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D'ACCUEIL Virgilmurder
LIVRE II
INTRODUCTION
Voici un livre où, peut-être plus qu'ailleurs,
Enée donne de l'ouvrage à ses défenseurs. Ne pas
même chercher à soutenir le salutaire courage de Laocoon
(1) , participer de sa propre
main au démantèlement des remparts nécessaire
à l'entrée du Cheval (Diuidimus...pandimus, 234), s'endormir
avec insouciance après des événements aussi
dramatiques et quand on se présente comme le principal soutien
de sa patrie, faire fi de la mission confiée par Hector dans
un songe pourtant aussitôt confirmé par l'irruption de
Panthus, prêter la main au funeste stratagème
proposé par un jeune exalté (successu exsultans animisque Coroebus,
386), contempler comme au théâtre le meurtre sauvage de
son roi, se jeter en furieux sur une faible femme pour lui plonger
son épée dans le corps (furiata mente, 588), enfin faire tout ce
qu'il faut pour égarer son épouse en cours de route
(725, 735-6): ainsi se résume à peu près le
palmarès des hauts faits accomplis par le pater Aeneas durant la nuit tragique de
Troie. Devant un bilan aussi désastreux, ses avocats ont
à choisir entre deux possibilités, soit plaider
l'insuffisante maîtrise du poète, dont son héros
ferait les frais, soit admettre que, dans l'esprit de Virgile,
l'Enée de la nuit de Troie n'est pas encore à la
hauteur de sa mission.
Pour A. Cartault 208, cela ne fait aucun doute, Enée est
l'innocente victime de son créateur: «Enée est un
vaillant...mais il est enserré dans le cercle des
réalités admises par Virgile et dont celui-ci ne veut
pas s'écarter». On voit pourtant mal ce qui
empêchait le poète d'adopter des versions de la
légende plus favorables au fils d'Anchise, comme celle
d'Hellanicus (Den. d'Hal. Ant. Rom. I, 46-7) d'après
laquelle Enée résistait efficacement dans la citadelle
avant de réussir une évacuation en bon ordre et d'aller
occuper sur l'Ida de solides positions. Dans le récit de
Timée, il capitule honorablement et force l'admiration des
Grecs qui lui accordent un sauf-conduit et des bateaux (cf. R. Heyne
29, R.G. Austin XV). Le motif invoqué par Heyne 31 - et repris
d'ailleurs de Servius - nous paraît bien fragile: il fallait,
dit-il, qu'Ilion eût l'air d'avoir été prise
uniquement par la ruse et éviter en conséquence de
mettre sous les yeux du lecteur la défaite militaire des
Troyens. Mais si Virgile avait tant de sollicitude pour les Troyens
en général, et pour Enée en particulier, ne
devait-il pas choisir entre toutes les formes de la légende
celle qui montrait que, même trahis, ils avaient réussi,
du moins une élite d'entre eux, à arracher à
l'ennemi les conditions d'une capitulation honorable
(2) ?
La ligne de défense sur laquelle s'appuie Austin XVI fait
moins injure au poète: selon lui, Enée tel qu'il nous
apparaît ici, faible, flottant, indécis, irresponsable,
coïncide exactement avec l'image que Virgile a voulu donner de
son personnage à ce stade du poème: laissons le temps
accomplir son oeuvre, et Enée deviendra Enée (voir
aussi e.g. B. Otis 250-1, 306-8, 351; E.L. Harrison 325; F. Cairns
51; T. Fuhrer). Le malheur est que cet Enée dont nous
rêvons, les livres passent et il n'arrive jamais. A moins que
l'on ne veuille le reconnaître dans le lâche amant de
Didon, dans le juge inique des Jeux de Sicile, dans le barbare
envahisseur du Latium (X, 77-80), dans l'adepte des sacrifices
humains (X, 517-20), dans le saccageur des cités (XII, 554
sqq), dans l'égorgeur de Turnus (cf. M.C.J. Putnam (1970) 427
n. 33, 428 n. 34)? Au reste, l'idée d'un héros en
évolution ne correspond pas, nous semble-t-il, aux conceptions
antiques de l'épopée et, même si tel avait
été le projet de l'auteur, il devait au moins s'en
tenir à certaines limites sous peine de "tuer"
poétiquement son héros. Or, ces limites, il les a
largement dépassées, et c'est ce qui ressort, nous
semble-t-il, à l'évidence d'un examen approfondi du
texte (3).
Vers 1-56: exorde; les Troyens face
au Cheval; l'énergique intervention de Laocoon.
Conticuere omnes intentique ora
tenebant.
Indépendamment de la valeur expressive qu'il tire du jeu
des allitérations, des accents et des élisions, ce vers
doit son irréductible originalité poétique
à un étonnant télescopage entre deux
significations dont l'une réfère ora au sujet des verbes et l'autre au
narrateur (4) . L'effet
acquiert sa pleine puissance si, au lieu d'affaiblir ora en uoltus, on lui conserve sa valeur
étymologique (5) :
«ils retenaient leurs lèvres» et «ils fixaient
ses lèvres». On ne saurait exprimer plus vivement et plus
sobrement l'espèce d'osmose qui se crée d'emblée
entre le narrateur et son auditoire. La pensée complète
se développerait comme suit: «Tous firent silence et,
suspendus aux lèvres du conteur, ils retenaient leur
souffle» (6) . Bien
conscient de tenir là sa chance, Enée se laisse
savamment prier pour déballer ses brillants mensonges.
D'abord, il se fait tard (v. 8-9):
Et iam nox umida caelo /
Praecipitat suadentque cadentia sidera somnos
(7) .
Et puis, comment "dire l'indicible"? Le gérondif fando, 6 souligne la valeur
étymologique de Infandum,
premier mot d'Enée, chose assez ridicule quand on pense que
son récit ne va pas s'étendre sur moins de quinze cents
vers (breuiter, 11 a du sel: cf.
tandem, III, 718, ironie
soulignée par la reprise du même verbe)
(8). Annoncer que ce que l'on
va dire ne peut pas se dire, c'est de bonne guerre, comme aussi de
prévenir que les larmes vont couler à flots,
fût-on «un Myrmidon, un Dolope ou un troupier du dur
(9) Ulysse»
(Enée, lui, retient fort bien les siennes).
Autre manière de se faire valoir, insister sur sa
qualité de témoin oculaire, d'acteur même (v.
5-6):
quaeque ipse miserrima uidi / Et
quorum pars magna fui (cf. v. 499 sqq, 561).
Ici, bien entendu, chacun s'empresse de comprendre qu'Enée
a beaucoup souffert dans la catastrophe et, même si Servius
dénonce sa jactance (hoc se
commendat), on préfère ne pas insister sur
l'indécence qu'il y a de la part de ce "miraculé" de
Troie à se présenter comme "un grand exemple" de "ces
extrémités de misère" (trad. Perret). A moins
qu'il ne faille donner à pars un sens plus actif (cf. X, 737),
auquel cas l'on devrait se demander quel rôle-clef (magna) Enée a bien pu jouer dans
ces événements.
C'est donc contraint et forcé, à l'en croire,
qu'Enée va entreprendre sa relation, et parce que les
désirs d'une reine sont des ordres (iubes, 3). Affectant sournoisement
d'ignorer les excellentes raisons qu'a la reine de demander à
son hôte des éclaircissements sur sa conduite lors des
événements de Troie (cf.
supra et
supra), la
clause conditionnelle des vers 10-11:
Sed si tantus amor casus
cognoscere nostros
Et breuiter Troiae supremum
audire laborem
voudrait attribuer à sa curiosité les motifs les
plus vulgaires («entendre en abrégé l'agonie de
Troie»!), dont même certain doux sentiment qu'elle ne
s'avoue pas encore. Instinctivement en effet, le fils de Vénus
a senti son emprise sur cette femme, deviné quel combat se
livre en elle. Elle s'imagine encore écouter comme un juge, et
déjà elle absorbe le philtre d'amour
(10) .
Le récit est introduit par un vers majestueux:
Inde toro pater Aeneas sic orsus
ab alto.
Rien de plus tentant que de faire de cet orsus un simple équivalent de
coepit ("commence", Villenave;
"commença", Bellessort, Klossowski, Perret), mais n'est-il pas
un peu gênant qu'en XII, 806 le même verbe signifie juste
le contraire (hic "coepit", alibi
"finiit", D.Servius)? Le scoliaste justifiait ici le terme
par la longueur de la narration (propter
longam narrationem), mais l'on aimerait que l'explication
vale aussi pour XII, 806, ce qui n'est pas le cas. "Ourdir",
"tramer", tel est le sens premier de ordiri, et ce sens nous paraît
très bien convenir ici, d'autant que son équivalent
grec, le verbe ufainein, s'emploie figurativement dans
l'Odyssée pour parler de la composition poétique
de Démodocos (ufaine d aoidên, VIII, 499) qui,
comme par hasard, commence au même endroit que la narration du
Troyen, i.e. par le Cheval de Troie. "Narration" n'est
peut-être donc pas tout à fait le terme qui convient, il
faudrait dire "chant" (aoidê), comme le confirmera le
canebat de Didon en IV, 14, mais
en exploitant la virtualité défavorable du verbe
ordiri. Enée est un
aède, mais c'est un aède pervers, une araignée
qui tisse la toile où va se prendre sa riche proie
(11) . Nous ne devrons
jamais oublier au cours de ces deux livres que si Virgile lui a
cédé la parole, il ne lui a pas donné sa voix.
Réellement "indicible" (infandum), l'agonie de Troie ne nous est
pas rapportée directement par la bouche du poète, mais
comme suggérée en creux à travers la
tendancieuse version d'un traître et d'un
scélérat (pater, 2
s'éclaire sarcastiquement à la lumière de I, 643
sq). D'être aussi atrocement distanciée,
l'émotion de la lecture ne perd rien, mais sort au contraire
purifiée et grandie
(12) .
Le dramatique Incipiam, 13
donne le signal d'une performance où les effets
théâtraux ne vont pas manquer. Enée n'a pas mis
longtemps à surmonter son "frisson d'horreur" (v. 12). A peine
a-t-il repris sa respiration que le voilà transformé en
un chroniqueur froid et objectif qui, en huit vers nerveux, nous
plonge au coeur de l'action (v. 13-20). Les quatre vers suivants
(21-24) se sont à juste titre attiré la critique de
Mackail par leur ton digne d'un "guide touristique":
Est in conspectu Tenedos,
notissima fama / Insula...
Seulement, ce n'est pas à Virgile qu'il faut s'en prendre,
mais à Enée, capable d'une telle désinvolture de
ton en un pareil moment. Dès le vers 25:
Nos abiisse rati et uento
petiisse Mycenas
notre héros se coule adroitement dans la foule anonyme de
ses concitoyens, d'où il ne sortira pas avant le milieu de la
nuit, quand le fantôme d'Hector viendra le chercher dans son
lit (v. 270 sqq). Il préfère encore passer pour niais
parmi les niais que de donner prise aux soupçons, mais il ne
peut s'empêcher malgré tout de considérer d'un
oeil narquois cette brave population si vite persuadée que la
guerre est finie. Ironique le iuuat
ire, 27, ironique le quadruple hic, 29-30, ironique l'allitération
molem mirantur, 32, sarcastique
tout le vers 31:
Pars stupet innuptae donum
exitiale Mineruae
avec l'ambiguïté sur Mineruae ("don à" ou "don de"? cf.
K. Quinn 412), le renforcement du péjoratif stupet par le stigmatisme, enfin la
sinistre prédiction introduite par exitiale. Et le mépris de l'homme
supérieur envers "la masse" éclate dans la sentence qui
couronne ce petit tableau (v. 39):
Scinditur incertum studia in
contraria uolgus.
Mais où était-il, lui, s'il ne faisait pas partie
du vulgaire? Admirons cet art de l'insinuation. Sans nous dire
franchement qu'il appuyait "le meilleur parti" (quorum melior sententia menti,
35) (13) , il le donne
à entendre en attribuant à quelqu'un de sa famille le
clair jugement, tandis que, la calomnie ne coûtant rien, il
soupçonne de trahison un représentant de la branche
dynastique régnante (32 sqq):
...primusque
Thymoetes
Duci intra muros hortatur et
arce locari
Siue dolo seu iam Troiae sic
fata ferebant.
C'est faire d'une pierre deux coups, puisque l'accusation
portée contre Thymoetès atteint par ricochet le roi
Priam, coupable d'avoir par un crime affreux jeté ce
malheureux dans le désespoir (voir Servius). Et ce coup
perfide contre le vieux monarque en prépare d'ailleurs
d'autres, de même que le second terme de l'alternative
(seu...ferebant), jeté
comme négligemment, prépare la mordante attaque des
vers 54-56:
Et si fata deum, si mens non
laeua fuisset,
Impulerat ferro Argolicas
foedare latebras
Troiaque nunc staret Priamique
arx alta maneres.
Que les défenseurs de l'honneur énéen se
refusent à penser que leur héros traite les dieux
d'"imbéciles", comme l'Amphitryon d'Euripide (Heracl.
347), cela se conçoit aisément, mais il n'empêche
qu'appliqué à un substantif comme mens, l'adjectif laeua a toutes chances d'indiquer la
stupidité, ce qui serait appuyé à la fois par un
écho littéral à Ecl. I, 16 (cf. aussi
Hor. Ars, 301) et par le contexte qui insiste à plaisir
sur la crédulité des Troyens. On tentera sans doute
d'excuser Enée en supposant que mens
vient corriger le blasphème qui lui venait
spontanément aux lèvres («si les destins divins,
je veux dire si nous n'avions été des
imbéciles» : cf. l'alternative du vers 34), mais un
demi-blasphème sur les lèvres du pius Aeneas, n'est-ce pas
déjà trop
(14) ? Impossible en tout
cas sans déséquilibrer la phrase de ne sous-entendre
qu'un fuissent avec fata (Dubner, Conington, Benoist): c'est
tout ou rien. Si l'on ajoute à cela que le nom de Priam n'est
pas prononcé innocemment puisque c'est Priam "en personne"
(Ipse, 146) qui ordonnera de
détacher Sinon et l'accueillera dans la cité, on verra
qu'avec ce ton oratoire, ce trémolo accentué par la
brusque interpellation (maneres),
Enée a l'air de s'offrir le luxe de plaindre sa patrie alors
qu'il l'accable de son ricanement: «Ne t'en prends qu'à
ta sottise, ô cité de Priam, et à celle de tes
dieux». Noter qu'en 161, Troia semble mis virtuellement pour Priam,
puisque, depuis le début (v. 77), Sinon s'adresse au roi; et
voir aussi, 554-7, la fusion entre Priam (illum) et Pergame (Pergama) produite par la possible
ambiguïté syntaxique de Regnatorem (cf. R.D. Williams ad
loc.).
Vers 57-198: comment Sinon convainc
les Troyens d'introduire le Cheval dans leurs murs.
A ce monstre de bois, il manquait une âme et une voix.
Sinon remplit cet office. Dessinant le portrait de "l'homme-vent",
Michelet a cette définition: «La créature
légère est si naturellement menteuse, qu'en elle le
mensonge est moins un acte que l'efflorescence instinctive d'un
caractère tout à fait faux. C'est la menterie vivante,
comédie, farce, conte et fable». On a peut-être
là le roi François Ier, mais on n'a pas encore Sinon.
Sans doute, le Fourbe virgilien ment-il "comme il respire" - tromper
ou mourir, c'est sa devise:
Seu uersare dolos seu certae
occumbere morti -,
mais en plus de cela il a pris des leçons, il a
étudié; par un travail assidu sur lui-même autant
que par l'observation de la psychologie humaine, il est parvenu
à élever la tromperie au niveau de l'oeuvre d'art
(artis, 106, arte, 152, 195). Menteur professionnel,
Sinon tient à la fois de l'acteur (upokritês) et
de l'orateur. Troie n'a pas été prise par la technique
d'un ingénieur, elle a succombé aux mortelles
séductions de la rhétorique. Mais aussi, après
dix ans de guerre, et quand toutes les apparences s'y prêtent,
quel peuple ne serait enclin à prendre ses désirs pour
des réalités?
Ergo omnis longo soluit se
Teucria luctu, 26.
Le Grec joue sur du velours. Planté au milieu de l'hostile
assemblée (Constitit, 68),
il prend posément la mesure de ses victimes (circumspexit), se délectant
à l'avance de son triomphe
(15) . Aussi sûr de
soi que les dragons qui viendront dévorer Laocoon et ses fils
(tranquilla, 203, agmine certo, 212), il veille toutefois
à éviter les airs provocateurs, et ses premiers mots
sont pour "gémir". Résultat immédiat (v. 73-4):
Quo gemitu conuersi animi
compressus et omnis / Impetus.
Alors, il faut le voir exploiter sa chance en artiste
consommé, circonstancier ses mensonges de détails "qui
ne s'inventent pas" (e.g. v. 135: cf. Servius), mêler en un
subtil dosage le vrai avec le faux (Haud
ignota loquor, 91; Improuisi
aderunt, 182, etc...)
(16) , allant
jusqu'à s'offrir à leurs coups, à les provoquer
au meurtre (v. 103):
iamdudum sumite
poenas.
Tant il a confiance en lui-même et sent déjà
la partie gagnée (fidens
animi, 61, fiducia,
75)! Il faut le voir toucher tour à tour les cordes de la
pitié et de la peur, de l'amour-propre (cf. Austin 93:
«he has...made them feel proud to be so honest and kind»)
et de la haine, de l'horreur et de la compassion (quand il se
décrit en nouvelle Iphigénie, 128 sqq), il faut le voir
surtout manier souverainement le suspense de façon à
amener l'auditoire à lui "arracher", selon le mot de Cartault
178, les choses qu'il veut dire (ardemus
scitari, 105). Il
possède aussi un talent tout spécial pour s'insinuer
subrepticement dans la familiarité de ses auditeurs. Vous le
croyez à l'extérieur, et déjà il a
déjoué toutes vos défenses, il est en vous
(gremio fouet, I, 718), devise
avec vous comme une ancienne connaissance: Fando aliquid si forte... (v. 81),
Saepe fugam Danai... (v. 108),
Eripui, fateor, leto me... (v.
134) (17) .
Naturellement, en digne cousin d'Ulysse, Sinon sait se servir du
double langage, de ce qu'il appelle lui-même, v. 98 sq,
uoces...ambiguas, "paroles
à double entente", et par où il nargue les Troyens au
moment même où il les caresse
(18) . Cela commence aux vers 77-78:
Cuncta equidem tibi, rex, fuerit
quodcumque, fatebor
Vera, inquit, neque me Argolica
de gente negabo
avec la sardonique équivoque du fuerit quodcumque, qui paraît dire
"quoi qu'il m'advienne" (Klossowski), mais peut également
signifier, vu la proximité de tibi, "quoi qu'il t'en advienne". Et
cependant, de ces deux sens, le premier n'est sans doute pas le moins
pervers, dans la mesure où Sinon va en effet prendre des
risques en s'amusant à "mentir vrai" (Vera est insistant).
En tant qu'Argien, Sinon ne mérite-t-il pas la mort?
Quidue moror? Si omnis uno
ordine habetis Achiuos
Idque audire sat est, iamdudum
sumite poenas (v. 102-3).
Mais la phrase est au conditionnel, et, sans même parler de
l'ironie de audire
(19), elle a
déjà été totalement
désamorcée par la captatio beneuolentiae que
s'est assurée l'orateur en faisant état de son
inimitié avec Ulysse. Et si malgré cela les Troyens
éprouvaient encore l'envie d'obtempérer au sumite poenas, la sentence suivante est
bien faite pour les clouer sur place (v. 104):
Hoc Ithacus uelit et magno
mercentur Atridae.
Ce brillant retournement était amorcé dès le
equidem, 77 et le Hoc primum, 79. Tout en répondant
ostensiblement au fiducia du vers
75 (= "confiance, oui: impudence, non"), equidem prépare déjà
la contre-attaque ("cela est vrai, mais"), une contre-attaque qui se
garde bien de s'avouer comme telle, puisque Hoc primum a l'air d'ouvrir la
série des aveux alors même qu'il la clôt (= "cela
dit", "ce point réglé"), car chacun sait bien que le
demens, 94, le fateor, 134, le
culpam, 140 n'ont d'aveu que l'apparence, puisque Sinon se
prévaut bel et bien auprès des Troyens de toute son
aventure ou pseudo-aventure: «Primo, je suis Argien; secundo,
les Argiens me haïssent». La seconde proposition retourne
la première, mais ce n'est pas sans se donner l'apparence de
s'y additionner (20) .
«Tout le discours de Sinon est rempli d'ironie»,
remarque Servius (21) , une
ironie qui doit beaucoup à l'emploi de uoces ambiguae. En entendant au vers 110
l'optatif Fecissentque utinam!,
les Troyens ne soupçonnent guère la terrible
application qu'ils pourraient s'en faire à eux-mêmes et
que le fourbe leur en fait in petto: «Plût aux dieux pour
vous, pas pour moi, que les Grecs fussent partis!». De
même au vers 144, quand il implore leur pitié en ces
termes:
miserere animi non digna
ferentis
ils comprennent spontanément, étant donné
l'horrible histoire qui précède, que leur prisonnier
est «un infortuné digne d'un meilleur sort»
(Villenave), alors qu'il se paie le luxe, en réponse à
la question Quidue ferat, 75, de
les avertir en secret qu'il ne leur "apporte rien de bon" (cf. aussi
ferre, 158), rien qui soit digne
de leur générosité envers lui
(22) .
La troisième tirade ne fait pas exception. Aux vers
154-161, le faux ami feint de prononcer un serment
d'allégeance et de fidélité envers sa nouvelle
patrie (cf. Noster eris, 149),
alors qu'en réalité il profère contre ces
naïfs la plus haineuse, la plus sauvage des imprécations
(23) . Servius distingue
très bien que uiros, 158
peut autant désigner les Troyens que leurs ennemis («J'ai
le droit et le devoir de haïr ces
gens...»):
Fas odisse uiros atque omnia
ferre sub auras
Si qua tegunt, teneor patriae
nec legibus ullis.
Mais ce scoliaste oublie ce qui en découle dans le premier
cas, à savoir que patriae
devrait alors être entendu comme dépendant d'un legibus elliptique: «Je ne suis tenu
que par les lois de ma patrie et par nulle autre», i.e.
«les intérêts de ma patrie priment toute autre
considération»
(24) . Sinon ne veut pas
seulement faire le mal, il veut aussi mettre le droit de son
côté, se donner bonne conscience, comme s'il pouvait
allègrement piétiner les lois naturelles sans trahir du
même coup cette patrie qu'il croit si bien servir. C'est ce
qu'exprime le Graiorum du vers
157:
Fas mihi Graiorum sacrata
resoluere iura.
«J'ai le droit et le devoir de violer pour la circonstance
les lois les plus sacrées des Grecs (à savoir les
principes éternels et universels de la justice)».
Autrement dit, la fin justifie les moyens. Sinon n'est pas un soldat
qui feint de rompre le serment militaire (Servius), c'est un
intellectuel qui vend son âme, un sophiste
(25) .
Les vers 160-161 s'inscrivent sans peine dans cette ligne:
Tu modo promissis maneas
seruataque serues,
Troia, fidem, si uera feram, si
magna rependam...
Sinon prétend s'acquitter envers Troie, et rependam fait écho à
fiducia, 75 en sa nuance
financière. Mais les présents qu'il lui destine,
magna, il vient de les
définir par son omnia ferre sub
auras, 158, où, sous le sens premier ("tout
dévoiler"), le Servius de Daniel en discerne un second,
"ouvrir le Cheval" (26) .
Maintenant, on voit la suite des idées, et que Tu modo ne se projette pas dans le futur
mais se réfère au passé: «Aussi, tu n'as
(i.e. tu n'avais) qu'à rester fidèle à tes
promesses, ville perfide». Sinon se justifie donc doublement en
conscience: d'abord, l'intérêt suprême de la
patrie, d'autre part le crime commis par Troie le jour où
Laomédon refusa à Poséidon et à Apollon
leur juste salaire (cf. V, 810 sq; Il. XXI, 441 sqq), voire le
jour où Pandare viola le pacte qui devait mettre fin à
la guerre (Il. IV, 104 sqq). En VIII, 643, une expression
presque semblable s'appliquera, ô ironie, à Mettus, ce
Sinon réincarné (uiri
mendacis, 644):
at tu dictis, Albane,
maneres!
Maneas au lieu de maneres: Mettius, c'est de l'histoire
ancienne, tandis qu'au moment où parle Sinon, Troie n'a pas
encore expié (27) .
Les clauses conditionnelles pourraient s'expliquer ainsi: «Si je
t'apporte ton juste châtiment ("juste", nuance bien connue de
uerus), si je te fais payer cher
ton parjure, eh bien tu n'avais qu'à...».
Restent les vers 189-194. Là encore, Sinon ment sans
mentir. Lorsqu'il prévient les Troyens que s'ils portaient la
main sur le Cheval, cette profanation leur vaudrait "grande ruine",
magnum exitium, en un sens on ne
peut dire qu'il les trompe, puisque précisément Laocoon
vient de "profaner" l'animal (écho de uiolasset, 189 à foedare, 55 et
Laeserit, 231) et que sa punition va "présager"
celle de toute la ville:
quod di prius omen in ipsum /
Conuertant!
Ipsum, ce n'est pas le
prêtre grec, Calchas, mais le prêtre troyen, Laocoon
(Putnam [1965] 19) (28) .
L'autre terme de l'alternative où il les enferme
sardoniquement (noter l'ironie du polyptote), c'est de participer
à leur propre ruine (v. 192):
Sin manibus uestris uestram
ascendisset in urbem.
Ainsi deviendrez-vous les vainqueurs de la Grèce, leur
annonce-t-il (v. 193-4):
Vltro Asiam magno Pelopea ad
moenia bello
Venturam et nostros ea fata
manere nepotes.
Mais là encore, le mensonge cache une
vérité, et plus d'un commentateur, tels encore Williams
et Perret (29) , ont vu
dans ces deux vers l'annonce du glorieux avenir de Rome (cf. I,
283-5; VI, 836-40).
Il ne semble cependant pas que le remarquable tour du vers 192,
uestris uestram ait reçu
de la part des critiques toute l'attention qu'il mérite, ne
serait-ce que pour l'aide qu'il apporte à l'élucidation
des vers 178-9:
Omina ni repetant Argis numenque
reducant
Quod pelago et curuis secum
auexere carinis
qui, sans constituer un double sens à proprement parler,
n'en gardent pas moins un certain mystère, assez
approprié du reste à l'expression des arcanes de la
religion. Là, on dispute sur le sens à donner au mot
numen: abstrait pour les uns (=
"la faveur divine"), pour les autres il est concret (= "la statue"),
et cette différence d'interprétation entraîne une
divergence radicale sur le vers 179, Conington, Plessis-Lejay,
Bellessort, Jackson Knight l'entendant du voyage Grèce-Troie,
tandis que par exemple Villenave, Hahn (1958) 244, Austin, Perret et
Williams y lisent le parcours inverse. Que le mode indicatif donne
tort aux premiers, c'est ce qu'il nous paraît, car il n'y
aurait aucune raison d'arracher le verbe auehere à l'attraction du style
indirect s'il s'agissait d'un voyage déjà passé
au moment où parle Calchas. Mais tant que l'on n'aura pas
précisé au juste l'objet du voyage de la statue, la
prescription du devin ne laissera pas de ressembler à une
absurdité puisque enfin, si, ex hypothesi, l'essentiel est de
ramener le Palladium (reducant),
pourquoi ne pas lui faire faire l'économie du trajet? La
réponse gît peut-être dans la reprise Argolicis, 177 - Argis, 178, congénère du
uestris uestram, 192 et du
Sanguine...Sanguine, 116-8
(30) . En 116-8 il s'agit
de retourner les vents, en 192 il faut que les Troyens "troyannisent"
en quelque sorte le Cheval ennemi en l'intronisant «de leurs
propres mains dans leur propre ville»; ici, en 178-9, Calchas
commande aux Argiens non pas de ramener la statue dans sa citadelle
de Troie, vouée au feu, comme l'on sait, mais bien
plutôt d'"argianiser" la statue de Pallas en la faisant entrer
dans Argos, après quoi ils pourront revenir, forts de la
protection retrouvée de la déesse, et Servius ne
s'éloigne sans doute pas beaucoup du vrai en glosant reducant par
placent, reconcilent, encore que ce sens moral ne puisse
que se surajouter au sens concret et non s'y substituer. Faire entrer
le Palladium dans Argos, faire pénétrer le Cheval,
pro Palladio, 183 dans Troie: les
deux opérations procèdent d'une seule et même
croyance.
Le formalisme sinonien fait en tout cas bon marché de la
morale en supposant qu'un voyage remplacera le jugement qu'auraient
dû subir Diomède et Ulysse pour leur sacrilège,
et en omettant de rappeler (cf. v. 188) que les Troyens
étaient en butte à l'hostilité de Minerve bien
avant le vol du Palladium (I, 482):
Diua solo fixos oculos auersa
tenebat
en sorte que l'introduction d'un pro
Palladio n'y pourrait rien changer. Pour obtenir de la
déesse qu'elle redevienne propice, il faudrait rendre
Hélène à Ménélas, il faudrait
réparer la faute de Pâris (et d'Enée), il
n'existe pas d'autre secret. Minerve, c'est la représentation
symbolique de l'idée de justice, de ces sacrata iura évoqués au
vers 157, et en cela cette déesse se confond avec Junon, avec
qui elle se trouve étroitement associée en 612 sqq
comme en I, 39 sq et en III, 543 sqq: et cf. aussi l'écho de
pro numine laeso, 183 avec
quo numine laeso, I, 8, et
surtout le frappant parallélisme entre le sed enim du vers 164 et celui de I, 19
(rapprocher 162-3 de pro caris...Argis, I, 24).
Rien d'improvisé dans la performance de Sinon. Il
procède en trois temps, allant du plus personnel (son
inimitié avec Ulysse) au plus général (la
stratégie de l'armée grecque), ne mentionnant le Cheval
qu'aux vers 112-3, et encore comme en passant, pour n'en livrer
l'explication que tout à la fin, aux vers 183 sqq, une fois
que le terrain a été suffisamment
préparé. Mais, avec toute son habileté, il
n'évite pas une flagrante contradiction quand il affirme
successivement que les Grecs sont rentrés chez eux de guerre
lasse (v. 109) et qu'ils reviendront un jour ou l'autre (v. 182)
(31) . L'explication,
Servius nous la livre (ad v. 157): Nam et haec quae dicturus est, tacuit antequam
audiret "Noster eris". Autrement dit, Sinon feint de "se
mettre à table" à partir des vers 154 sqq, comme
touché par la générosité du roi, et c'est
ce qui explique la solennité de son serment
(32).
C'est bien joué, trop bien même, et une pareille
virtuosité aurait dû mettre les Troyens en
défiance, les faire réfléchir sur le Vera du vers 78 et se demander si un
homme qui a deux vérités de rechange n'en aurait pas
trois ou davantage; sans parler de détails aussi suspects que
le primis...ab annis, 87 et le
dum uela darent, 136, par
exemple (33) . Autant en
emporte le vent, sans doute, mais il reste que Virgile a tenu
à faire entendre au lecteur attentif que le mensonge se trahit
toujours. Et ce qui vaut pour Sinon vaut à plus forte raison
pour Enée, qui dans le fourbe Grec admire sa propre image. Car
ici, démasquer le héros de l'Enéide
revient à mettre en évidence la sournoise façon
qu'il a de présenter Sinon sous un jour favorable tout en
jurant ses grands dieux qu'il exècre ce
scélérat. Le lecteur y est d'ailleurs
préparé, puisque l'épisode Sinon illustre
parfaitement cette "folie" troyenne (tanta
insania, 42) dont Enée vient de faire des gorges
chaudes. Les vers 57 sqq brodent encore sur ce thème, en le
contrastant avec la supérieure intelligence du jeune
prisonnier. N'est-il pas plaisant de voir ces "rustres de Dardanides"
(Pastores.../ Dardanidae,
ironique emphase) (34)
prendre un luxe de précautions (post
terga reuinctum: et cf. 146-7) pour garder un prisonnier
qui s'est livré lui-même (puissante disjonction se.../ Obtulerat), tirer quelqu'un
(trahebant, 58) qui ne demande
qu'à venir (profonde ironie de Hoc
ipsum, 60), jeter de hauts cris (magno...clamore) comme s'ils avaient
accompli un difficile exploit? Et fallait-il qu'un Troyen eût
le coeur de souligner devant ses hôtes étrangers la
mesquine cruauté de ses compatriotes accourant, raconte-t-il
(v. 63-4), de tous côtés pour «insulter à
l'envi un captif dans les chaînes»
(35) ?
Vndique uisendi studio Troiana
iuuentus
Circumfusa ruit certantque
illudere capto.
Certains auteurs présentaient Sinon comme un héros
et un martyr (cf. Quint. Smyrn. XII, 360 sqq). Enée
souhaiterait-il accréditer en sous-main cette version
hagiographique qu'il ne décrirait pas le Grec autrement qu'en
ces termes (61-2):
fidens animi atque in utrumque
paratus
Seu uersare dolos seu certae
occumbere morti.
La possibilité que cet animi signifie "le courage"
(«s'assurant de son courage», Perret), la noblesse de
l'expression occumbere morti, qui
évoque au D.Servius un vers d'Ennius où il est question
de mort pour la patrie, enfin le renforcement de morti par un certae rendu plus pathétique par
l'élision, tout cela contribue à exalter
l'héroïsme du personnage: «Sinon was a villain, but
he was a brave villain» (Austin). La phrase recèle
peut-être au demeurant un menu piège, en ce que l'ordre
des seu tend à
première vue à suggérer que l'homme n'est pas
sûr de ses moyens, étant «résolu soit
à réussir dans sa tentative d'intoxication soit
à mourir d'une mort certaine». Mais cette
interprétation allant à l'encontre de l'expression
fidens animi prise en son sens le
plus large ("sûr de soi"), mieux vaudrait sans doute entendre
que le risque mortel se situe en amont de uersare dolos, lors de la capture par les
bergers ou au premier contact avec la foule des Troyens
surexcités et prêts à mettre en pièces cet
ennemi (v. 63-4, 73-4) (36)
. Qu'on lui donne seulement sa chance et les autres n'en ont plus
aucune. Ainsi relativisé, et même ridiculisé,
l'emphatique certae n'en trahit
que mieux le zèle pro-sinonien sourdement
déployé par Enée, en même temps que dans
l'équivoque animi
s'effectue l'inavouable identification de la ruse au courage.
Ce n'est certes pas la criminelle philosophie larvée au
coeur de la formule des vers 65-66 qui rehaussera dans notre estime
l'enfant de Vénus:
Accipe nunc Danaum insidias et
crimine ab uno/ Disce omnis.
«Connais-en un, tu les connaîtras tous».
Voilà le germe de tous les racismes et de toutes les
intolérances, et la légère ambiguïté
du omnis - que Williams semble
à peu près seul à prendre avec insidias - ne fournit à l'auteur de
cette maxime qu'un alibi des plus précaires. Dès
l'instant suivant, d'ailleurs, se poursuit le souterrain éloge
du plus perfide des Danaens (v. 67-8):
Namque ut conspectu in medio
turbatus, inermis,
Constitit atque oculis Phrygia
agmina circumspexit.
Cette hypocrite vignette a bien sûr l'air de souligner les
dons de comédien de Sinon pour mieux excuser la fatale erreur
de son auditoire, et D.Servius allègue à bon escient
les vers 61-62 pour dénier à turbatus le sens que lui attribuent
pourtant Rat ("bouleversé"), Bellessort, Perret ("confondu"):
pour l'ancien scoliaste, Sinon ne fait que feindre l'émoi
(37) . Toutefois,
si inermis est à prendre
à la lettre - Sinon ne feint pas d'être
désarmé! -, il faut bien que
turbatus le soit aussi, i.e. il faut bien qu'il fasse
référence aux brutalités de la foule envers lui
(il est dans l'état de quelqu'un qui vient d'être
molesté) (38) .
Ce turbatus tend donc à se
retourner contre les Troyens, s'alignant ainsi, si l'on y songe, sur
un inermis dont l'intention
s'éclaire par son jeu avec un terme militaire comme agmina: Sinon s'en trouve grandi à
la mesure d'un brave qui ose affronter seul et sans armes une
armée tout entière (cf. alors uiro, 146;
Ille, 152). L'inopportunité du vers 76 n'en
apparaît que mieux, et la différence entre Sinon et
Achéménide (III, 612). Quant au pauitans du vers 107, ce tremblement de
tous les membres n'accompagne-t-il pas à merveille
l'évocation des monstruosités ourdies par Calchas?
C'est donc un effet de l'art (simulans se
pauere, D.Servius), Enée l'a parfaitement saisi,
lui qui comprend Sinon de l'intérieur, alors que le regard
qu'il porte sur ses compatriotes est toujours amusé et
même sarcastique (v. 105-6):
Tum uero ardemus scitari et
quaerere causas
Ignari scelerum tantorum
artisque Pelasgae.
Si évidente est l'ironie du verbe ardere qu'Enée se couvre par une
première personne du pluriel (imaginons un ardent). Les Troyens brûlent: Sinon,
lui, a la froideur des serpents que son nom rappelle (sinuatque, 208: cf. Anderson 33).
Même contraste, en plus explicite, entre "l'art pélasge"
et "l'ignorance" des Troyens. Cette seule mise en antithèse
suffit à tirer vers son pôle positif un terme, ars, dont Servius prend soin de signaler
la "neutralité" (39)
, et que le narrateur emploie avec une complaisance manifeste (152,
195).
Le vers 145 enregistre la défaite des Troyens en des
termes peu tendres pour leur stupidité:
His lacrimis uitam damus et
miserescimus ultro.
Ici les traducteurs, trop occupés à chicaner sur la
fonction grammaticale de lacrimis, se privent, semble-t-il, d'une
richesse de sens fort remarquable. En premier lieu en effet,
l'interprétation classique («A ces larmes nous lui
donnons la vie») ne devrait pas occulter un sens plus obvie:
«A ces larmes nous accordons la vie», i.e. nous douons de
vie ces larmes de crocodile (cf. lacrimisque
coactis, 196), ces larmes mortes. La vie sauve pour Sinon
ne vient que par surcroît. Pourtant, ni l'un ni l'autre de ces
deux sens ne permet de rendre compte du renchérissement
impliqué par ultro
(40) . Puisque c'est
précisément en touchant de pitié son auditoire
que Sinon obtient la vie sauve, comment peut-on dire que les Troyens
lui accordent «la vie, voire leur pitié», ou
«la vie et leur pitié par surcroît»? Cette
difficulté postule, croyons-nous, un troisième sens,
qui référerait uitam
aux Troyens eux-mêmes: «ces larmes nous
coûtent la vie, et en plus nous le plaignons». Les deux
vers suivants, avec Ipse et
primus, chargent perfidement
Priam (41) , que viseront
encore sans le nommer le iniquis
du vers 257 et le Credita res du
vers 196 en son second sens (cf. Servius: fides habita, aut commissa republica). Qui
d'autre en effet que le monarque à qui incombait la
responsabilité de la res
publica aurait pu abandonner entre les mains du
traître les intérêts de celle-ci? L'ultime
commentaire d'Enée sur la ruse sinonienne n'est donc pas pour
nous apitoyer sur le sort de sa patrie, il est pour accabler Priam
et, si l'on y prête l'oreille, pour entonner un
véritable chant de triomphe en l'honneur de ce soldat qui
à lui seul par son adresse a plus fait en une heure que mille
vaisseaux en dix ans (v. 197-8):
Quos neque Tydides nec Larisaeus
Achilles,
Non anni domuere decem, non
mille carinae.
La boucle est bouclée, cette enthousiaste
péroraison rejoint la vignette introductrice (v. 67-68) telle
qu'il nous a semblé possible de l'interpréter.
"Doublet" d'Ulysse (42)
, Sinon ne s'en présente pas moins aux yeux des Troyens comme
l'anti-Ulysse par excellence: émule et zélateur de
Sinon, il va de soi qu'Enée s'avance devant les Carthaginois
sous le masque de l'anti-Sinon, et cette feinte même
parachève une ressemblance que Virgile a soulignée tout
au long de l'épisode. Par exemple, l'écho entre
uersare dolos, 62 et nouas artis...uersat, I, 657 assimile l'action
de Sinon à celle de Vénus, elle-même divin reflet
de son bien-aimé fils. Et si le Grec a fort confiance en
lui-même (fidens animi,
61), le Troyen n'est pas moins sûr de son affaire, à
voir son allusif amor du vers 10
(cf. supra): le peuple de Priam consomme
sa perte en prêtant l'oreille à Sinon, Didon "boit le
poison" (I, 749) en écoutant Enée. Admettons que
l'écho entre le fando du
vers 6 et celui du vers 81 soit purement fortuit, il n'en demeure pas
moins que l'art de s'immiscer par surprise dans l'intimité des
coeurs appartient au même degré à Enée
qu'à Sinon (comparer 81 sqq à 21 sqq ou à 506);
de même pour l'art du suspense, celui du larmoiement (cf. 3 sqq
et comparer I, 232-3, 384-5, 597 sqq à II, 69-72, 141-4 et
160-1), ou encore celui de se faire prier pour dire ce que l'on
désire dire (cf. 3 sqq et comparer 149-151 à I, 750
sqq). On relève chez tous deux le même mépris
hautain pour le commun des mortels dont ils se plaisent à
dépeindre la veulerie: toujours flottante et incertaine
(comparer 130-1 à 63-4), la foule à leurs yeux est
surtout une proie toute désignée des terreurs
superstitieuses (comparer 119-21 à 228 sqq). Psychologie
peut-être assez juste, mais c'est celle du loup dans la
bergerie (43) .
Ajoutons pour clore ce chapitre que ce serait encore sous-estimer
Enée que de le mettre au simple rang d'un Sinon. Le Grec,
quand il énonce sa détestable maxime (v. 159):
teneor patriae nec legibus
ullis
garde du moins l'excuse de se dévouer à une cause
noble en soi (cf. supra), même s'il
la pervertit: Enée n'invoquera sa mission divine (ses fata) que comme un excellent
prétexte pour réaliser ses ambitions personnelles et
satisfaire ses convoitises. C'est un Sinon peut-être, mais un
Sinon à la puissance deux, un homme sans foi ni loi dont la
devise serait: teneor nec legibus
ullis. Percevoir la voix et l'occulte jouissance de ce
traître sous chaque sarcasme de Sinon, c'est porter
l'épisode à sa vraie hauteur: que l'on songe surtout
à la sourde prophétie finale où la ruine de
Troie est présentée comme la condition indispensable
à la future grandeur de Rome (v. 192-4). Mais ici affleure le
pamphlet anti-césarien, anti-augustéen, puisque ce ne
sont ni Sinon ni même Enée en tant que tel
(44) qui peuvent
proférer un tel oracle, mais seulement Enée en tant
qu'Auguste, avec l'implication immédiate que Troie figure en
l'occurrence l'ancienne Rome, vouée à disparaître
pour permettre le glorieux avènement de(s) César(s)
(cf. Luc. Phars. 33 sqq) , tout comme la chance d'Enée
passe par l'extermination de Priam et des Priamides (cf. I, 253,
supra). Ce thème des deux Rome, Virgile ne l'avait-il
pas posé dès l'ouverture du premier livre (v. 12 sqq)
comme le thème central de son épopée?
Vers 199-267: le supplice de
Laocoon achève de convaincre les Troyens; en grande liesse,
ils font entrer le Cheval; à minuit, quand tout dort, Sinon se
faufile auprès du monstre, libère les Grecs, et
l'invasion commence.
Vantée par les uns, critiquée par les autres, la
rupture de continuité entre les vers 198 et 199 est
peut-être plus apparente que réelle
(45) et ne naît à notre avis
que d'une sorte de contre-sens sur 199-200:
Hic aliud maius miseris multoque
tremendum
Obicitur magis atque improuida
pectora turbat.
Fidèle reflet de la tradition, Bellessort traduit comme
suit: «A ce moment un prodige plus grand encore et beaucoup plus
terrible se présente à nos regards infortunés et
bouleverse nos coeurs qui ne s'attendaient à rien de
pareil». Cette interprétation n'appellerait aucune
objection si l'on nous expliquait en quoi l'épisode Sinon a
constitué un prodige et ce qu'il y avait de terrifiant dans
l'aspect de ce prisonnier, étudié tout exprès au
contraire pour émouvoir la compassion des plus endurcis. Mais
le verbe obicere se prête
à un autre sens, celui de "reprocher", "blâmer". Les
Troyens ne viennent-ils pas de commettre une faute en accueillant
Sinon parmi eux? La tournure passive obicitur ("il est reproché") offre
à Enée un moyen discret de se désolidariser de
ses compatriotes: «Mais voici qu'il [leur] est reproché
(= qu'ils commettent) une faute bien plus terrible encore et qui
jette la panique dans leurs coeurs imprévoyants». Cette
faute, c'est d'avoir pu assister à l'attaque des Serpents sans
même tenter d'intervenir pour secourir Laocoon et ses fils,
autrement dit, c'est d'avoir consenti à leur supplice: et
consentir, c'est participer, disait le
tulere du vers 131 en son double sens ("transférer"
et "supporter"). Faute organiquement reliée à la
précédente puisqu'en préférant la parole
d'un Sinon à l'avis de leur prêtre, les Troyens
condamnaient celui-ci à mort. Ils ne l'ont pas massacré
de leurs mains, mais les dragons viennent à point se charger
de la besogne, et le parallélisme entre Laocoonta petunt, 213 et Laocoonta ferunt, 230 ne nous paraît
pas innocent. L'adjectif
improuida constitue une épine dans le corps de
l'exégèse classique dans la mesure où il
comporte une accusation, ce que les traducteurs masquent comme il
peuvent ("nos coeurs qui ne s'attendaient à rien de pareil",
Bellessort; "nos coeurs déconcertés", Perret), tant il
serait absurde de traiter d'imprévoyants des esprits surpris
par l'irruption de l'imprévisible. Mais si, comme nous le
suggérons, aliud signifie
"la faute" et non pas "le prodige", cet improuida pourrait se ressourcer
secrètement au verbe prouidere, qui signifie "prévoir"
mais aussi "veiller à": la légèreté de ce
peuple (improuida en son premier
sens) se traduit bel et bien par le crime de non assistance à
personne en danger de mort: Laocoontis
saluti non prouident.
L'analyse des vers 228-231 semblerait confirmer cette
interprétation:
Tum uero tremefacta nouos per
pectora cunctis
Insinuat pauor et scelus
expendisse merentem
Laocoonta ferunt sacrum qui
cuspide robur
Laeserit et tergo sceleratam
intorserit hastam.
L'expression scelus
expendisse ne va pas de soi, à preuve la divergence
entre D.Servius refusant l'équivalence d'expendisse avec
luisse (quis ante hunc
"expendisse" pro "luisse"?) et Servius qui pense que
scelus est mis pour supplicium, ce qui implique cette
équivalence. Et de fait, expendisse devrait se construire avec un
c.o.d. marquant le châtiment, non le crime (cf. XI, 258), en
sorte que l'on fait moins violence au latin en regardant scelus expendisse
merentem comme la réciproque d'un sceleratas sumere poenas, 576 (merentis, 585): «ce châtiment
criminel, on dit que Laocoon le méritait». Le
pléonasme entre scelus et
merentem disparaît ainsi,
et la banale répétition scelus
- sceleratam se transforme en un argument conforme
à la logique superstitieuse où le sang appelle le sang
(Sanguine ... Sanguine, 116-8),
le crime le crime. Cette explication de
scelus entraîne une réévaluation
de pauor. Prenant soudain
conscience de leur responsabilité dans le meurtre du
prêtre, les Troyens s'empressent de rejeter la faute sur la
victime elle-même: «Alors une épouvante nouvelle
les saisit et ils disent que le crime qui vient de s'accomplir avec
leur complicité n'en est pas un, que Laocoon n'a eu que ce
qu'il méritait». Pauor renvoie donc à tremendum, 199, repris en écho par
tremefacta, et il exprime
l'épouvante qui saisit Caïn après son acte: c'est
déjà l'Erinye (cf. IV, 471-3), c'est Furor qui aveugle les coupables (turbat, 200; caecique furore, 244) et les jette
tête la première dans l'abîme. Le destin de Troie
est scellé par le sang de Laocoon et de ses fils: après
cela, impossible de reculer (v. 232-3):
Ducendum ad sedes simulacrum
orandaque diuae
Numina conclamant.
Enée ironise sans vergogne. En partant, dit-il, les
Serpents ont laissé à leur place Pauor qui «serpente au plus profond
de toutes les poitrines» (écho
Insinuat, 229 - sinuat, 208). Il est bien temps! Les
consciences se réveillent quand il n'y a plus aucun danger,
c'est ce que soulignent Tum uero,
228 et aussi le sarcastique nouos
qui renvoie à la notation du vers 212:
Diffugimus uisu
exsangues.
La première peur, toute physique, a laissé place,
quand il est trop tard, au sentiment moral, lui-même
chassé aussitôt que ressenti. Et l'on remarquera que
même dans l'interprétation traditionnelle de scelus et de
pauor (la crainte les saisit
quand ils s'aperçoivent que les Serpents ont été
envoyés par Minerve pour châtier le crime de Laocoon),
la lâcheté criminelle des Troyens se déduit
inévitablement du fait que ce n'est qu'après coup
qu'ils ont attaché une signification religieuse à ces
animaux. En vain ont-ils vu Laocoon s'efforcer de porter secours
à ses fils (auxilio
subeuntem, 216), en vain ont-ils entendu ses appels
désespérés (Clamores...horrendos, 222): sourds et
aveugles ils ont laissé s'accomplir l'horrible
exécution, et les dragons repartent sans être autrement
inquiétés. Sourds et aveugles aussi, telle est leur
punition, ils démolissent d'enthousiasme leurs propres murs et
tirent chez eux le Colosse de malheur. Enée insiste autant
qu'il peut sur leur stupidité (Sacra
canunt, gaudent,
quater...quater, tamen, etiam,
festa) sans même s'interdire l'ironie du rotarum...lapsus, 235-6
(46) ni l'hypocrite trémolo des vers
241-2:
O patria, o diuom domus Ilium et
incluta bello
Moenia Dardanidum!
Il est vrai que ce théâtral apitoiement lui sert
précisément de masque et que cette ironie
s'interprète d'autant plus aisément comme une amertume
rétrospective qu'il prend soin d'assaisonner sa narration de
plusieurs premières personnes du pluriel. Ecoutons ces
précieux aveux: Diffugimus, 212, Diuidimus...pandimus, 234, Instamus...sistimus, 244-5, uelamus, 249. Ainsi donc Enée, le
pieux Enée, se terre dans un trou quand un père appelle
au secours, et il prête la main avec ardeur, lui le second
Hector, au suicide de sa patrie! On n'était pas habitué
à une si touchante sincérité et l'on devrait en
savoir gré au héros si sa confession était plus
franche (il y a plus de troisièmes personnes que de
premières, et tout sembe si fatal) et si surtout il n'avait
pas eu en l'occurrence un autre choix qu'entre le rôle de
lâche imbécile et celui de traître.
Supposons en effet qu'il ait, lui seul de tout ce peuple,
conservé la tête froide. On l'aurait vu essayer de
seconder les efforts de Laocoon, prévenir solennellement ses
concitoyens et, devant leur obstination, soit se retirer de Troie
(c'était la version d'Arctinos et peut-être de
Sophocle), soit, à tout le moins, monter une garde vigilante
au cours de cette première nuit au lieu de festoyer comme tout
le monde et de s'en aller dormir tranquillement, uino sepultus (cf. v. 265). Mais
défendre Laocoon contrarierait son propos essentiel qui vise
à accréditer l'idée que les dieux voulaient la
destruction immédiate d'Ilion; et quoiqu'il sache fort bien,
lui, que l'endroit où se sont réfugiés les
Serpents (s'il n'a pas inventé ce détail!) n'inculpe
nullement la déesse, il s'arrange pour que son auditoire le
croie, cela au moyen d'équivoques sur pauor,
scelus,
tremendum, Obicitur.
Cette volonté de mettre la catastrophe au compte du destin
autant que de la stupidité troyenne (cf. v. 54:
supra) apparaît en plein dans la
métamorphose qu'il fait subir au personnage de Laocoon en le
présentant comme un prêtre de Neptune alors qu'il
était le prêtre ordinaire d'Apollon.
L'intérêt de cette transformation s'aperçoit bien
si l'on se souvient que l'Archer avait puni Laocoon pour avoir
profané sa fonction (Servius ad v. 201, citant
Euphorion; Hygin, Fab. 135). En changeant l'affectation du
prêtre, Enée rend plus plausible la version, aussi
perfide pour les dieux que pour les Troyens, selon laquelle Laocoon
avait servi de victime expiatoire pour s'être opposé
à l'entrée du Cheval
(47) . Mensonge
symétrique de celui de Sinon concernant Palamède
(48). Palamède,
prétendait le fourbe grec, avait été mis
à mort quia bella uetabat
(v. 84), alors qu'en réalité Ulysse lui en voulait
justement pour son excès de zèle dans cette guerre: de
la même manière, Laocoon, coupable d'avoir par sa
lubricité aliéné à sa ville la faveur
divine, devient dans la bouche d'Enée un héros et un
martyr, ce qui ne l'empêche pas de tirer une secrète
jouissance du spectacle de son supplice.
Ce sentiment inavouable se trahit dans le style même de la
description, d'une précision froide et clinique, capable de
s'attacher à des détails pittoresques comme celui-ci
(v. 218):
Bis medium amplexi, bis
collo...
et qui surtout, point commun avec le tableau de la tempête
dans le premier livre, se situe davantage du point de vue des
Serpents que de leurs victimes. Sur vingt-cinq vers (205-227), on
n'en compte que six où les reptiles ne soient pas sujets
grammaticaux: on rapprochera le traitement de la même
scène par Eumolpe dans le Satiricon LXXXIV, 29-53,
où la proportion se trouve à peu près
inversée. Et encore convient-il d'ajouter que quand Laocoon
devient sujet (v. 220-4), c'est pour se voir comparer à un
taureau échappé au sacrifice, image révoltante
et qui a effectivement choqué plus d'un
critique (49) . Au lieu de
se porter au secours de l'infortuné, Enée fait de la
poésie, comme Phalaris faisait, dit-on, de la musique en
transformant en mugissements bovins les cris de douleur de ses
condamnés. Et cette image sacrificielle n'est pas innocente,
puisqu'il s'agit en effet d'une condamnation divine, alors que, comme
l'indique l'écho d'Effugiunt, 226 à Effugia, 140, Enée n'ignore pas que
les véritables victimes expiatoires auraient dû
être ces Serpents dévoreurs eux-mêmes. Le faux
crime de Sinon, ses enfants, gémit le fourbe, l'expieront de
leur sang (v. 140):
culpam hanc miserorum morte
piabunt ;
le vrai crime qu'ils ont commis par le truchement des Dragons,
les Troyens le paieront de la ruine de leur ville.
L'invasion eut lieu à minuit (v. 250-2)
(50) :
Vertitur interea caelum et ruit
Oceano nox
Inuoluens umbra magna terramque
polumque
Myrmidonumque dolos.
Ces vers ont pourtant créé la fausse et bizarre
impression que Sinon attend à peine le crépuscule pour
ouvrir le Cheval. Mais Virgile ajoute que tout dort dans la ville, et
l'on aura peine à croire que la grande fête
improvisée par les Troyens (248-9) se soit achevée de
si bonne heure. Les copieuses libations évoquées non
sans malignité aux vers 252 (fusi) et 265 (uino) ont bien dû se prolonger
jusqu'à minuit sonné, et c'est ce que dit le verbe
ruit si on l'entend bien, selon
son acception habituelle, d'un mouvement descendant et non ascendant.
S. Mack a calculé que sur soixante-douze emplois intransitifs
de ruere dans les
Géorgiques et l'Enéide, il ne s'en trouve
aucun pour contredire ce sens
(51), pas même VI,
539, VIII, 369 et a fortiori X, 256. Comme l'écrit cette
critique, la musique des vers, l'ordre des mots, le contexte du livre
(ruit, 290, 363), sans parler de
l'usage virgilien ordinaire qui rend nettement plus probable ici le
datif de destination que l'ablatif d'origine, tout suggère
plutôt la chute que l'envol (= «rushes down to the
Ocean»), et dans ce cas Vertitur indique exactement la
séparation entre les heures montantes et descendantes de la
nuit, bouclant ainsi la boucle amorcée aux vers 6-9
(52). Le
parallélisme entre les deux passages, visible surtout dans la
reprise du verbe Conticuere, 1,
253, a reçu un haut degré d'élaboration:
Vertitur - Praecipitat
intereaŠ nox - iam nox
caelum - caelo
ruit - cadentia
Myrmidonum - Myrmidonum
sopor fessos - somnos (mot-mannequin de sopor fessos, dirait Saussure)
complectitur - suadentia
La voix d'Enée s'insinue dans les esprits et les coeurs
avec la même aisance reptilienne que le Sommeil venant "enlacer
les membres" des Troyens promis au massacre (complectitur: cf.
amplexus, 214; amplexi, 218)
(53) . Il est minuit, tout
se tait et Enée commence son récit: il est minuit, tout
se tait et Sinon ouvre le Cheval.
Le présent Laxat, 259
projette en effet Sinon au premier plan, tandis que ibat indique une action en cours et que
Extulerat appartient au
passé. Ce mélange de temps donne l'idée d'une
minutieuse synchronisation. Evidemment, rien n'a été
laissé au hasard, et l'on donnera raison au Servius Danielis
de compléter la manoeuvre par l'intervention
d'Hélène, selon l'indication de Déiphobe en VI,
518: Hélène envoie un signal à Agamemnon
(flammam, VI, 518), Agamemnon
envoie un signal en retour (flammas, 256)
(54) . Cette
complicité de la Tyndaride, le poète l'a marquée
subtilement, tant par l'écho petens.../ Extulerat - peteret.../
Extulerat, I, 651-2 que par le parallélisme entre
la fameuse expression du vers 255:
tacitae per amica silentia
lunae
et ce qu'il sera dit d'Hélène au vers 568:
et tacitam secreta in sede
latentem.
Virgile a revivifié en lui donnant un autre sens
l'expression technique luna
silens employée pour désigner la nouvelle
lune. Renforcé par amica
silentia et souligné par l'écho avec le vers
568, tacitae opère la
personnification de l'astre. Et le mot latentem fait pour ainsi dire figure de
glose à amica silentia. La
complicité de la lune devient beaucoup plus flagrante si,
étant cette nuit-là dans son plein (lampra d
epetelle selênê, dit l'Ilias parua de
Leschès), elle se voile derrière les nuages pour
favoriser la traversée de la "phalange argienne" qui,
connaissant parfaitement cette côte (Litora nota petens, 256), n'a besoin pour
réussir son coup que d'une complète obscurité
(55) . Portée par
l'étymologie (Hélène =
Sélénè), la fusion entre Luna et Hélène passe aussi
par l'intercession de Vénus, dont l'assimilation à la
Nuit - ou à la Lune - transparaît par l'écho de
complectitur artus, 253 à
complectitur umbra, I, 694
(56) . La Nuit et
Vénus se servent du dieu Somnus pour paralyser ceux
qu'elles veulent perdre (V, 835 sqq), berner (I, 691 sqq),
posséder (VIII, 405-6).
Vers 268-335: Hector apparaît
en songe à Enée pour le conjurer de fuir en emportant
les objets sacrés et les Pénates de Troie; enfin
réveillé, le héros ne songe plus qu'à
courir sus à l'ennemi; mais Panthus vient confirmer son
rêve.
A cet endroit de son récit, quand il s'apprête
à dépeindre l'horreur de la dernière nuit
troyenne, Enée marque une pause. Avant toute chose il lui faut
dissiper l'affreux doute, il lui faut tordre le cou à certain
grief de désertion qui pourrait occuper les esprits et
empoisonner la suite de son récit. Le fantôme d'Hector
survient à point nommé pour remplir cette fonction.
C'est admirable: quand ce deus ex machina aura parlé,
non seulement Enée sera lavé de tout soupçon de
lâcheté, mais même ce sont ses actes de bravoure
qui apparaîtront comme le péché - ô combien
pardonnable - d'un héros incapable de se résoudre,
malgré les ordres divins, à abandonner sa patrie dans
un moment où elle n'a que trop besoin de ses meilleurs bras. A
condition bien sûr que l'on accepte de croire les yeux
fermés ce qu'il nous raconte. Mais y a-t-il beaucoup
d'apparence qu'Hector se serait déplacé
spécialement des Enfers pour venir procéder à la
passation symbolique des pouvoirs dans une branche dynastique rivale
("transfer of legitimacy", S.F. Wiltshire 70)? Imaginons le
fantôme de Louis XVI venant oindre le duc d'Orléans...
En deux occasions déjà, I, 99 et 486, nous avons pu
prendre la mesure du secret ressentiment d'Enée envers le
premier défenseur de Troie. Loin de le démentir, le
présent passage en apporte l'éclatante confirmation.
Non moins que par son accent pathétique (largosque...fletus, 271; Ei mihi qualis erat..., 274; flens ipse, 279), la description du
spectre se caractérise par une extrême brutalité
(«intense brutality», Austin), sensible surtout dans les
vers 272-3 et 277. On se tranquilliserait peut-être sur les
intentions du peintre en se disant que la cruauté du
réalisme n'en rend que plus poignant le tableau,
n'était-ce un petit détail où la
malignité se trahit justement en cherchant à se
déguiser. Il s'agit du mot Volnera au vers 278:
Volneraque illa gerens quae
circum plurima muros / Accepit patrios.
Il y a ici une curieuse dissonance entre l'emphase facilement
impliquée par illa gerens
et le fait que, dans le contexte (cf. en particulier le vers
précédent), Volnera
ne peut guère évoquer que les outrages
infligés au cadavre d'Hector après sa défaite
contre Achille. Aussi, plutôt que de mettre dans cet illa le même genre de sarcasme
qu'en VI, 512, les exégètes se partagent-ils en deux
écoles, les uns, avec Servius auctus, tirant Volnera vers illa
gerens en y voyant on ne sait quelles glorieuses
cicatrices fièrement arborées par le fantôme, les
autres, avec Servius, préférant aligner gerens illa sur Volnera, sans voir que, même
ramené à son sens le plus neutre possible, le verbe
gerere en dit encore trop,
puisque ces plaies, Hector, comme Déiphobe en VI, 498, devrait
en avoir honte et s'efforcer de les cacher (noter l'écho
Vltro.../ Compellare, 279 sq -
compellat...ultro, VI, 499).
C'est, croyons-nous, la signification des vers 285-6:
Quae causa indigna serenos /
Foedauit uoltus? aut cur haec uolnera cerno?
Ici les traducteurs tendent très fort à faire de
causa un substitut de uolnera, et on les comprend car dans ce
cas indigna se reporterait sans
problème sur les auteurs du barbare traitement, tandis que si
l'on conserve au mot son acception normale de "cause" - et
Enée ne peut guère demander à Hector quelle
blessure lui a fait ces blessures -, le sens qui se dégage le
plus naturellement risque d'être celui-ci: «Quelle
indignité as-tu donc commise pour t'être attiré
de tels outrages?». La deuxième interrogation n'a pas
fait l'objet d'une moindre incompréhension. Quasi unanimement,
on neutralise cerno et l'on fait
comme si cur portait sur haec uolnera
(57) . Le
vénérable Enée répéterait-il donc
deux fois la même chose
(58) ? Laissons
plutôt le latin s'exprimer, sans essayer ni de déplacer
la question ni d'escamoter la conjonction
aut qui suppose une ellipse telle que: «ou si tu ne
veux pas me le dire, tu pourrais au moins avoir la pudeur de
m'épargner cette vue», ou bien, comme en III, 311:
«si c'est ce que je crois», i.e. «si tu es mort».
En somme, Enée dit à peu près ceci:
«Puis-je connaître l'indigne raison qui t'a valu de tels
sévices? Ou bien, si tu es mort, que me vaut l'honneur...de ce
répugnant spectacle?». L'idée de "spectacle
répugnant" se trouve dans le verbe Foedauit, et l'ironie consiste en la
substitution de haec uolnera
à te.
Il faut donc se rendre à
l'intolérable évidence, Enée nargue et insulte
l'apparition. On observera d'ailleurs qu'en lui adressant le premier
la parole, il manque ne disons même pas au respect, mais
à la simple bienséance
(59) , ce que Servius relève en
glosant Vltro, 279 en ces termes:
quia ratio exigebat ut loqueretur ille qui
uenerat. Et ses premiers mots ne sont-ils pas pour lui
reprocher amèrement (Vt,
283 portant sur le double post et
sur Defessi; rejet de Funera et de Defessi) d'avoir déserté son
poste et abandonné les Troyens? Enée se prémunit
de l'alibi du rêve pour lâcher les rênes à
son esprit sardonique: «Etais-tu parti en voyage?»,
interroge-t-il benoîtement, «de quels rivages nous
viens-tu?» (v. 282-3):
quibus Hector ab oris /
Exspectate uenis?
(60)
Il sait pourtant bien que c'est de l'Achéron! De
même, l'apparent compliment du vers 281:
O lux Dardaniae, spes o
fidissima Teucrum
s'éclaire sinistrement à la lumière de ce
qui précède comme de ce qui suit. "Lumière de la
Dardanie et plus sûr espoir des Troyens", Hector sans doute
l'était de son vivant, mais l'intituler ainsi dans
l'état lamentable où il se trouve, même un
profond rêveur ne commettrait pas semblable illogisme. L'unique
moyen de justifier ce O lux
serait de le prendre au passé, si les deux questions suivantes
n'indiquaient qu'Enée compte réellement - feint de
compter - sur ce fantôme pour rétablir la situation
présente. Ou plutôt, mieux encore: le grand héros
revient quand il n'y a plus de danger, quand l'ennemi s'est
retiré! On ne s'étonne plus à présent de
l'étrange écho entre le quantum mutatus et la raillerie dont les
Achéens d'Homère accompagnent leurs coups de lance au
cadavre d'Hector (Il. XXII, 373 sqq: même rejet de
Hectore, 275 ; Ei mihi, 274 = ô popoi), un
cérémonial fort prisé par le héros de
l'Enéide, ainsi qu'on le constatera au début du
onzième livre. Enée s'exprime à la façon
des ennemis de Troie, et quand au vers 276 il dit Phrygios, on n'a aucune raison
d'ôter à ce mot sa connotation
dépréciative, surtout que le heurt Danaum Phrygios (cf. XI, 403) reprend la
confrontation Hectore...Achilli
du vers précédent où l'apparente exaltation
d'Hector tourne à sa honte et à sa déconfiture:
Hectore qui redit exuuias
indutus Achilli.
Ce vers, avec sa double diérèse et sa très
faible hephthémimère, produit, selon l'observation
d'Austin, «an effect of inexorable speed». C'est possible,
mais il faut tenir compte de deux autres faits, à savoir le
présent redit et la
disjonction métrique illo /
Hectore, qui visent conjointement, nous semble-t-il,
à formuler une définition, comme si tous les mots du
vers étaient à joindre par des tirets: «ce fameux
Hector-qui-revient-revêtu-des-dépouilles-d'Achille».
Définition particulièrement caustique si l'on se
souvient qu'en réalité Achille ne laissa pas au
vainqueur de Patrocle le temps de rentrer chez soi: «il revient
toujours (sens du présent intemporel), mais il ne revint
jamais». La voilà bien, la faute d'Hector, causa indigna : ce fou s'était cru
assez fort pour revêtir les dépouilles d'Achille
(61) ! Qu'il ne vienne donc
pas se plaindre aujourd'hui si le Péléide l'a
forcé à rendre gorge. Dans l'affaire, on le sait depuis
I, 483 sqq auquel cette séquence fait écho (Raptatus, 272, circum...muros, 278 => circum... raptauerat... muros, I, 483),
Enée s'identifie au héros grec, non au héros
troyen.
Bien que le narrateur s'autorise encore un ricanement au vers 287
en notant que le fantôme - pour ne pas lui faire perdre son
temps (double sens de moratur)! -
«ne tient pas compte de ses vaines questions»
(62) , le message d'Hector
répond à souhait, et pour cause, à l'attente
d'Enée: «enfuis-toi au plus vite en emportant nos dieux
et nos destins dans tes bagages»:
Heu fuge, nate
dea...
Mais là encore, deux vers dénoncent l'imposture (v.
291-2):
Sat patriae Priamoque datum: si
Pergama dextra
Defendi possent, etiam hac
defensa fuissent.
Servius auctus signale sans penser à mal
l'inquiétante ambiguïté du Sat...datum: uel
regnasse, uel sat pro patria et Priamo militasti.
Autrement dit, «Tu en as assez fait pour eux», aussi bien
que «Priam a assez régné». Mais le
rapprochement de ce second sens avec la doléance de
Vénus en I, 253 (sic nos in sceptra
reponis?) n'incite-t-il pas à compléter
ainsi la pensée: «Priam a assez
régné...c'est maintenant ton tour», Quant à
l'adverbe etiam, c'est exactement
son contraire que l'on attendrait, car si Troie avait
été défendable, elle ne l'eût pas
été "même par Hector", mais d'abord par lui.
Servius dit qu'Hector s'humilie par modestie devant le fils d'Anchise
(ut et particeps gloriae sit Aeneas, et
Hector uitet superbiam), mais n'est-ce pas pousser un peu
loin la modestie que de se présenter ainsi comme le dernier
des derniers, et peut-on oublier que c'est Enée lui-même
qui fait parler Hector? A moins peut-être de comprendre
qu'Enée se garde bien, même en imagination, de restituer
à son cousin sa vigueur passée et son
intégrité physique. C'est avec son bras sans force
qu'Hector aurait défendu, ou croit (dans son orgueil) qu'il
aurait défendu, Ilion si Ilion avait été
défendable...
Mais les rêves sont toujours sujets à caution, et
l'intervention surnaturelle d'une ombre ne suffirait pas à
elle seule à dédouaner notre héros. Il lui faut
une confirmation tangible, indéniable, spectaculaire: Panthus
arrive à point. Si l'on en juge par VIII, 81, où cette
expression sert à introduire la confirmation du message
apporté à l'ancêtre des Romains par le dieu
Tibre, le Ecce autem du vers 318
relie explicitement l'irruption de Panthus à l'apparition
d'Hector et en garantit l'authenticité. Et ce vieillard, quand
il accourt affolé vers le palais d'Anchise, ne tient-il pas
dans ses mains ces sacra
qu'Hector confiait symboliquement à Enée? Celui-ci n'a
pas besoin d'en dire davantage, on a compris que Panthus attend de
lui qu'il aille mettre à l'abri ces précieux gages de
la résurrection troyenne. Admirons l'adresse: pas une fois le
mot "fuite" n'est ici prononcé, et pourtant, sans parler du
uictosque deos, 320 (Aeneae excusatur abscessus, dit Servius),
chaque phrase de Panthus semble conçue tout exprès pour
justifier la retraite immédiate. Avec quelle aisance, ou
quelle démence (amens,
321), ce prêtre d'Apollon (en remplacement de Laocoon, sans
doute?) manie le mensonge et l'hyperbole, comme il a tôt fait
d'enterrer les siens (Fuimus...fuit, 325), de leur arracher
toute chance de salut (63),
de regarder la ville comme déjà brûlée
(Incensa, 327), de multiplier
à plaisir le nombre des ennemis (Milia, 331 faisait à bon droit
sourciller Heyne), enfin de réduire à rien la
résistance des Troyens par un uix
primi, 334 qui se trouvera formellement démenti
quelque cent vers plus loin (ingentem
pugnam, 438)!
Cette tirade délirante vient, qui plus est, en
réponse à une question qui affecte la concision
militaire d'un général en chef demandant un compte
rendu de la situation (un général qu'il a fallu tirer
surnaturellement de son lit) (v. 322):
Quo res summa
loco, Panthu? quam prendimus arcem?
Ce vers a été tourné dans tous les sens
possibles, sauf peut-être dans le bon, trop
désagréable pour que l'on ose y songer, bien qu'il
crève les yeux par son évidence
(64). Car enfin, est-il
plausible qu'Enée attende un rapport utile de la part d'un
homme qui manifestement n'a plus sa raison (amens, 321)? Et le spectacle du
prêtre de la citadelle s'enfuyant en emportant les sacra ne parle-t-il pas de soi-même?
Voilà pourquoi Servius interprétait le vers selon le
tour exclamatif: «Où en sommes-nous réduits,
ô Panthus, et en quelle situation
désespérée doit donc être la citadelle
puisque tu l'abandonnes!». Paroles un peu trop creuses
cependant, et qui ignorent le point crucial, à savoir la
raison pour laquelle Panthus, désespérant d'Ilion, est
venu tout droit chez Enée pour lui remettre, à lui et
à nul autre, le dépôt sacré confié
à sa garde. Nous proposerons donc de considérer que
res summa englobe à la
fois l'Etat, res publica, et les
objets sacrés qui le symbolisent
(65) : «En quel lieu
places-tu donc le salut de l'Etat? Quelle sorte de citadelle
occupé-je pour que tu me confies les sacra?». Sa haute mission,
Enée l'accepte en feignant la surprise et la modestie: en
réalité il ricane, comme le fait bien voir le jeu de
mots qu'il prête à Panthus sur summa: Quo res
summa loco, Panthu?... -Venit summa dies. La res summa de Troie est passée entre
les mains d'Enée, tandis que Troie elle-même et ses
habitants non élus des dieux restent avec leur summa dies et
ineluctabile tempus.
Pour révoltante que soit cette interprétation dans
l'optique traditionnelle, elle n'en reçoit pas moins un
important appui non seulement dans l'analyse que nous venons de
proposer du songe d'Enée (322 reprend à sa
manière le cur...cerno,
286), mais encore dans la présence tout au long des vers 298
à 317 d'une "cacozélie" aussi puissante que
discrète. Le héros, tout d'abord, met un temps infini
à se réveiller et la description des vers 298-301 est
insupportable de lenteur et de froide objectivité, avec son
luctu concrétisé et
donné comme un fait brut, avec sa recherche de pittoresque et
son information - à titre d'excuse - sur l'enviable situation
du palais d'Anchise, très résidentiel avec son parc qui
le protège du bruit et des regards indiscrets. Penser au
délice de goûter le sommeil dans une telle demeure
permet de mieux apprécier les vers 268-9:
Tempus erat quo prima quies
mortalibus aegris
Incipit et dono diuom gratissima
serpit.
Le qualificatif prima ne doit
pas nous induire en erreur
(66) , le temps
marqué par Tempus erat
indique une heure postérieure à celle
définie par Vertitur
interea, 250. C'est au moment
où les Grecs s'emparent de la ville qu'Enée dort du
sommeil le plus paisible et le plus voluptueux, gratissima. L'incendie, le pillage, le
massacre peuvent faire rage dans la ville: il dort
(67) . Il aurait dû
être le dernier à se livrer au repos, il est le dernier
à "s'en arracher", selon l'expression du vers 302 (Excutior somno), à moins que, mieux
encore, D.Servius n'ait raison d'analyser
Excutior comme un passif (ut
appareat terroris esse, non satietatis, note comiquement
Servius). Le remarquable serpit
resserre typiquement le tissu métaphorique du livre et son
ironie se renforce de celle introduite par le superlatif ainsi que
par l'expression dono diuom (cf.
31, 36, 44, 49) (68) . Il
paraît difficile de ne pas voir là un sarcasme contre
les dieux, un blasphème, mais plus important encore est la
goguenardise du ton: ne dirait-on pas une bonne plaisanterie qui
s'apprête? Récapitulons: Enée s'est réjoui
du succès de Sinon, il s'est délecté de la mort
de Laocoon, il a exulté quand le Cheval s'est introduit dans
la ville, maintenant il ne serait plus lui-même s'il ne
s'amusait du fait que le Serpent du Sommeil ait si bien pris
possession de ses compatriotes, "les pauvres", mortalibus aegris.
Quoique sourd au musicisme du vers 303, très expressif
avec la drôlerie du redoublement syllabique [susu] et la
pittoresque insistance de ses allitérations en [a],
Austin n'était pas loin d'en percevoir la
cocasserie:
Ascensu
supero atque arrectis auribus asto.
Il relève très bien en effet l'emploi
pléonastique du substantif Ascensu, aggravé par son
prosaïsme, et reconnaît aussi le registre habituellement
comique des mots arrectis auribus
(translatio ab animalibus,
Servius), mais il se rassure peut-être un peu vite en renvoyant
à I, 152, où précisément,
appliquée à la foule domptée par l'homme
supérieur, l'expression veut suggérer une image
animale. Et après tout, qu'y a-t-il là de si
extraordinaire? Enée ne se comparera-t-il pas
expressément, d'ici quelques vers, au serpent en colère
(379 sqq) et au loup dévoreur (355 sqq)? Ici même, on le
notera, le verbe supero, par
résonance avec superant,
219 et superante, 311,
opère la fusion en la personne du fils de Vénus de ces
deux emblèmes complémentaires du livre II que sont la
Flamme et le Serpent, tandis que l'écho de Praecipitis, 307 à Praecipitat, 317 tend à rejeter le
"bon pasteur" Enée
(69) du côté
de ces mêmes Austri, de ce
torrent, de cette flamme, dont il feint de déplorer la
violence destructrice (Sternit,
306 sera repris en 385 par Sternimus).
Très travaillée, la comparaison qui occupe les vers
304 à 308 rivalise ostensiblement avec Homère (cf.
Il. II, 455 sqq, XI, 155 sqq et surtout IV, 452 sqq), et il n'y
aurait rien à en dire si ces cinq vers ne venaient reculer
l'instant d'une prise de conscience qui n'a déjà que
trop tardé, et surtout si, comme l'observait
Voltaire (70) , ils
provenaient directement de la bouche du poète et non de celle
d'Enée, que l'on aurait cru trop impliqué dans cette
tragédie pour trouver la force de s'occuper à de telles
broderies. Cet homme planté sur sa terrasse, l'oreille tendue
aux rumeurs montantes de la catastrophe, n'évoque-t-il pas le
sage épicurien qui regarde de loin, suaue mari magno,
le naufrage d'autrui (W.S. Anderson 34 sqq)? Sauf que le héros
de Lucrèce ne tire pas jouissance du malheur d'autrui
(R.N. II, 3):
Non quia uexari quemquamst
iucunda uoluptas
alors que celui de Virgile savoure son heure de gloire en
contemplant la ruine de la cité de Priam. Il continue
néanmoins de "faire l'idiot" (stupet
inscius), et ce n'est qu'au vers 309 que la
vérité, dit-il, se dévoile enfin à ses
yeux:
Tum uero manifesta fides
Danaumque patescunt / Insidiae.
La veine sarcastique, déjà perceptible dans le
fides, s'il faut le gloser
par fides fraudis (Servius) et
dans le patescunt, repris de
patefactus, 259 à propos
du Cheval, se prolonge aux vers 310-2, aux frais des Troyens Ucalegon
et Déiphobe:
Iam Deiphobi dedit ampla
ruinam
Volcano superante domus, iam
proximus ardet
Vcalegon.
Laissons de côté l'ambiguïté de proximus, qui ne dit pas franchement
qu'Ucalégon est le voisin immédiat d'Anchise, mais tend
tout de même à le suggérer, à en juger par
les traductions autant que par les imitations d'Horace (Epist.
I, 18, 84) et de Juvénal (III, 198 sqq). Après tout, on
aurait mauvaise grâce à demander par quel miracle les
envahisseurs tournent autour de cette maison sans la voir, quand
Vénus se donne la peine de nous apporter elle-même la
réponse aux vers 598-600:
...quos omnis undique
Graiae
Circumerrant acies et, ni mea
cura resistat
Iam flammae tulerint inimicus et
hauserit ensis.
Non, ce qui nous arrête ici, c'est la tonalité
horatienne, et proprement satirique, du passage, avec ce Volcano et ce ardet tout droit venus de Sat. I,
5, 71 sqq, l'expression ardet
/Vcalegon se calquant sur hospes
/ ...arsit, comme pour nous inviter à traduire par
«Voici que déjà Ucalégon grille».
Moyennant quoi, il ne subsiste aucune raison de dénier
à la métonymie Volcano la nuance humoristique qu'elle
revêt par exemple en Sat. I, 5, 74 ou en G. I,
295 (71) . Enée peut
bien ensuite jouer la comédie du désespoir fou (v. 314
sqq), nous ne le croyons plus. Et si Virgile respectait tant soit peu
son héros, il se serait certainement abstenu de
court-circuiter sa plus sublime pensée (v. 317):
pulchrumque mori succurrit in
armis
par la cocasserie du Praecipitat, ibid., qui
transfère dans le domaine psychologique (furor iraque mentem / Praecipitat)
l'action toute physique et toute prosaïque de descendre d'un
toit (cf. Descendo, 632).
Vers 336-437: Enée rassemble
un parti de Troyens décidés à se battre;
hélas! après quelques beaux succès, ils
finissent par se faire massacrer jusqu'au dernier, à
l'exception d'Enée qui réchappe avec un vieillard et un
blessé.
«Enfuis-toi!». Enée naturellement fait semblant
devant son auditoire de n'avoir pas saisi le sens des paroles de
Panthus. Oubliées aussi les adjurations d'Hector: c'en est
fait, les dieux ont parlé par la bouche de leur prêtre.
Ils veulent la mort de Troie, ils veulent qu'Enée,
poussé par l'Erinye, Erinye lui-même (cf. furor, 316 et voir IV, 465 sqq), se fasse
l'agent du châtiment (v. 336-8):
Talibus Othryadae dictis et
numine diuom
In flammas et in arma feror quo
tristis Erinys,
Quo fremitus uocat...
(72)
Mais il n'a pas plus tôt mis le pied hors de sa demeure
qu'il se retrouve à la tête d'un petit bataillon de
guerriers farouchement décidés à en
découdre. Horreur! Si ces braves allaient retourner la
situation, si Troie allait échapper à son destin! Il
faut y mettre bon ordre au plus vite. L'expression se...oblati per lunam, 339 sq ne
présage rien de bon pour Rhipée, Epytus, Corèbe
et les autres. Luna n'est-elle
pas une alliée déclarée des Grecs (255), et les
"offrirait"-elle si généreusement à Enée
si celui-ci ne jouait le jeu de l'ennemi? En tout cas, la même
expression revient aux vers 370-1 (se...offert nobis) à propos du Grec
Androgée tombé dans le cercle mortel de ceux qu'il
avait pris pour des amis
(73) . En "s'offrant"
à Enée, ces malheureux s'offrent à la mort, et
c'est ce dont il les avertit dans une courte harangue (348-354), si
l'on peut intituler de ce nom un discours qui ne vise qu'à
démoraliser le soldat (fortissima
frustra, 348) en lui arrachant ses plus nobles raisons de
se battre et en ne lui laissant «pour tout espoir que le
désespoir», selon la sardonique sententia qui
devait passer en proverbe (v. 354):
Vna salus uictis nullam sperare
salutem (74) .
Ici, Enée n'a pas à chercher loin ses thèmes
d'inspiration, il lui suffit de plagier ce défaitiste de
Panthus (v. 324-335):
- ferus.../ Transtulit => Excessere
omnes
- Fuimus...fuit => steterat;
uictis
- incensa Danai dominantur in urbe =>
succurritis urbi / Incensae
Une différence, tout de même: au lieu que Panthus
invitait implicitement le héros à s'enfuir, celui-ci,
pour peu que ces hommes partagent, dit-il, sa suicidaire
détermination:
si uobis audentem extrema cupido
/ Certa sequi
(75)
s'engage à mourir à leur tête:
moriamur et in media arma
ruamus.
Dans cette injonction, l'antéposition de moriamur tend efficacement à fixer
ruere dans le sens de "tomber":
«Imitons Troie qui s'écroule (cf. v. 290, et voir aussi
v. 565-6), suicidons-nous». Et de fait, ils y laisseront tous
leur vie, sauf lui: ce beau discours les conduit à leur perte
(76) . Eux qu'auparavant
une mâle énergie animait (audere in proelia, 347) et qui n'avaient
nul besoin d'un incitatif supplémentaire (super his, 348 souligne jusque dans
l'ambiguïté grammaticale cette superfluité), voici
qu'à entendre ce discours fou, leur vaillance se mue en folie
(v. 355):
Sic animis iuuenum furor
additus.
Mais ici le contre-sens est facile. Que l'on traduise animis par "courage" ou simplement par
"esprit", le verbe addere ne doit
pas créer l'illusion qu'ils y aient gagné quelque
chose, qu'ils se soient enrichis: «the young men were already
brave (animis): now Aeneas makes
them reckless too (furor)»
(Austin). Furor entre en eux
comme l'Erinye, comme Junon dans l'âme des envahisseurs du
Latium (addita Iuno, VI, 90),
comme Labor dans le blé (frumentis...additus, G. I, 150):
pour les détruire. Plongés par les soins d'Enée
dans les ténèbres du coeur et de l'esprit, c'est comme
des condamnés, caeco Marte
(335), qu'ils iront à la bataille.
Le vers 360:
nox atra caua circumuolat
umbra
va pleinement en ce sens, dans la mesure où cette lugubre
poche de nuit présage la mort de ceux qu'elle enveloppe, comme
l'atteste l'inévitable rapprochement avec VI, 866 et Hor.
Sat. II, 1, 58 (77)
. Mais ces hommes voués à une mort certaine (Vadimus haud dubiam in mortem, 359: il
aurait dû dire Vadunt), ces
héros qui vont livrer leur ultime combat pour la patrie, et
parmi lesquels se trouvent un prêtre d'Apollon et plusieurs
vieillards (435-6), ainsi que Rhipée, «le plus juste des
hommes» (426-7), le narrateur n'a même pas honte de les
comparer à des bêtes fauves, «des loups
prédateurs que la rage insatiable du ventre a chassés
en aveugles hors de leurs tanières» (caecos, 357: caeco, 335). Le pic de ce paradoxe d'un
goût douteux se situe dans le terme raptores, si manifestement
approprié aux Grecs d'ores et déjà
occupés à piller Troie (rapiunt, 374). «La comparaison
est-elle heureuse?», s'inquiète timidement Bellessort,
mais Tissot est plus énergique: «Les loups ravisseurs,
affamés, perfides et cruels, sont les Grecs; mais je ne vois
dans les Troyens que des héros qui veulent mourir pour leur
patrie en cendres» (cf. aussi Lyne 212-3). Et ni Lactance
(Inst. V, 9, 4) ni Jean de
Salisbury (Policr. VI, 2, t. II, p. 8, 19), en imitant
Virgile, ne s'en laisseront conter par Enée, car c'est
à des êtres sans foi ni loi, des persécuteurs,
des brigands, qu'ils appliquent tout naturellement la comparaison
(voir P. Courcelle I, 177 n. 205)
(78) .
Fier d'avoir par la force du verbe métamorphosé ces
hommes en loups (Inde
consécutif, 355), Enée choisit ce moment pour pousser
sa lamentation (361 sqq):
Quis cladem illius noctis, quis
funera fando
Explicet aut possit lacrimis
aequare labores?
Vrbs antiqua ruit...
La reprise nox, 360 -
noctis, 361, à moins que
l'on ne préfère l'attribuer à l'inadvertance du
poète (79) ,
engendre, croyons-nous, une grinçante équivoque en ce
qu'elle tend à répartir "équitablement" sur les
victimes et les bourreaux, les Troyens et les Grecs, les
atrocités dont cette nuit-là fut le témoin.
L'expression atra in nebula, 356
- outre l'écho caecos,
357- caecam, 397 - tend en effet
à assimiler les loups à la nuit (uel certe nocti comparauit, D.Servius), en
sorte que si Nox enveloppe les
"loups", c'est sans doute pour les condamner, mais c'est aussi, au
moins durant un temps, pour les protéger et permettre à
ces créatures issues d'elle-même de perpétrer un
maximum de violences. Nous ne voulons certes pas prétendre que
illius noctis signifie illorum luporum, mais la reprise nox - noctis ne laisse subsister aucun
doute quant au fait que les Troyens contribuent pour une bonne part
«aux massacres et au carnage» de la nuit. Comme le
spécifie très bien le narrateur, les cadavres qui
jonchent rues, maisons et parvis ne sont pas uniquement troyens (v.
366):
Nec soli poenas dant sanguine
Teucri.
Et le sternuntur...passim du
vers 364 sera repris en 384-5 par passim.../
Sternimus, le labores
de 362 par labori, 385.
Remarquable aussi la place de l'adjectif Crudelis, mis juste après cadunt Danai, 368, comme pour
suggérer sous le sens obvie de ubique
("dans toute la ville") l'idée que l'on mourait
"dans les deux camps" (80)
. Cependant, même cette sinistre impartialité,
Enée ne s'y tient pas, car plusieurs détails
trahisssent la volonté de dénigrer les Troyens:
ainsi, dominata, 363 (chacun son
tour, donc: cf. 327) et inertia,
364 interprété à la lumière du vers 367:
Quondam etiam uictis redit in
praecordia uirtus
qui implique que la plupart des Troyens sont morts
lâchement, comme du bétail qu'on égorge. Il
s'ensuit par symétrie (etiam) que chez les Grecs le courage
(uirtus) est la règle, la
lâcheté l'exception. Au surplus, quoi que fassent les
uns et les autres, les jeux sont faits d'avance, les rôles
distribués: on sent comme une jouissance dans l'emploi de ces
termes définitifs, uictis
(cf. 354), uictores, 368. Enfin,
la vérité de ces intuitions n'éclate-t-elle pas
au vers 366 dans l'expression poenas dant
qui signifie proprement, selon Servius, qu'ils "meurent
indignement", moriuntur indigne
(cf. X, 617; XII, 949)?
Venant juste après la phrase
Crudelis ubique...imago, l'épisode Androgée
en apparaît comme la première illustration. Si l'on met
à part la fugace notation du vers 266 (Caeduntur uigiles), les premiers
massacreurs sont donc troyens. Là non plus, et compte tenu
bien sûr de la nécessité de sauver les
apparences, Enée n'a rien négligé pour montrer
ses compatriotes sous un jour défavorable. Non pas certes que
ce chef grec qui gourmande joyeusement ses hommes pour qu'ils se
jettent plus vite à la curée attire beaucoup notre
sympathie, mais enfin entre un serpent et un être humain, on
préfère encore l'être humain. Or, en
l'occurrence, l'être humain est le Grec. Passe encore pour les
loups, mais après l'horrible fin de Laocoon, comparer les
Troyens à un serpent (cf. Lyne 210-1)! Et pas n'importe
lequel, car le vers 381 qui le dépeint:
Attolentem iras et caerula colla
tumentem
fait écho à G. III, 421:
Tollentemque minas et sibila
colla tumentem,
évoquant par là même les recommandations du
poète-laboureur:
Cape saxa manu, cape robora,
pastor
et
Deice.
C'est double plaisir pour Enée. D'une part, il peut
à visage découvert se projeter dans l'image du reptile,
jouir de sa joie, savourer son triomphe: mise en relief de Inscius, 372, piquant de amicis, 372, sarcasme de la
parenthèse neque enim...,
376-7, avec son ricanant satis,
sigmatisme de 377, maniérisme du zeugma pedem cum uoce, 378. D'autre part, en
faisant basculer d'un camp dans l'autre l'emblème du mal, il
relativise le drame des Troyens, ou, pour mieux dire, il
évacue la morale pour la remplacer par la seule loi du
succès, le règne de la force. Oui, les Grecs ont
pillé, violé, massacré, mais après tout
les Troyens en auraient fait autant si la Fortune leur avait souri
(81) .
Le nom de cette déesse revient avec insistance
aussitôt après le massacre, d'abord dans le commentaire
d'Enée (v. 385):
Aspirat primo Fortuna
labori,
ensuite sur les lèvres de Corèbe (v. 387-8):
O socii, qua prima, inquit,
Fortuna salutis
Monstrat iter quaque ostendit se
dextra sequamur.
Il semblerait donc en apparence que Corèbe et Enée
communient dans la même croyance, ou plutôt dans la
même incroyance, étant donné que la religion
de Fortuna signifie proprement
l'irréligion et l'abandon des valeurs morales. Prenons-y garde
toutefois, Enée a soin de n'exprimer sa "croyance" qu'avec la
plus grande discrétion, comme une simple façon de
parler, tandis qu'il rejette sur le fiancé de Cassandre tout
l'odieux des maximes qui découlent logiquement du culte de
Fortuna. C'est ce jeune homme
qui, le plus ingénument du monde, prononce cette formule
machiavélique avant la lettre (390):
Dolus an uirtus, quis in hoste
requirat (82) ?
donnant ainsi la main à l'infâme Sinon (159: cf.
supra):
teneor patriae nec legibus
ullis.
C'est lui encore (v. 391) qui a cette macabre raillerie sur la
contribution "volontaire" des morts («grim jest», Austin),
qu'Henry voulait atténuer en prenant ipsi pour les Danaens en
général:
Arma dabunt ipsi.
Et pour convaincre les autres d'endosser l'uniforme ennemi, il
trouve ce spécieux argument (387-8): «Nous avons
remporté cette victoire grâce à l'erreur fortuite
d'Androgée. Fortuna nous
montre ainsi le chemin à suivre: déguisons-nous en
Grecs». Fortuna pointe donc
du doigt vers dolus, s'inscrit
sous dolus, ce qui fait que l'on
retrouve au vers 390 l'antagonisme traditionnel entre Fortuna et Virtus, avec pour conséquence
l'irrecevabilité absolue de la maxime de Corèbe. Dame
Fortune, appelons-la par son autre nom, la Nuit, ou Vénus
(écho de 388 à I, 401 et 418), si experte en l'art du
dol (Falle dolo, I, 684), ne va
d'ailleurs pas tarder à montrer qu'en indiquant cette route
aux Troyens, elle n'avait d'autre intention que de les égarer
(primo, 385 est
inquiétant) (83).
Cela, Enée, son fils, le sait bien, et c'est pourquoi il
laisse faire.
Mais admirons ici sa discrétion. Pour un peu, on se
demanderait s'il a lui aussi participé à
l'échange des armures. Il nomme Rhipée, Dymas, et se
fond lui-même dans la masse, omnisque
iuuentus, 394:
Hoc Rhipeus, hoc ipse Dymas
omnisque iuuentus / Laeta facit.
D'anciens commentateurs s'en étonnaient tellement qu'ils
ponctuaient après ipse en
prétendant voir le narrateur derrière ce
démonstratif (cf. Servius). Peine superflue, car même si
l'enthousiasme d'Enée pour ce funeste stratagème ne se
ressentait pas au rythme allègre du récit, qui va
jusqu'à l'exagération burlesque des vers 399-401
(84) , faut-il donc
rappeler qu'il commande la troupe et que si Corèbe peut
proposer, le chef seul dispose? Cartault 192 est encore trop bon
lorsqu'il dit du héros qu'«ici comme
précédemment il reste à la remorque».
Savoir s'effacer au bon moment dans le récit, c'est une chose,
rester "à la remorque" dans la réalité de
l'action, c'en est une autre. Grâce à une habile
présentation des faits, grâce à ses silences,
Enée arrive à peu près à préserver
les apparences, au point qu'il pourra même s'offrir le luxe au
vers 396 de confesser - ou paraître confesser, car
l'interprétation de haud numine
nostro n'est pas facile - que ce stratagème n'avait
pas reçu l'approbation des dieux, qu'il était illicite.
C'est ce que paraît confirmer l'exclamation digne de Tartuffe
qui occupe le centre de tout le livre (v. 402):
Heu nihil inuitis fas quemquam
fidere diuis!
Mais ce vers-Janus regarde autant vers l'avant que vers
l'arrière, il concerne l'équipée en cours et
vise aussi personnellement l'infortunée Cassandre:
Ecce trahebatur...
Condamnée par Apollon, condamnée par Minerve, la
prophétesse dut subir la loi d'Ajax dans le temple même
de cette dernière divinité. Le viol n'est
suggéré qu'indirectement, par le verbe trahebatur ainsi que par la mention du
lieu et du coupable (v. 414). D'aucuns seraient tentés de
faire honneur à Enée d'un tel tact
(85) . Ils
s'illusionneraient fort, car d'abord, dans le maniérisme du
portrait (épanalepse de
lumina), sa fausse commisération (teneras), sa perverse recherche du
détail cruel propre à relever la beauté de la
jeune fille (Crinibus, 404;
nam...arcebant, 406), et jusque
dans l'ambivalence du mot
speciem, 407
(86), se discerne une sorte
de malsaine complaisance dont Racine se sera peut-être
inspiré pour faire parler son Néron
(Britannicus, v. 387 sqq):
Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de
larmes,
Qui brillaient au travers des flambeaux et des
larmes;
Belle sans ornements...
Les ombres, les flambeaux, les cris et le silence,
Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs,
Relevaient de ses yeux les timides douceurs...
Enée surpasse toutefois le Néron racinien en ce
qu'il ajoute l'impiété au voyeurisme (v. 405):
Ad caelum tendens ardentia
lumina frustra.
Par son silence, le ciel approuve, comme Enée
lui-même. Mais ce n'est pas tout, car considérons dans
son contexte l'expression apparemment anodine Priameia uirgo. Après l'acte de
profanation qui vient d'avoir lieu dans le sanctuaire, ce beau nom de
uirgo ne constitue-t-il pas le
plus cruel des sarcasmes? Et quant à l'adjectif, dont la
nuance propre par rapport à
Priameis est de marquer l'appartenance (cf. VII, 252), il
se charge d'une maligne intention à l'égard de Priam en
même temps qu'il explique la haine d'Enée envers la
jeune fille.
Cette haine englobe naturellement le fiancé, ce
Corèbe qu'Enée appelle déjà le gendre de
Priam (gener, 344) et dont le
principal tort à ses yeux est d'avoir manifesté
à son beau-père une irréprochable loyauté
en volant à son secours en dépit des avertissements de
cette "folle" de Cassandre (furentis, 345). Perfidie du forte, 342:
illis ad Troiam forte diebus /
Venerat
qui, en liaison avec incensus
amore, tend à dissimuler les nobles intentions du
prince. Gifle du insano, 343 qui
forme couple avec furentis, 345
et rappelle le mot de Talthybios dans les Troyennes d'Euripide
(v. 411 sqq): «Il faut être fou pour aimer cette
folle-là». Hypocrite apitoiement du Infelix, 345 derrière lequel se
dissimule l'accusation capitale portée contre le jeune homme,
à savoir qu'il a causé le malheur de ses compagnons
d'armes. Que n'était-il resté chez lui, ce "maudit"
Phrygien! Mais, en attendant, Enée sait exploiter comme il
faut cette indésirable présence. Juste après le
massacre d'Androgée et de sa troupe, quoi de plus commode que
d'attribuer au fils de Mygdon un rôle qui, selon toute
probabilité, n'a pas pu être le sien, car ce que l'on
devine entre les lignes du vrai caractère de ce prince, loyal,
généreux, bouillant, rend difficile à croire
qu'il ait vraiment pu prononcer le Dolus an
uirtus, sentence qui en revanche résume à
merveille la philosophie morale du fils de Vénus. La
malignité du vers 386:
Atque hic successu exsultans
animisque Coroebus
se ressent jusque dans ses sonorités sifflantes, et la
vertu dénigrante du participe exsultans s'augmente de son écho
avec Insultans, 330 et Exsultat, 470. Arrive ce qui devait
arriver (407): incapable de se contenir (Non
tulit) à la vue de sa fiancée
enchaînée, ce jeune fou (furiata mente) va foncer tête
baissée dans le gros des ennemis (medium, 408 valant deux fois). Les autres
suivent comme un seul homme, par esprit de solidarité sans
doute, mais cette circonstance révèle un piètre
sens des responsabilités chez le chef.
Le premier danger cependant ne vient pas d'où l'on pensait
(v. 410-11):
Hic primum ex alto delubri
culmine telis / Nostrorum obruimur...
Pour la deuxième fois nous assistons à un massacre
(caedes), pour la deuxième
fois les massacreurs sont des Troyens, et des Troyens maintenant qui
tirent sur des Troyens! Mais Ajax et les Atrides ont vu avec
colère Corèbe leur arracher leur proie: ereptae, 413 (cf. Raptores, 356) ne manque pas d'impudence,
dans la mesure où il paraît reconnaître aux Grecs
la légitime propriété de Cassandre (cf. ereptae.../ Coniugis, III, 330 sq).
D'abord surpris par l'attaque, les Danaens se reprennent, serrant les
rangs, accourent de toutes parts «comme des vents en
trombe», rupto ceu quondam turbine
uenti, 416 (87)
et bientôt c'est l'armée grecque tout entière,
dirait-on, que le commando doit affronter. Corèbe, comme de
juste, tombe le premier, sûrement puni par cette même
Minerve qu'il voulait venger, puisqu'il succombe devant son
autel, ad aram, 425, victime
sacrificielle (88) . Puis
c'est le tour de Rhipée, occasion d'un nouveau
blasphème (v. 426-8):
...cadit et Rhipeus, iustissimus
unus
Qui fuit in Teucris et
seruantissimus aequi.
Dis aliter uisum!
(89)
Panthus clôt la liste, et le narrateur ne manque pas
l'occasion de souligner que «ni [sa] profonde
piété ni le diadème d'Apollon ne [l'] ont
sauvé de la glissade» (v. 429 sq):
...nec te tua plurima,
Panthu,
Labentem pietas nec Apollinis
infula texit.
Comme si vraiment les dieux devaient faire des miracles en faveur
des personnes qui se jettent elles-mêmes dans les griffes de la
mort, et comme si «le très pieux Panthus» et
«le très juste Rhipée» n'avaient pas failli
à l'honneur en consentant à un stratagème
étayé moralement sur le principe Dolus an uirtus...
(90)
Mais un terrible soupçon nous vient
à propos de Confixi a
sociis, 429 car, en dehors du fait qu'il y a fort peu de
chances pour que les Troyens des toits aient continué
longtemps à viser les leurs, il se trouve que la
dernière fois que le terme de socii est apparu, c'était au vers
387 dans la bouche de Corèbe s'adressant à ses
compagnons. On se souvient que, lors de la guerre de Modène,
en 43 avant J.-C., Octave fut accusé d'avoir assassiné
l'un et l'autre des consuls avec lesquels il conduisait les troupes
loyalistes (Suet. Aug. 11). Or, remarquons qu'au vers 428
Hypanis et Dymas forment un couple aussi indissociable qu'un couple
de consuls (Hypanisque Dymasque)
et que la formulation des vers 428-9 tend malignement à
suggérer l'équivalence entre sociis et dis, et par là à
évoquer la figure d'Octave à Modène, cet
"allié" qui se prenait pour un dieu (cf. deus, Ecl. I, 6-7), i.e. qui
s'arrogeait sur autrui le droit de vie et de mort
(91). Comme par hasard,
quand Enée, au désespoir de n'avoir pu, seul contre
toute une armée, réussir à mourir (v. 431 sqq),
se décide enfin à décrocher (Diuellimur, 434, «nous nous
arrachons») (92) , il
se retrouve en la compagnie pour le moins inattendue d'un autre
couple, formé d'Iphitus, quasi-anagramme d'Hirtius, nom d'un
des deux consuls de 43, et de Pélias, nom qui commence par la
même initiale, et finit par la même syllabe
(inversée), que celui de Pansa, l'autre consul, et qui de
plus, comme celui-ci, a reçu une blessure au combat. De ces
deux personnages on n'entendra plus parler, mais à qui se
refuserait à admettre que le pieux Enée ait pu
abandonner un vieillard et un blessé
(93) avant d'entrer dans le
palais où ils étaient "appelés" avec lui
(uocati, 437), de sorte
qu'Euado, 458 cache un Euadimus, les vers 565-566 viendront
apprendre qu'en effet Iphitus et Pélias (assez bien
évoqués par defessi
et aegra) avaient
suivi leur chef, mais qu'is profitèrent ensuite de ce que
celui-ci eût le dos tourné pour se suicider (cf.
infra). Honni soit qui mal y pense!
Nous sommes assez armés maintenant
pour entendre la monstrueuse facétie des vers 431 sqq:
Iliaci cineres et flamma extrema
meorum,
Testor in occasu uestro nec tela
nec ullas
Vitauisse uices Danaum et si
fata fuissent
Vt caderem meruisse
manu...
Quelle que soit la manière, souvent contournée,
dont on analyse cette phrase, on suppose traditionnellement
qu'Enée s'y justifie d'avoir survécu à la ruine
de sa patrie, en se plaignant, comme le pauvre Gaspard de Verlaine,
que la mort, malgré tous ses efforts, n'ait pas voulu de lui
(Non potuisse, I, 98). Une telle
interprétation ne laisse déjà pas tout à
fait indemne le héros, tant cette rhétorique sonne
faux, mais il pourrait y avoir beaucoup plus grave. Car enfin,
rappelons-nous qu'Enée combat sous "uniforme" grec et que
plusieurs de ses compagnons, Panthus notamment (cf. Austin), viennent
de tomber sous les traits troyens (Confixi a
sociis, 429). Comment donc, dans le contexte de cette
tragique mascarade, l'expression uices
Danaum ne se revêtirait-elle pas d'équivoque,
le sens de "dangers courus par les Danaens" étant même
en l'occurrence nettement plus naturel que celui de "dangers du
combat contre les Danaens"
(94) ? D'où sans
doute la raison profonde qui amène plusieurs éditeurs
(ainsi Plessis-Lejay, Bellessort, Perret...) à introduire une
improbable virgule avant Danaum.
N'hésitons donc pas à croire le héros sur parole
quand il confesse «avoir mérité la mort par sa
main» (Rhipée, lui, ne l'avait pas
méritée), et comprenons qu'il a joué jusqu'au
bout son rôle de Grec, courant les mêmes dangers que les
Grecs, s'exposant comme eux aux traits ennemis (i.e. de ses
compatriotes). Mais nous avons peut-être eu tort de parler ici
de facétie, quand Enée se pare de cette justification
suprême du Méchant, le succès: «La preuve
que je suis l'authentique élu des Destins, c'est que quand
j'aidais consciencieusement les Grecs à massacrer mes
compatriotes, je n'ai pas reçu la moindre
égratignure».
De Diomède en action, Homère dit que l'observateur
n'aurait pu deviner, tant il s'avançait dans la ligne adverse,
s'il combattait du côté grec ou du côté
troyen (Il. V, 85 sq). Si nous entretenions encore de tels
doutes sur l'hôte de Didon (au moins depuis I, 488: Se...permixtum...Achiuis), nous
voilà définitivement fixés, et la suite n'est
pas faite pour nous détromper.
Vers 438-505: autour du palais, la
bataille fait rage; devant la porte et du haut des toits, les Troyens
se défendent avec l'énergie du désespoir;
Enée s'introduit par un passage dérobé, vole sur
le toit et entreprend de jeter à bas la principale
défense troyenne; Pyrrhus, et toute l'armée grecque
à sa suite, pénètre en force dans le
palais.
Enée a dû "s'arracher", prétend-il, à
l'étreinte de l'ennemi. Mais l'ennemi, apparemment, a pris la
même direction que lui, puisque les Atrides et les Dolopes du
vers 415 se retrouvent sans faute sous les murs du palais pour
l'assaut final (469, 500). C'est tout de même étrange:
Enée, dès le premier instant, avait
désespéré de la situation et n'avait plus
songé qu'à mourir (mori, 317; moriamur, 353), Panthus parlait de Troie
au passé et signalait à peine quelques
velléités de résistance (uix primi..., 334). Or, que voit-on sur la
citadelle? des combats acharnés,
ingentem pugnam, 438, expression d'autant plus forte
qu'elle s'accompagne d'une anacoluthe (R.D. Williams 241
préfère parler de "gaucherie") et d'une hyperbole:
«comme si tout le reste n'était rien à
côté, comme si l'on ne mourait qu'en ce lieu» (v.
438-9). Les défenseurs troyens sont encore en grand nombre,
les uns s'opposant à l'escalade de l'adversaire par une
grêle de traits (ad tela,
443), tandis que d'autres se sont massés devant la porte (et
non pas derrière, comme certains l'entendent!)
(95) : his se..., 446, has servant..., 450, le
parallélisme est marqué jusque dans la reprise du
sigmatisme.
Enée n'est pas ravi du spectacle. Quoi! ces "vaincus"
(uictis, 452) osent encore
lutter, ces "morts" (Extrema iam in
morte, 447) osent encore se débattre! Au lieu de se
résigner à l'inévitable et de laisser le
vainqueur se livrer tranquillement au pillage, ils saccagent
eux-mêmes leurs trésors, gâchent le butin (448):
Auratasque trabes, ueterum
decora illa parentum.
La preuve que telle est bien en effet la préoccupation
essentielle du héros, on la verra, signalée par le
rappel d'Auratas par auro, dans le vers 504:
Barbarico postes auro spoliisque
superbi
où non seulement, même si l'on se refuse à
penser qu'Enée y traite les siens de "barbares"
(96), l'intention maligne,
en écho à 363 et 556, se dissimule à peine, mais
où, de plus, spoliis se
voit ironiquement retourner par le second sens («les Danaens ont
pris tout ce qu'a dédaigné le feu») de la phrase
placée en appendice (v. 505):
tenent Danai qua deficit
ignis.
C'est en effet ainsi que Perret traduit, d'accord avec Villenave,
et en contradiction avec l'interprétation habituelle
recommandée par Servius («Les Grecs sont partout
où n'est pas la flamme», Bellessort). L'orgueilleuse
cité qui se parait des dépouilles de ses voisins, la
voici butin à son tour. Ne dirait-on pas presque que le Danaen
remplit ici la mission assignée au Romain par Anchise dans le
sixième livre (Tu Romane, memento
...debellare superbos)? Et cette prise de possession de
"l'or barbare" marque l'aboutissement de toute la guerre (cf. encore
761-7, avec reprise de auro,
765), la mise à mort de Priam n'étant plus ensuite
qu'une sorte de formalité quelque peu grotesque que le
narrateur, du moins le feint-il, passerait volontiers sous silence,
n'était-ce pour complaire à la curiosité plus ou
moins malsaine de son auditoire (v. 506).
C'est cette détestable ironie qui, au vers 448, entre le
illa et le alta des manuscrits, permet, semble-t-il,
de trancher en faveur du premier, d'autant que l'emphatique pronom
revient au vers 503 avec la même intention sarcastique: nul ne
regrettera au demeurant la platitude d'alta, si bien perçue par Perret
que, tout en le préférant à illa, il le traduit, comme s'il faisait le
choix contraire, par "glorieux". Et l'on pourrait en fonction de la
même ironie appuyer au v. 445 la leçon tecta (écho à tectis, 451) contre le tota adopté par Benoist, Pichon,
Bellessort, Williams, Perret. En tout cas, à la vue des
Troyens arrachant leurs toits pour s'en faire des projectiles, le
sang d'Enée ne fait qu'un tour (451-2):
Instaurati
animi regis succurrere tectis
Auxilioque leuare uiros uimque
addere uictis.
Dans la version conventionnelle - témoin Bellessort:
«Nous nous refaisons du courage pour secourir le palais du roi,
soutenir ses défenseurs et rendre de la force aux
vaincus» -, le second vers comporte une nette redondance. S'il
n'existait aucun moyen de remédier à cette faiblesse,
il faudrait certes s'y résigner, mais c'est loin d'être
le cas, et un examen attentif conduit à la conclusion que la
tradition a une fois de plus sacrifié Virgile à
Enée en préférant attribuer au premier une
négligence de style plutôt que de regarder en face la
monstruosité du second. Rien de plus décevant pourtant
que la reprise, à si peu de distance, pour désigner les
mêmes personnes, de uiros
("héros") par uictis
("vaincus"), c'est-à-dire par un terme qui se trouve avec lui
en antithèse naturelle, surtout que cette virtualité
est activée par l'opposition entre deux verbes dont l'un
comporte l'idée d'allègement et l'autre celle
d'alourdissement. Et à qui pourrait-on logiquement "ajouter de
la force", sinon à des vainqueurs? Appliquée à
des vaincus, l'expression uim
addere (cf. uirgas,
calcaria, stimulos alicui addere
(97) tend assez
naturellement à suggérer quelque mauvais coup
destiné à hâter leur défaite, à les
euthanasier si l'on ose dire. En clair, Enée n'a nullement
l'intention de prêter main forte aux assiégés: ce
qu'il veut au contraire, c'est faciliter la tâche des
assaillants (uiros) et sauver le
maximum de butin (regis succurrere
tectis n'est pas regi
succurrere, et il faut le rapprocher de tecta...conuellunt, 445-6).
S'introduire dans le palais n'est pas pour lui un
problème: il connaît un passage secret. Mais pour
décrire cet accès, il entasse une telle quantité
de substantifs (limen, fores, usus, postes)
et de qualificatifs (caecae,
peruius, relicti, a
tergo) que J.W. Mackail se refusait à voir dans les
vers 453 sqq autre chose qu'une forme de brouillon, un premier jet
promis à la révision (cf. Austin).
C'était ne pas voir qu'Enée a des
motifs bien à lui d'insister aussi lourdement sur les
mystères du sérail. Dans sa ligne de mire, Priam et
Andromaque (v. 455-7):
infelix qua se, dum regna
manebant,
Saepius Andromache ferre
incomitata solebat
Ad soceros et auo puerum
Astyanacta trahebat.
Touchante vignette qui enfonce au coeur la pointe de la
nostalgie, ainsi se présentent ces trois vers, et il est
possible que, pris un par un, les éléments
perturbateurs qui s'y trouvent ne porteraient pas à
conséquence, mais il nous paraît que leur somme aboutit
à transformer l'image d'Epinal en une grimaçante
caricature. Ces détails sont au nombre de
six: équivoque
référentielle (présent ou passé: cf.
Servius), et donc équivoque sémantique, de l'adjectif
infelix, capable d'exprimer la
malédiction aussi bien que le malheur (cf. v. 345); apparente
faiblesse de la précision dum regna
manebant («stopgap», Austin), sauf intention
maligne (= «alors il avait tout pouvoir»); disjonction
se...ferre qui tend à
assimiler se à un cadeau
(= se offerre); dangereuse
insinuation de incomitata qui,
joint au fait qu'Andromaque emprunte un passage secret, donnerait
à penser qu'elle n'a pas la conscience tranquille, car si ce
qu'elle recherche est le plaisir d'échapper au decorum
(D.Servius), qu'est-ce donc qui l'empêche d'y échapper
au grand jour, et qui donc y trouverait à redire? Par
ailleurs, trahebat semble presque
employé à contre-sens, car on s'imaginerait que
l'enfant, loin d'avoir besoin qu'on le traîne vers son
grand-père, y courrait au contraire. Enfin, soceros peut encore mieux s'entendre comme
faux pluriel et vrai masculin, étant donné qu'il
signifie proprement "des beaux-pères" et non pas "le
beau-père et la belle-mère" (cf. Servius). Bref, le
trio Priam-Andromaque-Astyanax rappelle curieusement celui de
César, Atia et Octave tel qu'il nous a semblé
apparaître à travers le déchiffrement des
pamphlets catulliens (98) .
«Je vole jusqu'au point le plus élevé du
faîte», poursuit le narrateur (trad. Perret du v. 458):
Euado ad summi fastigia
culminis.
C'est là qu'il va enfin accomplir l'exploit que l'on
attendait de lui, non pas un exploit manqué, comme
l'écrit le sévère Cartault 194, mais une de ces
actions d'éclat qui retournent une situation,
précipitent une issue, comme dans nos guerres modernes la
prise d'une batterie de canons. Une énorme tour se dressait
sur la terrasse du palais, d'où les Troyens, tout "vaincus"
qu'ils fussent, et malhabiles avec cela (inrita, 459)
(99) , faisaient
néanmoins beaucoup souffrir les Grecs. Enée a tout de
suite compris où était son devoir. S'il pouvait saper
cet ouvrage et le renverser sur les soldats troyens rangés
devant la porte, il aurait pour ainsi dire fait d'une pierre deux
coups. Penchée comme elle l'est sur le vide (in praecipiti stantem, 460), et avec ses
assises branlantes (labantis /
Iuncturas, 463-4), cette vieille tour ne demande
d'ailleurs qu'à choir. La jeter à bas, c'est presque
lui rendre service, aller dans le sens de ses voeux, et la structure
labantis + impulimus annonce la
confession de Didon en IV, 22-23: labantem /
Impulit, de même qu'elle éclaire la
signification cachée du uimque addere
uictis. On ne sait si le héros attendit pour
attaquer la tour que ses défenseurs l'eussent
évacuée, en tout cas Adgressi, 463 arrive sans prévenir,
tout comme Euado, 458 avait
brûlé toute transition.
La chose a dû se dérouler très vite. Quelques
coups de hache bien placés, la bonne impulsion au bon endroit,
et voilà que "d'un seul coup" (repente, 465) la tour se met à
glisser, à vaciller au-dessus des têtes troyennes, avant
d'aller s'écraser à grand fracas sur les Grecs, mais
ces victimes sont tout de suite remplacées (Ast alii subeunt, 467), et les projectiles
pleuvent toujours aussi dru:
nec saxa nec ullum / Telorum
interea cessat genus.
Que les pertes aient été beaucoup plus graves parmi
les Troyens qui défendaient l'entrée de la porte (cf.
v. 449 sq), c'est ce que "l'aède" ne nous dira pas, mais que
nous pouvons déduire de la facilité avec laquelle
Pyrrhus va maintenant s'approcher de cette porte si bien
gardée (100) .
Enée a bien mérité de l'armée
grecque. Il n'a pas seulement frayé le chemin à
Pyrrhus, il lui a montré l'exemple, à en croire des
échos tels que ferro, 463
- bipenni, 479, labantis, 463 - labat, 492, conuellimus, 464 - uellit, 480, conuolsa, 507. Et son admiration pour le
jeune guerrier a beau se déguiser, elle n'en perce pas moins
dans des expressions telles que Ipse inter
primos, 479, Instat ui
patria, 491, Fit uia
ui, 494 (101)
, Vidi, 499 (pro admiratione, D.Servius). Elle se
dénonce aussi dans la comparaison du fleuve (v. 496 sqq), qui
reporte sur le plus intrépide des Grecs, celui qui
entraîne toute l'armée, l'éloge qu'Homère
faisait de Diomède Il. V, 87 sqq (réminiscence
amorcée dès le vers 491 avec nec...nec: cf. oute...oute, Il.
V, 89-90). Cette comparaison est en revanche bien peu flatteuse
pour les Troyens et Troyennes, assimilés à du
bétail emporté avec ses étables (v. 499):
Cum stabulis armenta
trahit.
Priam lui-même est tout aussi malmené tant par le
foedantem du vers 502, qui fait
de lui un profanateur, que par la triste ironie de la reprise en 505
du ignis de 502, propre à
créer l'impression que c'est lui l'incendiaire. Quant aux
soldats troyens, ils servent surtout de faire-valoir à leur
"boucher" (trucidant, 494 et
Caede, 500 encadrent armenta)
(102) . L'idée
à faire passer, c'est qu'aucune force ne peut s'opposer
à l'impétueux jeune homme (v. 491-2):
nec claustra nec ipsi / Custodes
sufferre ualent.
C'est bien normal quand on a pour père le vaillant
Achille, mieux, quand on ressuscite ce héros en sa propre
personne, comme c'est le cas pour Pyrrhus, d'après le ui patria du vers 491, et surtout
d'après le vers 473, incompréhensible sinon:
Nunc positis nouos exuuiis
nitidusque iuuenta
(103) .
La fascination exercée sur lui par le père (cf. I,
461 sqq), Enée la reporte aujourd'hui sur le fils, cet
Achilles redivivus, et de même que Virgile, devant les
fresques du temple de Junon, fusionnait la figure de son héros
avec celle du vainqueur d'Hector, de même il a mis en
résonance la description de Pyrrhus aux vers 469 sqq avec la
propre épiphanie d'Enée en I, 588 sqq:
Livre II-------------------------------------->Livre I
et luce coruscus aena,
470-----------> Aeneas claraque in luce
refulsit, 588
luce...lucem,
470-1---------------------> luce...lumenque, 588-590
Exsultat,
470------------------------------> Restitit, 588; laetos, 591
quem bruma tegebat,
472-------------> obscuro...aere
saepsit, 411
positis...exsuuiis,
473-------------------> Scindit se
nubes, 587
nitidusque iuuenta,
473---------------> lumenque iuuentae /
Purpureum, 590-1
Fallacieuse image que celle du serpent, qui rassure pleinement
sur les sentiments éprouvés par Enée à
l'égard de Pyrrhus, alors qu'en réalité le
lecteur n'a qu'à se souvenir que la dernière apparition
de cet animal ne remonte qu'aux vers 379 sqq, où le narrateur
se l'applique à lui-même et à sa troupe. La
comparaison s'accompagne d'ailleurs d'une réminiscence
littérale de l'Iliade (XXII, 93 sqq):
bebrôkôs kaka farmaka => mala gramina pastus
elissomenos => conuoluit
faeinên => luce
coruscus
Or, l'aède grec n'a manifestement aucune intention
dénigrante envers Hector en le présentant comme il le
fait sous l'aspect d'un reptile en colère. Et qui plus est,
Enée a estompé au maximum les côtés
négatifs de son serpent: au kholos ainos
("colère affreuse") d'Homère il substitue Exsultat, la jubilation remplace la
colère. Le serpent grec ne bouge de son trou: le sien jaillit
dans la lumière, vibre, exulte, resplendit. C'est l'image
même de la jeunesse face au croulant Priam (Arduos, 475 => ruis, 520), de la beauté radieuse
face au répugnant Priam (nitidus, 473 => foedantem, 502).
Toutefois, le cholos ainos du texte homérique n'a
pas été perdu pour Virgile, car on le retrouve de
façon inattendue dans le aena du vers 470. Si près de
Pyrrhus, l'expression luce aena
renvoie assez clairement, comme le note R.D. Williams, à
l'étymologie de ce nom ("l'homme aux cheveux couleur de feu")
en y ajoutant la connotation psychologique attachée à
l'airain (cf. Hor. C. I, 3, 9), celle d'insensibilité,
d'inhumanité. Certes, le poète a
l'air ici simplement de traduire le augê chalkeiê d'Il.
XIII, 341 (Austin), mais il suggère en sous-main une
affinité entre aenus et
ainos d'une part - ceci en s'inspirant ostensiblement d'Il.
XXII, 93 sqq -, entre aenus
et Aeneas d'autre part, ceci en
incorporant, comme on vient de le voir, le parallélisme II,
470 - I, 588 à un système d'échos soigneusement
élaboré. Du même coup, il rejoint l'auteur de
l'Hymne à Aphrodite (I, 198-9), qui établissait
un rapport étymologique entre le nom d'Aineias et l'adjectif ainos,
"terrible", "affreux". Terribilis, rappel d'ainos, et
feruidus, sémantiquement
relié à Pyrrhus, seront d'ailleurs les deux
dernières épithètes décernées
à Enée par Virgile (XII, 947, 951); et le meurtre de
Turnus sera relié à celui de Priam par la
répétition en XII, 950 du Hoc dicens de II, 550
(104) .
Affinités d'autant plus compromettantes pour le
héros de l'Enéide et pour l'illustre Romain
qu'il préfigure, que, par un écho avec VI, 273
(Vestibulum ante ipsum) et 279
(in limine), le vers 469
présente le fils d'Achille comme l'incarnation même de
Bellum, allusion à
l'étymologie de Neoptolemus, son autre nom
(105).
Vers 506-566: la mort de
Priam.
Moins prompt à secourir son roi qu'à
démanteler les défenses troyennes, Enée va
assister sans bouger au meurtre de Priam. Plus d'un lecteur en a
été choqué, comme Tissot par exemple, qui
écrit, avec l'approbation de Villenave, qu'«Enée
est un témoin trop tranquille et trop froid du meurtre de
Priam». Cartault 197 renchérit en jugeant "insupportable"
une telle passivité. Il eût pourtant été
facile à Virgile de sauver son héros en lui attribuant
au moins un mouvement de fureur, une velléité
d'intervention: «Arrêté par des obstacles
invisibles, ou retenu par sa mère, il aurait du moins
acquitté, par une volonté sublime, la dette du courage
et de la fidélité...», déplore Tissot. Les
avocats d'Enée ont recours à diverses sortes d'arguties
pour sauver ce qu'ils croient être l'honneur de Virgile. Selon
Catrou (cité par Villenave 193), Enée serait
cloué sur place par la loi interdisant aux hommes, sauf aux
fils du roi, l'accès du sérail; et, qui plus est,
«Virgile n'a point écrit pour la France et par rapport
à nos manières». Constans tente même de nier
l'évidence en soutenant qu'Enée n'a pas
été le témoin oculaire de la scène
(106) . Vaine
défense d'ailleurs car, quand bien même on lui
accorderait ce point, il resterait encore à justifier
Enée en tant que narrateur, car là c'est presque
à chaque mot que se trahissent ses mauvais sentiments à
l'égard du vieux roi. Austin parle d'objectivité
historique, compare le rôle du messager dans la tragédie
grecque. Mais les récits de messagers conservent toujours une
noble simplicité de ligne et leur cruel réalisme
véhicule une forte charge d'humaine compassion:
Enée, quant à lui, s'entend
à porter des coups perfides à celui qu'il
prétend plaindre, et en même temps cultive sans vergogne
la rhétorique, soigne ses effets, pérore, fait
même le galant
(107) , comme dans ce
vers d'introduction (v. 506):
Forsitan et Priami fuerint quae
fata requiras.
La perversité de cette phrase est presque insondable.
Science du suspense, art tout "sinonien" de se faire arracher ce que
l'on brûle de dire (cf. v. 101 sqq), hypocrite banalisation de
la personne de Priam par l'équivoque du et (et
Priami ou et quae),
jeu sur trois sens différents de fata ("son sort", "sa mort", "son genre de
mort"), une ambiguïté qui se retrouve à la fin de
l'épisode, quand le narrateur conclut en ces termes (v. 554
sqq):
Haec finis
Priami fatorum, hic exitus illum / Sorte tulit...
Plusieurs éditeurs, avec Peerlkamp,
préfèrent ici mettre la virgule après Priami, tant il est évident
qu'Haec finis Priami se suffit
à soi-même - et eût suffi à un messager de
tragédie. Mais le rythme de la phrase aussi bien que le sens
d'exitus et de sors résistent à une telle
ponctuation, et il faut donc bien se résigner à ce
finis fatorum. Alors,
étant donné la corrélation entre fatorum et le fata du vers 506, on n'exclura pas
forcément la possibilité d'une facétie de ce
genre: «Voilà donc la fin du récit des fata de Priam que tu désirais
entendre» (pour une autre facétie sur finis, cf. I,
223: supra). Mais le fait le
plus saillant est que finis
et fata ayant été
rendus virtuellement synonymes par le contexte, ils entretiennent
entre eux un rapport du même type que telos et
thanatos dans la formule qu'Homère Il. XXII, 361
applique à Hector, telos thanatoio, avec le sens
apaisant de "la mort qui achève tout". Seulement, l'expression
est ici disjointe et, dans la bouche d'Enée, les mots, pris
littéralement, se chargent d'une signification sarcastique,
comme si la mort de Priam s'était étendue sur un grand
laps de temps = "la fin de sa mort": cf. in
media iam morte, 533). Ajoutons que le statut grammatical
de sous-dépendance du mot
Priami amorce le processus de dépersonnification du
roi, un processus qui, avant de trouver son plein
épanouissement dans l'inexorable
Iacet ingens...et sine nomine corpus, s'est poursuivi
à travers l'insolite renversement de l'expression sorte ferre (le sujet est tiré au
sort par la mort), expérimenté aussi par Horace
C. II, 3, 27 sq
(108) . Pas un mot de
vraie compassion, pas une larme authentique dans cette ambitieuse
péroraison, mais au contraire le coup de pied de l'âne
perfidement décoché par la définition du
défunt comme superbum/Regnatorem où la
disjonction profite à chacun des deux termes. L'écho
avec 504-5 est flagrant (cf. D. Fowler 49-51), et Iacet, 557 sert aussi railleusement que
Procubuere, 505 à
souligner la valeur étymologique du mot superbus. Heinze se serait bien
passé des vers 554-558. Ils sont pourtant admirables, on
dirait Jules César versant des pleurs sur la tête
embaumée de Pompée
(109) .
Il gît dans la poussière, le superbe tyran de
l'Asie, ayant enfin payé le prix de son orgueil. Et ne
vient-il pas de dévoiler à nos yeux sa nature
despotique, violente, coléreuse, profondément
égocentrique? Son premier mouvement, quand les Grecs font
irruption dans le palais, est de s'élancer sur eux comme un
furieux (v. 511):
ac densos fertur moriturus in
hostis.
Ce moriturus est ambigu.
Comme le vieillard a pris soin tout d'abord de revêtir sa
cuirasse (Arma, 509), on peut
penser qu'il compte vendre chèrement sa vie, et l'on
traduirait alors ce participe par "décidé à
mourir (comme un brave)". Mais, avec son diu...desueta, son trementibus, son nequiquam (répété en
515 et 546), son inutile, le
contexte immédiat engage fortement à considérer
moriturus comme un commentaire
d'Enée venant en quelque sorte interférer avec la
propre intention de Priam, le contredire: «il croyait aller se
battre, et peut-être se sauver, ce débile vieillard,
mais en réalité il courait à la mort». On
comparera le periturus du vers
408 et le moritura de G.
IV, 458: nous avons là en somme le contraire du "style
subjectif" défini par Brooks Otis. Hécube ne
dément pas cette interprétation lorsqu'elle interpelle
ainsi son époux (519-520):
Quae mens tam dira, miserrime
coniunx,
Impulit his cingi telis? aut quo
ruis?
Toute l'ironie de ce ruis
provient du fait que ce verbe est propre à traduire
à la fois l'élan impétueux du guerrier et -
surtout avec Impulit (!) - la
course chancelante du vieillard (aut
festinas, aut incedis seniliter, Servius), en sorte
qu'Hécube dit à peu près ceci: «Qu'est-ce
que tu crois? Tu te prends pour un guerrier et tu n'es qu'une
ruine» (Cf. Juvénal X, 268: Et
ruit ante aram summi Iouis et uetulus bos).
Dérision fort déplacée, on en conviendra, dans
la bouche de la vieille souveraine, mais dont Enée doit
secrètement se délecter.
Ayant ainsi parlé, Hécube «ramène
l'ancien dans son giron et l'assoit en ce lieu sacré»
(524-5):
Sic ore effata recepit / Ad sese
et sacra longaeuom in sede locauit.
A l'instant (v. 516-7), Enée comparait poétiquement
Hécube et ses filles à des colombes: c'est davantage
à une mère poule ramenant à elle ses poussins
que ce nouveau langage nous ferait penser (chute de ton
soulignée par l'effet de rime marquant la dérisoire
facilité de l'action)
(110) . Et l'on
remarquera que l'ironie de ruis
est par ailleurs soutenue par tali
(cf. I n. 45), par
istis , par tandem, par l'équivoque defensoribus, apte à signifier "de
telles défenses", mais aussi "des défenseurs de ton
acabit", sens appuyé par l'adjonction de la conditionnelle
(v.522):
non, si ipse meus nunc adforet
Hector.
Mais cette conditionnelle elle-même ne s'éclaire
pleinement peut-être qu'à la lumière du passage
de l'Iliade où le héros troyen confronté
à Achille se trouve comparé à une faible palombe
(Il. XXII, 139-142). Si Hector était encore de ce
monde, il n'aurait lui aussi qu'à se serrer peureusement
autour de l'autel parmi les femmes et les vieillards, ces autres
colombes (columbae, 516).
Ainsi Enée met-il Hécube à contribution pour
incliner Hector devant Pyrrhus et compléter la caricature de
Priam par lui ébauchée dès les vers 509-511 non
seulement avec le vicieux moriturus, mais encore avec l'ironique
contraste entre la sonore grandiloquence du membre final (ac densos fertur moriturus in hostis) et
la cocasserie du reste, sensible tant dans le choix des mots
(drôlerie de Circumdat)
(111) que dans leur
agencement d'abord par membres croissants puis selon une suite de
trisyllabes, d'où naît une impression d'essoufflement,
de saccade, en même temps que de catastrophe imminente
(112) . Et le narrateur
récidive aux vers 544-546 lorsque, décrivant la
furibonde attaque du vieillard contre Néoptolème, il
insiste pesamment sur sa débilité (imbelle sine ictu) et nous donne à
savourer ce dérisoire détail du javelot suspendu
à la bosse du bouclier, si dérisoire même que
d'anciens commentateurs le niaient en donnant à nequiquam le sens de non
(113) . Toutefois, l'on
pourrait peut-être encore s'apitoyer sur le sort de Priam si ce
geste fatal lui avait été inspiré par un
sentiment honorable, mais ce n'est pas le cas. On l'a vu, et trementem, 550 (sans aeuo, cette fois: comparer 509) le
soulignera encore, Enée dénie au vieux monarque toute
forme de courage. La colère, la rage du vaincu, voilà,
d'après lui, ce qui anime ce pauvre fou (v. 533-4):
Hic Priamus, quamquam in media
iam morte tenetur,
Non tamen abstinuit nec uoci
iraeque pepercit.
L'écho à 447 est ici évident (Extrema iam in morte), l'implication la
même: quand on est déjà mort, on ferait mieux de
se taire, de ne plus bouger. Le ton accusateur perce dans tous les
mots du second vers, tandis que les burlesques redoublements
syllabiques du premier [quam-quam, ia-ia, te-te] entraînent par
contagion dans la caricature l'élision du [i] de uoci, qui en soi aurait pu être
purement descriptive: il va s'étouffer, et c'est drôle.
On objectera que cette explosion de colère a été
déclenchée par l'horreur du meurtre de Politès,
et il est vrai que Priam se drape dans la piété,
reprochant à Pyrrhus d'avoir souillé ses yeux de
père. Mais un père véritablement père
penserait-il à la souillure de ses yeux avant de pleurer sur
son fils et parlerait-il de ce fils à peine expiré en
termes de funus (funere, 539), i.e. de "cadavre à
brûler" (iam ardens
cadauer, Servius)? Un homme véritablement pieux
mettrait-il en doute l'existence même de la piété
(si qua est caelo pietas..., 536)
(114) ?
Suit une insulte stupide et invraisemblable (v. 540-1):
At non ille satum quo te
mentiris Achilles
Talis in hoste fuit
Priamo.
Pyrrhus ne serait pas le vrai fils de son père? Venant
après le brillant portrait qu'Enée nous a brossé
du jeune homme, et notamment après les vers 473 et 491,
l'allégation a de quoi faire sourire. Cette
idéalisation d'Achille indique au demeurant chez Priam une
singulière amnésie. Aurait-il déjà
oublié les menaçantes paroles que le
Péléide lui adressa sous la tente (Il. XXIV, 568
sqq)? Et ne se souvient-il plus qu'Achille avait fait assister les
Troyens en direct aux derniers moments d'Hector (Il. XXII,
144, 194 sqq)? qu'il avait promené son cadavre sous leurs yeux
(circum...muros, I, 483)? Ce ne
sera d'ailleurs pas la moindre ironie que d'entendre dans quelques
moments le fils d'Achille prononcer un Morere qui est le pur décalque du
tethnati adressé à Hector par son vainqueur
(Il. XXII, 365).
Delille notait que le comportement irresponsable de Priam excuse
quelque peu la brutalité de son meurtrier: «L'indignation
de Pyrrhus, attaqué dans ce qui le touche le plus, dans sa
gloire et dans son orgueil, rend plus excusable l'atrocité de
sa vengeance...». Il faut aller plus loin, car l'outrancier
mensonge de l'insulteur a pour effet de conférer au ergo de la réplique une
particulière justesse qui fait de nous les complices des
sarcasmes de Pyrrhus, bien autrement caustiques que ceux qu'il vient
d'entendre: nuntius (quelle
déchéance pour un roi), tristia ("tristes"? il appréciera),
narrare ("tu auras tout le
temps"), memento ("toi qui perds
la mémoire"). Cette inconsciente complicité nous
poursuit jusque dans l'acte meurtrier, tant Enée prend plaisir
à le revivre sous nos yeux (renouare
dolorem, 3 !). Comme il a raillé par la voix de
Pyrrhus, il va tuer par son bras. Les vers 550-553 - on pourrait
d'ailleurs en dire à peu près autant des vers 526 sqq -
sont d'un réalisme hallucinant, maniaque, fort
éloigné par exemple de la sobriété de X,
907 ou de XII, 950. On voit Pyrrhus saisir sa proie tremblante, la
traîner dans les flaques de sang, lui empoigner les cheveux de
la main gauche, et de la droite lui enfoncer dans le flanc
jusqu'à la garde son épée flamboyante: coruscum, 552 rappelle coruscus, 470, i.e. aena, i.e. Aeneas. Arrêtons-nous seulement sur
l'expressivité rythmique du vers 553:
Extulit //ac lateri//capulo
tenus//abdidit ensem.
Là, le redoublement du schème 1 2 3 4 5 (capulo tenus / abdidit ensem) traduit le
plaisir sauvage de l'assouvissement, après la froide
visée du tueur - et du narrateur - marquée par le
schème 1 2 3 - 1 2 3 4 (souligné par l'assonance en i).
Quand tout est consommé, Enée
là-haut sur son toit songe enfin à s'horrifier (v.
559):
At me tum primum saeuos
circumstetit horror.
Avouons qu'il est grand temps. Grand temps aussi de penser
à sa famille, à sa "maison pillée", direpta domus, 563 (elle devrait
l'être en effet), au "petit Iule", à "Créuse
abandonnée", deserta
Creusa (déjà! cf. 735 sqq).
Réveillé de son hébètement, le
héros se retourne pour "compter ses troupes", ou
"évaluer sa richesse" (copia, 564 se tient entre les deux sens).
Plus personne (v. 565-6):
Deseruere omnes defessi et
corpora saltu
Ad terram misere aut ignibus
aegra dedere.
Voilà le dernier salut d'Enée à la
résistance troyenne: des "déserteurs". Si près
de deserta, 562, le mot Deseruere ne manque pas de saveur, surtout
de la part de celui que Turnus qualifiera très justement de
Desertorem Asiae (XII, 15).
Au surplus, qu'il ait un peu aidé ces
malheureux à se jeter dans le vide, c'est ce que pourrait
laisser soupçonner l'expression corpora saltu qui, reprise du De Rerum
Natura (V, 1318) où elle s'applique à des lionnes
en colère, témoigne d'une belle vitalité chez
des candidats au suicide...
(115)
Vers 567-633: apercevant
Hélène, Enée va la tuer lorsque sa mère
lui apparaît pour lui certifier l'innocence de cette femme et
de son amant; ce sont les dieux qui ont tout fait, et elle les lui
montre occupés à détruire Troie de fond en
comble.
Les vers 567 à 588 manquent dans les meilleurs manuscrits
et ne nous ont été conservés que par la
grâce du commentaire servien. D.Servius (ad v. 566)
précise que les vingt-deux vers en question auraient
été "oubliés" ou "supprimés" (suivant que
obliti vienne de obliuisci ou de oblinere) par Varius et Tucca; Servius
(ad v. 592) allègue deux motifs pour le retranchement:
d'une part, l'honneur d'Enée, incompatible avec cet homicide
emportement contre une femme sans défense, d'autre part, la
contradiction avec VI, 511 sqq où Déiphobe nous montre
une Hélène activement complice des Grecs. Mais ces deux
motifs, à y bien regarder, se réduisent à un
seul, car entre Enée et Déiphobe, le menteur ne peut
pas être le second, qui porte en sa chair même les
stigmates de l'horrible vérité.
Le témoignage des scoliastes est difficile à
accepter tel quel, tant il contredit l'image vraisemblable de Varius
et de Tucca, ces éditeurs à la prudence, à la
discrétion, à la religion desquels nous devons de
pouvoir lire encore aujourd'hui une Enéide vraiment
virgilienne. Le récit d'Enée ne s'accorde pas avec
celui de Déiphobe? Mais si cette contradiction les
gênait, pourquoi telle autre, comme celle concernant les
circonstances de la mort de Palinure, les laissait-elle
indifférents (cf. Perret)? Et voler au secours d'Enée
malmené par son créateur, n'était-ce pas se
croire plus intelligent que Virgile? Faible parade que celle
consistant à prétendre que Virgile lui-même
souhaitait l'expulsion de ces vers, s'étant rendu compte
après coup qu'ils n'avantageaient pas son héros
(116) , car d'abord
comment ne s'en était-il pas aperçu plus tôt,
ensuite, s'en étant aperçu, pourquoi s'en remettre
à d'autres qu'à soi-même du soin
d'éliminer ces vers malvenus? Selon Highet, il les avait en
effet éliminés, mais la mort le surprit sans lui
laisser le temps d'accomplir le léger travail de retouche
nécessité par cette suppression
(117) : mais il faudrait
alors se demander ce qui avait pu empêcher le poète de
régler ce point avant de s'embarquer pour ce qui devait
être son dernier voyage.
Supposer que Varius et Tucca avaient l'aval explicite de leur ami
pour la destruction du passage, c'est nettement extrapoler sur les
indications des scoliastes. Aussi Austin croit-il pouvoir se passer
de cette autorisation et suppose-t-il qu'en décidant
l'amputation, les chirurgiens allaient au-devant des voeux du malade
(118) . Cependant, comme
les raisons invoquées par Servius ne le convainquent pas plus
que nous, il leur substitue certaines considérations
stylistiques aux termes desquelles ce morceau ne
représenterait pas davantage qu'un brouillon que les deux
éditeurs avaient jugé indigne de passer à la
postérité
(119) . De fins
virgiliens comme Heyne, Plessis et Lejay, Bellessort, Klingner,
Perret, pour ne citer que ceux-là, admirent pourtant sans
réserve la beauté de ce prétendu brouillon, et
Austin lui-même est le premier à convenir que les
qualités de ces vers l'emportent de beaucoup sur leurs
imperfections. Certes, quelques-uns ne partagent pas cet avis (cf.
e.g. K. Büchner, RE 8 A [1958] 1353 sq; G.P. Goold), mais ne
confondons pas Varius et Tucca avec Peerlkamp, car alors ce ne sont
pas ici vingt-deux vers mais cinquante-sept qu'ils auraient exclus,
comme celui-ci le préconisait.
Cependant, le savant hollandais épargnait cette besogne
aux exécuteurs testamentaires du poète, puisque selon
son opinion les vers 567 à 623 ne seraient autre chose que
l'oeuvre d'un médiocre interpolateur. Même
réduite aux vers 567 à 588 (Leo, Heinze, Norden,
Körte, Fraenkel), la thèse ne tient évidemment
pas, et cela pour plusieurs raisons. D'abord, on ne peut faire fi
à ce point du témoignage des scoliastes; ensuite, il y
a toutes chances, notamment d'après Phars. X, 59-65,
que Lucain connaissait ces vers (R.T. Bruère); par ailleurs,
comme l'observe judicieusement Austin, les audaces mêmes du
texte et ses écarts par rapport à la norme virgilienne
plaident pour l'authenticité, et ce qu'Austin dit du style
vaut aussi bien pour le fond, car quel
sciolus aurait eu la sottise d'espérer se faire
passer pour Virgile en ternissant l'image du pieux Enée?
Enfin, ces vingt-deux vers contribuent à l'équilibre
général du livre, tant si l'on envisage une
distribution en trois sections (-> 267; -> 566; -> 804) que
dans la perspective d'une structure binaire avec le vers 402 comme
charnière et une subdivision de la seconde partie en deux
moitiés égales (403 - 603; 604 (Aspice) - 804).
Perret propose une solution originale et à première
vue séduisante. Il ne conteste ni l'authenticité de ces
vers ni leur qualité, mais comme il se refuse d'autre part
à prêter à Plotius et à Varius un acte qui
s'apparente plus à du vandalisme qu'à la saine
chirurgie, il suggère de l'imputer à des
éditeurs plus tardifs, post Lucanum. Malheureusement,
on cherche en vain quel personnage, près d'un siècle
après la parution du Virgile officiel, aurait pu se permettre
une telle mutilation et disposer d'assez d'autorité pour
l'imposer au monde. Aussi préférerions-nous, ici comme
à propos du Ille ego...
(cf. supra), regarder dans la direction du grand ordonnateur
dissimulé derrière Varius et Tucca, à savoir
l'empereur Auguste. Le cas est le même, mais inversé.
Pour Ille ego..., il s'agissait
d'ajouter, ici de retrancher. Le mobile se devine sans peine.
Même dans la conception traditionnelle où
l'Enéide représentait une pièce
maîtresse de la propagande augustéenne, il va de soi que
le prince ne voyait pas d'un bon oeil les passages où la
conduite de l'ancêtre de sa lignée laissait à
désirer. Tout ce qui blessait Enée le blessait. Quand
le Troyen, au livre IV, cause la mort de sa bienfaitrice en brisant
brusquement leur liaison, après tout il obéit aux
ordres de Jupiter, et cela, apparemment du moins, non sans
héroïsme; quand, au livre X, il se déchaîne
telle une Furie sur le champ de bataille, après tout c'est la
guerre et on vient de lui tuer Pallas; à la fin, quand il
refuse sa grâce à Turnus, la vision du baudrier de
Pallas peut paraître l'excuser. Mais s'élancer le glaive
à la main sur une faible femme aux abois et n'être
sauvé de ce meurtre que par l'intervention miraculeuse de la
divinité, n'était-ce pas franchir les bornes du
tolérable? Le héros est d'ailleurs le premier à
confesser la nature criminelle de son impulsion (v. 576):
sceleratas sumere
poenas.
On sait bien qu'il existe deux manières d'édulcorer
ce sceleratas, l'une en refusant
de lui faire dire ce qu'il dit positivement, à savoir que cet
acte aurait été un meurtre (= "un châtiment
criminel") (120) ,
l'autre en le référant au temps où Enée
parle, comme si sur le moment il n'avait pas compris la
gravité de son geste, ce que démentent les vers 583-4.
Reconnaissons donc qu'en ce sceleratas s'exprime la spirale de la
violence, la logique infernale de la vendetta. La culpabilité
d'Enée s'aggrave même, comme le remarque Villenave, de
la lâcheté dont il vient de faire preuve en contemplant
bouche bée les "tristes exploits" de Pyrrhus sans oser le
braver. Quinn va encore plus loin, en assimilant le meurtre
d'Hélène à celui de Priam. "Amère
ironie", dit-il (121) ,
et c'est vrai que rarement aussi bien qu'ici l'on voit affleurer
l'anti-Enéide sous l'Enéide.
L'épisode, sembla-t-il à Auguste, pouvait se
retrancher sans laisser de traces, fût-ce au prix de quelques
retouches. Mais Varius et Tucca n'obtempérèrent point
aux ordres du maître. Y contrevenir ouvertement, ils ne
pouvaient, aussi pratiquèrent-ils l'excision prescrite, mais
au lieu de faire disparaître purement et simplement les vers
fautifs, comme l'aurait souhaité le prince, ils se
préoccupèrent de les transmettre à la
postérité. Et ici l'ambigu obliti de Servius auctus nous
oblige à imaginer deux scénarios: ou ces vers
figurèrent bien à leur place dans l'édition,
mais raturés, frappés d'athétèse
(oblinere), seulement l'empereur
l'eût-il permis? ou Varius et Tucca organisèrent une
"fuite" (et ils ne manquaient pas de puissants amis), si bien que le
morceau parut à part, en passant pour un oubli des
éditeurs (obliuisci); et
comme ceux-ci n'avaient rien fait pour effacer dans le texte les
traces de la mutilation, le lecteur était trop heureux de
pouvoir combler ainsi le trou béant qui se creusait entre les
vers 566 et 589 (122) .
Pourtant, tout compromettant que fût pour Enée cet
épisode, Virgile n'avait pas négligé de se
prémunir vis-à-vis de la censure. Car finalement, cet
acte homicide qu'il brûle de commettre, le héros ne le
commet pas et c'est là l'essentiel. Vénus arrête
son bras? Mais les dieux ne sont-ils pas pour les poètes une
façon plus vivante d'exprimer les mouvements de l'âme
humaine? Aux yeux de Perret, Enée sort grandi de
l'épreuve: «Enée, en tout cas, qui vient
d'échapper à l'attraction de la vengeance et du
meurtre, qui vient d'être sauvé d'un crime, pourra
désormais ne plus haïr les hommes; il est
libéré pour agir». En outre, quand bien même
il l'aurait égorgée, cette peste, n'aurait-il pas
accompli une bonne action, purgé la terre d'un monstre? C'est
l'opinion de Binet: «Ce n'est point une femme qu'il veut tuer,
c'est un monstre, le fléau de son pays». Et Villenave
cite encore, de cet avis, Catrou, Morin, Desfontaines, mais il y a
aussi tous ceux qui approuvent tacitement. Bref, quand Enée
aux vers 583 sqq prévoyait que «même si cette
action n'était pas louable, on l'en louerait
néanmoins», il se montrait assez bon prophète.
C'est sans aucun doute aussi qu'il comptait sur son talent
rhétorique pour nous faire accepter l'inacceptable. De
même qu'il nous avait rendus sournoisement complices du meurtre
de Priam, de même s'arrange-t-il si bien ici pour accabler
Hélène qu'au lieu de le condamner pour son emportement,
on lui en voudrait presque d'avoir épargné cette
maudite. Même chose pour sa fuite: grâce à son
adroite sophistique, on ne lui demande plus pourquoi il a fui, mais
pourquoi si tard; il en arrivera même à ce comble aux
vers 606-7 de transformer sa désertion en acte suprême
d'héroïsme, puisque, à l'en croire, la mort, les
combats ne l'effraient pas, mais la fuite oui (ne...time).
Cette diabolique habileté a trompé assez de monde
pour nous permettre d'affirmer, tout bien considéré,
que les apparences restent sauves ici comme ailleurs et qu'Auguste,
peut-être, aurait dû dormir tranquille
(123) . Ce n'est
qu'à un second niveau d'analyse, ici comme ailleurs, que les
serpents commencent à grouiller. Enée est dans les
mains de Virgile, dans les mains du Verbe, et le Verbe nous le livre
pieds et poings liés. Dénonçons d'abord une
certaine brutalité de langage (ferocia, selon Peerlkamp) perceptible dans
des termes tels que sceleratas,
Erinys, nefas, inuisa, car on ne peut alléguer ici
la colère de la part de quelqu'un qui n'est plus acteur mais
narrateur. Passons sur la rhétorique échevelée
de ce soliloque qui rompt fâcheusement la convention
épique (Heinze) et qui vaut bien en qualité burlesque
les descriptions de la délibération intérieure
du même héros en IV, 283-7 et en VIII, 18-25
(124) . Ne faisons pas
non plus l'injure à Enée de lui attribuer la
paternité du ridicule vers 579 (ineptissimus uersiculus, Wagner)
(125) . Encore s'il
n'était que ridicule, mais il est inepte, vide, et surcharge
le contexte (aspiciet...uidebit;
patriasque...patres; Spartam...coniugiumque) sans s'y
intégrer. Surtout, il rompt le rythme, et après
uidebit on n'attend plus rien; au
surplus, sa suppression rétablit un équilibre 10-10
entre le soliloque (577-587) et son introduction
(567-576) (126). Mais en
revanche, la phrase 583-587 porte à l'évidence la
griffe énéenne:
Non ita. Namque etsi nullum
memorabile nomen
Feminea in poena est nec habet
uictoria laudem,
Extinxisse nefas tamen et
sumpsisse merentis
Laudabor poenas animumque
explesse iuuabit
Vltricis flammae et cineres
satiasse meorum.
Feindre de se poser un cas de conscience alors que l'on choisit
sciemment le mal, et la jouissance du mal (iuuabit en l'un de ses sens), en calculant
qu'il passera pour bien aux yeux d'autrui et qu'on en retirera grande
gloire, ecce homo: «Bien qu'il n'y ait nul titre de
gloire à châtier une femme, bien qu'une telle victoire
ne mérite nul éloge, on ne m'en louera pas moins en
disant que j'ai éliminé un monstre, on me fera honneur
(merentis
retourne sceleratas) de
l'avoir fait payer». Pas plus que le vers 579, nous
n'attribuerons à Enée la version habet haec que d'aucuns voudraient
substituer à nec habet
(127) . Cette
malheureuse correction veut évidemment masquer le froid
cynisme concentré dans l'absurdité du choc nec...laudem et Laudabor, mais c'est au prix d'une
confusion dont témoignent assez les repentirs de ponctuation
où se débat Austin, par exemple.
Le meilleur de la phrase, comme chez le scorpion, se situe dans
son appendice caudal. L'expression Vltricis
flammae, qui est la lectio communis, exerce fort la
sagacité du critique, mais en tout cas à
considérer la simple grammaire, ce génitif devrait
dépendre non du verbe explesse mais de son c.o.d. animum. Cela revient à personnifier
flammae, comme y invitent son
épithète et aussi le rapprochement de ce vers 587 avec
431:
Iliaci cineres et flamma extrema
meorum
où flamma, la flamme
du bûcher, est, si l'on ose dire, comme l'ultime manifestation
de vie des défunts. Du coup, on devine l'intention
d'Enée, soupçonnée déjà par
Burmann (mais avec l'inutile conjecture Vltrici flamma)
(128) : il se propose ni
plus ni moins de jeter la coupable au feu. Les morts s'en
réjouiront: «J'aurai eu le plaisir d'assouvir le coeur de
la Flamme vengeresse et de rassasier les cendres des miens» (cf.
corpora...ignibus aegra dedere,
565-6). Rien n'empêche au reste d'imaginer qu'avant de pousser
sa victime dans les flammes, il la passerait au fil de
l'épée, comme il se le promet de ses prisonniers en X,
519-20:
Viuentis rapit, inferias quos
immolet umbris
Captiuoque rogi perfundat
sanguine flammas.
Et c'est peut-être une action telle dont Vénus au
vers 600 impute aux soldats grecs le désir quand elle dit:
Iam flammae tulerint inimicus et
hauserit ensis
si, admettant un hysteron proteron, on prend à la
lettre la conjonction et.
Que l'on se rassure toutefois, Hélène ne risque pas
grand-chose de la part de celui qui, plus que quiconque, avait
contribué à son enlèvement de Sparte (cf.
supra I n. 144). Enée
dans sa narration ne feint de l'accabler que pour mieux la disculper,
ne nous excite contre elle que pour nous en faire honte
aussitôt, grossiers esprits que nous sommes, et qui n'avons
jamais eu la grâce de voir l'invisible. Lui, il a eu cette
grâce, l'épaisse nuée qui émousse nos
regards mortels pour lui s'est déchirée (v. 604-6):
Aspice, namque omnem quae nunc
obducta tuenti
Mortalis hebetat uisus tibi et
umida circum
Caligat nubem
eripiam.
Il faut donc le croire sur parole quand, par la bouche de
Vénus, il affirme l'innocence d'Hélène et de
Pâris (v. 601-3):
Non tibi Tyndaridis facies
inuisa Lacaenae
Culpatusue Paris, diuom
inclementia, diuom,
Has euertit opes sternitque a
culmine Troiam...
«Non, ce n'est pas celle que l'on hait pour sa
beauté, non, ce n'est pas cclui que l'on accuse, ce sont les
dieux, l'inclémence des dieux, qui te jettent à bas ces
richesses et te renversent Troie de tout son haut». Outre la
répétition emphatique de diuom, d'un grand effet, on notera ici
l'ambiguïté du pronom tibi, qui peut masquer un datif
d'intérêt sous un datif éthique. Voilà en
tout cas annulées les accusations précédentes
(v. 573-4, avec l'écho ironique de
inuisa: «pourquoi la haïr et accuser toujours
Pâris?»):
Troiae et patriae communis
Erinys
Abdiderat sese atque aris inuisa
sedebat.
Traiter Hélène d'Erinys, de Furie, alors que les
vraies Furies se nomment Pallas et Junon (dirae facies, 622, contrepartie de
facies inuisa), quelle injustice,
quel blasphème! Enée avait donc bien raison de
qualifier de "criminelle" (sceleratas, 576) la punition que dans son
ignorance il envisageait d'infliger à la Laconienne. C'est ce
que disent le indomitas ... iras,
au vers 594 et, au vers suivant, la question Quid furis? L'Erinys, ce n'est pas
Hélène, mais ceux qui lui veulent du mal. Peerlkamp
observe sarcastiquement qu'en disant Troiae
et patriae, Enée parle comme un Grec. C'est
très vrai, et ce n'est pas la reprise du mot patria dès le vers 576 qui
dissipera cette impression. Voudrait-il par hasard venger...la
Grèce, lui qui, rappelons-le, n'a toujours pas quitté
son accoutrement grec?
Ecoutons-le s'étouffer d'indignation en songeant
qu'Hélène rentrera triomphante chez elle (v. 577-8):
Scilicet haec Spartam incolumis
patriasque Mycenas
Aspiciet partoque ibit regina
triumpho.
Mais ce triomphe, il va le lui décerner dans un instant
par la bouche divine de Vénus, car l'acquittement ne lui
suffit pas, il lui faut la glorification. Il l'obtient par le
procédé de l'assimilation (v. 588 sqq):
Talia iactabam et furiata mente
ferebar
Cum mihi se non ante oculis tam
clara uidendam
Obtulit et pura per noctem in
luce refulsit
Alma parens confessa deam
qualisque uideri
Caelicolis et quanta solet
dextraque prehensum / Continuit.
Ici, Peerlkamp fait des gorges chaudes du non ante (Aeneas
de ista praesentia loquitur, quasi quotidie fieret),
réfutant sans mal Servius, qui réfère
étourdiment à l'apparition du premier livre (v. 314
sqq) comme si elle n'était pas postérieure à
celle-ci. Mais Perret, observant que cet
oculis et ce clara se
retrouvent en 569-570 (clara,
oculos), et voulant expliquer le
report d'Alma parens en fin de
phrase et en rejet, comprend que la forme de Vénus s'est
substituée inopinément à celle
d'Hélène. Perret ne va pas jusqu'à écrire
qu'il y a eu métamorphose, mais il l'aurait pu et l'aurait
dû, car si, comme il nous en persuade, il n'y a pas eu
véritablement d'autre théophanie avant celle-là,
l'expression confessa deam ("elle
s'avoue déesse") ne peut guère s'expliquer autrement
qu'en entendant que d'ordinaire, quotidiennement (Peerlkamp), la
déesse se donnait pour humaine, sous l'apparence de la
Tyndaride. Cette interprétation jette peut-être
d'ailleurs une lumière supplémentaire sur inuisa, 574 car le se...uidendam/Obtulit implique alors
qu'Hélène n'est réellement "vue", i.e. vue dans
toute sa gloire, que par les dieux du ciel...et, au moins une fois
dans sa vie, par l'heureux Enée.
Les premiers mots de la mère à son fils sont
ceux-ci (594-5):
Nate, quis indomitas tantus
dolor excitat iras?
Quid furis aut quonam nostri
tibi cura recessit?
Les interprètes disputent sur le sens à donner
à nostri: Vénus
seule (ainsi Cartault, Austin), Vénus et la famille
d'Enée (Servius, suivi par une majorité), Vénus
et, par delà, la famille d'Enée, l'empereur Auguste
(Perret), Vénus et Anchise (Heyne), Vénus et
Hélène (Heyne encore, à titre alternatif). Mais
si le mot dolor, "ressentiment",
l'expression indomitas...iras,
"colère sauvage", la question Quid
furis? "quelle est donc cette folie?" se rattachent
organiquement à la scène précédente,
au ira, 575, au sceleratas, 576, au furiata mente, 588, on voit mal comment
aut quonam...recessit?
regarderait dans l'autre direction, surtout si l'on conserve à
aut sa pleine force disjonctive:
«ou bien tu as perdu la raison (en voulant tuer
Hélène), ou bien tu ne m'aimes plus»
(129) . D'ailleurs, si
c'était à la famille d'Enée que Vénus
pensait ici, son intervention serait ridiculement inutile, puisque le
meurtre d'Hélène n'aurait coûté que
quelques secondes à un héros qui a déjà
perdu tant de temps sur son toit. On rend Non prius, 596 risible ("le temps presse
trop"), alors qu'il est ironique («avant de me tuer, car moi
c'est elle, tu ferais mieux d'aller voir là-bas»).
La palme du mensonge, du cynisme, la mère et le fils se la
partagent (130) . Pour
blanchir Hélène et Pâris, Vénus n'a pas
peur de reprendre, ô sarcasme, les propres paroles que le
bienveillant Priam adresse au troisième chant de
l'Iliade (v. 162 sqq) à celle qu'il appelle "sa fille":
après l'horrible massacre perpétré sous nos yeux
par Néoptolème
(131) ! Inculper la
totalité des dieux de l'Olympe, changés par ses soins
en démons de l'enfer, cela n'écorche pas ses jolies
"lèvres de rose", comme dit Enée, 593 (roseoque...ore) sans paraître se
rendre compte de l'indécence d'un tel détail descriptif
en la circonstance, et sa nature conventionnelle n'y change rien,
n'en déplaise à Servius auctus
(132) . Nul qualificatif
ne semble trop fort à la déesse de l'amour pour
caricaturer ses deux ennemies de toujours, la Vertu (Junon) et la
Sagesse (Pallas). L'une, Pallas, émet une lumière
sinistre, infernale, comme un soleil noir (nimbo effulgens, 616, semble un oxymore);
et sa cruauté est soulignée par l'ambiguïté
syntaxique de saeua, qui
équivaut à une sorte de redoublement de cet adjectif.
Junon est présentée comme saeuissima, 612 et furens, 613. Et les
magna numina s'inversent tous en
figures grimaçantes, en dirae
facies, 622, si bien que la mère d'Enée peut
occuper à elle seule tout l'Olympe. D'où le deo, 632 qui, plus qu'un masculin, est une
neutralisation du genre: elle est "Dieu" (cf. Ecl. VIII, 75;
Hor. C. I, 5, 16)
(133) . Elle seule
resplendit, elle seule rayonne (pura...in
luce refulsit, 590 fait pièce à nimbo effulgens), elle seule a
pitié, les malheureux n'ont de refuge qu'en elle (Alma, 591, mea
cura, 599).
Le coup est bien joué de la part d'Enée, et cette
révolution par laquelle l'enfer se propulse au ciel et le vice
usurpe les honneurs dus à la vertu s'effectuerait sans coup
férir dans l'esprit anesthésié du lecteur si
certains détails ne réveillaient sa conscience.
Déjà, est-il plausible que Neptune et Jupiter, ces
alliés ordinaires de Vénus, soient aujourd'hui dans le
camp adverse (610-2; 617-8)? Quant à Junon, d'abord si elle
voulait détruire Troie, elle aurait
délégué Allecto à la besogne, et d'autre
part il est particulièrement insidieux de montrer sa
colère contre Troie après avoir innocenté
Pâris, attendu que le iudicium
Paridis constitue l'ultime cause de cette colère
(I, 26 sq; cf. Hor. C. III, 3, 18 sqq). En
réalité, Pallas et Junon sont ici substituées
aux vrais coupables, Pâris et Hélène, Enée
et Vénus (ces deux couples étant comme des doublets
l'un de l'autre). Observons en effet comment l'écho de 612-615
à VI, 518-519 - et donc à II, 256-257 - dénonce
la supercherie (Prima tenet =>
ipsa tenebat; uocat => uocabat; summas
arces => summa...ex
arce). Et peindre la Reine du Ciel par ces deux mots,
Ferro accincta, 614 est assez
impudent, et imprudent, quand on pense que par son
ambiguïté (épée? non, hache ou levier
plutôt: cf. tridenti, 610)
l'expression évoque non seulement
ferro accingor, 671, mais aussi le Adgressi ferro du vers 463, i.e. l'attaque
de la tour, elle-même rappelée discrètement mais
fermement dans la métaphore de l'orne
(134) aux vers 624 sqq
comme le montrent ces correspondances
(135) :
-parallélisme en chiasme de 458-9 (Euado...) et 632-3 (Descendo...).
-summisque...tectis, 460-1
=> summis...in montibus, 626.
-omnis Troia uideri, 461
=> omne mihi uisum...Troia,
624-5.
-Adgressi ferro circum, 463
=> ferro accisam, 627.
-labantis, 463, lapsa, 465 => minatur...nutat, 628-9.
-summa...tabulata...conuellimus, 463-4
=> iugis auolsa, 631
(136) .
-ruinam/Cum sonitu trahit,
465-6 => Congemuit
trahitque...ruinam, 631.
Oui, le bûcheron Enée a bien accompli son rude
labeur, il a contribué plus que quiconque à la
démolition de Troie, cette Tour vétuste qui voulait
tomber, ce vieil orne (antiquam,
626: antiqua, 363) qu'il fallait
abattre. Il est temps qu'il songe à rentrer au foyer: «Tu
en as fait assez, mon fils, arrête-là tes efforts»,
finemque impone labori, 619; il
est temps de descendre du toit: Descendo, 632
(137) .
Comme nous le disions à propos du vers 337 (feror quo tristis Erinys), l'Erinys de
Troie c'est Enée. Perceptible dans le retour du verbe ferre en 588, avec un furiata qui signifie proprement
"tourné en Furie, en Erinye" (furiata
mente ferebar), cette vérité ressort aussi
de plusieurs références à
l'Héraclès d'Euripide. Ainsi, l'intervention de
Vénus pour stopper le bras assassin de son fils évoque
l'apparition de Pallas à Héraclès juste au
moment où il va tuer son père (v. 1001 sqq), et les
deux premiers vers prononcés par la première semblent
combiner le souvenir des vers 952, 965-7 et 975-6 du poète
grec, où s'interrogent successivement les serviteurs
(Paizei...ê mainetai; «notre maître joue-t-il
ou délire-t-il pour de bon?»), le père (ô
pai, ti paskheis;), l'épouse (ô tekôn, ti
dras;); le rapport si net entre le ô pai, ti paskheis;
et le Nate...quid furis?
invite même très naturellement à lire en pensant
à Enée la suite des questions posées par
Amphitryon à son fils: «Que t'arrive-t-il, mon fils? Que
signifie cette façon de voyager? Le massacre que tu viens de
perpétrer (cf. Me bello e tanto
digressum et caede recenti, 718) ne te serait-il pas
monté à la tête?». On observera
également la frappante ressemblance entre d'une part l'Erinye
Lyssa qui dans la pièce grecque (v.864-5) proclame:
«J'abattrai le toit de la maison et je ferai crouler sur lui
l'édifice», ou encore l'Héraclès furieux
qui, armé de son "fer" (streptô
sidêrô, 946), «sape, attaque au levier les
panneaux des portes et fait sauter les montants» de son propre
palais (v. 999), et d'autre part le fils d'Anchise «attaquant au
fer» le principal ouvrage de la défense troyenne (v.
463), situé précisément sur le toit, et
réussissant enfin à en faire sauter les jointures pour
le précipiter sur la tête des siens. Pyrrhus lui aussi
ressemble peut-être à Héraclès, à
ceci près qu'il ne se trompe pas d'ennemi, lui...
Vers 634-729: Anchise refuse
obstinément de quitter la ville;
désespéré, le héros s'apprête
à retourner dans la mêlée quand un double prodige
se produit, qui décide le vieillard; la fuite s'organise,
Anchise sur les épaules d'Enée, Iule lui donnant la
main, Créuse suivant de loin.
En lisant ce nouvel épisode
(138), qui retarde
inutilement l'action tout en donnant d'Anchise une image peu
flatteuse, on a envie de se demander pourquoi Enée n'en a pas
fait l'économie pure et simple. Mais c'est qu'il en escompte
un double avantage, celui de faire admirer son affection filiale et
celui de justifier une fois de plus sa fuite. Comme le note Cartault
203, «évidemment le but principal de tout ceci
[sc. la scène du refus] est de provoquer le
miracle». De même Austin ad 691 fait état du
souci virgilien (il aurait dû dire énéen)
«that no stone should ever be cast at Aeneas for leaving
Troy». Et D.Servius ad v. 688: fugae defensio est, ut uideatur non solum utilis et
necessaria, sed et honesta, quoniam diuina suadebant. Mais
trop c'est trop. Après les avertissements d'Hector, de
Panthus, de Vénus, et quand il retrouve enfin sa famille
miraculeusement indemne, on ne voit pas ce qu'il pourrait faire
d'autre que de quitter la ville. D'autre part, la prière
qu'Anchise adresse à Jupiter aux vers 689 sqq et sa naïve
confiance que «Troie est sous la protection des dieux» (v.
703):
uestroque in numine Troia
est
contrastent jusqu'au point de rupture avec l'effrayante
apocalypse des vers 608 sqq. Austin en a été si
conscient («more than incongruous: it is irrational», p.
XXI) (139) qu'il ne
trouve pas d'autre expédient que de conclure au
caractère tardif de l'épisode précédent,
opposant ainsi Virgile à Virgile même, et allant
jusqu'à voir là l'ultime raison pour laquelle le
poète sur son lit de mort souhaita détruire son oeuvre.
Le critique anglais touchait du doigt le concept
d'anti-Enéide qui lui eût procuré l'unique
moyen de rendre vraiment justice à Virgile sans avoir besoin
de le mettre en contradiction avec lui-même ni de lui accorder
le bénéfice d'une injurieuse indulgence. D'abord,
n'hésitons pas à reconnaître le caractère
objectivement comique de ce nouveau rebondissement. Comment?
après tous ces efforts, cette souffrance indicible, ce
calvaire (labori, 619), quand il
touche enfin au but désiré grâce à la
protection surnaturelle de sa mère (632-3), fallait-il que le
héros vînt encore se heurter à l'obstination
stupide d'un vieillard! Tant de miracles pour rien (Hoc erat, alma parens..., 664 sqq)!
Heureusement, les cheveux d'Ascagne prennent subitement feu (cf.
Suet. Aug. 94, 7), et l'espoir renaît. «Le prodige
eût disparu si les phénomènes électriques
avaient été connus des anciens Romains», commente
aimablement Villenave. En tout cas, il n'en faut pas davantage pour
provoquer chez Anchise un changement total d'attitude: de
prostré et geignard qu'il était, le voici enthousiaste,
béat, exalté. Il demande confirmation au grand Jupiter,
et aussitôt une étoile filante et sulfureuse vient
mettre le comble à sa joie.
Nous ne voulons naturellement pas nier que Virgile n'eût
été capable, s'il l'avait voulu, d'apporter à
ces éléments, aussi ingrats fussent-ils, un traitement
en conformité avec les exigences du poème
épique, la preuve en est qu'il a fort bien su, ici encore,
sauver les apparences. Mais à y regarder de près, on se
rend compte que ce résultat n'est obtenu que par l'active
coopération du lecteur et, s'il faut le dire, par son
aveuglement volontaire.
Les prodiges, par exemple. Admettons que le Namque qui les introduit (v. 681) ne
retienne rien de l'ironie catullienne, et horatienne, de son
homologue du vers 604 (cf. e. g. I, 453, 466: cf.
n. 138), admettons encore que la répétition de
l'adjectif subitus en 680 et 692
ne soit qu'une manière innocente de souligner le
caractère surnaturel de ces manifestations, mais
dépouiller uero, 699 de sa
valeur adversative et détruire son parallélisme avec
At, 687 ne peut se faire qu'en
ignorant délibérément la virtualité
défavorable d'éléments tels que laeuom, 693, lapsa, 693, labentem, 695, sulfure fumant, 698. Le verbe labi s'inscrit dans le thème du
Serpent (Knox 139 sq, Putnam 40 sq) et apparente «l'astre
miraculeux», sanctum sidus,
700 aux dragons dévoreurs (lapsu, 225), ainsi qu'au Cheval fatal
(lapsus, 236, inlabitur, 240); du verbe fumare, Servius sent si bien la
négativité qu'il pense que ce détail
présage la mort d'Anchise; et quant à laeuom, on a beau répéter
à l'envi qu'à Rome les mauvais augures viennent de
droite, l'exemple de IX, 631 que l'on invoque imprudemment à
l'appui va, nous semble-t-il, dans le sens inverse, puisqu'en
l'occurrence le Intonuit laeuom y
annonce la mort de Rémulus
(140) . On dira que cette
mort réalise le voeu d'Ascagne, mais cela change-t-il quoi que
ce soit à l'affaire? Ou, si l'on veut, raisonnons autrement:
oui, le tonnerre est bon signe, mais pour ceux dont le bonheur
dépend du malheur d'autrui
(141).
Les comètes annoncent les pires catastrophes (cf.
G. I, 487 sqq), mais Octave avait fait d'une comète
l'emblème de l'âge d'or qu'il prétendait apporter
au monde (cf. Ecl. IX, 46 sqq): sûre indication aux yeux
de Virgile que le triomphe du césarisme marquerait pour
l'humanité le début d'une terrible régression
(142) . Ce n'est donc pas
par hasard que le coup de tonnerre à gauche est associé
ici à l'apparition d'une étoile filante dont la
description est faite tout exprès pour évoquer une
comète (Signantemque uias,
697: Signauitque uiam, V, 526;
cucurrit, 694: Transcurrunt, V, 528). Et l'on observera
d'ailleurs que le premier prodige, consistant dans le jaillissement
d'une aigrette enflammée sur la tête d'Iule,
réunit les deux éléments caractéristiques
d'une comète, le feu et la chevelure. Quand, au début
du livre VII, il arrivera à Lavinia le même accident
qu'à Iule (et l'écho fumida, VII, 76 - fumant, II, 698 tend à fusionner
les deux prodiges qui nous occupent ici), le poète qualifiera
sans hésitation de nefas
un tel phénomène en l'interprétant justement en
termes de relativité: grande gloire pour
l'intéressée, mais grande guerre aussi pour son peuple.
De même, quand la flèche d'Aceste en V, 522 sqq se met -
subitum...monstrum: cf. ici
subitum...monstrum, 680 -
à imiter le comportement des comètes, si ce miracle
vaut à l'archer de grands compliments de la part
d'Enée, sa signification catastrophique ne fait pourtant aucun
doute (V, 523-4: cf. infra).
Pour nous imposer sa propre interprétation, le narrateur
se sert de l'aura du vieil Anchise, feignant à l'égard
de celui-ci une affection, une vénération sans bornes:
primum...primum, 636, effusi lacrimis, 651, miserrimus, 655, care pater, 707, Vna salus, 710, Suspensum...onerique timentem, 729. Mais
derrière ce masque de piété filiale on surprend
une autre grimace faite de moquerie et de dénigrement.
Dès le début (v. 635), le verbe tollere joue, non sans cocasserie, entre
le sens général d'"enlever", "mettre à l'abri"
et celui, plus topique, de "porter sur les épaules" (encore
suggéré par in
altos). L'effet est souligné par la force
considérable, excessive, du vers 636 («Lui qu'avant tout
autre je voulais, lui qu'avant tout autre je souhaitais...»:
«optabam suggests a high
hope, an ideal», Austin):
Optabam primum...primumque
petebam.
L'entêtement du vieillard n'en est que plus drôle,
marqué par la répétition de Abnegat, 637 et 654, le comique zeugma de
654:
inceptoque et sedibus haeret in
isdem,
les sonorités du vers 650:
Talia perstabat memorans
fixusque manebat.
Le verbe haeret, l'expression
fixusque manebat prennent saveur
par rapport à l'intention formulée aux vers 635-6
(quem tollere in altos...) et
cela vaut à plus forte raison pour la reprise du verbe tollere en 699:
Hic uero uictus genitor se
tollit ad auras.
Il n'a pas fallu moins de deux miracles à cet
entêté pour «s'avouer vaincu» (quasi pertinax, glose plaisamment
D.Servius), mais enfin le voici prêt à grimper sur sa
monture. Car c'est en de tels termes qu'Enée présente
les choses (v. 721-3):
Haec fatus latos umeros
subiectaque colla
Veste super fuluique insternor
pelle leonis
Succedoque oneri.
L'épithète
latos inspire à Servius cet amusant commentaire:
Aut more heroum se laudat: aut certe
sternendo latos facit, tandis que Servius Danielis juge
paradoxalement "élégant" le insternor au motif que le sujet parle de
soi-même comme d'une bête de somme (ut de animalibus), chose d'ailleurs
confirmée par le terme oneri, "la charge"
(143) . Cacozélie
d'autant plus manifeste qu'Enée aurait fort bien pu
s'économiser une telle description après les vers 707
sqq:
Ergo age, care pater, ceruici
imponere nostrae;
Ipse subibo umeris nec me labor
iste grauabit;
Quo res cumque cadent, unum et
commune periclum,
Vna salus ambobus
erit
passage où, sans parler du cadent, qui était le dernier mot
à prononcer en la circonstance (= "en cas de chute..."), le
mauvais esprit se perçoit déjà dans la
grandiloquence de nostrae et dans
le curieux labor iste, apte
à dissimuler sous un aspect décent ("cette charge ne me
sera pas lourde", Bellessort, Perret) une implication sarcastique
(="moi, ton infirmité ne m'alourdira pas"). On voit que le
caricaturiste d'Herculanum qui peignait Anchise, Enée et
Ascagne en cynocéphales avait un modèle dans cette
Enéide même que peut-être il voulait parodier
(144) .
Et si encore Anchise n'était que grotesque, mais
Enée souligne à plaisir le monstrueux
égoïsme de ce père (pater, 653 lui est un reproche), son
ingratitude, son insensibilité totale au malheur de sa
famille: violente antithèse du Abnegat, 637 avec les trois vers
précédents, accusation sournoise du Exsiliumque pati, 638 (il refuse
l'épreuve), accusation plus expresse des vers 652-3:
ne uertere secum / Cuncta pater
fatoque urgenti incumbere uellet
souvenir, dirait-on (cf. supra), du
sinistre uimque addere uictis,
452 (addere étant repris
v. 660), si D.Servius a raison de comparer fatoque urgenti incumbere à des
expressions telles que currentem
incitare, praecipitantem
impellere. Mais il se pourrait qu'Enée pense ici
à quelque chose de plus précis qu'il ne semble de prime
abord. On sait en effet que fato
cedere, c'est "céder au destin, mourir" et que
gladio (ou in gladium)
incumbere, c'est "se jeter sur une épée".
Virgile n'aurait-il pas combiné ces deux expressions pour
traduire l'acte du suicide saisi dans sa monstruosité (rendue
sensible à l'oreille par la rencontre des deux [i]), tant
morale - précipiter un destin qui nous presse de si
près déjà - que physique: en même temps
"se jeter sur" et "appuyer" (urgenti)? Car c'est peut-être
là en secret la substance du reproche adressé à
Anchise par son fils (v. 657-8):
Mene efferre pedem, genitor, te
posse relicto
Sperare tantumque nefas patrio
excidit ore?
Fidèle à l'analyse traditionnelle, Perret traduit
de la sorte: «Moi, partir en te laissant ici, ô
père, as-tu espéré que je le pourrais; ce
sacrilège a-t-il pu tomber d'une bouche paternelle?».
Mais, malgré l'ordre des mots (et encore, te touche posse), rien ne garantit que le sujet de
posse ne soit pas te, tandis que Me s'accorderait avec relicto, par une ruse semblable à
celle d'Horace dans l'ode II, 17 (te prius /
Obire, 2-3)
(145) . La nuance
familière qui se trouve dans l'expression efferre pedem - cela malgré
l'apparente caution d'Ennius
(146) - n'est qu'amusante
(et c'est déjà trop) dans l'interprétation
conventionnelle, elle devient désormais grinçante en
tant que synonyme de "se tuer": «Quoi, mon père, tu
espérais tirer pays sans moi?...». Le vers 655 (mortemque miserrimus opto) et les vers
668-670 (uocat lux
ultima; moriemur)
confirment assez cette interprétation, comme aussi, nous
semble-t-il, l'écho à IV, 305-6 où il s'agit
bien du départ de l'interlocuteur (cf. aussi IV, 314: Mene fugis?). Le mot
nefas trouve sa pleine
justification (147) et
renvoie aux vers 645-6:
Ipse manu mortem inueniam;
miserebitur hostis
Exuuiasque petet. Facilis
iactura sepulcri.
Paroles sibyllines s'il en faut croire les infinies discussions
auxquelles elles ont donné lieu, mais leur obscurité
naît essentiellement du préjugé entretenu par les
admirateurs d'Enée, incapables de croire que leur héros
ait pu prêter à son père la criminelle
résolution d'attenter à ses jours. Oté ce
préjugé, la phrase Ipse manu
mortem inueniam est d'une limpide transparence: «Je
trouverai la mort de ma propre main» = «Je me
suiciderai». A peu près inexplicable sans cela, la suite
s'éclaire à présent. Ce qu'Anchise attend de
l'ennemi grec, ce n'est nullement la mort (miserebitur !)
(148) , mais la
sépulture, iactura
étant pris au plus près de son étymologie (= "le
fait de jeter [de la terre] pour constituer une sépulture),
sens que Servius semblait avoir déjà pressenti,
d'après l'alternative qu'il propose: Aut secundum Epicureos, qui dicunt nil superesse post
mortem. Aut hoc dicit "Facilis sepulturae iactura est", quam potest
ruina praestare. Anchise partage les tâches
entre ipse (Ipse => mortem) et hostis (hostis => iactura sepulcri). Voyant ce corps
étendu - et il l'est déjà sous nos yeux
(positum, 644): imagine-t-on ce
"cadavre" se redressant pour "trouver la mort en combattant"
(Bellessort) ? -, l'ennemi voudra le dépouiller puis, l'ayant
dépouillé, ne pourra s'empêcher de lui accorder
une sépulture, trois poignées de terre y suffisant,
comme le montre Horace, C. I, 28, 36:
Iniecto ter puluere
curras.
L'Anchise que nous dépeint Enée n'éprouve
donc nul scrupule à se suicider, peut-être parce qu'il
est athée (cf. Servius sur si, 689: Aut
secundum Stoicos...aut secundum Epicureos...), mais il a
en revanche grand souci de sa sépulture parce qu'il est
superstitieux. Le véritable Anchise, celui de Virgile, nous
verrons son image sublimée au livre VI
(149) , et
celui-là ne redoute ni la mort ni l'absence de
sépulture, mais seulement la souillure de la faute
(150). Et s'il est vrai
que, comme le bonhomme Tityre, son âge le conduit à
renoncer à s'exiler, cela autorise-t-il son fils à le
soumettre au plus odieux des chantages
(151)?
Mais ne nous étonnons pas trop de voir Enée
maltraiter ainsi son père, puisqu'il n'hésite pas
à s'en prendre à sa divine mère, allant
jusqu'à lui reprocher ses bienfaits mêmes (v. 664 sqq):
Hoc erat, alma
parens...?
Ce genre de récriminations est d'ailleurs chez lui une
habitude (cf. I, 378 sqq, 407 sqq) et le fait ressembler à
l'Aristée des Géorgiques (G. IV, 320 sqq)
(152) . Toutefois,
l'alma parens n'est prise
à partie que dans le but d'obtenir d'elle davantage encore, si
ce n'est par pure comédie. Sa vraie haine, Enée la
réserve à la malheureuse Créuse. Que la
touchante scène des vers 671-8, digne d'un tableau de Greuze,
ne nous illusionne pas, il suffit pour en surprendre le
véritable caractère, de le comparer à son
équivalent homérique, les adieux d'Hector et
d'Andromaque, Il. VI, 399 sqq, puisque chez Homère le
héros s'apprête à se couvrir de gloire en
défendant sa patrie, alors qu'ici Enée, en proie
à la fureur, tourne délibérément le dos
à son devoir en abandonnant à une mort certaine sa
femme et son enfant. Ou du moins c'est ce qu'il prétend qu'il
va faire, en jetant de grands mots héroïques tels que
Arma, uiri, ferte
arma, 668 (D.Servius suggère que c'est parce qu'il
n'a toujours pas quitté son accoutrement grec), uocat lux ultima uictos, 668, Reddite me Danais, 669 (il les aime tant),
Numquam omnes hodie moriemur
inulti, 670, phrase dont Austin relève la
virtualité comique sans voir que celle-ci s'actualise par les
deux vers suivants, où se trahit avec drôlerie le peu
d'empressement du matamore à retourner dans la fournaise
(valeur des imparfaits, choix des verbes)
(153) . Ce qui
l'arrêterait ne serait certainement pas la supplication de
Créuse, car il n'a que ces mots pour résumer l'effet
que ces larmes produisent sur lui (v. 679):
Talia uociferans gemitu tectum
omne replebat.
Elle émettait des plaintes, lui n'a perçu que des
cris et des vociférations pour ainsi dire animales
(écho à VII, 502; cf. aussi VII, 390). Inutile d'aller
chercher ailleurs l'explication du longe, 711 (d'ailleurs corroborée
par l'emploi, glacial, de la troisième personne):
et longe seruet uestigia
coniunx,
du Desertae, 714, ou du
comiti, 729 (au lieu du comitibus attendu: cf. D.Servius).
Enée veut se débarrasser de sa femme
(154) et ne
néglige rien à cet effet, lui enjoignant de ne suivre
que de loin, ne se souciant nullement de ce qu'elle devient en
chemin, et poussant le cynisme jusqu'à indiquer comme point de
ralliement à ses serviteurs le temple de "Cérès
abandonnée", comme s'il avait la noire prémonition que
Créuse est promise au même oubli que cette
déesse, en laquelle elle va bientôt se fondre (v. 788).
Vers 730-804: au point de
rendez-vous, Créuse manque à l'appel; Enée part
à sa recherche jusqu'au coeur de la citadelle, mais c'est son
fantôme qui surgit devant lui pour le rassurer pleinement et
lui promettre un radieux avenir en terre d'Hespérie;
accompagné d'une foule de rescapés, le héros se
retire sur l'Ida.
L'épisode de la disparition de Créuse couronne
dignement la série des exploits accomplis par Enée en
cette nuit tragique (quid in euersa uidi
crudelius urbe? 746), en même temps qu'il met le
comble à l'énormité de ses joyeux mensonges. Les
trois mouvements égaux qui le composent (=> 751:
disparition; =>773: recherche; =>795: apparition)
ménagent une sorte de crescendo dans l'invraisemblable.
D'abord, comment se fait-il que tout le monde se retrouve sauf elle
(collectis omnibus una/Defuit,
743-4)? Ensuite, à qui Enée fera-t-il croire qu'il ait
pu refranchir les portes de la ville, retourner à sa demeure
(inruerant Danai, 757: enfin! ils
n'avaient attendu que son départ), s'aventurer jusqu'à
la citadelle et au palais de Priam, enfin pousser l'audace, la folie
(furenti, 771)
(155) jusqu'à
«jeter des cris dans l'ombre et remplir les rues de [sa]
clameur» (v. 768-9):
Ausus quin etiam uoces iactare
per umbram
Impleui clamore uias.
Nul Grec ne s'en étonne apparemment, mais les morts s'en
réveillent. A défaut de Créuse, son spectre se
présente et les paroles qu'il prononce sont encore plus
miraculeuses que le fait même de son apparition puisque, non
content de dégager entièrement la responsabilité
du héros, il lui assure que sa femme est plus heureuse morte
que vivante, et qu'il n'a qu'à se réjouir d'un drame
qui le laisse libre pour un mariage royal (v. 783-4):
Illic res laetae regnumque et
regia coniunx / Parta tibi.
Mais quel luxe de précautions pour se disculper d'un crime
que personne n'aurait jamais songé à lui reprocher!
S'il s'est brusquement mis à courir, s'il a emprunté un
itinéraire labyrinthique (v. 736-7):
Namque auia cursu / Dum sequor
et nota excedo regione uiarum,
oubliant que, sur ses ordres, Créuse ne suivait que "de
loin" (longe, 711), ce serait,
paraît-il, de la faute d'Anchise, dont l'oeil perçant
aurait distingué dans la nuit le scintillement du bronze
ennemi (v. 732-4):
...genitorque per
umbram
Prospiciens "Nate", exclamat,
"fuge, nate, propinquant.
Ardentis clipeos atque aera
micantia cerno".
Anchise, rappelons-le, est un vieillard décrépit
(fessum aetate, 596; confectum aetate, IV, 599), infirme
(labor iste, 708), et dont
certaines légendes rapportaient que Zeus l'avait frappé
de cécité. Par quel miracle aurait-il donc pu voir ce
qu'Enée, lui, ne réussissait pas à voir
(156) ? C'est pourquoi
l'on se rangerait volontiers à l'avis de ces "esprits
réfléchis" (altius
intuentes) qui, d'après Servius, attribuaient
à Enée le vers 734, si ce parti était mieux
qu'un demi-remède laissant intact le comique sous-jacent au
Prospiciens et au fuge. Car Prospiciens a l'air de suggérer que
si le regard du père porte plus loin que celui du fils, c'est
parce qu'il est juché sur ses épaules, et quant
à fuge, il est doublement
drôle, étant donné d'une part qu'Enée ne
fait déjà que cela, fuir, d'autre part que l'on ne sait
si Anchise lui conseille de l'abandonner (= «Fuis, mon fils!
laisse-moi», Villenave), ou si son singulier vaut un pluriel.
Au demeurant, Anchise n'aura été en l'occurrence
que l'instrument de la volonté divine déterminée
à faire passer Créuse de vie à trépas,
car, fidèle à lui-même, le pieux Enée
continue à mettre toute catastrophe sur le compte du ciel:
male numen amicum, 735, fatone, 738, deorumque, 745, Non haec sine numine diuom, 777, nec... / Fas aut ille sinit superi regnator
Olympi, 778-9. Et ces lueurs de boucliers dans la nuit,
l'airain qui brille, les pas précipités (731 sqq),
n'était-ce pas (cf. Perret) la troupe des Curètes -
Corybantes (voir G. IV, 151) venant enlever Créuse
comme le cortège de Bacchus ravit Ariane à Naxos? Bref,
il n'y a même pas eu mort, il y a eu assomption. Ainsi couvert,
Enée a les mains libres pour porter à la disparue de
petites attaques sournoises, du genre Defuit, 744 ("elle manqua"), fefellit, 744 ("elle nous trompa") et
surtout deseruit, 791, ce comble,
qui transforme l'abandonnée (cf. Desertae, 714) en abandonneuse, en
traîtresse, en déserteuse (cf. Mene...relicto, 657 et Deseruere omnes defessi, 565). Sur fatone, 738, Servius a une remarque
intéressante: refusant de penser qu'Enée doute que le
destin soit seul responsable de la disparition de Créuse, il
déplace arbitrairement la particule interrogative de fato à Substitit
(157) . Et
assurément le héros ne se grandit guère si,
comme l'indique la lettre du texte, il prétend insinuer que sa
compagne a peut-être été victime de sa propre
erreur (fatone...errauitne...seu
lapsa: destin, erreur, accident?)
(158).
Pour courir au secours d'Enée, Servius censure donc
Virgile, ceci en vertu de l'intouchable dogme de l'indistinction
entre la persona du narrateur des livres II et III et la
persona de l'auteur, qui fait que quand le premier
paraît indéfendable, on retombe automatiquement sur le
second. L'incompréhensible froideur d'Enée au moment de
la séparation a suscité la réprobation de
Tissot: «A son froid silence, on ne reconnaît pas
l'époux désespéré qui vient d'affronter
de nouveaux dangers pour retrouver Créuse. Les mouvements
d'une passion ardente ne tombent pas ainsi tout à coup; le
coeur ne fait pas si promptement de cruels sacrifices... L'exemple
d'Homère, mais surtout la nature, devaient préserver
Virgile d'une faute qui, malheureusement, reviendra plus d'une fois
dans le poème». Inutile d'alléguer les vers 790-1:
lacrimantem et multa uolentem /
Dicere
dont la comédie se dénonce assez par la
coïncidence verbale avec IV, 390-1 (renforcée par
l'écho entre 774 et IV, 279 sq); d'ailleurs, comment oublier
longe, 711, uociferans, 679, comitique, 729? On souhaiterait avec
Austin apercevoir «a very abyss of sorrow» dans le
minuscule Sic du vers 795, mais
Conington a frôlé la vérité quand il
remarque: «A modern writer would probably expand it: "A lonely
widower, I return to my comrades"». Il ne lui manquait que de
traduire demum («A lonely
widower at last...»): «Enfin veuf, je reviens vers mes
compagnons». L'hypocrite question du vers 746:
Aut quid in euersa uidi
crudelius urbe?
recouvre donc exactement son contraire, à savoir que la
disparition de Créuse a mis le comble au bonheur de son
époux. Créuse vivante, adieu la promesse d'un royaume
(I, 253), adieu la regia coniunx
- les deux sont liés (regnumque, 783) -, autant dire que Troie
aurait été détruite pour rien.
La disparition de Créuse a été pour
Enée comme une opération chirurgicale, douloureuse
(guère pour lui) mais nécessaire. Telle est
peut-être l'idée qui se cache sous le curieux male numen amicum du vers 735, trop vite
ramené à un pur et simple inimicum
(159) :
Hic mihi nescio quod trepido
male numen amicum
Confusam eripuit
mentem.
Que son épouse lui fût un poids mort, n'est-ce pas
aussi ce qu'implique au vers 778:
nec te comitem hinc portare
Creusam
ce verbe portare qui
perturbait tellement les commentateurs antiques que, passant outre
à l'impératif métrique, ils l'amendaient en
asportare, plus décent en
ce qu'il n'assimile pas Créuse à un fardeau ou à
un enfant en bas âge (XI, 544)
(160) ? De même un
peu plus haut (v. 772), l'adjectif Infelix appliqué au fantôme
de Créuse contredit si ostensiblement les paroles de
béatitude que cette ombre s'apprête à prononcer
que Servius se sent obligé d'apporter cette lourde
précision: mihi, non sibi.
Comme si Enée n'aurait pas dû, au premier coup d'oeil,
s'apercevoir que le visage de Créuse respirait la
félicité, ou comme si, au moment où il parle, il
ne mesurait pas l'incongruité de cet
Infelix («triste fantôme», traduit
fidèlement Bellessort, mais Perret refuse l'obstacle:
«hélas!»). Ne serait-ce pas plutôt que se
trahit ici l'intime conviction du mécréant, pour qui
les morts sont toujours à plaindre? Mais
l'épithète peut aussi, dans un sens plus
prégnant (= "maudite"), rejaillir sur le personnage de
Créuse indépendamment du fait qu'elle soit morte, en
l'associant, elle la Priamide, à ces autres "maudits"
qu'étaient, selon Enée, le fils du vieux roi,
Troïlus (Infelix, I, 475),
Corèbe, son futur gendre (Infelix, 345), et Andromaque, sa bru
(infelix, 455). Toujours est-il
que cette apparition de l'aimée (dilectae, 784) cause une belle peur au
dulcis coniunx (v. 774):
Obstipui steteruntque comae et
uox faucibus haesit.
Turnus ne sera pas plus épouvanté le jour où
l'horrible Dira surgira devant
ses yeux (XII, 868), ni Enée lui-même quand Mercure
viendra le surprendre en flagrant délit d'oubli de sa divine
mission (IV, 280) ou quand la voix de Polydore l'avertira
d'arrêter enfin de «déchirer un malheureux»
(III, 48). Créuse ne veut pourtant que rassurer la conscience
de son époux (v. 775):
Tum sic adfari et curas his
demere dictis
s'il est vrai que, à la différence peut-être
de III, 153 et de VIII, 35, il semble que le contexte oriente ici
curae vers le sens d'"angoisse
coupable", comme dans Hor. C. II, 16
(161) ou comme dans la quatrième
géorgique (v. 530-1):
...ultro affata timentem: /
"Nate, licet tristis animo deponere curas".
On voit qu'affata...curas
annonce notre adfari...curas, et
cette coïncidence textuelle place Créuse en
parallélisme avec Cyrène, Enée avec
Aristée. Mais nous touchons là un point essentiel
à la compréhension des intentions virgiliennes, c'est
toute la question de la retractatio de l'épyllion
d'Orphée.
Il y a un bon demi-siècle que J. Heurgon dégageait
le trait saillant de cette auto-imitation du poète, en
soulignant que «les deux passages forment antithèse
[étant donné qu'] Orphée perd Eurydice parce
qu'il se retourne pour la voir [tandis qu'] Enée perd
Créuse parce qu'il ne se retourne pas pour la
voir». Voilà en effet «une profonde, une
radicale différence», et l'on a peine à croire
avec le savant que Virgile aurait simplement voulu en cette occasion
mettre à profit l'homonymie qui dans l'ancien mythe unissait
l'épouse d'Orphée à celle d'Enée (cf.
Paus. X, 26, 1; Enn. Ann. 37) pour exercer sa
virtuosité technique en apportant au lecteur le plaisir
ingénieux de la surprise: «il commence à
travailler sur le canevas qui s'offre à lui, brode, avec une
feinte docilité, les motifs que proposent, pour Enée et
Créuse, Orphée et Eurydice, mais au milieu, soudain,
tord si adroitement les fils que l'ensemble représente une
tout autre histoire». Quelle histoire, c'était tout le
problème, mais pour le résoudre il importe d'abord de
dresser un inventaire aussi complet que possible des points de
contact existant entre la seconde partie de la quatrième
géorgique et l'épisode qui nous intéresse ici
(avec ses prolongements dans le livre I).
Enéide-------------------------------------------------->
G. IV
- caeli quibus adnuis arcem,
I, 250----------> quid me caelum sperare
iubebas? 325; fas illi limina
diuom / Tangere, 358-9.
- récriminations d'Enée, I, 378-85 ---------->
récriminations d'Aristée, 320 sqq
- nec plura querentem/Passa
Venus...dolore, I, 385-6---> Huic percussa noua mentem formidine mater,
357
- crudelis, I, 407
--------------------------------------> crudelem, 356
- épiphanie d'Enée, I, 588 sqq
-----------------> Aristée oint d'ambroisie, 415-8
- Nam quod consilium aut quae iam
fortuna dabatur? II, 656 ; Quem
non incusaui amens hominumque deorumque, II, 745 ;
meque...ferebam, II, 672
---------> Quid faceret? Quo se...ferret?
/ Quo fletu Manis, quae numina uoce moueret? 504-5
- uictus (Anchise), II,
699-------------------------> uictus, 443
- Desertae, II,
714------------------------------------> deserti, 508
- Pone subit, II,
725---------------------------------> Pone sequens, 487
- Iamque...omnemque uidebar/ Euasisse
uiam...ad auris, II, 730-1--------> Iamque...casus euaserat omnis/...ad auras,
485-6
- subito, II,
731-----------------------------------------> subita, 488
- Hic mihi nescio quod trepido male
numen amicum/Confusam eripuit mentem, II, 735-6------>
Cum subita incautam dementia cepit
amantem, 488
- Substitit.../...nec...reddita /
Nec...respexi animumue reflexi, II,
739-41-------> Restitit...uictusque animi
respexit, 490-1; Redditaque, 486; Dixit...neque...uidit, nec..., 499-502
- lapsa,
739------------------------------------------------> dum te fugeret...praeceps/...ante pedes.../non
uidit, 457-9
- Enée accuse ciel et terre, II, 745---------------->
impuissance de l'homme devant la mort, 504-5
- et rursus, II,
751---------------------------------------> nec.../Amplius, 502-3
- obscuraque limina.../...per
noctem.../...terrent, II, 752-5---> alta ostia...caligantem nigra formidine,
467-8
- si...pedem...tulisset/Me
refero, II, 756-7------> pedem
referens, 485
- dirus Ulixes, II,
762--------> regemque
tremendum/Nesciaque...mansuescere, 469sq; immitis...tyranni, 492
- Pueri
et...matres/...circum, II, 766-7----------> Matres.../...pueri.../...circum, 475-8
- Appel de Créuse par Enée, II, 768-70------->
Appel d'Eurydice par la tête d'Orphée, 525-7
- Ausus quin etiam uoces, II,
768-----------------> Taenarias etiam
fauces, 467
- Impleui...maestusque, II,
769--------------------> maestis...implet, 515
- sine fine furenti, II,
771----------------------------> furor, 495; Septem illum totos...ex ordine mensis, 507
- Tum sic adfari et curas his demere
dictis, II, 775--------> namque ultro affata.../...curas, 530-1
- Quid tantum insano iuuat indulgere
dolori? II, 776---> Nate,
licet tristis animo deponere curas, 531; quis.../Quis tantus furor? 494-5
- O dulcis coniunx, II,
777-----------------------------------------> dulcis coniunx, 465
- Promesse d'un avenir radieux, II, 781-4------------------>
Nulla uenus...sparsere per agros,
516-22
- lacrimas, II,
784-----------------------------------------------------> Fleuisse, 509
- Iamque uale, II,
789-----------------------------------------------> Iamque uale, 497
- lacrimantem et multa uolantem/Dicere
deseruit tenuisque recessit in auras,790-1-------> ceu
fumus in auras/ Commixtus tenuis fugit diuersa neque illum/Prensantem
nequiquam umbras et multa uolentem/Dicere praeterea uidit,
499-502
- Atque hic, II,
796--------------------------------------------------> Hic uero, 554
- ingentem, II,
796---------------------------------------------------> Immensas, 557
- adfluxisse...conuenere, II,
796-9-----------------------------> efferuere.../Confluere, 556-8
- nouorum/Inuenio admirans
numerum, II, 796-7------> mirabile monstrum/Adspiciunt, 554-5
- Lucifer, II,
801------------------------------------------------------>
aurora, 552
Il ressort clairement de ce tableau qu'Enée se pose en
rival d'Orphée, en Orphée supérieur. Le fils
d'Oeagre n'avait pas su maîtriser son impatience (488-491)? Lui
au contraire s'est mis à courir (cursu, 736) et c'est Créuse qui
s'est arrêtée (739). Une subite folie s'est
emparée d'Orphée (488)? Lui, c'est une divinité
qui lui a ravi l'esprit (v. 735-6), son père qui l'a induit en
erreur (731 sqq <-> 488). Le Thrace a passé deux fois la
porte des enfers? Lui l'a franchie trois fois (751 <-> 502-3),
et la seconde fois il y est allé "avec ses armes
étincelantes", fulgentibus
armis, 749 (Orphée n'avait que sa seule lyre),
comme en VI, 490 (fulgentiaque
arma) dans les vrais enfers, où elles lui servent
au moins à terroriser les morts grecs, alors qu'ici elles ne
sauraient qu'attirer l'attention de l'ennemi
(162) , mais il est vrai
qu'il pourrait s'agir d'armes grecques (cf. 389 sqq)... Enfin,
Orphée échoue misérablement, se retire dans la
solitude pour pleurer son deuil, finit dépecé par la
main des Bacchantes (516-522): Enée réussit on ne peut
mieux car, malgré son affirmation du vers 740:
nec post oculis est reddita
nostris,
il va revoir sa chère Créuse, elle lui
apparaît, lui parle, le console, lui annonce le bonheur pour
elle-même (785 sqq <-> miseram, G. IV, 494) et pour lui
(res laetae, 783).
Tout serait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes
possibles, et il faudrait dire que Virgile, le prince des
poètes, incline Orphée, l'archétype des
poètes, devant le soldat (fulgentibus
armis), la lyre devant l'épée, s'il n'avait
pris soin d'émailler son texte de traits cacozéliques
qui ridiculisent son héros et le dénoncent comme singe
d'Orphée, singe c'est-à-dire anti, de la même
manière qu'Alfius est l'anti-Virgile, Mopse
l'anti-Ménalque, Thyrsis l'anti-Corydon ou l'anti-Daphnis.
Mais il est vrai que le plus souvent ces traits tirent leur force de
la confrontation avec leur contrepartie de la géorgique
(163), raison pour
laquelle, sans doute, ils sont demeurés largement
inaperçus. Remarquons par exemple à propos du
rapport Pone subit, 725 -
Pone sequens, G. IV, 487
que la précision apportée par Protée:
namque hanc dederat Proserpina
legem
fait apparaître qu'en imposant à sa compagne cette
règle inexplicable Enée joue le rôle de la reine
des Enfers. Un peu plus loin, v. 731, la mise en résonance de
ad auris avec le ad auras de G. IV, 486 doit nous
enhardir à percevoir la cocasserie de l'expression ad auris...adesse, encore accrue par
l'insistante répétition du verbe uideri (Iamque...
uidebar ...cum ... ad auris/Visus...). Et l'on notera
qu'un jeu phonique analogue (fauces
=>uoces) accompagne l'écho 768 - G. IV,
467 qui, au formidable exploit accompli par l'enchanteur thrace, ose
comparer l'audace imbécile d'Enée remplissant de ses
cris les rues de Troie infestées de Grecs (opposer aussi
à 768-770 le déchirant G. IV, 525-7).
Créuse perdue, son "pieux" époux entre, à l'en
croire, dans une fureur aveugle, où il accuse sans distinction
tout le ciel et toute la terre (745): caricature
blasphématoire des sublimes vers 504-5 de la géorgique
où s'exprime de façon insurpassable l'impuissance de
l'homme devant la mort, le désespoir de l'amour, la
détresse du coupable placé devant la conséquence
irréparable d'une faute qu'il ne comprend pas lui-même.
Dans la géorgique, Protée compare le deuil
d'Orphée à celui d'un rossignol privé de ses
petits (511 sqq). Il le peut, car l'amant d'Eurydice, retiré
dans la solitude, pleure sept mois durant, sublimant sa souffrance
dans des chants d'une si douce mélodie qu'ils entraînent
les chênes et touchent jusqu'aux tigres. Enée, lui
(écho 769 - G. IV, 515), ne chante pas, mais "jette des
cris" (uoces iactare, 768,
clamore, 769), s'époumone,
gesticule (Quaerenti et...sine fine
furenti, 771); et son hyperbolique sine fine pâlit de ridicule
auprès du Septem...mensis,
507. De même, quand aux vers 790-1 il veut singer G. IV,
499-502, c'est sans s'aviser de la différence qu'il y a entre
vouloir retenir un fantôme perçu comme tel, et tendre
les mains vers l'aimée ressuscitée qui vous tend les
siennes dans un dernier adieu; notons-le,
Orphée, en cet instant suprême, ne pleure pas:
Enée, lui, croit bien faire d'ajouter les larmes (lacrimantem), cela ne coûte rien. A
moins qu'il ne pleure de joie, car le message apporté par le
spectre a bien de quoi le réjouir, et d'ailleurs l'apparition
n'a-t-elle pas taxé de "folie" son chagrin (v. 776), ne lui
a-t-elle pas expressément ordonné de "bannir les larmes
de Créuse" (lacrimas dilectae pelle
Creusae, 784), i.e. de bannir sa mémoire pour faire
place à une autre
(164) ? Rien de cela
naturellement dans le récit de Protée, où le
chagrin d'Orphée n'est nulle part disqualifié,
où dementia (v. 488) et
furor (v. 495) sont
réservés à la distraction fatale qui «a
rompu le pacte conclu avec le tyran sans pitié».
L'écho 776 - G. IV, 494 sq est fort drôle: ici et
là le reproche semble le même (un excès d'amour),
mais ce qui dans la bouche d'Eurydice était un cri poignant de
vérité n'est plus dans celle d'Enée, ou de son
deus ex machina, qu'un cocasse artifice inventé tout
exprès pour avertir Didon que ce coeur est à prendre:
regia coniunx, pourquoi pas elle
(voir Tracy, 29-30)? La Libye ne se définit-elle pas, par
rapport à Troie, comme une terra
Hesperia, une "terre du couchant"? et Lydius...Thybris est des plus ambigus
(165) .
Dans la géorgique, Cyrène (v. 530-1) vient apaiser
l'angoisse suscitée en son fils par les menaces du Vieux de la
Mer (v. 450-6): que Créuse remplisse cet office auprès
d'Enée, c'est comme si Eurydice en personne se chargeait de
consoler Aristée, cet Aristée qui a causé sa
mort. L'homologation d'Enée à Aristée ne fait
guère de doute en effet, étayée qu'elle est par
les deux séries symétriques d'échos qui figurent
au début et à la fin du tableau de correspondances. Et
cette homologation, bien entendu, confirme la responsabilité
du fils de Vénus dans la disparition de sa femme, laquelle
aurait "glissé" (lapsa,
739) pendant qu'elle s'efforçait de suivre la course folle de
son mari, tout comme Eurydice était tombée sur l'Hydre
en cherchant à échapper à la poursuite du fils
de Cyrène. Et qui sait si quelque "serpent", par exemple un
des serviteurs mentionnés au vers 712, ou un Grec, n'avait pas
été posté par le "serpent" Enée (cf. v.
379 sqq) sur la route de Créuse, tout comme "l'hydre
monstrueuse" qui guettait Eurydice n'était autre, en langage
symbolique, que le ou les spadassins appointés par Jules
César pour assassiner Calvus
(166) ?
Désormais libre, débarrassé de Priam, des
Priamides, de sa femme, Enée n'a plus qu'à recueillir
le fruit de ses efforts, la couronne royale: uidetur hoc loco tamquam omnium consensu regnum ad
Aenean esse delatum, observe D.Servius ad v. 799.
C'est ainsi qu'Aristée, moyennant un petit massacre d'animaux
et l'application d'une recette aussi simple que barbare, se retrouva
à la tête de nouvelles ruches. Par quel miracle, ou par
quelle complaisance des Grecs, tant de monde a-t-il pu
s'échapper, ne le demandons pas au héros, il s'en
étonne tout le premier (admirans
numerum, 797)
(167).
NOTES
(cliquez sur
R pour revenir au passage)
1) W. S. Anderson 34 se plaît à
imaginer que pendant tout l'épisode Sinon-Laocoon, Enée
vagabondait à travers le camp grec abandonné: on le
préférerait absent en effet. R
2) L'embarras d'A. Cartault 175 est visible:
«Si Virgile n'a pas adopté cette version [d'Hellanicus],
c'est sans doute qu'il ne lui trouvait pas assez d'autorité et
qu'il la considérait comme une déformation arbitraire
de la vulgate». Comme s'il y avait vraiment une "vulgate" en
l'occurrence, et comme si l'un des traits les plus frappants du
génie virgilien n'était pas sa prodigieuse
capacité à plier la légende à ses
desseins propres. R
3) R. Allain pense que Virgile a fait
traverser à son héros une véritable "nuit
spirituelle", entendons par là que ce pieux entre les pieux
devient momentanément impie. Cherchant à expliquer ce
singulier phénomène, Allain lui trouve deux raisons: 1)
Si Enée était pieux, il obéirait sur le champ
à Hector, et passerait pour un lâche; 2) Virgile veut
imiter Homère. Mais d'une part, n'est-il pas étrange
que Virgile ait mis son héros dans l'alternative d'être
lâche ou impie? d'autre part, Virgile n'est pas la lune
d'Homère, et d'ailleurs ces "régressions vers une
mentalité archaïque" que sont le stratagème de
Corèbe et le désir furieux de tuer Hélène
surenchérissent sur Homère. R
4) Cf. Servius: id
est ora intuebantur loquentis, aut immobiles uultus habebant.
R
5) C'est ce que fait Henry, suivi par Austin:
«ora refers to utterance,
not to face or expression» (cf.
supra I n. 84). R.D. Williams
dédaigne à tort ce sens comme redondant: cf. Eur.
Andr. 250. R
6) Il est un peu navrant de voir R. Graves, ce
contempteur de Virgile au nom de la vraie poésie, reprocher
à celui-ci de n'avoir pas plutôt écrit quelque
chose comme Intenti comites Didonis
conticuerunt. R
7) Ce sont les heures "descendantes" de la
nuit: cf. v. 250 et voir D.Servius ad III, 512. Williams glose
très bien: «has passed its mid course». Mais cette
notation d'ordre astronomique semble avoir été en
général mal comprise, et ce dès Servius.
R
8) S. Commager souligne l'acuité
étymologique de Virgile aux mots de la famille de fari. A. Grisart 453-4 analyse fando comme se rapportant au sujet («
Lequel, en racontant de pareils malheurs...?»), et fait par
ailleurs remarquer que des Myrmidons et des Dolopes, ainsi qu'au
moins un "compagnon du dur Ulysse", Achéménide, font
partie des auditeurs d'Enée. R
9) Servius ne veut pas douter que
l'épithète duri, 7
ne soit à prendre au sens dépréciatif ("cruel",
"insensible", plutôt que "endurant"), et c'est en vertu de la
même illusion que R. Villers 214 en veut à Enée:
«mon admiration, sinon pour le poète Virgile, du moins
pour son héros Enée, est sortie diminuée de mes
réflexions». Mais qui nous dit que, dans l'esprit retors
d'Enée , ce duri n'est pas
à double usage, accusateur pour l'auditoire, laudatif en
réalité? R
10) Cf. Cartault 210 n. 2: «tantus amor, dans la bouche d'Enée,
ne signifie que "l'intérêt passionné", mais, si
Virgile l'a employé, c'est avec l'intention de
rappeler longumque bibebat
amorem, I, 749». Là, Cartault sous-estime
Enée! R
11) Cette image de l'araignée sera
d'ailleurs reprise à son compte par l'auteur du Culex,
Octave Auguste vraisemblablement (cf. RBPh 76 [1998] 75-86).
Il nous semble percevoir aussi dans le
orsus de XII, 806 un trait cacozélique à
l'encontre de Jupiter, trait qui serait assez bien en situation,
puisque dans cette scène le Tonnant prétend obliger
Junon à céder (cedo, 818) alors même que c'est lui
qui cède (uictus, 833):
les vaincus seront les vainqueurs. R
12) Pour bien pénétrer
l'intention virgilienne dans ce livre, il convient de ne pas perdre
de vue qu'à travers Enée, c'est Auguste qui parle.
Virgile subvertit le discours augustéen qui est "j'ai
sauvé Rome", en montrant qu'en réalité il l'a
détruite. A vrai dire, si les commentateurs pensent
quelquefois à souligner que c'est Enée, et non Virgile,
qui s'exprime en II-III (cf. e.g. D. Fowler 49-50, R. Hexter
passim, P.V. Cova 25, H.W. Stubbs 12), ils en tiennent
rarement compte ("easy to forget", Fowler): cf. e.g. S.G. Nugent,
qui, tout en parlant avec insistance de "ventriloquisme" (278, 283,
284), n'en confond pas moins, p. 288, la voix d'Enée avec
celle de Virgile. M. Bonfanti 103 représente assez bien
l'attitude générale lorsqu'elle affirme qu'«Enea
detiene una posizione semantica assoluta perché è il
rappresentante e il portatore della volontà del Fato...»;
«the author behind the voice of the heroic narrator», K.W.
Gransden (1985) 61. S. Casali 210 mérite certainement une
mention spéciale pour la salutaire insistance avec laquelle il
nous met en garde contre le danger de croire Enée sur parole:
«the authorial voice, the only one which could vouch for
narrative truth, never tells us what REALLY happened on the last
night of Troy». R
13) Cf. D.Servius ad v. 35: alii hunc Capyn adfinem Aeneae tradunt, et ideo ei
ab Aenea dari recti consilii principatum.
R
14) Pour l'éviter, les
exégètes (ceux qui consentent à admettre que
laeua porte aussi sur fata) ne craignent pas de prendre
laeua en deux sens
différents: Villenave, Plessis-Lejay, Pichon, Rat, Bellessort,
Jackson Knight (Perret, quant à lui, ressent un "vertige"). Ou
alors, ils lui donnent deux fois le sens de "contraire", en
rapportant mens soit aux Troyens
(Klossowski, Austin), soit aux dieux (R.D. Williams).
R
15) Il ne manque pas de critiques pour
interpréter cette lenteur du regard comme un signe
d'apeurement («slow hopelessness», Williams) ou
d'"étonnement" (Plessis-Lejay). Mais, ainsi que l'indique la
précision oculis,
apparemment pléonastique, Sinon se contrôle
parfaitement. Austin dit: «not only weariness but caution and
cunning». R
16) D.Servius commente ainsi ce
terrible Improuisi: artificiose; neque enim mentitur, et tamen decipit;
nam uerum metum falso metu abegit... R
17) Le commentaire d'Austin note chaque fois
la nuance: «elaborately casual» (ad v. 81);
«Sinon begins with casual simplicity, almost as if he were
telling a bedtime story (ad v. 108); «a conventional
turn» (ad v. 134). R
18) On a envie de citer en particulier le
fata du vers 121 (sujet au sens
de "destins" ou "oracles", c.o.d. au sens de "mort"), et le tulere du vers 131: "supportèrent
facilement" ou "firent retomber", géniale façon de dire
que qui ne dit mot consent...et participe. R
19) Sinon joue sur l'ambiguïté de
Id : «le fait que je sois
Argien» ou «le début de l'histoire», en
n'ignorant pas que la curiosité de son public est terriblement
attisée (ardemus, 105).
R
20) A preuve les commentaires contradictoires
de Servius et de Servius Danielis sur le vers 130: et quae sibi quisque timebat: ideo hoc addidit, quia
dixerat "Assensere omnes" ne uideretur fuisse cunctis suae gentis
inuisus (S.); aut "Adsensere
omnes" ad prouocandam in se Troianorum misericordiam dicit, cum eorum
hostes omnes ad crudelitatem consensisse adserat (D.S.).
R
21) Servius ad v. 80: omnis Snonis oratio diasyrtica est.
R
22) Au vers 75, fiducia peut avoir son acception
juridique: «quels renseignements il apporte qui soient de nature
à garantir sa vie». Contre la plupart des
interprètes, Villenave rapporte fiducia aux Tyriens («quelle
confiance, captif, il peut inspirer»). On voit que les deux sens
fusionnent: «cette assurance qu'il affiche, qu'il nous apprenne
comment nous pourrions la partager». R
23) Parce que Sinon jure par les bandelettes
qu'il n'a en fait jamais portées, E. A. Hahn (1958) 244 n. 27
en conclut que ce serment ne lui coûte pas cher: «False
oaths are safe enough when so worded». Mais c'est
oublier aeterni ignes, 154. Dans
peu de temps, on entendra Enée jurer par Iliaci cineres et flamma, 431,
écho renforcé par la reprise de Testor en début de vers (155, 432):
comme l'écrit C. Callaway 39, «The reader feels compelled
to compare the sincerity of the speakers of the two oaths».
R
24) Cette interprétation trouve appui:
1) sur l'antéposition de
patriae, 2) sur le
ullis, superfétatoire dans l'exégèse
commune, alors que l'ellipse de aliis entraînée par notre
interprétation va de soi et offre l'avantage d'exprimer
énergiquement la radicalité du choix entre
l'intérêt clanique et les lois de la justice
universelle. R
25) Pour cette interprétation de
sacrata iura, cf. D.Servius
ad v. 159: alii ita: "nullis naturae
legibus"...et uolunt hoc esse "Sacrata...iura" ,
même si ce scoliaste prétend réduire les "lois
naturelles" au devoir de fidélité envers la patrie.
R
26) D.Servius dit ceci: hinc uidetur subtiliter non se implicare periurio,
ipse enim lectos hostes produxit ex equo.
R
27) Ce présent peut être aussi
senti comme un moyen de figer Troie dans un parjure intemporel, de la
définir comme parjure. R
28) Putnam commente ainsi 189-191:
«Sinon, with prophetic awareness, anticipates the imminent
onslaught of the devouring serpents». Et en effet, prius n'est pas mis pour potius, mais signifie bien "en premier".
R
29) Cf. aussi Camps, c.r. du commentaire
d'Austin: la prophétie des vers 193-4 «contains a truth,
and this might be pointed out as contributing to the effect of the
passage». R
30) Il faut convenir toutefois que le vers
180 revient avec une certaine lourdeur sur le renseignement
apporté par 179: l'athétèse de 179,
préconisée par Kvicala et d'autres (cf. Austin)
trouverait en cela sa justification si somme toute l'insistance de
Sinon ne se comprenait. Il est certain en tout cas que, du point de
vue de la religion romaine, cette nécessité d'un retour
à Argos n'a rien que de plausible: cf. D.A. Phillips 46-49
(à la suite de Servius ad v. 178).
R
31) Cf. Cartault 181, et Austin ad v.
112 et ad v. 163, p. 85. Perret 156-8 s'efforce difficilement
de dégager un canevas cohérent. R
32) Sur l'incompatibilité entre les
deux versions, et l'adresse déployée par Sinon pour
masquer ces contradictions, voir J. H. Molyneux, qui conclut
très justement que si «Sinon beguiled the Trojans...,
Virgil has been equally successful in beguiling us, his
readers». R
33) Ce n'est pas tout, car comparant 87
à 138, Austin note: «Of course Sinon has invented
his dulcis natos. Et ad v.
136: «Sinon does not explain how the Greeks succeeded in sailing
without the prescribed human sacrifice being made, or how he ever
hoped that they could»; Servius apparaît ici très
embarrassé: medium se
praebet, etc... R
34) Il nous semble entendre dans le
terme Pastores, 58 la même
nuance méprisante que dans le agroiôtai de
Nestor, Il. XI, 676: «des paysans! ».
R
35) «Enée veut peut-être
signaler une faute qui rend jusqu'à un certain point plus
juste le malheur des Troyens», commente Pichon, et il fait bien
de ne pas se laisser aller - c'est si facile - à écrire
"Virgile" au lieu d'"Enée". R
36) C'est l'interprétation de R.D.
Williams: «"either to weave his web of lies or to meet certain
death"; the first alternative is if he succeeded in getting himself
taken to the king, the second is if the shepherds decided to kill him
as soon as they found him». R
37) D.Servius commente ainsi turbatus : et hoc
ad fidem faciendam: non enim turbatus, supra enim ait "seu uersare
dolos, seu certae occumbere morti". Villenave traduit:
«avec un trouble feint». R
38) «Sinon has been roughly handled, and
shows the marks of it», Austin. R
39) Le mot ars
fait donc partie de ces communia
uerba visés par Vipsanius Agrippa: cf.
supra. R
40) L'exégèse commune regarde
le second hémistiche comme une sorte de uariatio du
premier (ou de commentaire sur): cf. e.g. Dubner: nostro sensu commoti, non solum precibus Sinonis.
R
41) Cf. F. Sforza 102, B. Fenik 19.
R
42) Le mot est de Cartault. J. W. Jr Jones
considère comme presque certain que l'Ulysse du
Philoctète d'Euripide, tragédie aujourd'hui
perdue, a servi de modèle au Sinon virgilien.
R
43) Cartault 213 signale aussi l'écho
à I, 509 (concursu...magno), mais c'est pour
critiquer le poète: «Virgile ne varie pas beaucoup ses
effets». En réalité, Virgile indique par là
que les Troyens sont aux Carthaginois ce que Sinon avait
été aux Grecs. R
44) C'est longtemps après
Homère que le Trôessin d'Il. XX, 307 fut
corrigé en pantessi. R
45) Pour Austin 95, ce caractère
abrupt s'accorde précisément à la nature des
prodigia; Perret range ce trait
au nombre de ceux qui «ont pour but de faire planer un
mystère inquiétant». Cartault au contraire
critique vivement la «gaucherie de la transition» (v.184)
et ne manque pas (v.181) de s'étonner du multoque tremendum...magis: «cela
étonne, puisque cette scène [avec Sinon], si funeste
qu'elle ait été dans ses conséquences, n'a rien
d'effrayant dans son aspect extérieur».
R
46) «a very ornate phrase», R.D.
Williams; «violently incongruous», B.M.W. Knox 129; cette
affectation permet surtout au poète de relier le Cheval au
thème du Serpent («as if it too slithered along! »,
W. S. Anderson 33; cf. aussi M.C.J. Putnam 25) et, par delà,
à Sinon lui-même (< sinus). R
47) Injustice telle que d'aucuns ont pu
supposer, avec quelque audace, que de "pious or sentimental
mythographers", comme l'écrit H.W. Stubbs 13, auraient
forgé après coup l'histoire de la colère
d'Apollon. Avec l'ensemble des commentateurs (cf. e.g. K. Quinn 117,
E.L. Harrison 322, 326), Stubbs 14 se laisse duper par Enée
voulant faire croire à un châtiment de Minerve.
R
48) Le plus menteur des deux, c'est encore
Enée, s'il est vrai que Palamède était
effectivement innocent. Cartault 183 a tort de reprocher à
Virgile d'avoir scindé en deux l'épisode de Laocoon.
C'est ignorer le principe de la composition "en abîme" dont le
carmen 64 de Catulle ou la seconde partie de la
quatrième géorgique offrent les plus purs
modèles. R
49) R.D. Williams parle d'"intense irony",
mais est-elle de bon goût? Maître de la litote, Delille
ne trouve "rien de bien ingénieux" dans la comparaison. Tissot
sent parfaitement qu'elle est déplacée dans la bouche
d'un témoin de la scène, mais il impute la faute
à Virgile, non à Enée. R
50) Cf. Leschès dans l'Ilias
parua: nux men eên messê.
R
51) Cf. S. Mack 116 n.4, et voir surtout son
article de CQ 30 (1980). P. E. Knox, tout en l'approuvant de
prendre ruit en son sens normal,
refuse cependant de regarder Oceano comme un datif de direction pour la
raison que, selon lui, aux yeux d' un lecteur antique, «the
descent of nox to the Ocean could
only imply that the night was coming to an end»; mais comment
une chute pourrait-elle se produire (sur la terre) en venant du bas
(l'Océan)? R
52) Le commentaire de D.Servius nous semble
ici très clairvoyant: sane spherae
ratio hoc habet ut omnia diuersis uicibus sicut oriri, ita et ruere
uideantur. Et cf. le même ad III, 512: bene subibat; post sextam enim horam
descendit . La fête commence à la
tombée de la nuit (Eur. Tr. 542 sqq), le Cheval s'ouvre
après minuit (Eur. Hec. 914). R
53) B.M.W. Knox 131 ajoute à cela la
répétition métrique depascitur artus, 215 - complectitur artus et le sigmatisme. On
remarquera la dominante des sifflantes dans tout le passage, et en
particulier dans la description de la sortie des Chefs cachés
dans le Cheval (et lapsi, 262
rappelle lapsu, 225, lapsus, 236,
inlabitur, 240. R
54) et hinc
intelligendum est Helenam Agamemnoni uel Graecis signum dedisse
ueniendi sublata face, Agamemnon contra signum Sinoni dedisse
aperiendi equi, D.Servius ad v. 256.
R
55) Cf. Villenave: «caché sous
d'épais nuages». Ces nuages résolvent les
prétendues contradictions entre 340 (oblati per lunam) et 360 (nox atra) ou 397 (caecam...noctem). R
56) Dans le premier Hymne
homérique à Aphrodite, la déesse
apparaît à Anchise ôs de
selênê. La complicité de Nox est éloquemment exprimée
par le zeugma qui unit terramque
polumque à dolos (S. Mack 93).
R
57) Voir e.g. J. Perret: «ou pourquoi
ces plaies que je vois?». P. Klossowski fait exception
(«Pourquoi donc aperçois-je ces blessures?»). P.
Kragelund 13 dénonce très bien l'erreur traditionnelle:
Enée, souligne-t-il, «ne demande pas quelle est la cause
des blessures d'Hector, mais dans quelle intention il les lui
montre». R
58) C'est ce que n'évite pas Kragelund
par son explication hyper-subtile de Quae
causa: «quel présage s'attache au fait
que...?», puisque Cur, selon
lui, ne signifie pas autre chose. Il paraît pourtant fort
douteux qu'Enée en voyant Hector pense à un omen
(cf. d'ailleurs uana, 287): il
attend une nouvelle, c'est tout. Chez les Grecs, l'aspect du
fantôme dépendait de son genre de mort, chez les Romains
il avait valeur d'omen, mais le vers 272 montre clairement que
Virgile suit ici les premiers. R
59) Et le verbe compellare, 280 n'est peut-être pas
exempt d'une pointe offensive (cf. Cic. Phil. III, 17); quant
à maestas, il peut
signifier "sévères, sombres": cf. Ecl. I, 36.
R
60) Comme le font bien voir les exemples
cités par Austin, le mot
exspectatus s'employait dans la conversation courante
à propos d'un voyageur de retour au pays.
R
61) Il faut aussi se rappeler qu'en
Il. XXII, 104 sqq Hector s'accuse amèrement d'avoir par sa
témérité perdu son peuple. Et le voici
arrivé, ce jour où un "moins brave que lui" osera
l'accuser, fût-ce aussi sournoisement. R
62) Servius glose sèchement uana par falsa. Les deux sens reconnus par Donat
ad v. 272 sqq (Errorem
dormientis...), à savoir que l'interrogatoire
d'Enée est intempestif et qu'il porte sur ce qu'il sait
déjà, en masquent un troisième, celui où
uanus dénote l'absence de
sincérité, la fourberie: Enée se moque
doucereusement d'Hector. R
63) ferus omnia
Iuppiter Argos/Transtulit, 326-7: Servius a
peut-être tort de parler ici de "blasphème": etiam sacerdos in conuicia ruit deorum.
Iuppiter vaut Fortuna, comme le montre le rapprochement
avec Horace, car Transtulit fait
pour ainsi dire le pont entre Sustulit, C. I, 34, 16 et Transmutat, C. III, 29, 51.
R
64) Ici, on se bat littéralement sur
chaque mot, sauf sur le nom propre, et il faudrait des pages pour
rendre compte du panorama des traductions. R
65) Cf. III, 86-7:
altera Troiae/Pergama, «nous qui sommes la citadelle
de Troie». R
66) Cf. VIII, 407 sq (ubi prima quies, medio iam noctis
abactae/Curriculo): c'est l'heure où la femme
laborieuse se lève. R
67) Comme l'écrit F. Sforza:
«Instead of watching, as was his duty, he quietly goes to
sleep». R
68) B. M. W. Knox 132 souligne la force de
serpere par comparaison au plus
banal repere: «The metaphor
quies...serpit is a violent
one»; c'est même presque un oxymore.
R
69) Cf. W. S. Anderson 34 sq: «He will,
if anything, be a "shepherd" of his people». De même
Austin: «he is compared to a shepherd (as he was, of his
Trojans)». R
70) Cela dans un entretien avec Delille
à Ferney en 1774. Voltaire formulait la même critique
à propos de la comparaison de l'orme aux vers 626 sqq (cf.
Plessis-Lejay ad v. 631). R
71) Austin, fort éclairant (ad
v. 312) sur le processus d'emprunt aller-retour entre Horace et
Virgile, nous paraît toutefois arbitraire quand il veut
contraster ce Volcano avec celui
de G. I, 295: là, "smile", ici "grim seriousness". On
dirait plutôt: là, humour simple et léger, ici
humour macabre. Ajoutons que si la contiguïté
Ucalegon - Déiphobe est due à un jeu
étymologique ("celui qui craint les dieux" et "celui qui n'en
a que faire": cf. F. Bliss 53, après E. Kraggerud in
S.O. 36 [1960] 30-39), celui-ci n'est pas innocent, puisqu'il
s'agit de constater que le ciel ne récompense pas la
piété (cf. v. 426 sqq). R
72) Lumineuse est l'explication du vers 336
par Conington («Panthus' words declaring the will of
heaven»), complétée par celle de Servius (subaudis "tali"[sc.
avec numine], hoc est mala
iniciente desideria). R
73) En 59-61, se.../Obtulerat renferme également
un piège, bien que retourné contre les
bénéficiaires du "cadeau". On notera que la même
expression revient sous la plume de César (B. G. VII,
89, 2) à propos de la reddition, de la deuotio, de
Vercingétorix. R
74) Servius, et il n'est pas le seul,
n'arrive pas à prendre ce vers à la lettre, il croit
qu'Enée leur laisse un rayon d'espoir: ut aut desperatione uincant aut uitetur morte
captiuitas; «we admire the rhetoric while
dissociating ourselves from the sentiments», note Quinn.
R
75) La leçon
audendi, adoptée e.g. par Williams, Austin, Perret,
pratiquement incompréhensible (non
procedit, Servius; cf. J. Gardiner), ne possédait
qu'un avantage sur audentem,
celui de respecter mieux la modestie du locuteur: dans notre optique,
cet avantage se retourne en handicap. R
76) Comme le suggère R. G. Tanner 38,
l'épisode Corèbe pourrait référer
«to the period between September 44 B.C. and Mutina when
Octavian appeared to ally himself with Cicero against Antonius».
R
77) Comparer seu
mors atris circumuolat alis (Hor.) et Sed nox atra caput tristi circumuolat
umbra (Virg.). Henry avait bien aperçu ce sens
symbolique, et la critique que lui fait Austin, celle d'affaiblir le
vers, est pour le moins paradoxale, s'il est vrai qu'un symbole
n'appauvrit pas le réel mais l'enrichit au contraire.
R
78) R. A. Hornsby 339 ne cherche pas à
éluder la mauvaise connotation de cette comparaison:
«Aeneas, by giving way to untutored impulse and by defying the
clear injunctions of Hector and the gods, behaves no differently from
an animal». R
79) Austin juge cette
répétition «awkward» et suppose que
«possibly Virgil had not finally settled the pattern of the link
with 360». R
80) Cf. D.Servius: aut utrobique, i.e. apud Graecos et apud Troianos;
aut ubique per totam ciuitatem. R
81) L'écho de magna comitante caterua, 370 à 40
(cf. W.R. Nethercut 91, W. Moskalew 127) tend à assimiler
l'aventure d'Androgée à celle de Laocoon, et à
mettre Enée et sa troupe dans le rôle des deux Hydres.
R
82) «Cette déclaration d'un
cynisme tranquille», comme dit P. Courcelle 189, a
néanmoins trouvé des défenseurs dignes d'une
meilleure cause, au nombre desquels Saint Augustin (Divers.
quaest. LIII, 1, Pl. t. XL, 35) et J. Henry. Il est vrai que dans
Lucr. V, 858 et Caes. Bell. Afr. 73, 2, le couple dolus - uirtus est dépouillé
de toute notion morale, mais ici ce n'est pas le cas (pas plus qu'en
Liv. XLII, 47, 5 sqq): ce qui le montre, c'est d'une part le fait
même que Corèbe pose la question, d'autre part
l'équivalence dolus -
Fortuna (voir la suite). Servius (ad v. 341)
condamne Corèbe. De même Plessis-Lejay, sans appel:
«Maxime qui justifie tous les crimes contre le droit des
gens...»; et Montaigne dans ses Essais (I, 5).
R
83) Fortuna a agi en tant que Nox, car c'est Nox qui provoque la confusion
d'Androgée. D'où l'ironie sardonique de Monstrat iter: la Nuit guide leurs pas.
R
84) Villenave a bien perçu la chose:
«Ce vers [401] a paru à plusieurs critiques une
exagération indigne de l'épopée, et mise
mal-à-propos dans le récit du sage Enée».
R
85) Cf. D.Servius:
bene dissimulauit de stupro Cassandrae. Mais Heyne,
comparant Met. XIII, 410 sq, juge Ovide plus chaste que
Virgile, castior nunc ipso
Virgilio. R
86) sane "species"
medium est. Et mala enim et bona est, Servius.
R
87) A propos du vers 419, Rat a raison de
signaler qu'Enée attribue au bon Nérée une
violence fort peu dans ses habitudes. Les Troyens doivent donc
être bien coupables... R
88) Cf. D.Servius:
bene Mineruam Troianis expressit iratam, cum etiam eum ante aram
perisse dicat, qui sacerdotem liberare temptauerat.
R
89) «Les dieux en jugèrent
autrement» (Bellessort). La maladresse de Servius à
disculper Enée du grief de sacrilège fait peine
à voir: in ingenti indignatione
Aeneae, tamen nihil sacrilegum datur : uel cum sequatur: Confixi a
sociis . Sénèque également est fort
mal à l'aise quand, dans le même élan, il propose
ce Dis aliter uisum en formule
salvatrice, puis le corrige en un Di
melius qu'il juge fortius ac
iustius (Epist. 98, 4). R
90) Dis aliter
uisum voudrait-il dire alors que Rhipée
était un faux juste? aut illum non
esse iustissimum, D.Servius. Mais dans ce cas, pourquoi le
présenter comme iustissimus
unus ? Dante lui-même s'y était
trompé. R
91) Pour une autre allusion aux
événements de Pérouse, cf. supra n. 76,
infra n. 115. Sans être aussi nette que dans le cas
d'Iphitus et Pélias (comme on va le voir), l'évocation
phonique des noms d'Hirtius et de Pansa à travers ceux
d'Hypanis et de Dymas (les syllabes de PANSA se retrouvent dans
hyPANiS et dymAS) nous paraît toutefois réalisée
indirectement par l'introduction d'un troisième homme,
Panthus, au vers 429. Sont tuées par leurs compatriotes trois
personnes dont deux forment un couple indissociable comme des
consuls, et dont par ailleurs deux portent des noms commençant
comme ceux d'Hirtius et de Pansa (et Hypanis peut rappeler des
souvenirs espagnols: cf. Suet. Aug. 68, 1).
R
92) D.Servius perçoit ici une
auto-accusation: sic dixit quasi accuset
quod non perierint. Ce serait plutôt une excuse: son
devoir l'appelait ailleurs (uocati, 437). C'est contre lui-même,
encore plus que contre les Grecs, si on l'en veut croire,
qu'Enée doit lutter pour leur échapper.
R
93) Servius observe joliment ad v.
434: bene autem euasisse se fatis imputat.
Cum tam senex quam debilis euaserint, occisis iuuenibus.
La bizarrerie même de la circonstance - et de l'expression (cf.
R.D. Williams) - confirme l'allusion virgilienne.
R
94) Sur l'amphibologie du tour Caesaris periculum in Hor. Epod. I,
3, cf. Petite Stéréoscopie I, 14.
R
95) Dubner et Pichon, par exemple,
s'imaginent que ces soldats décrits en 449-450 sont les
mêmes que ceux mentionnés en 485.
R
96) Les exégètes appliquent
Barbarico tantôt aux
Asiatiques vaincus par Troie (cf. l'emploi d'Eur. Tr. 477),
tantôt à Troie elle-même (comme Ennius, dans le
passage cité par Cic. Tusc. III, 44). Opposant à
ce luxe la simplicité toute "romaine" d'Enée (596-8,
634-794), Perret décèle parfaitement l'intention du
narrateur: «Il y avait une Troie "barbare" qui devait
périr». R
97) Et l'on a vu au vers 355 (furor additus) comment Enée savait
transformer en fous furieux des hommes courageux.
R
98) Cf.
supra I n. 156.
R
99) Symptomatiquement, Pichon juge utile de
préciser: «Irrita ne
veut pas dire que les Troyens visent mal, mais que leur
défense ne sert à rien». R
100) L'objection formulée par
Cartault 195 était très juste: «On ne comprend pas
comment Pyrrhus a pu approcher de la porte qui, aux vers 449 sq, est
protégée par des guerriers l'épée
nue». R
101) On sait quelle belle application
philosophique de ce fit uia ui
Sénèque a fait dans la 37ème épître
à Lucilius ( § 3). R
102) Austin glose ainsi trucidant: «It suggests
business-like, matter-of-fact butchery». Cf. dans le même
esprit le passif Caeduntur, 266.
R
103) Naturellement, cette signification du
vers 473 a été vue depuis longtemps. Voir Binet par
exemple: le poète, dit-il, veut «faire entendre que l'on
prendrait le jeune héros pour Achille lui-même
ressuscité, et sorti de son tombeau avec toute sa valeur,
joint à tout le brillant de la jeunesse». Et cf. la
traduction de Delille: «Pyrrhus vient, et déploie Achille
tout entier». R
104) Outre la ressemblance entre sub pectore condit et lateri...abdidit, 553, ou encore
l'écho de iam iamque manu
tenet, 530 à XII, 754: cf. W.R. Nethercut 95 (et
aussi 86-7, 92, pour d'autres points de ressemblance entre
Enée et Pyrrhus). R
105) L'écho à VI, 273 est
signalé par Putnam 34. Il s'ajoute à nouos, 473 pour suggérer
l'étymologie de Neoptolemus. R
106) «Il n'est pas vrai de dire
qu'Enée a assisté à toute la scène sans
intervenir: ce serait de sa part une lâcheté...»,
écrit L.-A. Constans 95; et un peu plus haut: «il lui
fait un récit circonstancié d'après ce qu'il
sait, ce qu'il a appris par la suite: lui, il n'a vu que la fin du
drame, Priam sanglant au pied des autels».
R
107) K.W. Gransden (1985) 72 n. 6 remarque
que la particule ecce revient
huit fois dans le livre, i.e. plus que dans aucun autre. «And
what do you think happened then?», telle est la nuance qu'il
dégage (p. 63). R
108) L'exitus
du vers 554 rappelle très curieusement le exitura d'Horace, comme si exitus sorte tulit transposait dans le
passé le futur Sors
exitura. R
109) L'évocation du meurtre de
Pompée par le iacet ingens litore
truncus, 557 est couramment admise dans les commentaires:
cf. à ce sujet A.M. Bowie 473 sqq. R
110) Nous bravons ici la mise en garde de K.
Quinn 5: «Only a cynical reader, surely, would point out that
Priam behave rather foolishly; that both his first impulse and his
second impulse...are more a caricature of the hero's death than the
real thing». Mais après tout, Quinn lui-même se
demande à la page suivante si Virgile n'a pas voulu que nous
censurions l'attitude de Priam comme «not merely futile..., not
merely inadequate, but irrelevant - irrelevant to the point of being
wrong». D. H. Mills 160 est plus catégorique: «As an
act of irresponsability it is morally
culpable». R
111) Cf. Servius: non apte sibi cohaerere facit: sed potius oneri
sumit. R
112) Le désordre grammatical
contribue aussi à créer l'image d'un vieux mannequin
désarticulé. Les mots sont comme jetés les uns
après les autres, sans lien entre eux (sauf les fins de vers),
produisant comme par hasard la comique séquence diu senior, digne du uetus...senectus d'Horace, Epod.
VIII, 3-4. R
113) C'est que pependit leur semblait contredire aere repulsum. Mais avec leur solution,
Virgile dit deux fois la même chose (cf. le commentaire
servien). Faute d'admettre qu'Enée fait de la
cacozélie, Austin en est réduit à conjecturer
que Virgile ne s'est pas bien compris lui-même: «possibly
he had no very clear picture himself of what he describes».
R
114) uel secundum
Epicureos uel desperat, D.Servius.
R
115) Austin relève aussi un curieux
écho à Appien B. C. IV, 15, où il s'agit
des suicides causés en l'an -43 par la crainte des triumvirs,
dont le pire justement était Octave. Or, cf.
supra. R
116) Les lecteurs de Virgile sont enclins
à considérer ce passage comme apocryphe parce qu'il
dessert l'image de leur héros: voir par exemple R.D. Williams:
«It is possible that Virgil deleted the passage because he could
not on second thoughts allow his hero to speak of killing a
woman»; K.W. Gransden (1985) 70: «But the strongest
condemnation of the episode is surely to be found in the transfer of
Menelaus' anger to Aeneas, etc...». R
117) Cf. G. Highet 176: «but when he
died, he had still not rewritten the context where it [sc. ce
passage] stood, in such a way as to conceal all traces of its
previous existence». R
118) «Virgil's executors knew quite
well what they were doing when they did not include it in their
authoritative text: they were doing what Virgil himself would have
wished», Austin (1961) 198. R
119) R.D. Williams ne rejette pas les
raisons de fond alléguées par Servius, mais tente de
les combiner avec l'argument stylistique. W.S. Anderson 36
échafaude une théorie ingénieuse, mais qui ne
ferait guère honneur à Plotius et Tucca: regardant le
passage comme «defective, below the usual Vergilian stage of
polish», les deux éditeurs auraient "saisi ce
prétexte" pour effacer cette tache sur le manteau
d'Enée; D. Gall suppose qu'ils sont eux-mêmes à
l'origine de la transposition de ce passage que Virgile aurait
conçu pour la fin du livre. R
120) C'est l'interprétation notamment
de Ladewig, Wagner, Benoist, Pichon (avec hésitation),
Williams (cf. scelus expendisse,
229, supra). Dubner est de ceux, le plus
grand nombre apparemment, qui entendent quae
sumuntur a scelerata, ce qui est si peu satisfaisant que
Heyne conjecturait sceleratae.
R
121) K. Quinn 17: «More than once the
situation is impregnated with a bitter irony. Brutal as the killing
of Priam is, it is an act of brutality the like of which Aeneas
himself comes close to committing when, with Priam's body by the
altar of his gods still before his eyes, he catches sight of
Helen...». R
122) L'impression de ce trou béant
est très forte même chez les tenants du caractère
apocryphe des vers 567-588. Heinze pense que ceux-ci en remplacent
d'autres, détruits par l'auteur lui-même; Peerlkamp ne
voit pas comment l'on pourrait condamner 567-588 en sauvant 589-623
(Omne autem hoc episodium ita inter se aptum
est et connexum, ut partem tollere non possis; Körte
croit que cette lacune fut creusée par la rédaction
tardive de 589-631, puis comblée par un interpolateur.
R
123) En pourrait faire foi ce commentaire
dû à Stahl 171: «Here, too, it turns out, Virgil
has manifestly been serving the patriotic reputation of the Julian's
ancestor». R
124) Cf. Euphrosyne 20 (1992) 74-5.
R
125) Wagner, Kvicala, Dubner font partie de
ceux qui rejettent ce vers tout en admettant l'authenticité du
passage. R
126) On pourrait ajouter que la
séquence 559-631, débarrassée du parasite,
comporte 72 vers, peut-être divisibles en 28 (-> 587) - 16
(-> 603) - 28 (depuis Aspice,
début de la seconde sous-partie du second mouvement).
R
127) C'est la leçon de Thilo-Hagen,
Ladewig-Deuticke, Janell, Austin, Perret. R
128) Peerlkamp abonde naturellement en ce
sens: Burmann coniicit ultrici flamma, ut
Helenam in incendium mitteret. Non alienum a nostro poeta
[sc. l'interpolateur]. R
129) «Tu ne m'aimes plus» ou
«Tu ne nous aimes plus». La question du vrai ou du faux
pluriel est devenue oiseuse. R
130) Comme le déclarera Vulcain en
VIII, 396-9, rien n'empêchait que Troie survive au moins dix
ans de plus, il suffisait que Vénus le veuille: voir à
ce sujet E.L. Harrison 320-1. R
131) On pense ici au Perfidum ridens Venus d'Hor. C. III, 27, 67, et
l'écho n'est sans doute pas fortuit, à comparer le
non tibi...inuisa du vers 601 au tibi inuisus d'Horace (71), ou encore les
vers 594-5 au Abstinet...irarum calidaeque
rixae (69 sq). R
132) Quidam
reprehendunt non conuenisse in ruina et exitio ciuitatis Venerem
roseo ore loqui cum filio, ignorantes hoc epitheton Veneri esse
perpetuum. R
133) E.L. Harrison 322 identifie deo à Jupiter; Austin ne doute pas
que Virgile aurait corrigé en
dea. La volonté virgilienne de fusionner
Vénus et Jupiter se laisse voir à notre avis dans cette
incertitude même. Comparer au chant V la tendance à
fusionner Vénus et Neptune:
infra. La même
intention s'observe d'ailleurs ici même à propos de
Vénus et d'Enée, e.g. à travers l'écho de
pura...in luce refulsit, 590
à clara...in luce
refulsit, I, 588 (C. Segal [1981] 77-78 signale aussi les
correspondances entre I, 588-9 et I, 402, 405).
R
134) Nous disons bien métaphore,
parce que l'apparente anacoluthe introduite par ueluti a pour réel effet de
renforcer la comparaison et de l'amener au niveau de la
métaphore: Troie est toute dans cet orne, comme elle
était déjà toute dans l'antique tour
démolie par Enée. R
135) Il est curieux que celles-ci aient
échappé aux mailles du filet tendu par W. Moskalew, de
même par exemple que le rapport de 612-5 à VI, 518-9, ou
le parallélisme entre 469 sqq et I, 588 sqq.
R
136) Auolsa a parfois surpris à propos
d'un arbre que l'on coupe, d'où la suggestion de Hosford
(CJ IX [1913-4] 398), selon laquelle iugis ne désignerait pas le sommet,
mais la souche de l'arbre. L'essentiel est sans doute que Virgile
voulait cet auolsa pour
l'écho à conuellimus, 464, uellit, 480, conuolsaque, 507. R
137) Ne dirait-on pas du Scarron? Il est
gênant pour les admirateurs d'Enée d'avoir à
admettre que leur héros soit resté si longtemps sur son
toit (cf. Perret). Comprenons qu'il a aperçu
Hélène de loin et qu'il allait s'élancer du toit
pour la frapper, c'est ce qu'il dit, quand, changée en
Vénus, elle vint à lui. Au lieu de voir dans l'absence
d'apodose aux vers 626-631 (comparaison de l'orne) un signe
d'inachèvement (ainsi H.-Chr. Günther 48 n. 129), on
pourrait considérer que, par un effet de burlesque
supplémentaire, Descendo
constitue cette apodose. R
138) En intégrant à ce passage
les vers 632-3 (comme le font Benoist et Plessis-Lejay), on obtient
98 vers organisables en deux parties égales,
séparées par Namque, 681, ce signal des miracles:
cf. supra.
R
139) «Ce jugement est ratifié
par Johnson 172 qui lui donne la plus vaste extension: «That is
not too strongly stated, and the quality that he correctly identifies
in this part of the poem radiates forward to the close of the
poem». R
140) En X, 275, laeuo lumine est d'un sinistre
présage: cf. l'intéressante note d'Austin sur ce point.
R
141) On serait tenté de dire que pour
Virgile uero a valeur
adversative, tandis que pour Enée il ne l'a pas. Mais la
subtilité est inutile. Enée fait l'innocent ici comme
avec At: «nous autres,
pauvres ignorants...mais mon père...»
R
142) Cf. Violence et ironie 349 sqq.
R
143) Encore que dans un contexte
adéquat ce terme d'onus
puisse se charger d'une affectivité authentique: cf. XI,
550. R
144) La question est controversée,
mais un point important est que le modèle de cette caricature
préexistait à Virgile. Cf. J.-P. Cèbe 369 sq.
R
145) Cf. REA 93 (1991) 92.
R
146) Apparente, car dans l'exemple en
question (numquam era errans mea domo
efferret pedem, Enn. sc. 253, cité par
Austin) domo fait sans doute
toute la différence. L'emploi présent est plus proche
de Plaute (Capt. 456 sq, Bacc. 423) que d'Ennius, et
Austin note d'ailleurs que l'expression ne se retrouve pas chez les
épiques latins. Opposer un peu plus bas, v. 753, le gressum
extuleram. R
147) Cf. R. Allain 164: «Mais nefas est un mot bien fort pour la
circonstance...à notre avis, le poète a voulu, par ce
mot, relever l'impiété des paroles d'Anchise...».
Le poète, non, mais le narrateur. R
148) Il laisserait le lecteur dans la
troublante impossibilité de se déterminer entre Servius
(ut eum hostis quasi miseratus
occideret) et Servius auctus (quod illi hostili animo fecerint, ego misericordiae
loco ducam). R
149) Cette guerre entre Virgile et
Enée est l'unique moyen d'expliquer le "violent contraste",
comme dit R. B. Lloyd 45, entre l'Anchise du livre II et celui du
livre VI, car, quant à la prétendue évolution du
personnage à travers le livre III, nous n'en apercevons,
pace Lloyd, nulle trace (et évoluer à cet
âge!). R
150) Le fait que les Anciens
considéraient la privation de sépulture comme le pire
des malheurs n'est évidemment pas un argument contre
l'interprétation traditionnelle de Facilis iactura sepulcri, car on verra que
sur ce point aussi Virgile est tout à fait
dégagé des anciennes superstitions (cf. V.
Mellinghoff-Bourgerie 45). C'est pourtant cette considération
qui amène Plessis-Lejay à proposer le sens, combien
forcé, de "la perte causée par le tombeau, i.e. la
mort". R
151) Sur le neque
seruitio me exire licebat de Tityre, Ecl. I, 40,
cf. Violence et ironie 36-37. R
152) Cf. Violence et ironie 377 sqq.
R
153) Insertabam :
cunctationem ostendit hoc uerbo eius qui nec ire ad proelium uelit
nec domum relinquere. Sic et ferebam dixit, D.Servius.
R
154) Comme le remarque Binet, et pace
Lyne 176 («his reason-dictated unemotional instruction»),
Enée «n'a aucun motif de tenir sa femme
éloignée». On dit que c'est Virgile qui veut se
débarrasser de Créuse, mais alors il s'y serait bien
mal pris, surtout avec ce fâcheux longe auquel Servius et d'autres tentent
désespérément de faire dire le contraire de ce
qu'il signifie. R
155) D'autres, tels Bellessort, Austin,
Williams, préfèrent la leçon ruenti de P, vaguement ridicule. Furenti [M] s'intègre mieux
thématiquement (c'est folie: cf. 735-6, 776, et voir aussi 588
et 655-670) et phoniquement (sine fine
furenti / Infelix); en outre, il s'inscrit mieux dans le
système d'échos à G. IV (dementia, 488; furor, 495). R
156) Cf. Donat: a
contrario dixit senem aliquid uidisse per tenebras cum etiam per diem
tardos prorsus aut prope nullos habere possit obtutus. R
157) Ordo est: fato
erepta Creusa substititne errauitne uia. Non enim dubitat fato esse
sublatam. R
158) Le choix entre lapsa [M] et
lassa [P2] est difficile: lassa est plus accusateur que lapsa (mais aussi plus auto-accusateur),
et il a l'avantage de rappeler le defessi du vers 565, mais lapsa laisse mieux transparaître la
mauvaise foi d'Enée et (cf. infra)
s'inscrit mieux dans le système de correspondances avec la
première géorgique. R
159) Donat refuse l'équation male amicum = inimicum (de même en
23 pour male fida ): pour lui
comme pour nous, male amicum
mêle le bon et le mauvais (uno tempore
aduersa prosperis miscet), ce qui est le cas ici,
note-t-il, puisque le numen facilitatem
praebuit exeundi et inuidit uxorem (mauvaise explication
car ce n'est évidemment pas cet accès de folie qui a
sauvé Enée! ). R
160) Servius remarquait qu'avec asportare (un hapax chez Virgile) le vers
devenait scandable au prix d'une simple inversion (nec te hinc comitem...), inversion que,
cependant, il n'osait se permettre: aussi s'étonne-t-on que
des éditeurs modernes (Villenave, Benoist, Pichon, Bellessort,
Austin, Williams) aient cette tranquille audace, surtout que le vers
en devient presque imprononçable. R
161) Cf. RBPh 70 (1992) 98-101.
R
162) Voir le commentaire de Donat: parum, inquit, remeare ad patriam, sumpsi quoque arma
fulgentia quae me in tenebris cateruis hostium proderent potius quam
tutum defensumque praestarent. Peerlkamp et Ribbeck
préfèrent retrancher le vers 749.
R
163) Sauf 753-4, auquel on ne voit pas
d'écho précis dans la géorgique. La
cacozélie s'y décèle dans la
répétition intempestive de repeto (cf. v. 749), et surtout dans le
contraste per noctem - lumine, qui semble inviter
à comprendre que l'oeil («of course, the eye»,
Austin) remplit ici l'office d'une lampe. R
164) Perret a grand soin de rattacher
l'injonction lacrimas...pelle
Creusae à ce qui suit ( = «ne pleure pas, mon
sort est heureux»), comme le voulait Servius, mais
l'ambiguïté ne saurait être innocente, et la
remarque du scoliaste antique reste vraie («tant
d'éditeurs modernes», déplore Perret): plerique dicunt: quia habes uxorem
paratam. R
165) Le mot Lydius
est de toute façon obscur, et Thybris peut désigner n'importe
quel fleuve destiné à devenir, comme en III, 350, "un
nouveau Xanthe», pour la bonne raison que le fleuve troyen porte
aussi le nom de Thymbris, autre
forme de Thybris (cf. J.
Carcopino 674-6). Les commentateurs disent volontiers que par les
vers 781 sqq Enée ne laisse nul espoir à Didon. Servius
voit plus clair quand il note ad v. 746: bene se futurus commendat maritus . Que
cette prophétie de Créuse soit "more optimistic than
realistic", J.J. O'Hara (1990b) 89 le remarque à juste titre,
mais sans ajouter, hélas, que c'est Enée qui manipule
ce fantôme à sa guise. R
166) Cf. Violence et ironie 211-2,
390. R
167) uel admiratus
sum tantos euadere potuisse, D.Servius. Autre point
admirable, Enée et sa troupe partent chargés de
trésors: cf. en particulier I, 647 sqq, ou encore I, 119
(Arma uirum tabulaeque et Troia gaza per
undas), où, pace P. Heuzé (1985b)
91, nous verrons autre chose qu'"une entorse à la
vraisemblance": c'est le Arma
uirum, i.e. le poème officiel,
démasqué. Comparer Ov. Tr. II, 534: Contulit in Tyrios arma uirumque toros.
R
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