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D'ACCUEIL Virgilmurder
LIVRE
III
INTRODUCTION
Il semble que ce troisième livre ait traditionnellement
joui d'une moindre faveur que les autres, puisque Donat, dans sa
Biographie de Virgile (126-9 Hardie), attribuait la raison de son
fatal voyage au désir de retravailler cette partie de son
poème (de même Phocas, v. 102-4), et que de bons
auteurs, tels A. Cartault, M. Crump, J.W. Mackail
(1) ne doutent pas que le
poète, s'il eût vécu, l'aurait
complètement récrite et refondue. Pourtant, ni dans le
détail de l'exécution, ni dans l'art de la composition,
le sens de la variation ou le souci des équilibres, Virgile ne
s'est ici montré inférieur à lui-même
(2) . Des épisodes
fantastiques tels que ceux du tombeau de Polydore ou de l'assaut des
Harpyes se gravent pour longtemps dans la mémoire, la
description du Cyclope par Achéménide concentre avec
brio tout un chant de l'Odyssée, la peinture nocturne
de l'Etna en éruption atteint la puissance digne d'un tel
sujet, enfin l'évocation d'Andromaque à Buthrote
constitue certainement l'un des principaux temps forts de l'oeuvre
tout entière. Et tout cela organisé non au hasard, mais
selon les calculs d'un plan minutieux, comme le montrent les
observations suivantes: 1) regroupement trois par trois des neuf
épisodes (Thrace, Délos, Crète = mer
Egée; Strophades, Actium, Buthrote = Grèce occidentale;
Castrum Mineruae, Charybde, Drépane = Grande Grèce), en
accordant, selon un rythme anapestique, un traitement plus long au
troisième membre de chaque groupe
(3) ; 2) correspondance
symétrique à chaque extrémité du livre
entre l'injonction de l'ombre de Polydore (v. 44):
Heu fuge crudelis terras, fuge
litus auarum
et celle du tremblant Achéménide (v. 639 sq):
Sed fugite, o miseri, fugite
atque ab litore funem / Rumpite...;
3) inscription en médaillon central de l'escale d'Actium,
ce haut lieu symbolique du triomphe définitif de l'absolutisme
césarien à Rome; 4) compte tenu de
l'athétèse, que nous justifierons au cours de
l'analyse, des vers 595, 685, 690-1 et 702 ainsi que de la
défalcation de 716-8, répartition numérique
rigoureuse avec une division centrale au vers 355, chiffre
déjà apparu dans la grande prophétie de Jupiter
en I, 257 sqq (7 + 30 + 300 + 18), et qui est celui de l'année
romuléenne (cf. J. Perret ad I, 274).
Cela étant, il faut s'interroger sur les raisons qui ont
motivé les jugements négatifs dont nous parlions en
commençant. Passons sur les vétilles, comme le
pourcentage anormalement élevé dans ce livre de vers
inachevés (sept, et huit en comptant 594): une
différence portant sur deux ou trois unités (la moyenne
serait de cinq pour l'Enéide) est évidemment
trop mince pour revêtir une quelconque signification, et l'on
observera au demeurant que plusieurs de ces demi-vers sont
particulièrement expressifs. Pas davantage ne reprochera-t-on
au poète, comme s'il avait visé à écrire
un guide touristique, de n'avoir pas assez sacrifié à
la couleur locale. Se plaindra-t-on que l'ensemble des aventures
déroulées en ces sept cent dix vers ne saurait en aucun
cas remplir les six ans exigés par le
septima aestas de I, 755-6 et de V, 626? Mais, face
à un Cartault qui se flatte de ramasser toutes ces errances en
moins de onze mois (4) ,
Perret, remarquant qu'un poète court à l'essentiel, n'a
pas de mal, à partir des indications qui nous sont fournies,
à occuper les Troyens durant six années pleines
(5) . Encore
n'était-ce pas le tout de les occuper, il fallait les
éprouver suffisamment pour justifier l'expression du vers I,
3:
multum ille et terris iactatus
et alto
(cf. aussi IV, 14), et sur ce point W.A. Camps 136 nous
paraît mal fondé à estimer que Virgile n'a pas
rempli son contrat. "Ballotté sur terre et sur mer", le Troyen
l'est pourtant autant qu'on peut le souhaiter, chassé de place
en place comme un pestiféré, devant s'enfuir de Thrace
en catastrophe, puis de Crète, puis des Strophades où
le jette une terrible tempête, puis d'Italie et enfin de sa
première escale en Sicile.
Ce qu'il faut avouer en revanche, c'est que ces malheurs à
répétition n'offrent guère à Enée
l'occasion de manifester sa valeur («le héros ne s'y
montre pas assez», Villenave). Pâle et effacé,
second de son père, il se contente, dirait-on, de subir et de
geindre. Les mots "fuir", "fuite", "fatigué", reviennent sans
arrêt comme des leitmotive
(6) . Ou, s'il se met en
vedette, c'est pour "doubler" son père, se montrer plus
intelligent, plus avisé, plus inspiré que lui. En
Thrace par exemple, il a beau étaler sa
vénération pour Anchise (primumque parentem, 58), il
n'empêche que la décision de partir vient de lui et que
le Monstra deum refero, 59
réduit la consultation des proceres à une simple
formalité; à Délos, le prêtre
reconnaît en Anchise un vieil ami (v. 82), mais c'est
Enée qui se met en avant, lui qui invoque solennellement le
dieu (uenerabar, 84); en
Crète, c'est à lui que les Pénates de Troie
apparaissent pour rectifier la désastreuse erreur
d'interprétation commise par Anchise; à Buthrote, c'est
à son seul compère Enée qu'Hélénus
daigne dévoiler l'avenir: du vieillard nulle nouvelle, sauf
à l'instant des adieux, quand le roi devin lui adresse des
compliments hyperboliques et empoisonnés d'où il
ressort qu'Anchise a surtout beaucoup de chance d'avoir un fils tel
qu'Enée (o felix nati
pietate, 480); en Italie, celui-ci laisse bien à
son père le soin d'interpréter l'omen des
chevaux (v. 537 sqq), mais c'est pour lui attribuer la plus plate des
"prédictions": ces animaux présagent soit la guerre
soit la paix! Même superfluité au large du
détroit de Sicile, lorsque Anchise reconnaît dans le
monstre qui s'offre à ses yeux la Charybde décrite par
Hélénus et exhorte l'équipage à faire
force de rames pour s'en écarter (v. 558 sqq). En somme, dans
tout le livre, le vieillard n'accomplit qu'un seul acte
véritablement responsable, c'est de tendre une main secourable
à un suppliant, tout Grec qu'il soit (v. 610 sq), mais cette
généreuse initiative rappelle trop celle, suicidaire,
de Priam envers Sinon (II, 146-7; 195-8) pour qu'il n'y ait pas chez
Enée l'intention sournoise de suggérer l'imprudence
d'Anchise. Après cela, l'hypocrite peut bien se
répandre en lamentations sur la mort à Drépane
de son "unique réconfort" (omnis
curae casusque leuamen, 709), il reste que cette
disparition survient opportunément pour lui, comme celle de
Créuse, puisqu'il n'a plus désormais de comptes
à rendre à personne et peut sans scrupules s'adonner
aux délices de Capoue.
On conçoit que les critiques imbus du vieux
préjugé en faveur d'Enée préfèrent
ne pas trop approfondir cette question des rapports entre le
père et le fils, se limitant prudemment à des
considérations superficielles et souvent contradictoires sur
l'importance relative de l'un et de l'autre
(7) . De même
s'efforcent-ils de ne pas remarquer que le personnage
d'Hélénus a tout d'une caricature de uates et
que son verbiage mi-oraculaire mi-instructions de voyage
s'étale sur quatre-vingt-neuf vers (374-462), soit un espace
plus de deux fois supérieur à celui de la grande
prophétie de Jupiter au premier livre (v. 257-296). Il est
cependant un vers sur lequel les esprits les mieux disposés
à l'égard d'Enée viennent nécessairement
achopper, c'est le vers 7 où il prétend ignorer au
départ de Troie le lieu de sa destination:
Incerti quo fata ferant, ubi
sistere detur.
La contradiction semble en effet patente avec les
prédictions de Créuse en II, 780 sqq où elle lui
désigne la terre promise sous le nom d'Hesperia (or, la Thrace est au nord)
(8), et même d'Italia (cf. v. 185), en lui
précisant qu'il n'y arrivera pas avant d'avoir
«labouré une vaste plaine de mer»:
uastum maris aequor
arandum.
Ainsi, de deux choses l'une, ou l'apparition de Créuse
n'était qu'un mensonge du narrateur, ou il se moque des
instructions surnaturelles. Quant à l'hypothèse
d'«une inadvertance du poète», nous en laisserons la
responsabilité à Villenave...
Mais au lieu de chercher de mauvaises excuses soit à
Enée soit à Virgile, acceptons donc l'idée d'un
désaccord radical entre l'auteur et son héros, d'autant
que déjà dans le livre précédent celui-ci
avait manifesté son mépris des avis divins, en
l'occurrence exprimés par la bouche d'Hector (II, 289 sqq) et
qu'il récidivera bientôt en s'installant à
Carthage comme pour y finir sa vie, ceci en dépit et de
l'oracle délien et des Pénates venus tout exprès
à son chevet pour lui en fournir l'interprétation
correcte.
On ne devra donc jamais perdre de vue au cours de ce livre comme
du précédent (supra
II n. 12) que Virgile ne s'y exprime qu'à travers le prisme
d'Enée, tout comme Homère a soin de laisser à
Ulysse la responsabilité de narrer lui-même ses voyages
fantastiques. L'aède grec tirait de cette distanciation un
subtil effet d'ironie, nul auditeur intelligent n'étant
censé prendre pour argent comptant les fables d'un individu
capable de tromper non seulement ses ennemis, mais ses amis, ses
serviteurs, sa famille, son fils, son épouse: «A tant de
menteries, comme il savait donner l'apparence du vrai!»
(Od. XIX, 203, trad. V. Bérard). A confondre la voix
d'Enée avec celle de Virgile, l'exégèse
traditionnelle ne se condamne-t-elle pas à avouer
qu'auprès de son modèle grec le prince des
poètes latins fait figure de naïf et de primaire
(9)?
Vers 1-71: exorde; les Troyens en
Thrace (10).
Enée commence en accusant le ciel d'«avoir
jugé bon (11) de
détruire un peuple innocent» (v. 1-3):
Postquam res Asiae Priamique
euertere gentem
Immeritam uisum superis
ceciditque superbum
Ilium et omnis humo fumat
Neptunia Troia.
Affreux blasphème en vérité, et qu'un P.
Boyancé 82 a bien de la peine à justifier: «C'est
que... Enée reste longtemps tourné vers le passé
plus que vers l'avenir...(Et au fond il ne serait pas Romain, s'il
n'en était pas ainsi)». A peine plus convaincante la
tentative de Pichon, qui voudrait apparemment se persuader que "la
résignation" du uisum superis
contrebalancerait et annulerait en quelque sorte la
"protestation" contenue dans Immeritam. Rat admet implicitement la
faute, mais plaide l'ignorance: «Injuste aux yeux d'
Enée, mais les Dieux d'en haut avaient quelque
raison...d'être mécontents des Troyens». R.D.
Williams se borne à constater (« a final protest against
the divine decision»); silence complet chez Villenave, Dubner
(qui cite toutefois D. Servius ad II, 428: bene et subtiliter etiam diis inuidiam commouet ut ea
cecidisse dicat quae putabantur esse deorum),
Plessis-Lejay, Bellessort, Perret. La position de Servius
était différente: il avoue très bien que le
pieux Enée blasphème contre les dieux, mais entre
Enée et les dieux son coeur n'hésite pas, et
plutôt que de condamner le blasphémateur il
préfère encore blasphémer avec lui en observant
que les dieux n'avaient pas à faire payer à tout un
peuple la faute d'un seul individu: Bene
"gentem". Nam Laomedontis et Paridis culpa, universa gens perire non
debuit ( et cf. aussi, n. précédente, sa
glose à Neptunia). Lucain
lui aussi préférait Caton aux dieux qui l'avaient
condamné, mais Enée n'est pas Caton, et Servius aurait
dû voir que superbum
à l'autre bout du vers vient justifier la colère divine
(12). Conjuguer la double
impiété d'accuser les dieux tout en accablant ses
compatriotes, un pareil tour de force ne fait pas peur au narrateur,
et la même contradiction court tout au long du livre
précédent, se revêtant seulement ici d'une
densité exceptionnelle (bien approchée en II, 54:
supra).
On ne s'étonnera pas, après l'apocalyptique vision
de II, 604 sqq, que la première divinité à
laquelle le héros sacrifie soit sa chère mère
(v. 19-20) - et n'est-elle pas chez elle sur la "terre mavortienne"
(v. 13)? -, les autres diui
étant relégués dans un peu glorieux anonymat,
voire tout bonnement annexés à la Dionéenne, car
la relation matri diuisque offre
la même ambiguïté qu'au vers 12 le penatibus et magnis dis. Seule exception,
Jupiter, dont Vénus fait d'ailleurs à peu près
ce qu'elle veut, et encore n'est-il nommé qu'après elle
et reçoit-il une victime inappropriée, un taureau
adulte au lieu d'un iuuencum (v.
21), chose qui choquait tant les commentateurs antiques qu'ils
penchaient à attribuer à une telle bévue
l'apparition du prodige qui va suivre
(13) . Mais cette faute
contre le rite n'est pourtant que péché véniel
auprès du sacrilège qu'Enée s'apprête
à perpétrer le plus froidement du monde, un viol de
sépulture (14).
Vénus aimant le myrte, il est normal que le sacrificateur
veuille orner son autel de cette plante (v. 25):
ramis tegerem ut frondentibus
aras (15) .
Il n'a pas loin à chercher car, ainsi qu'il le dit avec
désinvolture et comme s'il s'en était avisé
après coup (v. 22-23):
Forte fuit iuxta tumulus quo
cornea summo
Virgulta et densis hastilibus
horrida myrtus.
Ici, les exégètes paraissent s'être
donné le mot pour traduire tumulus par "tertre" plutôt que par
"tombe" (cf. v. 304 et 322), mais on ne peut s'empêcher
d'observer d'une part qu'il s'agit objectivement d'une tombe, comme
l'atteste le sepulto du vers 41,
et que le narrateur le sait, d'autre part qu'au vers 63:
Aggeritur tumulo
tellus
l'ambiguïté est patente et, ajoutons-le, cocasse,
d'autant qu'elle se redouble d'une équivoque syntaxique, un
peu comme iaculis, 46 peut
s'analyser en ablatif de manière ou en datif d'aboutissement
(cf. R. Pichon): «de la terre est amoncelée sur le
tertre-tombeau de façon à former un
tombeau-tertre»! Il suffit d'ailleurs de lire le commentaire de
Benoist: «Sur le tertre, qui formait déjà le
tombeau de Polydore, on ajoute un nouvel amas de terre», ou de
comparer la leçon de R.D. Williams ("on the mound"),
Bellessort et Perret ("sur le tertre") à celle de Jackson
Knight ("on his barrow") et Villenave ("sur son tombeau"), au encore
à celle de Rat ("pour tombeau") et Klossowski ("en forme de
tombeau"). Pense-t-on que ce jeu ait échappé à
Virgile, quand Servius, lui, ne se fait pas faute de le signaler
dès le vers 22, sans toutefois en apercevoir le
côté comique ("tumulus" autem
dicendo, uno sermone, et collem et sepulchrum fuisse
significat)? Ce qui trouble surtout D.Servius, c'est
qu'Enée sacrifie à proximité d'une tombe. Aussi
presse-t-il l'adverbe Forte en y
voyant une manière d'excuse: excusat
dicendo "forte fuit", quod iuxta eum locum sacrificauerit.
Mais ce n'est évidemment pas "par hasard" que cette tombe se
trouvait là (16) ,
ou plus exactement - drôlerie de ce retournement de perspective
- qu'Enée élève son autel tout près
d'elle, à la toucher (iuxta au sens strict). En
vérité, il n'a pu que le faire exprès, et la
raison d'une telle bizarrerie ne se découvre qu'à
condition d'admettre qu'il veut honorer sa mère en tant que
divinité infernale (cf. Ecl. VIII)
(17) . Cette déesse,
il lui faut du sang, et quel sang sinon celui de ce "taureau
magnifique" (Perret), que Bellessort, comme Donat, voit blanc, mais
dont la couleur ne nous est nullement spécifiée
(nitentem, 20)? Autrement dit,
nous sommes invités à associer intimement, mieux
même, à assimiler, la Dionéenne à celui
qu'Enée intitule "roi des habitants du ciel" bien qu'il lui
sacrifie comme à Pluton (cf. VI, 252-3). Le masculin supero ne constituera pas un obstacle pour
qui se souvient du deo de II, 632
(et ducente deo n'annonce-t-il
pas matri diuisque.../Auspicibus,
19-20?). Et rappelons-nous aussi qu'en ce passage dont II, 632 forme
la conclusion, Vénus prétendait à elle seule
occuper tout l'Olympe
(supra).
Nous voilà désormais préparés pour
apprécier à sa juste valeur le furieux acharnement mis
par Enée à arracher du sol les pousses de myrte dont il
a besoin. Mais accordons-lui néanmoins le
bénéfice du doute, supposons qu'il n'ait pas compris du
premier coup d'oeil que ce "tertre" abritait un mort. A la
première tige qu'il tire du sol, quand un sang noir en
dégoutte (v. 28-9), ne devrait-il pas entendre
l'avertissement? Point du tout. L'"horreur" est au rendez-vous, et
l'épouvante (v. 29-30):
Mihi frigidus horror / Membra
quatit gelidusque coit formidine sanguis
mais cela ne l'empêche pas, admirons
ce courage, de recommencer l'opération, ne serait-ce que pour
en avoir le coeur net. Le latin dit (v. 32):
causas penitus temptare
latentis
expression d'un "rationalisme" tellement déplacé
dans la circonstance que Peerlkamp la tient pour apocryphe et lit en
conséquence: Insequor:
alterius... Peerlkamp a tous les manuscrits contre lui:
peu lui chaut, car il défend Enée. Il importe en effet
à cette défense que la seconde tentative soit
expliquée par l'incrédulité du héros:
Aeneas terretur quidem monstro, sed uix
credit se uidisse, quod uidit ("il n'en croit pas ses
yeux"), car sinon on lui pardonnerait à la rigueur le
deuxième essai, mais sûrement pas un troisième:
de causis cogitare incipit post alterum
uimen euulsum. Le malheur est que Virgile a bel et bien
écrit:
causas penitus temptare
latentis
et que ce penitus temptare
("fouiller à fond") prend une abominable résonance
quand on songe qu'Enée est sur une tombe et que les "causes"
en question ne sont autres qu'un corps humain enterré...
(18)
Naturellement, le phénomène se reproduit (v. 33):
Ater et alterius sequitur de
cortice sanguis.
A-t-il compris cette fois? Pas davantage. Sa pensée,
dit-il, se met à travailler (v. 34):
Multa mouens animo
(«Agitant mille pensées», Rat), mais
l'idée ne lui vient pas de s'arrêter. Pour percer le
secret de ce Multa, Servius se
fonde raisonnablement sur ce qui suit: crainte d'une guerre (Gradiuomque patrem)? peur d'avoir
blessé le corps même des Hamadryades (Nymphas)? Mais que penser à cette
lumière du uenerabar, 34?
Il "vénère" les Nymphes juste à l'instant de
prendre le risque de commettre le mal, il attend qu'un miracle
transforme ce mal en bien (v. 36):
Rite secundarent uisus omenque
leuarent.
Troisième tentative, donc (v. 37-8):
Tertia sed postquam maiore
hastilia nisu
Adgredior genibusque aduersae
obluctor harenae.
L'esprit alerté par ses deux expériences
précédentes, il devrait à tout le moins
procéder avec crainte et tremblement: c'est le contraire, il
bande toutes ses forces, s'arc-boute contre le sable et entre en
lutte avec ces hampes ennemies. Il y a entre le vocabulaire physique,
hyper-réaliste, ici employé et l'atmosphère
surnaturelle qui entoure l'épisode un contraste des plus
bouffons (19) . La
grandiloquente incise Eloquar an
sileam? (v. 39) accentue encore cet effet au moment
même où, parallèlement, l'horreur atteint son
paroxysme. Une voix lamentable sort des profondeurs de la tombe,
terriblement accusatrice, et le fait que ce soit Enée
lui-même qui, avec un tranquille cynisme
(20) , rapporte ces
accusations ne doit pas, bien au contraire, nous en masquer la
virulence (v. 41-44):
Quid miserum, Aenea, laceras?
iam parce sepulto,
Parce pias scelerare manus. Non
me tibi Troia
Externum tulit aut cruor hic de
stipite manat.
Heu fuge crudelis terras, fuge
litus auarum.
La voix ne manque pas de causticité. Il est à noter
qu'elle ne met pas en doute qu'Enée sache qu'il a affaire
à une tombe. Elle ne l'informe pas qu'il est en train de
"déchirer un malheureux", mais elle lui demande pourquoi il
s'acharne à cet acte sacrilège: iam, "vas-tu cesser à la fin?" (=
tandem, Peerlkamp). Et la raison
qu'elle lui donne, ce n'est pas qu'il viole une tombe, mais que cette
tombe renferme un mort troyen: mise en relief de Externum, que plusieurs commentateurs,
dont Dubner, reprennent avec cruor. C'eût été un
étranger que cela changeait tout! La formidable ironie de la
series contre nature pias
scelerare, scellée encore par le redoublement de la
sifflante, se mesure à la naïveté de Servius
d'après qui c'est tout juste si Polydore ne devrait pas se
trouver honoré d'être lacéré par un si
pieux homme (21) . En tout
cas, le mal est fait, ces "pieuses mains" ne sont plus pieuses et
c'est en vain que l'on voudrait ramener le second parce à un simple noli (Dubner), puisque bien
évidemment il n'échappe pas plus que le premier
à l'influence de iam.
Comme R. Bloch 341, mais pour des motifs différents, nous
trouverons «hautement significatif de voir Enée, le
héros pieux par excellence, n'être pas à l'abri
lui-même de la souillure, et même de la plus
terrible». Mais ce qui mérite ce qualificatif de
"terrible", c'est encore moins la souillure elle-même que celui
qui se moque d'en charger sa conscience. Or, la position de
l'apostrophe Aenea entre miserum et
laceras suggère très fort de conférer
au nom propre sa pleine valeur étymologique, celle
d'"affreux", de "terrible", justement (grec ainos, cf.
supra). Et l'intention du
poète se confirme dans la liberté syntaxique
laissée par lui à l'adjectif crudelis, ce synonyme d'ainos,
analysable comme vocatif autant que comme accusatif: le
parallélisme entre crudelis
terras et Aenea
laceras est d'ailleurs marquée tant par
l'identité de place dans le vers que par l'assonance. Mais ce
redoublement syntaxique de crudelis place Enée en
superposition avec le meurtrier de Polydore, puisque
l'épithète ne s'applique à terras que par hypallage et pour renvoyer
en réalité à Polymestor
(22) .
L'écho entre scelerare
d'une part (= polluere, Servius)
et scelerata, 60, pollutum, 61 d'autre part va exactement
dans le même sens, celui d'une sorte d'assimilation
d'Enée au roi thrace. Il y a dans iam une nuance latente (= "au moins
maintenant", Benoist) qui place l'acte d'Enée en
continuité directe avec celui du bourreau du jeune Priamide
(cf. d'ailleurs laceras). Plus
monstre que le monstre, Enée ne sait même pas imposer
à sa barbarie la limite ultime qui avait arrêté
l'assassin, et s'il cède malgré tout aux instances de
la voix, c'est simplement que sa peur finit par l'emporter sur sa
rage (v. 47-8):
Tum uero ancipiti mentem
formidine pressus
Obstipui steteruntque comae et
uox faucibus haesit
car l'énigmatique ancipiti
(23) ne trouve
sans doute pas d'autre explication que dans la résistance que
le sujet tente encore d'opposer à l'avertissement surnaturel.
Servius note qu'en retraçant le destin du malheureux
Polydore Enée sait que Didon ne manquera pas de se souvenir de
son mari Sychée, tué lui aussi pour de l'or, et qu'il
en escompte auprès de la reine un crédit de sympathie
(24) . Mais si ce calcul ne
fait en effet aucun doute, il convient néanmoins d'observer
que dans son comportement envers son
hôtesse le fils de Vénus ressemble davantage à un
Pygmalion qu'à un Sychée. De même qu'ici on le
voit réitérer en quelque sorte le meurtre de Polydore,
de même dans le quatrième livre ce que Pygmalion n'avait
pu accomplir, à savoir détruire Sychée dans le
coeur de Didon (abolere Sychaeum,
I, 720) et tuer Didon elle-même, il l'accomplira, lui.
Enée est toujours du côté des bourreaux,
d'Aristée contre Orphée (cf.
supra et
supra), de Pygmalion contre
Sychée, de Polymestor contre Polydore et, ajoutons-le, de
Romulus contre Rémus, car la présence ici du
cornouiller alors qu'il n'a besoin que de myrte n'a probablement pas
d'autre objet que de rappeler le fratricide fondateur de Rome
(25) .
Les vrais sentiments du narrateur envers Polydore transparaissent
d'ailleurs très bien dans sa manière désinvolte,
mondaine, d'introduire l'histoire d'un jeune homme qui le touche de
si près (Hunc Polydorum,
49, "Ce Polydore..."), manière tout à fait analogue
à celle dont il s'inquiétait de savoir si sa royale
auditrice était intéressée par le récit
de la fin de Priam en II, 506 (Forsitan et
Priami...: cf.
supra).
De Priam il est d'ailleurs question ici
même incidemment, et Enée ne perd pas l'occasion
d'égratigner le vieux roi au passage en lui imputant le
détournement (furtim)
d'une énorme somme d'argent, auri...cum pondere magno
(26) . A un habile homme il
suffit souvent d'un mot pour perdre d'honneur son prochain, on l'a vu
au livre II à propos de Thymoétès (Siue dolo, 34), mais en l'occurrence ce
coup assez oblique porté à Priam vient seulement
s'ajouter à d'autres pièces d'un dossier bien
chargé. Et l'adjectif Infelix, 50 permet opportunément
à Enée de dissimuler sous une feinte
commisération ("malheureux") son exécration du monarque
et de toute sa famille (tous des "maudits": cf. n.
85).
La porte étant ainsi ouverte, on ne peut se
défendre de l'idée que Virgile a volontairement
prêté la main au célèbre contre-sens
commis par Dante sur le vers 57:
Quid non mortalia pectora cogis,
/ Auri sacra fames?
auquel il donnait une acception positive, celle de
"sacré", au lieu du "maudit" couramment admis (Purg.
XXII, 40-45). Quelles qu'aient été les intentions du
poète italien en opérant ce renversement, celui-ci
n'aurait pu mieux percer à jour l'âme du héros de
l'Enéide. En effet, s'il feint de stigmatiser la
conduite du roi thrace, Enée sait fort bien que tous les
griefs qu'il lui fait aux vers 54-56 s'appliquent exactement à
lui-même, lui qui a choisi les Grecs contre les Troyens, lui
qui «a rompu toute loi divine», lui que dès I, 359
(ignotum...pondus et auri,
sinistre écho à notre auri...pondere magno) l'or carthaginois
empêche de dormir. Mieux même, l'écho entre
l'interrogation Quid non...fames?
et le vers 412 du livre IV:
Improbe Amor, quid non mortalia
pectora cogis?
place l'expression auri fames
en équivalence avec Improbus Amor, alias Enée-Octave
(27) . Typiquement
augustéenne en tout cas, la démarche accomplie par
Enée à la suite du prodige (v. 58-59):
Delectos populi ad proceres
primumque parentem
Monstra deum refero et quae sit
sententia posco.
L'allusion politique de ces vers a frappé tous les
interprètes par son anachronisme
délibéré, mais sa véritable portée
n'a pas été, semble-t-il, convenablement
appréciée. On n'a pas vu qu'en ces quelques mots se
dénonçait toute l'hypocrisie, et la foncière
impiété, du régime mis en place par Auguste pour
enterrer définitivement la république en ayant l'air de
la perpétuer, pour étouffer la spiritualité sous
couvert de la sauver. «Sitôt que la peur a
libéré [ses] os», Enée, parfait
démocrate, réunit les chefs du peuple «afin de
leur demander leur avis». La démarche serait admirable,
si cette procédure n'était de pure forme puisque ce
terme de monstra équivaut
étymologiquement à un
iussa (= quae
ostenderant, Servius; cf. D.Servius ad v.
366: monstrum, quod monet) et que
le verbe referre recèle un
jeu sournois entre deux acceptions, celle, irréprochable, de
"soumettre à délibération", et celle, plus
réaliste, d'"informer" (des monstra
deum, i.e. de sa décision). On ne saurait mieux
dire qu'en tant qu'officiellement investi d'un caractère
divin, le Princeps romain règne sans partage sur ses
prétendus égaux (Imperio regit
unus aequo, Hor. C. III, 4, 48).
Avec une jolie unanimité (Omnibus
idem animus, 60)
(28) , le "Sénat"
fait connaître sa décision: départ
immédiat, juste le temps de "ré-enterrer" Polydore (v.
62):
Ergo instauramus Polydoro
funus
Ce ergo est excellent.
Polydore ne demandait pourtant à Enée qu'une seule
chose, qu'il s'en allât (v. 44):
Heu fuge...fuge...,
qu'il respectât le repos d'un mort, d'un mort enseveli
(sepulto, 41). Qu'à cela
ne tienne: «nous le réenterrons donc» (instauramus: "we renew", Williams; cf. II,
451) (29) . Et enterrer,
dans l'esprit d'Enée, est une opération assez
terrifiante puisqu'elle ne consiste pas, comme on le penserait,
à permettre à l'âme du défunt de se
libérer enfin de son corps, conception déjà
archaïque (cf. supra), mais au contraire à
"enfermer celle-ci dans le sépulcre" (v. 67-8):
animamque sepulcro /
Condimus. (30)
Quoi qu'il en soit, il ne faudrait pas que ce récit
hallucinatoire nous masque les véritables enjeux de
l'épisode thrace. Cette terre si proche, ce n'est pas
uniquement la loi du moindre effort, plus puissante que la
volonté des dieux, qui la lui avait fait choisir, ni non plus
le fait que les Troyens eussent des alliances avec les Thraces. Ce
pays l'attirait parce que c'était le lieu de
prédilection du dieu Mars (Mauortia, 13), la patrie de "l'ardent
Lycurgue" (acri...Lycurgo, 14),
comme il dit en s'arrangeant pour louer celui-ci en sous-main par une
épithète ambiguë qu'éclaire seul, à
condition d'y prêter attention, le contexte des deux vers
voisins (en I, 220, acris Oronti,
au contraire, l'apparence est positive et la réalité
négative).
Il apprécie même tellement la Thrace qu'il s'en
considère apparemment comme le légitime
propriétaire («Enée et les siens sont, dans la
perspective de Virgile, devenus maîtres de la Thrace»,
Perret), oubliant qu'il y a déjà des occupants
(desertas...terras, 4 s'oppose
à colitur, 13 et arant, 14)
(31) et se jetant sur ce
territoire comme "le mauvais destin" (équivoque du fatis...iniquis, 17), s'était
abattu sur les paysans italiens après Philippes en la personne
des soldats césariens (Ecl. I et IX), ou comme Ulysse
sur le pays des Cicones (Od. IX, 39 sqq, notamment 65 en
écho à notre v. 68). Mais de la même façon
que les Cicones surent finalement refouler les pillards ithaquiens,
Enée, on le présumera par l'allusion discrète du
vers 35, dut céder à la menace thrace, non sans
emporter divers "souvenirs" de son passage (cf. I, 653, V, 565-6, X,
350). La leçon aurait dû lui servir...
Vers 72 - 131: arrivés
à Délos, les Troyens obtiennent d'Apollon un oracle
qui, selon l'interprétation d'Anchise, leur fixe la
Crète comme terre promise.
Ce nouvel épisode débute par une
légère étourderie du narrateur, oubliée
dans un vers superbe (v. 72):
Prouehimur portu terraeque
urbesque recedunt.
Des villes sur ces "terres désertes" (desertas...terras, 4)? Nos
présomptions sur les vrais motifs du départ des Troyens
étaient donc fondées; et la répétition
insistante, un peu plus loin, du verbe
colere (colitur, 73;
coli, 77) ne ravive-t-elle pas le
souvenir du colitur du vers 13,
si contradictoire avec desertas ?
Chassés de Thrace, les aventuriers se dirigent vers
l'île sacrée de Délos. Anchise, paraît-il,
a là "un vieil ami" (ueterem...amicum, 82) en la personne
d'Anius, «le roi Anius, roi des hommes à la fois et
prêtre de Phébus» (v. 80):
Rex Anius, rex idem hominum
Phoebique sacerdos
comme l'intitule emphatiquement Enée, s'admirant
lui-même en cette double fonction (cf. l'implication du v. 59).
Plus tard, quand, parvenus aux rivages d'Actium, les fugitifs se
réjouiront «d'avoir échappé à tant
de villes argoliques, de s'être frayé la fuite à
travers l'ennemi» (v. 282-3):
iuuat euasisse tot urbes /
Argolicas mediosque fugam tenuisse per hostis
le lecteur devra compter parmi ces urbes les villes thraces ralliées
à Agamemnon (v. 54), mais pas Délos qui, bien que
grecque, offre aux ennemis des Grecs "un hâvre de tout repos",
l'expression tuto placidissima
portu, 78 visant certainement, sous peine de redondance,
la double menace des vents et des hommes.
Mais Enée allant consulter l'oracle d'Apollon, c'est
Aristée interrogeant Protée (fessis, 85 - lassis, G. IV, 449), et il ne sera
pas mieux reçu. Sa grossièreté envers le dieu se
marque d'ailleurs à plusieurs détails, pas très
difficiles, somme toute, à débusquer. Par exemple, son
premier mot pour introduire l'île de Délos, c'est
Sacra, 73:
Sacra mari colitur medio
gratissima tellus
mais au lieu de nommer au vers suivant Celui à qui par
dessus tout cette terre était
gratissima, il substitue au dieu prophète et
à sa mère Latone le couple Doris-Neptune (v. 74):
Nereidum matri et Neptuno
Aegaeo.
Et le camouflet semble souligné à plaisir par ce
ton d'affectation que le vers tire de sa facture toute grecque.
Certes, le divin Archer se voit qualifier dès le vers 75 de
pius, mais plus d'un critique
s'est déjà demandé si cette
épithète était bien la meilleure manière
d'honorer le dieu Apollon (certains, tels Bentley et Catrou, adoptant
la leçon prius
mentionnée par D.Servius); et quant au pulcher du v. 119, il faisait, selon
D.Servius, sourciller d'antiques exégètes qui
observaient que dans la vieille langue
pulcher équivalait à
"efféminé"
(32) .
Le brusque recours à l'apostrophe (v. 119):
taurum tibi, pulcher
Apollo
irait de fait assez dans le sens d'un sarcasme (cf. VIII, 84-85),
d'autant que ce sacrifice pose problème car Apollon doit
partager ses honneurs avec trois autres divinités alors que
lui seul les a "mérités": meritos...honores, 118. Lui seul est
payé après service rendu, les autres avant.
S'étonnant qu'Enée consultât l'oracle sans avoir
sacrifié au préalable (cf. VI, 37-39), les anciens
scoliastes tentaient de se rassurer en rangeant ce sanctuaire parmi
ceux où il était défendu d'immoler ancun animal.
Mais comment se fait-il alors qu'Enée sacrifie
néanmoins, une fois l'oracle rendu et
interprété? Cette contradiction n'effraie pas
D.Servius, qui s'en sort en supposant que l'immolation a lieu dans un
autre endroit (33). Le
poète n'a rien dit de tel.
Non content de défavoriser Phébus
par rapport à d'autres divinités, Enée porte le
défi suprême au Seigneur de lumière en lui
sacrifiant (ou en prétendant qu'Anchise lui sacrifie) comme
à une puissance infernale. C'est du moins ce que l'on
inférera de l'ambiguïté calculée du vers
119, rapprochée des expressions employées aux vers 92
et 93. En effet, l'opposition du vers 120:
Nigram Hiemi pecudem, Zephyris
felicibus albam
entraîne à peu près automatiquement une
antithèse similaire au vers précédent, laissant
au lecteur à deviner à qui ira le taureau blanc,
à qui le noir. Or, la posture adoptée par les
consultants pour entendre la voix oraculaire (v. 93):
Summissi petimus terram et uox
fertur ad auris
dissipe toute incertitude à ce sujet, du moins aux yeux de
Servius qui, de la direction suivie par les regards des consultants,
induit sans hésiter que le dieu Soleil est ici invoqué
"à l'envers" (comme la messe noire inverse la blanche),
c'est-à-dire en tant que maître des enfers
(34) . Et effectivement la
voix ne vient-elle pas du monde souterrain (noter l'écho de
fertur ad auris au v. 40), son
sanctuaire même, entrouvert par la violence d'un séisme:
adytis...reclusis, 92
(35) ?
Le fils de Vénus affecte naturellement la plus grande
vénération pour le fils de Latone. Mais il ne faut pas
que son double uenerari (v. 79 et
84) nous en impose. Le premier déguise en acte de
piété une visite touristique:
egressi ueneramur Apollinis
urbem.
Nous voulons dire par là que le verbe est nettement
excessif à cette place, étant mis, selon la juste
observation de Dubner, pour uenerabundi
accedimus, intramus. Mais l'on pourrait admettre
malgré tout avec Donat que c'est une façon de rendre
hommage au dieu que de "saluer sa ville avec respect" (trad. Perret),
si le second uenerari ne venait
définitivement nous désabuser:
Templa dei saxo uenerabar
structa uetusto.
Obscurément choqués par ce vers, Macrobe
(Sat. III, 6) et D.Servius (contra Donat)
(36) s'appesantissent sur
l'explication de uetusto auquel
ils s'efforcent d'attribuer la signification la plus symbolique
possible, se dispensant ainsi à bon compte d'apercevoir que le
quasi technique structa oblige
à comprendre que c'est bien à la
matérialité de ces vieilles pierres que le héros
s'intéresse. L'esprit, il s'en moque. Qu'Enée fût
un grand amateur d'art devant l'éternel, on le savait depuis
qu'on l'avait vu pleurer sur les fresques du temple de Junon (I, 453
sqq) et bientôt, dans des circonstances analogues à
celles-ci, la Sibylle le surprendra en train de rêver devant
les ciselures exécutées par Dédale sur les
portes du temple de Cumes. Mais puisque le bon Anius ne pense pas
à lui faire la rude remontrance qu'il mérite,
réparons cet oubli en utilisant les propres termes de la
prêtresse du Délien (Delius
inspirat uates, VI, 12):
Non hoc ista sibi tempus
spectacula poscit (VI, 37).
L'hypocrisie du uenerabar se
trouve soulignée jusqu'au burlesque par l'ellipse du verbe
introducteur de la prière, ellipse qui engendre cette perle:
uenerabar: Da...da...
Dire que le verbe dare
remplace ici le verbe dicere
(37) ne change rien
à l'affaire, et d'ailleurs le troisième Da, 89 semble là pour
empêcher une telle réduction. L'évidence est
qu'Enée n'a pas un mot pour "vénérer" un dieu
qu'il assaille au contraire de ses exigences (Da...domum, da moenia.../Et genus et mansuram
urbem; serua; Da...augurium
atque...inlabere...), qu'il importune de ses questions -
trois en un seul vers (v. 88):
Quem sequimur? quoue ire iubes?
ubi ponere sedes? -,
qu'il assomme de ses plaintes: fessis; reliquias
Danaum atque immitis Achilli. Tout lui est dû,
à lui qui s'intitule "seconde citadelle de Troie", altera Troiae/Pergama, 86-87, selon une
prétention formulée en termes plus obliques au chant
précédent (Quam prendimus
arcem? II, 322: cf.
supra). Un simple oracle ne le contenterait pas, il lui
faut en plus un miracle (augurium, 89)
(38) et, si telle est bien
l'implication du animis inlabere
nostris (39) ,
il prétend par surcroît que le divin Loxias lui consente
la faveur exorbitante de lui parler en clair.
La réponse ne se fait pas attendre: Vix ea fatus eram, 90. On pense au Intonuit laeuom de II, 693 (écho
Vix ea fatus erat, 692), mais en
beaucoup plus impressionnant:
tremere omnia.../...totusque
moueri / Mons...
La formidable colère du dieu couche à terre les
Troyens (v. 93). Et c'est "au milieu de ce tumulte", mixtoque ...tumultu, 99 que
s'élève une Voix qui, nous assure Enée, est
celle même de Phébus: Haec
Phoebus, 99 (40)
(cf. VI, 76: Ipsa canas oro).
Mais il faut croire que le animis inlabere
nostris n'a pas été exaucé et que
l'intelligence du dieu n'est pas "descendue dans leurs coeurs", car,
sourds et aveugles à la véritable signification de
l'oracle, ils se mettent follement à exulter d'une "joie
immense" (ingens... / Laetitia,
99 sq) quand ils devraient trembler d'effroi et périr de
honte.
Peu d'interprètes manquent de signaler que le premier mot
de l'oracle, Dardanidae, en
constitue aussi la clé parce qu'il dirige les Troyens sur la
voie de cette Italie d'où provenait leur ancêtre
Dardanus. Ainsi se figure-t-on sans doute avoir rendu un suffisant
tribut à la subtilité du "dieu oblique", sans voir que
dans le groupe Dardanidae duri le
fait essentiel est que les deux mots réagissent l'un sur
l'autre, l'épithète servant à actualiser la
potentialité agressive des quatre dentales du
dénominatif, tandis que celui-ci à son tour - Dardanus
était un fratricide (Servius ad v. 167) - a pour effet
de fixer duri en son acception
d'ailleurs la plus normale (cf. duri, II, 7; duris, IV, 366; duras, IV, 428), celle de "durs",
"endurcis", autant de coeur que d'esprit, i.e. à la fois
"impitoyables" et "inamendables". Mais il va sans dire que,
malgré un remords timide de Servius (uel eorum arguit insipientiam), tout le
monde veut entendre favorablement ce duri (="endurants"), selon la
recommandation de Donat: ad tolerandum
laborem fortes. Alors, la terrible ironie du divin
Vates ne peut plus que leur échapper et, lorsqu'ils
tombent au vers 96 sur le mot matrem:
Antiquam exquirite
matrem
ils s'empressent de courir à l'équivalence mater = Italia, bien que la Voix propose
une tout autre équation, celle de mater à tellus, qui trouve appui à la fois
en tellus, 95 et en petimus terram, 93, voire en stirpe, 94 (au sens de "racine") et
Prima, 95 ("primordiale": cf. IV,
166). Loxias joue sur l'ambiguïté inhérente au
concept de "terre-mère", si familier à la
mentalité antique: rappelons seulement la légende de
Deucalion et de Pyrrha, ou celle du premier Brutus, contée ici
même par Servius (cf. Liv. I, 56, 10-12), et citons au hasard
dans la littérature latine, outre Virgile lui-même
(G. II, 268 et 341, avec un duris; ou encore Aen. XI, 71:
mater...tellus), Varron
Rust. III, 1, 5, Lucrèce II, 993, V, 1402, Horace
Epod. XIII, 13, Cicéron De Leg. II, 56,
Tite-Live I, 56, Ovide Met. I, 38 sqq; XV, 91-2, Pline
N.H. II, 154, Suétone Caes. 7, 2, Tib.
75, 1, Juvénal VIII, 257, enfin D.Servius ad II, 513.
Alfred de Vigny fait prononcer à la Nature cette glaciale
sentence:
On me dit une mère et je suis une tombe.
Apollon ne nie pas le premier terme, mais il en fait un usage
sardonique en déclarant à Enée que sa bonne
mère l'attend avec la plus grande impatience (ubere laeto/Accipiet, 95-6)
(41), ceci par une
facétie analogue au Te
manet...tellus de la
treizième épode d'Horace (v. 13). Il dit "mère"
et il pense "tombe" (42) .
Et justement la Terre entr'ouvre ses abîmes au moment où
retentit l'oracle (adytis...reclusis, 92) comme pour indiquer
aux "durs Dardanides" où se trouve leur vraie patrie, dans les
enfers, près de Bellum et
de Discordia demens (VI, 279
sqq): cf. Hor. C. III, 14, 15-16 et aussi C. I, 4 dont
le domus exilis Plutonia (v. 17)
éclaire notre double domus, 85, 97. Mais l'expression propriam...domum, 85 vaut son pesant d'or
puisqu'elle fait pour ainsi dire deux fois double sens: 1)
Enée, par identification de Thymbraeus à Thybris (J. Carcopino 666), demande
à Apollon de lui donner "sa" maison (à lui, Apollon,
mais qui revient de droit à Enée: écho de VIII,
39 à VIII, 65), i.e. Ostie, i.e. l'empire du monde; 2) Il ne
songe pas que, du moment qu'il regarde le dieu comme infernal (cf.
supra), ce sont les enfers qu'il
réclame comme demeure.
On mesure de ce fait la puissance parodique des glorieux vers
97-98:
Hic domus Aeneae cunctis
dominabitur oris
Et nati natorum et qui nascentur
ab illo.
Dans l'Iliade (XX, 307-8), l'Ebranleur-du-Sol
prophétise que la descendance d'Enée régnera sur
les Troyens juqu'aux siècles les plus reculés. Mais,
bien avant Virgile déjà, quelque Alexandrin
désireux de flatter l'impérialisme romain avait
retouché les vers d'Homère de telle sorte que
c'était l'empire sur toutes les nations que Poséidon
promettait à la race des Enéades. Cessons d'accuser, ou
de louer, Virgile, comme on l'a fait d'âge en âge,
d'avoir apporté sa bénédiction à ce faux
grossier, alors que tout au contraire il le tourne en ridicule, et
combien cruellement.
L'oracle délivré, reste à le
décrypter, et Anchise paraît tout désigné
pour accomplir cette tâche. Fouillant dans sa mémoire
pour y «dérouler les traditions des anciens
héros» (v. 102):
ueterum uoluens monimenta
uirorum,
le vieillard croit avoir résolu l'énigme. De l'avis
d'Enée, il se trompe pourtant lourdement, comme le montre la
suite du récit, si bien qu'il est difficile sous l'emphase du
vers 103:
Audite, o proceres, ait, et spes
discite uestras
de ne pas percevoir un sourire perfide du narrateur, surtout que
le verbe audire se trouve repris
quatre vers plus loin dans une clause conditionnelle (v. 107):
si rite audita
recordor
dont la circonspection n'apparaîtra
rétrospectivement que trop justifiée. Avec une morgue
sans pareille, et sous prétexte d'une illumination divine,
Enée écartera l'interprétation de son
père pour lui en substituer une autre qu'il présente
comme bien meilleure, ou plutôt comme la seule bonne. Mais
soit, Anchise n'a pas senti l'ironie du dieu: Enée non plus.
Ils font donc erreur l'un et l'autre si l'on veut, mais
l'interprétation du père approche beaucoup plus de la
vérité que celle du fils, au point même que,
abstraction faite de l'ironie divine, on pourrait soutenir qu'elle
est la vérité même. Sa tirade sur les origines
crétoises des Troyens n'est pas seulement noble et belle, elle
répond point par point aux exigences de l'oracle, cunabula, 105 à stirpe, 94, uberrima, 106 à ubere, 95, Maximus...pater, 107 à parentum, 94, primum, 108 à Prima, 95 et surtout Hinc mater, 111 à matrem/Hic, 96-7. Par rapport à
l'interprétation attribuée aux Pénates (v.
154-171), celle-ci présente au moins un double avantage, outre
celui de la vraisemblance géographique: d'une part, Teucer, en
tant que beau-frère de Dardanus (c'est du moins la version la
plus courante), a toutes chances d'avoir l'antériorité
sur celui-ci; d'autre part, Anchise n'arrive à
l'équation mater = Creta
qu'à partir de mater =
Tellus (personnifiée par Cybèle, 111), alors
que les Pénates, quant à eux, ignorent superbement
cette seconde, et principale, équivalence
(43) .
En somme, Anchise a réussi à donner de l'oracle une
explication correcte tout en le purgeant de sa terrible virulence.
Par là même, il a en quelque sorte "vaincu" le dieu et,
s'il ne tenait qu'à lui, il parviendrait à le
désarmer, mais comment pourrait-il rédimer les crimes
de son fils? On retiendra en tout cas que la première fois
qu'il entre en scène (II, 634 sqq), c'est dans une situation
de résistance et de refus vis-à-vis de son fils.
Assurément, un passage comme VI, 684 sqq atteste de son amour
paternel, mais il ne faut pas oublier que l'Enée entré
aux enfers appartient à l'espèce des falsa insomnia (VI, 893-8) et n'est donc
pas le véritable Enée (cf. REA 98 [1996] 92-95).
Enée était en quête de "terres
désertes" (desertas quaerere
terras, 4), et voilà que la divine providence lui
offre beaucoup mieux encore, "des territoires
désertés", si l'on interprète ainsi desertaque litora (desertaque [esse] litora: cf. v. 190) au
vers 122:
Fama uolat pulsum regnis
cessisse paternis
Idomenea ducem desertaque litora
Cretae
Hoste uacare domum sedesque
astare relictas.
L'ancien propriétaire a dû se retirer, laissant
derrière lui un palais vide (sens de domum, sinon l'on aurait domos, et sedes serait redondant), des installations
toutes prêtes (astare =
«were standing ready», R.D. Williams). Aubaine
inespérée pour Enée: sa ville, il n'aura
même pas à se donner la peine de la construire, elle est
déjà debout, toute dressée (astare, cf. v. 150) et elle l'attend, lui
et sa tribu (44) . Ce
héros a décidément une vocation de
bernard-l'ermite: à Troie il tue Androgée pour se
glisser dans son armure (II, 391 sqq: Androgée ou un autre),
en Afrique il épouse Didon pour gruger Carthage, au Latium il
"fonde" Lavinium, une ville déjà existante (cf. J.
Carcopino 254-277). Venant après propriam...domum, 85, l'expression
Hoste uacare domum ne manque pas
de piquant puisque "la maison bien à lui" qu'Enée
réclamait à sire Apollon s'avère être le
palais d'un ennemi mortel de Troie, qui a eu la bonne idée de
déménager. L'heureuse nouvelle donne des ailes aux
fugitifs, comme si Fama leur
avait prêté les siennes (v. 124):
Linquimus Ortygiae portus
pelagoque uolamus.
En Thrace, à Délos, on avait l'impression,
sûrement fausse, qu'ils arrivaient par hasard, au gré du
vent (Feror huc, 16: Huc feror, 78)
(45) . C'est la
première fois qu'Enée avoue franchement qu'il sait
où il va. Mais sa sincérité s'arrête
là, et il faut lire entre les lignes pour arriver à
comprendre que les rivages crétois n'étaient pas aussi
"déserts" qu'il voudrait nous le faire accroire. Sans doute
Idoménée, souillé d'un crime atroce, a-t-il
dû s'exiler de son royaume ancestral, accompagné de son
contingent de guerriers, mais il n'y a aucune raison de penser que la
population l'ait suivi (46)
. Restée seule, privée de ses meilleurs
défenseurs (deserta [a
duce] : cf. Ductores...tum
uolgus, I, 189 sq), cette piétaille constitue pour
"les durs Danaïdes" une proie facile, sur laquelle ils vont
fondre comme sur les troupeaux des Strophades (nullo custode, 221) ou sur les cerfs de la
côte africaine (I, 184 sqq). C'est ce que suggèrent les
vers 128-129:
Nauticus exoritur uario
certamine clamor:
Hortantur socii Cretam
proauosque petamus.
Dans l'exégèse conventionnelle, ce clamor flotte bizarrement entre deux sens
assez inconciliables, l'un expression de la joie des équipages
à l'idée d'aborder en terre promise, l'autre allusion
presque technique au celeuma, ce chant cadencé qui
rythmait l'effort des rameurs
(47) . Et à cette
fâcheuse interférence il s'ajoute que ces deux vers ont
paru mieux à leur place après le vers 123 à
plusieurs exégètes, tels que Wagner (qui propose
l'ordre 123, 128-130, 124-127, 131), ou encore Peerlkamp, suivi par
Dubner, Benoist, Pichon (123, 128-129, 124-127, 130). Mais à
ce jeu des transpositions il serait encore plus simple de reporter
128-129 après 130-131 si cette opération n'avait pour
effet peut-être de faire apparaître trop clairement
l'assaut troyen. Conservons donc l'ordre des
manuscrits, mais donnons à clamor sa valeur guerrière
(exoritur clamor est repris de
II, 313) (48) , en nous
souvenant de l'équivalence horatienne entre nauta et
miles (49) et en
remarquant que des termes tels que certamen, hortari, petere et même socii ne demandent qu'à
s'intégrer dans un contexte militaire.
Naturellement, Enée ne souffle mot de la facile victoire
remportée par ses hommes sur la population civile (cf. VII,
519 sqq), mais son adlabimur, 131
apparente dangereusement les Troyens aux Hydres mangeuses d'hommes
(lapsu, II, 225) ou au fatal
Cheval (lapsus, II, 236). On
apprendra d'ailleurs bientôt, et tout à fait
incidemment, que l'escale crétoise n'a pas été
sans profit: belles captives (V, 284-5), javelots et haches d'argent
ciselé (V, 306-8), c'est une partie du butin.
Vers 132-191: arrivés en
Crète, ils commencent à y organiser leur vie quand une
peste se déclare; les Pénates apparaissent nuitamment
à Enée pour l'instruire des origines italiennes de sa
race; Anchise reconnaît son erreur et ils se
rembarquent.
D'égale longueur (soixante vers chacun) et
séparés par l'articulation voyante du Ergo, 132, l'épisode délien
et l'épisode crétois se présentent comme les
deux volets d'un diptyque conçu tout exprès pour
illustrer la supériorité d'Enée sur Anchise.
Le premier soin du conquérant, quand il prend possession
de la ville si longtemps "désirée" (optatae, 132) - ou "de son choix"? cf. 109
et I, 425 - consiste à la munir au plus vite (auidus, 132) d'un rempart et d'une
citadelle. Les expressions muros...molior, 132 et arcemque attollere tectis, 134 rappellent de
très près la description des Tyriens oeuvrant à
la construction de Carthage (I, 423-4):
pars ducere muros / Molirique
arcem.
Et comparer aussi:
auidus => Instant
ardentes, I, 423
optatae => Pars optare locum
tecto, I, 425
operata iuuentus, 136 =>
operumque laborem, I, 507
Iura domosque dabam, 137
=> Iura dabat legesque uiris,
I, 507
L'intention est claire, Enée se pose en émule de
cette admirable bâtisseuse qu'est Didon. Mais les Tyriens n'ont
volé le territoire de personne, ils ont conclu un
marché régulier avec les indigènes (I, 367 sq).
Leur ville, ils ne l'ont pas trouvée toute faite, ils
l'élèvent dans la ferveur et à la sueur de leur
front. Le souci militaire n'est pas obsédant chez eux, il
s'inscrit à sa place normale dans un vaste et ambitieux projet
urbanistique dont le temple de Junon constitue le fleuron (I, 446
sqq). Grotesque caricature de la reine, Enée exhorte son monde
à «aimer ses foyers» en même temps qu'à
«élever les forts d'une citadelle» (v. 134):
Hortor amare focos arcemque
attollere tectis
(trad. Perret), c'est-à-dire qu'il met sur le même
plan un sentiment qui doit venir du coeur et un acte purement
matériel qui ne ressort nullement de l'exhortation mais du
commandement. Pareille coordination choquait à tel point
Peerlkamp que ce critique se refusait à croire à
l'authenticité du second hémistiche
(50). Tant
l'anti-Enéide perce ici l'écorce de
l'Enéide. Et il en va de même pour les deux vers
suivants:
Iamque fere sicco subductae
litora puppes
Conubiis aruisque nouis operata
iuuentus
que le savant hollandais éliminait également,
reprochant au premier son absurdité, au second sa
secrète grivoiserie. Pour le premier, il a tort, car fere, incompréhensible à la
lettre (51) , veut
seulement marquer, semble-t-il, la fugacité de
l'expérience crétoise et équivaut à un
uix: «nous venions à
peine...». Mais comment ne pas l'approuver lorsqu'il soutient
qu'un Virgile n'aurait pas manqué de s'apercevoir que le terme
d'aruis placé à
côté de Conubiis
suscite immanquablement certaine métaphore bien
connue (genitali aruo, G.
III, 136: la coïncidence numérique n'est sans doute pas
fortuite; muliebria...arua, Lucr.
IV, 1107), d'autant que le verbe operari
peut s'appliquer à l'oeuvre de chair comme le
montre Columelle R.R. XII, 4? Leurs
fiancées, qu'on ne se demande pas où ils les ont
prises: butin de guerre (nouis).
La vulgarité de langage que nous prêtons par
là à Enée ne jure pas avec son caractère
et se retrouve ailleurs. Sans aller bien loin par exemple, on le
surprend au vers 140 à inverser une formule traditionnelle
d'expression de la mort, en déclarant que les malades
«quittaient leurs âmes»:
Linquebant dulcis
animas
au lieu de dire que leurs âmes les quittaient. Servius,
quoique son explication soit ici assez confuse, établit bien
le rapprochement avec VI, 362 où Palinure refuse pour ainsi
dire son âme et prétend se confondre entièrement
avec son corps (52) .
Vulgarité non moins grande au vers 190 dans l'ablatif absolu
paucisque relictis, même si
l'on rejette l'explication de Donat selon qui ce paucis désigne les victimes ayant
succombé à la peste: non
uoluntate cuiusquam relictis, sed mortis necessitate
remanentibus. L'explication semble en effet un peu
forcée, car les vers 137-141 suggèrent davantage que
"quelques" morts, mais il reste que le cuncti du vers précédent
fait obstacle à l'interprétation ordinaire («nous
laissons quelques-uns des nôtres», Bellessort), satisfaite
de voir dans ce détail une «allusion à la ville
crétoise de Pergame» (Pichon). La vérité
pourrait se situer entre les deux: oui, ces pauci ("peu", vraiment?) sont bien
vivants, mais ils sont contaminés par le virus et le pieux
Enée, préfiguration de Bonaparte à Jaffa, ne
tient pas à s'en encombrer.
Voilà quels abîmes de misère morale se
dissimulent sous la vertueuse enveloppe du fils d'Anchise. Et c'est
pourtant en ce sépulcre blanchi que le ciel a placé
toutes ses complaisances. Débile Anchise qui voulait imposer
à son fils les fatigues d'un second voyage à
Délos pour reconsulter le dieu (v. 143-6). Apollon s'y entend
mieux, qui lui délègue à domicile les
Pénates pour lui délivrer son oracle sans qu'il ait
à bouger de son lit (v. 154-5):
Quod tibi delato Ortygiam
dicturus Apollo est
Hic canit et tua nos en ultro ad
limina mittit.
«Les dieux se mettent à son service», admire
Donat (53) , et rien ne
traduit mieux ce curieux renversement hiérarchique que la
series du vers 150, astare
iacentis : «eux debout, moi couché».
Parmi les causes immédiates de l'assassinat de Jules
César, Suétone (Caes. 78) cite au premier rang
l'avanie infligée par le dictateur au Sénat romain le
jour où il accueillit ce corps sans daigner se lever de son
siège. Mais les dieux apparemment sont moins susceptibles et
l'on sait qu'Auguste ne craignait pas sur tel monument figuré
d'usurper la place de Jupiter en reléguant les Olympiens
à la place peu glorieuse de valets d'armée
(54) .
Les divins Pénates ont une dette envers celui qui les a
arrachés aux flammes de l'incendie (v. 149-50)
(55):
Quos mecum ab Troia mediisque ex
ignibus urbis / Extuleram
et ils n'éprouvent aucune honte à avouer qu'ils
militent sous ses ordres (v. 156-7):
Nos te Dardania incensa tuaque
arma secuti,
Nos tumidum sub te permensi
classibus aequor
Ils l'admirent, le plaignent, l'exhortent avec une risible
emphase à «ne pas se dérober à la longue
épreuve de la fuite» (v. 160):
longumque fugae ne linque
laborem
c'est-à-dire en somme, puisque ne
linque vaut ne fuge,
à «ne pas fuir la fuite». Ils sauront,
promettent-ils, le récompenser selon ses mérites (v.
158-9):
Idem uenturos tollemus in astra
nepotes
Imperiumque urbi
dabimus.
Qu'il aille joyeusement de l'avant (Surge age et...laetus, 169), l'Italie lui
appartient déjà de plein droit, puisqu'elle leur
appartient à eux, ses serviteurs (v. 167: cf. l'ambivalence
recherchée de propriam,
85):
Hae nobis propriae
sedes.
Enée insiste lourdement, risiblement, sur
l'irréfutable matérialité de cette apparition
surnaturelle (v. 173-5):
Nec sopor illud erat sed coram
agnoscere uoltus
Velatasque comas praesentiaque
ora uidebar;
Tum gelidus toto manabat corpore
sudor.
Il est vrai que, à tout hasard et à l'usage des
esprits forts, le verbe uidebar
entretient encore une certaine incertitude (et cf. uisi, 150), tout comme le génial
In somnis du vers 151,
généralement orthographié en deux mots
conformément à l'usage ordinaire, mais que tout le
contexte n'engage pas moins à écrire en un seul
(multo manufesti lumine; Plena...luna). A la fin, dort-il ou
veille-t-il? Donat se contredit d'un vers à l'autre et finit
par décréter avec d'autres commentateurs antiques
qu'Enée ne dort ni ne veille
(56) ! Mais
l'exégèse moderne ne propose guère mieux puisque
Perret, par exemple, rend «l'émotion du narrateur»
responsable de ce qu'il appelle pudiquement «une certaine
incohérence, un certain vague». Quant à la
tentative de R.D. Williams (ad v. 148 sq et 173) pour opposer
sommeil profond et sommeil léger d'après Od.
XIX, 547, elle ne semble reposer que sur un contre-sens à
propos du grec hupar. Rendons-nous donc plutôt à
l'évidence et disons que, tout en laissant savamment planer un
certain doute, Enée espère créer la flatteuse
impression qu'il a réellement vu en pleine lumière la
face de ces "grands dieux" que sont les Pénates
(ambiguïté voulue du vers 12: K. Quinn 403), au
même titre qu'au précédent livre (v. 589 sqq) sa
mère Vénus s'était offerte à ses regards
mortels «aussi grande et aussi belle que la voient d'ordinaire
les habitants du ciel»: divers échos lient d'ailleurs les
deux passages, et le Plena...luna
n'est pas sans rappeler le oblati per
lunam de II, 340, comme si les Pénates
étaient davantage les émissaires de Vénus que
d'Apollon.
Rude épreuve que ce face à face avec Dieu: vous
êtes comme foudroyé (attonitus, 172), une sueur glacée
vous ruisselle par tout le corps (effet burlesque du vers 175 avec
ses voyelles filées [u...u/o o/a a a : o o ...o]). Mais vous
avez payé le prix pour avoir désormais le droit de
parler au nom du Ciel, de donner des ordres à votre
père. Certes, ici comme aux vers 58-59 et comme en II, 634
sqq, les apparences sont sauvegardées et Enée affecte
le plus filial respect pour le vieil Anchise. Après avoir
offert aux Pénates (focis,
178) une libation de vin pur, et à Apollon...ses mains vides
(v. 176-7):
tendoque supinas / Ad caelum cum
uoce manus
son premier soin, relate-t-il, fut de courir "informer" son
père. Le ton du vers 179 fait penser à un rapport de
magistrat devant le Sénat ou un supérieur (cf. v. 59):
Anchisen facio certum remque
ordine pando.
Tout de suite, Anchise admet son erreur, ou plutôt, car
l'ambigu ueniam, 144 glisse
malignement du plan intellectuel au plan moral (= "le pardon")
(57) , il confesse sa
faute. Le moyen de faire autrement quand c'est Phébus
lui-même qui parle à travers la bouche d'Enée
(Cedamus Phoebo, 188), et sur un
ton sans réplique (Haud
dubitanda, 170)? Après cela, le paremus conclusif (189) est assez
drôle, mais il entre bien dans la veine sarcastique qui
affleure en 169 (laetus longaeuo)
et se déclare presque à nu en 182 avec memorat («alors il retrouve la
mémoire») et surtout en 180-1:
Agnouit prolem ambiguam
geminosque parentis
Seque nouo ueterum deceptum
errore locorum
où la juxtaposition des antonymes nouo ueterum souligne l'ironie propre
à l'adjectif nouos (=
"vraiment inouï") (58)
, ironie affûtée par le fait que l'âge d'Anchise
le situe évidemment du côté de l'ancien
plutôt que du neuf: le vétéran s'est
trompé comme un débutant
(59) . Etait-il donc si
ardu de réfléchir que «nous avons deux
parents» et qu'Erichtonius descendait autant de Dardanus que de
Teucer? Tel est du moins l'un des sens possibles du vers 180,
même si cette grosse raillerie se masque d'une signification
plus décente: «il reconnaît la double
progéniture, les frères jumeaux qui furent nos
pères», à savoir Dardanus et Iasius, nommés
aux vers 167-8, où le singulier pater
prépare en quelque sorte ambiguam et geminos. L'adjectif geminus s'applique ordinairement, nul ne
l'ignore, à des frères jumeaux ou au moins à des
inséparables, tels les Hydres en II, 203, les Atrides en II,
415, ou encore Rémus et Romulus en VIII, 631-2, dont Iasius et
Dardanus sont comme des prototypes, des doublets.
Virgile a toutefois sauvé Anchise malgré
Enée. Celui-ci veut bien sûr créer l'impression
que son père bat sa coulpe ou en tout cas cherche à se
disculper (60) , mais il
s'agit de tout autre chose. Le vieillard, notons-le, n'a pas un mot
pour Dardanus et Iasius, il préfère sans doute se taire
que de dire qu'il ne croit pas à cette légende,
nouvelle en effet (Perret), d'un Dardanus italien. Pourtant, l'ordre
de gagner l'Italie, il l'accepte sans discuter, avec une
espèce d'atterrement, comme un châtiment amplement
mérité non par lui-même, mais par son fils (v.
182):
Nate, Iliacis
exercite fatis
«Mon fils, si fort éprouvé par les destins de
Troie», traduit Perret. Mais "éprouvé", ne
l'est-il donc pas, lui Anchise? Et d'autre part, le moment est-il
bien choisi, quand son fils vient lui annoncer une si bonne nouvelle
(laetus, 169, 178), de
l'apostropher en de si tristes termes? A moins qu'il ne veuille dire
que ces fata autrefois contraires
vont désormais sourire aux Troyens? Le vers suivant interdit
formellement cette éventualité:
Sola mihi talis casus Cassandra
canebat.
Aussi bien les sonorités (cacemphaton du [ka]
retriplé: cf. 203) que la dépréciation
inhérente au démonstratif talis (cf.
supra I n. 45) et la
connotation clairement négative de casus (cf. talem... casum, 265) indiquent en effet
sans l'ombre d'un doute qu'Anchise est loin de regarder l'Italie
comme une terre promise (ambiguïté du debita, 184); et Cassandre n'avait-elle
pas pour spécialité de prédire des malheurs
(casus : cf. moueret, 187)?
L'épidémie de peste, Anchise sait à quelle
cause proche l'attribuer (l'attaque sauvage contre la Crète)
et à quelle cause lointaine (la vengeance des Erinyes
suscitées par la patrie trahie: Iliacis exercite fatis). Il sait aussi que
lui-même n'atteindra jamais les rivages du Latium: cf. Servius
à uestras, 103: Aut quasi senex loquitur: aut quia...scit se esse
moriturum. Mais il n'en demeure pas moins douloureusement,
héroïquement, solidaire des coupables (v. 188):
Cedamus Phoebo et moniti meliora
sequamur
«Phébus nous envoie en Hespérie. Acceptons de
bonne grâce notre châtiment et, profitant de
l'avertissement (cf. VI, 620), tâchons à l'avenir de
suivre une meilleure route, i.e. amendons-nous à
l'épreuve des souffrances»
(61).
Vers 192-269: égarés
en mer, le hasard les porte aux îles Strophades où,
à peine débarqués, ils se jettent furieusement
sur des troupeaux qu'ils voient sans gardien; mais le vol des Harpyes
vient troubler leur festin et Céléno leur fait une
sinistre prédiction.
Dans ce nouvel épisode de la lutte que se livrent l'auteur
de l'Enéide et son héros, Enée a
remporté auprès des lecteurs une nouvelle victoire
aussi peu méritée que les précédentes.
Non seulement on ne lui tient pas rigueur de s'être rué
en aveugle sur un troupeau inconnu, non seulement on lui pardonne de
s'obstiner dans le mal en s'attaquant aux Harpyes mêmes venues
l'empêcher de jouir de sa rapine, mais on le plaint
d'être tombé dans les griffes de ces oiseaux de
cauchemar, ces "oiseaux malpropres" qui l'obligent, écrit
Perret, à «se dégrader par l'effort même qui
lui est demandé». Tissot ne déplore qu'une chose,
c'est que Virgile, car «ce grand poète ne pèche
jamais à demi», ait osé mettre dans la bouche
immonde de Céléno un oracle divin, et surtout que les
Troyens aient la pusillanimité de s'en effrayer: «il
devait rendre le peuple troyen plus digne de ses hautes
destinées».
Il est vrai qu'Enée nous brosse des Harpyes un portrait
particulièrement odieux. Avant même de les nommer, il
les présente comme d'horribles naufrageuses, des pilleuses
d'épaves de la même espèce que cette sauvage
peuplade qui massacrera Palinure au moment même où,
après trois jours et trois nuits de dérive sur
l'abîme marin, celui-ci touchait enfin terre et se croyait
sauvé. Le parallélisme est net (outre que Palinure est
nommé au vers 202):
Livre III----------------------------> Livre VI
Tris...noctes,
203-4-------------> Tris...noctes, 355
Quarto...die,
205---------------> uix lumine
quarto, 356
Seruatum,
209------------------> iam tuta
tenebam, 358
Excipiunt,
210------------------> Ferro
inuasisset, 361
praedam, 233,
244-------------> praedam, 361
dira...cum gente,
235---------> Ni gens
crudelis, 359
Tout est dit d'ailleurs par l'antithèse entre Seruatum et
Excipiunt, encore que cette opposition échappe
à la plupart des traducteurs, qui, quand ils n'adoptent pas la
leçon Accipiunt, donnent
au verbe excipere l'acception
insipide de "recueillir" ou "recevoir", plutôt que celle
d'"attraper", "prendre au piège" (cf. v. 332). Servius avait
eu cette intuition: Ac si diceret de
periculis in grauiora se peruenisse discrimina.
Quatre fois, pour qualifier l'engeance des Harpyes (235, 262),
leur voix (228), leur personne (211), l'adjectif dirus revient sur ses lèvres, et
les termes de pestis et
d'ira qu'il emploie au vers 215
appartiennent au même ordre d'idées (pour
l'équivalence ira - dira, cf.
Hor. C. I, 16): ces Harpyes sont d'abominables démones,
des monstres d'enfer: monstrum,
214, Stygiis sese extulit undis,
215. Au regard superficiel, cette description ressemble de
façon assez frappante à celle d'Allecto en VII, 323
sqq, mais il y a cependant une grande différence, c'est
qu'Allecto, ce génie du Mal, inspire un sentiment
d'épouvante totale, d'horreur sacrée, alors que les
Harpyes énéennes, mi-femmes mi-oiseaux
(62) , versent dans le
grotesque et répugnent encore plus qu'elles n'effraient:
foedissima uentris/Proluuies,
216-7, uncaeque manus, 217,
omnia foedant, 227 (cf. 244),
emphatique rejet de Immundo, 228,
uox taetrum dira inter odorem,
228, Turba sonans, 233, Polluit ore, 234, Obscenas pelagi...uolucris, 241 (cf. 262),
Infelix uates ("cette
prophétesse de malheur"), 246.
Allecto infecte l'âme humaine dont elle
ne fait au fond que personnifier les pulsions destructrices: les
Harpyes ne polluent que des viandes, et Enée feint de ne pas
comprendre pourquoi elles se livrent à cette agression. Pur
effet à l'en croire de leur malignité native, car,
ainsi qu'on l'a vu avec
Excipiunt, 210, il a grand soin de se disculper.
Son ecce du vers 219,
ponctué d'un solide nullo
custode, 221, ne respire-t-il pas l'innocence de l'enfant
qui vient de naître? Dans sa ruée sur les gras
troupeaux, il n'oublie pas, pieuse âme, d'inviter Jupiter et
tous les dieux à la curée (v. 222-3):
Irruimus ferro et diuos ipsumque
uocamus
In partem praedamque
Iouem (63) .
Une fois installés sur leurs lits de verdure, ils
déjeunent de si bon appétit (dapibusque...opimis, 224) que, quand ces
affreux oiseaux fondent sur eux, surgis d'on ne sait où,
parfaitement incongrus, parfaitement déplacés (v. 225):
At subitae horrifico lapsu de
montibus adsunt,
on ne peut s'empêcher de les maudire et l'on voudrait les
tuer. L'adresse du narrateur est de nous faire oublier que ce ne sont
pas les Harpyes, mais bien les Troyens, qui jurent dans le paysage
(T.E. Kinsey 120). Ne cherche-t-il pas, selon l'accusation de
Céléno (v. 248-9), à «chasser les Harpyes
de leur royaume paternel» (v. 248-9):
bellumne inferre paratis / Et
patrio Harpyias insontis pellere regno?
Et n'a-t-il pas commencé par leur dénier
insidieusement la propriété de l'île lorsque, de
ce ton objectif qu'il sait si bien affecter
(64), il nous informe que
Céléno et ses soeurs ont élu ce lieu comme
refuge après avoir été chassées du palais
de Phinée où elles vivaient en parasites (v. 212-3):
Phineia postquam / Clausa domus
mensasque metu liquere priores.
Un mépris sarcastique s'exprime à travers ce
Clausa domus et ce metu, mais pas un mot de blâme pour
Phinée que l'on prendrait aisément, comme les
Enéades eux-mêmes, pour une innocente victime des
Harpyes. C'est là que le narrateur se trahit, car on n'ignore
pas que si les Harpyes tourmentaient le vieux Phinée,
celui-ci, comme l'observe Bellessort, «l'avait bien
mérité par ses crimes». Achille, Sinon, Pyrrhus,
Pâris, Lycurgue, Polymestor, Phinée, bientôt
Hélénus, Enée prend toujours le parti de la
violence, de l'impiété, de la fourberie, du crime.
Dès Apollonios (Arg. II, 285 sqq), la signification
symbolique des Harpyes tombe sous le sens: elles représentent
la conscience coupable qui se châtie elle-même. Une telle
évidence aurait-elle échappé à la
perspicacité de l'auteur de l'Enéide?
Infantilement «heureux de rattacher à son sujet un
épisode de la poésie alexandrine», pour reprendre
les termes de Plessis-Lejay, aurait-il lâché la proie
pour l'ombre, la réalité profonde pour la trompeuse
image? Mais c'est à Enée, non à Virgile, qu'il
faut adresser ce genre de reproche (VIII, 730):
rerumque ignarus imagine
gaudet.
A prendre pour argent comptant le récit d'Enée,
c'est-à-dire à ignorer l'anti-Enéide
sous-jacente à l'Enéide,
l'infériorité de Virgile par rapport à son
modèle alexandrin serait criante, risible même
(65) . Perret l'a senti
sans toutefois se l'avouer franchement, quand il oppose à
l'art savant d'Apollonios dans l'épisode correspondant des
Argonautiques, où «tout est situé dans un
univers d'irréalité», le caractère
«totalement hétérogène» de nos Harpyes
qui font irruption «dans un cadre tout ordinaire». Mais que
Virgile ait pu s'intéresser à ces fabuleuses
créatures sans tenir le moindre compte de leur signification
symbolique, c'est d'autant plus impensable que la notion
d'assimilation de la faute au châtiment est au centre
même de son système éthique, résumé
en l'insondable formule du livre VI (v. 743)
(66) :
Quisque suos patimur
Manis
Et cet a priori se trouve amplement confirmé du fait que
le poète, à sa manière à la fois souple
et contraignante, nous invite en sous-main à identifier les
Harpyes aux Erynies. Céléno ne s'annonce-t-elle pas
expressément comme "l'aînée des Furies" (Furiarum ego maxima, 252)? Servius ne voit
pour sa part aucune raison de douter de cette prétention, car
pour lui (ad 209) les noms de Furiae, Dirae,
Harpyiae désignent les mêmes êtres
selon qu'ils habitent aux enfers (ainsi en VI, 605-6), au Ciel (ainsi
en XII, 845 sqq) ou dans l'entre-deux (In
medio uero, Harpyiae dicuntur). Et il est de fait que les
Furies sont appelées Dirae
en IV, 610, tout comme le terme de dirus revient à cinq reprises, nous
l'avons vu, à propos des Harpyes. Les unes et les autres se
surnomment d'ailleurs indifféremment canes Iouis, "chiennes de Jupiter", note
encore Servius, et quand "l'aînée des Furies" se
retrouve au sixième livre, préposée à la
punition des grands criminels, sa spécialité consiste
comme ici dans le supplice de la faim (VI, 605-6):
Furiarum maxima iuxta / Accubat
et manibus prohibet contingere mensas.
Ajoutons qu'au vers 215 une expression comme Pestis et ira deum définit
parfaitement les Furies, et qu'en VI, 289 celles-ci seront
étroitement liées aux Harpyes (Gorgones Harpyiaeque).
Pour étayer encore l'identification, le poète s'est
attaché par plusieurs détails à suggérer
que les enfers sont le lieu de résidence ordinaire des Harpyes
comme ils le sont des Furies. Etranges îles en effet que ces
Strophades dont le nom même peut de diverses façons
évoquer étymologiquement la frontière entre ce
monde et l'autre: idée de pivot, et par là de seuil
(cardine, VI, 573, limina, VI, 575, limine, XII, 849), passage entre deux
états, métamorphose (cf. Circé en VII, 10 sqq,
190-1 et Allecto en VII, 328: tot sese
uertit in ora), inversion des signes (conuersa, VII, 543), tourbillon, uertex ou turbo
(turbine, XII, 855).
Telles les Sirènes, telle Circé, elles semblent
douées du pouvoir d'aimanter les navires: écho de
Huc ubi delati portus, 219
à Delati in portus, VII,
22. Pour y aborder, comme pour s'introduire dans l'outre-monde (cf.
VI, 132, 268 sqq avec échos de incertam, 270 à incertos, III, 203 et de nox abstulit, 272 à nox.../Abstulit, III, 198-9), il faut
franchir une sorte de no man's land, soixante-douze heures d'angoisse
où Palinure lui-même renonce à distinguer la nuit
du jour (v. 201-2). Et quand, à l'aube du quatrième
jour, la terre s'offre enfin à leurs yeux, elle donne la
bizarre impression de surgir à l'instant même des flots,
comme par une éruption volcanique (v. 205-6):
Quarto terra die primum se
attollere tandem
Visa, aperire procul montis ac
uoluere fumum.
Résistons à la solution de facilité
consistant à neutraliser aperire pour en faire un simple
équivalent technique de ostendere, car les deux autres verbes se
conjurent pour lui conserver son sens propre d'"ouvrir": «la
terre paraît s'élever, ouvrir les montagnes et rouler de
la fumée». Mais d'où proviendrait donc cette
fumée, l'île n'étant point habitée, sinon
des entrailles de la terre, des enfers? On observera que les Harpyes
surgissent à l'improviste de montibus, 225, c'est-à-dire,
d'après caecisque
latebris, 232, "de l'intérieur des monts",
où elles doivent vivre comme les Vents d'Eole dans leur
caverne (cauom...montem, I, 81),
ou comme les Euménides athéniennes dont le sanctuaire
se situait à l'intérieur d'une profonde crevasse au
pied de l'Aréopage (cf. Esch. Eum. 395-6: hupo
khthona...kai dusêlion knefas). A l'exemple des
Euménides, elles se jouent des lois du nombre, étant
susceptibles, elles qui en principe sont trois, de se
démultiplier sans limite (Turba, 233: cf. agmina, IV, 469 et VI, 572: stasis
amê, Eum. 311; pollai, 585), aussi bien, tel
le Coryphée de la tragédie, que de revenir à
l'unité (Una, 245): on
pense au don que possède Allecto de se changer en autant de
formes qu'elle le désire, de "pulluller en serpents" dont
chacun la représente tout entière (VII, 328-9):
tot sese uertit in ora /...tot
pullulat atra colubris.
Les Harpyes, d'après Enée, sont des monstres tout
droit sortis des "ondes stygiennes" (214-5):
Tristius haud illis monstrum nec
saeuior ulla
Pestis et ira deum Stygiis sese
extulit undis
mais cette allégation vaut non moins pour les îles
qu'elles habitent, car après tout, le sujet de la phrase
précédente n'est pas Harpyiae
mais bien Strophades,
et de plus le sese extulit
reprend se attollere du vers 205.
Les Strophades sortent de ces autres "ondes stygiennes" que constitue
"l'immense abîme" (gurgite
uasto, 197) qui a failli engloutir les Troyens
(écho undis, 209 -
undis, 215), et en y posant le
pied ils ne savent pas encore que l'Enfer même les "prend au
piège", uoluere, 206
s'inscrivant dans le champ créé par uoluont, 196 et
Inuoluere, 198 (cf. aussi caecis, 200 -
caecis, 232).
De toute évidence, Céléno ne ment donc pas
quand elle s'intitule Furiarum
maxima et si cette vérité dérange -
elle dérangeait déjà dans l'Antiquité
(67) -, c'est qu'elle met
en grand danger la réputation du "pieux" Enée. Car
enfin, si Céléno est véridique, ne s'ensuit-il
pas presque nécessairement que le Troyen est non seulement un
menteur mais un blasphémateur, lui qui, non content de nier sa
culpabilité, ose encore traiter sur le mode burlesque et
sarcastique des divinités aussi formidables que les
Semnai (cf. Eum. 388 sqq)? "Innocentes", insontis, 249, les Euménides le
sont toujours par définition, puisqu'elles n'existent que pour
châtier les criminels: «Nous nous estimons droites
justicières./Quand un homme montre des mains pures, /Il n'a
rien à craindre de notre colère/Mais traverse la vie
sans dommage» (Eum. 312-5). On dira que l'Erinye s'en
prend pourtant à Turnus, à Amata, à Didon, qui
sont plus des victimes que des coupables. C'est vrai, mais ils ne
sont pas innocents non plus, et à aucun des trois en tout cas
il ne prend envie de rire de la Furie qui est entrée dans leur
âme en même temps qu'Enée dans leur vie, et dont
ils ne pourront se délivrer qu'en rendant le dernier soupir.
Enée, lui, qui se gausse aujourd'hui des Harpyes, Tisiphone
l'attend demain à l'entrée du Tartare, armée de
son fouet et de ses farouches reptiles (VI, 570 sqq: écho de
sontis, 570 à insontis, III, 249).
En vain joue-t-il les candides. Avant même qu'il n'atteigne
les Strophades, on s'attend à un nouvel exploit de sa part, du
genre attaque des Boeufs du Soleil (écho des v. 192-5
à Od. XII, 403-6), réédition ou
plutôt prédiction du massacre des Cerfs (comparer
219-224 à I, 184 sqq: et 230 reprend I, 311)
(68) . Et cela ne manque
pas. Admirable ecce, 219 dont la
fausse naïveté est encore accentuée par le
contre-rejet; tout à fait rouée l'expression nullo custode, 221, qui donne à
penser que ces troupeaux n'appartiennent à personne, alors
qu'à la prendre à la rigueur elle signifie seulement
qu'ils étaient sans défense, comme le royaume
d'Idoménée (v. 121-3). Désarmante de
spontanéité est l'attaque des Troyens contre ces
bêtes paisibles, car ils n'hésitent pas une seconde,
n'éprouvent aucun scrupule:
ecce...uidemus... / Irruimus
ferro.
Et en implorant non l'indulgence des dieux du ciel, mais leur
complicité, ils ne font qu'ajouter le sacrilège au
forfait, ainsi que l'a bien vu Donat: ut
quod fiebat inlicitum esset nobis commune cum superis.
Encore, si la première expédition punitive des Harpyes
les avait ramenés à la raison, mais non (cf. la triple
agression d'Enée sur la tombe de Polydore), ils n'en
persistent que de plus belle et vont jusqu'à prendre des
mesures militaires contre ces "oiseaux" trouble-fête. Rien n'y
manque: instructions du chef (Edico, 235, iussi, 236), discipline des soldats
(socii en substitution de
milites: 234, 240, 259), ruse de
guerre (236-7), poste de guette, coups de trompette (239 sq), enfin
grands coups d'épée dans des plumes malheureusement
invulnérables (v. 242-4). "Combats d'un nouveau genre",
assurément, et le narrateur n'a pas besoin de le souligner
(noua proelia, 240)! Quand la
voix terrible de Céléno s'élève enfin,
les compagnons d'Enée finissent par comprendre, la terreur les
glace jusqu'au sang (v. 259 sq):
At sociis subita gelidus
formidine sanguis / Deriguit.
Mais pas leur chef. Premier à l'attaque (cf. primum, 209), il est le dernier à
désarmer, et il faut vraiment que sa troupe lui fasse violence
(iubent, 261) pour qu'il consente
à cesser les hostilités. Encore n'est-ce pas sans
décocher aux siens quelques méchants traits: à
genoux tous ces beaux soldats, ironise-t-il, et prêts à
supplier leurs ennemies qui qu'elles soient, «déesses,
furies, oiseaux obscènes» (v. 262: noter
l'ambiguïté de dirae,
adjectif ou substantif selon le statut accordé à
-que)
(69) :
Siue deae seu sint dirae
obscenaeque uolucres.
Au vers 260:
nec iam amplius armis / Sed
uotis precibusque iubent exposcere pacem.
le zeugma est tellement accentué («a quite marked
zeugma», R.D. Williams) que Servius préférait
l'éluder (Subaudi "usi sunt"; nec
enim potest esse ab inferioribus zeugma, Servius). Mais ne
serait-ce pas que notre héros veut marquer par là son
profond mépris pour ses compagnons, ces fous qui croient que
la paix (avec des êtres que l'on agresse!) peut s'obtenir
autrement que par les armes, en supprimant, s'il se peut,
l'adversaire (armis exposcere
pacem) ? Plaisante adaptation du si uis pacem !
En traitant le At
du vers 259 comme un simple Et, les commentateurs veulent supprimer
l'ironie par laquelle Enée se désolidarise de ses
compagnons. Servius nous met pourtant sur la voie en
spécifiant que le refugit
adjacent ne signifie pas que Céléno ait peur: Non metu, sed ne possit rogatu placari.
Elle n'a pas peur, mais Enée n'en suggère pas moins le
contraire: d'où ce At
adversatif, lequel entraîne dans sa mouvance le Et du vers 263:
Et pater Anchises passis de
litore palmis
Numina magna uocat meritosque
indicit honores.
Enée maintient donc, lui, que les Harpyes ne sont que de
répugnants volatiles, et il eût persisté dans la
faute si ses compagnons n'étaient de son point de vue des
lâches, des superstitieux, pour ne rien dire de ce gâteux
d'Anchise qui honore ces monstres du titre de Numina magna, "grandes Puissances divines"
(équivoque sur uocat: "il
les appelle grandes Puissances" ou "il invoque les Numina magna"). Cette ironie du fils aux
dépens du père ne l'empêche pourtant pas de se
faire délivrer au passage par l'auteur de ses jours un brevet
de piété, car il sait très bien que la
prière du vers 266:
Et placidi seruate
pios
sera interprétée comme telle et en
référence avec ce qualificatif de pius qu'il s'octroie à
lui-même en guise de véritable nom propre (I, 378),
alors qu'Anchise, soyons-en sûrs, ne veut pas dire autre chose
que si pietate meremur (cf. II,
690).
Mais Enée n'est pas mieux fustigé que par la voix
de "l'aînée des Furies" qui lui renvoie, et avec
intérêt, son ironie: répétition de
bellum, 247-8, sarcasme du
etiam et du pro, 247, choix de l'infamant patronyme
Laomedontiadae, 248, qui
équivaut à lui seul au Dardanidae duri du vers 94,
répétition de Italiam, 253-4, formulation
délibérément bouffonne de la prédiction
en adunaton: «Vous dévorerez vos tables avant de
réussir», c'est-à-dire
«jamais» (70) .
On reconnaît là le plus pur style de l'oracle
délien et ce n'est pas pour rien que Virgile honore
Céléno du titre de uates, 246 ni que celle-ci déclare
parler au nom même de Phébus Apollon (251-2: cf.
Eum. 618-623) (71) .
Rapprochons aussi du Ibitis Italiam.../Sed
non... le uenient.../Sed
non... de la Sibylle en VI, 85-86 (où le double
Bella semble répondre
à notre double Bellum), ou
encore le Si tangere portus.../At
bello... que prononcera Didon dans sa terrible
imprécation de femme trahie et de reine outragée (IV,
612 sqq). Et alors admirons l'assurance de cet homme qui croira un
jour pouvoir détourner cette solennelle prédiction par
une simple facétie verbale (VII, 107 sqq)
(72) .
Mais il est bien dans le caractère de cet impie de croire
que l'on puisse aussi facilement échapper aux
conséquences de ses fautes
(73) . Enée tirant
l'épée contre les Harpyes (cf. aussi VI, 290 sqq),
c'est l'image hautement comique de l'homme dressé contre
l'ordre du cosmos, qu'Horace reprendra dans l'ode II, 16
(74) :
Quid breui
fortes iaculamur aeuo / Multa?
Cura, la conscience coupable,
poursuit Caïn jusqu'au fond de son antre (sub rupe cauata, 229: Eum. 174-5),
elle se rit de l'attirail guerrier, navires d'airain,
épées et autre javelots:
Scandit aeratas uitiosa naues /
Cura...
Le terme de curae dans
l'Enéide flotte souvent entre deux significations,
celle de "soucis" et celle de "tourments de l'âme coupable",
miseros tumultu/Mentis, dit
Horace, mais le second sens, auquel on pense le moins, est souvent le
plus présent (cf. notamment le vers 153, repris en II, 775 et
VIII, 35 et voir le exercite,
182: supra). Avatar hallucinant des
Curae, pourvues d'ailes
également (C. II, 16, 11-12):
curas laqueata circum/Tecta
uolantes
les Harpyes se présentent sous forme de dicta dans le coeur des
Laomédontiades (v. 250: animis vaut deux fois, note Pichon):
Accipite ergo animis atque haec
mea figite dicta
(75) .
Elles naissent automatiquement de la faute, en l'occurrence du
massacre et du sang des boeufs (caedes, 247, 256 a les deux sens: cf. IV,
21), telles les abeilles d'Aristée
(76) ! Il n'est pas
impossible qu'au vers 231:
Instruimus mensas arisque
reponimus ignem
où reponimus
s'explique si mal
(77) ,
Virgile ait risqué une sorte de
télescopage linguistique en attribuant à arae la valeur du arai grec,
c'est-à-dire Dirae, le mot
ignem étant alors pris au
sens figuré comme en II, 575 (ignis =
ira): réinstaller les tables, c'est rallumer les
Dirae, les susciter de nouveau
(Eum. 417):
Arai d en oikois gês hupai keklêmetha.
Ils ne peuvent porter cette viande à leur bouche sans
faire surgir la troupe des Harpyes (Turba, 233), leur "troupeau", dit Eschyle
(Eum. 196-7, 249), et Virgile prouve qu'il se souvient de ce
trait des Euménides en rappelant au vers 221 (nullo custode) le aneu
botêros d'Apollon (196) et en faisant dire à
Céléno nostraeque iniuria
caedis, 256, comme si l'attentat contre les Boeufs et
l'attentat contre les Harpyes étaient une seule et même
chose. Dès lors, cette "sinistre voix" qui vient sonner aux
oreilles des festoyeurs (v. 228):
tum uox taetrum dira inter
odorem,
comment douter qu'elle ne soit, selon les termes d'Homère,
«la voix même des boeufs massacrés»
(Od. XII, 396):
boôn d ôs gineto fônê
c'est-à-dire la voix de Caedes, la voix de la "Souillure" (cf.
aussi foedissima, 216, foedant, 227, foeda, 244), Aima en grec, ce
maître-mot des Euménides où s'exprime
l'implacable loi du retournement (étymologie de Strophades) par laquelle le sang de la
victime rejaillit sur l'assassin, s'attache à lui et le
détruit infailliblement
(78). Personnification de
cette loi, les Harpyes, elles-mêmes dévorées par
la faim (v. 217-8), infligent aux Troyens une "faim sinistre" (256),
contre-partie de cette faim sacrilège qui les a jetés
sur les boeufs. Le mal commis (iniuria, 256) devient le mal subi
(iniuria...subigat, 257), le
fouet de Tisiphone. De prédateurs qu'ils étaient, les
Troyens se retrouvent proie (cf. Eum. 147-8, 264-6, 302-5,
327), ce que traduit à merveille l'ambiguïté du
mot praeda, sensible dans la
différence entre la traduction de 233 par Rat par exemple
("notre butin") ou par Bellessort ("leur proie"). Mais ils ne sont en
définitive que la proie d'eux-mêmes (Quisque suos patimur manis), et
Enée ne s'aperçoit pas que plus il caricature les
Harpyes, mieux il se dépeint lui-même, avec son visage
d'ange (Virginei...uoltus, 216)
et sa réalité répugnante (foedissima, 216), son âme sinistre
(dira). Processus comiquement
résumé dans le Rursum...Rursum des vers 229-232 («en
retour...en retour...»), mais qui se développe sur
l'ensemble de l'épisode comme le montre le tableau ci-dessous:
dira, 211, 228, 235, dirae, 262 => dira, 256
(79)
metu, 213 => formidine, 259
foedissima, 216, foedant, 227, foeda, 244 => foedare, 241
fame, 218 => fames, 256
Huc ubi delati, 219 =>
ubi delapsae, 238
praedam, 223 => praedam, 233, 244 (ambigus)
clangoribus, 226 (cf.
clangorque tubarum, II, 313)
=> signum.../Aere cauo, 239-40
caecisque latebris, 232 =>
sub rupe cauata/Arboribusque...,
229-30
iussi, 236 => iubent, 261, iubet, 267
dedere, 238 => dat, 239
in praecelsa...rupe, 245
=> specula...ab alta, 239
refugit, 258 => fugimus, 268
(80)
Nous fuyons, raconte-t-il, et sur la foi des vers 268-9 Donat
s'imagine naïvement qu'ils ne savent pas du tout où ils
vont: dictis talibus ostendit non fuisse
nauigationem ad aliquam destinatam partem, sed quae esset oportuna
fugientibus. Mais après la révélation
des Pénates (v. 163 sqq), ne s'attendrait-on pas à les
voir mettre le cap sur l'Hespérie? S'ils ne le font pas, c'est
qu'Enée a une arrière-pensée, inavouable mais
qui se dégage de la simple observation des faits (cf. 291-3).
Son premier mouvement après la chute de Troie avait
été de chercher refuge auprès du cruel
Polymestor, et il y serait encore si l'aventure thrace n'avait mal
tourné. Aujourd'hui, passant si près du royaume de
Pyrrhus, qu'il croit toujours vivant (v. 294), il brûle de
rendre une visite de courtoisie au jeune roi tant admiré de
lui, à l'assassin de Priam, au bourreau de sa patrie.
Vers 270-343: après une
halte à Actium, ils jettent l'ancre devant Buthrote; la
première personne qu'ils rencontrent est Andromaque
(81).
En route vers Buthrote, et favorisés d'une bonne brise
(Tendunt uela Noti, 268), les
Troyens passent devant les îles de Zacynthos, de Dulichium, de
Samé ou Céphallénie, d'Ithaque enfin,
«terre nourricière du cruel Ulysse», qu'ils ne
manquent pas de saluer de leurs malédictions (v. 273):
Et terram altricem saeui
exsecramur Ulixi.
Servius, non sans justesse, perçoit de l'ironie (inrisorie) dans l'apposition du vers
précédent:
Effugimus scopulos Ithacae,
Laertia regna
une ironie semblable, précise-t-il, à celle de
Neptune envers Eole (tenet ille immania
saxa..., I, 139). Le royaume de Laërte? quelques
méchants écueils (noter le sigmatisme), et il n'est pas
surprenant qu'une terre aussi ingrate ait nourri un monstre tel
(dérision de altricem). La
même idée se retrouvera bientôt sur les
lèvres de Didon (IV, 366-7), mais contre Enée cette
fois (duris cautibus: scopulos; admorunt ubera: altricem):
...duris genuit te cautibus
horrens
Caucasus Hyrcanaeque admorunt
ubera tigres.
Et scopulos est encore
redoublé par saxis (v.
271):
et Neritos ardua
saxis
tout comme un peu plus loin (559, 566) à propos de
l'abominable Charybde. D'aucuns se sont figuré que Virgile,
ayant mal lu un vers d'Homère, avait pris sinon le
Pirée pour un homme, en tout cas Neritos pour une île.
Ils ne voient pas que par esprit de dénigrement le narrateur
affecte de réduire l'île d'Ithaque à son rocher,
un rocher verdoyant dans l'Iliade (einosifullon), ici
stérile et nu.
Petite vengeance bien compréhensible à l'encontre
d'un homme dont la patrie troyenne avait eu tant à souffrir,
mais les paroles ne coûtent pas cher, et le lecteur est en
droit de se demander, comparant Effugimus...saeui à formidatus...petimus, 275-6, pourquoi
Enée brave l'Apollon de Leucate, et les Grecs qui peuplent ces
rivages (cf. D.Servius à succedimus, 276: quia terra erat hostilis), alors
qu'Ithaque lui cause une telle frayeur. Quelle que soit l'explication
de formidatus nautis - et la
meilleure nous semble de l'entendre en référence au
sociis...formidine du vers 259
(cf. 251) -, le faire suivre immédiatement de Hunc petimus ressemble fort à un
sarcasme (82) . Servius,
qui s'en inquiétait, voulait se rassurer en faisant dire au
mot fessi que la fatigue des
marins a été plus forte que leur peur (Occurrebat, cur formidatum petistis? Ideo addidit
"fessi"). Mais c'est demander beaucoup à un mot que
rien dans le vers ne met en valeur et qui a plutôt l'air d'une
jérémiade de principe que d'une authentique
vérité, car des Strophades à Leucate le trajet
n'est pas si long et ils ont bon vent. Cet Apollon qui leur avait
fait si peur n'est donc pas si redoutable qu'ils ne le pensaient,
puisqu'il "s'ouvre" devant eux (aperitur, 275 en antithèse avec
formidatus) et, par une
complaisance "inespérée", les laisse prendre possession
de la terre qu'il protège (v. 278):
Ergo insperata tandem tellure
potiti.
Mis en joie par une telle faiblesse, les Troyens narguent le
dieu, oubliant, comme ils le firent à Délos, qu'ils
sont ici chez lui, et rendant grâces et honneur au seul Jupiter
(v. 279):
Lustramurque Ioui uotisque
incendimus aras
(83) .
Enée s'aperçoit-il du double sens de ce second
hémistiche, que l'on rapprochera du second hémistiche
de 231 (avec le jeu sur arae -
arai):
arisque reponimus
ignem
(«nous réalimentons la colère
divine», cf. supra) ?
Nous croirons plutôt que ce qui le préoccupe en ce
moment, c'est de ne pas laisser apparaître qu'à
côté de Jupiter il honorait surtout Vénus (cf. v.
19 sqq; aras, 25). Servius
Danielis n'est point dupe: dubitatur uero
utrum Iouis aras, an Veneris dixerit. Vaine question
d'ailleurs, puisque Vénus et Jupiter, aux yeux d'Enée,
c'est à peu près la même chose. Quoi qu'il en
soit, Denys d'Halicarnasse (Ant. Rom. I, 50, 4) fait
état de trois temples d'Aphrodite attribués à
Enée dans ces parages, l'un à Leucas, un autre à
Actium, un troisième à Ambracie. Avec son génie
de l'économie, Virgile a fondu en une seule les diverses
haltes que la légende attribuait à Enée, et
c'est ainsi que l'Apollon de Leucate et celui d'Actium n'en font
idéalement qu'un dans son poème (cf. R.B. Lloyd
[1954]), mais c'est le dieu moqué.
Le dieu moqué? Octave prétendait pourtant bien que
sa victoire était due à la protection spéciale
de l'Apollon d'Actium, et il avait même institué sur
place en son honneur des jeux quadriennaux. Sans doute, mais le
propos de Virgile ne consiste nullement, comme on le croit trop
souvent (cf. encore R.B. Lloyd [1954] 296, 298), à enregistrer
et répercuter fidèlement les thèmes de la
propagande officielle. Tout au contraire, en Vates digne de ce
nom, il vise à rétablir la vérité, et la
vérité se situe exactement aux antipodes de la
propagande. Rien ne le montre mieux que l'analyse de la
prétentieuse épigramme gravée par le Troyen sur
le bouclier qu'il suspend aux portes du temple (v. 288):
Aeneas haec de Danais uictoribus
arma
afin, dit-il emphatiquement, de «signer son exploit»,
second sens de l'expression rem carmine
signo, 287 (84)
. Quel exploit? Assurément, la plaisanterie d'Enée qui,
en substituant un uictoribus au
uictis attendu, transforme le
vaincu en vainqueur, a trouvé çà et là
des rieurs complaisants: Rat parle d'une "ironie amusante",
Plessis-Lejay d'une "ironie ingénieuse". Mais sans l'apparente
caution de Virgile, qui donc verrait ici autre chose qu'une insipide
forfanterie? Il faut d'ailleurs s'étonner que les Grecs de
l'endroit ne se soient pas offusqués d'un tel geste, dont
Donat souligne à plaisir l'énormité, pour ne pas
dire l'invraisemblance. Car comment Enée aurait-il pu
dédier cet insolent bouclier à la barbe des Grecs dont
il est environné (cf. v. 295), et ensuite se retirer sans
être le moins du monde inquiété? Cette
réflexion à elle seule devrait nous amener à
soupçonner que les Grecs en question n'entendaient
peut-être pas l'inscription dans le même sens que nous.
Sentant bien qu'Enée se serait d'abord ridiculisé
lui-même en se prétendant victorieux des vainqueurs, ils
comprenaient sans doute plutôt que le dédicataire se
solidarisait avec eux et remerciait solennellement le ciel de leur
victoire commune (= de Danaum
uictoria), d'autant qu'il n'existe pas vraiment de raison
de penser qu'Abas soit grec plutôt que troyen (cf. I, 121).
Intituler carmen à la face
du dieu de la poésie et, qui plus est, du protecteur des
Troyens dans l'Iliade, un misérable vers où,
à l'ombre d'une fanfaronnade ridicule, se dissimule l'impudent
aveu par un chef troyen d'un crime de haute trahison, n'est-ce pas
porter l'art de l'impiété jusqu'à la perfection?
En tout cas, l'application à Octave est lumineuse: en
remportant la victoire, ou plutôt en la volant, il n'a vaincu
que sa propre patrie, il a détruit Rome.
Ne nous fions pas à l'étrange assertion des vers
282-3:
iuuat euasisse tot urbes /
Argolicas mediosque fugam tenuisse per hostis.
Cartault 244 a bien raison de juger «peut-être
prématurée» la satisfaction des Troyens,
étant donné que «c'est encore en pays grec qu'ils
se trouvent». Et "prématurée" serait encore un
doux euphémisme si, se souvenant de la parole de
Ménécrate selon laquelle Enée «devint l'un
des Achéens» (cf.
supra I n. 2), on ne devinait qu'en réalité
il aura été reçu à bras ouverts par ces
prétendus ennemis. Aussi bien, beaucoup de chronologistes de
l'Enéide n'hésitent-ils pas, y compris Perret,
à admettre que les Enéades séjournèrent
tout l'hiver à Actium avant de repartir pour Buthrote.
En Afrique, aux Strophades, voire même, selon Enée,
en Thrace et à Délos, ils n'arrivent que par le plus
grand des hasards. A Buthrote en revanche, ils sont là
où ils voulaient aller, et de cette évidence les vers
289-293 ne permettent pas de douter, tant les actions s'y
succèdent en rangs pressés, ordonnés (procession
des [us]), vers cet accomplissement:
celsam Buthroti accedimus
urbem
(«nous nous dirigeons vers la haute ville de
Buthrote», Bellessort, Perret).
Les rescapés de Troie courant se jeter dans la gueule du
loup? Curieusement, la chose ne semble pas inquiéter
l'exégèse traditionnelle, peut-être
rassurée par ce Chaonio
que le narrateur lance ostensiblement au détour du vers 293:
Litoraque Epiri legimus portuque
subimus / Chaonio
comme pour donner à entendre qu'il a gagné ces
rivages en les croyant "troyens" (sens de "Chaonien": cf. 334-5).
Hélas! le vers suivant (294) suffit à détruire
cette planche de salut (cf. d'ailleurs ignarum, 338):
Hic incredibilis rerum fama
occupat auris.
Ce n'est qu'une fois débarqué chez Pyrrhus
qu'Enée apprend que ces Grecs (Graias...urbis, 295) sont désormais
sous la coupe d'un de ses compatriotes. Alors, nous dit-il, il se mit
en marche vers Buthrote (v. 300):
Progredior portu classis et
litora linquens.
Mais sa destination n'a pas varié (cf. 292-3: portuque subimus / Chaonio et celsam...):
seulement, au lieu de rencontrer Pyrrhus, il rencontrera
Hélénus. Ne parlons pas d'Andromaque, elle fait partie
des meubles: neutre Coniugio avec
sceptris, 296; cessisse, 297: cf. cessit, 333.
On ne saurait dire positivement que la nouvelle le
réjouisse. Sans doute y a-t-il dans cette soudaine fortune de
son vieux compère Hélénus quelque chose qui le
fascine, mais d'un autre côté l'idée que ce
médiocre, ce Priamide
(85) , occupe le
trône d'un si grand héros, cette idée le
révolte (v. 298-9):
Obstipui miroque incensum pectus
amore
Compellare uirum et casus
cognoscere tantos.
Ces deux vers sont généralement entendus comme
l'expression toute naturelle de la surprise et de la
curiosité: «Je demeure stupéfait, mon coeur
brûle d'un merveilleux désir de m'entretenir avec ce
héros et d'apprendre de lui de si grands
événements», traduit Perret. Et Williams croit
sonder ici toute l'âme de l'exilé placé soudain
devant la perspective de rencontrer un vieil ami après des
années d'errance
(86) . Mais il s'agit bien
d'amitié quand l'acception ordinaire du mot amor est précisément exclue
ici par la construction avec l'infinitif qui fait que ce sentiment
s'estompe comme un mirage pour laisser place à une
réalité bien différente, à savoir
«l'impérieux désir de connaître la
vérité, de faire la lumière sur les faits».
En traduisant cognoscere par
"apprendre", Perret se sent obligé d'ajouter "de lui" pour
éviter de prêter à Enée une
absurdité (ne vient-il pas d'apprendre ces choses?). Mais l'on
peut se demander si ce recours à l'ellipse est de bonne
méthode alors que
cognoscere nous offre dans l'éventail de ses
diverses acceptions un sens tout à fait satisfaisant, celui de
"mener une enquête", "instruire". Et si l'on y regarde bien,
presque chaque mot ici révèle un double fond: en 48 et
en II, 774, Obstipui marquait
peut-être moins la stupéfaction que l'horreur; incensum connote très bien la
fureur et la colère; compellare indique volontiers l'apostrophe
inimicale (cf. II, 280; IV, 304); casus
évoque la chute de Pyrrhus (cf. 317); enfin,
uirum appliqué à
Hélénus ne peut que se charger d'une nuance ironique
envers l'ancien esclave qui «s'est emparé du foyer et du
sceptre» (Coniugio...sceptrisque
potitum) d'un vrai héros (Aeacidae Pyrrhi, 296:
épithète ennoblissante qui en fait un second Achille).
De là à ce qu'Enée soupçonne le fils de
Priam d'avoir trempé dans le crime, il n'y a pas loin, et
c'est toute l'implication du verbe cognoscere.
Mais avant de rencontrer Hélénus, Enée
tombe, raconte-t-il, sur une espèce de nécromancienne
occupée "justement" (forte, 301) à évoquer les
ombres des morts (v. 303):
manisque uocabat.
Cette "folle" (amens, 307,
furenti, 313), cette masochiste
(causam lacrimis, 305) avait
élevé à la mémoire d'Hector "un vain
tombeau" (inanem, 304), au bord
d'un "faux Simoïs" (falsi
Simoentis, 302), et elle passait apparemment le plus clair
de son temps à dialoguer avec "une cendre" (cineri, 303)
(87) . Le ton pourrait
paraître apitoyé, il n'est que sarcastique, ce qui se
trahit essentiellement au cineri
qui, exclu de son sens propre du fait que le tombeau est
vide (inanem)
(88) , se rabat
forcément sur le figuré (= "le mort") avec la
même intention négatrice qu'en IV, 34 de la part d'Anna
réduisant Sychée au néant:
Id cinerem aut manis credis
curare sepultos?
Andromaque connaît l'individu. D'aussi loin qu'elle
l'aperçoit (v. 306):
Vt me conspexit
elle est prise de panique (exterrita), l'épouvante fige le
sang dans ses veines (v. 308):
Deriguit uisu in medio, color
ossa reliquit
(cf. 259 sq), elle défaille et ne réussit
qu'après un long moment à articuler quelques mots (v.
309):
Labitur et longo uix tandem
tempore fatur.
Enée s'en amuse. Manifestement, plaisante-t-il, elle
m'avait pris pour "un monstre" (v. 307):
magnis exterrita
monstris.
L'ironie se détecte au style "subjectif" (et hoc ad Andromachen refertur, quae putat
monstrum, D.Servius): il s'avoue monstre en faisant mine
d'entrer dans le jeu de cet esprit dérangé. Les
traducteurs préfèrent évidemment
édulcorer le mot monstris
en le rendant par "prodige", mais reste qu'Andromaque
s'évanouit de terreur et non de joie comme elle devrait, reste
aussi que la structure qui encadre les vers 301-5 (Solemnis...[aaea] aras) rappelle celle du vers II, 202
(Solemnis...[aaaa]
aras) comme s'il existait une
affinité entre Enée - sûrement flanqué
d'Achate - et les deux Hydres meurtrières (cf. aussi v. 596-9,
et, secrètement, VIII, 697: cf. Euphrosyne 20 [1992]
102-3).
Selon Donat, selon D.Servius, Andromaque commence par croire
qu'elle a affaire à des fantômes, d'où sa frayeur
(89) , mais la version
d'Enée donnerait plutôt l'impression inverse d'une ombre
mise soudain en présence de vivants (R.E. Grimm 154-5)
(90) . Il n'est que de
comparer les vers 306 sqq à VI, 489 sqq:
At Danaum proceres
Agamemnoniaeque phalanges
Vt uidere uirum fulgentiaque
arma per umbras
Ingenti trepidare
metu...
ou encore 337-8 à VI, 531-4:
Sed te qui uiuom
casus...
Le choc de la rencontre s'avère d'ailleurs salutaire pour
la pauvre femme car, après un long évanouissement,
l'idée se fait jour en elle qu'elle appartient peut-être
toujours au monde des vivants (v. 310-311):
Verane te facies, uerus mihi
nuntius adfers, / Nate dea? uiuisne?
«Tu es donc bien vivant?», i.e. «je ne suis pas
morte». Mais elle en doute encore:
aut si lux alma
recessit...
Elle n'a pas dit tibi
recessit et les traducteurs sont bien mal inspirés
de faire comme si elle l'avait dit. En toute rigueur, et pour le plus
grand bénéfice de la poésie, l'expression doit
se prendre absolument: «si l'alme lumière s'est
retirée», i.e. «si nous sommes morts». La
question Hector ubi est? (312) en
devient sans doute plus compréhensible puisque ce n'est pas
parce qu'Enée viendrait lui apporter un message de
l'au-delà qu'Hector devrait l'accompagner.
Rien de plus bruyant que la douleur d'Andromaque. Elle
répand un torrent de larmes et ses clameurs se
répandent à la ronde (v. 312-3):
Dixit lacrimasque effudit et
omnem / Impleuit clamore locum.
C'est au point qu'Enée peut à peine placer une
parole entre les cris de cette furieuse (v. 313-4):
Vix pauca furenti / Subicio et
raris turbatus uocibus hisco.
(Opposer la délicatesse de touche en IV, 30). Le terme
turbatus exprime bien son
agacement (91), mais
là encore les apparences sont préservées,
à voir le pieux empressement que mettent les
interprètes à appliquer ce mot à
l'émotion du héros, à son "bouleversement"
("bouleversé moi-même", Perret). Pourtant, le ton de la
réponse les dément. D'abord narquois (315-6)
(92) :
Viuo equidem uitamque extrema
per omnia duco; / Ne dubita, nam uera uides.
Il la persifle, lui fait sentir par cette lourde insistance qu'il
parle à une malade: sciebat enim se
cum ea loqui quam amentem fecerat dolor, Donat. L'adverbe
equidem semble rempli d'une
ironie insinuante: «désolé de te décevoir,
mais oui, je vis bel et bien». Pourtant, le principal venin se
situe dans l'équivoque du extrema per
omnia, équivalent du grec ta eschata,
Enée ayant l'air de dire qu'il "vit un calvaire" bien pire que
la mort (cf. I, 94 sqq), alors qu'il entend peut-être en
réalité qu'il persiste à vivre en dépit
de ses crimes (= "à travers les pires turpitudes": cf. II, 433
sq: supra)
(93) .
Les trois vers suivants la giflent violemment:
Heu! quis te casus deiectam
coniuge tanto
Excipit aut quae digna satis
fortuna reuisit
Hectoris Andromachen? Pyrrhin
conubia seruas?
Grande bataille autour du vers 319 pour savoir s'il vaut mieux
écrire Andromachen ou
Andromache, et, parmi ceux qui
retiennent la seconde leçon, nouvelle querelle entre les
partisans d'un rattachement à ce qui précède
(Williams, Perret) et les tenants d'un rattachement à ce qui
suit (Villenave, Dubner, Rat, Pichon). Les manuscrits ne permettent
pas de décider puisque Servius hésitait
déjà, n'étant sûr que d'une chose, c'est
que si l'on écrivait Andromache, il fallait rattacher le groupe
nominal à ce qui suit. La remarque tombe tellement sous le
sens (question de rythme, voire de simple latinité) que l'on
ne comprendrait pas que Perret et Williams aient pu passer outre,
sinon dans l'intention de gommer au mieux la muflerie d'Enée,
si choquante dans la traduction de Rat: «Est-ce bien toi,
l'Andromaque d'Hector, qui partages la couche de Pyrrhus?» ou
dans celle qui résulterait de l'introduction d'une virgule
après Hectoris: «O
Andromaque, êtes-vous l'épouse d'Hector ou celle de
Pyrrhus?» (94) . Que
l'on ne compte pas sur nous pour nier qu'Enée soit un grossier
personnage, mais il parle devant Didon et jamais ne se
démasquerait aussi imprudemment. Aussi adopterons-nous le
texte suivi par Benoist, Plessis-Lejay («la leçon la plus
raffinée»), Bellessort, mais sans approuver pour autant
l'interprétation illustrée par ce dernier: «Et
quelle fortune... a visité l'Andromaque d'Hector? Es-tu
toujours la femme de Pyrrhus?». Par une bizarre
préconception, l'on se figure que la question Pyrrhin conubia seruas? est
prononcée avec un mélange d'horreur et de
commisération (95) ,
sans prêter assez attention au fait que, si Enée sait
déjà que Pyrrhus est mort
(96) , le verbe seruare ne peut signifier autre chose -
son sens normal, d'ailleurs
(97) - que "demeurer
fidèle à (la mémoire du défunt)". Il ne
lui demande pas si elle est toujours la femme de Pyrrhus, mais si
elle est déjà celle d'Hélénus (en fait,
il n'en doute pas, mais du moins cette question n'est-elle pas
totalement absurde).
Les deux autres vers s'éclairent dès lors, à
commencer par l'interjection Heu,
propre à exprimer la menace ou l'indignation aussi bien que la
plainte (98) . N'admirons
pas trop vite l'audace du deiectam
qui, accompagné par casus, tanto, Excipit en puissant rejet, fleure
l'excès cacozélique en suggérant l'hallucinante,
et sarcastique, image d'un saut du haut des remparts de Troie
(ô Astyanax!). Et la figure quis te
casus.../Excipit («quelle chute t'a
reçue?» au lieu de «qui a amorti ta chute?»)
rappelle le genre d'esprit qui s'exerçait sous le hic exitus illum/Sorte tulit en II, 554-5
aux dépens de Priam (cf.
supra). Avec casus pour sujet, le verbe excipere doit évidemment s'entendre
en mal, comme en 210 et en 332: «Quelle affreuse catastrophe est
venue s'abattre sur toi?». Mais de quelle catastrophe s'agit-il,
l'ancienne qui la livra à Pyrrhus, ou la récente, qui
la jette dans le lit d'Hélénus? Notre
interprétation de seruas
n'autorise que la seconde hypothèse et oblige ainsi
à comprendre que coniuge
tanto désigne non pas Hector mais Pyrrhus, ce point
étant corroboré par la répétition de
Excipit, 318, 332, qui
suggère que le premier n'est que la conséquence du
second. Alors, on peut donner à
aut sa pleine valeur alternative, avec pour
résultat la suppression d'une redondance au profit d'une
antithèse (casus...fortuna): «à moins que
ce que j'appelle une catastrophe ne soit une aubaine bien assez digne
d'une Andromaque», Hectoris
impliquant qu'Hector et Hélénus se valent
(cf. v. 297 et l'écho de iterum à reuisit)
(99) .
En réponse, Andromaque baisse la tête et sa voix se
calme (v. 320):
Deiecit uoltum et demissa uoce
locuta est
(cf. clamore, 313). La
leçon a porté, semble dire Enée, et il voudrait
que nous interprétions ce vers 320 comme un aveu de
culpabilité (100)
. De la sorte, l'entier couplet qui va suivre serait tiré dans
cette direction et il faudrait comprendre qu'incapable de nier le
crime d'avoir rompu sa fidélité à Pyrrhus,
Andromaque plaide les circonstances atténuantes, mais d'une
façon telle qu'elle s'en avilit encore davantage. Elle
commence par envier le sort de Polyxène, si peu enviable
pourtant (v. 321):
O felix una ante alias Priameia
uirgo.
En proclamant que, de toutes les filles ou brus de Priam,
celle-ci seule a connu le vrai bonheur, elle nous remet à
l'esprit la répugnante insinuation des vers II, 453-7 (cf.
supra) et sous-entend que
toutes les autres, à commencer par elle-même,
sont infelices,
c'est-à-dire au sens propre du terme, "maudites" et pas
seulement, dans un tel contexte, "malchanceuses"
(101) . Enée
savoure à coup sûr la brutale suggestivité
d'expressions comme sortitus...pertulit, 323, eri tetigit...cubile, 324 (prosaïsme
du mot erus), il se repaît
de la méchante ambiguïté du tulimus, 327 qui, placé comme il
l'est près de enixae:
iuuenemque superbum / Seruitio
enixae tulimus,
tend à revêtir son acception la plus physique. Sans
nul doute aussi aimerait-il que son auditoire entende Seruitio comme un datif ("pour
l'esclavage") plutôt que comme un circonstanciel ("dans
l'esclavage"), mais là il trafique "l'histoire", laquelle nous
assure que Molosse, fils d'Andromaque et de Pyrrhus, fut
légitimé par son père. Légitimée
aussi, la mère, en dépit des allégations
suivantes (v. 327-9):
...qui deinde secutus
Ledaeam Hermionen
Lacedaemoniosque hymenaeos
Me famulo famulamque Heleno
transmisit habendam.
Ainsi donc, Pyrrhus aurait abandonné la Troyenne pour la
Lacédémonienne? C'est juste le contraire, puisque
Hermione le fit tuer par jalousie. Dédaignée par son
seigneur et maître, Andromaque aurait été
«passée par lui à Hélénus comme une
servante à un serviteur», ou plutôt (si l'on fait
un sort à -que) «pour
servir de servante à un serviteur»? Mais ce n'est qu'en
mourant que l'Eacide prescrivit ce mariage qui assurait un protecteur
(rex, 353, non famulus) à Andromaque et à
son - ou ses - fils (dans Euripide, Andr. 1243 sqq, c'est
Thétis en personne qui l'ordonne ainsi après la mort de
Néoptolème). Déformation aussi dans la
présentation du meurtre (v. 330-2), où Pyrrhus, qui, on
le sait, avait été châtié par Apollon, se
trouve exalté au détriment d'un protégé
d'Apollon, cet Oreste que nous venons à peine de quitter en
refermant la tragédie d'Eschyle où nous avait
plongés l'aventure des Strophades. Les commentateurs
relèvent fort bien le parallélisme entre les
circonstances de la mort de Pyrrhus et celles de la mort de Priam
(cf. II, 550 sqq, 663), analogie dont l'idée remonte au moins
à Pindare, Paean. 6, 110 (cf. Perret et Williams). Mais
ce parallélisme en cache un autre, plus flatteur pour le fils
d'Achille, c'est celui qui fait de lui un autre Sychée.
Comparer en effet: flammatus
amore, 330 à caecus
amore, I, 349, scelerum, 331 à scelere, I, 347, furiis, 331 à furor, I, 348, Excipit incautum, 332 à Clam ferro incautum superat, I, 350,
patriasque...aras, 332 à
ante aras, I, 349 (pour les
besoins de la cause, Enée invente ce patrias qui trouble tant les
exégètes!).
Il ne reste plus après cela au narrateur qu'à se
faire délivrer un certiticat d'héroïsme en bonne
et due forme par sa victime. C'est chose faite dans la
dernière phrase qu'il lui fait prononcer (v. 342-3):
Ecquid in antiquam uirtutem
animosque uirilis
Et pater Aeneas et auonculus
excitat Hector?
Par là, le fils d'Anchise fait encore plus que
s'égaler à Hector, il le surclasse grâce à
l'écart de registre entre le grave
pater et le familier auonculus (Quidam
"auonculus" humiliter in heroico carmine dictum accipiunt,
D.Servius).
Mais Virgile sauve toujours ceux qu'il veut sauver. Témoin
ce beau portrait que Cartault 245-6 dresse d'Andromaque: «elle a
assisté à la profanation de son corps, elle a ressenti
l'outrage, elle vit, et elle garde sa fidélité, sa
pureté, son honneur... Stoïcisme, si l'on veut, mais
humble, attendri. Elle ne fait pas d'effort, n'essaie pas de se
hausser. C'est sa nature même qui est noble et admirable».
Toutefois, comme on vient de le voir, cette image pieuse est un peu
volée au texte, et c'est dommage, car d'une part tous les
détails que l'on préfère éluder
s'expliquent par la malignité du narrateur, d'autre part c'est
seulement la prise de conscience de l'antagonisme entre Enée
et Andromaque qui permet de saisir la vraie grandeur de celle-ci.
Deux mots par exemple lui suffisent pour dépêcher
à son insulteur ses vérités. Le premier se situe
au vers 338, c'est ignarum:
Sed tibi qui cursum uenti, quae
fata dedere?
Aut quisnam ignarum nostris deus
appulit oris?
Andromaque ne veut pas croire, feint de ne pas croire,
qu'Enée, ce parangon de vertu, ait pu venir sciemment mouiller
sa flotte dans un port tenu par les pires ennemis de Troie. La chose,
pourtant vraie, est en effet aussi incroyable a priori que sa
descente tout vivant dans le royaume des morts, et c'est le
poète lui-même qui nous invite à la comparaison
par l'écho de ces deux vers à VI, 531-4 où
uiuom remplace ignarum au titre de miracle:
Sed te qui uiuom
casus...
La deuxième flèche, non moins efficace, est
décochée deux vers plus bas (341):
Ecqua tamen puero est amissae
cura parentis?
Il ne semble pas que ce tamen
ait reçu d'explication satisfaisante. Le mettre en rapport
avec puero («tout enfant
qu'il est», Bellessort) est une solution
désespérée qui ne fait pas honneur à
cette mère qu'est Andromaque (Iule a nettement
dépassé l'âge de raison), et quant à
arguer de l'inachèvement du vers précédent (e.g.
R.D. Williams), c'est une attitude de démission qui ne peut
s'autoriser d'aucun autre exemple dans tout Virgile. Dans la
perspective de l'anti-Enéide en revanche, ce tamen va de soi pour le lecteur qui n'a
pas oublié les circonstances de la disparition de
Créuse. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'en l'occasion
Enée manifesta fort peu de cura pour son épouse (cf. Cartault
206). D'où la terrible pertinence de ce tamen, même si Andromaque touche
encore plus juste qu'elle ne le croit peut-être: «lui au
moins, puisqu'en ce qui te concerne, tu ne sembles guère t'en
soucier...».
Au lecteur en conséquence de rétablir la juste
interprétation de la notation du vers 320:
Deiecit uoltum...
et de retrouver ainsi, après un détour aussi
fructueux que douloureux, l'innocence du sens premier. A-t-elle
baissé la tête de honte? Non, mais sous l'insulte, et
parce qu'elle lui parle sans lui parler: ainsi traverse-t-elle la
boue sans en être souillée. Au reste, c'est droit dans
les yeux qu'elle lui lancera son meurtrier ignarum, son meurtrier tamen. Et enfin, cette insinuation de
nécromancie dissimulée, disions-nous, sous les vers
301-305, comme elle se retourne aisément contre Enée
lui-même par le rapprochement de 19-26 (association de tumulus et de arae), ou encore de V, 94-99! En vain
essaie-t-il de faire passer pour des autels de Proserpine et de
Pluton ces arae consacrées
en réalité, comme le suggère Servius ad
v. 305, aux mânes d'Hector et d'Astyanax, à l'instar de
ceux que Ménalque Ecl. V, 65-66 élève en
l'honneur de "son" Daphnis dédoublé en Calvus et
Catulle. Il n'y a rien là, comme il voudrait nous le faire
croire, de malsain ou de fétichiste, mais le pur et simple
accomplissement d'un devoir de piété par lequel cette
femme si éprouvée témoigne aux yeux du monde
qu'en dépit des injures du destin, elle reste et restera
toujours l'épouse du grand Hector, Coniugis Hectoreae, 488.
Vers 344-462: Hélénus
accueille ses compatriotes avec des larmes de joie et fait profiter
Enée de ses dons de voyance.
L'arrivée d'Hélénus dispense Enée de
répondre à d'embarrassantes questions et lui fournit
même un excellent prétexte pour tourner le dos sans plus
de façons à son interlocutrice, muflerie dont Servius
félicite Virgile d'un point de vue technique
(102) , mais muflerie
néanmoins.
Le roi-devin fait une entrée digne de son rang (v. 345-6):
cum sese a moenibus heros /
Priamides multis Helenus comitantibus adfert...
Dans le large écart qui sépare le pronom de son
verbe, les mots semblent se détacher un à un comme
autant de pas du haut personnage vers le devant de la scène,
et chacun de ces pas ajoute à sa majesté: il sort de
ses remparts, c'est un héros, un Priamide, on lui fait un
nombreux cortège, bref c'est Hélénus (position
centrale dans le vers). Ses qualités de coeur égalent
sa prestance. Il répand des larmes de joie à la vue de
ses compatriotes (v. 347-8):
Agnoscitque suos laetusque ad
limina ducit
Et multum lacrimans uerba inter
singula fundit ,
les entraîne vers son palais et leur offre un banquet
mémorable qui, à en juger par le fruontur du vers 352 et par les imparfaits
des vers 353-5:
Illos porticibus rex accipiebat
in amplis:
Aulai medio libabant pocula
Bacchi
Impositis auro dapibus
paterasque tenebant
dut se prolonger pendant toute la durée du séjour,
c'est-à-dire - et où serait sinon
l'intérêt de la précision? - deux jours et deux
nuits (v. 356):
Iamque dies alterque dies
processit.
Libre à d'autres d'imaginer, se laissant prendre à
des termes ambigus, que ces joyeux convives ont songé au
préalable à élever leurs pensées vers le
ciel: «au milieu de la cour, ils faisaient à Bacchus
l'offrande de ses dons devant les mets servis dans l'or, la coupe en
main» (Perret). La libation à Bacchus distingue la
façon civilisée de boire de la pure et simple
ivrognerie; c'est un gage de décence et de bonne tenue. Didon
ne l'ignore pas (I, 734):
Adsit laetitiae Bacchus dator et
bona Iuno.
Mais ses invités se moquent bien de telles
cérémonies (increpitans, I, 738): eux, quand ils ont
soif, ils "s'emplissent" (Implentur, I, 215) et quarante-huit heures
de bombance ne leur font pas peur.
Réexaminons donc l'interprétation des vers 353-5.
Le roi les "recevait"? Non, mais il les "traitait" (= pascebat, Servius, Donat), acception
entraînée par l'ablatif (Donat). "Ils faisaient des
libations"? Sans doute, mais dans le sens où nous parlons
encore de "copieuses libations" à propos d'une beuverie, et
c'est ce que suggère à notre avis le génitif
Bacchi, symptomatiquement
traité comme un datif par Perret, alors que
précisément, en s'y substituant il le nie: «ils
goûtaient le vin et ne lâchaient pas les
patères»
(103) . Quand la reine de
Carthage «fait remplir de vin une coupe lourde d'or et de
gemmes» (I, 728-9):
Hic regina grauem gemmis auroque
poposcit / Impleuitque mero pateram
ce n'est ni parce qu'elle a besoin de se désaltérer
ni par une vaine ostentation de luxe, mais pour sceller
solennellement l'amitié de deux peuples par une rituelle
libation (I, 736):
Dixit et in mensam laticum
libauit honorem.
Un monde sépare Didon de ce Bitias à qui elle tend
la coupe et qui, au lieu d'y porter simplement les lèvres,
«l'assèche goulûment et se plonge le visage dans
l'or» (I, 738-9):
ille impiger hausit / Spumantem
pateram et pleno se proluit auro.
Du vin à foison, de l'or en quantité, voilà
le rêve des Enéades, et voilà ce qu'ils trouvent
chez Hélénus. Ici, les plats eux-mêmes sont en or
(Impositis auro dapibus),
extravagance telle que d'aucuns (ainsi Dubner, Pichon) voudraient se
persuader que les dapes en
question «sont ici des mets offerts aux dieux»
(104) ! Mais non,
Hélénus est riche, très riche, et il met son
point d'honneur à éblouir de son luxe ses compatriotes,
les Bitias et les autres (amplis,
353 n'est peut-être pas que spatial). Non content de les
"baigner dans l'or" durant leur séjour, il les comblera
à leur départ de cadeaux somptueux où le
précieux métal occupe une place de choix (464, 467, et
cf. aussi 483). Tant d'or, a-t-on remarqué (P. McGushin 416),
ne présage rien de bon quant à l'esprit qui
préside à la cour de Buthrote.
Enée voudrait nous émouvoir à
l'évocation de cette Troie en miniature
qu'Hélénus s'est attaché à reconstituer
si loin de la patrie perdue (v. 349 sq):
paruam Troiam simulataque magnis
/ Pergama...
Mais cet insolent étalage de richesses nous fait songer
qu'une bonne partie des trésors amassés provient du
pillage de la cité-mère et que si un Troyen en est
devenu propriétaire, c'est pour salaire de sa trahison.
La trahison d'Hélénus était si solidement
attestée (105) que
Virgile n'a nul besoin d'y insister: le fait va de soi et une simple
allusion suffit à l'enregistrer, comme le reddita du vers 333, que les critiques
répugnent manifestement à entendre comme tel (=
«lui revint en récompense de ses bons et loyaux
services»), tant ils craignent de dégrader l'image de ce
soi-disant héros
(106) . Ajoutons
pourtant, pour faire bonne mesure, qu'Hélénus
s'était rendu coupable d'un fratricide sur la personne de
Chaon et que les vers 334-5 sont là pour nous remettre ce
crime en mémoire. Un tel individu était bien fait pour
s'entendre avec le fils de Vénus, et Virgile souligne
comiquement cette reconnaissance mutuelle par la
répétition du verbe agnoscere (Agnoscitque suos, 347, Agnosco, 351). Mais ces deux
compères ne sont cependant point des égaux car, tout en
enviant la bonne fortune d'Hélénus, Enée se
considère fort au-dessus de lui. C'est ce que nous avons
déjà observé plus haut à propos des vers
295-9 et 317-9 et c'est encore ce qui transparaît sous
l'apparente admiration des vers 345-6, car une expression telle que
heros/Priamides peut
difficilement représenter autre chose sur les lèvres
d'Enée qu'un perfide oxymore. Ce mauvais esprit se
détecte aussi dans le vers 348, si ridicule, si barbare, dans
sa forme la mieux attestée:
Et multum lacrimas uerba inter
singula ducit
que Ribbeck le condamne comme apocryphe (de même Dubner).
Nous croyons quant à nous que ce latin douteux n'appartient
pas à Virgile, même par Enée interposé, et
que lacrimans est la leçon
authentique, inconsidérément rejetée par Servius
sous prétexte que fundit
exige un complément d'objet direct. Ce c.o.d., nous l'avons
avec le groupe nominal uerba
singula, faussement analysé en dépendance de
inter dès lors qu'on ne
voit pas la tmèse = uerba singula
interfundit (cf. praeque diem
ueniens, Ecl. VIII, 17), ou inter [lacrimas] uerba singula fundit. La
meilleure preuve en est dans le parallélisme avec le vers 344:
Talia fundebat lacrimans
longosque ciebat / Incassum fletus.
Faut-il en effet s'étonner de la répétition
de lacrimans, alors que multum fait pendant à longos et que la saisissante assimilation
des mots à des larmes opérée par l'expression
Talia fundebat - de même
que les larmes s'assimilent à des cris dans longosque ciebat/...fletus
(107) - se retrouve
fidèlement dans le uerba inter
singula fundit ? De marbre devant les "longues larmes"
d'Andromaque (annonce de IV, 438 sqq), Enée ne réagit
pas plus sympathiquement à l'émotion
d'Hélénus, et ce parallélisme entre 348 et 344
(opposer 314) semble vouloir suggérer, selon l'indication du
quae digna satis fortuna, 318,
qu'Andromaque et son troisième mari forment un couple des
mieux appariés.
Enée croit-il sincèrement aux dons exceptionnels
d'Hélénus ou fait-il semblant pour impressionner son
auditoire, dans le fond peu importe, l'essentiel étant sans
doute de s'apercevoir que Virgile, lui, n'y ajoute point foi et que
l'entière scène de la consultation a été
conçue par lui comme un intermède bouffon dont
l'inutilité n'a d'égale que l'emphase. Enée
aborde le devin avec un mélange d'humilité (quaeso, 358) et de hauteur peut-être
(adgredior, cf. IV, 92; Fare age, 362)
(108) , mais en tout cas
il ne lui mesure pas les éloges (v. 359-61):
Troiugena, interpres diuom, qui
numina Phoebi,
Qui tripodas, Clarii laurus, qui
sidera sentis
Et uolucrum linguas et praepetis
omina pennae.
Accumulation hautement fantaisiste, risiblement alourdie par la
surcharge du Et...et. Un tel
poids sur le mince sentis ! Et
pareille polyvalence se rencontra-t-elle jamais en un seul homme?
Asilas s'en approche, lui qui sait lire dans les fibres des
bêtes aussi bien que dans les astres, et déchiffre le
langage des oiseaux comme celui des éclairs (X, 175-7), mais
il ne truste pas ces deux spécialités inconciliables
(nam aut furor est...aut ars,
Servius) que sont la vaticination par transe et la divination par
observation (109).
Homère (Il. VI, 76) attribue au frère de
Cassandre la science augurale, un point c'est tout:
oiônopolôn och aristos.
Ainsi caressé, Hélénus n'a rien à
refuser à son flatteur. Par l'immolation de jeunes taureaux,
«il implore la paix des dieux» (v. 370):
Exorat pacem diuom
ou plutôt, selon l'interprétation de Servius, et le
sens ordinaire du verbe exorare
(= impetrare), «il
l'obtient». On n'en attendait pas moins de ce prodige, ni
d'ailleurs d'Enée lui-même dont l'on connaît la
propension à ramener la religion à l'exécution
formaliste de certains rites, à un système de recettes.
Do ut des, contre tant de boeufs
la paix des dieux, c'est-à-dire l'absolution du
pécheur. Nous ne posons pas arbitrairement ici
l'équivalence pax - uenia
(confirmée par IV, 50, 56; cf. aussi ueniamque precari, 144), puisque la raison
explicite qui amène Enée à recourir aux services
de «l'interprète des dieux» n'est autre que
l'inquiétude en lui suscitée par la prophétie de
Céléno (v. 362 sqq):
namque omnis cursum mihi
prospera dixit
Religio et cuncti suaserunt
numine diui
Italiam petere et terras
temptare repostas;
Sola nouom dictuque nefas
Harpyia Celaeno
Prodigium canit...
«J'ai tout le ciel pour moi, toute la religion (omnis l'emporte en pharisianisme
sur omnem, leçon retenue
par Perret), sauf ce monstre obscène, Céléno,
qui me persécute cruellement». Comment en venir à
bout, comment faire que cette prophétie ne se réalise
pas, que ces Arai qui, une fois lancées, ne se peuvent
rappeler (cf. supra), demeurent sans
effet, que le cercle devienne carré, que Dieu cesse
d'être Dieu? Voilà le miracle qu'Hélénus
est censé accomplir (v. 367-8):
quae prima pericula uito? /
Quidue sequens tantos possim superare labores?
«Eviter les périls ou, à défaut,
surmonter les épreuves»
(110) , dans l'absolu la
requête est assez compréhensible, mais pour
pénétrer à fond l'intention du solliciteur, il
convient de replacer ces mots dans leur contexte, c'est-à-dire
de les référer à la prédiction de
Céléno
(111) . En effet, de deux
choses l'une, ou Enée prend à la lettre
l'expression malis absumere
mensas, 257, et alors il ne peut évidemment pas
espérer surmonter une telle épreuve, fût-il
Hercule en personne (labores y
fait penser: VIII, 291); ou bien il en a saisi la vraie portée
(=un équivalent imagé de "jamais"), auquel cas son
superare ne signifie pas autre
chose que uitare. De toute
façon, il se moque de la Harpye et c'est bien ainsi que
l'entend Hélénus lorsque, telle la complaisante
Cyrène de la quatrième géorgique (v. 530 sqq),
il a pour cet autre Aristée des paroles rassurantes (v.
394-5):
Nec tu mensarum morsus horresce
futuros:
Fata uiam inuenient aderitque
uocatus Apollo
donnant à l'avance sa bénédiction toute
jupitérienne (écho de 395 à X, 113) à la
ruse grossière par laquelle le fils de Vénus tournera
en dérision la terrible voix de la prophétessse (VII,
107 sqq). Comme si l'on pouvait à aussi bon compte
éluder son destin! Mais pourquoi pas, si l'auguste Junon
elle-même, si la Reine du Ciel se laisse acheter par quelques
formules sacrées, des promesses, des offrandes (prece, 437, uota, 438, donis, 439)
(112) ? "Vaincre" est le
verbe qu'il emploie (supera...uictor, 439: cf. Vincor ab Aenea, VII, 310), en y ajoutant
l'ironique pointe d'un oxymore (encore affûtée par le
sigmatisme):
dominamque potentem /
Supplicibus supera donis
(113) .
Là encore, on croirait ouïr la voix du grand Tonnant
(XII, 839):
Supra homines supra ire deos
pietate uidebis.
Et l'on ne s'étonne plus de voir ce soi-disant apollinien
(359-60, 371, 395, 434, 474, 479) se placer dès ses premiers
mots non pas sous l'invocation du dieu des devins et des
poètes, mais sous celle du maître de l'Olympe, en qui il
vénère, dans un style ampoulé, le symbole
même de la tyrannie (v. 375-6)
(114) :
sic fata deum rex / Sortitur
uoluitque uices, is uertitur ordo
Dans cette ronflante redondance, Sortitur, bien mis en relief par le rejet
et l'appui sigmatique, ruine à soi seul les prétentions
de tout le reste du vers en plaçant l'Ordre du monde (ordo) sous la dépendance du Hasard
(«Il tire au sort»), Fatum
sous la coupe de
Fortuna (cf. Hor. C. I, 35). Avec Jupiter, le
Caprice personnifié gouverne l'univers, idée traduite
pour ainsi dire physiquement par la violence exercée sur
deum par rex pour l'arracher à fata. Cette religion-là est
apparemment celle de l'Achille homérique, d'après
Il. XXIV, 527 sqq, passage dont la réminiscence se
laisse peut-être percevoir sous le langage
d'Hélénus (P. Boyancé 48 sq).
Certains exégètes voudraient voir dans le sic du vers 375 le développement
du manifesta fides qui
précède:
nam te maioribus ire per altum /
Auspiciis manifesta fides, sic...
Voir par exemple Pichon: «sic: sous-entendu
ut manifesta fides sit»; et Bellessort: «oui,
c'est bien sous les auspices du plus grand des dieux que tu parcours
l'océan, il y en a une preuve manifeste dans la manière
dont...». Mais cela n'étant ni d'excellent latin (il
faudrait que sic exprime un
degré, alors qu'il n'est ici que de pur constat), ni
d'excellente logique (on infère du visible à
l'invisible, non l'inverse), on préférera comprendre
qu'Hélénus est persuadé comme d'une
évidence (manifesta fides)
des faiblesses de Jupiter-Fortuna
envers son client. Une telle interprétation offre
également l'avantage de faire plein droit à un nam trop souvent escamoté. En
paraphrasant lourdement: «Fils d'une déesse (fils d'une
déesse à coup sûr, tellement il tombe sous le
sens que tu navigues sous des auspices supérieurs, oui le Ciel
te favorise, la Chance est avec toi)...» (comparer I, 387-8).
Tout le poids de l'incise porte sur Nate
dea qui, perdant ainsi son caractère formulaire, se
régénère et devient capable, en relation avec le
comparatif maioribus, de se poser
en triomphant défi à la menace des Harpyes, tel
le deum rex en face de fata deum. D'un côté donc,
Jupiter et Vénus, rex et
dea, de l'autre
Céléno et les fata
deum, c'est-à-dire essentiellement, dans un
contexte oraculaire, Phébus-Apollon (fata = carmina = oracula, cf. 445 et voir
Servius ad v. 375-6)
(115) , auxquels il
convient d'adjoindre l'inévitable Junon, dûment
associée aux "Parques", cet avatar des Harpyes
(116) dans l'accusation
que porte Hélénus aux vers 379-380 pour excuser sa
nullité oraculaire:
prohibent nam cetera Parcae /
Scire Helenum farique uetat Saturnia Iuno.
Remettant à un peu plus tard de pénétrer la
subtilité de ce distinguo entre deux sortes d'interdiction,
observons seulement au passage la cocasserie de ce troisième
nam survenant après la
paire 362 - 374, d'une symétrie déjà
désopilante. Le point qui nous intéresse pour
l'instant, c'est l'attestation de la communauté
d'intérêts entre Junon et Céléno
(masquée sous Parcae),
attachées l'une et l'autre au châtiment de l'impie.
Déplaire à l'une (prohibent), c'est déplaire à
l'autre (uetat); vaincre l'une
(superare, 368), c'est vaincre
l'autre (supera, 439). Dès
lors, on conçoit que, consulté sur la question
précise de la prédiction faite par la Harpye, le
"devin" insiste si fort sur la nécessité de retourner
Junon (v. 433-6):
Praeterea si qua est Heleno
prudentia uati
Si qua fides, animum si ueris
implet Apollo,
Vnum illud tibi, nate dea,
proque omnibus unum
Praedicam et repetens iterumque
iterumque monebo.
L'amusant est qu'au moment même où ce
pseudo-Vates proteste
solennellement de l'authenticité de son inspiration, il se
sert d'un langage qui, justement, pourrait laisser planer le doute
à ce sujet. A preuve ce passage de Saint-Augustin dans le
De Ordine I, 4, 10, qui paraît indiquer, selon P.
Courcelle 238, que ce père de l'Eglise «aurait entendu
[le vers 434] comme une mise en doute de la véracité
d'Apollon par son propre devin Helenus». Quant à
l'insoluble question de savoir s'il faut ou non ponctuer avant
uati, nous y verrons seulement
une facétie du poète au détriment du majestueux
imbécile qui s'apprête à braver Junon en
intitulant celui qui doit la vaincre nate
dea, c'est-à-dire "fils de Vénus". Et ce
second nate dea s'éclaire
par le premier (374): Nate
dea...maioribus, «en tant que fils de Vénus,
tu peux mépriser la voix des Fata, tu échappes à la loi
commune».
Paradoxalement, le proque omnibus
unum (mis à part la comique reprise de ce unum) constitue à peine une
exagération puisque, vu la relation
Céléno-Junon, le précepte à lui seul
répond en effet à l'objet de la consultation: comment
contrer l'ennemie, annuler la Voix. Tout le reste du pseudo-oracle
n'est que vide bavardage, hormis peut-être les vers 384-395,
liés directement à l'inquiétude suscitée
par la prédiction, ainsi qu'il appert du parallélisme
formel (en inversion) entre 255-7:
Sed non ante datam cingetis
moenibus urbem / Quam uos...
et 384-7:
Ante... / Quam tuta possis urbem
componere terra.
Force est d'ailleurs de constater qu'Hélénus induit
son consultant en erreur en lui faisant croire que la laie blanche
marquera l'emplacement de sa ville, mensonge qui suscite diverses
réactions des critiques, depuis ceux qui prônent une
indulgence peu flatteuse pour Apollon («Il ne faut pas presser
les paroles d'un oracle», Perret) jusqu'à ceux qui se
persuadent que la ville en question ne serait autre que le camp
établi par Enée en débarquant au Latium (R.
Pichon, J. Carcopino 382-397): belle consolation alors, et que penser
du requies, 393 (cf. bella, 458)?
Mais Hélénus commet une faute encore bien plus
grave que cette inexactitude quand il juxtapose sournoisement le
présage de la truie au prodige de la manducation des tables
(v. 394):
Nec tu mensarum morsus horresce
futuros
comme pour transformer en signe salvateur (requies...laborum, 393) ce qui devait
être le châtiment même (labores, 368)
(117) . Enée
s'engouffre par la brèche, et en VII, 120 sqq on l'entendra
proclamer sans sourciller que la manducation des tables lui a
été indiquée (par Anchise, selon lui!) comme
signe certain d'espérance: Tum
sperare domos... Et même, allant jusqu'au bout du
sarcasme, il osera sacrifier à la Reine du Ciel:
tibi enim, tibi, maxima
Iuno
la malheureuse truie blanche avec toute sa portée (VIII,
81-5) (118) !
Sur ce point précis, Hélénus a donc, si l'on
veut, rendu service à Enée, encore que celui-ci se
serait fort bien passé de son aide pour mystifier ainsi la
divinité. Ajoutons que Virgile n'aura pas été
mécontent de se défausser sur le bouffon d'un
élément aussi difficile à intégrer
à une épopée que ce détail de la truie
blanche avec ses trente petits, car loin de chercher à
ennoblir la chose, il s'en amuse discrètement, et
l'écrasement de sus
à la fin du vers 390 par l'emphase environnante n'a rien
à envier pour le comique (ajouter le rire des [i] ) au fameux
mus de l'épître aux
Pisons (v. 139): «archaic simplicity and rudeness»,
prononce Page sans songer à en rire. Mais si nous admettons
l'utilité, au moins relative, des vers 388-395
(119) , ainsi que des
vers 433-440 (qui toutefois eussent pu être fondus avec
403-409, comme le fait voir 545-7), presque tout le reste de la
tirade n'est que pompeux bavardage et vain délayage.
Sept vers de préambule pour encenser Enée tout en
le prévenant qu'il ne doit pas s'attendre à de grandes
révélations:
Pauca tibi e multis quo tutior
hospita lustres
Aequora et Ausonio possis
considere portu
Expediam dictis.
Admirable Pauca qui, sous le
couvert d'une fausse modestie, ne dit pourtant que la stricte
vérité. Et remarquons que multis subit l'attraction de dictis, auquel il évite
d'être purement pléonastique (cf. Expediet, 460), en sorte que la
préposition semble devoir s'analyser soit comme partitive
(pauca dicta e multis) soit comme
expression d'un rapport de modalité (assez proche du diuino ex ore, 373): "peu de chose en
beaucoup de mots". Ce n'est pas sa faute, plaide-t-il, il voudrait
bien en dire plus, mais (v. 379-380):
prohibent nam cetera Parcae /
Scire Helenum farique uetat Saturnia Iuno.
Que faut-il entendre par là? qu'il ignore tout (sauf
pauca)? «Je n'en sais rien,
et même si je le savais, Junon m'interdit de le dire».
Qu'il connaît partiellement cetera, mais n'a pas le droit de le
révéler? Qu'il sait tout
(120)? Par cette prudente
ambiguïté, Hélénus croit sans doute
rivaliser avec le style oraculaire, mais n'arrive qu'à se
ridiculiser.
Ensuite, sept vers encore (381-387) pour avertir l'exilé,
et avec quelle solennité, que la terre promise est plus loin
qu'il ne le pense:
Principio Italiam quam tu iam
rere propinquam
Vicinosque, ignare, paras
inuadere portus
Longa procul longis uia diuidit
inuia terris...
Le vers 383, en son maniérisme aussi flou que
prétentieux (cf. Perret: «une longue route
déroutante, bordant de longues terres, t'en sépare bien
loin»; mais la mer, longue route sans routes,
sépare-t-elle l'Italie de longues terres, ou par de longues
terres?), suscite ce jugement embarrassé de Plessis-Lejay:
«Il est possible que Virgile ait trouvé ces figures
appropriées au style d'un oracle». Et J.R.T. Pollard 47
ne manque pas d'épingler ce papillon dans sa collection
personnelle de "bizarreries" virgiliennes. A coup sûr,
Hélénus exagère de beaucoup les périls,
et il se donne une comique importance lorsqu'il traite son client
d'"ignorant" en faisant comme s'il n'avait pas entendu le repostas du vers 364, qui est en parfaite
contradiction avec 381 (cf. Rat). Mais d'un autre côté,
il sait à qui il a affaire, un pirate habitué à
se jeter sur les premières terres venues en criant "ceci est
à moi" (inuadere, 382: cf.
Inuadunt, 240), même si les
dieux lui ont, paraît-il, assigné une plus lointaine
destination. L'avertissement n'est donc peut-être pas tout
à fait inutile, encore qu'il oublie l'essentiel (mise en garde
contre la violence) pour s'attacher au détail ("c'est encore
loin"): «cette Italie que tu t'apprêtes à envahir
en la croyant proche, elle est encore loin» (Vicinos, en somme, est "subjectif").
Suivent quatre vers qui résument à peu près tout
"l'oracle", et il eût suffi à Hélénus de
condenser les deux premiers en lustrandam
Trinacriam pour s'économiser les vers 396-432,
réserve faite, si l'on veut, de 403-409, cette prescription
religieuse bien digne du formalisme de tels mécréants.
Encore cette réserve ne sauve-t-elle pas du burlesque le
Quin introducteur, puisque, si
l'on cherche en quoi il renchérit, on trouve ceci:
«Surtout, garde-toi d'aborder sur les côtes de l'Italie
méridionale. Que dis-je? Quand tu y auras abordé,
couvre-toi les yeux d'un voile de pourpre de peur d'apercevoir un
ennemi...» (121) .
Mais là, Hélénus se trahit, car cet ennemi (que
ce soit Diomède ou Ulysse) ne doit pas être fort
redoutable si Enée n'a rien de plus à craindre qu'une
souillure pour ses pieux regards: et en effet, la légende ne
nous dit-elle pas que ledit ennemi venait rendre au Troyen le
Palladium (cf. Servius ad 545 et 550)? Disparaît donc
l'amphibolia relevée par D.Servius à propos du
vers 398:
cuncta malis habitantur moenia
Grais
où le scoliaste se demande si malis qualifie les Grecs en
général ou seulement ceux de l'Italie du Sud
(122). Ces Grecs en
question (Idoménée, Philoctète, Ajax, ou
plutôt ses compagnons) sont réprouvés par les
Grecs mêmes, et c'est en tant qu'ami des Grecs qu'Enée
doit craindre ces "méchants". Des autres il n'a rien à
redouter, comme l'indique le hospita du vers 377, pris simplement
à la lettre, l'hospes
étant sacré (cf. toutefois 539, neutre semble-t-il):
quo tutior hospita lustres /
Aequora
«pour que tu puisses naviguer avec encore plus de
sécurité sur des mers amies».
Tout en déconseillant à Enée d'approcher des
ports d'Italie méridionale (Effuge, 398), Hélénus l'y
voit cependant débarquer (403 sqq). De même, tout en lui
jurant ses grands dieux qu'il vaut mieux faire un long détour
que «d'avoir vu une seule fois la monstrueuse Scylla»
(428-432), il a tout l'air de l'inviter à aller jeter un coup
d'oeil sur cette curiosité touristique ( 410-3: noter le
digressum):
Ast ubi digressum Siculae te
admouerit orae
Ventus et angusti rarescent
claustra Pelori,
Laeua tibi tellus et longo laeua
petantur
Aequora circuitu: dextrum fuge
litus et undas.
N'est-il pas incontestable que le pittoresque rarescent nous montre la flotte troyenne
s'avançant le plus près possible du danger? Mais les
commentateurs, cela se conçoit, répugnent à
l'admettre. Pour R.D. Williams, les Troyens doivent virer de bord
sitôt après avoir doublé à l'ouest la
pointe de la péninsule («as soon as the Trojans come west
of the toe of Italy»); Rat, voulant leur éviter ce
détour, préfère s'orienter de plus loin
(«Enée, venant d'Epire, a la Sicile à gauche et
l'Italie à droite»: les cartes ne disent pas cela);
Benoist tire à contre-sens le verbe rarescere: «disparaîtront
à tes yeux, c.-à-d. quand tu en seras assez loin pour
les perdre presque de vue»
(123) . La comparaison
avec Homère nous aide à découvrir l'intention
virgilienne. Dans le passage correspondant de
l'Odyssée, Circé recommande à Ulysse,
lorsqu'il sera arrivé en vue de Charybde et de Scylla, l'une
à droite, l'autre à gauche, de «choisir
plutôt Scylla, de la longer au plus près et de
filer» (Od. XII, 108-9). Or, c'est bien à ce
conseil, mais comiquement inversé («choisis
Charybde») (124) ,
que fait tout de suite songer 412(a), même si 412(b) - 413(a)
transforment de façon inattendue la manoeuvre en demi-tour
(cf. certum est dare lintea
retro, 686). Et de fait, les termes dextrum et laeuom sont repris au vers 420,
c'est-à-dire, abstraction faite de la parasitaire
parenthèse 414-419, en contiguïté avec 412-413.
Etrange guide que cet Hélénus. S'il tient à
tout prix à leur faire contourner la Sicile, que ne les
envoie-t-il plus au large? Mais si Ulysse avait bien franchi le
détroit, pourquoi pas Enée? On dira que le bon Priamide
veut éviter à ses compatriotes le cruel péage
des six têtes par bateau, dont parle Homère. Mais le
vieil aède affabule, et tout le monde, au temps de Virgile,
savait que le bras de mer était parfaitement navigable.
L'auteur de l'Enéide aurait pu sans inconvénient
faire profiter Hélénus de sa science, mais il
procède juste à rebours, prêtant au Priamide des
descriptions qui renchérissent jusqu'au ridicule sur les
évocations homériques (cf. R.D. Williams ad v.
424-8: «exaggerated sound», et ad v. 425:
«Virgil has exaggerated Homer's picture»). Et ce qui rend
encore moins crédibles ces peintures de Croquemitaine, c'est
qu'elles se juxtaposent à une notice géologique certes
hors de place en la circonstance
(125) , mais d'un
rationalisme néanmoins irréprochable (v. 414-9):
Haec loca ui
quondam...
Ce mixte de science et de conte pour enfants n'est-il pas en
soi-même encore plus monstrueux que Charybde et Scylla
réunies? On s'étonne en tout cas qu'avec de telles
indications («prends à gauche et par un long circuit
gagne à gauche la terre et la mer», Bellessort) la flotte
énéenne ait néanmoins réussi à
rejoindre Drépane !
Dans les vingt-deux vers suivants (441-462) - pendant
arithmétique de 374-395 -, Hélénus le faux
uates se moque de la Sibylle,
l'authentique inspirée. Prêchant en cela un converti,
puisque Enée pour sa part portait le même jugement sur
Cassandre (insano, II, 343
rejaillit sur elle), il commence par la traiter de "folle" (Insanam, 443), l'adjectif insanus marquant par rapport à
furens, comme disent
Plessis-Lejay, une «démence permanente». Mais s'il
faut bien avouer que, vu à travers les yeux
d'Hélénus, le comportement de la prêtresse de
Cumes justifie largement le sévère diagnostic, force
est aussi de constater que le tableau ne reflète en rien la
réalité (cf. VI, 35 sqq). Perret a bien vu que le roi
était nu: «En fait, tout se passera d'une manière
moins étrange: point de prophétesse en délire,
tapie sous un rocher, s'occupant à écrire sur des
feuilles qu'elle abandonne ensuite au gré des vents. Cette
peinture...est destinée à faire apparaître
l'Italie comme une terre de miracles». On ne saurait mieux dire
qu'Hélénus divague. Cartault 288 n. 1 et 2 observe de
même que les vers 453-6 «ne correspondent à rien
dans la suite», tandis que les vers 458-60 contredisent VI,
890-2, où le rôle ici attribué à la
Sibylle revient en fait à Anchise (et voir aussi VIII, 49-50).
Ajoutons d'une part que l'indication du vers 460:
cursusque dabit uenerata
secundos
est assez obscure eu égard à la
brièveté du trajet entre Cumes et l'embouchure du
Tibre, d'autre part que ce n'est pas la Sibylle (i.e. Apollon), mais
Neptune, qui sauvera la flotte énéenne des dangers de
Circé (VII, 21-24). Le mot uenerata mérite en outre une
remarque car, au point où nous en sommes, nous n'avons aucune
raison de ne pas laisser à ce déponent sa valeur
normale, à savoir non pas "vénérée par
toi", mais "t'ayant vénéré, te
vénérant" (à l'imitation d'Hélénus
lui-même: 374-6)
(126) . Les rôles
sont inversés, la Sibylle se met aux ordres. Aussi, l'illustre
fils de Vénus ne lui fait-il pas grand honneur en
prélevant sur son précieux temps les quelques heures
nécessaires à la consultation (morae...dispendia, 453: détail
piquant après Cessantem,
430 et lentandus, 384)
(127)? Elle que tout le
monde hait à cause de son insondable négligence (v.
452):
Inconsulti abeunt sedemque odere
Sibyllae (128)
elle peut bien pour un si important personnage sortir un peu de
ses habitudes et, à l'imitation d'Apollon lui-même
à Délos (v. 99: cf. supra), prononcer de sa
propre voix ses oracles (v. 456-7):
Quin adeas uatem precibusque
oracula poscas
Ipsa canat uocemque uolens atque
ora resoluat.
Ainsi ne fera-t-il pas partie du troupeau des inconsulti, des "imbéciles"
(129) . Remarquons que
si, avec Williams et Perret (de même Paratore dans son
édition de 1978), on supprime la virgule, ou le point
(Villenave), après poscas
(cf. VI, 76: Ipsa canas oro), il
en ressort qu'Enée doit supplier Déiphobè de lui
consentir moins un oracle - dont il n'aura que faire: cf. VI, 103 sqq
- qu'un passe-droit, en l'occurrence un oracle en clair, puisque
l'obscurité de la Sibylle proviendrait uniquement des courants
d'air (v. 445-451)!
A la lumière de cette caricature, qui ricoche de la
prêtresse sur son dieu, on se trouve mieux à même
d'apprécier l'offense à Apollon que constituent les
vers 375-6, 395, 434 et surtout cet impudent vocatif (v. 371-2):
meque ad tua limina, Phoebe, /
Ipse manu multo suspensum numine ducit
de la même veine que le pulcher
Apollo du vers 119. Enée se dit comme "suspendu par
un abondant numen": ne dirait-on
pas de la lévitation? Et pour que nous puissions rire sans
crainte du dévot, l'expression Ipse
manu est là comme une réminiscence non
douteuse d'Od. XII, 33 où la "toute divine"
Circé prend aussi par la main son Ulysse chéri pour le
guider jusqu'à sa couche: ê d eme cheiros elousa.
Qu'ensuite le grand prêtre, «ayant dénoué
les bandelettes de sa tête sacrée», se mette
à parler "d'une bouche amicale" (ore...amico, 463), c'est possible, mais
"d'une bouche divine" (diuino ex
ore, 373), il est permis d'en douter.
Vers 463-553: les adieux à
Buthrote; les Enéades mettent pied en Italie.
L'heure des adieux est arrivée. Les Enéades ne s'en
vont pas les mains vides, et il faudrait porter au crédit
d'Hélénus que ce grand phraseur soit aussi peu avare de
ses trésors que de ses paroles si premièrement, de
jouer ainsi les Alcinoos lui coûtait du sien, mais n'oublions
pas qu'il se sert sur le Grec (et sur les dépouilles de Troie:
cf. V, 359 sq), si deuxièmement sa prodigalité ne
dépassait les bornes du raisonnable et de l'honnête, non
seulement par la quantité (stipatque
carinis, 465
(130), Ingens, 466) et la valeur marchande (or,
argent, ivoire), mais surtout par la signification symbolique: vases
sacrés de Dodone (ô sacrilège), armure de
Néoptolème (dépôt inaliénable,
aurait-on cru; et sur le sinistre symbolisme de cette "passation",
cf. Boyle 131). Encore le meilleur n'est-il avoué qu'à
demi-mot, à travers l'énigmatique vers 469:
sunt et sua dona
parentis
si énigmatique même, que le génitif parentis, leçon du Palatinus, a
tendu à s'effacer devant un datif en apparence plus facile
à interpréter:
sunt et sua dona
parenti
c'est-à-dire: «Mon père n'est pas
oublié dans la distribution». Que l'auteur ait en effet
voulu suggérer ce sens bénin, nous n'en disconvenons
pas, mais nous croyons que
parenti se sera substitué à parentis précisément parce
que le datif est en ce cas plus naturel que le génitif. Comme
on dit, la fonction a créé l'organe. Et pourtant, il y
a deux objections à cette interprétation commune, l'une
concernant la non-spécification des cadeaux offerts au
vieillard, l'autre la gaucherie de la reprise de parenti(s) par Anchises quatre vers plus bas, et de
dona par honore, 474. Il est vrai que l'on
remédie aisément au premier défaut par ce
passage du septième livre où Enée envoie au roi
Latinus ces somptueux présents (VII, 246-8):
Hoc Priami gestamen erat cum
iura uocatis
More daret populis sceptrumque
sacerque tiaras
Iliadumque labor
uestes.
A Enée l'armure de Néoptolème, à
Anchise le sceptre de Priam? Fort bien, mais il se trouve que cela
revient à recommander parentis
contre parenti, car il
serait à peu près impensable que le poète,
étant donné notamment II, 560-2, se fût
privé de jouer sur l'ambiguïté d'un terme capable
en l'occurrence de référer aussi bien au père
d'Hélénus qu'à celui d'Enée (celui de
Pyrrhus paraît hors de question), et un tel jeu exige le
génitif. Mais le génitif admis, la
référence à Priam s'impose à la
réflexion, ne serait-ce que parce qu'Enée n'est nulle
part nommé dans la séquence, alors
qu'Hélénus y est le sujet omnipotent. On comprendra
donc, selon un parallélisme fait tout exprès pour
évoquer la sanglante scène de II, 526-553:
«Néoptolème (par la main de son successeur) me
fait don de son armure; Priam (par la main de son fils) me remet son
sceptre, sa tiare, ses vêtements».
Mais alors, qu'a donc reçu Anchise en partage? Rien
d'autre que de belles paroles, belles en surface et
empoisonnées à l'intérieur. Ce vieillard, chef
spirituel de la communauté, aura sans doute eu le tort de
trouver le temps long durant l'interminable consultation de
l'"oracle". Son impatience se manifeste aux vers 472-3:
Interea classem uelis aptare
iubebat
Anchises fieret uento mora ne
qua ferenti.
Anchise sait le prix du temps et il sait aussi que l'on ne fait
pas attendre l'esprit quand il souffle. Car nul mieux que lui n'a
pénétré le lien secret qui unit les souffles de
l'air aux souffles divins, à preuve le superbe spirate du vers 529, par lequel, observe
Pichon, «les dieux sont confondus avec les vents qu'ils doivent
envoyer». D'ailleurs, Enée lui-même s'avère
conscient d'un tel lien, quand il voudrait probablement faire croire
aux vers 356-8 que l'asyndète entre le troisième vers:
His uatem adgredior dictis ac
talia quaeso
et les deux autres:
Iamque dies alterque dies
processit et aurae
Vela uocant tumidoque inflatur
carbasus austro
masque un rapport de cause à effet, alors que pour nous
comme dans l'optique d'Anchise il s'agit d'un rapport adversatif, le
même qu'en 453-6:
Hic tibi ne qua morae fuerint
dispendia tanti
Quamuis increpitent socii et ui
cursus in altum
Vela uocet possisque sinus
implere secundos
Quin adeas uatem...
On notera en passant que l'écho entre Vela uocet, 455 et Vela uocant, 357 équivaut à
louer la sage conduite du fils par contraste avec la hâte impie
du père. Hélénus a parfaitement senti ce que
l'impatience d'Anchise implique de réprobation à son
égard. Aussi estime-t-il que l'insolent vieillard
mérite une leçon, évidemment approuvé en
cela par Enée, pas mécontent de punir Anchise de
vouloir commander (iubebat, 472).
Le vers 474 donne le ton:
Quem Phoebi interpres multo
compellat honore.
On a déjà vu à propos du vers 299 la
virtualité agressive du verbe compellare, mais si Enée
était venu pour "interpeller" Hélénus, c'est en
définitive Hélénus qui, ayant acheté son
présumé juge, interpelle Anchise et l'assassine de ses
sarcasmes (multo...honore ne
manque pas d'humour). En fait de cadeaux, le vieillard doit se
contenter de paroles (honore
uerborum: Burmann, approuvé par Peerlkamp, Pichon)
(131) (v. 475-8):
Coniugio, Anchisa, Veneris
dignate superbo,
Cura deum bis Pergameis erepte
ruinis,
Ecce tibi Ausoniae tellus: hanc
arripe uelis
Et tamen hanc pelago
praeterlabere necesse est.
Il faut quelque sang-froid pour dénommer "mariage" ce qui
ne fut jamais qu'une passade dont aucun des deux partenaires n'eut
à se féliciter, ni la déesse (cf. Hymne
à Aphr. I, 247 sqq), ni encore moins le mortel, comme le
rappelait l'intéressé lui-même en II, 647-9. Et
l'Hymne homérique ne fait-il pas justement dire à
Aphrodite qu'Anchise ne pourrait jamais être appelé son
mari, lui sur qui l'impitoyable vieillesse allait bientôt
s'abattre (v. 242 sqq)? A prendre dignate au passif, chose d'ailleurs fort
rare (cf. Gell. XV, 13, 10)
(132) , et à
regarder coniugio comme un pieux
mensonge (dicendo "coniugium" maiorem
honorem Anchisae tribuit, D.Servius), le vers 475 pourrait
toutefois passer pour un compliment, n'était l'adjectif
superbo, dont Lloyd voit bien
qu'il renvoie par forme d'hypallage à la vantardise du
père d'Enée
(133) . Ce fait seul doit
nous conduire à restituer au verbe dignor sa valeur moyenne, en rejetant
ainsi Coniugio dans la
sphère des exploits imaginaires: «Toi qui t'es
jugé digne d'épouser Vénus».
Cura deum, au vers suivant,
tire de cette proximité une nuance sarcastique (="chéri
des dieux [et des déesses] "). Et puisque l'attention du
lecteur a été attirée sur les paroles que,
d'après Enée, son père prononçait pour
justifier son refus de quitter Troie en flammes, ce Cura deum ressort aussi comme une
contradiction patente du inuisus
diuis, II, 647 par lequel le vieillard attestait qu'il
était loin de considérer comme une faveur divine
d'avoir survécu deux fois à la ruine de sa patrie.
Ainsi que le révèle l'écho entre uelis, 477 et uelis, 472, le vers 477 apporte la
réplique directe à l'impatience manifestée par
Anchise et que le roi-devin a jugée discourtoise à son
égard: «tu es donc si pressé d'atteindre l'Italie?
La voici (ecce), elle est
à toi (tibi), tu n'as
qu'à l'arracher à pleines voiles». On voit que le
pronom tibi mérite mieux
que d'être passé par pertes et profits sous la commode
rubrique des datifs éthiques
(134) . Et quant au
hanc arripe, son ironie, qui
éclate déjà presque au grand jour, n'est-elle
pas encore accusée par la répétition du hanc qui s'effectue, peut-on dire,
à contre-sens, puisque la proposition où il se trouve
contredit l'enthousiaste arripe
uelis? Déconcerté par l'étrange
logique d'Hélénus, Servius enveloppe son malaise sous
le vocable d'"anacoluthe"
(135) , mais anacoluthe
ou pas, il n'empêche que le Priamide se paie la tête de
son interlocuteur en éloignant brusquement de sa portée
l'objectif sur lequel il le lançait comme sur une proie toute
proche.
Puis le coup de pied de l'âne (v. 480):
o felix nati pietate.
Par une chance inespérée, Anchise, cet impie, se
trouve avoir engendré le plus pieux des hommes. On penserait
au sardonique clarissime nato de
Catulle 64, 324, si le Véronais ne visait autant
Pélée qu'Achille
(136) , alors que
l'Anchise virgilien est réellement une manière de saint
qui, de subir les injures d'un Hélénus, se grandit
encore dans notre appréciation. Ayant senti l'épine
sous la rose, Servius, pour sauver Hélénus, s'imagine
que par ces mots le devin prédit au vieillard sa mort
prochaine: Latenter ostendit mortem
futuram...quasi qui poterit exsequiarum munus implere,
"réjouis-toi d'avoir un fils si pieux qui te fera de belles
funérailles": Hélénus en effet est
peut-être sauvé, mais à quel prix! Au reste, son
animosité envers le vieillard se confirme pleinement dans cet
ultime persiflage (v. 480-1):
Quid ultra / Prouehor et fando
surgentis demoror Austros?
«Mais pourquoi suis-je si bavard?...». On voit
que demoror est en prise avec
mora, 473 et morae, 453, tandis que Prouehor annonce plaisamment Prouehimur, 506, comme si en discourant
(fando) Hélénus
"naviguait" à la place des Troyens, leur volait leur vent.
D'Hélénus Enée revient à Andromaque
(v. 482-5):
Nec minus Andromache digressu
maesta supremo
Fert picturatas auri subtemine
uestis
Et Phrygiam Ascanio chlamydem
nec cedit honori
Textilibusque onerat donis ac
talia fatur.
Au moins depuis Scaurus, la curieuse incise nec cedit honori, si incise il y a, n'a
cessé d'exercer la sagacité de la critique
(137) . D'abord, dans
l'absolu, cedit semble admettre
trois sujets différents: la chlamyde, Ascagne ou Andromaque,
et Donat, par exemple, n'hésite qu'entre les deux premiers
(138) , tandis que
Servius se prononce franchement pour la troisième. Il est vrai
que ce point se tranche sans trop de difficulté du fait que la
solution de Servius non seulement s'intègre mieux au courant
de la phrase, mais est plus englobante et permet justement de lever
l'incertitude où s'enferme Donat. Là où
commencent les difficultés, c'est quand il s'agit de
définir le sens de ces trois mots. Selon Servius, Andromaque,
par les cadeaux qu'elle offre à Ascagne, «ne reste pas en
deçà des mérites» du jeune garçon
(tanta dat munera, quanta merebatur
Ascanius). Il fait donc du terme honos un synonyme de merita (honori
est non cedere, parem esse meritis accipientis), chose si
évidemment inadmissible que Perret, qui fait pourtant
profession ici de comprendre «à peu près comme
Servius», se voit obligé de le redresser sur ce point:
«la chlamyde, à l'estimer selon sa valeur
intrinsèque, n'est pas indigne (n'est pas au-dessous) de
l'honneur qu'Andromaque veut faire au jeune homme en la lui
donnant».
Mais si c'est là ce qu'a voulu dire Enée, il parle
moins comme un Phrygien que comme un Byzantin; et puis, par quel
miracle la chlamyde serait-elle redevenue sujet? Il existe une autre
interprétation possible, adoptée par Villenave:
«Andromaque...ne cédant point en munificence à
Hélénus», et que Henry (ad V, 541), et
après lui R.E. Grimm 159, étayent solidement en
rétablissant le rapport, si net à la lecture, entre ce
nec et le Nec minus du vers 482, ainsi qu'entre
honori et honore, 474: «nor does she yield to
the "honor" Helenus has just shown Anchises in the "honor" which she
bestows on young Ascanius». Ce sens dut être perçu
d'emblée par les premiers lecteurs de l'Enéide,
et il se produisit pour honori le
même phénomène que pour
parentis, 469: la demande créa le texte, et
honore, plus facile, tendit
à supplanter honori, plus
dense. Plus dense et, qui plus est, vaguement inquiétant, car
ne doit-on pas au contraire "s'incliner devant l'honneur", et une
reine s'effacer devant le roi? Or, cette vague impression prend corps
dès que nec cedit s'appuie
sur Nec minus, dont la
signification la plus naturelle est: "en dépit de cela".
Retenu par les préjugés de l'exégèse
traditionnelle qui rendent inimaginable le dénigrement
d'Andromaque par Enée, Grimm s'est refusé à
aller jusqu'au bout de son analyse. Le secret plus qu'à
moitié révélé par la prise de conscience
du lien entre les deux nec et les
deux honos, il suffisait pourtant
pour achever de le faire jaillir à la lumière
d'enrôler le dépréciatif talia (cf. I
n. 45) et le ricanant onerat
(cf. IV, 549), verbe que Henry, approuvé par Grimm, croyait
pouvoir neutraliser en lui assignant l'improbable acception de
"vêtir".
Si l'on ajoute à cela que la position du mot Ascanio donne logiquement à
entendre que les picturatas...uestes
vont à un autre qu'au fils d'Enée, la valeur
propre de Nec minus n'en
devient-elle pas encore plus évidente? «Les sarcasmes
d'Hélénus envers Anchise n'empêchent pas
Andromaque d'offrir au vieillard de précieuses étoffes
brodées et à Ascagne (lui aussi oublié par le
roi) une chlamyde phrygienne. Mais cela ne suffit pas à cette
effrontée: loin de se retirer en silence au moins, elle
accable l'enfant sous le poids de ses tissus et prononce ce beau
discours...». L'expression cedit honori
semble donc traduire la réprobation de
l'énonciateur devant cette femme qui, au lieu de "s'effacer
devant l'honos tenu et
incarné par son mari" (honori =
Heleno, soutient Henry ad V, 541), ose affirmer une
personnalité et prendre des initiatives qui viennent
contrecarrer et corriger l'action de ce rustre.
Mais nous n'en sommes pas encore tout à fait quittes avec
les vers 482-485, car Phrygiam,
484 appelle une explication si, comme le croit Servius, cet adjectif
ne signifie pas autre chose que acu
pictam. Pourquoi en effet reprendre picturatas par Phrygiam si ces termes sont synonymes? En
bonne logique, en bonne poésie, ils devraient exprimer une
opposition, celle-ci par exemple: oui, les tissus offerts à
Anchise et la chlamyde destinée à Ascagne ont ce point
commun d'être brodés, mais celle-ci l'a
été à Troie même, tandis que
ceux-là proviennent de Buthrote. Renseignement doublement
précieux qui, d'une part, nous interdit de confondre ces
uestes avec les dépouilles
de Priam, Iliadumque labor
uestes, VII, 248, d'autre part nous éclaire
à l'avance sur le sens du vers 489:
O mihi sola mei super
Astyanactis imago.
Car si la chlamyde a été brodée longuement,
amoureusement (longum...amorem,
487) (139) par les
propres mains d'Andromaque (manuum...mearum, 486), du temps de son
bonheur (Phrygiam), imagine-t-on
qu'elle y ait pu représenter un autre sujet que son bonheur
même, résumé en la personne de son fils et de son
mari (cf. Hectoreae, 488,
fière riposte aux insanités d'Enée, 317-9)? Elle
n'a pas besoin de nous préciser exactement quelle scène
elle avait choisi d'immortaliser, mais libre à notre
imagination de travailler à partir d'une autre chlamyde,
offerte celle-là par Enée à Cloanthe (V, 250-7),
et où l'artiste avait retracé dans tous ses
détails le rapt d'un autre puer
regius nommé Ganymède. Observons que les
mots textilibus, 485, monumenta, 486, imago, 489 organisent un champ
sémantique qui doit nous orienter vers l'idée de
"monument figuré". Moins évident peut-être est le
cas de textilibus, mais nous
citerons le textum de VIII, 625
et le texit d'Ecl. X, 71
comme garants que le poète ne choisit pas ce mot sans
l'arrière-pensée d'évoquer une écriture,
un "texte" (140) ; et
l'on sait que monumenta se dit
particulièrement des "monuments écrits". Lorsque
Andromaque parle de manuum ... monumenta
mearum, ce n'est pas tellement de ses mains qu'elle
désire que l'enfant se souvienne, ni même de son talent
artistique, mais de sa parenté avec Hector et Astyanax, car
sinon elle ne dirait pas que la chlamyde doit «lui
témoigner sa longue tendresse», comme si elle l'avait
faite spécialement pour lui et en prévision de sa
visite. Non, dans la bouche de la femme d'Hector, et au moment
précis où elle s'intitule telle, une expression telle
que ce longum amorem ne peut pas
ne pas renvoyer en priorité à sa fidélité
(là est sans doute le point de
longum) (141)
envers la mémoire du défunt, bien sûr
indissociable de celle d'Astyanax
(142) , avec
l'idée sous-jacente qu'en recevant cet objet d'une valeur
sentimentale inappréciable, l'orphelin est en quelque sorte
adopté par cette seconde mère (cf. d'ailleurs tuorum), et l'on a ici la réponse
au souci exprimé en 341.
Inutile de souligner combien les vers 489 et 490 gagnent en
densité si le mot imago
s'enrichit d'une référence au portrait d'Astyanax
tissé sur la chlamyde, avec pour conséquence que s'y
exprime tacitement l'idée qu'Ascagne reçoit ce cadeau
à cause de sa ressemblance physique avec Astyanax (le triple
sic compare sur pièces),
elle-même gage, Andromaque ne veut pas en douter (mihi), d'une ressemblance morale avec
Hector: «Toi qui représentes pour moi la seule image,
outre celle-ci que je te remets, de mon Astyanax»
(143) .
Cette Andromaque-là n'a guère à voir avec la
caricature que voudrait nous en léguer Enée, pauvre
femme éplorée et enfermée à jamais dans
la tombe de ses souvenirs. Touchante, elle l'est certes au plus haut
degré, et rien ne saurait surpasser la poignante nostalgie
impliquée par le prégnant tecum du vers 491 (car après tout,
même vivant, Astyanax aurait été
séparé d'Ascagne):
Et nunc aequali tecum pubesceret
aeuo
qui nous projette en imagination dans l'impossible
présent, l'impossible paradis, d'une Troie qui n'aurait pas
été détruite. Délicate, elle l'est aussi,
et royalement, lorsque, au moment de remettre au jeune Ascagne un
présent si précieux, elle a cette superbe litote du
et (Accipe et haec, 486) qui semble
présenter la chose comme une modeste contribution bien
incapable de rivaliser avec les folles prodigalités
d'Hélénus. Mais en même temps, en se
séparant d'une telle relique, elle démontre avec
éclat, si besoin était, la fielleuse fausseté du
portrait suggéré par Enée dans les vers 300 et
suivants. Amoureuse d'un tombeau? Non, mais attachée de toute
son âme à conserver vivante la mémoire d'un
époux, d'un fils qui, pour elle, ne sont pas simplement, comme
le dira Anna au sujet de Sychée, "de la cendre", cinerem, IV, 34. Et en ce sens, on peut
dire que monumenta, 486
répond à tumulum,
304, comme pour manifester que cette veuve n'est pas du tout confite
dans le culte morbide des tombeaux (acception possible de monumenta), qu'elle n'est pas une ombre de
cimetière, mais au contraire un esprit résolument
tourné vers la vie, vers l'avenir.
En face de ces visiteurs inattendus qui lui viennent de Troie,
elle a immédiatement senti l'urgence de son devoir: arracher,
tâcher d'arracher le tendre Ascagne à la mortelle
influence d'un père monstrueux, et pour cela le couvrir de la
protection des siens (tuorum,
488), l'investir de cette haute mission que serait la garde du
souvenir. Il est beau à ce sujet de comparer la chlamyde
d'Andromaque avec le bouclier de Vulcain (cf. l'écho
de textum, VIII, 625 à
textilibus). Enée charge
sur ses épaules le destin à la fois grandiose et
effrayant de Rome, moyennant quoi il se prend pour un homme d'avenir,
alors que son ignorance fait pitié (VIII, 730):
Miratur rerumque ignarus imagine
gaudet.
La mission impartie à Ascagne n'a rien de cette folle
enflure: elle s'enracine solidement au contraire dans un passé
familial tout proche, un passé douloureux certes, mais plus
authentiquement glorieux que toutes les victoires des Pyrrhus et
autres Césars. Enée exalte l'orgueil de Fortuna incarnée en son double,
Octave Auguste (superbis, VIII,
721): qu'Ascagne, lui, porte bien haut le blason de la vraie vertu
(cf. 342-3, en écho à XII, 435-6), qu'il réalise
les espoirs brisés par la mort prématurée de son
cousin, et pour cela qu'il tienne toujours les yeux fixés sur
l'exemple d'Hector.
Le neveu d'Andromaque se montrera-t-il à la hauteur d'une
si grande attente? On verra malheureusement dans la suite du
poème que le cher enfant n'en prend guère le chemin,
mais l'on dirait ici que Virgile semble encore comme partagé
entre son désir de sauver le petit-fils d'Anchise et une
vision moins complaisante de l'histoire. De Marcellus, oui, l'on
pouvait dire ce qu'il est dit de Lausus en VII, 653-4, «qu'il
était digne d'un meilleur père»:
dignus patriis qui laetior esset
/ Imperiis et cui pater haud Mezentius esset.
Mais Marcellus, ses ennemis y veillaient (cf. Hor. C. I, 12,
45-48: supra I n. 27), ne
vivra pas, et le successeur d'Auguste s'appellera Tibère.
Revenons à Buthrote. Enée, qui s'en serait voulu de
laisser le dernier mot à Andromaque, va gratifier ses
hôtes d'un discours grandiloquent et tout à fait dans sa
manière, où, sous couvert de leur dispenser sa
bénédiction d'adieu, il les enterre vivants
jusqu'à la résurrection promise pour dans douze
siècles (v. 493-505). Là encore, Grimm était sur
la voie. Il détecte fort bien le mauvais goût du
Viuite felices venant juste
après les poignants adieux de la reine et en écho
à deux autres emplois de l'adjectif felix (321 et 480), dont l'un qualifie une
morte et l'autre réfère au bonheur paternel; observant
d'autre part que le repos (quies,
495) pour lequel Enée les congratule n'est autre, au moins en
ce qui concerne Andromaque, que celui de la tombe, il n'hésite
pas à parler de «gentle irony» (161). Mais le
héros de l'Enéide s'en sort indemne, son excuse
étant que ses responsabilités de chef ne lui laissent
pas le temps de faire de la psychologie
(144). Bref, l'oiseau est
aussi invulnérable, dirait-on, que les Harpyes de la
légende (v. 242-3):
Sed neque uim plumis ullam nec
uolnera tergo / Accipiunt.
L'appréciation de "gentle irony" nous paraît
pourtant nettement en deçà de la réalité
et c'est plutôt de sarcasme que l'on devrait parler quand
Enée feint d'envier ses hôtes (felices définit les élus des
Champs-Elysées en VI, 669), alors qu'il oppose en fait leur
petite médiocrité à sa haute vocation:
nos alia ex aliis in fata
uocamur
«Vous, le repos éternel vous appartient,
"bienheureux" que vous êtes (et la 3ème personne
sua les étiquette, les
momifie): nous, le destin nous appelle. Vous n'avez plus qu'à
jouir paisiblement de votre félicité: nous, nous avons
à conquérir le monde». Le mot de fortuna nous rappelle l'injurieux
interrogatoire des vers 317-9 (quae digna
satis fortuna reuisit...?). Qu'ils se satisfassent de ce
petit bonheur-là, bien suffisant pour eux (sua = digna satis, i.e. parua: cf. Ecl. I, 47), en
attendant que, dans un bon millénaire, leur petite cité
fusionne avec Rome (v. 503-5):
Epiro Hesperiam quibus...unam
faciemus utramque/Troiam animis...
(145)
La petite Troie (paruam
Troiam, 349; paruae...urbi, 276)
(146) attendra la grande
(ingentem...Troiam, 462), l'Epire
et l'Hespérie ne formeront plus qu'un seul peuple. Le beau
projet que cette union, quand on se représente à quels
antipodes la sauvage Epire se situe de la riante Italie, le royaume
de Néoptolème de l'âge d'or rêvé par
Virgile, les barbares Dardani du
jardinier de Tarente
(147) ! Le poète
passait ici, d'après D.Servius, pour avoir voulu flatter le
prince qui venait d'accorder aux habitants de Nicopolis le titre
de cognati du peuple romain
(quidam in honorem Augusti dictum
accipiunt). En fait, c'est tout le contraire: il se moque
et du prince et d'Actium et de Nicopolis et, bien sûr, de cet
Enée qui s'obstine à se figurer que sa mission consiste
à relever Troie de ses cendres pour mettre l'univers sous ses
pieds (cf. Omnia sub pedibus,
VII, 100), sans se rendre compte que son utramque/Troiam, avec ce pesant rejet, le
dénonce inexorablement comme l'anti-sauveur par excellence,
l'homme du passé, celui qui attirera sur «le Tibre et les
champs voisins du Tibre» (v. 500) l'immanquable châtiment
de la Reine du Ciel: cf. XII, 828; Hor. C. III, 3. A cela
s'ajoute - car Virgile n'est nullement dupe des étymologies
fantaisistes du type Dardanus > Dardani
- le ridicule d'implanter une nation troyenne au beau
milieu de l'Epire, ridicule dûment épinglé au
vers 499 par l'absurdité de ce souhait:
et quae fuerit minus obuia
Grais
(148) .
Car comment pourrait-il se faire que la nouvelle Troie fût
«moins à portée des Grecs» quand elle est
venue s'installer chez eux?
Vers 506-553: première
escale en terre italienne.
Au mépris des instructions d'Hélénus, les
Enéades remontent vers le Nord afin d'atteindre par le plus
court trajet (v. 507):
Vnde iter Italiam cursusque
breuissimus undis
cette terre italienne que le devin leur a prescrit de contourner.
Retardés par son verbiage, ils ont perdu un temps
précieux et sont vite surpris par la nuit (v. 508):
Sol ruit interea...
(149)
Ils n'ont navigué que quelques heures (uicina, 506), mais déjà ils
s'estiment fatigués (fessos, 511) et "désirent" la terre
(optatae, 509). Halte donc.
«Etendus çà et là sur le rivage»
(Sternimur...passimque, 509 sq),
ils festoient joyeusement, ce qu'indique Corpora curamus, 511 («nous
restaurons nos forces», Perret, plutôt que «nous nous
reposons», Bellessort), et, Bacchus sûrement aidant (cf.
I, 210 sqq), s'abandonnent aux bras de Morphée (sopor inrigat artus, 511). Difficile
après cela de prendre au sérieux l'affectation de
crainte manifestée aux vers 548-550, tant dans le redondant
Haud mora continuo (unum de his sermonibus uacat, Servius),
que dans suspecta, 550:
Graiugenumque domos suspectaque
linquimus arua.
La vérité, c'est que les Enéades sont chez
eux en terre grecque, y compris sur les côtes de l'Italie
méridionale où rien, sinon, ne les obligeait à
s'arrêter. Et puis, ils sont armés, solidement
armés, et représentent avec leurs vingt vaisseaux une
force redoutable. Le vers 519:
Dat clarum e puppi signum: nos
castra mouemus
est d'un style tout militaire, avec son castra (castra
sunt ubi miles steterit, glose Servius, qui précise
en vain qu'ici c'est autre chose: modo tamen
classem significat) et son
signum, qu'il s'agisse d'un "son de trompette
éclatant", comme le veut Pichon (cf. 239) ou d'une torche,
selon l'explication de Servius (faculam
eleuauit), qui rapproche innocemment II, 256-7, sans
s'aviser que l'écho assimile ainsi la flotte troyenne mettant
le cap sur l'Italie à la flotte grecque s'ébranlant
pour fondre sur Ilion.
A ses présents d'adieu, Hélénus, on s'en
souvient, avait ajouté des chevaux, des duces, des rameurs,
des armes (v. 470-1):
Addit equos additque duces, /
Remigium supplet, socios simul instruit armis.
Ces deux vers déplaisent à Peerlkamp, et non sans
raison pour qui se situe dans la logique de l'Enéide
orthodoxe, car un terme comme duces est bien difficile à
neutraliser au sens de "palefreniers" (duces
equorum) ou de "pilotes" (duces
itineris)
(150) , dans un
environnement militaire aussi prononcé que celui-ci, avec
equos (associé à
Bellum, 539), Remigium supplet (uerbo militiae, Servius), armis, voire socios.
Que la préoccupation majeure des Enéades soit
d'ordre militaire, cette vérité se révèle
aussi dans leur manière de saluer la terre italienne à
sa première apparition par des ovations triomphales: ouantis, 544 en relation avec Palladis armisonae. Ils se voient
déjà les maîtres du pays, du monde même,
comme le suggère l'omen
des quatre chevaux blancs, évocateurs du triomphe romain.
Présage "de premier ordre" en effet (primum, 537 aux deux sens du terme), si
toutefois l'on consent à faire abstraction de la terrible
somme de souffrances, de larmes, d'injustices, sur laquelle
s'édifiera la puissance romaine. Anchise, quant à lui,
n'y consent pas (v. 539 sqq):
Et pater Anchises: "Bellum, o
terra hospita, portas,
Bello armantur equi, bellum haec
armenta minantur.
Sed tamen idem olim curru
succedere sueti
Quadrupedes et frena iugo
concordia ferre:
Spes et pacis", ait.
Ce triple et lugubre Bellum,
en réplique au triple Italiam des vers 523-4, fait l'effet d'une
douche froide déversée sur le fol enthousiasme de ces
reîtres. Aussi, à la place du Et introductif, attendrait-on a priori un
At (cf.
supra à propos de At...Et, 259-263), n'était-ce
qu'Enée aura calculé que le
Sed tamen a l'air d'annuler ce premier mouvement
pessimiste pour promettre aux Troyens précisément ce
triomphe auquel, pour sa part, il a tout de suite songé, mais
que son père n'a nullement à l'esprit (il se refuse
seulement à perdre l'espoir de la paix). Calcul assez habile,
à preuve la glose de Servius ad v. 543: Ostendit latenter uincere posse Troianos, dicendo
supra "curru succedere sueti...". C'est une belle
performance de la part du narrateur que de nous inciter par cette
simple substitution de conjonction à confondre pax avec triumphus (vive la guerre, donc), frena concordia avec seruitium, nous empêchant
d'apercevoir la profondeur de l'interpretatio anchisienne du
présage, une profondeur qui annonce directement la grande
leçon de VI, 851-3: «combattre sans relâche le
monstre Bellum, faire
régner sur terre la justice, la concorde et la paix» (cf.
aussi I, 17: supra).
Au reste, Enée ne vient-il pas déjà de
s'amuser aux dépens de son père en nous montrant entre
les lignes comment, en formelle opposition avec le voeu
exprimé par celui-ci (v. 528-9):
Di maris et terrae
tempestatumque potentes,
Ferte uiam uento facilem et
spirate secundi
il a ordonné, lui Enée, l'accostage sur la
côte italienne. Il est bien évident en effet que cette
prière d'Anchise vise la totalité du voyage qui doit
les mener jusqu'au Latium, mais les "camarades" (socii, 532) ne l'entendent pas de cette
oreille: un port leur tend les bras (portusque patescit, 530), ils carguent les
voiles et, se moquant du vieillard et des dieux auxquels spirate assimile les brises, virent
résolument vers la terre:
Vela legunt socii et prores ad
litora torquent.
Vers 554-718: les Troyens en Sicile;
après une nuit de cauchemar au pied de l'Etna, ils font la
rencontre d'Achéménide, un compagnon d'Ulysse qu'ils
recueillent à leur bord; fuyant la terre des Cyclopes, ils
longent la côte sicilienne jusqu'à Drépane,
où meurt Anchise.
Sur ces cent soixante-cinq vers, il en est deux
d'inachevés (640, 661) et cinq autres (595, 685, 690-1, 702),
plus un hémistiche (594b), dont on peut sérieusement,
croyons-nous, mettre en doute l'authenticité
(151). Voyons d'abord le
cas de 594b-595. Au petit matin, les Troyens voient sortir des bois
une forme d'apparence humaine réduite à une maigreur
squelettique (v. 590-1):
...e siluis macie confecta
suprema
Ignoti noua forma uiri
miserandaque cultu.
La chose s'avance vers eux et se met à les supplier (v.
592):
Procedit supplexque manus ad
litora tendit.
Maintenant qu'ils peuvent détailler l'homme à
loisir, ils voient son affreuse saleté, la barbe qui lui mange
le visage, le sac cousu d'épines dont il s'enveloppe (593-4):
Respicimus: dira inluuies
immissaque barba, / Consertum tegimen spinis.
Avec cela, allez donc distinguer un Grec d'un Troyen! Mais notre
texte n'en ajoute pas moins:
at cetera Graius / Et quondam
patriis ad Troiam missus in armis.
Outre que cet ajout détruit le suspense et fait double
emploi avec 602-3 et 614-5, il est permis de se demander ce que
recouvre cetera. Des armes?
Mais miserandaque cultu s'y
oppose et un homme qui vient se rendre à merci n'a pas
intérêt à se montrer armé
(152) . Son
"équipement" (Perret)? Quel équipement, lui qui a perdu
jusqu'à ses vêtements? Les traits du visage? Ils sont
masqués par une barbe en broussaille. Son allure? Il n'a plus
d'allure, on doute même si c'est bien un homme (dira). Mais d'un seul coup d'oeil,
Enée a néanmoins compris qu'il avait affaire à
un combattant de la guerre de Troie
(153) !
Plessis-Lejay constatent l'imperfection des vers 684-6 (cf. aussi
Heyne, Wagner, Ribbeck, qui transpose 685 après 686):
Contra iussa monent Heleni,
Scyllam atque Charybdim
Inter utramque uiam leti
discrimine paruo
Ni teneant cursus: certum est
dare lintea retro
et, suivis notamment par Bellessort, proposent d'exclure 685, en
arguant que le terme de uia ne
peut pas s'appliquer à Charybde et Scylla. Ajoutons que
leti discrimine paruo semble
recopier X, 511 sans souci de la confusion entraînée par
le fait que discrimen peut
s'appliquer soit au détroit lui-même (uia), soit à chacun de ses
côtés (utraque uia).
Et que penser de l'acrobatie - que ne se permet pas Servius,
d'ailleurs - consistant à ponctuer après inter? Nous nous rangerons donc à
l'avis de Plessis-Lejay, sauf qu'ils analysent Scyllam atque Charybdim en accusatifs de
direction, comme si tenere cursus
et uenire (cf. I, 2)
étaient interchangeables. Il nous semble que le mot cursus est ici essentiel.
Hélénus, on s'en souvient, avait mis Enée en
garde contre une précipitation excessive (v. 429 sq):
Praestat Trinacrii metas
lustrare Pachyni
Cessantem longos et
circumflectere cursus
(et 454 sq):
Quamuis increpitent socii et ui
cursus in altum / Vela uocet.
Dans le second cas, cursus
est sujet: pourquoi n'en irait-il pas de même ici? Ce
troisième cursus prendrait
son nombre au premier, au deuxième sa fonction. A moins encore
que l'on ne préfère recourir à la conjecture
(teneat cursus, ou teneant cursu). Quant au Ni (au lieu de Ne, ou de son équivalent
archaïque Nei),
peut-être ne faut-il pas exclure qu'il ait été
amené par l'interpolation du vers précédent, au
sens de Nisi (risque de mort pour
qui s'écarterait du centre: interprétation de Dubner).
Comprenons donc ainsi: «Hélénus avait interdit que
leur course les entraînât à travers le
détroit [pour gagner du temps] ; aussi décident-ils de
rebrousser chemin». Et comme les dieux sont avec eux, il se
produit ici le même "miracle" qu'en 525-531, les vents tournent
en même temps qu'eux (v. 687-8):
Ecce autem Boreas angusta ab
sede Pelori / Missus adest.
Missus = fauore numinum,
comme dit Servius.
La présence des vers 690-1 adoucit à la
vérité la répétition du verbe iacere dans les deux vers qu'ils
séparent, mais on a l'impression qu'ils n'ont
été faits que pour cela et certainement pas par
Virgile. Wagner, Ribbeck, Peerlkamp, Dubner les obélisent, non
sans de bonnes raisons. Relevons d'un point de vue formel l'emploi
peu virgilien de Talia (cf.
supra) dans une acception
purement démonstrative et la mise en relief involontaire de
Litora par le rejet et la
disjonction:
Talia monstrabat relegens errata
retrorsus
Litora Achaemenides comes
infelicis Vlixi.
D'autre part, la répétition formulaire de
l'expression comes infelicis
Vlixi, reprise de 613, a quelque chose de suspect dans la
mesure où Enée peut difficilement se donner l'air de
plaindre l'ennemi mortel de Troie
(154) . Mais l'objection
la plus grave concerne l'expression errata
retrorsus. On explique qu'Ulysse était passé
par là en venant de chez les Lotophages, mais Homère ne
dit rien de tel, et pour cause, puisque sa Terre des Yeux-Ronds se
situait non en Sicile mais au large de Naples! Avouons que Virgile
aurait été bien mal inspiré de souligner aussi
lourdement, aussi prosaïquement, la liberté qu'il avait
prise quant à la géographie homérique! Sans
compter qu'errare peut
difficilement signifier radere et
qu'il suggérerait plutôt les errances de
l'abandonné à l'intérieur du pays (cf. errant, 644): mais alors, que faire de
retrorsus, dont la redondance
avec re-legens est d'ailleurs,
s'il faut le dire, fort maladroite?
Wagner, Peerlkamp, Dubner rejettent également le vers 702:
Immanisque Gela fluuii cognomine
dicta.
Outre que la forme du génitif en -ii, unique dans
tout Virgile (IX, 151 est interpolé), suffirait à le
faire suspecter - ne disons rien de l'allongement du [a] de Gela -, on ne voit pas en effet ce que
cette glossa geographica ajoute d'intéressant au vers
précédent:
Apparet Camerina procul campique
Geloi.
Géla se trouve parmi les plaines de Géla? Beau
renseignement, en vérité. Seul l'adjectif Immanis pourrait sauver le vers de la
banalité la plus affligeante si l'on voyait son application
précise (affecte-t-il Gela
ou fluuii ?) et si, comme
undosum, 693, stagnantis, 698, proiecta, 699, arduos, 703, palmosa, 705, inlaetabilis, 707
(155) , il avait valeur
"étymologique". Mais non, au lieu de nous être
délicatement suggérée, à la façon
de Callimaque, comme dans ces six autres cas, l'étymologie
nous est ici martelée doctoralement, et d'autant plus
risiblement qu'elle ne nous apprend rien du tout, sauf que Gela vient de
Gela.
Quel est l'intérêt de l'épisode etnéen
dans la perspective de l'anti-Enéide? D'autres ont
observé avant nous (voir P. Grenade 41 n.2, 43 n.2; A.G. Mckay
38 n.11, W.A. Camps 140) que le port "immense et tranquille" au pied
de l'Etna où la flotte troyenne vient relâcher n'est
autre que le golfe de Tauromenium, de funeste mémoire pour
Octave qui, lors de la guerre contre Sextus Pompée, voulut y
faire débarquer son infanterie et y essuya l'une des plus
sévères défaites de sa carrière (Dion 49,
5; App. V, 103-117). Mais il serait cependant trop hâtif d'en
déduire que les Cyclopes symbolisent ici des forces
anti-augustéennes, le Mal contre le Bien, ainsi que le
suggèrent des critiques comme J.J.H. Savage 415 sqq et T.E.
Kinsey 112, car le poète a fort bien pu distribuer les traits
de sa satire à la fois sur la tête du Cyclope et
sur celle d'Enée, selon une méthode illustrée
aussi entre autres par l'épisode d'Hercule et de Cacus au
huitième livre. Enée tremblant de peur toute une nuit
sur le site de Tauromenium, c'est l'image d'Octave plongé dans
les affres du désespoir (App. V, 117 le montre surpris par la
nuit au pied de l'Etna en éruption), mais l'Etna et les
"frères etnéens" (Aetneos
fratres, 678) entretiennent une parenté certaine
avec celui qu'Horace nommera quelque part fatale monstrum (C. I, 37: supra
I n. 10). De cette
parenté, la ressemblance patronymique entre le héros de
l'Enéide et les Cyclopes porte déjà
témoignage (Aeneas -
Aetneos), ainsi peut-être que les mots d'apitoiement
échappés au narrateur en 660-1
(infra; et cf. W. Moskalew [1988] 29),
mais elle n'apparaît en pleine lumière qu'au lecteur
capable de reconnaître les correspondances cachées entre
divers passages du poème.
Putnam 131 a mis en évidence le triangle composé
par le Furor impius...horridus ore
cruento du livre I (v. 294-6), le Polyphème du
livre III et le Cacus du livre VIII (v. 185-272). Mais avant de
revenir plus au long sur le parallélisme entre Cacus et le
Cyclope, nous voudrions d'une part rappeler que Furor impius a déjà
été identifié par nous à Caesar impius (cf.
supra), d'autre part
enregistrer l'écho entre pestem, 620 et pesti, I, 712 en remarquant que la "peste"
à laquelle est vouée la malheureuse Didon s'incarne bel
et bien en la personne du frère d'Amor. Par ailleurs, il nous paraît
curieux d'observer que la Fama du
quatrième livre (v. 173-188) est dépeinte du même
pinceau baroque qui a servi à l'artiste pour son tableau de
l'Etna et de l'etnéen Polyphème. Outre la taille
gigantesque qu'atteint Fama
(comparer sese attolit in auras/
Ingrediturque solo et caput inter nubila condit, IV, 176-7
à Ipse arduos altaque
pulsat/Sidera, III, 619-20), notons que sa ressemblance
avec le Cyclope est pointée par la reprise presque mot pour
mot en IV, 181:
Monstrum horrendum, ingens, cui
quot sunt corpore plumae
du vers III, 658, si caractéristique:
Monstrum horrendum, informe,
ingens, cui lumen ademptum
avec cette ironie que le second monstre n'a plus d'oeil tandis
que le premier en est couvert (car chaque plume cache un oeil:
Tot uigiles oculi subter, IV,
182) (156). Il s'ajoute
à cela que le géant Encelade se trouve
évoqué à la fois en IV, 178-9 et en III, 578
(et, curieusement, en rapport avec Fama: Fama est
Enceladi...), et nulle part ailleurs dans le poème.
Or, cet Encelade représente un maillon important dans la
chaîne qui relie Cacus (associé à Fama par la reprise de l'incise mirabile dictu, IV, 182 - VIII, 252)
à Polyphème et à l'Etna lui-même.
Il est certes exact, d'un point de vue strictement
cartésien, qu'Encelade n'est pas le Cyclope et que l'Etna ne
fait pas partie du corps de ce damné, mais il n'empêche
que le feu qui s'échappe par les cheminées du volcan
n'est composé que des flammes expirées par le
géant qu'il enferme (579 sq: cf. I, 44-5)
(157) comme si le
cratère servait de bouche au prisonnier. Qu'on se souvienne
ici de l'étrange tombe de Polydore où les mortels
myrtes avaient pris vie de la vie du transpercé (v. 45 sq).
Tout se passe donc comme si l'évocation fabuleuse d'Encelade
venait couronner l'évidente personnification des vers 571-7 et
c'est pour n'avoir pas aperçu cette intention du poète
que Favorinus, l'esprit prévenu par le snobisme
archaïsant qui sévissait de son temps, lui reprochait ses
exagérations et son baroquisme (Gell. XVII, 10). Encelade, le
géant aveugle, c'est déjà Polyphème, le
géant aveuglé (cui lumen
ademptum dans les deux sens), ou, si l'on
préfère, c'est Polyphème subissant son
châtiment, un châtiment aussi effrayant à voir que
Polyphème lui-même (Nec uisu
facilis, 621): horrificis, 571 annonce horrendum, 658, 679; atram, 572--> atro, 622, 626; sidera lambit, 574--> pulsat/ Sidera, 619 sq; uiscera montis, 575--> Visceribus miserorum, 622; eructans, 576--> eructans, 632; gemitu, 577--> gemitu, 664; mole
hac, 579--> uasta...mole, 656; intremere omnem/Murmure Trinacriam, 581
sq--> Clamorem immensum tollit quo pontus
et omnes/ Intremuere undae penitusque exterrita tellus/Italiae
curuisque immugiit Aetna cauernis, 672-4; monstra, 583--> Monstrum, 658.
Par ailleurs, l'écho triangulaire entre gemitum ingentem, 555, Ter...clamorem, 566 et Clamorem immensum, 672 unit intimement le
Cyclope avec les saxa et
les scopuli marins (cf. aussi
horrenda, 559 - horrendum, 658, 679), c'est-à-dire
avec la monstruosité marine personnifiée sous ces
divers avatars que sont l'Etna ( que l'on voit sortir des flots en
554: e fluctu...cernitur),
Charybde et Scylla, les Roches Flottantes, l'île des
Sirènes (association scopuli
- saxa en I, 201, III,
559, 566, V, 864-6), voire de l'île de Circé:
écho de monstra, 583
à monstra, VII, 21 et de
Audimus longe fractasque ad litora
uoces, III, 556 à Hinc
exaudiri gemitus iraeque, VII, 15
(158) . A ce sujet, n'est-il pas
symptomatique qu'arrivant aux abords de l'Etna, Anchise
s'écrie: Nimirum hic illa
Charybdis, 558 ? Enfin, le port lui-même où
vient mouiller la flotte troyenne participe de cette tendance
générale: ingens/Ipse, 570-1 présage ipse arduos, 619 ainsi que le ingentemque...Aetnam, 579 et le triple
ingens appliqué à
Polyphème (619, 636, 658).
Commencé par la personnification du volcan en
géant, l'épisode etnéen se termine sur une
pétrification, ou plutôt sur une
végétalisation des Cyclopes (675-681). A l'appel de
leur frère, les géants etnéens surgissent des
forêts et des hautes montagnes (e
siluis et montibus altis, 675) comme l'Etna surgissait des
flots (e fluctu, 554)
(159) : ils accourent,
dirait-on, dévalant vers le port (ruit, 676). Mais, aussi impuissants que
l'aveugle, ils ne peuvent "que se tenir debout" (astantis nequiquam, 677), tout semblables
à une haute forêt de chênes ou de cyprès
(v. 681):
Constiterunt silua alta Iouis
lucusue Dianae.
Constiterunt, parfait de
consisto, transfère aux
arbres le mouvement brisé des colosses rameutés ("Ils
se sont arrêtés") et l'écho entre cet alta et celui du vers 678 renforce encore
l'identification (160),
tandis que, de son côté, l'ambigu uertice celso du vers 679 fond les arbres
dans leur environnement, fusionne le végétal et le
minéral.
Mais il est temps de dresser le tableau des points de
résonance entre l'épisode etnéen et celui de
Cacus et d'Hercule, en laissant à juger au lecteur si la
simple analogie de thème serait susceptible d'expliquer une
telle densité.
Livre III------------------------------------------> Livre
VIII
-scopulos...saxa,
559------------------------> saxis...scopuli, 190-2
-spumam elisam,
567------------------------> Elisos
oculos, 261
-atram, 572, atro, 622, 626---------------->
atros, 198, atra, 258, 262
-atram prorumpit...nubem,
572---------> in tenebris incendia uana
uomentem, 259
------------------------------------------------------>
illius atros/Ore uomens ignis,
198-9
-eructans, 576,
632---------------------------> uomens, 199, Euomit, 253, uomentem, 259
-immania monstra,
583--------------------> immane
saxum, 225-6
------------------------------------------------------> immane barathrum, 245
-dira
[Achéménide], 593------------------> facies...dira, 194
------------------------------------------------------>
Dirarum...uolucrum, 235
-hominum manibus, 606;
Infandi, 644; gentem...nefandam, 653 ----> Semihominis, 194, semiferi, 267
-crudelia limina, 616;
sanieque aspersa natarent/Limina,
625-6 --> foribusque adfixa superbis/Ora
uirum, 196-7
-uasto...in antro,
617------------------------->
uasto...recessu, 193; uastoque
sub antro, 217; sub
antro, 254
-Domus...ingens,
618-9----------------------> specus...ingens, 241; ingens specus, 258
-opaca,
619---------------------------------------> opaco, 211
-Di talem,
620----------------------------------->
dei, 201
-Nec uisu facilis nec dictu adfabilis
ulli, 621---->
Terribilis, 266
-tabo,
626------------------------------------------> tabo, 197
-tepidi, 627
(161)-------------------------------> tepebat, 196
-Haud impune quidem nec talia passus
Vlixes/
Oblitusue sui est,
628-9----------------------> Non tulit
Alcides animis, 256
-et telo lumen terebramus,
635------------> Prospectum eripiens
[Cacus] oculis, 254
-cui lumen ademptum,
658-----------------> Elisos
oculos, 261
-altis, 644, 675, alta, 681, celso, 679-----> altissima, 234
-uenientem,
652---------------------------------> aduentumque dei, 201
-uasta se mole,
656-----------------------------> magna
se mole, 199
-Monstrum,
658---------------------------------> monstro, 198
-informe,
658-------------------------------------> informe, 264
-Trunca manu
(162) pinus regit, 659---> rapit arma manu.../Robur [Hercule], 220-1
-Dentibus infrendens,
664-------------------> Dentibus
infrendens [Hercule], 230
-sic merito,
667-----------------------------------> meritosque...honores, 189
-Aetnaeos fratres,
678--------------------------> Huic...Volcanus erat pater, 198
-cyparissi...lucusue Dianae,
680-1--------> Infernas...sedes, 244
-rudentis,
682-------------------------------------> rudentem, 248
Si l'on consent à admettre qu'en tissant cette toile si
serrée, l'auteur ne poursuivait pas le parallélisme
pour le parallélisme, mais visait un but bien précis,
force sera une fois de plus de se placer dans la perspective de
l'anti-Enéide, où l'on n'a aucun mal à
voir qu'en faisant de Polyphème un frère, un alter
ego, de l'occupant du Palatin (et non de l'Aventin)
(163) , Virgile attirait
immanquablement l'épisode etnéen dans l'orbite de la
satire anti-augustéenne. Il existait un
précédent: trois siècles et demi avant lui, le
poète Philoxène de Cythère avait écrit un
célèbre dithyrambe intitulé Le Cyclope,
où il se vengeait de Denys l'Ancien qui l'avait fait jeter aux
Latomies.
Mais l'anti-Enéide se manifeste également
ici à travers le comportement d'Enée envers son
père. Deux fois, peut-être trois, Anchise est mis en
accusation. D'abord, c'est lui qui les aurait jetés sur cette
côte maudite. D'aussi loin qu'il aperçoit la pointe de
l'Etna émerger, il est pris d'une crise semblable à
celle qui s'était emparée de lui lors de la fuite de
Troie et qui avait causé la disparition de Créuse (II,
730 sqq). «Nul doute que la voici, cette fameuse Charybde, que
nous annonçait Hélénus»,
s'écrie-t-il (v. 558):
Nimirum hic illa
Charybdis...
«Arrachez, compagnons, dressez-vous d'ensemble sur les
rames»:
Eripite, o socii, pariterque
insurgite remis.
Autant dire (cf. 410-3): «tout à babord».
Manoeuvre exécutée à la lettre par les
équipages (v. 561):
Haud minus ac iussi
faciunt
mais manoeuvre catastrophique puisque, à peine ont-ils
viré de bord qu'ils se retrouvent au milieu de vagues
gigantesques, 564-5 (cf. I, 106-7 et comparer Ter...ter, 566-7 à Tris...tris, I, 108-10), et qu'ils
tombent, ô ironie, sur ce monstre même qu'ils voulaient
éviter (écho de 566 à 555, association scopuli - saxa en 566 comme en 559), avant
d'échouer sans savoir comment sur les rivages des Cyclopes (v.
569):
Ignarique uiae Cyclopum
adlabimur oris
vers où se confirme la référence à
l'épisode de la disparition de Créuse par l'écho
de Ignarique uiae à
auia cursu/Dum sequor et nota excedo regione uiarum, II, 736-7 et
à errauitne uia, II, 739
(164) .
Un peu plus loin, le vieillard renouvelle la criminelle
imprudence dont Priam s'était rendu coupable en ordonnant la
libération du fourbe Sinon (II, 146 sqq): parallélisme
souligné par l'écho de
Ipse, 610 à Ipse, II, 146, ainsi que de pignore, 611 à fiducia, II, 75, indices minces en soi,
mais soutenus par un système de correspondances très
élaboré entre le personnage d'Achéménide
et celui de Sinon (cf. J.W. Mackail 516 sq)
(165) .
On sait bien qu'Anchise a hésité un instant avant
de tendre la main au suppliant, mais un instant seulement (v. 610):
haud multa moratus
Ici, le faux sens guette, mais si T.E. Kinsey 111 n. 6 n'a sans
doute pas tort de critiquer la traduction de F. Klingner 433 par
"ohne Zögern", il se satisfait un peu vite, à notre avis,
en voyant en ces trois mots le pur signe d'une lutte morale au terme
de laquelle la pitié l'emporte sur la haine
(166) . Oui, Anchise a
hésité un peu, mais - et c'est là le point de la
forme négative - il n'a pas hésité assez:
haud multa. Sans doute
Achéménide, à la différence de Sinon, ne
dissimule-t-il aucune ruse, mais comment les Troyens le sauraient-ils
avant que l'apparition du Cyclope ne vienne authentifier ses dires
(167)? Et encore le
"vrai" Polyphème (Ipsum...Polyphemum, 656-7: vrai selon
Enée) ne ressemble-t-il que de loin au monstre
dépeint par le compagnon d'Ulysse. Voici en effet que l'ogre
se métamorphose en "berger": inter
pecudes, 656, Pastorem, 657 (dans cette optique, la
2ème moitié du v. 661 pourrait même se
justifier). Il est remarquable aussi qu'au vers 658:
Monstrum horrendum, informe,
ingens, cui lumen ademptum
la seconde partie du vers détruit l'effet terrifiant de la
première; et le retournement de cruento, 632 (sang de ses victimes) en
cruorem, 663 (son propre sang)
s'inscrit exactement dans la même ligne. Blessé,
souffrant, titubant, gémissant (gemitu, 664), inoffensif (il ne lance pas
de pierres), le formidable colosse n'est plus qu'un dérisoire
épouvantail dont les marins se moquent, tels ces enfants
polissons de la satire (Hor. Sat. I, 3, 133sqq) qui s'amusent
à tirer la barbe du philosophe stoïcien. Ainsi
s'expliquerait en effet le uocis
du vers 669, si étrange après
taciti, 667: provocation des Troyens qui, à peine
hors d'atteinte, se mettent à crier sur le Cyclope
(168) . Quant à
ses frères, ils ressemblent à s'y méprendre
à des arbres de la forêt; tranchons le mot: ce sont des
arbres (169) .
On devine dans ces conditions que quand le dangereux vieillard,
épuisé d'ans et de fatigue, rendra enfin le dernier
soupir, son fils se sentira soulagé d'un pesant fardeau.
Naturellement, il prétend le contraire (v. 708-711):
Hic pelagi tot tempestatibus
actus
Heu genitorem omnis curae
casusque leuamen
Amitto Anchisen. Hic me, pater
optime, fessum
Deseris heu tantis nequiquam
erepte periclis!
On dirait même que c'est lui qui est mort, car le vers 714:
Hic labor extremus, longarum
haec meta uiarum
que l'on applique ordinairement à Enée,
conviendrait encore mieux au défunt (cf. Donat)
(170) , à preuve
le clair écho répercuté par Horace dans une ode
aussi sacrée que la sixième du livre II (v. 7-8)
(171) :
Sit modus lasso maris et uiarum
/ Militiaeque.
Mais il reste qu'au lieu de plaindre le sort du disparu, chacun
s'apitoie sur le survivant, c'est-à-dire que là encore
Enée subtilise la vedette à son père. Et cette
opération de récupération du vers 714 est
évidemment délibérée de sa part, comme le
montre assez le fessum du v. 710,
déjà déplacé en soi (est-ce à lui
d'être fatigué?), mais qui le devient encore plus par
son jeu sournois, parce qu'indirect, avec nequiquam (adverbe qui sera impudemment
repris en V, 81): «je me suis donc fatigué pour
rien!». Ce fessum renvoie,
on l'imagine, à toutes les erreurs commises par Anchise,
ainsi, bien sûr, qu'à la manière
particulière dont il était sorti de Troie (cf. VI, 110
sqq), souvenir qui communique à leuamen une saveur des plus sarcastiques
(antithèse avec grauabit,
II, 708).
C'est à Drépane qu'Enée perd Anchise, i.e.
en ces lieux mêmes où, selon le mythe, Saturne jeta sa
faucille après avoir émasculé son père.
Rencontre éloquente, que l'adjectif inlaetabilis, 707 nous interdit d'ignorer
(cf. n. 155). Le narrateur veut pourtant se
réfugier sous l'abri de cet impressionnant inlaetabilis comme la veuve sous son voile
(propter patris amissionem,
Servius) sans savoir que le poète l'a démasqué
à l'avance par un laeti
fort cinglant (I, 35). Au surcroît, quand il vient se plaindre
que ni Céléno ni Hélénus ne lui avaient
prédit ce deuil (v. 712-3), n'en fait-il pas un peu trop
(172) et n'a-t-il pas
l'air d'oublier que s'il s'était moins attardé en
route, tel Ulysse chez Calypso, son père ne serait pas mort
avant d'avoir atteint la terre promise? Mais non, le coupable ce
n'est pas lui, mais ce père ingrat pour lequel il s'est
fatigué "en vain", nequiquam, puisqu'il abandonne son fils
sans prévenir (optime en
conflit avec Deseris, 710-1):
hic me, pater optime, fessum /
Deseris.
Cette "désertion" rappelle celle, prétendue, de
Créuse (deseruit, II, 791)
et des derniers combattants troyens (Deseruere, II, 565) et annonce celle, bien
réelle, d'Enée lui-même en IV, 323 (deseris): cf. aussi l'abandon
d'Achéménide par ses compagnons (Deseruere, 618), voir Brooks Otis 263,
Kinsey 115.
Cela dit, on ne peut nier qu'il n'y ait ici des accents de
sincérité bien propres à donner le change sur
les vrais sentiments d'Enée, et il s'en faut de peu que l'on
ne sente percer sous la voix hypocrite de celui-ci l'émotion
personnelle de Virgile déplorant en la mort d'Anchise celle de
son propre père. L'écho de l'ode II, 6, que nous
signalions un peu plus haut, démontre qu'Horace l'entendait
bien de cette manière, et l'on pourrait arguer aussi de la
résonance entre Heu...solamen et le Heu...solacia de la neuvième
églogue (v. 17 sq) qui, précisément, qualifie le
vieux Moeris, masque de Virgile père
(173) . A partir du vers
692, le narrateur tendrait en quelque sorte à s'effacer devant
l'auteur par une espèce de coup de force signalé
à divers procédés tels que la lutte entre la
première personne du pluriel et la première du
singulier, la pratique ostentatoire de l'anachronisme, l'esprit
callimaquéen, l'interpellation de la source Aréthuse et
l'allusion à ses amours avec l'Alphée (cf. Ecl.
X, 1 sqq). Nous serions ainsi conviés à une double
lecture où chaque vers prend une coloration fort
différente selon qu'on l'attribue à l'auteur ou
à son personnage.
Les derniers mots d'Enée (v. 715):
Hinc me digressum uestris deus
appulit oris
sont sans doute, selon les termes de Cartault 261, «une
amabilité répondant à l'hospitalité
généreuse qu'il reçoit», mais plus
sûrement encore ils constituent une adroite manière
d'entretenir les illusions de la reine, qui pourrait se dire que ce
deus vaut bien tous les fata du monde. Puis l'auteur prend la
parole et immédiatement décoche au pater Aeneas quelques traits de son
carquois (v. 716-8):
Sic pater Aeneas intentis
omnibus unus
Fata renarrabat diuom cursusque
docebat.
Conticuit tandem factoque hic
fine quieuit.
Première flèche, unus. Faute d'oser en sourire, on s'en
tient à la piètre explication de D.Servius: non interpellante regina interrogationibus
(«la reine ne l'a pas interrompu»), à moins que l'on
ne recoure, non sans quelque facilité, au concept de "style
subjectif" défini par B. Otis: «ayant perdu son
père, Enée est désormais seul chef» (ainsi
Grant C. Roti). Mais peut-être cet
unus veut-il suggérer, en rapport avec le
préfixe de renarrabat,
qu'Enée racontait à sa façon: «Telle
était la version bien personnelle que le père
Enée donnait des choses humaines et divines devant un
auditoire captivé»
(174) .
Que le dernier vers ferme le récit sur lui-même
(cf. Conticuere omnes, II, 1), en
même temps qu'il assure la transition avec le début du
livre suivant (At
regina...quietem: cf. IV, 529-555), tout le monde le voit
bien, mais il ne semble pas en revanche que l'ironie
véhiculée par l'adverbe tandem (réponse au breuiter, II, 11)
(175) ait
été perçue par l'exégèse, cela en
dépit des sonorités de ce vers, qui en proclament assez
l'intention burlesque, et bien que l'adverbe soit encore
appuyé par la double redondance entre
Conticuit, facto...fine et quieuit : «Enfin il se tut et,
terminant ici, entra dans le repos» (Perret). Au lieu de cela,
on dispute âprement autour de quieuit pour savoir si ce verbe veut dire
qu'Enée alla se coucher, qu'il s'arrêta de parler ou
qu'il se calma à la fin
(176) . Le fait que ces
discussions soient en général dépourvues de la
moindre parcelle d'humour ne nous apparaît pas comme un mince
tribut rendu au génie comique du Mantouan...
NOTES
(cliquez sur
R pour revenir au passage)
1) Cf. A. Cartault ad loc. passim, M.
Crump 29 sq, J. W. Mackail 89 sq; de même, K. Quinn 122-3, pour
qui ce livre est "a failure". R
2) Pour une réévaluation du
livre III, cf. R. B. Lloyd (1957), réévaluation
d'autant plus intéressante qu'un article
précédent du même auteur soulignait la
prétendue faiblesse de ce livre («III most obviously
requires revision», Lloyd [1954] 299). R
3) On connaît l'ouvrage de R. Lesueur
tout entier consacré à l'étude du rythme
anapestique dans l'Enéide. R
4) A. Cartault 262-4. L.-A. Constans 408 sqq
propose un entre-deux assez inattendu: pour lui, aestas signifie une période de six
mois, et le total fait donc trois ans et demi. R
5) Perret montre qu'en prenant aestas au sens d'"année
romuléenne", i.e. débutant en mars, toutes les
difficultés se résolvent, et notamment l'apparente
contradiction entre I, 755-6 et V, 626 que Servius jugeait insoluble.
Plus récemment, J.T. Dyson suppose que la contradiction est
intentionnelle, et que Virgile a voulu, par un écho à
G. IV, 207, mettre en valeur le thème de la mort
sacrificielle. H. Jacobson (1987) 168 observe que dans son
Hélène Euripide présente les
événements de la pièce comme se déroulant
sept ans après la guerre (v. 112, 775-6).
R
6) Pour la fuite, 44, 160, 268, 272, 283, 367,
398, 459, 639, 666 (cf. Cartault 274 n. 12): on songe au mot de
Platon qui, s'appuyant sur Hom. Od. V, 223-5, se
représente Enée comme «un artiste en l'art de
fuir» (Lach. 191b). Pour l'adjectif fessus, 78, 85, 145, 276, 511, 568, 710,
cf. A. W. Allen, J. R. Dunkle. R
7) Voir à ce sujet R.B. Lloyd 144; dire
avec D. Quint 30 que cette «competition between father and
son... is emblematic of a larger struggle between present and
past» n'éclaire guère le problème. Il faut
voir qu'Enée ne laisse guère à son père
qu'un rôle honorifique (encore plus qu'"exécutif": P.V.
Cova ad v. 9): voir les singuliers relinquo, 10, feror, 11, 16. Ovide prendra un malin
plaisir dans les Métamorphoses (XIII, 640, 644-5)
à exalter Anchise aux dépens d'Enée: cf. J.B.
Solodow 149, 159 (mais Mét. XIV, 117-8 demande examen).
R
8) Voir l'embarras de Servius; cf. aussi C.
Saunders 85-87; H.W. Stubbs 69; R.B. Lloyd 134-5 distingue quatre
types d'explication, le quatrième étant illustré
par A.W. Allen: «that in life the goal is often forgotten, or
rather...is not fully understood». Comparer J. Perret:
«Mais ce qui est connu par voie de révélation
surnaturelle n'est pas toujours lumière
immédiate». S.F. Wiltshire 151 n. 6 pense que le
poète a voulu montrer «Aeneas's own psychological
uncertainty about his destiny». C'est beaucoup d'indulgence, car
n'oublions pas les prédictions de Cassandre (cf. P.V. Cova
ad v. 183 et 223). R
9) R.D. Williams (éd. d'Oxford, 1962,
p. 12 sq) fait observer que des épisodes comme celui des
Harpyes ou du Cyclope sont déplacés dans le monde
semi-historique d'Enée. R
10) L'épisode thrace proprement dit
semble se répartir en deux mouvements de 28 vers chacun:
13-40; 41-68. Remarquons que, s'ils avaient obéi aux
volontés divines qui leur assignaient une terre lointaine
(diuersa, 4: "a far-off place",
R.D. Williams), les Enéades n'avaient rien à faire en
Thrace, cette terre proche (procul, 13 n'est qu'un leurre grossier).
R
11) Cf. Donat ad II, 428: ubi ponitur hoc illi uisum est, non iustum iudicium,
sed prauae uoluntatis studium et libido significatur. Les
superi ne peuvent ici
désigner que les dieux, alors qu'en G. I, 491 (Nec fuit indignum superis...) le lecteur est censé, à notre
avis, penser aux deux Césars. R
12) Cf. P. Courcelle 221-2 n. 465-6-7; quant
à neutraliser superbum (A.
Traina), ou à le mettre au compte de la "focalisation" - le
point de vue des superi - (D.
Fowler 49), ne sont-ce pas des solutions de facilité?
R
13) contra rationem
Ioui taurum sacrificat: adeo ut hinc putetur subsecutum esse
prodigium. Vbique enim Ioui iuuencum legimus immolatum,
Servius. R
14) N'étant plus retenu par la crainte
de nuire à Enée dont le crime, veut-il croire, est
involontaire, Donat (voir ad v. 41-43) peut condamner ce crime
avec la dernière énergie: haeret autem inexpiabilis nota, si fuerit uoluntate
peccatum. R
15) Servius glose ainsi Accessi, 24: non
ad cornum sed ad myrtum quae inter uerbenas est. Et bene matri
sacrificaturus aras coronat ex myrto. L'association du
cornouiller au myrte (déjà qualifié de cruentum en G. I, 306) pourrait
symboliser les noms de Mars et de Vénus.
R
16) «nothing happens by chance in the
world of the Aeneid», écrit très justement
J. Griffin 66. R
17) Cf. Violence et ironie 274 sqq.
R
18) On pense à ce passage de la
Pharsale (III, 339 sqq) où César attaque
à la hache le bois sacré de Marseille en se riant du
sacrilège: Credite me fecisse
nefas, 436. Et les structae diris
altaribus arae ("autels dressés sur de sinistres
tertres") évoquent les arae de Vénus adossés
à la tombe de Polydore (aras, 25, iuxta, 22). Ovide (Met. VIII, 743
sqq) suggère aussi l'assimilation du fils d'Anchise au
monstrueux Erisichthon: cf. R.F. Thomas (1988) 265-6.
R
19) Pour Perret, ce contraste porte l'horreur
à son comble, mais c'est qu'il édulcore ces deux vers
en parlant à leur propos d'un «contexte tout banal,
familier même», car d'une part le terme commode de
"contexte" évite d'exposer la responsabilité
d'Enée, d'autre part l'espèce de rage manifestée
par celui-ci sort vraiment de la banalité.
R
20) Noter que l'expression reddita fertur ad auris, 40 n'est pas
exempte de sarcasme: 1) reddita,
la sauvagerie d'Enée a "rendu la voix" au mort; 2) ad auris peut comporter une touche de
burlesque (cf. I, 152, II, 303:
supra).
R
21) bene etiam qui
laeditur excusat Aeneam. R
22) ex moribus enim
cultorum terrae laudantur uel uituperantur, D.Servius.
R
23) L'explication proposée par Rat est
ici particulièrement révélatrice, parce que
quasiment contradictoire: «trouble épouvante: "trouble",
parce qu'elle a deux causes à la fois: le sang noir qu'il a vu
couler et les paroles de Polydore (cf. D.Servius); et parce qu'elle
le fait hésiter sur le parti à prendre».
R
24) Servius ad v. 57: sane sciendum latenter Aeneam hoc agere ut Troianos
Didoni ex infelicitatis similitudine commendet. R
25) Sur le cornouiller sacré qui se
trouvait au pied du Palatin, à côté de l'escalier
de Cacus, cf. M. Piérart. On disait que cet arbre était
né du javelot lancé par Romulus après sa prise
d'augures (capto augurio,
Servius ad v. 46). Or, selon une forme de la légende,
c'est à propos des augures qu'éclata la bataille
où Rémus périt (Liv. I, 7). Ce que Virgile
paraît suggérer, c'est que le javelot en question
s'était planté dans le corps de
Rémus. R
26) Cf. H.-L. Tracy 29: «...Priam's
discreditable act in secretly transferring gold out of Troy, with
suggestions of periura
Troia». R
27) Cf. I n.
158. Le vers IV, 412 est intéressant en ce qu'il tend
à confirmer l'identification d'Amor à Labor étudiée in Violence
et ironie 312-4. En effet, Improbe
Amor rappelle Labor.../Improbus de G. I, 145-6 et
mortalia pectora cogis semble se
souvenir de acuens mortalia
corda, G. I, 123. R
28) On dirait le maître de la ruche
parlant de ses abeilles: cf. G. IV, 184 (omnibus unus) et 212 (omnibus una). R
29) De même Jackson Knight: « So
we gave P. a new burial». Contra, Rat, Bellessort
(«nous célébrons»), Klossowski («nous
préparons»). Perret se situe en quelque sorte entre-deux
(«Nous préparons à P. de justes
funérailles»), et de même, semble-t-il, Villenave:
«nous rendons à P. l'honneur des
funérailles». R
30) Cf. Hor. C. I, 28, 1-2 (Te...cohibent). Fustel de Coulanges 36
tente d'excuser Virgile en alléguant qu'il s'agit simplement
d'une façon de parler, mais cette explication le satisfait
lui-même si peu qu'il en ajoute une autre en note, fort
curieuse: «La description de Virgile se rapporte à
l'usage des cénotaphes ». Mais Polydore est bien
enterré là, et il serait même tentant aux vers
45-46 de supposer un glissement de sujet de texit à increuit : confixus increuit. R
31) Cf. v. 122 et 646. Les
exégètes s'interrogent. Ainsi Rat: «Le mieux nous
semble d'entendre tout bonnement desertas, "désertes, où il
est possible de fonder une colonie". Cartault 235 accuse Virgile:
«Il est singulier qu'il ne s'enquière point des
hôtes qu'il comptait y rencontrer et qu'il agisse comme dans un
pays inhabité. Virgile ne s'inquiète pas toujours de la
vraisemblance des faits matériels». Peerlkamp recourt
à la conjecture, proposant atque
extremas. R
32) et
quidam...epitheton datum Apollini reprehendunt. Pulchros enim a
ueteribus exsoletos dictos, nam et apud Lucilium Apollo pulcher dici
non uult. R
33) quod autem ait
Neptuno et Apollini tauris postea sacrificatum, apud alias aras hoc
factum accipi oportet. R
34) et sciendum pro
qualitate numinum orantes interdum ima, interdum summa
respicere...Vnde nunc Apollinem deprecantes terram petunt. Ipse enim
est et Sol et Liber pater qui inferos petiit...Bene ergo terram
petunt unde ad eos responsa perueniunt: et quia Apollo etiam inferis
notus est. Pour Donat, c'est simplement la frayeur qui les
précipite à terre: pauore,
inquit, nimio uestigiis firmis non potuimus stare...
R
35) «ouverts par suite du tremblement de
terre», Pichon. De même Rat. R
36) Donat écrit tout de go: opus templi uetustatis ratione laudauit.
R
37) C'est ce que fait D.Servius,
manifestement désireux d'atténuer autant que possible
l'impiété de cette "prière". Donat ignore ce
scrupule. Si Enée, dit-il, passe commande au lieu de prier,
c'est qu'il a la conscience tranquille et qu'il est sûr du
dieu: Hoc cum non sit deprecantis, sed
iubentis, intellegitur fiducia numinis locutus et meriti
sui. Protée qualifie Aristée de iuuenum confidentissime, G. IV,
445. R
38) Il est symptomatique que Servius veuille
réduire cet augurium au
sens d'oraculum. Inversement, et
aussi faussement, ad II, 691, d'autres voudraient substituer
augurium à auxilium. R
39) Comme le croit Servius: quia Apollinis responsa semper obscura sunt... Vnde
cum intelligentia oraculum postulat.
R
40) «The oracle is delivered by the god
himself», glose R.D. Williams à la suite de Servius,
lequel va jusqu'à retracer le vers 98 d'Homère à
Orphée et d'Orphée à l'Apollon
Hyperboréen! R
41) Comme le ciel attend Octave, selon
G. I, 503-4. R
42) Cf. Aen. X, 649 sq: Quo fugis, Aenea? thalamos ne desere pactos; / Hac
dabitur dextra tellus quaesita per undas, à
rapprocher de cette réponse sarcastique de Marius aux Cimbres
qui, ignorant la défaite des Teutons, demandaient des terres
"pour eux et leurs frères" (i.e. les Teutons): Tum Marius ridens: Omittite, inquit, fratres uestros:
tenent enim terram quam a nobis acceperunt semperque tenebunt.
R
43) On pourrait formuler la chose en disant
qu'Anchise est capable d'interpréter matrem à la fois absolument, i.e.
en tant que mère universelle, et relativement, i.e. en tant
que mère particulière des Troyens (uestram sous-entendu), tandis que les
Pénates négligent le premier niveau et sont
surclassés quant au second. R
44) Cf. Donat: accedebat eo quod etiam domus paratae fuerant, quarum
struendarum labor habebatur in lucro.
R
45) Cf. Donat ad v. 16: ex euentu, et ad v. 78: casu. R
46) Convenant avec R.D. Williams (éd.
d'Oxford, 1962) de l'exagération du mot deserta, 122, T. E. Kinsey 119 n. 25
suggère que Virgile se la sera permise «in order to avoid
making the Trojans dispossess the original inhabitants to get land to
settle on». Virgile non, Enée oui.
R
47) uel morem
nautarum expressit uel eorum gaudium, Donat.
R
48) Ce nauticus
exoritur clamor est appliqué à la
conquête de l'Angleterre par Baudri de Bourgueil: cf. P.
Courcelle 243 n. 96. R
49) Le marin-soldat type étant
naturellement Vipsanius Agrippa, grand amiral des flottes
octaviennes: cf. Hor. C. II, 16, 21-4, dont la
cacozélie est étudiée in RBPh 70 (1992)
98-100. R
50) Peerlkamp raisonne de la manière
suivante: Rex arcem condere non hortatur,
sed iubet, uel condit, hoc est condi imperat et curat.
R
51) W.A. Camps, dans son compte rendu du
commentaire de R.D. Williams, constate que ce fere est incompréhensible: «a
bother to students because fere... is hardly translatable».
Benoist déclare arbitrairement que « fere sert à exprimer le moment
précis où se fait une chose ».
R
52) V. Mellinghoff-Bourgerie 55 voit dans ce
tour inversé le signe de l'épicurisme de Virgile. De
Virgile non, d'Enée oui. R
53) Donat développe ainsi: ecce quantus erga te numinis fauor: non rogas et
fauetur desiderio tuo, non nauigas, domus quoque non egrederis limen
et dei iussa famulantibus diis ad auris tuas animumque portantur.
R
54) On songe à la Gemma
Augustea: cf. la description faite par G. Charles-Picard 105.
R
55) D.Servius sent bien qu'Enée a ici
besoin d'un avocat: hoc quibusdam uidetur ad
maiestatem potius deorum referendum quam ad iactantiam uirtutis
Aeneae... R
56) Comparer Donat ad v. 151, 169,
173, 175, 176, et voir aussi Servius ad v. 151.
R
57) Cf. Donat (ut
errati uenia peteretur) et Servius (et beneficium...et re uera ueniam erroris
Anchisae...). Mais les interprètes modernes se
divisent entre "bienveillance" (Dubner, Pichon, Plessis-Lejay,
Bellessort) et "grâce" (Klossowski, Perret), ou "indulgence"
(Knight). R
58) Cf. Servius: aut
"nouo" pro "magno" posuit. D'autres suggèrent le
sens de "deuxième", attribuant ainsi à Anchise la
responsabilité de l'erreur thrace. Plus subtilement, et
puisque l'aventure se déroule en Crète, on pourrait
songer à un "nouveau labyrinthe", en rapprochant VI, 24-27
dont l'écho est frappant. R
59) Cf. Donat ad v. 169: longaeuo cum reprehensione occulta posuerunt, quia
errare non debuit senex in originis suae causa.
R
60) Perret veut lutter contre cette
impression: «N'imaginons pas qu'Anchise batte sa coulpe; tout au
contraire...il se disculpe», écrit-il. Donat (ad
v. 182) emploie le mot de purgatio et soupçonne Anchise
de vouloir rejeter sur les fata
sa propre responsabilité dans l'aventure crétoise.
R
61) Le meliora qui, note Servius, vaut deux fois,
prolonge encore l'ambiguïté du ueniam : erreur intellectuelle? faute
morale? irresponsabilité totale ("de plus heureux
présages", Villenave)? R
62) «Dans nos textes grecs et sur les
vases, ce sont des femmes, seulement pourvues d'ailes »
(Plessis-Lejay 360 n. 3). Et même Sartre, dans Les
Mouches, imagine les Erinyes soit en insectes soit en femmes
ailées, mais pas en hybrides. R
63) cum eum
inuocant, testantur se nihil mali facere cum sine custode interimunt
armenta, D.Servius. R
64) Cette fausse objectivité, Donat la
dénonce aux vers 217-8 (Cuncta haec
idcirco descripsit quia omina ipsarum dicturus est sibi ac suis
fuisse contraria) et 235 (addendo
"dira gente" excusauit crimen uiolentiae).
R
65) Ou alors il faut se rabattre sur le
commode prétexte de "l'état transitionnel" du livre
III. Ainsi T.E. Kinsey 120 croit-il reconnaître dans
l'épisode deux états rédactionnels successifs,
l'un avec symbolisation, l'autre sans. A. Cartault n'hésite
pas pour sa part à reprocher à Virgile «son usage
constant de ne point chercher à pénétrer la
signification originale des mythes et d'en reproduire simplement la
forme poétique», et l'accuse de tomber «dans
l'illogique et l'invraisemblable» (243, et cf. 280 n. 3).
R
66) Sur cet insondable, voir
dernièrement P. Magno 198-9 dont la suggestion nous semble
séduisante: «sotto l'appellativo di manes (antenati), Virgilio abbia voluto
indicare il destino che ogni uomo ha già prima di venire al
mondo, ma che non dipende da forze estranee...bensì dalla sua
natura...» R
67) Cf. D.Servius: alii dicunt ideo adsumpsisse sibi furiae nomen
harpyiam ut terreat. Mais Cartault par exemple (281-2 n.
5) ne la met pas en doute; cf. aussi Prop. III, 5, 41.
R
68) Ce vers 230 est le plus souvent
athétisé par les éditeurs, mais Peerlkamp par
exemple n'y trouve rien à redire. Il nous semble qu'il peut se
justifier (avec clausa
peut-être mieux qu'avec
clausi) non seulement parce qu'il souligne le lien avec
l'épisode des Cerfs, mais aussi pour des considérations
numériques: cf. supra.
R
69) La tradition orthodoxe du vers 262 est
évidemment : «qu'elles soient déesses ou oiseaux
maudits et sinistres» (Perret); mais l'autre est plus
riche. Dirae vaut en quelque
sorte deux fois, et le résultat est qu'Enée se demande
si les Dirae sont vraiment des
divinités ou seulement de vilains oiseaux.
R
70) Ou en tout cas après une guerre
cruelle (horrida bella, VI, 86).
La guerre peut être comparée à une dira fames (parente de la sacra fames dénoncée au v.
57), à un délire: écho de 265-6 à VII,
21-22. Noter qu'en 366 Enée assimile dira fames à tristis iras: or, irae vaut virtuellement Furor et Bellum. R
71) S'agissant d'un poète comme
Virgile, dont l'on connaît l'alexandrine subtilité, il
ne semble pas superflu de remarquer qu'il existe un rapport indirect
d'homonymie entre l'aînée des Harpyes et lui-même,
puisque Celaeno était le nom d'une des Vergiliae.
Notons dans le même sens l'étroite correspondance entre
la Harpye et Didon (cf. T. Berres, 232, R. J. Rabel 322-4).
R
72) Cf. LEC 63 (1995) 236-7.
Même le complaisant Donat s'étonne d'une telle
disproportion: sed hoc genus poenae potuit
uideri ab ultione harpyiarum esse discretum.
R
73) Noter la correspondance numérique
entre 246 et II, 246, qui met en phase Céléno et
Cassandre et pourrait suggérer la stupide
incrédulité d'Enée: Cassandra...non umquam credita Teucris.
R
74) Cf.
supra II n. 161; voir aussi la
fin de l'ode I, 3. Les Harpyes renvoient aux Troyens leur propre
monstruosité: selon la formule de M.C.J. Putnam (1980) 6,
elles «externalize the monster within us»; «non si
tratta di nemici esterni», souligne P.V. Cova, ad v. 236.
R
75) La paraphrase de Donat est excellente:
accipite, inquit, quod mentes uestras
adfligat atque animis haec mea dicta figite, hoc est quae infixa uos
uulnerent et excrucient competenter.
R
76) L'expression boum...iuuencis, 247 rappelle G.
IV, 538-40 et 550-1 (tauros...iuuencas), repris par boum, 543 et 555. R
77) Servius y voit une
référence aux vers 222-3 (diuos ipsumque uocamus...), mais il reste
qu'il n'a nulle part été question d'autels, pas plus
d'ailleurs que lors du massacre des Cerfs. R
78) Cf. la note de Mazon à aimatos
neou, Eum. 359, coll. Budé. R
79) Aere
cauo, 240 suggère aussi dirum : écho 239 sq à VII,
519-20. R
80) Il faudrait ajouter à cette liste
le tristis...iras de 366 (cf.
Tristius...ira, 214-5) et le
Obscenamque famem de 367 (cf.
obscenaeque, 262). Les
exégètes s'empressent trop au vers 366 de
sous-entendre deum avec iras: ces colères sont certes
envoyées par les dieux, mais elles "possèdent" au plein
sens du terme ceux qu'elles veulent détruire.
R
81) Ces 74 vers se décomposent en 24
(-> 293), 12 (-> 305), 14 (-> 319), 24.
R
82) C'est de la même façon que,
sur le Bouclier de Vulcain, Octave à Actium paraîtra
narguer Apollon (arcum intendebat Apollo
-> omnes uertebant terga
-> Ipsa
uidebatur...regina.../Vela dare -> At Caesar... (VIII, 704-14): cf.
Euphrosyne 20 (1992) 102. R
83) Villenave avoue qu'il écrirait
volontiers deo au lieu de
Ioui, «car pourquoi cette
lustration aurait-elle lieu en l'honneur de Jupiter, dans les jeux
consacrés à Apollon? ». Mackail (ad v. 279
) croit pouvoir régler le problème en supposant que le
morceau a été écrit avant l'institution des jeux
d'Actium par Octave. R
84) La traduction Perret («je marque
l'objet») neutralise l'expression, pourtant qualifiée par
Donat de laudis suae
supplementum. R
85) Pour la haine méprisante où
Enée englobe Priam et sa famille, cf.
supra et
supra. Donat glose ainsi
Helenum, 295: quod dixit Helenum, abiecte pronuntiandum et
accipiendum est pro fortuna quae incurrerat.
R
86) «the strong phrase suggests the
overwhelming longing of the exile to meet his old friend».
R
87) «Solemnis most probably refers, not to the
annual, but to the repeated, customary pilgrimage which Andromache
makes to Hector's cenotaph», R. E. Grimm 153-4.
R
88) Mais ce sens de "vide" est ici à
peine présent dans l'adjectif inanis, tant ce renseignement est
superflu. Comme il y a loin de ce dédaigneux cineri (= "à une cendre") à
celui de Didon (cineri...Sychaeo,
IV, 552)! R
89) Donat commente ainsi: reuera monstrum fuit ut quo tempore Hectoris manes
uocabantur ad tumulum Aeneas insperatus apparuisset quasi et ipse
defunctus. Et D.Servius: aut
certe monstris quod tunc aduenerat Aeneas cum illa manes inuocaret et
cum crederet esse defunctum. R
90) Grimm observe que l'évanouissement
d'Andromaque est moins dû à la surprise de voir
apparaître quelqu'un qu'elle croyait mort qu'à la
brutale irruption de vivants, d'êtres réels au
milieu du monde faux et vide qu'elle s'est construit. Revenue de son
évanouissement au v. 310, elle se croit toujours dans le monde
des morts. Ceci apparaît même si l'on sous-entend
tibi avec recessit, 311, comme le fait D. West 35,
qui glose néanmoins ainsi: «or if you are dead
(sc. and I am now in the Underworld»). D.F. Bright 46
montre que Buthrote (ajoutons, vue par Enée) est une forme du
monde souterrain; cf. aussi D. Quint 32-33. Cette confusion entre
monde d'en bas et monde d'en haut n'est pas unique dans
l'Enéide: cf. P. Hardie (1992) chap. 3, et (1994) 27.
R
91) lugente scilicet
Andromache, D.Servius; insani
doloris muliebris immoderatione ab statu mentis exclusus,
Donat; interpellatus lamentationibus
Andromachae, Dubner; «So wild was her grief that I
was only able to interrupt with short answers...», Jackson
Knight. Pour un autre turbatus
non moins ambigu (II, 67), cf. ad loc. R
92) Il n'est pas sans intérêt
d'observer que ces paroles se souviennent des premiers mots, si
sarcastiques, adressés par Ulysse à Philoctète
dans la pièce de Sophocle (v. 980): Egô, saf
istê , ouk allos omologô tade.
R
93) R.E. Grimm 155 note innocemment que
«His mind turns first to himself, and to his own extrema». R
94) Cf. Villenave, qui rejette cette
dernière solution au profit de ce sens, dit-il, "plus
poétique": «Et vous, l'Andromaque d'Hector,
êtes-vous la femme de Pyrrhus?» R
95) Mais voir Donat: haec nomina secundum dicentis animum sic debemus
posita intellegere, ut sciamus duo dicta cum laude, tertium uero cum
uituperatione... R
96) Ceux qui, après Servius, se
raccrochent au incredibilis du
vers 294 (ainsi Dubner) ne semblent pas voir qu'Enée devrait
au moins poser la question à l'envers: «est-il bien vrai
que tu n'es plus l'épouse de Pyrrhus?»
R
97) Cf. l'embarras du commentaire servien:
seruas veut-il dire tenes ou vaut-il
seruasti ? Et Williams: «an extension of such phrases
as promissum seruare, amicitiam seruare, cf. II,
789». R
98) On pense par exemple à Epod.
XV, 23-4 (Heu, heu, translatos alio
maerebis amores:/Ast ego uicissim risero) ou à
C. II, 14, 1 (Eheu
fugaces...): cf. REA 93 (1991) 88.
R
99) Pichon a aperçu la moitié
de la vérité lorsqu'il établit ce partage:
«Deiectam fait allusion aux
malheurs, à la mort de son époux, à sa
captivité; excipit
et reuisit, au contraire,
désignent l'amélioration de son sort depuis qu'elle est
la femme d'Hélénus». R
100) Voici, selon Sénèque
Epist. 11, 7, les marques de la honte: deiciunt enim uultum, uerba summitunt, figunt in
terram oculos et deprimunt. R
101) L'Andromaque d'Euripide dans Les
Troyennes 679 sq envie également le sort de
Polyxène, mais elle n'a pas le mauvais goût de parler de
la béatitude de celle-ci. R
102) Encore ne le fait-il qu'indirectement,
en substituant Heleno à
Aeneae, comme pour cacher le vrai
problème sans un faux: et bene uerba
Heleno post Andromacham non dedit ne frigeret.
R
103) Ainsi se justifierait l'hysteron
proteron (cf. Peerlkamp: postulatur:
tenebant pateras et libabant). R
104) Peerlkamp se scandalise aussi du fait,
mais en tire argument pour athétiser les vers 352-5. De
fruontur il écrit:
Numquam ille [sc. Virgilius ] dixisset "frui socia urbe".
A propos du vers 355, W.F. Witton 171-2 souligne que «the
emphasis in both halves of the line is on auro». R
105) Il sauva la vie à Pyrrhus en lui
conseillant le retour par terre plutôt que par mer. On lui
attribue aussi plusieurs révélations faites aux Grecs:
qu'ils devaient s'emparer du Palladium, que la présence de
Néoptolème et de Philoctète était
indispensable , qu'il fallait construire un cheval de Troie. Cf.
Cartault 285 n. 4, Austin ad II, 264, et voir Servius
ad II, 166. R
106) J.J. O'Hara (1990b) 26-31 amorce
toutefois une critique, encore bien timide, d'Hélénus
prophète. D.Servius prétend ramener reddita à data. Dubner explique qu'en mourant nous
devons rendre ce que nous avons (mais pourquoi à
Hélénus?). Pour Pichon, «Hélénus
revient ainsi au rang royal » (avait-il jamais eu ce rang?), Rat
et Plessis-Lejay pensent que le royaume revient de droit au mari
d'Andromaque (mais elle faisait partie du lot: 296-7, 329). R.D.
Williams glose par "appropriately" (mais pourquoi était-ce
"approprié"?). R
107) Le terme de
fletus est ambigu ("larmes" ou "gémissements");
pour ciere, cf. VI, 468, lacrimasque ciebat, lui-même
équivoque. R
108) Cf. Donat ad v. 358: "adgredior" quasi superbum est, "quaero" autem
humile, et à Fare
age, 362 : hortationem poscentis
significat, non auctoritatem iubentis.
R
109) Servius cite ici le De
Diuinatione de Cicéron: Omnis
duinandi peritia in duas partes diuiditur.
R
110) Cf. Servius: duo petit: quemadmodum aut periculis careat aut
quibus consiliis par esse laboribus possit.
R
111) Cf. Servius ad v. 370: aut ad mitigandum famis periculum famis
periculum, et à tantos, 368:
quantos Harpyia praedixerat. Et noter l'écho de
Exorat pacem, 370 à
exposcere pacem, 261.
R
112) Quoiqu'il commette le contre-sens
traditionnel sur Junon (ce qui l'oblige en retour à citer VII,
310a à contre-sens, i.e. comme une assertion), Saint Augustin
(Civ. Dei X, 21, 10) met exactement le doigt sur la plaie:
Non omnino...heroes nostri supplicibus
donis, sed uirtutibus diuinis Heran superant (cf. P.
Courcelle 261-2). R
113) Pichon se borne à relever cet
oxymore sans chercher à en définir l'effet. C'est de la
même manière que Williams, sans flairer le pastiche,
parle à propos des redondances en 375-6 d'«oracular
impressiveness». R
114) Sur l'opposition Jupiter - Apollon, cf.
Ecl. III, 60-63. Hélénus se dénonce ainsi
comme cousin de Damoetas, ou mieux encore, vu l'ineffable
vacuité de sa grandiloquence, de Palémon.
R
115) et bene
adlusit quasi Apollinis sacerdos: cuius propriae sunt sortes.
R
116) Cf. D.Servius ad v. 233:
alii eas etiam Parcas esse, unde et
diuinatio ei [ sc. à Céléno
] data est.
R
117) J. Carcopino 384 n'évite pas le
piège: «les deux prodiges ne s'appliquaient qu'à
une même réalité, ne comportaient qu'une seule
localisation». R
118) Cf. Euphrosyne 20 (1992)
78. R
119) Cartault 287 n. 6 les juge superflus et
destinés à disparaître de l'Enéide
définitive. R
120) Dubner par exemple n'enregistre que les
deux premières. Servius défend pourtant mordicus la
troisième, qui sauve le mieux la dignité du
Vates: pour cela, il ponctue après scire, en sous-entendant te et en neutralisant -que. R
121) Cf. Cartault 287-8 n. 3: «non
seulement il ne faut pas se jeter au milieu des ennemis, mais pendant
le sacrifice...il ne faut pas s'exposer à apercevoir un ennemi
». R
122) potest enim
aut catholicon esse epitheton Grais, uel eis habitantibus Grais qui
mali sunt. Donat tranche en faveur de la première
solution: sine deformatione personae
hostilis loqui non potuit, ipse uel maxime qui aliquando apud illos
captiuus fuit. R
123) Stratagème bien inutile
d'ailleurs, puisque, s'il leur faut contourner la Sicile, ils n'ont
que faire du Pélore. R
124) Souvenir des cuisants revers subis
à Scyllaeum par Octave dans sa guerre contre Sextus
Pompée (App. V, 85 et 88-9)? R
125) Parenthèse dans la
parenthèse, le vers 415 (Tantum aeui
longinqua ualet mutare uetustas) est d'un
pédantisme assez inénarrable, dont la moindre
drôlerie n'est pas que
longinqua s'y trouve à contre-sens: («in this
case, suddenly», R.D. Williams). R
126) Cf. l'hésitation de D.Servius,
encore trop timide toutefois: quam tu
ueneratus sis, uel uenerata pro deos.
R
127) Ce lentandus offre un bel exemple de
polysémie, mais peu d'exégètes, semble-t-il,
suivent la suggestion de Servius: aut lente
tibi nauigandum. R
128) On ne peut dire qu'ils ne
reçoivent pas de réponse, mais cette réponse
proprement sibylline ne les éclaire pas, et c'est pourquoi,
selon Hélénus, ils haïssent la prêtresse.
Orose saisit l'occasion pour soutenir que Virgile méprisait
les oracles (Hist. adv. paganos, VI, 15, 13: cf. P. Courcelle
264). R
129) Servius ne récuse nullement
l'acception normale de cet
inconsulti : inscii rerum,
ignari, sine consilio...ut inconsultos incautos dicimus...
R
130) Cf. Donat: largitorem praecipuum dicit, qui tantum donasset
argenti quantum naues nisi stipatae ferre non possent.
R
131) Mais nul exégète,
à notre connaissance, n'a observé que le Ecce tibi, 477 souligne cruellement
l'affront fait au vieillard, privé de cadeau d'adieu: cf. n.
134. R
132) Ce n'est pas pure coïncidence si,
dans ce même chapitre, Aulu-Gelle trouve à citer deux
exemples de l'Enéide aussi voisins l'un de l'autre que
le sont uenerata, 460 et dignate, 475: Hélénus
utilise deux fois la même ruse, i.e. de vouloir faire prendre
un déponent pour un passif. Avec succès d'ailleurs:
non quo ipse quasi potior dignatus sit...sed
quod dignus esset inuentus, Donat.
R
133) «Vergil, following the Homeric
Hymn to Aphrodite (285 ff.), is surely alluding to Anchises'
haughtiness in having boasted of the affair», R.B. Lloyd (1972)
129 n. 16. Mais ce critique, outre qu'il omet de renvoyer à
II, 647-9, ne cherche pas du tout à lever l'apparente
contradiction entre cette pointe et le honore, 474. A.M. Bowie 475 n. 46 propose
de neutraliser superbo (cf.
supra n. 12). R
134) Servius s'accommodait mal de cet
escamotage: aut uacat "tibi"...aut certe
altius dictum est... Et d'imaginer, sans percevoir la
malignité qu'il prête ainsi à
Hélénus, que celui-ci veut signifier à Anchise
que c'est là tout ce qu'il verra de l'Italie. Tel est le
cadeau réservé à Anchise (Ecce tibi...), il n'en aura pas d'autre.
R
135) D.Servius et Donat (mais celui-ci peine
beaucoup sur ces deux vers) croient qu'Hélénus veut
ménager le vieillard en lui disant necesse est. C'est pourtant juste le
contraire, et l'expression sonne fort rude. R
136) Une étude du carmen 64
est proposée dans Catulle ou l'anti-César
189-201. R
137) Un sûr remède serait
assurément de le chasser du texte: Multi interea hemistichium tollendum esse
putauerunt, Peerlkamp. R
138) nam digna fuit
qua uteretur talis, dignus etiam Ascanius qui tantam rem adplicaret
usibus suis. R
139) Noter ce point de contact entre
Andromaque et Didon (longum...amorem, I, 749). Enée ne
traitera pas mieux l'une que l'autre. R
140) J. Thomas (1987) 156-163 a des
aperçus fort stimulants sur ce thème du tissage dans
l'oeuvre de Virgile. R
141) Le point premier, car on veut bien,
avec Donat et D.Servius, qu'en second il suggère la
durée du souvenir chez Ascagne lui-même.
R
142) Didon mourra de n'avoir su rester
fidèle à la mémoire de Sychée. Andromaque
maintient sa fidélité en dépit des violences
exercées contre son corps. R
143) Nous donnons donc à super à peu près le
même sens qu'en II, 71, II, 348, V, 482, etc...
L'interprétation de la vulgate («qui me reste») ne
satisfait pas Servius, mais plutôt que d'en déduire
qu'il y a deux imagines, l'une
vivante, l'autre brodée sur la chlamyde, il glose super par ualde,
uehementer, expresse. C'est de la même façon
qu'il se débarrassait du longe de II, 711 (= ualde). R
144) «Aeneas...is preoccupied by his
burden of leadership to such an extent that he fails adequately to
comprehend the deeper forces motivating another», R.E. Grimm
162; cf. aussi G. S. West 259. R
145) La leçon Hesperiam a les faveurs de Plessis-Lejay,
Bellessort, Williams, Perret. Elle n'est pas seulement «un peu
plus raffinée que la simple apposition explicative»
(Plessis-Lejay), elle présente aussi l'intérêt,
en conjonction avec l'élision, de cimenter beaucoup mieux les
deux termes. R
146) Ainsi que le suggère D.Servius,
la "petite ville" de 276 pourrait bien évoquer Nicopolis, dont
les habitants furent reconnus cognati
(cf. Cognatas, 502)
par Auguste: cauit [ Augustus ] in foedere
ciuitatis ipsius ut cognati obseruarentur a Romanis.
R
147) Sur la sauvagerie des Dardani, nommément
évoqués par l'étymologique Dardanus, cf. J. Carcopino (1930) 187,
citant surtout Solin: Dardani...homines ex
Troiana prosapia in mores barbaros alterati.
R
148) fuerit vaut mieux que fuerint dans la mesure où obuia convient mieux à une ville
qu'à des auspices, car quant à faire de quae un neutre pluriel dont
l'antécédent engloberait effigiem (Perret), la chose paraît
vraiment forcée. R
149) Inquiété par ce verbe
(«an unusual phrase, meaning not necessarily "the sun set", but
"the sun sped on its course"), R.D. Williams renvoie sans doute
à tort à X, 256, où
ruebat n'est, à notre sens, qu'une fausse
leçon pour rubebat. Il
semble que ruere doive
s'appliquer proprement aux heures descendantes du jour, comme
subibat, 512 réfère
aux heures montantes de la nuit (cf. D.Servius, et
supra II n. 7 et 52).
R
150) J. Henry est pourtant
péremptoire («undoubtedly "guides" »), en renvoyant
à VI, 263. Mais ce ne serait pas la première fois que
Virgile joue sur le sens de dux:
cf. Ecl. VIII, 39: Violence et ironie 292.
R
151) Ces exclusions reçoivent la
sanction des chiffres au niveau de l'économie
générale du livre (cf. supra).
En ce qui concerne 595 et 685, leur suppression permettrait de
répartir l'ensemble 588-689 en deux parties de cinquante vers
chacune (au lieu de cinquante et un), 639 (Sed fugite) assurant la jonction entre le
danger passé et la menace présente.
R
152) Peerlkamp sait bien qu'armis est ici d'autant plus gênant
que l'on aurait besoin de lui pour spécifier cetera. Mais plutôt que de condamner
le vers comme le font Heyne et Ribbeck, il conjecture vaillamment un
Et patriis, ut quondam ad Troiam missus, in
armis. Dubner est plus modeste: Dici solitum pro "armis indutus". Noter
l'omission du vers par le manuscrit pi. R
153) L'embarras de T.E. Kinsey 111 nous
paraît éloquent: «We should perhaps not ask what
Vergil was visualising when he wrote the vague cetera Graius. Rather he retreats into the
vagueness because he was not visualising anything clearly».
Cartault 257 hésite entre "ce qui reste de ce vêtement"
et "son air sans doute". Mais déjà l'on comparera
Servius ad v. 594 (habet enim
unaquaeque gens incessum et uocem propriam) et ad
v. 595: aut ex sequenti eius confessione hoc
didicit: aut Graecum esse colligit ex trepidatione.
R
154) Le commentaire servien tend à
regarder la formule comme un simple remplissage: ad implendum uersum...sine respectu negotii. Nam
Aeneas incongrue infelicem Ulixen dicit, nisi forte quasi pius etiam
hostis miseretur... Mais il est vrai qu'au vers 613
Servius entend l'adjectif différemment: quaerit fauorem eius uituperatione quem scit odio
esse Troianis, interprétation qui cadre d'ailleurs
assez bien avec l'état d'esprit d'Achéménide,
lequel a décidé de tout dire, de jouer cartes sur
table: « oui, je l'avoue...» R
155) undosum < plêmuris, "la
marée"; stagnantis <
elos, "le marais"; proiecta <
pachus, "épais"; arduos < akros, "du
sommet"; palmosa <
selinon, "l'ache entrant dans la couronne des vainqueurs" (cf.
R.D. Williams); Drepani...inlaetabilis <
drepanon, "la faucille", que Saturne jeta là
après avoir émasculé son père (Servius),
ou que Cérès perdit en cherchant sa fille Proserpine
(D.Servius). Les admirateurs d'Enée ne verront probablement
pas le rapport entre celui-ci et le dieu émasculateur.
R
156) Ce jeu se conjugue au fait que le
poète adopte ici le mouvement d'un passage de Pacuvius
où celui-ci décrit...une tortue (comparer IV, 402 sqq
qui transmue des éléphants en fourmis): Quadrupes tardigrada agrestis humilis aspera/Capite
breui ceruice anguina aspectu truci (Cic. Div. II,
64). R
157) Voilà constitué par cet
écho un nouveau triangle: Ajax-Enée-Encelade.
R
158) Et Cacus est agrégé
à la liste: cf. le tableau de correspondances dressé
ci-après. R
159) Les "frères etnéens" sont
Polyphème (i.e. l'émanation de l'Etna lui-même,
Encelade) cent fois répété (Centum, 643). Le chiffre 100 est
symbolique de la démultiplication, du "clonage". Cette
fascinante prolifération de l'Un s'exprime grammaticalement
aux vers 675-6 par la coordination du singulier ruit au pluriel complent, et imaginairement par la figure
de l'Hydre: écho de 641-4 à VI, 574-7.
R
160) Relever aussi le altos...fluctus, 662. Le Cyclope va se
mesurer à la mer, mais là il doit s'avouer
vaincu: Nec potis Ionios fluctus aequare
sequendo, 671. Il semble en effet que le verbe aequare indique moins une course avec les
vagues (ainsi e.g. Bellessort) qu'une comparaison de taille:
Polyphème perd pied, et il ne sait pas nager (Théocr.
XI, 60). R
161) Cet écho confirme, si besoin
était, la leçon tepidi
contre trepidi.
R
162) Cet écho appuie, semble-t-il, la
leçon manu contre manum, d'ailleurs moins bien
attestée et facilior. S'il est vrai qu'elle produit un
rythme disgracieux («an awkward rhythm», Williams), ce
rythme ne s'accorde-t-il pas au sujet? Rien n'empêche
d'ailleurs de sous-entendre un eum avec regit, chose facilitée par l'ordre
des mots et la diérèse. R
163) Cf. Euphrosyne 20 (1992) 86-90.
R
164) Anchise confond les parages de l'Etna
avec Charybde à cause de l'ampleur du danger, suppose
Servius ad v. 557: describit loca
Charybdi uicina: quam esse credidit ex periculi
magnitudine. R
165) Il nous semble que l'écho de
pignore, 611 à fiducia, II, 75 pourrait authentifier la
reproduction du vers 612 en II, 76. R
166) Comparer de même la traduction de
Bellessort: « sans plus attendre », et celle de Perret:
«après quelques instants ». R
167) Servius remarque très bien
que sic merito, 667 signifie
qu'Achéménide n'est pas menteur comme Sinon: autrement
dit, jusque là ils ne le savaient pas. Et D.Servius ad
v. 613 note qu'à tout prendre cet Achéménide a
beau avoir des talents oratoires certains (licet rhetorice agat), il ne dit rien qui
justifie le geste d'Anchise. R
168) Polyphème avait
déjà tourné le dos quand les voix lui
parviennent; cf. Servius ad v. 669: bene uno sermone [sc.
torsit] ostendit eum reuertentem iam audisse sonum remigii
; mais uox n'est pas la
même chose que sonus
remigii. R
169) Noter à la fois leur impuissance
(nequiquam, 677) et leur
sacralisation (silua alta Iouis lucusue
Dianae, 681). R
170) Donat glose ainsi: ut mors adueniens non tam uitae illi, sed laborum
attulerit finem. R
171) Une des six odes dénonciatrices
de la mort de Virgile: cf. La mort de Virgile d'après
Horace et Ovide (2è éd.) 85-93.
R
172) Cf. Hom. Il. XVII, 410-1. Mais
Achille ne reproche rien à sa mère, et il y a
d'ailleurs une grande différence entre Patrocle, bouillant de
jeunesse, et Anchise, accablé de vieillesse et
d'infirmités. R
173) Pour l'équivalence entre Tityre,
Moeris et le Vieillard de Tarente, trois virtuelles personnifications
du père de Virgile, cf. Violence et ironie 61-72. Sur
l'hypothèse que sous l'apparence d'Enée (cf. falsa ... insomnia, VI, 896: quae...deludunt somnia, X, 642, à
propos du fantôme d'Enée) c'est Virgile lui-même
qui rencontre son père aux enfers, cf. REA 98 (1996)
94. R
174) Le commentaire servien propose deux
solutions: aut "re" uacat...aut apparet
Aenean ante de suis casibus cum Didone confuse locutum.
Henry les refuse l'une et l'autre au profit d'un re- rétrospectif, mais n'est-ce pas
revenir ainsi au"re" uacat
servien? R
175) «Modern commentators offer no
explanation», constate W. Clausen (1987) 138 n. 22 à
propos de ce breuiter. S.
Commager (1981) 102 perçoit l'ironie étymologique
de Infandum, II, 3:
«"Unspeakable", to be sure - yet Aeneas will go on to speak
(fando, 2, 6) of his grief for
some 1500 lines». R
176) Cf. Henry disputant contre Wagner
(= narrare desiit) et Burmann
(= somno se tradidit) afin
d'imposer son point de vue, qui consiste à prendre ce verbe
«in its strictly literal sense of "becoming quiet or
still"». R
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