 690-1 adoucit à la vérité la répétition du verbe iacere dans les deux vers qu'ils séparent, mais on a l'impression qu'ils n'ont été faits que pour cela et certainement pas par Virgile. Wagner, Ribbeck, Peerlkamp, Dubner les obélisent, non sans de bonnes raisons. Relevons d'un point de vue formel l'emploi peu virgilien de Talia (cf. supra) dans une acception purement démonstrative et la mise en relief involontaire de Litora par le rejet et la disjonction:

Talia monstrabat relegens errata retrorsus

Litora Achaemenides comes infelicis Vlixi.

D'autre part, la répétition formulaire de l'expression comes infelicis Vlixi, reprise de 613, a quelque chose de suspect dans la mesure où Enée peut difficilement se donner l'air de plaindre l'ennemi mortel de Troie (154) . Mais l'objection la plus grave concerne l'expression errata retrorsus. On explique qu'Ulysse était passé par là en venant de chez les Lotophages, mais Homère ne dit rien de tel, et pour cause, puisque sa Terre des Yeux-Ronds se situait non en Sicile mais au large de Naples! Avouons que Virgile aurait été bien mal inspiré de souligner aussi lourdement, aussi prosaïquement, la liberté qu'il avait prise quant à la géographie homérique! Sans compter qu'errare peut difficilement signifier radere et qu'il suggérerait plutôt les errances de l'abandonné à l'intérieur du pays (cf. errant, 644): mais alors, que faire de retrorsus, dont la redondance avec re-legens est d'ailleurs, s'il faut le dire, fort maladroite?

Wagner, Peerlkamp, Dubner rejettent également le vers 702:

Immanisque Gela fluuii cognomine dicta.

Outre que la forme du génitif en -ii, unique dans tout Virgile (IX, 151 est interpolé), suffirait à le faire suspecter - ne disons rien de l'allongement du [a] de Gela -, on ne voit pas en effet ce que cette glossa geographica ajoute d'intéressant au vers précédent:

Apparet Camerina procul campique Geloi.

Géla se trouve parmi les plaines de Géla? Beau renseignement, en vérité. Seul l'adjectif Immanis pourrait sauver le vers de la banalité la plus affligeante si l'on voyait son application précise (affecte-t-il Gela ou fluuii ?) et si, comme undosum, 693, stagnantis, 698, proiecta, 699, arduos, 703, palmosa, 705, inlaetabilis, 707 (155) , il avait valeur "étymologique". Mais non, au lieu de nous être délicatement suggérée, à la façon de Callimaque, comme dans ces six autres cas, l'étymologie nous est ici martelée doctoralement, et d'autant plus risiblement qu'elle ne nous apprend rien du tout, sauf que Gela vient de Gela.

Quel est l'intérêt de l'épisode etnéen dans la perspective de l'anti-Enéide? D'autres ont observé avant nous (voir P. Grenade 41 n.2, 43 n.2; A.G. Mckay 38 n.11, W.A. Camps 140) que le port "immense et tranquille" au pied de l'Etna où la flotte troyenne vient relâcher n'est autre que le golfe de Tauromenium, de funeste mémoire pour Octave qui, lors de la guerre contre Sextus Pompée, voulut y faire débarquer son infanterie et y essuya l'une des plus sévères défaites de sa carrière (Dion 49, 5; App. V, 103-117). Mais il serait cependant trop hâtif d'en déduire que les Cyclopes symbolisent ici des forces anti-augustéennes, le Mal contre le Bien, ainsi que le suggèrent des critiques comme J.J.H. Savage 415 sqq et T.E. Kinsey 112, car le poète a fort bien pu distribuer les traits de sa satire à la fois sur la tête du Cyclope et sur celle d'Enée, selon une méthode illustrée aussi entre autres par l'épisode d'Hercule et de Cacus au huitième livre. Enée tremblant de peur toute une nuit sur le site de Tauromenium, c'est l'image d'Octave plongé dans les affres du désespoir (App. V, 117 le montre surpris par la nuit au pied de l'Etna en éruption), mais l'Etna et les "frères etnéens" (Aetneos fratres, 678) entretiennent une parenté certaine avec celui qu'Horace nommera quelque part fatale monstrum (C. I, 37: supra I n. 10). De cette parenté, la ressemblance patronymique entre le héros de l'Enéide et les Cyclopes porte déjà témoignage (Aeneas - Aetneos), ainsi peut-être que les mots d'apitoiement échappés au narrateur en 660-1 (infra; et cf. W. Moskalew [1988] 29), mais elle n'apparaît en pleine lumière qu'au lecteur capable de reconnaître les correspondances cachées entre divers passages du poème.

Putnam 131 a mis en évidence le triangle composé par le Furor impius...horridus ore cruento du livre I (v. 294-6), le Polyphème du livre III et le Cacus du livre VIII (v. 185-272). Mais avant de revenir plus au long sur le parallélisme entre Cacus et le Cyclope, nous voudrions d'une part rappeler que Furor impius a déjà été identifié par nous à Caesar impius (cf. supra), d'autre part enregistrer l'écho entre pestem, 620 et pesti, I, 712 en remarquant que la "peste" à laquelle est vouée la malheureuse Didon s'incarne bel et bien en la personne du frère d'Amor. Par ailleurs, il nous paraît curieux d'observer que la Fama du quatrième livre (v. 173-188) est dépeinte du même pinceau baroque qui a servi à l'artiste pour son tableau de l'Etna et de l'etnéen Polyphème. Outre la taille gigantesque qu'atteint Fama (comparer sese attolit in auras/ Ingrediturque solo et caput inter nubila condit, IV, 176-7 à Ipse arduos altaque pulsat/Sidera, III, 619-20), notons que sa ressemblance avec le Cyclope est pointée par la reprise presque mot pour mot en IV, 181:

Monstrum horrendum, ingens, cui quot sunt corpore plumae

du vers III, 658, si caractéristique:

Monstrum horrendum, informe, ingens, cui lumen ademptum

avec cette ironie que le second monstre n'a plus d'oeil tandis que le premier en est couvert (car chaque plume cache un oeil: Tot uigiles oculi subter, IV, 182) (156). Il s'ajoute à cela que le géant Encelade se trouve évoqué à la fois en IV, 178-9 et en III, 578 (et, curieusement, en rapport avec Fama: Fama est Enceladi...), et nulle part ailleurs dans le poème. Or, cet Encelade représente un maillon important dans la chaîne qui relie Cacus (associé à Fama par la reprise de l'incise mirabile dictu, IV, 182 - VIII, 252) à Polyphème et à l'Etna lui-même.

Il est certes exact, d'un point de vue strictement cartésien, qu'Encelade n'est pas le Cyclope et que l'Etna ne fait pas partie du corps de ce damné, mais il n'empêche que le feu qui s'échappe par les cheminées du volcan n'est composé que des flammes expirées par le géant qu'il enferme (579 sq: cf. I, 44-5) (157) comme si le cratère servait de bouche au prisonnier. Qu'on se souvienne ici de l'étrange tombe de Polydore où les mortels myrtes avaient pris vie de la vie du transpercé (v. 45 sq). Tout se passe donc comme si l'évocation fabuleuse d'Encelade venait couronner l'évidente personnification des vers 571-7 et c'est pour n'avoir pas aperçu cette intention du poète que Favorinus, l'esprit prévenu par le snobisme archaïsant qui sévissait de son temps, lui reprochait ses exagérations et son baroquisme (Gell. XVII, 10). Encelade, le géant aveugle, c'est déjà Polyphème, le géant aveuglé (cui lumen ademptum dans les deux sens), ou, si l'on préfère, c'est Polyphème subissant son châtiment, un châtiment aussi effrayant à voir que Polyphème lui-même (Nec uisu facilis, 621): horrificis, 571 annonce horrendum, 658, 679; atram, 572--> atro, 622, 626; sidera lambit, 574--> pulsat/ Sidera, 619 sq; uiscera montis, 575--> Visceribus miserorum, 622; eructans, 576--> eructans, 632; gemitu, 577--> gemitu, 664; mole hac, 579--> uasta...mole, 656; intremere omnem/Murmure Trinacriam, 581 sq--> Clamorem immensum tollit quo pontus et omnes/ Intremuere undae penitusque exterrita tellus/Italiae curuisque immugiit Aetna cauernis, 672-4; monstra, 583--> Monstrum, 658.

Par ailleurs, l'écho triangulaire entre gemitum ingentem, 555, Ter...clamorem, 566 et Clamorem immensum, 672 unit intimement le Cyclope avec les saxa et les scopuli marins (cf. aussi horrenda, 559 - horrendum, 658, 679), c'est-à-dire avec la monstruosité marine personnifiée sous ces divers avatars que sont l'Etna ( que l'on voit sortir des flots en 554: e fluctu...cernitur), Charybde et Scylla, les Roches Flottantes, l'île des Sirènes (association scopuli - saxa en I, 201, III, 559, 566, V, 864-6), voire de l'île de Circé: écho de monstra, 583 à monstra, VII, 21 et de Audimus longe fractasque ad litora uoces, III, 556 à Hinc exaudiri gemitus iraeque, VII, 15 (158) . A ce sujet, n'est-il pas symptomatique qu'arrivant aux abords de l'Etna, Anchise s'écrie: Nimirum hic illa Charybdis, 558 ? Enfin, le port lui-même où vient mouiller la flotte troyenne participe de cette tendance générale: ingens/Ipse, 570-1 présage ipse arduos, 619 ainsi que le ingentemque...Aetnam, 579 et le triple ingens appliqué à Polyphème (619, 636, 658).

Commencé par la personnification du volcan en géant, l'épisode etnéen se termine sur une pétrification, ou plutôt sur une végétalisation des Cyclopes (675-681). A l'appel de leur frère, les géants etnéens surgissent des forêts et des hautes montagnes (e siluis et montibus altis, 675) comme l'Etna surgissait des flots (e fluctu, 554) (159) : ils accourent, dirait-on, dévalant vers le port (ruit, 676). Mais, aussi impuissants que l'aveugle, ils ne peuvent "que se tenir debout" (astantis nequiquam, 677), tout semblables à une haute forêt de chênes ou de cyprès (v. 681):

Constiterunt silua alta Iouis lucusue Dianae.

Constiterunt, parfait de consisto, transfère aux arbres le mouvement brisé des colosses rameutés ("Ils se sont arrêtés") et l'écho entre cet alta et celui du vers 678 renforce encore l'identification (160), tandis que, de son côté, l'ambigu uertice celso du vers 679 fond les arbres dans leur environnement, fusionne le végétal et le minéral.

Mais il est temps de dresser le tableau des points de résonance entre l'épisode etnéen et celui de Cacus et d'Hercule, en laissant à juger au lecteur si la simple analogie de thème serait susceptible d'expliquer une telle densité.


Livre III------------------------------------------> Livre VIII

-scopulos...saxa, 559------------------------> saxis...scopuli, 190-2

-spumam elisam, 567------------------------> Elisos oculos, 261

-atram, 572, atro, 622, 626----------------> atros, 198, atra, 258, 262

-atram prorumpit...nubem, 572---------> in tenebris incendia uana uomentem, 259

------------------------------------------------------> illius atros/Ore uomens ignis, 198-9

-eructans, 576, 632---------------------------> uomens, 199, Euomit, 253, uomentem, 259

-immania monstra, 583--------------------> immane saxum, 225-6

------------------------------------------------------> immane barathrum, 245

-dira [Achéménide], 593------------------> facies...dira, 194

------------------------------------------------------> Dirarum...uolucrum, 235

-hominum manibus, 606; Infandi, 644; gentem...nefandam, 653 ----> Semihominis, 194, semiferi, 267

-crudelia limina, 616; sanieque aspersa natarent/Limina, 625-6 --> foribusque adfixa superbis/Ora uirum, 196-7

-uasto...in antro, 617-------------------------> uasto...recessu, 193; uastoque sub antro, 217; sub antro, 254

-Domus...ingens, 618-9----------------------> specus...ingens, 241; ingens specus, 258

-opaca, 619---------------------------------------> opaco, 211

-Di talem, 620-----------------------------------> dei, 201

-Nec uisu facilis nec dictu adfabilis ulli, 621----> Terribilis, 266

-tabo, 626------------------------------------------> tabo, 197

-tepidi, 627 (161)-------------------------------> tepebat, 196

-Haud impune quidem nec talia passus Vlixes/

Oblitusue sui est, 628-9----------------------> Non tulit Alcides animis, 256

-et telo lumen terebramus, 635------------> Prospectum eripiens [Cacus] oculis, 254

-cui lumen ademptum, 658-----------------> Elisos oculos, 261

-altis, 644, 675, alta, 681, celso, 679-----> altissima, 234

-uenientem, 652---------------------------------> aduentumque dei, 201

-uasta se mole, 656-----------------------------> magna se mole, 199

-Monstrum, 658---------------------------------> monstro, 198

-informe, 658-------------------------------------> informe, 264

-Trunca manu (162) pinus regit, 659---> rapit arma manu.../Robur [Hercule], 220-1

-Dentibus infrendens, 664-------------------> Dentibus infrendens [Hercule], 230

-sic merito, 667-----------------------------------> meritosque...honores, 189

-Aetnaeos fratres, 678--------------------------> Huic...Volcanus erat pater, 198

-cyparissi...lucusue Dianae, 680-1--------> Infernas...sedes, 244

-rudentis, 682-------------------------------------> rudentem, 248


Si l'on consent à admettre qu'en tissant cette toile si serrée, l'auteur ne poursuivait pas le parallélisme pour le parallélisme, mais visait un but bien précis, force sera une fois de plus de se placer dans la perspective de l'anti-Enéide, où l'on n'a aucun mal à voir qu'en faisant de Polyphème un frère, un alter ego, de l'occupant du Palatin (et non de l'Aventin) (163) , Virgile attirait immanquablement l'épisode etnéen dans l'orbite de la satire anti-augustéenne. Il existait un précédent: trois siècles et demi avant lui, le poète Philoxène de Cythère avait écrit un célèbre dithyrambe intitulé Le Cyclope, où il se vengeait de Denys l'Ancien qui l'avait fait jeter aux Latomies.

Mais l'anti-Enéide se manifeste également ici à travers le comportement d'Enée envers son père. Deux fois, peut-être trois, Anchise est mis en accusation. D'abord, c'est lui qui les aurait jetés sur cette côte maudite. D'aussi loin qu'il aperçoit la pointe de l'Etna émerger, il est pris d'une crise semblable à celle qui s'était emparée de lui lors de la fuite de Troie et qui avait causé la disparition de Créuse (II, 730 sqq). «Nul doute que la voici, cette fameuse Charybde, que nous annonçait Hélénus», s'écrie-t-il (v. 558):

Nimirum hic illa Charybdis...

«Arrachez, compagnons, dressez-vous d'ensemble sur les rames»:

Eripite, o socii, pariterque insurgite remis.

Autant dire (cf. 410-3): «tout à babord». Manoeuvre exécutée à la lettre par les équipages (v. 561):

Haud minus ac iussi faciunt

mais manoeuvre catastrophique puisque, à peine ont-ils viré de bord qu'ils se retrouvent au milieu de vagues gigantesques, 564-5 (cf. I, 106-7 et comparer Ter...ter, 566-7 à Tris...tris, I, 108-10), et qu'ils tombent, ô ironie, sur ce monstre même qu'ils voulaient éviter (écho de 566 à 555, association scopuli - saxa en 566 comme en 559), avant d'échouer sans savoir comment sur les rivages des Cyclopes (v. 569):

Ignarique uiae Cyclopum adlabimur oris

vers où se confirme la référence à l'épisode de la disparition de Créuse par l'écho de Ignarique uiae à auia cursu/Dum sequor et nota excedo regione uiarum, II, 736-7 et à errauitne uia, II, 739 (164) .

Un peu plus loin, le vieillard renouvelle la criminelle imprudence dont Priam s'était rendu coupable en ordonnant la libération du fourbe Sinon (II, 146 sqq): parallélisme souligné par l'écho de Ipse, 610 à Ipse, II, 146, ainsi que de pignore, 611 à fiducia, II, 75, indices minces en soi, mais soutenus par un système de correspondances très élaboré entre le personnage d'Achéménide et celui de Sinon (cf. J.W. Mackail 516 sq) (165) .

On sait bien qu'Anchise a hésité un instant avant de tendre la main au suppliant, mais un instant seulement (v. 610):

haud multa moratus

Ici, le faux sens guette, mais si T.E. Kinsey 111 n. 6 n'a sans doute pas tort de critiquer la traduction de F. Klingner 433 par "ohne Zögern", il se satisfait un peu vite, à notre avis, en voyant en ces trois mots le pur signe d'une lutte morale au terme de laquelle la pitié l'emporte sur la haine (166) . Oui, Anchise a hésité un peu, mais - et c'est là le point de la forme négative - il n'a pas hésité assez: haud multa. Sans doute Achéménide, à la différence de Sinon, ne dissimule-t-il aucune ruse, mais comment les Troyens le sauraient-ils avant que l'apparition du Cyclope ne vienne authentifier ses dires (167)? Et encore le "vrai" Polyphème (Ipsum...Polyphemum, 656-7: vrai selon Enée) ne ressemble-t-il que de loin au monstre dépeint par le compagnon d'Ulysse. Voici en effet que l'ogre se métamorphose en "berger": inter pecudes, 656, Pastorem, 657 (dans cette optique, la 2ème moitié du v. 661 pourrait même se justifier). Il est remarquable aussi qu'au vers 658:

Monstrum horrendum, informe, ingens, cui lumen ademptum

la seconde partie du vers détruit l'effet terrifiant de la première; et le retournement de cruento, 632 (sang de ses victimes) en cruorem, 663 (son propre sang) s'inscrit exactement dans la même ligne. Blessé, souffrant, titubant, gémissant (gemitu, 664), inoffensif (il ne lance pas de pierres), le formidable colosse n'est plus qu'un dérisoire épouvantail dont les marins se moquent, tels ces enfants polissons de la satire (Hor. Sat. I, 3, 133sqq) qui s'amusent à tirer la barbe du philosophe stoïcien. Ainsi s'expliquerait en effet le uocis du vers 669, si étrange après taciti, 667: provocation des Troyens qui, à peine hors d'atteinte, se mettent à crier sur le Cyclope (168) . Quant à ses frères, ils ressemblent à s'y méprendre à des arbres de la forêt; tranchons le mot: ce sont des arbres (169) .

On devine dans ces conditions que quand le dangereux vieillard, épuisé d'ans et de fatigue, rendra enfin le dernier soupir, son fils se sentira soulagé d'un pesant fardeau. Naturellement, il prétend le contraire (v. 708-711):

Hic pelagi tot tempestatibus actus

Heu genitorem omnis curae casusque leuamen

Amitto Anchisen. Hic me, pater optime, fessum

Deseris heu tantis nequiquam erepte periclis!

On dirait même que c'est lui qui est mort, car le vers 714:

Hic labor extremus, longarum haec meta uiarum

que l'on applique ordinairement à Enée, conviendrait encore mieux au défunt (cf. Donat) (170) , à preuve le clair écho répercuté par Horace dans une ode aussi sacrée que la sixième du livre II (v. 7-8) (171) :

Sit modus lasso maris et uiarum / Militiaeque.

Mais il reste qu'au lieu de plaindre le sort du disparu, chacun s'apitoie sur le survivant, c'est-à-dire que là encore Enée subtilise la vedette à son père. Et cette opération de récupération du vers 714 est évidemment délibérée de sa part, comme le montre assez le fessum du v. 710, déjà déplacé en soi (est-ce à lui d'être fatigué?), mais qui le devient encore plus par son jeu sournois, parce qu'indirect, avec nequiquam (adverbe qui sera impudemment repris en V, 81): «je me suis donc fatigué pour rien!». Ce fessum renvoie, on l'imagine, à toutes les erreurs commises par Anchise, ainsi, bien sûr, qu'à la manière particulière dont il était sorti de Troie (cf. VI, 110 sqq), souvenir qui communique à leuamen une saveur des plus sarcastiques (antithèse avec grauabit, II, 708).

C'est à Drépane qu'Enée perd Anchise, i.e. en ces lieux mêmes où, selon le mythe, Saturne jeta sa faucille après avoir émasculé son père. Rencontre éloquente, que l'adjectif inlaetabilis, 707 nous interdit d'ignorer (cf. n. 155). Le narrateur veut pourtant se réfugier sous l'abri de cet impressionnant inlaetabilis comme la veuve sous son voile (propter patris amissionem, Servius) sans savoir que le poète l'a démasqué à l'avance par un laeti fort cinglant (I, 35). Au surcroît, quand il vient se plaindre que ni Céléno ni Hélénus ne lui avaient prédit ce deuil (v. 712-3), n'en fait-il pas un peu trop (172) et n'a-t-il pas l'air d'oublier que s'il s'était moins attardé en route, tel Ulysse chez Calypso, son père ne serait pas mort avant d'avoir atteint la terre promise? Mais non, le coupable ce n'est pas lui, mais ce père ingrat pour lequel il s'est fatigué "en vain", nequiquam, puisqu'il abandonne son fils sans prévenir (optime en conflit avec Deseris, 710-1):

hic me, pater optime, fessum / Deseris.

Cette "désertion" rappelle celle, prétendue, de Créuse (deseruit, II, 791) et des derniers combattants troyens (Deseruere, II, 565) et annonce celle, bien réelle, d'Enée lui-même en IV, 323 (deseris): cf. aussi l'abandon d'Achéménide par ses compagnons (Deseruere, 618), voir Brooks Otis 263, Kinsey 115.

Cela dit, on ne peut nier qu'il n'y ait ici des accents de sincérité bien propres à donner le change sur les vrais sentiments d'Enée, et il s'en faut de peu que l'on ne sente percer sous la voix hypocrite de celui-ci l'émotion personnelle de Virgile déplorant en la mort d'Anchise celle de son propre père. L'écho de l'ode II, 6, que nous signalions un peu plus haut, démontre qu'Horace l'entendait bien de cette manière, et l'on pourrait arguer aussi de la résonance entre Heu...solamen et le Heu...solacia de la neuvième églogue (v. 17 sq) qui, précisément, qualifie le vieux Moeris, masque de Virgile père (173) . A partir du vers 692, le narrateur tendrait en quelque sorte à s'effacer devant l'auteur par une espèce de coup de force signalé à divers procédés tels que la lutte entre la première personne du pluriel et la première du singulier, la pratique ostentatoire de l'anachronisme, l'esprit callimaquéen, l'interpellation de la source Aréthuse et l'allusion à ses amours avec l'Alphée (cf. Ecl. X, 1 sqq). Nous serions ainsi conviés à une double lecture où chaque vers prend une coloration fort différente selon qu'on l'attribue à l'auteur ou à son personnage.

Les derniers mots d'Enée (v. 715):

Hinc me digressum uestris deus appulit oris

sont sans doute, selon les termes de Cartault 261, «une amabilité répondant à l'hospitalité généreuse qu'il reçoit», mais plus sûrement encore ils constituent une adroite manière d'entretenir les illusions de la reine, qui pourrait se dire que ce deus vaut bien tous les fata du monde. Puis l'auteur prend la parole et immédiatement décoche au pater Aeneas quelques traits de son carquois (v. 716-8):

Sic pater Aeneas intentis omnibus unus

Fata renarrabat diuom cursusque docebat.

Conticuit tandem factoque hic fine quieuit.

Première flèche, unus. Faute d'oser en sourire, on s'en tient à la piètre explication de D.Servius: non interpellante regina interrogationibus («la reine ne l'a pas interrompu»), à moins que l'on ne recoure, non sans quelque facilité, au concept de "style subjectif" défini par B. Otis: «ayant perdu son père, Enée est désormais seul chef» (ainsi Grant C. Roti). Mais peut-être cet unus veut-il suggérer, en rapport avec le préfixe de renarrabat, qu'Enée racontait à sa façon: «Telle était la version bien personnelle que le père Enée donnait des choses humaines et divines devant un auditoire captivé» (174) .

Que le dernier vers ferme le récit sur lui-même (cf. Conticuere omnes, II, 1), en même temps qu'il assure la transition avec le début du livre suivant (At regina...quietem: cf. IV, 529-555), tout le monde le voit bien, mais il ne semble pas en revanche que l'ironie véhiculée par l'adverbe tandem (réponse au breuiter, II, 11) (175) ait été perçue par l'exégèse, cela en dépit des sonorités de ce vers, qui en proclament assez l'intention burlesque, et bien que l'adverbe soit encore appuyé par la double redondance entre Conticuit, facto...fine et quieuit : «Enfin il se tut et, terminant ici, entra dans le repos» (Perret). Au lieu de cela, on dispute âprement autour de quieuit pour savoir si ce verbe veut dire qu'Enée alla se coucher, qu'il s'arrêta de parler ou qu'il se calma à la fin (176) . Le fait que ces discussions soient en général dépourvues de la moindre parcelle d'humour ne nous apparaît pas comme un mince tribut rendu au génie comique du Mantouan...

 


NOTES

(cliquez sur R pour revenir au passage)

 

1) Cf. A. Cartault ad loc. passim, M. Crump 29 sq, J. W. Mackail 89 sq; de même, K. Quinn 122-3, pour qui ce livre est "a failure". R

2) Pour une réévaluation du livre III, cf. R. B. Lloyd (1957), réévaluation d'autant plus intéressante qu'un article précédent du même auteur soulignait la prétendue faiblesse de ce livre («III most obviously requires revision», Lloyd [1954] 299). R

3) On connaît l'ouvrage de R. Lesueur tout entier consacré à l'étude du rythme anapestique dans l'Enéide. R

4) A. Cartault 262-4. L.-A. Constans 408 sqq propose un entre-deux assez inattendu: pour lui, aestas signifie une période de six mois, et le total fait donc trois ans et demi. R

5) Perret montre qu'en prenant aestas au sens d'"année romuléenne", i.e. débutant en mars, toutes les difficultés se résolvent, et notamment l'apparente contradiction entre I, 755-6 et V, 626 que Servius jugeait insoluble. Plus récemment, J.T. Dyson suppose que la contradiction est intentionnelle, et que Virgile a voulu, par un écho à G. IV, 207, mettre en valeur le thème de la mort sacrificielle. H. Jacobson (1987) 168 observe que dans son Hélène Euripide présente les événements de la pièce comme se déroulant sept ans après la guerre (v. 112, 775-6). R

6) Pour la fuite, 44, 160, 268, 272, 283, 367, 398, 459, 639, 666 (cf. Cartault 274 n. 12): on songe au mot de Platon qui, s'appuyant sur Hom. Od. V, 223-5, se représente Enée comme «un artiste en l'art de fuir» (Lach. 191b). Pour l'adjectif fessus, 78, 85, 145, 276, 511, 568, 710, cf. A. W. Allen, J. R. Dunkle. R

7) Voir à ce sujet R.B. Lloyd 144; dire avec D. Quint 30 que cette «competition between father and son... is emblematic of a larger struggle between present and past» n'éclaire guère le problème. Il faut voir qu'Enée ne laisse guère à son père qu'un rôle honorifique (encore plus qu'"exécutif": P.V. Cova ad v. 9): voir les singuliers relinquo, 10, feror, 11, 16. Ovide prendra un malin plaisir dans les Métamorphoses (XIII, 640, 644-5) à exalter Anchise aux dépens d'Enée: cf. J.B. Solodow 149, 159 (mais Mét. XIV, 117-8 demande examen). R

8) Voir l'embarras de Servius; cf. aussi C. Saunders 85-87; H.W. Stubbs 69; R.B. Lloyd 134-5 distingue quatre types d'explication, le quatrième étant illustré par A.W. Allen: «that in life the goal is often forgotten, or rather...is not fully understood». Comparer J. Perret: «Mais ce qui est connu par voie de révélation surnaturelle n'est pas toujours lumière immédiate». S.F. Wiltshire 151 n. 6 pense que le poète a voulu montrer «Aeneas's own psychological uncertainty about his destiny». C'est beaucoup d'indulgence, car n'oublions pas les prédictions de Cassandre (cf. P.V. Cova ad v. 183 et 223). R

9) R.D. Williams (éd. d'Oxford, 1962, p. 12 sq) fait observer que des épisodes comme celui des Harpyes ou du Cyclope sont déplacés dans le monde semi-historique d'Enée. R

10) L'épisode thrace proprement dit semble se répartir en deux mouvements de 28 vers chacun: 13-40; 41-68. Remarquons que, s'ils avaient obéi aux volontés divines qui leur assignaient une terre lointaine (diuersa, 4: "a far-off place", R.D. Williams), les Enéades n'avaient rien à faire en Thrace, cette terre proche (procul, 13 n'est qu'un leurre grossier). R

11) Cf. Donat ad II, 428: ubi ponitur hoc illi uisum est, non iustum iudicium, sed prauae uoluntatis studium et libido significatur. Les superi ne peuvent ici désigner que les dieux, alors qu'en G. I, 491 (Nec fuit indignum superis...) le lecteur est censé, à notre avis, penser aux deux Césars. R

12) Cf. P. Courcelle 221-2 n. 465-6-7; quant à neutraliser superbum (A. Traina), ou à le mettre au compte de la "focalisation" - le point de vue des superi - (D. Fowler 49), ne sont-ce pas des solutions de facilité? R

13) contra rationem Ioui taurum sacrificat: adeo ut hinc putetur subsecutum esse prodigium. Vbique enim Ioui iuuencum legimus immolatum, Servius. R

14) N'étant plus retenu par la crainte de nuire à Enée dont le crime, veut-il croire, est involontaire, Donat (voir ad v. 41-43) peut condamner ce crime avec la dernière énergie: haeret autem inexpiabilis nota, si fuerit uoluntate peccatum. R

15) Servius glose ainsi Accessi, 24: non ad cornum sed ad myrtum quae inter uerbenas est. Et bene matri sacrificaturus aras coronat ex myrto. L'association du cornouiller au myrte (déjà qualifié de cruentum en G. I, 306) pourrait symboliser les noms de Mars et de Vénus. R

16) «nothing happens by chance in the world of the Aeneid», écrit très justement J. Griffin 66. R

17) Cf. Violence et ironie 274 sqq. R

18) On pense à ce passage de la Pharsale (III, 339 sqq) où César attaque à la hache le bois sacré de Marseille en se riant du sacrilège: Credite me fecisse nefas, 436. Et les structae diris altaribus arae ("autels dressés sur de sinistres tertres") évoquent les arae de Vénus adossés à la tombe de Polydore (aras, 25, iuxta, 22). Ovide (Met. VIII, 743 sqq) suggère aussi l'assimilation du fils d'Anchise au monstrueux Erisichthon: cf. R.F. Thomas (1988) 265-6. R

19) Pour Perret, ce contraste porte l'horreur à son comble, mais c'est qu'il édulcore ces deux vers en parlant à leur propos d'un «contexte tout banal, familier même», car d'une part le terme commode de "contexte" évite d'exposer la responsabilité d'Enée, d'autre part l'espèce de rage manifestée par celui-ci sort vraiment de la banalité. R

20) Noter que l'expression reddita fertur ad auris, 40 n'est pas exempte de sarcasme: 1) reddita, la sauvagerie d'Enée a "rendu la voix" au mort; 2) ad auris peut comporter une touche de burlesque (cf. I, 152, II, 303: supra). R

21) bene etiam qui laeditur excusat Aeneam. R

22) ex moribus enim cultorum terrae laudantur uel uituperantur, D.Servius. R

23) L'explication proposée par Rat est ici particulièrement révélatrice, parce que quasiment contradictoire: «trouble épouvante: "trouble", parce qu'elle a deux causes à la fois: le sang noir qu'il a vu couler et les paroles de Polydore (cf. D.Servius); et parce qu'elle le fait hésiter sur le parti à prendre». R

24) Servius ad v. 57: sane sciendum latenter Aeneam hoc agere ut Troianos Didoni ex infelicitatis similitudine commendet. R

25) Sur le cornouiller sacré qui se trouvait au pied du Palatin, à côté de l'escalier de Cacus, cf. M. Piérart. On disait que cet arbre était né du javelot lancé par Romulus après sa prise d'augures (capto augurio, Servius ad v. 46). Or, selon une forme de la légende, c'est à propos des augures qu'éclata la bataille où Rémus périt (Liv. I, 7). Ce que Virgile paraît suggérer, c'est que le javelot en question s'était planté dans le corps de Rémus. R

26) Cf. H.-L. Tracy 29: «...Priam's discreditable act in secretly transferring gold out of Troy, with suggestions of periura Troia». R

27) Cf. I n. 158. Le vers IV, 412 est intéressant en ce qu'il tend à confirmer l'identification d'Amor à Labor étudiée in Violence et ironie 312-4. En effet, Improbe Amor rappelle Labor.../Improbus de G. I, 145-6 et mortalia pectora cogis semble se souvenir de acuens mortalia corda, G. I, 123. R

28) On dirait le maître de la ruche parlant de ses abeilles: cf. G. IV, 184 (omnibus unus) et 212 (omnibus una). R

29) De même Jackson Knight: « So we gave P. a new burial». Contra, Rat, Bellessort («nous célébrons»), Klossowski («nous préparons»). Perret se situe en quelque sorte entre-deux («Nous préparons à P. de justes funérailles»), et de même, semble-t-il, Villenave: «nous rendons à P. l'honneur des funérailles». R

30) Cf. Hor. C. I, 28, 1-2 (Te...cohibent). Fustel de Coulanges 36 tente d'excuser Virgile en alléguant qu'il s'agit simplement d'une façon de parler, mais cette explication le satisfait lui-même si peu qu'il en ajoute une autre en note, fort curieuse: «La description de Virgile se rapporte à l'usage des cénotaphes ». Mais Polydore est bien enterré là, et il serait même tentant aux vers 45-46 de supposer un glissement de sujet de texit à increuit : confixus increuit. R

31) Cf. v. 122 et 646. Les exégètes s'interrogent. Ainsi Rat: «Le mieux nous semble d'entendre tout bonnement desertas, "désertes, où il est possible de fonder une colonie". Cartault 235 accuse Virgile: «Il est singulier qu'il ne s'enquière point des hôtes qu'il comptait y rencontrer et qu'il agisse comme dans un pays inhabité. Virgile ne s'inquiète pas toujours de la vraisemblance des faits matériels». Peerlkamp recourt à la conjecture, proposant atque extremas. R

32) et quidam...epitheton datum Apollini reprehendunt. Pulchros enim a ueteribus exsoletos dictos, nam et apud Lucilium Apollo pulcher dici non uult. R

33) quod autem ait Neptuno et Apollini tauris postea sacrificatum, apud alias aras hoc factum accipi oportet. R

34) et sciendum pro qualitate numinum orantes interdum ima, interdum summa respicere...Vnde nunc Apollinem deprecantes terram petunt. Ipse enim est et Sol et Liber pater qui inferos petiit...Bene ergo terram petunt unde ad eos responsa perueniunt: et quia Apollo etiam inferis notus est. Pour Donat, c'est simplement la frayeur qui les précipite à terre: pauore, inquit, nimio uestigiis firmis non potuimus stare... R

35) «ouverts par suite du tremblement de terre», Pichon. De même Rat. R

36) Donat écrit tout de go: opus templi uetustatis ratione laudauit. R

37) C'est ce que fait D.Servius, manifestement désireux d'atténuer autant que possible l'impiété de cette "prière". Donat ignore ce scrupule. Si Enée, dit-il, passe commande au lieu de prier, c'est qu'il a la conscience tranquille et qu'il est sûr du dieu: Hoc cum non sit deprecantis, sed iubentis, intellegitur fiducia numinis locutus et meriti sui. Protée qualifie Aristée de iuuenum confidentissime, G. IV, 445. R

38) Il est symptomatique que Servius veuille réduire cet augurium au sens d'oraculum. Inversement, et aussi faussement, ad II, 691, d'autres voudraient substituer augurium à auxilium. R

39) Comme le croit Servius: quia Apollinis responsa semper obscura sunt... Vnde cum intelligentia oraculum postulat. R

40) «The oracle is delivered by the god himself», glose R.D. Williams à la suite de Servius, lequel va jusqu'à retracer le vers 98 d'Homère à Orphée et d'Orphée à l'Apollon Hyperboréen! R

41) Comme le ciel attend Octave, selon G. I, 503-4. R

42) Cf. Aen. X, 649 sq: Quo fugis, Aenea? thalamos ne desere pactos; / Hac dabitur dextra tellus quaesita per undas, à rapprocher de cette réponse sarcastique de Marius aux Cimbres qui, ignorant la défaite des Teutons, demandaient des terres "pour eux et leurs frères" (i.e. les Teutons): Tum Marius ridens: Omittite, inquit, fratres uestros: tenent enim terram quam a nobis acceperunt semperque tenebunt. R

43) On pourrait formuler la chose en disant qu'Anchise est capable d'interpréter matrem à la fois absolument, i.e. en tant que mère universelle, et relativement, i.e. en tant que mère particulière des Troyens (uestram sous-entendu), tandis que les Pénates négligent le premier niveau et sont surclassés quant au second. R

44) Cf. Donat: accedebat eo quod etiam domus paratae fuerant, quarum struendarum labor habebatur in lucro. R

45) Cf. Donat ad v. 16: ex euentu, et ad v. 78: casu. R

46) Convenant avec R.D. Williams (éd. d'Oxford, 1962) de l'exagération du mot deserta, 122, T. E. Kinsey 119 n. 25 suggère que Virgile se la sera permise «in order to avoid making the Trojans dispossess the original inhabitants to get land to settle on». Virgile non, Enée oui. R

47) uel morem nautarum expressit uel eorum gaudium, Donat. R

48) Ce nauticus exoritur clamor est appliqué à la conquête de l'Angleterre par Baudri de Bourgueil: cf. P. Courcelle 243 n. 96. R

49) Le marin-soldat type étant naturellement Vipsanius Agrippa, grand amiral des flottes octaviennes: cf. Hor. C. II, 16, 21-4, dont la cacozélie est étudiée in RBPh 70 (1992) 98-100. R

50) Peerlkamp raisonne de la manière suivante: Rex arcem condere non hortatur, sed iubet, uel condit, hoc est condi imperat et curat. R

51) W.A. Camps, dans son compte rendu du commentaire de R.D. Williams, constate que ce fere est incompréhensible: «a bother to students because fere... is hardly translatable». Benoist déclare arbitrairement que « fere sert à exprimer le moment précis où se fait une chose ». R

52) V. Mellinghoff-Bourgerie 55 voit dans ce tour inversé le signe de l'épicurisme de Virgile. De Virgile non, d'Enée oui. R

53) Donat développe ainsi: ecce quantus erga te numinis fauor: non rogas et fauetur desiderio tuo, non nauigas, domus quoque non egrederis limen et dei iussa famulantibus diis ad auris tuas animumque portantur. R

54) On songe à la Gemma Augustea: cf. la description faite par G. Charles-Picard 105. R

55) D.Servius sent bien qu'Enée a ici besoin d'un avocat: hoc quibusdam uidetur ad maiestatem potius deorum referendum quam ad iactantiam uirtutis Aeneae... R

56) Comparer Donat ad v. 151, 169, 173, 175, 176, et voir aussi Servius ad v. 151. R

57) Cf. Donat (ut errati uenia peteretur) et Servius (et beneficium...et re uera ueniam erroris Anchisae...). Mais les interprètes modernes se divisent entre "bienveillance" (Dubner, Pichon, Plessis-Lejay, Bellessort) et "grâce" (Klossowski, Perret), ou "indulgence" (Knight). R

58) Cf. Servius: aut "nouo" pro "magno" posuit. D'autres suggèrent le sens de "deuxième", attribuant ainsi à Anchise la responsabilité de l'erreur thrace. Plus subtilement, et puisque l'aventure se déroule en Crète, on pourrait songer à un "nouveau labyrinthe", en rapprochant VI, 24-27 dont l'écho est frappant. R

59) Cf. Donat ad v. 169: longaeuo cum reprehensione occulta posuerunt, quia errare non debuit senex in originis suae causa. R

60) Perret veut lutter contre cette impression: «N'imaginons pas qu'Anchise batte sa coulpe; tout au contraire...il se disculpe», écrit-il. Donat (ad v. 182) emploie le mot de purgatio et soupçonne Anchise de vouloir rejeter sur les fata sa propre responsabilité dans l'aventure crétoise. R

61) Le meliora qui, note Servius, vaut deux fois, prolonge encore l'ambiguïté du ueniam : erreur intellectuelle? faute morale? irresponsabilité totale ("de plus heureux présages", Villenave)? R

62) «Dans nos textes grecs et sur les vases, ce sont des femmes, seulement pourvues d'ailes » (Plessis-Lejay 360 n. 3). Et même Sartre, dans Les Mouches, imagine les Erinyes soit en insectes soit en femmes ailées, mais pas en hybrides. R

63) cum eum inuocant, testantur se nihil mali facere cum sine custode interimunt armenta, D.Servius. R

64) Cette fausse objectivité, Donat la dénonce aux vers 217-8 (Cuncta haec idcirco descripsit quia omina ipsarum dicturus est sibi ac suis fuisse contraria) et 235 (addendo "dira gente" excusauit crimen uiolentiae). R

65) Ou alors il faut se rabattre sur le commode prétexte de "l'état transitionnel" du livre III. Ainsi T.E. Kinsey 120 croit-il reconnaître dans l'épisode deux états rédactionnels successifs, l'un avec symbolisation, l'autre sans. A. Cartault n'hésite pas pour sa part à reprocher à Virgile «son usage constant de ne point chercher à pénétrer la signification originale des mythes et d'en reproduire simplement la forme poétique», et l'accuse de tomber «dans l'illogique et l'invraisemblable» (243, et cf. 280 n. 3). R

66) Sur cet insondable, voir dernièrement P. Magno 198-9 dont la suggestion nous semble séduisante: «sotto l'appellativo di manes (antenati), Virgilio abbia voluto indicare il destino che ogni uomo ha già prima di venire al mondo, ma che non dipende da forze estranee...bensì dalla sua natura...» R

67) Cf. D.Servius: alii dicunt ideo adsumpsisse sibi furiae nomen harpyiam ut terreat. Mais Cartault par exemple (281-2 n. 5) ne la met pas en doute; cf. aussi Prop. III, 5, 41. R

68) Ce vers 230 est le plus souvent athétisé par les éditeurs, mais Peerlkamp par exemple n'y trouve rien à redire. Il nous semble qu'il peut se justifier (avec clausa peut-être mieux qu'avec clausi) non seulement parce qu'il souligne le lien avec l'épisode des Cerfs, mais aussi pour des considérations numériques: cf. supra. R

69) La tradition orthodoxe du vers 262 est évidemment : «qu'elles soient déesses ou oiseaux maudits et sinistres» (Perret); mais l'autre est plus riche. Dirae vaut en quelque sorte deux fois, et le résultat est qu'Enée se demande si les Dirae sont vraiment des divinités ou seulement de vilains oiseaux. R

70) Ou en tout cas après une guerre cruelle (horrida bella, VI, 86). La guerre peut être comparée à une dira fames (parente de la sacra fames dénoncée au v. 57), à un délire: écho de 265-6 à VII, 21-22. Noter qu'en 366 Enée assimile dira fames à tristis iras: or, irae vaut virtuellement Furor et Bellum. R

71) S'agissant d'un poète comme Virgile, dont l'on connaît l'alexandrine subtilité, il ne semble pas superflu de remarquer qu'il existe un rapport indirect d'homonymie entre l'aînée des Harpyes et lui-même, puisque Celaeno était le nom d'une des Vergiliae. Notons dans le même sens l'étroite correspondance entre la Harpye et Didon (cf. T. Berres, 232, R. J. Rabel 322-4). R

72) Cf. LEC 63 (1995) 236-7. Même le complaisant Donat s'étonne d'une telle disproportion: sed hoc genus poenae potuit uideri ab ultione harpyiarum esse discretum. R

73) Noter la correspondance numérique entre 246 et II, 246, qui met en phase Céléno et Cassandre et pourrait suggérer la stupide incrédulité d'Enée: Cassandra...non umquam credita Teucris. R

74) Cf. supra II n. 161; voir aussi la fin de l'ode I, 3. Les Harpyes renvoient aux Troyens leur propre monstruosité: selon la formule de M.C.J. Putnam (1980) 6, elles «externalize the monster within us»; «non si tratta di nemici esterni», souligne P.V. Cova, ad v. 236. R

75) La paraphrase de Donat est excellente: accipite, inquit, quod mentes uestras adfligat atque animis haec mea dicta figite, hoc est quae infixa uos uulnerent et excrucient competenter. R

76) L'expression boum...iuuencis, 247 rappelle G. IV, 538-40 et 550-1 (tauros...iuuencas), repris par boum, 543 et 555. R

77) Servius y voit une référence aux vers 222-3 (diuos ipsumque uocamus...), mais il reste qu'il n'a nulle part été question d'autels, pas plus d'ailleurs que lors du massacre des Cerfs. R

78) Cf. la note de Mazon à aimatos neou, Eum. 359, coll. Budé. R

79) Aere cauo, 240 suggère aussi dirum : écho 239 sq à VII, 519-20. R

80) Il faudrait ajouter à cette liste le tristis...iras de 366 (cf. Tristius...ira, 214-5) et le Obscenamque famem de 367 (cf. obscenaeque, 262). Les exégètes s'empressent trop au vers 366 de sous-entendre deum avec iras: ces colères sont certes envoyées par les dieux, mais elles "possèdent" au plein sens du terme ceux qu'elles veulent détruire. R

81) Ces 74 vers se décomposent en 24 (-> 293), 12 (-> 305), 14 (-> 319), 24. R

82) C'est de la même façon que, sur le Bouclier de Vulcain, Octave à Actium paraîtra narguer Apollon (arcum intendebat Apollo -> omnes uertebant terga -> Ipsa uidebatur...regina.../Vela dare -> At Caesar... (VIII, 704-14): cf. Euphrosyne 20 (1992) 102. R

83) Villenave avoue qu'il écrirait volontiers deo au lieu de Ioui, «car pourquoi cette lustration aurait-elle lieu en l'honneur de Jupiter, dans les jeux consacrés à Apollon? ». Mackail (ad v. 279 ) croit pouvoir régler le problème en supposant que le morceau a été écrit avant l'institution des jeux d'Actium par Octave. R

84) La traduction Perret («je marque l'objet») neutralise l'expression, pourtant qualifiée par Donat de laudis suae supplementum. R

85) Pour la haine méprisante où Enée englobe Priam et sa famille, cf. supra et supra. Donat glose ainsi Helenum, 295: quod dixit Helenum, abiecte pronuntiandum et accipiendum est pro fortuna quae incurrerat. R

86) «the strong phrase suggests the overwhelming longing of the exile to meet his old friend». R

87) «Solemnis most probably refers, not to the annual, but to the repeated, customary pilgrimage which Andromache makes to Hector's cenotaph», R. E. Grimm 153-4. R

88) Mais ce sens de "vide" est ici à peine présent dans l'adjectif inanis, tant ce renseignement est superflu. Comme il y a loin de ce dédaigneux cineri (= "à une cendre") à celui de Didon (cineri...Sychaeo, IV, 552)! R

89) Donat commente ainsi: reuera monstrum fuit ut quo tempore Hectoris manes uocabantur ad tumulum Aeneas insperatus apparuisset quasi et ipse defunctus. Et D.Servius: aut certe monstris quod tunc aduenerat Aeneas cum illa manes inuocaret et cum crederet esse defunctum. R

90) Grimm observe que l'évanouissement d'Andromaque est moins dû à la surprise de voir apparaître quelqu'un qu'elle croyait mort qu'à la brutale irruption de vivants, d'êtres réels au milieu du monde faux et vide qu'elle s'est construit. Revenue de son évanouissement au v. 310, elle se croit toujours dans le monde des morts. Ceci apparaît même si l'on sous-entend tibi avec recessit, 311, comme le fait D. West 35, qui glose néanmoins ainsi: «or if you are dead (sc. and I am now in the Underworld»). D.F. Bright 46 montre que Buthrote (ajoutons, vue par Enée) est une forme du monde souterrain; cf. aussi D. Quint 32-33. Cette confusion entre monde d'en bas et monde d'en haut n'est pas unique dans l'Enéide: cf. P. Hardie (1992) chap. 3, et (1994) 27. R

91) lugente scilicet Andromache, D.Servius; insani doloris muliebris immoderatione ab statu mentis exclusus, Donat; interpellatus lamentationibus Andromachae, Dubner; «So wild was her grief that I was only able to interrupt with short answers...», Jackson Knight. Pour un autre turbatus non moins ambigu (II, 67), cf. ad loc. R

92) Il n'est pas sans intérêt d'observer que ces paroles se souviennent des premiers mots, si sarcastiques, adressés par Ulysse à Philoctète dans la pièce de Sophocle (v. 980): Egô, saf istê , ouk allos omologô tade. R

93) R.E. Grimm 155 note innocemment que «His mind turns first to himself, and to his own extrema». R

94) Cf. Villenave, qui rejette cette dernière solution au profit de ce sens, dit-il, "plus poétique": «Et vous, l'Andromaque d'Hector, êtes-vous la femme de Pyrrhus?» R

95) Mais voir Donat: haec nomina secundum dicentis animum sic debemus posita intellegere, ut sciamus duo dicta cum laude, tertium uero cum uituperatione... R

96) Ceux qui, après Servius, se raccrochent au incredibilis du vers 294 (ainsi Dubner) ne semblent pas voir qu'Enée devrait au moins poser la question à l'envers: «est-il bien vrai que tu n'es plus l'épouse de Pyrrhus?» R

97) Cf. l'embarras du commentaire servien: seruas veut-il dire tenes ou vaut-il seruasti ? Et Williams: «an extension of such phrases as promissum seruare, amicitiam seruare, cf. II, 789». R

98) On pense par exemple à Epod. XV, 23-4 (Heu, heu, translatos alio maerebis amores:/Ast ego uicissim risero) ou à C. II, 14, 1 (Eheu fugaces...): cf. REA 93 (1991) 88. R

99) Pichon a aperçu la moitié de la vérité lorsqu'il établit ce partage: «Deiectam fait allusion aux malheurs, à la mort de son époux, à sa captivité; excipit et reuisit, au contraire, désignent l'amélioration de son sort depuis qu'elle est la femme d'Hélénus». R

100) Voici, selon Sénèque Epist. 11, 7, les marques de la honte: deiciunt enim uultum, uerba summitunt, figunt in terram oculos et deprimunt. R

101) L'Andromaque d'Euripide dans Les Troyennes 679 sq envie également le sort de Polyxène, mais elle n'a pas le mauvais goût de parler de la béatitude de celle-ci. R

102) Encore ne le fait-il qu'indirectement, en substituant Heleno à Aeneae, comme pour cacher le vrai problème sans un faux: et bene uerba Heleno post Andromacham non dedit ne frigeret. R

103) Ainsi se justifierait l'hysteron proteron (cf. Peerlkamp: postulatur: tenebant pateras et libabant). R

104) Peerlkamp se scandalise aussi du fait, mais en tire argument pour athétiser les vers 352-5. De fruontur il écrit: Numquam ille [sc. Virgilius ] dixisset "frui socia urbe". A propos du vers 355, W.F. Witton 171-2 souligne que «the emphasis in both halves of the line is on auro». R

105) Il sauva la vie à Pyrrhus en lui conseillant le retour par terre plutôt que par mer. On lui attribue aussi plusieurs révélations faites aux Grecs: qu'ils devaient s'emparer du Palladium, que la présence de Néoptolème et de Philoctète était indispensable , qu'il fallait construire un cheval de Troie. Cf. Cartault 285 n. 4, Austin ad II, 264, et voir Servius ad II, 166. R

106) J.J. O'Hara (1990b) 26-31 amorce toutefois une critique, encore bien timide, d'Hélénus prophète. D.Servius prétend ramener reddita à data. Dubner explique qu'en mourant nous devons rendre ce que nous avons (mais pourquoi à Hélénus?). Pour Pichon, «Hélénus revient ainsi au rang royal » (avait-il jamais eu ce rang?), Rat et Plessis-Lejay pensent que le royaume revient de droit au mari d'Andromaque (mais elle faisait partie du lot: 296-7, 329). R.D. Williams glose par "appropriately" (mais pourquoi était-ce "approprié"?). R

107) Le terme de fletus est ambigu ("larmes" ou "gémissements"); pour ciere, cf. VI, 468, lacrimasque ciebat, lui-même équivoque. R

108) Cf. Donat ad v. 358: "adgredior" quasi superbum est, "quaero" autem humile, et à Fare age, 362 : hortationem poscentis significat, non auctoritatem iubentis. R

109) Servius cite ici le De Diuinatione de Cicéron: Omnis duinandi peritia in duas partes diuiditur. R

110) Cf. Servius: duo petit: quemadmodum aut periculis careat aut quibus consiliis par esse laboribus possit. R

111) Cf. Servius ad v. 370: aut ad mitigandum famis periculum famis periculum, et à tantos, 368: quantos Harpyia praedixerat. Et noter l'écho de Exorat pacem, 370 à exposcere pacem, 261. R

112) Quoiqu'il commette le contre-sens traditionnel sur Junon (ce qui l'oblige en retour à citer VII, 310a à contre-sens, i.e. comme une assertion), Saint Augustin (Civ. Dei X, 21, 10) met exactement le doigt sur la plaie: Non omnino...heroes nostri supplicibus donis, sed uirtutibus diuinis Heran superant (cf. P. Courcelle 261-2). R

113) Pichon se borne à relever cet oxymore sans chercher à en définir l'effet. C'est de la même manière que Williams, sans flairer le pastiche, parle à propos des redondances en 375-6 d'«oracular impressiveness». R

114) Sur l'opposition Jupiter - Apollon, cf. Ecl. III, 60-63. Hélénus se dénonce ainsi comme cousin de Damoetas, ou mieux encore, vu l'ineffable vacuité de sa grandiloquence, de Palémon. R

115) et bene adlusit quasi Apollinis sacerdos: cuius propriae sunt sortes. R

116) Cf. D.Servius ad v. 233: alii eas etiam Parcas esse, unde et diuinatio ei [ sc. à Céléno ] data est. R

117) J. Carcopino 384 n'évite pas le piège: «les deux prodiges ne s'appliquaient qu'à une même réalité, ne comportaient qu'une seule localisation». R

118) Cf. Euphrosyne 20 (1992) 78. R

119) Cartault 287 n. 6 les juge superflus et destinés à disparaître de l'Enéide définitive. R

120) Dubner par exemple n'enregistre que les deux premières. Servius défend pourtant mordicus la troisième, qui sauve le mieux la dignité du Vates: pour cela, il ponctue après scire, en sous-entendant te et en neutralisant -que. R

121) Cf. Cartault 287-8 n. 3: «non seulement il ne faut pas se jeter au milieu des ennemis, mais pendant le sacrifice...il ne faut pas s'exposer à apercevoir un ennemi ». R

122) potest enim aut catholicon esse epitheton Grais, uel eis habitantibus Grais qui mali sunt. Donat tranche en faveur de la première solution: sine deformatione personae hostilis loqui non potuit, ipse uel maxime qui aliquando apud illos captiuus fuit. R

123) Stratagème bien inutile d'ailleurs, puisque, s'il leur faut contourner la Sicile, ils n'ont que faire du Pélore. R

124) Souvenir des cuisants revers subis à Scyllaeum par Octave dans sa guerre contre Sextus Pompée (App. V, 85 et 88-9)? R

125) Parenthèse dans la parenthèse, le vers 415 (Tantum aeui longinqua ualet mutare uetustas) est d'un pédantisme assez inénarrable, dont la moindre drôlerie n'est pas que longinqua s'y trouve à contre-sens: («in this case, suddenly», R.D. Williams). R

126) Cf. l'hésitation de D.Servius, encore trop timide toutefois: quam tu ueneratus sis, uel uenerata pro deos. R

127) Ce lentandus offre un bel exemple de polysémie, mais peu d'exégètes, semble-t-il, suivent la suggestion de Servius: aut lente tibi nauigandum. R

128) On ne peut dire qu'ils ne reçoivent pas de réponse, mais cette réponse proprement sibylline ne les éclaire pas, et c'est pourquoi, selon Hélénus, ils haïssent la prêtresse. Orose saisit l'occasion pour soutenir que Virgile méprisait les oracles (Hist. adv. paganos, VI, 15, 13: cf. P. Courcelle 264). R

129) Servius ne récuse nullement l'acception normale de cet inconsulti : inscii rerum, ignari, sine consilio...ut inconsultos incautos dicimus... R

130) Cf. Donat: largitorem praecipuum dicit, qui tantum donasset argenti quantum naues nisi stipatae ferre non possent. R

131) Mais nul exégète, à notre connaissance, n'a observé que le Ecce tibi, 477 souligne cruellement l'affront fait au vieillard, privé de cadeau d'adieu: cf. n. 134. R

132) Ce n'est pas pure coïncidence si, dans ce même chapitre, Aulu-Gelle trouve à citer deux exemples de l'Enéide aussi voisins l'un de l'autre que le sont uenerata, 460 et dignate, 475: Hélénus utilise deux fois la même ruse, i.e. de vouloir faire prendre un déponent pour un passif. Avec succès d'ailleurs: non quo ipse quasi potior dignatus sit...sed quod dignus esset inuentus, Donat. R

133) «Vergil, following the Homeric Hymn to Aphrodite (285 ff.), is surely alluding to Anchises' haughtiness in having boasted of the affair», R.B. Lloyd (1972) 129 n. 16. Mais ce critique, outre qu'il omet de renvoyer à II, 647-9, ne cherche pas du tout à lever l'apparente contradiction entre cette pointe et le honore, 474. A.M. Bowie 475 n. 46 propose de neutraliser superbo (cf. supra n. 12). R

134) Servius s'accommodait mal de cet escamotage: aut uacat "tibi"...aut certe altius dictum est... Et d'imaginer, sans percevoir la malignité qu'il prête ainsi à Hélénus, que celui-ci veut signifier à Anchise que c'est là tout ce qu'il verra de l'Italie. Tel est le cadeau réservé à Anchise (Ecce tibi...), il n'en aura pas d'autre. R

135) D.Servius et Donat (mais celui-ci peine beaucoup sur ces deux vers) croient qu'Hélénus veut ménager le vieillard en lui disant necesse est. C'est pourtant juste le contraire, et l'expression sonne fort rude. R

136) Une étude du carmen 64 est proposée dans Catulle ou l'anti-César 189-201. R

137) Un sûr remède serait assurément de le chasser du texte: Multi interea hemistichium tollendum esse putauerunt, Peerlkamp. R

138) nam digna fuit qua uteretur talis, dignus etiam Ascanius qui tantam rem adplicaret usibus suis. R

139) Noter ce point de contact entre Andromaque et Didon (longum...amorem, I, 749). Enée ne traitera pas mieux l'une que l'autre. R

140) J. Thomas (1987) 156-163 a des aperçus fort stimulants sur ce thème du tissage dans l'oeuvre de Virgile. R

141) Le point premier, car on veut bien, avec Donat et D.Servius, qu'en second il suggère la durée du souvenir chez Ascagne lui-même. R

142) Didon mourra de n'avoir su rester fidèle à la mémoire de Sychée. Andromaque maintient sa fidélité en dépit des violences exercées contre son corps. R

143) Nous donnons donc à super à peu près le même sens qu'en II, 71, II, 348, V, 482, etc... L'interprétation de la vulgate («qui me reste») ne satisfait pas Servius, mais plutôt que d'en déduire qu'il y a deux imagines, l'une vivante, l'autre brodée sur la chlamyde, il glose super par ualde, uehementer, expresse. C'est de la même façon qu'il se débarrassait du longe de II, 711 (= ualde). R

144) «Aeneas...is preoccupied by his burden of leadership to such an extent that he fails adequately to comprehend the deeper forces motivating another», R.E. Grimm 162; cf. aussi G. S. West 259. R

145) La leçon Hesperiam a les faveurs de Plessis-Lejay, Bellessort, Williams, Perret. Elle n'est pas seulement «un peu plus raffinée que la simple apposition explicative» (Plessis-Lejay), elle présente aussi l'intérêt, en conjonction avec l'élision, de cimenter beaucoup mieux les deux termes. R

146) Ainsi que le suggère D.Servius, la "petite ville" de 276 pourrait bien évoquer Nicopolis, dont les habitants furent reconnus cognati (cf. Cognatas, 502) par Auguste: cauit [ Augustus ] in foedere ciuitatis ipsius ut cognati obseruarentur a Romanis. R

147) Sur la sauvagerie des Dardani, nommément évoqués par l'étymologique Dardanus, cf. J. Carcopino (1930) 187, citant surtout Solin: Dardani...homines ex Troiana prosapia in mores barbaros alterati. R

148) fuerit vaut mieux que fuerint dans la mesure où obuia convient mieux à une ville qu'à des auspices, car quant à faire de quae un neutre pluriel dont l'antécédent engloberait effigiem (Perret), la chose paraît vraiment forcée. R

149) Inquiété par ce verbe («an unusual phrase, meaning not necessarily "the sun set", but "the sun sped on its course"), R.D. Williams renvoie sans doute à tort à X, 256, où ruebat n'est, à notre sens, qu'une fausse leçon pour rubebat. Il semble que ruere doive s'appliquer proprement aux heures descendantes du jour, comme subibat, 512 réfère aux heures montantes de la nuit (cf. D.Servius, et supra II n. 7 et 52). R

150) J. Henry est pourtant péremptoire («undoubtedly "guides" »), en renvoyant à VI, 263. Mais ce ne serait pas la première fois que Virgile joue sur le sens de dux: cf. Ecl. VIII, 39: Violence et ironie 292. R

151) Ces exclusions reçoivent la sanction des chiffres au niveau de l'économie générale du livre (cf. supra). En ce qui concerne 595 et 685, leur suppression permettrait de répartir l'ensemble 588-689 en deux parties de cinquante vers chacune (au lieu de cinquante et un), 639 (Sed fugite) assurant la jonction entre le danger passé et la menace présente. R

152) Peerlkamp sait bien qu'armis est ici d'autant plus gênant que l'on aurait besoin de lui pour spécifier cetera. Mais plutôt que de condamner le vers comme le font Heyne et Ribbeck, il conjecture vaillamment un Et patriis, ut quondam ad Troiam missus, in armis. Dubner est plus modeste: Dici solitum pro "armis indutus". Noter l'omission du vers par le manuscrit pi. R

153) L'embarras de T.E. Kinsey 111 nous paraît éloquent: «We should perhaps not ask what Vergil was visualising when he wrote the vague cetera Graius. Rather he retreats into the vagueness because he was not visualising anything clearly». Cartault 257 hésite entre "ce qui reste de ce vêtement" et "son air sans doute". Mais déjà l'on comparera Servius ad v. 594 (habet enim unaquaeque gens incessum et uocem propriam) et ad v. 595: aut ex sequenti eius confessione hoc didicit: aut Graecum esse colligit ex trepidatione. R

154) Le commentaire servien tend à regarder la formule comme un simple remplissage: ad implendum uersum...sine respectu negotii. Nam Aeneas incongrue infelicem Ulixen dicit, nisi forte quasi pius etiam hostis miseretur... Mais il est vrai qu'au vers 613 Servius entend l'adjectif différemment: quaerit fauorem eius uituperatione quem scit odio esse Troianis, interprétation qui cadre d'ailleurs assez bien avec l'état d'esprit d'Achéménide, lequel a décidé de tout dire, de jouer cartes sur table: « oui, je l'avoue...» R

155) undosum < plêmuris, "la marée"; stagnantis < elos, "le marais"; proiecta < pachus, "épais"; arduos < akros, "du sommet"; palmosa < selinon, "l'ache entrant dans la couronne des vainqueurs" (cf. R.D. Williams); Drepani...inlaetabilis < drepanon, "la faucille", que Saturne jeta là après avoir émasculé son père (Servius), ou que Cérès perdit en cherchant sa fille Proserpine (D.Servius). Les admirateurs d'Enée ne verront probablement pas le rapport entre celui-ci et le dieu émasculateur. R

156) Ce jeu se conjugue au fait que le poète adopte ici le mouvement d'un passage de Pacuvius où celui-ci décrit...une tortue (comparer IV, 402 sqq qui transmue des éléphants en fourmis): Quadrupes tardigrada agrestis humilis aspera/Capite breui ceruice anguina aspectu truci (Cic. Div. II, 64). R

157) Voilà constitué par cet écho un nouveau triangle: Ajax-Enée-Encelade. R

158) Et Cacus est agrégé à la liste: cf. le tableau de correspondances dressé ci-après. R

159) Les "frères etnéens" sont Polyphème (i.e. l'émanation de l'Etna lui-même, Encelade) cent fois répété (Centum, 643). Le chiffre 100 est symbolique de la démultiplication, du "clonage". Cette fascinante prolifération de l'Un s'exprime grammaticalement aux vers 675-6 par la coordination du singulier ruit au pluriel complent, et imaginairement par la figure de l'Hydre: écho de 641-4 à VI, 574-7. R

160) Relever aussi le altos...fluctus, 662. Le Cyclope va se mesurer à la mer, mais là il doit s'avouer vaincu: Nec potis Ionios fluctus aequare sequendo, 671. Il semble en effet que le verbe aequare indique moins une course avec les vagues (ainsi e.g. Bellessort) qu'une comparaison de taille: Polyphème perd pied, et il ne sait pas nager (Théocr. XI, 60). R

161) Cet écho confirme, si besoin était, la leçon tepidi contre trepidi. R

162) Cet écho appuie, semble-t-il, la leçon manu contre manum, d'ailleurs moins bien attestée et facilior. S'il est vrai qu'elle produit un rythme disgracieux («an awkward rhythm», Williams), ce rythme ne s'accorde-t-il pas au sujet? Rien n'empêche d'ailleurs de sous-entendre un eum avec regit, chose facilitée par l'ordre des mots et la diérèse. R

163) Cf. Euphrosyne 20 (1992) 86-90. R

164) Anchise confond les parages de l'Etna avec Charybde à cause de l'ampleur du danger, suppose Servius ad v. 557: describit loca Charybdi uicina: quam esse credidit ex periculi magnitudine. R

165) Il nous semble que l'écho de pignore, 611 à fiducia, II, 75 pourrait authentifier la reproduction du vers 612 en II, 76. R

166) Comparer de même la traduction de Bellessort: « sans plus attendre », et celle de Perret: «après quelques instants ». R

167) Servius remarque très bien que sic merito, 667 signifie qu'Achéménide n'est pas menteur comme Sinon: autrement dit, jusque là ils ne le savaient pas. Et D.Servius ad v. 613 note qu'à tout prendre cet Achéménide a beau avoir des talents oratoires certains (licet rhetorice agat), il ne dit rien qui justifie le geste d'Anchise. R

168) Polyphème avait déjà tourné le dos quand les voix lui parviennent; cf. Servius ad v. 669: bene uno sermone [sc. torsit] ostendit eum reuertentem iam audisse sonum remigii ; mais uox n'est pas la même chose que sonus remigii. R

169) Noter à la fois leur impuissance (nequiquam, 677) et leur sacralisation (silua alta Iouis lucusue Dianae, 681). R

170) Donat glose ainsi: ut mors adueniens non tam uitae illi, sed laborum attulerit finem. R

171) Une des six odes dénonciatrices de la mort de Virgile: cf. La mort de Virgile d'après Horace et Ovide (2è éd.) 85-93. R

172) Cf. Hom. Il. XVII, 410-1. Mais Achille ne reproche rien à sa mère, et il y a d'ailleurs une grande différence entre Patrocle, bouillant de jeunesse, et Anchise, accablé de vieillesse et d'infirmités. R

173) Pour l'équivalence entre Tityre, Moeris et le Vieillard de Tarente, trois virtuelles personnifications du père de Virgile, cf. Violence et ironie 61-72. Sur l'hypothèse que sous l'apparence d'Enée (cf. falsa ... insomnia, VI, 896: quae...deludunt somnia, X, 642, à propos du fantôme d'Enée) c'est Virgile lui-même qui rencontre son père aux enfers, cf. REA 98 (1996) 94. R

174) Le commentaire servien propose deux solutions: aut "re" uacat...aut apparet Aenean ante de suis casibus cum Didone confuse locutum. Henry les refuse l'une et l'autre au profit d'un re- rétrospectif, mais n'est-ce pas revenir ainsi au"re" uacat servien? R

175) «Modern commentators offer no explanation», constate W. Clausen (1987) 138 n. 22 à propos de ce breuiter. S. Commager (1981) 102 perçoit l'ironie étymologique de Infandum, II, 3: «"Unspeakable", to be sure - yet Aeneas will go on to speak (fando, 2, 6) of his grief for some 1500 lines». R

176) Cf. Henry disputant contre Wagner (= narrare desiit) et Burmann (= somno se tradidit) afin d'imposer son point de vue, qui consiste à prendre ce verbe «in its strictly literal sense of "becoming quiet or still"». R

 

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