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 LIVRE II

 

 

INTRODUCTION

Voici un livre où, peut-être plus qu'ailleurs, Enée donne de l'ouvrage à ses défenseurs. Ne pas même chercher à soutenir le salutaire courage de Laocoon (1) , participer de sa propre main au démantèlement des remparts nécessaire à l'entrée du Cheval (Diuidimus...pandimus, 234), s'endormir avec insouciance après des événements aussi dramatiques et quand on se présente comme le principal soutien de sa patrie, faire fi de la mission confiée par Hector dans un songe pourtant aussitôt confirmé par l'irruption de Panthus, prêter la main au funeste stratagème proposé par un jeune exalté (successu exsultans animisque Coroebus, 386), contempler comme au théâtre le meurtre sauvage de son roi, se jeter en furieux sur une faible femme pour lui plonger son épée dans le corps (furiata mente, 588), enfin faire tout ce qu'il faut pour égarer son épouse en cours de route (725, 735-6): ainsi se résume à peu près le palmarès des hauts faits accomplis par le pater Aeneas durant la nuit tragique de Troie. Devant un bilan aussi désastreux, ses avocats ont à choisir entre deux possibilités, soit plaider l'insuffisante maîtrise du poète, dont son héros ferait les frais, soit admettre que, dans l'esprit de Virgile, l'Enée de la nuit de Troie n'est pas encore à la hauteur de sa mission.

Pour A. Cartault 208, cela ne fait aucun doute, Enée est l'innocente victime de son créateur: «Enée est un vaillant...mais il est enserré dans le cercle des réalités admises par Virgile et dont celui-ci ne veut pas s'écarter». On voit pourtant mal ce qui empêchait le poète d'adopter des versions de la légende plus favorables au fils d'Anchise, comme celle d'Hellanicus (Den. d'Hal. Ant. Rom. I, 46-7) d'après laquelle Enée résistait efficacement dans la citadelle avant de réussir une évacuation en bon ordre et d'aller occuper sur l'Ida de solides positions. Dans le récit de Timée, il capitule honorablement et force l'admiration des Grecs qui lui accordent un sauf-conduit et des bateaux (cf. R. Heyne 29, R.G. Austin XV). Le motif invoqué par Heyne 31 - et repris d'ailleurs de Servius - nous paraît bien fragile: il fallait, dit-il, qu'Ilion eût l'air d'avoir été prise uniquement par la ruse et éviter en conséquence de mettre sous les yeux du lecteur la défaite militaire des Troyens. Mais si Virgile avait tant de sollicitude pour les Troyens en général, et pour Enée en particulier, ne devait-il pas choisir entre toutes les formes de la légende celle qui montrait que, même trahis, ils avaient réussi, du moins une élite d'entre eux, à arracher à l'ennemi les conditions d'une capitulation honorable (2) ?

La ligne de défense sur laquelle s'appuie Austin XVI fait moins injure au poète: selon lui, Enée tel qu'il nous apparaît ici, faible, flottant, indécis, irresponsable, coïncide exactement avec l'image que Virgile a voulu donner de son personnage à ce stade du poème: laissons le temps accomplir son oeuvre, et Enée deviendra Enée (voir aussi e.g. B. Otis 250-1, 306-8, 351; E.L. Harrison 325; F. Cairns 51; T. Fuhrer). Le malheur est que cet Enée dont nous rêvons, les livres passent et il n'arrive jamais. A moins que l'on ne veuille le reconnaître dans le lâche amant de Didon, dans le juge inique des Jeux de Sicile, dans le barbare envahisseur du Latium (X, 77-80), dans l'adepte des sacrifices humains (X, 517-20), dans le saccageur des cités (XII, 554 sqq), dans l'égorgeur de Turnus (cf. M.C.J. Putnam (1970) 427 n. 33, 428 n. 34)? Au reste, l'idée d'un héros en évolution ne correspond pas, nous semble-t-il, aux conceptions antiques de l'épopée et, même si tel avait été le projet de l'auteur, il devait au moins s'en tenir à certaines limites sous peine de "tuer" poétiquement son héros. Or, ces limites, il les a largement dépassées, et c'est ce qui ressort, nous semble-t-il, à l'évidence d'un examen approfondi du texte (3).

 


Vers 1-56: exorde; les Troyens face au Cheval; l'énergique intervention de Laocoon.

Conticuere omnes intentique ora tenebant.

Indépendamment de la valeur expressive qu'il tire du jeu des allitérations, des accents et des élisions, ce vers doit son irréductible originalité poétique à un étonnant télescopage entre deux significations dont l'une réfère ora au sujet des verbes et l'autre au narrateur (4) . L'effet acquiert sa pleine puissance si, au lieu d'affaiblir ora en uoltus, on lui conserve sa valeur étymologique (5) : «ils retenaient leurs lèvres» et «ils fixaient ses lèvres». On ne saurait exprimer plus vivement et plus sobrement l'espèce d'osmose qui se crée d'emblée entre le narrateur et son auditoire. La pensée complète se développerait comme suit: «Tous firent silence et, suspendus aux lèvres du conteur, ils retenaient leur souffle» (6) . Bien conscient de tenir là sa chance, Enée se laisse savamment prier pour déballer ses brillants mensonges. D'abord, il se fait tard (v. 8-9):

Et iam nox umida caelo / Praecipitat suadentque cadentia sidera somnos (7) .

Et puis, comment "dire l'indicible"? Le gérondif fando, 6 souligne la valeur étymologique de Infandum, premier mot d'Enée, chose assez ridicule quand on pense que son récit ne va pas s'étendre sur moins de quinze cents vers (breuiter, 11 a du sel: cf. tandem, III, 718, ironie soulignée par la reprise du même verbe) (8). Annoncer que ce que l'on va dire ne peut pas se dire, c'est de bonne guerre, comme aussi de prévenir que les larmes vont couler à flots, fût-on «un Myrmidon, un Dolope ou un troupier du dur (9) Ulysse» (Enée, lui, retient fort bien les siennes).

Autre manière de se faire valoir, insister sur sa qualité de témoin oculaire, d'acteur même (v. 5-6):

quaeque ipse miserrima uidi / Et quorum pars magna fui (cf. v. 499 sqq, 561).

Ici, bien entendu, chacun s'empresse de comprendre qu'Enée a beaucoup souffert dans la catastrophe et, même si Servius dénonce sa jactance (hoc se commendat), on préfère ne pas insister sur l'indécence qu'il y a de la part de ce "miraculé" de Troie à se présenter comme "un grand exemple" de "ces extrémités de misère" (trad. Perret). A moins qu'il ne faille donner à pars un sens plus actif (cf. X, 737), auquel cas l'on devrait se demander quel rôle-clef (magna) Enée a bien pu jouer dans ces événements.

C'est donc contraint et forcé, à l'en croire, qu'Enée va entreprendre sa relation, et parce que les désirs d'une reine sont des ordres (iubes, 3). Affectant sournoisement d'ignorer les excellentes raisons qu'a la reine de demander à son hôte des éclaircissements sur sa conduite lors des événements de Troie (cf. supra et supra), la clause conditionnelle des vers 10-11:

Sed si tantus amor casus cognoscere nostros

Et breuiter Troiae supremum audire laborem

voudrait attribuer à sa curiosité les motifs les plus vulgaires («entendre en abrégé l'agonie de Troie»!), dont même certain doux sentiment qu'elle ne s'avoue pas encore. Instinctivement en effet, le fils de Vénus a senti son emprise sur cette femme, deviné quel combat se livre en elle. Elle s'imagine encore écouter comme un juge, et déjà elle absorbe le philtre d'amour (10) .

Le récit est introduit par un vers majestueux:

Inde toro pater Aeneas sic orsus ab alto.

Rien de plus tentant que de faire de cet orsus un simple équivalent de coepit ("commence", Villenave; "commença", Bellessort, Klossowski, Perret), mais n'est-il pas un peu gênant qu'en XII, 806 le même verbe signifie juste le contraire (hic "coepit", alibi "finiit", D.Servius)? Le scoliaste justifiait ici le terme par la longueur de la narration (propter longam narrationem), mais l'on aimerait que l'explication vale aussi pour XII, 806, ce qui n'est pas le cas. "Ourdir", "tramer", tel est le sens premier de ordiri, et ce sens nous paraît très bien convenir ici, d'autant que son équivalent grec, le verbe ufainein, s'emploie figurativement dans l'Odyssée pour parler de la composition poétique de Démodocos (ufaine d aoidên, VIII, 499) qui, comme par hasard, commence au même endroit que la narration du Troyen, i.e. par le Cheval de Troie. "Narration" n'est peut-être donc pas tout à fait le terme qui convient, il faudrait dire "chant" (aoidê), comme le confirmera le canebat de Didon en IV, 14, mais en exploitant la virtualité défavorable du verbe ordiri. Enée est un aède, mais c'est un aède pervers, une araignée qui tisse la toile où va se prendre sa riche proie (11) . Nous ne devrons jamais oublier au cours de ces deux livres que si Virgile lui a cédé la parole, il ne lui a pas donné sa voix. Réellement "indicible" (infandum), l'agonie de Troie ne nous est pas rapportée directement par la bouche du poète, mais comme suggérée en creux à travers la tendancieuse version d'un traître et d'un scélérat (pater, 2 s'éclaire sarcastiquement à la lumière de I, 643 sq). D'être aussi atrocement distanciée, l'émotion de la lecture ne perd rien, mais sort au contraire purifiée et grandie (12) .

Le dramatique Incipiam, 13 donne le signal d'une performance où les effets théâtraux ne vont pas manquer. Enée n'a pas mis longtemps à surmonter son "frisson d'horreur" (v. 12). A peine a-t-il repris sa respiration que le voilà transformé en un chroniqueur froid et objectif qui, en huit vers nerveux, nous plonge au coeur de l'action (v. 13-20). Les quatre vers suivants (21-24) se sont à juste titre attiré la critique de Mackail par leur ton digne d'un "guide touristique":

Est in conspectu Tenedos, notissima fama / Insula...

Seulement, ce n'est pas à Virgile qu'il faut s'en prendre, mais à Enée, capable d'une telle désinvolture de ton en un pareil moment. Dès le vers 25:

Nos abiisse rati et uento petiisse Mycenas

notre héros se coule adroitement dans la foule anonyme de ses concitoyens, d'où il ne sortira pas avant le milieu de la nuit, quand le fantôme d'Hector viendra le chercher dans son lit (v. 270 sqq). Il préfère encore passer pour niais parmi les niais que de donner prise aux soupçons, mais il ne peut s'empêcher malgré tout de considérer d'un oeil narquois cette brave population si vite persuadée que la guerre est finie. Ironique le iuuat ire, 27, ironique le quadruple hic, 29-30, ironique l'allitération molem mirantur, 32, sarcastique tout le vers 31:

Pars stupet innuptae donum exitiale Mineruae

avec l'ambiguïté sur Mineruae ("don à" ou "don de"? cf. K. Quinn 412), le renforcement du péjoratif stupet par le stigmatisme, enfin la sinistre prédiction introduite par exitiale. Et le mépris de l'homme supérieur envers "la masse" éclate dans la sentence qui couronne ce petit tableau (v. 39):

Scinditur incertum studia in contraria uolgus.

Mais où était-il, lui, s'il ne faisait pas partie du vulgaire? Admirons cet art de l'insinuation. Sans nous dire franchement qu'il appuyait "le meilleur parti" (quorum melior sententia menti, 35) (13) , il le donne à entendre en attribuant à quelqu'un de sa famille le clair jugement, tandis que, la calomnie ne coûtant rien, il soupçonne de trahison un représentant de la branche dynastique régnante (32 sqq):

...primusque Thymoetes

Duci intra muros hortatur et arce locari

Siue dolo seu iam Troiae sic fata ferebant.

C'est faire d'une pierre deux coups, puisque l'accusation portée contre Thymoetès atteint par ricochet le roi Priam, coupable d'avoir par un crime affreux jeté ce malheureux dans le désespoir (voir Servius). Et ce coup perfide contre le vieux monarque en prépare d'ailleurs d'autres, de même que le second terme de l'alternative (seu...ferebant), jeté comme négligemment, prépare la mordante attaque des vers 54-56:

Et si fata deum, si mens non laeua fuisset,

Impulerat ferro Argolicas foedare latebras

Troiaque nunc staret Priamique arx alta maneres.

Que les défenseurs de l'honneur énéen se refusent à penser que leur héros traite les dieux d'"imbéciles", comme l'Amphitryon d'Euripide (Heracl. 347), cela se conçoit aisément, mais il n'empêche qu'appliqué à un substantif comme mens, l'adjectif laeua a toutes chances d'indiquer la stupidité, ce qui serait appuyé à la fois par un écho littéral à Ecl. I, 16 (cf. aussi Hor. Ars, 301) et par le contexte qui insiste à plaisir sur la crédulité des Troyens. On tentera sans doute d'excuser Enée en supposant que mens vient corriger le blasphème qui lui venait spontanément aux lèvres («si les destins divins, je veux dire si nous n'avions été des imbéciles» : cf. l'alternative du vers 34), mais un demi-blasphème sur les lèvres du pius Aeneas, n'est-ce pas déjà trop (14) ? Impossible en tout cas sans déséquilibrer la phrase de ne sous-entendre qu'un fuissent avec fata (Dubner, Conington, Benoist): c'est tout ou rien. Si l'on ajoute à cela que le nom de Priam n'est pas prononcé innocemment puisque c'est Priam "en personne" (Ipse, 146) qui ordonnera de détacher Sinon et l'accueillera dans la cité, on verra qu'avec ce ton oratoire, ce trémolo accentué par la brusque interpellation (maneres), Enée a l'air de s'offrir le luxe de plaindre sa patrie alors qu'il l'accable de son ricanement: «Ne t'en prends qu'à ta sottise, ô cité de Priam, et à celle de tes dieux». Noter qu'en 161, Troia semble mis virtuellement pour Priam, puisque, depuis le début (v. 77), Sinon s'adresse au roi; et voir aussi, 554-7, la fusion entre Priam (illum) et Pergame (Pergama) produite par la possible ambiguïté syntaxique de Regnatorem (cf. R.D. Williams ad loc.).

 


Vers 57-198: comment Sinon convainc les Troyens d'introduire le Cheval dans leurs murs.

A ce monstre de bois, il manquait une âme et une voix. Sinon remplit cet office. Dessinant le portrait de "l'homme-vent", Michelet a cette définition: «La créature légère est si naturellement menteuse, qu'en elle le mensonge est moins un acte que l'efflorescence instinctive d'un caractère tout à fait faux. C'est la menterie vivante, comédie, farce, conte et fable». On a peut-être là le roi François Ier, mais on n'a pas encore Sinon. Sans doute, le Fourbe virgilien ment-il "comme il respire" - tromper ou mourir, c'est sa devise:

Seu uersare dolos seu certae occumbere morti -,

mais en plus de cela il a pris des leçons, il a étudié; par un travail assidu sur lui-même autant que par l'observation de la psychologie humaine, il est parvenu à élever la tromperie au niveau de l'oeuvre d'art (artis, 106, arte, 152, 195). Menteur professionnel, Sinon tient à la fois de l'acteur (upokritês) et de l'orateur. Troie n'a pas été prise par la technique d'un ingénieur, elle a succombé aux mortelles séductions de la rhétorique. Mais aussi, après dix ans de guerre, et quand toutes les apparences s'y prêtent, quel peuple ne serait enclin à prendre ses désirs pour des réalités?

Ergo omnis longo soluit se Teucria luctu, 26.

Le Grec joue sur du velours. Planté au milieu de l'hostile assemblée (Constitit, 68), il prend posément la mesure de ses victimes (circumspexit), se délectant à l'avance de son triomphe (15) . Aussi sûr de soi que les dragons qui viendront dévorer Laocoon et ses fils (tranquilla, 203, agmine certo, 212), il veille toutefois à éviter les airs provocateurs, et ses premiers mots sont pour "gémir". Résultat immédiat (v. 73-4):

Quo gemitu conuersi animi compressus et omnis / Impetus.

Alors, il faut le voir exploiter sa chance en artiste consommé, circonstancier ses mensonges de détails "qui ne s'inventent pas" (e.g. v. 135: cf. Servius), mêler en un subtil dosage le vrai avec le faux (Haud ignota loquor, 91; Improuisi aderunt, 182, etc...) (16) , allant jusqu'à s'offrir à leurs coups, à les provoquer au meurtre (v. 103):

iamdudum sumite poenas.

Tant il a confiance en lui-même et sent déjà la partie gagnée (fidens animi, 61, fiducia, 75)! Il faut le voir toucher tour à tour les cordes de la pitié et de la peur, de l'amour-propre (cf. Austin 93: «he has...made them feel proud to be so honest and kind») et de la haine, de l'horreur et de la compassion (quand il se décrit en nouvelle Iphigénie, 128 sqq), il faut le voir surtout manier souverainement le suspense de façon à amener l'auditoire à lui "arracher", selon le mot de Cartault 178, les choses qu'il veut dire (ardemus scitari, 105). Il possède aussi un talent tout spécial pour s'insinuer subrepticement dans la familiarité de ses auditeurs. Vous le croyez à l'extérieur, et déjà il a déjoué toutes vos défenses, il est en vous (gremio fouet, I, 718), devise avec vous comme une ancienne connaissance: Fando aliquid si forte... (v. 81), Saepe fugam Danai... (v. 108), Eripui, fateor, leto me... (v. 134) (17) .

Naturellement, en digne cousin d'Ulysse, Sinon sait se servir du double langage, de ce qu'il appelle lui-même, v. 98 sq, uoces...ambiguas, "paroles à double entente", et par où il nargue les Troyens au moment même où il les caresse (18) . Cela commence aux vers 77-78:

Cuncta equidem tibi, rex, fuerit quodcumque, fatebor

Vera, inquit, neque me Argolica de gente negabo

avec la sardonique équivoque du fuerit quodcumque, qui paraît dire "quoi qu'il m'advienne" (Klossowski), mais peut également signifier, vu la proximité de tibi, "quoi qu'il t'en advienne". Et cependant, de ces deux sens, le premier n'est sans doute pas le moins pervers, dans la mesure où Sinon va en effet prendre des risques en s'amusant à "mentir vrai" (Vera est insistant).

En tant qu'Argien, Sinon ne mérite-t-il pas la mort?

Quidue moror? Si omnis uno ordine habetis Achiuos

Idque audire sat est, iamdudum sumite poenas (v. 102-3).

Mais la phrase est au conditionnel, et, sans même parler de l'ironie de audire (19), elle a déjà été totalement désamorcée par la captatio beneuolentiae que s'est assurée l'orateur en faisant état de son inimitié avec Ulysse. Et si malgré cela les Troyens éprouvaient encore l'envie d'obtempérer au sumite poenas, la sentence suivante est bien faite pour les clouer sur place (v. 104):

Hoc Ithacus uelit et magno mercentur Atridae.

Ce brillant retournement était amorcé dès le equidem, 77 et le Hoc primum, 79. Tout en répondant ostensiblement au fiducia du vers 75 (= "confiance, oui: impudence, non"), equidem prépare déjà la contre-attaque ("cela est vrai, mais"), une contre-attaque qui se garde bien de s'avouer comme telle, puisque Hoc primum a l'air d'ouvrir la série des aveux alors même qu'il la clôt (= "cela dit", "ce point réglé"), car chacun sait bien que le demens, 94, le fateor, 134, le culpam, 140 n'ont d'aveu que l'apparence, puisque Sinon se prévaut bel et bien auprès des Troyens de toute son aventure ou pseudo-aventure: «Primo, je suis Argien; secundo, les Argiens me haïssent». La seconde proposition retourne la première, mais ce n'est pas sans se donner l'apparence de s'y additionner (20) .

«Tout le discours de Sinon est rempli d'ironie», remarque Servius (21) , une ironie qui doit beaucoup à l'emploi de uoces ambiguae. En entendant au vers 110 l'optatif Fecissentque utinam!, les Troyens ne soupçonnent guère la terrible application qu'ils pourraient s'en faire à eux-mêmes et que le fourbe leur en fait in petto: «Plût aux dieux pour vous, pas pour moi, que les Grecs fussent partis!». De même au vers 144, quand il implore leur pitié en ces termes:

miserere animi non digna ferentis

ils comprennent spontanément, étant donné l'horrible histoire qui précède, que leur prisonnier est «un infortuné digne d'un meilleur sort» (Villenave), alors qu'il se paie le luxe, en réponse à la question Quidue ferat, 75, de les avertir en secret qu'il ne leur "apporte rien de bon" (cf. aussi ferre, 158), rien qui soit digne de leur générosité envers lui (22) .

La troisième tirade ne fait pas exception. Aux vers 154-161, le faux ami feint de prononcer un serment d'allégeance et de fidélité envers sa nouvelle patrie (cf. Noster eris, 149), alors qu'en réalité il profère contre ces naïfs la plus haineuse, la plus sauvage des imprécations (23) . Servius distingue très bien que uiros, 158 peut autant désigner les Troyens que leurs ennemis («J'ai le droit et le devoir de haïr ces gens...»):

Fas odisse uiros atque omnia ferre sub auras

Si qua tegunt, teneor patriae nec legibus ullis.

Mais ce scoliaste oublie ce qui en découle dans le premier cas, à savoir que patriae devrait alors être entendu comme dépendant d'un legibus elliptique: «Je ne suis tenu que par les lois de ma patrie et par nulle autre», i.e. «les intérêts de ma patrie priment toute autre considération» (24) . Sinon ne veut pas seulement faire le mal, il veut aussi mettre le droit de son côté, se donner bonne conscience, comme s'il pouvait allègrement piétiner les lois naturelles sans trahir du même coup cette patrie qu'il croit si bien servir. C'est ce qu'exprime le Graiorum du vers 157:

Fas mihi Graiorum sacrata resoluere iura.

«J'ai le droit et le devoir de violer pour la circonstance les lois les plus sacrées des Grecs (à savoir les principes éternels et universels de la justice)». Autrement dit, la fin justifie les moyens. Sinon n'est pas un soldat qui feint de rompre le serment militaire (Servius), c'est un intellectuel qui vend son âme, un sophiste (25) .

Les vers 160-161 s'inscrivent sans peine dans cette ligne:

Tu modo promissis maneas seruataque serues,

Troia, fidem, si uera feram, si magna rependam...

Sinon prétend s'acquitter envers Troie, et rependam fait écho à fiducia, 75 en sa nuance financière. Mais les présents qu'il lui destine, magna, il vient de les définir par son omnia ferre sub auras, 158, où, sous le sens premier ("tout dévoiler"), le Servius de Daniel en discerne un second, "ouvrir le Cheval" (26) . Maintenant, on voit la suite des idées, et que Tu modo ne se projette pas dans le futur mais se réfère au passé: «Aussi, tu n'as (i.e. tu n'avais) qu'à rester fidèle à tes promesses, ville perfide». Sinon se justifie donc doublement en conscience: d'abord, l'intérêt suprême de la patrie, d'autre part le crime commis par Troie le jour où Laomédon refusa à Poséidon et à Apollon leur juste salaire (cf. V, 810 sq; Il. XXI, 441 sqq), voire le jour où Pandare viola le pacte qui devait mettre fin à la guerre (Il. IV, 104 sqq). En VIII, 643, une expression presque semblable s'appliquera, ô ironie, à Mettus, ce Sinon réincarné (uiri mendacis, 644):

at tu dictis, Albane, maneres!

Maneas au lieu de maneres: Mettius, c'est de l'histoire ancienne, tandis qu'au moment où parle Sinon, Troie n'a pas encore expié (27) . Les clauses conditionnelles pourraient s'expliquer ainsi: «Si je t'apporte ton juste châtiment ("juste", nuance bien connue de uerus), si je te fais payer cher ton parjure, eh bien tu n'avais qu'à...».

Restent les vers 189-194. Là encore, Sinon ment sans mentir. Lorsqu'il prévient les Troyens que s'ils portaient la main sur le Cheval, cette profanation leur vaudrait "grande ruine", magnum exitium, en un sens on ne peut dire qu'il les trompe, puisque précisément Laocoon vient de "profaner" l'animal (écho de uiolasset, 189 à foedare, 55 et Laeserit, 231) et que sa punition va "présager" celle de toute la ville:

quod di prius omen in ipsum / Conuertant!

Ipsum, ce n'est pas le prêtre grec, Calchas, mais le prêtre troyen, Laocoon (Putnam [1965] 19) (28) . L'autre terme de l'alternative où il les enferme sardoniquement (noter l'ironie du polyptote), c'est de participer à leur propre ruine (v. 192):

Sin manibus uestris uestram ascendisset in urbem.

Ainsi deviendrez-vous les vainqueurs de la Grèce, leur annonce-t-il (v. 193-4):

Vltro Asiam magno Pelopea ad moenia bello

Venturam et nostros ea fata manere nepotes.

Mais là encore, le mensonge cache une vérité, et plus d'un commentateur, tels encore Williams et Perret (29) , ont vu dans ces deux vers l'annonce du glorieux avenir de Rome (cf. I, 283-5; VI, 836-40).

Il ne semble cependant pas que le remarquable tour du vers 192, uestris uestram ait reçu de la part des critiques toute l'attention qu'il mérite, ne serait-ce que pour l'aide qu'il apporte à l'élucidation des vers 178-9:

Omina ni repetant Argis numenque reducant

Quod pelago et curuis secum auexere carinis

qui, sans constituer un double sens à proprement parler, n'en gardent pas moins un certain mystère, assez approprié du reste à l'expression des arcanes de la religion. Là, on dispute sur le sens à donner au mot numen: abstrait pour les uns (= "la faveur divine"), pour les autres il est concret (= "la statue"), et cette différence d'interprétation entraîne une divergence radicale sur le vers 179, Conington, Plessis-Lejay, Bellessort, Jackson Knight l'entendant du voyage Grèce-Troie, tandis que par exemple Villenave, Hahn (1958) 244, Austin, Perret et Williams y lisent le parcours inverse. Que le mode indicatif donne tort aux premiers, c'est ce qu'il nous paraît, car il n'y aurait aucune raison d'arracher le verbe auehere à l'attraction du style indirect s'il s'agissait d'un voyage déjà passé au moment où parle Calchas. Mais tant que l'on n'aura pas précisé au juste l'objet du voyage de la statue, la prescription du devin ne laissera pas de ressembler à une absurdité puisque enfin, si, ex hypothesi, l'essentiel est de ramener le Palladium (reducant), pourquoi ne pas lui faire faire l'économie du trajet? La réponse gît peut-être dans la reprise Argolicis, 177 - Argis, 178, congénère du uestris uestram, 192 et du Sanguine...Sanguine, 116-8 (30) . En 116-8 il s'agit de retourner les vents, en 192 il faut que les Troyens "troyannisent" en quelque sorte le Cheval ennemi en l'intronisant «de leurs propres mains dans leur propre ville»; ici, en 178-9, Calchas commande aux Argiens non pas de ramener la statue dans sa citadelle de Troie, vouée au feu, comme l'on sait, mais bien plutôt d'"argianiser" la statue de Pallas en la faisant entrer dans Argos, après quoi ils pourront revenir, forts de la protection retrouvée de la déesse, et Servius ne s'éloigne sans doute pas beaucoup du vrai en glosant reducant par placent, reconcilent, encore que ce sens moral ne puisse que se surajouter au sens concret et non s'y substituer. Faire entrer le Palladium dans Argos, faire pénétrer le Cheval, pro Palladio, 183 dans Troie: les deux opérations procèdent d'une seule et même croyance.

Le formalisme sinonien fait en tout cas bon marché de la morale en supposant qu'un voyage remplacera le jugement qu'auraient dû subir Diomède et Ulysse pour leur sacrilège, et en omettant de rappeler (cf. v. 188) que les Troyens étaient en butte à l'hostilité de Minerve bien avant le vol du Palladium (I, 482):

Diua solo fixos oculos auersa tenebat

en sorte que l'introduction d'un pro Palladio n'y pourrait rien changer. Pour obtenir de la déesse qu'elle redevienne propice, il faudrait rendre Hélène à Ménélas, il faudrait réparer la faute de Pâris (et d'Enée), il n'existe pas d'autre secret. Minerve, c'est la représentation symbolique de l'idée de justice, de ces sacrata iura évoqués au vers 157, et en cela cette déesse se confond avec Junon, avec qui elle se trouve étroitement associée en 612 sqq comme en I, 39 sq et en III, 543 sqq: et cf. aussi l'écho de pro numine laeso, 183 avec quo numine laeso, I, 8, et surtout le frappant parallélisme entre le sed enim du vers 164 et celui de I, 19 (rapprocher 162-3 de pro caris...Argis, I, 24).

Rien d'improvisé dans la performance de Sinon. Il procède en trois temps, allant du plus personnel (son inimitié avec Ulysse) au plus général (la stratégie de l'armée grecque), ne mentionnant le Cheval qu'aux vers 112-3, et encore comme en passant, pour n'en livrer l'explication que tout à la fin, aux vers 183 sqq, une fois que le terrain a été suffisamment préparé. Mais, avec toute son habileté, il n'évite pas une flagrante contradiction quand il affirme successivement que les Grecs sont rentrés chez eux de guerre lasse (v. 109) et qu'ils reviendront un jour ou l'autre (v. 182) (31) . L'explication, Servius nous la livre (ad v. 157): Nam et haec quae dicturus est, tacuit antequam audiret "Noster eris". Autrement dit, Sinon feint de "se mettre à table" à partir des vers 154 sqq, comme touché par la générosité du roi, et c'est ce qui explique la solennité de son serment (32).

C'est bien joué, trop bien même, et une pareille virtuosité aurait dû mettre les Troyens en défiance, les faire réfléchir sur le Vera du vers 78 et se demander si un homme qui a deux vérités de rechange n'en aurait pas trois ou davantage; sans parler de détails aussi suspects que le primis...ab annis, 87 et le dum uela darent, 136, par exemple (33) . Autant en emporte le vent, sans doute, mais il reste que Virgile a tenu à faire entendre au lecteur attentif que le mensonge se trahit toujours. Et ce qui vaut pour Sinon vaut à plus forte raison pour Enée, qui dans le fourbe Grec admire sa propre image. Car ici, démasquer le héros de l'Enéide revient à mettre en évidence la sournoise façon qu'il a de présenter Sinon sous un jour favorable tout en jurant ses grands dieux qu'il exècre ce scélérat. Le lecteur y est d'ailleurs préparé, puisque l'épisode Sinon illustre parfaitement cette "folie" troyenne (tanta insania, 42) dont Enée vient de faire des gorges chaudes. Les vers 57 sqq brodent encore sur ce thème, en le contrastant avec la supérieure intelligence du jeune prisonnier. N'est-il pas plaisant de voir ces "rustres de Dardanides" (Pastores.../ Dardanidae, ironique emphase) (34) prendre un luxe de précautions (post terga reuinctum: et cf. 146-7) pour garder un prisonnier qui s'est livré lui-même (puissante disjonction se.../ Obtulerat), tirer quelqu'un (trahebant, 58) qui ne demande qu'à venir (profonde ironie de Hoc ipsum, 60), jeter de hauts cris (magno...clamore) comme s'ils avaient accompli un difficile exploit? Et fallait-il qu'un Troyen eût le coeur de souligner devant ses hôtes étrangers la mesquine cruauté de ses compatriotes accourant, raconte-t-il (v. 63-4), de tous côtés pour «insulter à l'envi un captif dans les chaînes» (35) ?

Vndique uisendi studio Troiana iuuentus

Circumfusa ruit certantque illudere capto.

Certains auteurs présentaient Sinon comme un héros et un martyr (cf. Quint. Smyrn. XII, 360 sqq). Enée souhaiterait-il accréditer en sous-main cette version hagiographique qu'il ne décrirait pas le Grec autrement qu'en ces termes (61-2):

fidens animi atque in utrumque paratus

Seu uersare dolos seu certae occumbere morti.

La possibilité que cet animi signifie "le courage" («s'assurant de son courage», Perret), la noblesse de l'expression occumbere morti, qui évoque au D.Servius un vers d'Ennius où il est question de mort pour la patrie, enfin le renforcement de morti par un certae rendu plus pathétique par l'élision, tout cela contribue à exalter l'héroïsme du personnage: «Sinon was a villain, but he was a brave villain» (Austin). La phrase recèle peut-être au demeurant un menu piège, en ce que l'ordre des seu tend à première vue à suggérer que l'homme n'est pas sûr de ses moyens, étant «résolu soit à réussir dans sa tentative d'intoxication soit à mourir d'une mort certaine». Mais cette interprétation allant à l'encontre de l'expression fidens animi prise en son sens le plus large ("sûr de soi"), mieux vaudrait sans doute entendre que le risque mortel se situe en amont de uersare dolos, lors de la capture par les bergers ou au premier contact avec la foule des Troyens surexcités et prêts à mettre en pièces cet ennemi (v. 63-4, 73-4) (36) . Qu'on lui donne seulement sa chance et les autres n'en ont plus aucune. Ainsi relativisé, et même ridiculisé, l'emphatique certae n'en trahit que mieux le zèle pro-sinonien sourdement déployé par Enée, en même temps que dans l'équivoque animi s'effectue l'inavouable identification de la ruse au courage.

Ce n'est certes pas la criminelle philosophie larvée au coeur de la formule des vers 65-66 qui rehaussera dans notre estime l'enfant de Vénus:

Accipe nunc Danaum insidias et crimine ab uno/ Disce omnis.

«Connais-en un, tu les connaîtras tous». Voilà le germe de tous les racismes et de toutes les intolérances, et la légère ambiguïté du omnis - que Williams semble à peu près seul à prendre avec insidias - ne fournit à l'auteur de cette maxime qu'un alibi des plus précaires. Dès l'instant suivant, d'ailleurs, se poursuit le souterrain éloge du plus perfide des Danaens (v. 67-8):

Namque ut conspectu in medio turbatus, inermis,

Constitit atque oculis Phrygia agmina circumspexit.

Cette hypocrite vignette a bien sûr l'air de souligner les dons de comédien de Sinon pour mieux excuser la fatale erreur de son auditoire, et D.Servius allègue à bon escient les vers 61-62 pour dénier à turbatus le sens que lui attribuent pourtant Rat ("bouleversé"), Bellessort, Perret ("confondu"): pour l'ancien scoliaste, Sinon ne fait que feindre l'émoi (37) . Toutefois, si inermis est à prendre à la lettre - Sinon ne feint pas d'être désarmé! -, il faut bien que turbatus le soit aussi, i.e. il faut bien qu'il fasse référence aux brutalités de la foule envers lui (il est dans l'état de quelqu'un qui vient d'être molesté) (38) . Ce turbatus tend donc à se retourner contre les Troyens, s'alignant ainsi, si l'on y songe, sur un inermis dont l'intention s'éclaire par son jeu avec un terme militaire comme agmina: Sinon s'en trouve grandi à la mesure d'un brave qui ose affronter seul et sans armes une armée tout entière (cf. alors uiro, 146; Ille, 152). L'inopportunité du vers 76 n'en apparaît que mieux, et la différence entre Sinon et Achéménide (III, 612). Quant au pauitans du vers 107, ce tremblement de tous les membres n'accompagne-t-il pas à merveille l'évocation des monstruosités ourdies par Calchas? C'est donc un effet de l'art (simulans se pauere, D.Servius), Enée l'a parfaitement saisi, lui qui comprend Sinon de l'intérieur, alors que le regard qu'il porte sur ses compatriotes est toujours amusé et même sarcastique (v. 105-6):

Tum uero ardemus scitari et quaerere causas

Ignari scelerum tantorum artisque Pelasgae.

Si évidente est l'ironie du verbe ardere qu'Enée se couvre par une première personne du pluriel (imaginons un ardent). Les Troyens brûlent: Sinon, lui, a la froideur des serpents que son nom rappelle (sinuatque, 208: cf. Anderson 33). Même contraste, en plus explicite, entre "l'art pélasge" et "l'ignorance" des Troyens. Cette seule mise en antithèse suffit à tirer vers son pôle positif un terme, ars, dont Servius prend soin de signaler la "neutralité" (39) , et que le narrateur emploie avec une complaisance manifeste (152, 195).

Le vers 145 enregistre la défaite des Troyens en des termes peu tendres pour leur stupidité:

His lacrimis uitam damus et miserescimus ultro.

Ici les traducteurs, trop occupés à chicaner sur la fonction grammaticale de lacrimis, se privent, semble-t-il, d'une richesse de sens fort remarquable. En premier lieu en effet, l'interprétation classique («A ces larmes nous lui donnons la vie») ne devrait pas occulter un sens plus obvie: «A ces larmes nous accordons la vie», i.e. nous douons de vie ces larmes de crocodile (cf. lacrimisque coactis, 196), ces larmes mortes. La vie sauve pour Sinon ne vient que par surcroît. Pourtant, ni l'un ni l'autre de ces deux sens ne permet de rendre compte du renchérissement impliqué par ultro (40) . Puisque c'est précisément en touchant de pitié son auditoire que Sinon obtient la vie sauve, comment peut-on dire que les Troyens lui accordent «la vie, voire leur pitié», ou «la vie et leur pitié par surcroît»? Cette difficulté postule, croyons-nous, un troisième sens, qui référerait uitam aux Troyens eux-mêmes: «ces larmes nous coûtent la vie, et en plus nous le plaignons». Les deux vers suivants, avec Ipse et primus, chargent perfidement Priam (41) , que viseront encore sans le nommer le iniquis du vers 257 et le Credita res du vers 196 en son second sens (cf. Servius: fides habita, aut commissa republica). Qui d'autre en effet que le monarque à qui incombait la responsabilité de la res publica aurait pu abandonner entre les mains du traître les intérêts de celle-ci? L'ultime commentaire d'Enée sur la ruse sinonienne n'est donc pas pour nous apitoyer sur le sort de sa patrie, il est pour accabler Priam et, si l'on y prête l'oreille, pour entonner un véritable chant de triomphe en l'honneur de ce soldat qui à lui seul par son adresse a plus fait en une heure que mille vaisseaux en dix ans (v. 197-8):

Quos neque Tydides nec Larisaeus Achilles,

Non anni domuere decem, non mille carinae.

La boucle est bouclée, cette enthousiaste péroraison rejoint la vignette introductrice (v. 67-68) telle qu'il nous a semblé possible de l'interpréter.

"Doublet" d'Ulysse (42) , Sinon ne s'en présente pas moins aux yeux des Troyens comme l'anti-Ulysse par excellence: émule et zélateur de Sinon, il va de soi qu'Enée s'avance devant les Carthaginois sous le masque de l'anti-Sinon, et cette feinte même parachève une ressemblance que Virgile a soulignée tout au long de l'épisode. Par exemple, l'écho entre uersare dolos, 62 et nouas artis...uersat, I, 657 assimile l'action de Sinon à celle de Vénus, elle-même divin reflet de son bien-aimé fils. Et si le Grec a fort confiance en lui-même (fidens animi, 61), le Troyen n'est pas moins sûr de son affaire, à voir son allusif amor du vers 10 (cf. supra): le peuple de Priam consomme sa perte en prêtant l'oreille à Sinon, Didon "boit le poison" (I, 749) en écoutant Enée. Admettons que l'écho entre le fando du vers 6 et celui du vers 81 soit purement fortuit, il n'en demeure pas moins que l'art de s'immiscer par surprise dans l'intimité des coeurs appartient au même degré à Enée qu'à Sinon (comparer 81 sqq à 21 sqq ou à 506); de même pour l'art du suspense, celui du larmoiement (cf. 3 sqq et comparer I, 232-3, 384-5, 597 sqq à II, 69-72, 141-4 et 160-1), ou encore celui de se faire prier pour dire ce que l'on désire dire (cf. 3 sqq et comparer 149-151 à I, 750 sqq). On relève chez tous deux le même mépris hautain pour le commun des mortels dont ils se plaisent à dépeindre la veulerie: toujours flottante et incertaine (comparer 130-1 à 63-4), la foule à leurs yeux est surtout une proie toute désignée des terreurs superstitieuses (comparer 119-21 à 228 sqq). Psychologie peut-être assez juste, mais c'est celle du loup dans la bergerie (43) .

Ajoutons pour clore ce chapitre que ce serait encore sous-estimer Enée que de le mettre au simple rang d'un Sinon. Le Grec, quand il énonce sa détestable maxime (v. 159):

teneor patriae nec legibus ullis

garde du moins l'excuse de se dévouer à une cause noble en soi (cf. supra), même s'il la pervertit: Enée n'invoquera sa mission divine (ses fata) que comme un excellent prétexte pour réaliser ses ambitions personnelles et satisfaire ses convoitises. C'est un Sinon peut-être, mais un Sinon à la puissance deux, un homme sans foi ni loi dont la devise serait: teneor nec legibus ullis. Percevoir la voix et l'occulte jouissance de ce traître sous chaque sarcasme de Sinon, c'est porter l'épisode à sa vraie hauteur: que l'on songe surtout à la sourde prophétie finale où la ruine de Troie est présentée comme la condition indispensable à la future grandeur de Rome (v. 192-4). Mais ici affleure le pamphlet anti-césarien, anti-augustéen, puisque ce ne sont ni Sinon ni même Enée en tant que tel (44) qui peuvent proférer un tel oracle, mais seulement Enée en tant qu'Auguste, avec l'implication immédiate que Troie figure en l'occurrence l'ancienne Rome, vouée à disparaître pour permettre le glorieux avènement de(s) César(s) (cf. Luc. Phars. 33 sqq) , tout comme la chance d'Enée passe par l'extermination de Priam et des Priamides (cf. I, 253, supra). Ce thème des deux Rome, Virgile ne l'avait-il pas posé dès l'ouverture du premier livre (v. 12 sqq) comme le thème central de son épopée?

 


Vers 199-267: le supplice de Laocoon achève de convaincre les Troyens; en grande liesse, ils font entrer le Cheval; à minuit, quand tout dort, Sinon se faufile auprès du monstre, libère les Grecs, et l'invasion commence.

Vantée par les uns, critiquée par les autres, la rupture de continuité entre les vers 198 et 199 est peut-être plus apparente que réelle (45) et ne naît à notre avis que d'une sorte de contre-sens sur 199-200:

Hic aliud maius miseris multoque tremendum

Obicitur magis atque improuida pectora turbat.

Fidèle reflet de la tradition, Bellessort traduit comme suit: «A ce moment un prodige plus grand encore et beaucoup plus terrible se présente à nos regards infortunés et bouleverse nos coeurs qui ne s'attendaient à rien de pareil». Cette interprétation n'appellerait aucune objection si l'on nous expliquait en quoi l'épisode Sinon a constitué un prodige et ce qu'il y avait de terrifiant dans l'aspect de ce prisonnier, étudié tout exprès au contraire pour émouvoir la compassion des plus endurcis. Mais le verbe obicere se prête à un autre sens, celui de "reprocher", "blâmer". Les Troyens ne viennent-ils pas de commettre une faute en accueillant Sinon parmi eux? La tournure passive obicitur ("il est reproché") offre à Enée un moyen discret de se désolidariser de ses compatriotes: «Mais voici qu'il [leur] est reproché (= qu'ils commettent) une faute bien plus terrible encore et qui jette la panique dans leurs coeurs imprévoyants». Cette faute, c'est d'avoir pu assister à l'attaque des Serpents sans même tenter d'intervenir pour secourir Laocoon et ses fils, autrement dit, c'est d'avoir consenti à leur supplice: et consentir, c'est participer, disait le tulere du vers 131 en son double sens ("transférer" et "supporter"). Faute organiquement reliée à la précédente puisqu'en préférant la parole d'un Sinon à l'avis de leur prêtre, les Troyens condamnaient celui-ci à mort. Ils ne l'ont pas massacré de leurs mains, mais les dragons viennent à point se charger de la besogne, et le parallélisme entre Laocoonta petunt, 213 et Laocoonta ferunt, 230 ne nous paraît pas innocent. L'adjectif improuida constitue une épine dans le corps de l'exégèse classique dans la mesure où il comporte une accusation, ce que les traducteurs masquent comme il peuvent ("nos coeurs qui ne s'attendaient à rien de pareil", Bellessort; "nos coeurs déconcertés", Perret), tant il serait absurde de traiter d'imprévoyants des esprits surpris par l'irruption de l'imprévisible. Mais si, comme nous le suggérons, aliud signifie "la faute" et non pas "le prodige", cet improuida pourrait se ressourcer secrètement au verbe prouidere, qui signifie "prévoir" mais aussi "veiller à": la légèreté de ce peuple (improuida en son premier sens) se traduit bel et bien par le crime de non assistance à personne en danger de mort: Laocoontis saluti non prouident.

L'analyse des vers 228-231 semblerait confirmer cette interprétation:

Tum uero tremefacta nouos per pectora cunctis

Insinuat pauor et scelus expendisse merentem

Laocoonta ferunt sacrum qui cuspide robur

Laeserit et tergo sceleratam intorserit hastam.

L'expression scelus expendisse ne va pas de soi, à preuve la divergence entre D.Servius refusant l'équivalence d'expendisse avec luisse (quis ante hunc "expendisse" pro "luisse"?) et Servius qui pense que scelus est mis pour supplicium, ce qui implique cette équivalence. Et de fait, expendisse devrait se construire avec un c.o.d. marquant le châtiment, non le crime (cf. XI, 258), en sorte que l'on fait moins violence au latin en regardant scelus expendisse merentem comme la réciproque d'un sceleratas sumere poenas, 576 (merentis, 585): «ce châtiment criminel, on dit que Laocoon le méritait». Le pléonasme entre scelus et merentem disparaît ainsi, et la banale répétition scelus - sceleratam se transforme en un argument conforme à la logique superstitieuse où le sang appelle le sang (Sanguine ... Sanguine, 116-8), le crime le crime. Cette explication de scelus entraîne une réévaluation de pauor. Prenant soudain conscience de leur responsabilité dans le meurtre du prêtre, les Troyens s'empressent de rejeter la faute sur la victime elle-même: «Alors une épouvante nouvelle les saisit et ils disent que le crime qui vient de s'accomplir avec leur complicité n'en est pas un, que Laocoon n'a eu que ce qu'il méritait». Pauor renvoie donc à tremendum, 199, repris en écho par tremefacta, et il exprime l'épouvante qui saisit Caïn après son acte: c'est déjà l'Erinye (cf. IV, 471-3), c'est Furor qui aveugle les coupables (turbat, 200; caecique furore, 244) et les jette tête la première dans l'abîme. Le destin de Troie est scellé par le sang de Laocoon et de ses fils: après cela, impossible de reculer (v. 232-3):

Ducendum ad sedes simulacrum orandaque diuae

Numina conclamant.

Enée ironise sans vergogne. En partant, dit-il, les Serpents ont laissé à leur place Pauor qui «serpente au plus profond de toutes les poitrines» (écho Insinuat, 229 - sinuat, 208). Il est bien temps! Les consciences se réveillent quand il n'y a plus aucun danger, c'est ce que soulignent Tum uero, 228 et aussi le sarcastique nouos qui renvoie à la notation du vers 212:

Diffugimus uisu exsangues.

La première peur, toute physique, a laissé place, quand il est trop tard, au sentiment moral, lui-même chassé aussitôt que ressenti. Et l'on remarquera que même dans l'interprétation traditionnelle de scelus et de pauor (la crainte les saisit quand ils s'aperçoivent que les Serpents ont été envoyés par Minerve pour châtier le crime de Laocoon), la lâcheté criminelle des Troyens se déduit inévitablement du fait que ce n'est qu'après coup qu'ils ont attaché une signification religieuse à ces animaux. En vain ont-ils vu Laocoon s'efforcer de porter secours à ses fils (auxilio subeuntem, 216), en vain ont-ils entendu ses appels désespérés (Clamores...horrendos, 222): sourds et aveugles ils ont laissé s'accomplir l'horrible exécution, et les dragons repartent sans être autrement inquiétés. Sourds et aveugles aussi, telle est leur punition, ils démolissent d'enthousiasme leurs propres murs et tirent chez eux le Colosse de malheur. Enée insiste autant qu'il peut sur leur stupidité (Sacra canunt, gaudent, quater...quater, tamen, etiam, festa) sans même s'interdire l'ironie du rotarum...lapsus, 235-6 (46) ni l'hypocrite trémolo des vers 241-2:

O patria, o diuom domus Ilium et incluta bello

Moenia Dardanidum!

Il est vrai que ce théâtral apitoiement lui sert précisément de masque et que cette ironie s'interprète d'autant plus aisément comme une amertume rétrospective qu'il prend soin d'assaisonner sa narration de plusieurs premières personnes du pluriel. Ecoutons ces précieux aveux: Diffugimus, 212, Diuidimus...pandimus, 234, Instamus...sistimus, 244-5, uelamus, 249. Ainsi donc Enée, le pieux Enée, se terre dans un trou quand un père appelle au secours, et il prête la main avec ardeur, lui le second Hector, au suicide de sa patrie! On n'était pas habitué à une si touchante sincérité et l'on devrait en savoir gré au héros si sa confession était plus franche (il y a plus de troisièmes personnes que de premières, et tout sembe si fatal) et si surtout il n'avait pas eu en l'occurrence un autre choix qu'entre le rôle de lâche imbécile et celui de traître.

Supposons en effet qu'il ait, lui seul de tout ce peuple, conservé la tête froide. On l'aurait vu essayer de seconder les efforts de Laocoon, prévenir solennellement ses concitoyens et, devant leur obstination, soit se retirer de Troie (c'était la version d'Arctinos et peut-être de Sophocle), soit, à tout le moins, monter une garde vigilante au cours de cette première nuit au lieu de festoyer comme tout le monde et de s'en aller dormir tranquillement, uino sepultus (cf. v. 265). Mais défendre Laocoon contrarierait son propos essentiel qui vise à accréditer l'idée que les dieux voulaient la destruction immédiate d'Ilion; et quoiqu'il sache fort bien, lui, que l'endroit où se sont réfugiés les Serpents (s'il n'a pas inventé ce détail!) n'inculpe nullement la déesse, il s'arrange pour que son auditoire le croie, cela au moyen d'équivoques sur pauor, scelus, tremendum, Obicitur. Cette volonté de mettre la catastrophe au compte du destin autant que de la stupidité troyenne (cf. v. 54: supra) apparaît en plein dans la métamorphose qu'il fait subir au personnage de Laocoon en le présentant comme un prêtre de Neptune alors qu'il était le prêtre ordinaire d'Apollon. L'intérêt de cette transformation s'aperçoit bien si l'on se souvient que l'Archer avait puni Laocoon pour avoir profané sa fonction (Servius ad v. 201, citant Euphorion; Hygin, Fab. 135). En changeant l'affectation du prêtre, Enée rend plus plausible la version, aussi perfide pour les dieux que pour les Troyens, selon laquelle Laocoon avait servi de victime expiatoire pour s'être opposé à l'entrée du Cheval (47) . Mensonge symétrique de celui de Sinon concernant Palamède (48). Palamède, prétendait le fourbe grec, avait été mis à mort quia bella uetabat (v. 84), alors qu'en réalité Ulysse lui en voulait justement pour son excès de zèle dans cette guerre: de la même manière, Laocoon, coupable d'avoir par sa lubricité aliéné à sa ville la faveur divine, devient dans la bouche d'Enée un héros et un martyr, ce qui ne l'empêche pas de tirer une secrète jouissance du spectacle de son supplice.

Ce sentiment inavouable se trahit dans le style même de la description, d'une précision froide et clinique, capable de s'attacher à des détails pittoresques comme celui-ci (v. 218):

Bis medium amplexi, bis collo...

et qui surtout, point commun avec le tableau de la tempête dans le premier livre, se situe davantage du point de vue des Serpents que de leurs victimes. Sur vingt-cinq vers (205-227), on n'en compte que six où les reptiles ne soient pas sujets grammaticaux: on rapprochera le traitement de la même scène par Eumolpe dans le Satiricon LXXXIV, 29-53, où la proportion se trouve à peu près inversée. Et encore convient-il d'ajouter que quand Laocoon devient sujet (v. 220-4), c'est pour se voir comparer à un taureau échappé au sacrifice, image révoltante et qui a effectivement choqué plus d'un critique (49) . Au lieu de se porter au secours de l'infortuné, Enée fait de la poésie, comme Phalaris faisait, dit-on, de la musique en transformant en mugissements bovins les cris de douleur de ses condamnés. Et cette image sacrificielle n'est pas innocente, puisqu'il s'agit en effet d'une condamnation divine, alors que, comme l'indique l'écho d'Effugiunt, 226 à Effugia, 140, Enée n'ignore pas que les véritables victimes expiatoires auraient dû être ces Serpents dévoreurs eux-mêmes. Le faux crime de Sinon, ses enfants, gémit le fourbe, l'expieront de leur sang (v. 140):

culpam hanc miserorum morte piabunt ;

le vrai crime qu'ils ont commis par le truchement des Dragons, les Troyens le paieront de la ruine de leur ville.

L'invasion eut lieu à minuit (v. 250-2) (50) :

Vertitur interea caelum et ruit Oceano nox

Inuoluens umbra magna terramque polumque

Myrmidonumque dolos.

Ces vers ont pourtant créé la fausse et bizarre impression que Sinon attend à peine le crépuscule pour ouvrir le Cheval. Mais Virgile ajoute que tout dort dans la ville, et l'on aura peine à croire que la grande fête improvisée par les Troyens (248-9) se soit achevée de si bonne heure. Les copieuses libations évoquées non sans malignité aux vers 252 (fusi) et 265 (uino) ont bien dû se prolonger jusqu'à minuit sonné, et c'est ce que dit le verbe ruit si on l'entend bien, selon son acception habituelle, d'un mouvement descendant et non ascendant. S. Mack a calculé que sur soixante-douze emplois intransitifs de ruere dans les Géorgiques et l'Enéide, il ne s'en trouve aucun pour contredire ce sens (51), pas même VI, 539, VIII, 369 et a fortiori X, 256. Comme l'écrit cette critique, la musique des vers, l'ordre des mots, le contexte du livre (ruit, 290, 363), sans parler de l'usage virgilien ordinaire qui rend nettement plus probable ici le datif de destination que l'ablatif d'origine, tout suggère plutôt la chute que l'envol (= «rushes down to the Ocean»), et dans ce cas Vertitur indique exactement la séparation entre les heures montantes et descendantes de la nuit, bouclant ainsi la boucle amorcée aux vers 6-9 (52). Le parallélisme entre les deux passages, visible surtout dans la reprise du verbe Conticuere, 1, 253, a reçu un haut degré d'élaboration:

Vertitur - Praecipitat

intereaŠ nox - iam nox

caelum - caelo

ruit - cadentia

Myrmidonum - Myrmidonum

sopor fessos - somnos (mot-mannequin de sopor fessos, dirait Saussure)

complectitur - suadentia

La voix d'Enée s'insinue dans les esprits et les coeurs avec la même aisance reptilienne que le Sommeil venant "enlacer les membres" des Troyens promis au massacre (complectitur: cf. amplexus, 214; amplexi, 218) (53) . Il est minuit, tout se tait et Enée commence son récit: il est minuit, tout se tait et Sinon ouvre le Cheval.

Le présent Laxat, 259 projette en effet Sinon au premier plan, tandis que ibat indique une action en cours et que Extulerat appartient au passé. Ce mélange de temps donne l'idée d'une minutieuse synchronisation. Evidemment, rien n'a été laissé au hasard, et l'on donnera raison au Servius Danielis de compléter la manoeuvre par l'intervention d'Hélène, selon l'indication de Déiphobe en VI, 518: Hélène envoie un signal à Agamemnon (flammam, VI, 518), Agamemnon envoie un signal en retour (flammas, 256) (54) . Cette complicité de la Tyndaride, le poète l'a marquée subtilement, tant par l'écho petens.../ Extulerat - peteret.../ Extulerat, I, 651-2 que par le parallélisme entre la fameuse expression du vers 255:

tacitae per amica silentia lunae

et ce qu'il sera dit d'Hélène au vers 568:

et tacitam secreta in sede latentem.

Virgile a revivifié en lui donnant un autre sens l'expression technique luna silens employée pour désigner la nouvelle lune. Renforcé par amica silentia et souligné par l'écho avec le vers 568, tacitae opère la personnification de l'astre. Et le mot latentem fait pour ainsi dire figure de glose à amica silentia. La complicité de la lune devient beaucoup plus flagrante si, étant cette nuit-là dans son plein (lampra d epetelle selênê, dit l'Ilias parua de Leschès), elle se voile derrière les nuages pour favoriser la traversée de la "phalange argienne" qui, connaissant parfaitement cette côte (Litora nota petens, 256), n'a besoin pour réussir son coup que d'une complète obscurité (55) . Portée par l'étymologie (Hélène = Sélénè), la fusion entre Luna et Hélène passe aussi par l'intercession de Vénus, dont l'assimilation à la Nuit - ou à la Lune - transparaît par l'écho de complectitur artus, 253 à complectitur umbra, I, 694 (56) . La Nuit et Vénus se servent du dieu Somnus pour paralyser ceux qu'elles veulent perdre (V, 835 sqq), berner (I, 691 sqq), posséder (VIII, 405-6).

 


Vers 268-335: Hector apparaît en songe à Enée pour le conjurer de fuir en emportant les objets sacrés et les Pénates de Troie; enfin réveillé, le héros ne songe plus qu'à courir sus à l'ennemi; mais Panthus vient confirmer son rêve.

A cet endroit de son récit, quand il s'apprête à dépeindre l'horreur de la dernière nuit troyenne, Enée marque une pause. Avant toute chose il lui faut dissiper l'affreux doute, il lui faut tordre le cou à certain grief de désertion qui pourrait occuper les esprits et empoisonner la suite de son récit. Le fantôme d'Hector survient à point nommé pour remplir cette fonction. C'est admirable: quand ce deus ex machina aura parlé, non seulement Enée sera lavé de tout soupçon de lâcheté, mais même ce sont ses actes de bravoure qui apparaîtront comme le péché - ô combien pardonnable - d'un héros incapable de se résoudre, malgré les ordres divins, à abandonner sa patrie dans un moment où elle n'a que trop besoin de ses meilleurs bras. A condition bien sûr que l'on accepte de croire les yeux fermés ce qu'il nous raconte. Mais y a-t-il beaucoup d'apparence qu'Hector se serait déplacé spécialement des Enfers pour venir procéder à la passation symbolique des pouvoirs dans une branche dynastique rivale ("transfer of legitimacy", S.F. Wiltshire 70)? Imaginons le fantôme de Louis XVI venant oindre le duc d'Orléans... En deux occasions déjà, I, 99 et 486, nous avons pu prendre la mesure du secret ressentiment d'Enée envers le premier défenseur de Troie. Loin de le démentir, le présent passage en apporte l'éclatante confirmation.

Non moins que par son accent pathétique (largosque...fletus, 271; Ei mihi qualis erat..., 274; flens ipse, 279), la description du spectre se caractérise par une extrême brutalité («intense brutality», Austin), sensible surtout dans les vers 272-3 et 277. On se tranquilliserait peut-être sur les intentions du peintre en se disant que la cruauté du réalisme n'en rend que plus poignant le tableau, n'était-ce un petit détail où la malignité se trahit justement en cherchant à se déguiser. Il s'agit du mot Volnera au vers 278:

Volneraque illa gerens quae circum plurima muros / Accepit patrios.

Il y a ici une curieuse dissonance entre l'emphase facilement impliquée par illa gerens et le fait que, dans le contexte (cf. en particulier le vers précédent), Volnera ne peut guère évoquer que les outrages infligés au cadavre d'Hector après sa défaite contre Achille. Aussi, plutôt que de mettre dans cet illa le même genre de sarcasme qu'en VI, 512, les exégètes se partagent-ils en deux écoles, les uns, avec Servius auctus, tirant Volnera vers illa gerens en y voyant on ne sait quelles glorieuses cicatrices fièrement arborées par le fantôme, les autres, avec Servius, préférant aligner gerens illa sur Volnera, sans voir que, même ramené à son sens le plus neutre possible, le verbe gerere en dit encore trop, puisque ces plaies, Hector, comme Déiphobe en VI, 498, devrait en avoir honte et s'efforcer de les cacher (noter l'écho Vltro.../ Compellare, 279 sq - compellat...ultro, VI, 499). C'est, croyons-nous, la signification des vers 285-6:

Quae causa indigna serenos / Foedauit uoltus? aut cur haec uolnera cerno?

Ici les traducteurs tendent très fort à faire de causa un substitut de uolnera, et on les comprend car dans ce cas indigna se reporterait sans problème sur les auteurs du barbare traitement, tandis que si l'on conserve au mot son acception normale de "cause" - et Enée ne peut guère demander à Hector quelle blessure lui a fait ces blessures -, le sens qui se dégage le plus naturellement risque d'être celui-ci: «Quelle indignité as-tu donc commise pour t'être attiré de tels outrages?». La deuxième interrogation n'a pas fait l'objet d'une moindre incompréhension. Quasi unanimement, on neutralise cerno et l'on fait comme si cur portait sur haec uolnera (57) . Le vénérable Enée répéterait-il donc deux fois la même chose (58) ? Laissons plutôt le latin s'exprimer, sans essayer ni de déplacer la question ni d'escamoter la conjonction aut qui suppose une ellipse telle que: «ou si tu ne veux pas me le dire, tu pourrais au moins avoir la pudeur de m'épargner cette vue», ou bien, comme en III, 311: «si c'est ce que je crois», i.e. «si tu es mort». En somme, Enée dit à peu près ceci: «Puis-je connaître l'indigne raison qui t'a valu de tels sévices? Ou bien, si tu es mort, que me vaut l'honneur...de ce répugnant spectacle?». L'idée de "spectacle répugnant" se trouve dans le verbe Foedauit, et l'ironie consiste en la substitution de haec uolnera à te.

Il faut donc se rendre à l'intolérable évidence, Enée nargue et insulte l'apparition. On observera d'ailleurs qu'en lui adressant le premier la parole, il manque ne disons même pas au respect, mais à la simple bienséance (59) , ce que Servius relève en glosant Vltro, 279 en ces termes: quia ratio exigebat ut loqueretur ille qui uenerat. Et ses premiers mots ne sont-ils pas pour lui reprocher amèrement (Vt, 283 portant sur le double post et sur Defessi; rejet de Funera et de Defessi) d'avoir déserté son poste et abandonné les Troyens? Enée se prémunit de l'alibi du rêve pour lâcher les rênes à son esprit sardonique: «Etais-tu parti en voyage?», interroge-t-il benoîtement, «de quels rivages nous viens-tu?» (v. 282-3):

quibus Hector ab oris / Exspectate uenis? (60)

Il sait pourtant bien que c'est de l'Achéron! De même, l'apparent compliment du vers 281:

O lux Dardaniae, spes o fidissima Teucrum

s'éclaire sinistrement à la lumière de ce qui précède comme de ce qui suit. "Lumière de la Dardanie et plus sûr espoir des Troyens", Hector sans doute l'était de son vivant, mais l'intituler ainsi dans l'état lamentable où il se trouve, même un profond rêveur ne commettrait pas semblable illogisme. L'unique moyen de justifier ce O lux serait de le prendre au passé, si les deux questions suivantes n'indiquaient qu'Enée compte réellement - feint de compter - sur ce fantôme pour rétablir la situation présente. Ou plutôt, mieux encore: le grand héros revient quand il n'y a plus de danger, quand l'ennemi s'est retiré! On ne s'étonne plus à présent de l'étrange écho entre le quantum mutatus et la raillerie dont les Achéens d'Homère accompagnent leurs coups de lance au cadavre d'Hector (Il. XXII, 373 sqq: même rejet de Hectore, 275 ; Ei mihi, 274 = ô popoi), un cérémonial fort prisé par le héros de l'Enéide, ainsi qu'on le constatera au début du onzième livre. Enée s'exprime à la façon des ennemis de Troie, et quand au vers 276 il dit Phrygios, on n'a aucune raison d'ôter à ce mot sa connotation dépréciative, surtout que le heurt Danaum Phrygios (cf. XI, 403) reprend la confrontation Hectore...Achilli du vers précédent où l'apparente exaltation d'Hector tourne à sa honte et à sa déconfiture:

Hectore qui redit exuuias indutus Achilli.

Ce vers, avec sa double diérèse et sa très faible hephthémimère, produit, selon l'observation d'Austin, «an effect of inexorable speed». C'est possible, mais il faut tenir compte de deux autres faits, à savoir le présent redit et la disjonction métrique illo / Hectore, qui visent conjointement, nous semble-t-il, à formuler une définition, comme si tous les mots du vers étaient à joindre par des tirets: «ce fameux Hector-qui-revient-revêtu-des-dépouilles-d'Achille». Définition particulièrement caustique si l'on se souvient qu'en réalité Achille ne laissa pas au vainqueur de Patrocle le temps de rentrer chez soi: «il revient toujours (sens du présent intemporel), mais il ne revint jamais». La voilà bien, la faute d'Hector, causa indigna : ce fou s'était cru assez fort pour revêtir les dépouilles d'Achille (61) ! Qu'il ne vienne donc pas se plaindre aujourd'hui si le Péléide l'a forcé à rendre gorge. Dans l'affaire, on le sait depuis I, 483 sqq auquel cette séquence fait écho (Raptatus, 272, circum...muros, 278 => circum... raptauerat... muros, I, 483), Enée s'identifie au héros grec, non au héros troyen.

Bien que le narrateur s'autorise encore un ricanement au vers 287 en notant que le fantôme - pour ne pas lui faire perdre son temps (double sens de moratur)! - «ne tient pas compte de ses vaines questions» (62) , le message d'Hector répond à souhait, et pour cause, à l'attente d'Enée: «enfuis-toi au plus vite en emportant nos dieux et nos destins dans tes bagages»:

Heu fuge, nate dea...

Mais là encore, deux vers dénoncent l'imposture (v. 291-2):

Sat patriae Priamoque datum: si Pergama dextra

Defendi possent, etiam hac defensa fuissent.

Servius auctus signale sans penser à mal l'inquiétante ambiguïté du Sat...datum: uel regnasse, uel sat pro patria et Priamo militasti. Autrement dit, «Tu en as assez fait pour eux», aussi bien que «Priam a assez régné». Mais le rapprochement de ce second sens avec la doléance de Vénus en I, 253 (sic nos in sceptra reponis?) n'incite-t-il pas à compléter ainsi la pensée: «Priam a assez régné...c'est maintenant ton tour», Quant à l'adverbe etiam, c'est exactement son contraire que l'on attendrait, car si Troie avait été défendable, elle ne l'eût pas été "même par Hector", mais d'abord par lui. Servius dit qu'Hector s'humilie par modestie devant le fils d'Anchise (ut et particeps gloriae sit Aeneas, et Hector uitet superbiam), mais n'est-ce pas pousser un peu loin la modestie que de se présenter ainsi comme le dernier des derniers, et peut-on oublier que c'est Enée lui-même qui fait parler Hector? A moins peut-être de comprendre qu'Enée se garde bien, même en imagination, de restituer à son cousin sa vigueur passée et son intégrité physique. C'est avec son bras sans force qu'Hector aurait défendu, ou croit (dans son orgueil) qu'il aurait défendu, Ilion si Ilion avait été défendable...

Mais les rêves sont toujours sujets à caution, et l'intervention surnaturelle d'une ombre ne suffirait pas à elle seule à dédouaner notre héros. Il lui faut une confirmation tangible, indéniable, spectaculaire: Panthus arrive à point. Si l'on en juge par VIII, 81, où cette expression sert à introduire la confirmation du message apporté à l'ancêtre des Romains par le dieu Tibre, le Ecce autem du vers 318 relie explicitement l'irruption de Panthus à l'apparition d'Hector et en garantit l'authenticité. Et ce vieillard, quand il accourt affolé vers le palais d'Anchise, ne tient-il pas dans ses mains ces sacra qu'Hector confiait symboliquement à Enée? Celui-ci n'a pas besoin d'en dire davantage, on a compris que Panthus attend de lui qu'il aille mettre à l'abri ces précieux gages de la résurrection troyenne. Admirons l'adresse: pas une fois le mot "fuite" n'est ici prononcé, et pourtant, sans parler du uictosque deos, 320 (Aeneae excusatur abscessus, dit Servius), chaque phrase de Panthus semble conçue tout exprès pour justifier la retraite immédiate. Avec quelle aisance, ou quelle démence (amens, 321), ce prêtre d'Apollon (en remplacement de Laocoon, sans doute?) manie le mensonge et l'hyperbole, comme il a tôt fait d'enterrer les siens (Fuimus...fuit, 325), de leur arracher toute chance de salut (63), de regarder la ville comme déjà brûlée (Incensa, 327), de multiplier à plaisir le nombre des ennemis (Milia, 331 faisait à bon droit sourciller Heyne), enfin de réduire à rien la résistance des Troyens par un uix primi, 334 qui se trouvera formellement démenti quelque cent vers plus loin (ingentem pugnam, 438)!

Cette tirade délirante vient, qui plus est, en réponse à une question qui affecte la concision militaire d'un général en chef demandant un compte rendu de la situation (un général qu'il a fallu tirer surnaturellement de son lit) (v. 322):

Quo res summa loco, Panthu? quam prendimus arcem?

Ce vers a été tourné dans tous les sens possibles, sauf peut-être dans le bon, trop désagréable pour que l'on ose y songer, bien qu'il crève les yeux par son évidence (64). Car enfin, est-il plausible qu'Enée attende un rapport utile de la part d'un homme qui manifestement n'a plus sa raison (amens, 321)? Et le spectacle du prêtre de la citadelle s'enfuyant en emportant les sacra ne parle-t-il pas de soi-même? Voilà pourquoi Servius interprétait le vers selon le tour exclamatif: «Où en sommes-nous réduits, ô Panthus, et en quelle situation désespérée doit donc être la citadelle puisque tu l'abandonnes!». Paroles un peu trop creuses cependant, et qui ignorent le point crucial, à savoir la raison pour laquelle Panthus, désespérant d'Ilion, est venu tout droit chez Enée pour lui remettre, à lui et à nul autre, le dépôt sacré confié à sa garde. Nous proposerons donc de considérer que res summa englobe à la fois l'Etat, res publica, et les objets sacrés qui le symbolisent (65) : «En quel lieu places-tu donc le salut de l'Etat? Quelle sorte de citadelle occupé-je pour que tu me confies les sacra?». Sa haute mission, Enée l'accepte en feignant la surprise et la modestie: en réalité il ricane, comme le fait bien voir le jeu de mots qu'il prête à Panthus sur summa: Quo res summa loco, Panthu?... -Venit summa dies. La res summa de Troie est passée entre les mains d'Enée, tandis que Troie elle-même et ses habitants non élus des dieux restent avec leur summa dies et ineluctabile tempus.

Pour révoltante que soit cette interprétation dans l'optique traditionnelle, elle n'en reçoit pas moins un important appui non seulement dans l'analyse que nous venons de proposer du songe d'Enée (322 reprend à sa manière le cur...cerno, 286), mais encore dans la présence tout au long des vers 298 à 317 d'une "cacozélie" aussi puissante que discrète. Le héros, tout d'abord, met un temps infini à se réveiller et la description des vers 298-301 est insupportable de lenteur et de froide objectivité, avec son luctu concrétisé et donné comme un fait brut, avec sa recherche de pittoresque et son information - à titre d'excuse - sur l'enviable situation du palais d'Anchise, très résidentiel avec son parc qui le protège du bruit et des regards indiscrets. Penser au délice de goûter le sommeil dans une telle demeure permet de mieux apprécier les vers 268-9:

Tempus erat quo prima quies mortalibus aegris

Incipit et dono diuom gratissima serpit.

Le qualificatif prima ne doit pas nous induire en erreur (66) , le temps marqué par Tempus erat indique une heure postérieure à celle définie par Vertitur interea, 250. C'est au moment où les Grecs s'emparent de la ville qu'Enée dort du sommeil le plus paisible et le plus voluptueux, gratissima. L'incendie, le pillage, le massacre peuvent faire rage dans la ville: il dort (67) . Il aurait dû être le dernier à se livrer au repos, il est le dernier à "s'en arracher", selon l'expression du vers 302 (Excutior somno), à moins que, mieux encore, D.Servius n'ait raison d'analyser Excutior comme un passif (ut appareat terroris esse, non satietatis, note comiquement Servius). Le remarquable serpit resserre typiquement le tissu métaphorique du livre et son ironie se renforce de celle introduite par le superlatif ainsi que par l'expression dono diuom (cf. 31, 36, 44, 49) (68) . Il paraît difficile de ne pas voir là un sarcasme contre les dieux, un blasphème, mais plus important encore est la goguenardise du ton: ne dirait-on pas une bonne plaisanterie qui s'apprête? Récapitulons: Enée s'est réjoui du succès de Sinon, il s'est délecté de la mort de Laocoon, il a exulté quand le Cheval s'est introduit dans la ville, maintenant il ne serait plus lui-même s'il ne s'amusait du fait que le Serpent du Sommeil ait si bien pris possession de ses compatriotes, "les pauvres", mortalibus aegris.

Quoique sourd au musicisme du vers 303, très expressif avec la drôlerie du redoublement syllabique [susu] et la pittoresque insistance de ses allitérations en [a], Austin n'était pas loin d'en percevoir la cocasserie:

Ascensu supero atque arrectis auribus asto.

Il relève très bien en effet l'emploi pléonastique du substantif Ascensu, aggravé par son prosaïsme, et reconnaît aussi le registre habituellement comique des mots arrectis auribus (translatio ab animalibus, Servius), mais il se rassure peut-être un peu vite en renvoyant à I, 152, où précisément, appliquée à la foule domptée par l'homme supérieur, l'expression veut suggérer une image animale. Et après tout, qu'y a-t-il là de si extraordinaire? Enée ne se comparera-t-il pas expressément, d'ici quelques vers, au serpent en colère (379 sqq) et au loup dévoreur (355 sqq)? Ici même, on le notera, le verbe supero, par résonance avec superant, 219 et superante, 311, opère la fusion en la personne du fils de Vénus de ces deux emblèmes complémentaires du livre II que sont la Flamme et le Serpent, tandis que l'écho de Praecipitis, 307 à Praecipitat, 317 tend à rejeter le "bon pasteur" Enée (69) du côté de ces mêmes Austri, de ce torrent, de cette flamme, dont il feint de déplorer la violence destructrice (Sternit, 306 sera repris en 385 par Sternimus).

Très travaillée, la comparaison qui occupe les vers 304 à 308 rivalise ostensiblement avec Homère (cf. Il. II, 455 sqq, XI, 155 sqq et surtout IV, 452 sqq), et il n'y aurait rien à en dire si ces cinq vers ne venaient reculer l'instant d'une prise de conscience qui n'a déjà que trop tardé, et surtout si, comme l'observait Voltaire (70) , ils provenaient directement de la bouche du poète et non de celle d'Enée, que l'on aurait cru trop impliqué dans cette tragédie pour trouver la force de s'occuper à de telles broderies. Cet homme planté sur sa terrasse, l'oreille tendue aux rumeurs montantes de la catastrophe, n'évoque-t-il pas le sage épicurien qui regarde de loin, suaue mari magno, le naufrage d'autrui (W.S. Anderson 34 sqq)? Sauf que le héros de Lucrèce ne tire pas jouissance du malheur d'autrui (R.N. II, 3):

Non quia uexari quemquamst iucunda uoluptas

alors que celui de Virgile savoure son heure de gloire en contemplant la ruine de la cité de Priam. Il continue néanmoins de "faire l'idiot" (stupet inscius), et ce n'est qu'au vers 309 que la vérité, dit-il, se dévoile enfin à ses yeux:

Tum uero manifesta fides Danaumque patescunt / Insidiae.

La veine sarcastique, déjà perceptible dans le fides, s'il faut le gloser par fides fraudis (Servius) et dans le patescunt, repris de patefactus, 259 à propos du Cheval, se prolonge aux vers 310-2, aux frais des Troyens Ucalegon et Déiphobe:

Iam Deiphobi dedit ampla ruinam

Volcano superante domus, iam proximus ardet

Vcalegon.

Laissons de côté l'ambiguïté de proximus, qui ne dit pas franchement qu'Ucalégon est le voisin immédiat d'Anchise, mais tend tout de même à le suggérer, à en juger par les traductions autant que par les imitations d'Horace (Epist. I, 18, 84) et de Juvénal (III, 198 sqq). Après tout, on aurait mauvaise grâce à demander par quel miracle les envahisseurs tournent autour de cette maison sans la voir, quand Vénus se donne la peine de nous apporter elle-même la réponse aux vers 598-600:

...quos omnis undique Graiae

Circumerrant acies et, ni mea cura resistat

Iam flammae tulerint inimicus et hauserit ensis.

Non, ce qui nous arrête ici, c'est la tonalité horatienne, et proprement satirique, du passage, avec ce Volcano et ce ardet tout droit venus de Sat. I, 5, 71 sqq, l'expression ardet /Vcalegon se calquant sur hospes / ...arsit, comme pour nous inviter à traduire par «Voici que déjà Ucalégon grille». Moyennant quoi, il ne subsiste aucune raison de dénier à la métonymie Volcano la nuance humoristique qu'elle revêt par exemple en Sat. I, 5, 74 ou en G. I, 295 (71) . Enée peut bien ensuite jouer la comédie du désespoir fou (v. 314 sqq), nous ne le croyons plus. Et si Virgile respectait tant soit peu son héros, il se serait certainement abstenu de court-circuiter sa plus sublime pensée (v. 317):

pulchrumque mori succurrit in armis

par la cocasserie du Praecipitat, ibid., qui transfère dans le domaine psychologique (furor iraque mentem / Praecipitat) l'action toute physique et toute prosaïque de descendre d'un toit (cf. Descendo, 632).

 


Vers 336-437: Enée rassemble un parti de Troyens décidés à se battre; hélas! après quelques beaux succès, ils finissent par se faire massacrer jusqu'au dernier, à l'exception d'Enée qui réchappe avec un vieillard et un blessé.

«Enfuis-toi!». Enée naturellement fait semblant devant son auditoire de n'avoir pas saisi le sens des paroles de Panthus. Oubliées aussi les adjurations d'Hector: c'en est fait, les dieux ont parlé par la bouche de leur prêtre. Ils veulent la mort de Troie, ils veulent qu'Enée, poussé par l'Erinye, Erinye lui-même (cf. furor, 316 et voir IV, 465 sqq), se fasse l'agent du châtiment (v. 336-8):

Talibus Othryadae dictis et numine diuom

In flammas et in arma feror quo tristis Erinys,

Quo fremitus uocat... (72)

Mais il n'a pas plus tôt mis le pied hors de sa demeure qu'il se retrouve à la tête d'un petit bataillon de guerriers farouchement décidés à en découdre. Horreur! Si ces braves allaient retourner la situation, si Troie allait échapper à son destin! Il faut y mettre bon ordre au plus vite. L'expression se...oblati per lunam, 339 sq ne présage rien de bon pour Rhipée, Epytus, Corèbe et les autres. Luna n'est-elle pas une alliée déclarée des Grecs (255), et les "offrirait"-elle si généreusement à Enée si celui-ci ne jouait le jeu de l'ennemi? En tout cas, la même expression revient aux vers 370-1 (se...offert nobis) à propos du Grec Androgée tombé dans le cercle mortel de ceux qu'il avait pris pour des amis (73) . En "s'offrant" à Enée, ces malheureux s'offrent à la mort, et c'est ce dont il les avertit dans une courte harangue (348-354), si l'on peut intituler de ce nom un discours qui ne vise qu'à démoraliser le soldat (fortissima frustra, 348) en lui arrachant ses plus nobles raisons de se battre et en ne lui laissant «pour tout espoir que le désespoir», selon la sardonique sententia qui devait passer en proverbe (v. 354):

Vna salus uictis nullam sperare salutem (74) .

Ici, Enée n'a pas à chercher loin ses thèmes d'inspiration, il lui suffit de plagier ce défaitiste de Panthus (v. 324-335):

- ferus.../ Transtulit => Excessere omnes

- Fuimus...fuit => steterat; uictis

- incensa Danai dominantur in urbe => succurritis urbi / Incensae

Une différence, tout de même: au lieu que Panthus invitait implicitement le héros à s'enfuir, celui-ci, pour peu que ces hommes partagent, dit-il, sa suicidaire détermination:

si uobis audentem extrema cupido / Certa sequi (75)

s'engage à mourir à leur tête:

moriamur et in media arma ruamus.

Dans cette injonction, l'antéposition de moriamur tend efficacement à fixer ruere dans le sens de "tomber": «Imitons Troie qui s'écroule (cf. v. 290, et voir aussi v. 565-6), suicidons-nous». Et de fait, ils y laisseront tous leur vie, sauf lui: ce beau discours les conduit à leur perte (76) . Eux qu'auparavant une mâle énergie animait (audere in proelia, 347) et qui n'avaient nul besoin d'un incitatif supplémentaire (super his, 348 souligne jusque dans l'ambiguïté grammaticale cette superfluité), voici qu'à entendre ce discours fou, leur vaillance se mue en folie (v. 355):

Sic animis iuuenum furor additus.

Mais ici le contre-sens est facile. Que l'on traduise animis par "courage" ou simplement par "esprit", le verbe addere ne doit pas créer l'illusion qu'ils y aient gagné quelque chose, qu'ils se soient enrichis: «the young men were already brave (animis): now Aeneas makes them reckless too (furor)» (Austin). Furor entre en eux comme l'Erinye, comme Junon dans l'âme des envahisseurs du Latium (addita Iuno, VI, 90), comme Labor dans le blé (frumentis...additus, G. I, 150): pour les détruire. Plongés par les soins d'Enée dans les ténèbres du coeur et de l'esprit, c'est comme des condamnés, caeco Marte (335), qu'ils iront à la bataille.

Le vers 360:

nox atra caua circumuolat umbra

va pleinement en ce sens, dans la mesure où cette lugubre poche de nuit présage la mort de ceux qu'elle enveloppe, comme l'atteste l'inévitable rapprochement avec VI, 866 et Hor. Sat. II, 1, 58 (77) . Mais ces hommes voués à une mort certaine (Vadimus haud dubiam in mortem, 359: il aurait dû dire Vadunt), ces héros qui vont livrer leur ultime combat pour la patrie, et parmi lesquels se trouvent un prêtre d'Apollon et plusieurs vieillards (435-6), ainsi que Rhipée, «le plus juste des hommes» (426-7), le narrateur n'a même pas honte de les comparer à des bêtes fauves, «des loups prédateurs que la rage insatiable du ventre a chassés en aveugles hors de leurs tanières» (caecos, 357: caeco, 335). Le pic de ce paradoxe d'un goût douteux se situe dans le terme raptores, si manifestement approprié aux Grecs d'ores et déjà occupés à piller Troie (rapiunt, 374). «La comparaison est-elle heureuse?», s'inquiète timidement Bellessort, mais Tissot est plus énergique: «Les loups ravisseurs, affamés, perfides et cruels, sont les Grecs; mais je ne vois dans les Troyens que des héros qui veulent mourir pour leur patrie en cendres» (cf. aussi Lyne 212-3). Et ni Lactance (Inst. V, 9, 4) ni Jean de Salisbury (Policr. VI, 2, t. II, p. 8, 19), en imitant Virgile, ne s'en laisseront conter par Enée, car c'est à des êtres sans foi ni loi, des persécuteurs, des brigands, qu'ils appliquent tout naturellement la comparaison (voir P. Courcelle I, 177 n. 205) (78) .

Fier d'avoir par la force du verbe métamorphosé ces hommes en loups (Inde consécutif, 355), Enée choisit ce moment pour pousser sa lamentation (361 sqq):

Quis cladem illius noctis, quis funera fando

Explicet aut possit lacrimis aequare labores?

Vrbs antiqua ruit...

La reprise nox, 360 - noctis, 361, à moins que l'on ne préfère l'attribuer à l'inadvertance du poète (79) , engendre, croyons-nous, une grinçante équivoque en ce qu'elle tend à répartir "équitablement" sur les victimes et les bourreaux, les Troyens et les Grecs, les atrocités dont cette nuit-là fut le témoin. L'expression atra in nebula, 356 - outre l'écho caecos, 357- caecam, 397 - tend en effet à assimiler les loups à la nuit (uel certe nocti comparauit, D.Servius), en sorte que si Nox enveloppe les "loups", c'est sans doute pour les condamner, mais c'est aussi, au moins durant un temps, pour les protéger et permettre à ces créatures issues d'elle-même de perpétrer un maximum de violences. Nous ne voulons certes pas prétendre que illius noctis signifie illorum luporum, mais la reprise nox - noctis ne laisse subsister aucun doute quant au fait que les Troyens contribuent pour une bonne part «aux massacres et au carnage» de la nuit. Comme le spécifie très bien le narrateur, les cadavres qui jonchent rues, maisons et parvis ne sont pas uniquement troyens (v. 366):

Nec soli poenas dant sanguine Teucri.

Et le sternuntur...passim du vers 364 sera repris en 384-5 par passim.../ Sternimus, le labores de 362 par labori, 385. Remarquable aussi la place de l'adjectif Crudelis, mis juste après cadunt Danai, 368, comme pour suggérer sous le sens obvie de ubique ("dans toute la ville") l'idée que l'on mourait "dans les deux camps" (80) . Cependant, même cette sinistre impartialité, Enée ne s'y tient pas, car plusieurs détails trahisssent la volonté de dénigrer les Troyens: ainsi, dominata, 363 (chacun son tour, donc: cf. 327) et inertia, 364 interprété à la lumière du vers 367:

Quondam etiam uictis redit in praecordia uirtus

qui implique que la plupart des Troyens sont morts lâchement, comme du bétail qu'on égorge. Il s'ensuit par symétrie (etiam) que chez les Grecs le courage (uirtus) est la règle, la lâcheté l'exception. Au surplus, quoi que fassent les uns et les autres, les jeux sont faits d'avance, les rôles distribués: on sent comme une jouissance dans l'emploi de ces termes définitifs, uictis (cf. 354), uictores, 368. Enfin, la vérité de ces intuitions n'éclate-t-elle pas au vers 366 dans l'expression poenas dant qui signifie proprement, selon Servius, qu'ils "meurent indignement", moriuntur indigne (cf. X, 617; XII, 949)?

Venant juste après la phrase Crudelis ubique...imago, l'épisode Androgée en apparaît comme la première illustration. Si l'on met à part la fugace notation du vers 266 (Caeduntur uigiles), les premiers massacreurs sont donc troyens. Là non plus, et compte tenu bien sûr de la nécessité de sauver les apparences, Enée n'a rien négligé pour montrer ses compatriotes sous un jour défavorable. Non pas certes que ce chef grec qui gourmande joyeusement ses hommes pour qu'ils se jettent plus vite à la curée attire beaucoup notre sympathie, mais enfin entre un serpent et un être humain, on préfère encore l'être humain. Or, en l'occurrence, l'être humain est le Grec. Passe encore pour les loups, mais après l'horrible fin de Laocoon, comparer les Troyens à un serpent (cf. Lyne 210-1)! Et pas n'importe lequel, car le vers 381 qui le dépeint:

Attolentem iras et caerula colla tumentem

fait écho à G. III, 421:

Tollentemque minas et sibila colla tumentem,

évoquant par là même les recommandations du poète-laboureur:

Cape saxa manu, cape robora, pastor

et

Deice.

C'est double plaisir pour Enée. D'une part, il peut à visage découvert se projeter dans l'image du reptile, jouir de sa joie, savourer son triomphe: mise en relief de Inscius, 372, piquant de amicis, 372, sarcasme de la parenthèse neque enim..., 376-7, avec son ricanant satis, sigmatisme de 377, maniérisme du zeugma pedem cum uoce, 378. D'autre part, en faisant basculer d'un camp dans l'autre l'emblème du mal, il relativise le drame des Troyens, ou, pour mieux dire, il évacue la morale pour la remplacer par la seule loi du succès, le règne de la force. Oui, les Grecs ont pillé, violé, massacré, mais après tout les Troyens en auraient fait autant si la Fortune leur avait souri (81) .

Le nom de cette déesse revient avec insistance aussitôt après le massacre, d'abord dans le commentaire d'Enée (v. 385):

Aspirat primo Fortuna labori,

ensuite sur les lèvres de Corèbe (v. 387-8):

O socii, qua prima, inquit, Fortuna salutis

Monstrat iter quaque ostendit se dextra sequamur.

Il semblerait donc en apparence que Corèbe et Enée communient dans la même croyance, ou plutôt dans la même incroyance, étant donné que la religion de Fortuna signifie proprement l'irréligion et l'abandon des valeurs morales. Prenons-y garde toutefois, Enée a soin de n'exprimer sa "croyance" qu'avec la plus grande discrétion, comme une simple façon de parler, tandis qu'il rejette sur le fiancé de Cassandre tout l'odieux des maximes qui découlent logiquement du culte de Fortuna. C'est ce jeune homme qui, le plus ingénument du monde, prononce cette formule machiavélique avant la lettre (390):

Dolus an uirtus, quis in hoste requirat (82) ?

donnant ainsi la main à l'infâme Sinon (159: cf. supra):

teneor patriae nec legibus ullis.

C'est lui encore (v. 391) qui a cette macabre raillerie sur la contribution "volontaire" des morts («grim jest», Austin), qu'Henry voulait atténuer en prenant ipsi pour les Danaens en général:

Arma dabunt ipsi.

Et pour convaincre les autres d'endosser l'uniforme ennemi, il trouve ce spécieux argument (387-8): «Nous avons remporté cette victoire grâce à l'erreur fortuite d'Androgée. Fortuna nous montre ainsi le chemin à suivre: déguisons-nous en Grecs». Fortuna pointe donc du doigt vers dolus, s'inscrit sous dolus, ce qui fait que l'on retrouve au vers 390 l'antagonisme traditionnel entre Fortuna et Virtus, avec pour conséquence l'irrecevabilité absolue de la maxime de Corèbe. Dame Fortune, appelons-la par son autre nom, la Nuit, ou Vénus (écho de 388 à I, 401 et 418), si experte en l'art du dol (Falle dolo, I, 684), ne va d'ailleurs pas tarder à montrer qu'en indiquant cette route aux Troyens, elle n'avait d'autre intention que de les égarer (primo, 385 est inquiétant) (83). Cela, Enée, son fils, le sait bien, et c'est pourquoi il laisse faire.

Mais admirons ici sa discrétion. Pour un peu, on se demanderait s'il a lui aussi participé à l'échange des armures. Il nomme Rhipée, Dymas, et se fond lui-même dans la masse, omnisque iuuentus, 394:

Hoc Rhipeus, hoc ipse Dymas omnisque iuuentus / Laeta facit.

D'anciens commentateurs s'en étonnaient tellement qu'ils ponctuaient après ipse en prétendant voir le narrateur derrière ce démonstratif (cf. Servius). Peine superflue, car même si l'enthousiasme d'Enée pour ce funeste stratagème ne se ressentait pas au rythme allègre du récit, qui va jusqu'à l'exagération burlesque des vers 399-401 (84) , faut-il donc rappeler qu'il commande la troupe et que si Corèbe peut proposer, le chef seul dispose? Cartault 192 est encore trop bon lorsqu'il dit du héros qu'«ici comme précédemment il reste à la remorque». Savoir s'effacer au bon moment dans le récit, c'est une chose, rester "à la remorque" dans la réalité de l'action, c'en est une autre. Grâce à une habile présentation des faits, grâce à ses silences, Enée arrive à peu près à préserver les apparences, au point qu'il pourra même s'offrir le luxe au vers 396 de confesser - ou paraître confesser, car l'interprétation de haud numine nostro n'est pas facile - que ce stratagème n'avait pas reçu l'approbation des dieux, qu'il était illicite. C'est ce que paraît confirmer l'exclamation digne de Tartuffe qui occupe le centre de tout le livre (v. 402):

Heu nihil inuitis fas quemquam fidere diuis!

Mais ce vers-Janus regarde autant vers l'avant que vers l'arrière, il concerne l'équipée en cours et vise aussi personnellement l'infortunée Cassandre:

Ecce trahebatur...

Condamnée par Apollon, condamnée par Minerve, la prophétesse dut subir la loi d'Ajax dans le temple même de cette dernière divinité. Le viol n'est suggéré qu'indirectement, par le verbe trahebatur ainsi que par la mention du lieu et du coupable (v. 414). D'aucuns seraient tentés de faire honneur à Enée d'un tel tact (85) . Ils s'illusionneraient fort, car d'abord, dans le maniérisme du portrait (épanalepse de lumina), sa fausse commisération (teneras), sa perverse recherche du détail cruel propre à relever la beauté de la jeune fille (Crinibus, 404; nam...arcebant, 406), et jusque dans l'ambivalence du mot speciem, 407 (86), se discerne une sorte de malsaine complaisance dont Racine se sera peut-être inspiré pour faire parler son Néron (Britannicus, v. 387 sqq):

Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes,

Qui brillaient au travers des flambeaux et des larmes;

Belle sans ornements...

Les ombres, les flambeaux, les cris et le silence,

Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs,

Relevaient de ses yeux les timides douceurs...

Enée surpasse toutefois le Néron racinien en ce qu'il ajoute l'impiété au voyeurisme (v. 405):

Ad caelum tendens ardentia lumina frustra.

Par son silence, le ciel approuve, comme Enée lui-même. Mais ce n'est pas tout, car considérons dans son contexte l'expression apparemment anodine Priameia uirgo. Après l'acte de profanation qui vient d'avoir lieu dans le sanctuaire, ce beau nom de uirgo ne constitue-t-il pas le plus cruel des sarcasmes? Et quant à l'adjectif, dont la nuance propre par rapport à Priameis est de marquer l'appartenance (cf. VII, 252), il se charge d'une maligne intention à l'égard de Priam en même temps qu'il explique la haine d'Enée envers la jeune fille.

Cette haine englobe naturellement le fiancé, ce Corèbe qu'Enée appelle déjà le gendre de Priam (gener, 344) et dont le principal tort à ses yeux est d'avoir manifesté à son beau-père une irréprochable loyauté en volant à son secours en dépit des avertissements de cette "folle" de Cassandre (furentis, 345). Perfidie du forte, 342:

illis ad Troiam forte diebus / Venerat

qui, en liaison avec incensus amore, tend à dissimuler les nobles intentions du prince. Gifle du insano, 343 qui forme couple avec furentis, 345 et rappelle le mot de Talthybios dans les Troyennes d'Euripide (v. 411 sqq): «Il faut être fou pour aimer cette folle-là». Hypocrite apitoiement du Infelix, 345 derrière lequel se dissimule l'accusation capitale portée contre le jeune homme, à savoir qu'il a causé le malheur de ses compagnons d'armes. Que n'était-il resté chez lui, ce "maudit" Phrygien! Mais, en attendant, Enée sait exploiter comme il faut cette indésirable présence. Juste après le massacre d'Androgée et de sa troupe, quoi de plus commode que d'attribuer au fils de Mygdon un rôle qui, selon toute probabilité, n'a pas pu être le sien, car ce que l'on devine entre les lignes du vrai caractère de ce prince, loyal, généreux, bouillant, rend difficile à croire qu'il ait vraiment pu prononcer le Dolus an uirtus, sentence qui en revanche résume à merveille la philosophie morale du fils de Vénus. La malignité du vers 386:

Atque hic successu exsultans animisque Coroebus

se ressent jusque dans ses sonorités sifflantes, et la vertu dénigrante du participe exsultans s'augmente de son écho avec Insultans, 330 et Exsultat, 470. Arrive ce qui devait arriver (407): incapable de se contenir (Non tulit) à la vue de sa fiancée enchaînée, ce jeune fou (furiata mente) va foncer tête baissée dans le gros des ennemis (medium, 408 valant deux fois). Les autres suivent comme un seul homme, par esprit de solidarité sans doute, mais cette circonstance révèle un piètre sens des responsabilités chez le chef.

Le premier danger cependant ne vient pas d'où l'on pensait (v. 410-11):

Hic primum ex alto delubri culmine telis / Nostrorum obruimur...

Pour la deuxième fois nous assistons à un massacre (caedes), pour la deuxième fois les massacreurs sont des Troyens, et des Troyens maintenant qui tirent sur des Troyens! Mais Ajax et les Atrides ont vu avec colère Corèbe leur arracher leur proie: ereptae, 413 (cf. Raptores, 356) ne manque pas d'impudence, dans la mesure où il paraît reconnaître aux Grecs la légitime propriété de Cassandre (cf. ereptae.../ Coniugis, III, 330 sq). D'abord surpris par l'attaque, les Danaens se reprennent, serrant les rangs, accourent de toutes parts «comme des vents en trombe», rupto ceu quondam turbine uenti, 416 (87) et bientôt c'est l'armée grecque tout entière, dirait-on, que le commando doit affronter. Corèbe, comme de juste, tombe le premier, sûrement puni par cette même Minerve qu'il voulait venger, puisqu'il succombe devant son autel, ad aram, 425, victime sacrificielle (88) . Puis c'est le tour de Rhipée, occasion d'un nouveau blasphème (v. 426-8):

...cadit et Rhipeus, iustissimus unus

Qui fuit in Teucris et seruantissimus aequi.

Dis aliter uisum! (89)

Panthus clôt la liste, et le narrateur ne manque pas l'occasion de souligner que «ni [sa] profonde piété ni le diadème d'Apollon ne [l'] ont sauvé de la glissade» (v. 429 sq):

...nec te tua plurima, Panthu,

Labentem pietas nec Apollinis infula texit.

Comme si vraiment les dieux devaient faire des miracles en faveur des personnes qui se jettent elles-mêmes dans les griffes de la mort, et comme si «le très pieux Panthus» et «le très juste Rhipée» n'avaient pas failli à l'honneur en consentant à un stratagème étayé moralement sur le principe Dolus an uirtus... (90)

Mais un terrible soupçon nous vient à propos de Confixi a sociis, 429 car, en dehors du fait qu'il y a fort peu de chances pour que les Troyens des toits aient continué longtemps à viser les leurs, il se trouve que la dernière fois que le terme de socii est apparu, c'était au vers 387 dans la bouche de Corèbe s'adressant à ses compagnons. On se souvient que, lors de la guerre de Modène, en 43 avant J.-C., Octave fut accusé d'avoir assassiné l'un et l'autre des consuls avec lesquels il conduisait les troupes loyalistes (Suet. Aug. 11). Or, remarquons qu'au vers 428 Hypanis et Dymas forment un couple aussi indissociable qu'un couple de consuls (Hypanisque Dymasque) et que la formulation des vers 428-9 tend malignement à suggérer l'équivalence entre sociis et dis, et par là à évoquer la figure d'Octave à Modène, cet "allié" qui se prenait pour un dieu (cf. deus, Ecl. I, 6-7), i.e. qui s'arrogeait sur autrui le droit de vie et de mort (91). Comme par hasard, quand Enée, au désespoir de n'avoir pu, seul contre toute une armée, réussir à mourir (v. 431 sqq), se décide enfin à décrocher (Diuellimur, 434, «nous nous arrachons») (92) , il se retrouve en la compagnie pour le moins inattendue d'un autre couple, formé d'Iphitus, quasi-anagramme d'Hirtius, nom d'un des deux consuls de 43, et de Pélias, nom qui commence par la même initiale, et finit par la même syllabe (inversée), que celui de Pansa, l'autre consul, et qui de plus, comme celui-ci, a reçu une blessure au combat. De ces deux personnages on n'entendra plus parler, mais à qui se refuserait à admettre que le pieux Enée ait pu abandonner un vieillard et un blessé (93) avant d'entrer dans le palais où ils étaient "appelés" avec lui (uocati, 437), de sorte qu'Euado, 458 cache un Euadimus, les vers 565-566 viendront apprendre qu'en effet Iphitus et Pélias (assez bien évoqués par defessi et aegra) avaient suivi leur chef, mais qu'is profitèrent ensuite de ce que celui-ci eût le dos tourné pour se suicider (cf. infra). Honni soit qui mal y pense!

Nous sommes assez armés maintenant pour entendre la monstrueuse facétie des vers 431 sqq:

Iliaci cineres et flamma extrema meorum,

Testor in occasu uestro nec tela nec ullas

Vitauisse uices Danaum et si fata fuissent

Vt caderem meruisse manu...

Quelle que soit la manière, souvent contournée, dont on analyse cette phrase, on suppose traditionnellement qu'Enée s'y justifie d'avoir survécu à la ruine de sa patrie, en se plaignant, comme le pauvre Gaspard de Verlaine, que la mort, malgré tous ses efforts, n'ait pas voulu de lui (Non potuisse, I, 98). Une telle interprétation ne laisse déjà pas tout à fait indemne le héros, tant cette rhétorique sonne faux, mais il pourrait y avoir beaucoup plus grave. Car enfin, rappelons-nous qu'Enée combat sous "uniforme" grec et que plusieurs de ses compagnons, Panthus notamment (cf. Austin), viennent de tomber sous les traits troyens (Confixi a sociis, 429). Comment donc, dans le contexte de cette tragique mascarade, l'expression uices Danaum ne se revêtirait-elle pas d'équivoque, le sens de "dangers courus par les Danaens" étant même en l'occurrence nettement plus naturel que celui de "dangers du combat contre les Danaens" (94) ? D'où sans doute la raison profonde qui amène plusieurs éditeurs (ainsi Plessis-Lejay, Bellessort, Perret...) à introduire une improbable virgule avant Danaum. N'hésitons donc pas à croire le héros sur parole quand il confesse «avoir mérité la mort par sa main» (Rhipée, lui, ne l'avait pas méritée), et comprenons qu'il a joué jusqu'au bout son rôle de Grec, courant les mêmes dangers que les Grecs, s'exposant comme eux aux traits ennemis (i.e. de ses compatriotes). Mais nous avons peut-être eu tort de parler ici de facétie, quand Enée se pare de cette justification suprême du Méchant, le succès: «La preuve que je suis l'authentique élu des Destins, c'est que quand j'aidais consciencieusement les Grecs à massacrer mes compatriotes, je n'ai pas reçu la moindre égratignure».

De Diomède en action, Homère dit que l'observateur n'aurait pu deviner, tant il s'avançait dans la ligne adverse, s'il combattait du côté grec ou du côté troyen (Il. V, 85 sq). Si nous entretenions encore de tels doutes sur l'hôte de Didon (au moins depuis I, 488: Se...permixtum...Achiuis), nous voilà définitivement fixés, et la suite n'est pas faite pour nous détromper.

 


Vers 438-505: autour du palais, la bataille fait rage; devant la porte et du haut des toits, les Troyens se défendent avec l'énergie du désespoir; Enée s'introduit par un passage dérobé, vole sur le toit et entreprend de jeter à bas la principale défense troyenne; Pyrrhus, et toute l'armée grecque à sa suite, pénètre en force dans le palais.

Enée a dû "s'arracher", prétend-il, à l'étreinte de l'ennemi. Mais l'ennemi, apparemment, a pris la même direction que lui, puisque les Atrides et les Dolopes du vers 415 se retrouvent sans faute sous les murs du palais pour l'assaut final (469, 500). C'est tout de même étrange: Enée, dès le premier instant, avait désespéré de la situation et n'avait plus songé qu'à mourir (mori, 317; moriamur, 353), Panthus parlait de Troie au passé et signalait à peine quelques velléités de résistance (uix primi..., 334). Or, que voit-on sur la citadelle? des combats acharnés, ingentem pugnam, 438, expression d'autant plus forte qu'elle s'accompagne d'une anacoluthe (R.D. Williams 241 préfère parler de "gaucherie") et d'une hyperbole: «comme si tout le reste n'était rien à côté, comme si l'on ne mourait qu'en ce lieu» (v. 438-9). Les défenseurs troyens sont encore en grand nombre, les uns s'opposant à l'escalade de l'adversaire par une grêle de traits (ad tela, 443), tandis que d'autres se sont massés devant la porte (et non pas derrière, comme certains l'entendent!) (95) : his se..., 446, has servant..., 450, le parallélisme est marqué jusque dans la reprise du sigmatisme.

Enée n'est pas ravi du spectacle. Quoi! ces "vaincus" (uictis, 452) osent encore lutter, ces "morts" (Extrema iam in morte, 447) osent encore se débattre! Au lieu de se résigner à l'inévitable et de laisser le vainqueur se livrer tranquillement au pillage, ils saccagent eux-mêmes leurs trésors, gâchent le butin (448):

Auratasque trabes, ueterum decora illa parentum.

La preuve que telle est bien en effet la préoccupation essentielle du héros, on la verra, signalée par le rappel d'Auratas par auro, dans le vers 504:

Barbarico postes auro spoliisque superbi

où non seulement, même si l'on se refuse à penser qu'Enée y traite les siens de "barbares" (96), l'intention maligne, en écho à 363 et 556, se dissimule à peine, mais où, de plus, spoliis se voit ironiquement retourner par le second sens («les Danaens ont pris tout ce qu'a dédaigné le feu») de la phrase placée en appendice (v. 505):

tenent Danai qua deficit ignis.

C'est en effet ainsi que Perret traduit, d'accord avec Villenave, et en contradiction avec l'interprétation habituelle recommandée par Servius («Les Grecs sont partout où n'est pas la flamme», Bellessort). L'orgueilleuse cité qui se parait des dépouilles de ses voisins, la voici butin à son tour. Ne dirait-on pas presque que le Danaen remplit ici la mission assignée au Romain par Anchise dans le sixième livre (Tu Romane, memento ...debellare superbos)? Et cette prise de possession de "l'or barbare" marque l'aboutissement de toute la guerre (cf. encore 761-7, avec reprise de auro, 765), la mise à mort de Priam n'étant plus ensuite qu'une sorte de formalité quelque peu grotesque que le narrateur, du moins le feint-il, passerait volontiers sous silence, n'était-ce pour complaire à la curiosité plus ou moins malsaine de son auditoire (v. 506).

C'est cette détestable ironie qui, au vers 448, entre le illa et le alta des manuscrits, permet, semble-t-il, de trancher en faveur du premier, d'autant que l'emphatique pronom revient au vers 503 avec la même intention sarcastique: nul ne regrettera au demeurant la platitude d'alta, si bien perçue par Perret que, tout en le préférant à illa, il le traduit, comme s'il faisait le choix contraire, par "glorieux". Et l'on pourrait en fonction de la même ironie appuyer au v. 445 la leçon tecta (écho à tectis, 451) contre le tota adopté par Benoist, Pichon, Bellessort, Williams, Perret. En tout cas, à la vue des Troyens arrachant leurs toits pour s'en faire des projectiles, le sang d'Enée ne fait qu'un tour (451-2):

Instaurati animi regis succurrere tectis

Auxilioque leuare uiros uimque addere uictis.

Dans la version conventionnelle - témoin Bellessort: «Nous nous refaisons du courage pour secourir le palais du roi, soutenir ses défenseurs et rendre de la force aux vaincus» -, le second vers comporte une nette redondance. S'il n'existait aucun moyen de remédier à cette faiblesse, il faudrait certes s'y résigner, mais c'est loin d'être le cas, et un examen attentif conduit à la conclusion que la tradition a une fois de plus sacrifié Virgile à Enée en préférant attribuer au premier une négligence de style plutôt que de regarder en face la monstruosité du second. Rien de plus décevant pourtant que la reprise, à si peu de distance, pour désigner les mêmes personnes, de uiros ("héros") par uictis ("vaincus"), c'est-à-dire par un terme qui se trouve avec lui en antithèse naturelle, surtout que cette virtualité est activée par l'opposition entre deux verbes dont l'un comporte l'idée d'allègement et l'autre celle d'alourdissement. Et à qui pourrait-on logiquement "ajouter de la force", sinon à des vainqueurs? Appliquée à des vaincus, l'expression uim addere (cf. uirgas, calcaria, stimulos alicui addere (97) tend assez naturellement à suggérer quelque mauvais coup destiné à hâter leur défaite, à les euthanasier si l'on ose dire. En clair, Enée n'a nullement l'intention de prêter main forte aux assiégés: ce qu'il veut au contraire, c'est faciliter la tâche des assaillants (uiros) et sauver le maximum de butin (regis succurrere tectis n'est pas regi succurrere, et il faut le rapprocher de tecta...conuellunt, 445-6).

S'introduire dans le palais n'est pas pour lui un problème: il connaît un passage secret. Mais pour décrire cet accès, il entasse une telle quantité de substantifs (limen, fores, usus, postes) et de qualificatifs (caecae, peruius, relicti, a tergo) que J.W. Mackail se refusait à voir dans les vers 453 sqq autre chose qu'une forme de brouillon, un premier jet promis à la révision (cf. Austin). C'était ne pas voir qu'Enée a des motifs bien à lui d'insister aussi lourdement sur les mystères du sérail. Dans sa ligne de mire, Priam et Andromaque (v. 455-7):

infelix qua se, dum regna manebant,

Saepius Andromache ferre incomitata solebat

Ad soceros et auo puerum Astyanacta trahebat.

Touchante vignette qui enfonce au coeur la pointe de la nostalgie, ainsi se présentent ces trois vers, et il est possible que, pris un par un, les éléments perturbateurs qui s'y trouvent ne porteraient pas à conséquence, mais il nous paraît que leur somme aboutit à transformer l'image d'Epinal en une grimaçante caricature. Ces détails sont au nombre de six: équivoque référentielle (présent ou passé: cf. Servius), et donc équivoque sémantique, de l'adjectif infelix, capable d'exprimer la malédiction aussi bien que le malheur (cf. v. 345); apparente faiblesse de la précision dum regna manebant («stopgap», Austin), sauf intention maligne (= «alors il avait tout pouvoir»); disjonction se...ferre qui tend à assimiler se à un cadeau (= se offerre); dangereuse insinuation de incomitata qui, joint au fait qu'Andromaque emprunte un passage secret, donnerait à penser qu'elle n'a pas la conscience tranquille, car si ce qu'elle recherche est le plaisir d'échapper au decorum (D.Servius), qu'est-ce donc qui l'empêche d'y échapper au grand jour, et qui donc y trouverait à redire? Par ailleurs, trahebat semble presque employé à contre-sens, car on s'imaginerait que l'enfant, loin d'avoir besoin qu'on le traîne vers son grand-père, y courrait au contraire. Enfin, soceros peut encore mieux s'entendre comme faux pluriel et vrai masculin, étant donné qu'il signifie proprement "des beaux-pères" et non pas "le beau-père et la belle-mère" (cf. Servius). Bref, le trio Priam-Andromaque-Astyanax rappelle curieusement celui de César, Atia et Octave tel qu'il nous a semblé apparaître à travers le déchiffrement des pamphlets catulliens (98) .

«Je vole jusqu'au point le plus élevé du faîte», poursuit le narrateur (trad. Perret du v. 458):

Euado ad summi fastigia culminis.

C'est là qu'il va enfin accomplir l'exploit que l'on attendait de lui, non pas un exploit manqué, comme l'écrit le sévère Cartault 194, mais une de ces actions d'éclat qui retournent une situation, précipitent une issue, comme dans nos guerres modernes la prise d'une batterie de canons. Une énorme tour se dressait sur la terrasse du palais, d'où les Troyens, tout "vaincus" qu'ils fussent, et malhabiles avec cela (inrita, 459) (99) , faisaient néanmoins beaucoup souffrir les Grecs. Enée a tout de suite compris où était son devoir. S'il pouvait saper cet ouvrage et le renverser sur les soldats troyens rangés devant la porte, il aurait pour ainsi dire fait d'une pierre deux coups. Penchée comme elle l'est sur le vide (in praecipiti stantem, 460), et avec ses assises branlantes (labantis / Iuncturas, 463-4), cette vieille tour ne demande d'ailleurs qu'à choir. La jeter à bas, c'est presque lui rendre service, aller dans le sens de ses voeux, et la structure labantis + impulimus annonce la confession de Didon en IV, 22-23: labantem / Impulit, de même qu'elle éclaire la signification cachée du uimque addere uictis. On ne sait si le héros attendit pour attaquer la tour que ses défenseurs l'eussent évacuée, en tout cas Adgressi, 463 arrive sans prévenir, tout comme Euado, 458 avait brûlé toute transition.

La chose a dû se dérouler très vite. Quelques coups de hache bien placés, la bonne impulsion au bon endroit, et voilà que "d'un seul coup" (repente, 465) la tour se met à glisser, à vaciller au-dessus des têtes troyennes, avant d'aller s'écraser à grand fracas sur les Grecs, mais ces victimes sont tout de suite remplacées (Ast alii subeunt, 467), et les projectiles pleuvent toujours aussi dru:

nec saxa nec ullum / Telorum interea cessat genus.

Que les pertes aient été beaucoup plus graves parmi les Troyens qui défendaient l'entrée de la porte (cf. v. 449 sq), c'est ce que "l'aède" ne nous dira pas, mais que nous pouvons déduire de la facilité avec laquelle Pyrrhus va maintenant s'approcher de cette porte si bien gardée (100) .

Enée a bien mérité de l'armée grecque. Il n'a pas seulement frayé le chemin à Pyrrhus, il lui a montré l'exemple, à en croire des échos tels que ferro, 463 - bipenni, 479, labantis, 463 - labat, 492, conuellimus, 464 - uellit, 480, conuolsa, 507. Et son admiration pour le jeune guerrier a beau se déguiser, elle n'en perce pas moins dans des expressions telles que Ipse inter primos, 479, Instat ui patria, 491, Fit uia ui, 494 (101) , Vidi, 499 (pro admiratione, D.Servius). Elle se dénonce aussi dans la comparaison du fleuve (v. 496 sqq), qui reporte sur le plus intrépide des Grecs, celui qui entraîne toute l'armée, l'éloge qu'Homère faisait de Diomède Il. V, 87 sqq (réminiscence amorcée dès le vers 491 avec nec...nec: cf. oute...oute, Il. V, 89-90). Cette comparaison est en revanche bien peu flatteuse pour les Troyens et Troyennes, assimilés à du bétail emporté avec ses étables (v. 499):

Cum stabulis armenta trahit.

Priam lui-même est tout aussi malmené tant par le foedantem du vers 502, qui fait de lui un profanateur, que par la triste ironie de la reprise en 505 du ignis de 502, propre à créer l'impression que c'est lui l'incendiaire. Quant aux soldats troyens, ils servent surtout de faire-valoir à leur "boucher" (trucidant, 494 et Caede, 500 encadrent armenta) (102) . L'idée à faire passer, c'est qu'aucune force ne peut s'opposer à l'impétueux jeune homme (v. 491-2):

nec claustra nec ipsi / Custodes sufferre ualent.

C'est bien normal quand on a pour père le vaillant Achille, mieux, quand on ressuscite ce héros en sa propre personne, comme c'est le cas pour Pyrrhus, d'après le ui patria du vers 491, et surtout d'après le vers 473, incompréhensible sinon:

Nunc positis nouos exuuiis nitidusque iuuenta (103) .

La fascination exercée sur lui par le père (cf. I, 461 sqq), Enée la reporte aujourd'hui sur le fils, cet Achilles redivivus, et de même que Virgile, devant les fresques du temple de Junon, fusionnait la figure de son héros avec celle du vainqueur d'Hector, de même il a mis en résonance la description de Pyrrhus aux vers 469 sqq avec la propre épiphanie d'Enée en I, 588 sqq:

Livre II-------------------------------------->Livre I

et luce coruscus aena, 470-----------> Aeneas claraque in luce refulsit, 588

luce...lucem, 470-1---------------------> luce...lumenque, 588-590

Exsultat, 470------------------------------> Restitit, 588; laetos, 591

quem bruma tegebat, 472-------------> obscuro...aere saepsit, 411

positis...exsuuiis, 473-------------------> Scindit se nubes, 587

nitidusque iuuenta, 473---------------> lumenque iuuentae / Purpureum, 590-1

Fallacieuse image que celle du serpent, qui rassure pleinement sur les sentiments éprouvés par Enée à l'égard de Pyrrhus, alors qu'en réalité le lecteur n'a qu'à se souvenir que la dernière apparition de cet animal ne remonte qu'aux vers 379 sqq, où le narrateur se l'applique à lui-même et à sa troupe. La comparaison s'accompagne d'ailleurs d'une réminiscence littérale de l'Iliade (XXII, 93 sqq):

bebrôkôs kaka farmaka => mala gramina pastus

elissomenos => conuoluit

faeinên => luce coruscus

Or, l'aède grec n'a manifestement aucune intention dénigrante envers Hector en le présentant comme il le fait sous l'aspect d'un reptile en colère. Et qui plus est, Enée a estompé au maximum les côtés négatifs de son serpent: au kholos ainos ("colère affreuse") d'Homère il substitue Exsultat, la jubilation remplace la colère. Le serpent grec ne bouge de son trou: le sien jaillit dans la lumière, vibre, exulte, resplendit. C'est l'image même de la jeunesse face au croulant Priam (Arduos, 475 => ruis, 520), de la beauté radieuse face au répugnant Priam (nitidus, 473 => foedantem, 502).

Toutefois, le cholos ainos du texte homérique n'a pas été perdu pour Virgile, car on le retrouve de façon inattendue dans le aena du vers 470. Si près de Pyrrhus, l'expression luce aena renvoie assez clairement, comme le note R.D. Williams, à l'étymologie de ce nom ("l'homme aux cheveux couleur de feu") en y ajoutant la connotation psychologique attachée à l'airain (cf. Hor. C. I, 3, 9), celle d'insensibilité, d'inhumanité. Certes, le poète a l'air ici simplement de traduire le augê chalkeiê d'Il. XIII, 341 (Austin), mais il suggère en sous-main une affinité entre aenus et ainos d'une part - ceci en s'inspirant ostensiblement d'Il. XXII, 93 sqq -, entre aenus et Aeneas d'autre part, ceci en incorporant, comme on vient de le voir, le parallélisme II, 470 - I, 588 à un système d'échos soigneusement élaboré. Du même coup, il rejoint l'auteur de l'Hymne à Aphrodite (I, 198-9), qui établissait un rapport étymologique entre le nom d'Aineias et l'adjectif ainos, "terrible", "affreux". Terribilis, rappel d'ainos, et feruidus, sémantiquement relié à Pyrrhus, seront d'ailleurs les deux dernières épithètes décernées à Enée par Virgile (XII, 947, 951); et le meurtre de Turnus sera relié à celui de Priam par la répétition en XII, 950 du Hoc dicens de II, 550 (104) .

Affinités d'autant plus compromettantes pour le héros de l'Enéide et pour l'illustre Romain qu'il préfigure, que, par un écho avec VI, 273 (Vestibulum ante ipsum) et 279 (in limine), le vers 469 présente le fils d'Achille comme l'incarnation même de Bellum, allusion à l'étymologie de Neoptolemus, son autre nom (105).

 


Vers 506-566: la mort de Priam.

Moins prompt à secourir son roi qu'à démanteler les défenses troyennes, Enée va assister sans bouger au meurtre de Priam. Plus d'un lecteur en a été choqué, comme Tissot par exemple, qui écrit, avec l'approbation de Villenave, qu'«Enée est un témoin trop tranquille et trop froid du meurtre de Priam». Cartault 197 renchérit en jugeant "insupportable" une telle passivité. Il eût pourtant été facile à Virgile de sauver son héros en lui attribuant au moins un mouvement de fureur, une velléité d'intervention: «Arrêté par des obstacles invisibles, ou retenu par sa mère, il aurait du moins acquitté, par une volonté sublime, la dette du courage et de la fidélité...», déplore Tissot. Les avocats d'Enée ont recours à diverses sortes d'arguties pour sauver ce qu'ils croient être l'honneur de Virgile. Selon Catrou (cité par Villenave 193), Enée serait cloué sur place par la loi interdisant aux hommes, sauf aux fils du roi, l'accès du sérail; et, qui plus est, «Virgile n'a point écrit pour la France et par rapport à nos manières». Constans tente même de nier l'évidence en soutenant qu'Enée n'a pas été le témoin oculaire de la scène (106) . Vaine défense d'ailleurs car, quand bien même on lui accorderait ce point, il resterait encore à justifier Enée en tant que narrateur, car là c'est presque à chaque mot que se trahissent ses mauvais sentiments à l'égard du vieux roi. Austin parle d'objectivité historique, compare le rôle du messager dans la tragédie grecque. Mais les récits de messagers conservent toujours une noble simplicité de ligne et leur cruel réalisme véhicule une forte charge d'humaine compassion: Enée, quant à lui, s'entend à porter des coups perfides à celui qu'il prétend plaindre, et en même temps cultive sans vergogne la rhétorique, soigne ses effets, pérore, fait même le galant (107) , comme dans ce vers d'introduction (v. 506):

Forsitan et Priami fuerint quae fata requiras.

La perversité de cette phrase est presque insondable. Science du suspense, art tout "sinonien" de se faire arracher ce que l'on brûle de dire (cf. v. 101 sqq), hypocrite banalisation de la personne de Priam par l'équivoque du et (et Priami ou et quae), jeu sur trois sens différents de fata ("son sort", "sa mort", "son genre de mort"), une ambiguïté qui se retrouve à la fin de l'épisode, quand le narrateur conclut en ces termes (v. 554 sqq):

Haec finis Priami fatorum, hic exitus illum / Sorte tulit...

Plusieurs éditeurs, avec Peerlkamp, préfèrent ici mettre la virgule après Priami, tant il est évident qu'Haec finis Priami se suffit à soi-même - et eût suffi à un messager de tragédie. Mais le rythme de la phrase aussi bien que le sens d'exitus et de sors résistent à une telle ponctuation, et il faut donc bien se résigner à ce finis fatorum. Alors, étant donné la corrélation entre fatorum et le fata du vers 506, on n'exclura pas forcément la possibilité d'une facétie de ce genre: «Voilà donc la fin du récit des fata de Priam que tu désirais entendre» (pour une autre facétie sur finis, cf. I, 223: supra). Mais le fait le plus saillant est que finis et fata ayant été rendus virtuellement synonymes par le contexte, ils entretiennent entre eux un rapport du même type que telos et thanatos dans la formule qu'Homère Il. XXII, 361 applique à Hector, telos thanatoio, avec le sens apaisant de "la mort qui achève tout". Seulement, l'expression est ici disjointe et, dans la bouche d'Enée, les mots, pris littéralement, se chargent d'une signification sarcastique, comme si la mort de Priam s'était étendue sur un grand laps de temps = "la fin de sa mort": cf. in media iam morte, 533). Ajoutons que le statut grammatical de sous-dépendance du mot Priami amorce le processus de dépersonnification du roi, un processus qui, avant de trouver son plein épanouissement dans l'inexorable Iacet ingens...et sine nomine corpus, s'est poursuivi à travers l'insolite renversement de l'expression sorte ferre (le sujet est tiré au sort par la mort), expérimenté aussi par Horace C. II, 3, 27 sq (108) . Pas un mot de vraie compassion, pas une larme authentique dans cette ambitieuse péroraison, mais au contraire le coup de pied de l'âne perfidement décoché par la définition du défunt comme superbum/Regnatorem où la disjonction profite à chacun des deux termes. L'écho avec 504-5 est flagrant (cf. D. Fowler 49-51), et Iacet, 557 sert aussi railleusement que Procubuere, 505 à souligner la valeur étymologique du mot superbus. Heinze se serait bien passé des vers 554-558. Ils sont pourtant admirables, on dirait Jules César versant des pleurs sur la tête embaumée de Pompée (109) .

Il gît dans la poussière, le superbe tyran de l'Asie, ayant enfin payé le prix de son orgueil. Et ne vient-il pas de dévoiler à nos yeux sa nature despotique, violente, coléreuse, profondément égocentrique? Son premier mouvement, quand les Grecs font irruption dans le palais, est de s'élancer sur eux comme un furieux (v. 511):

ac densos fertur moriturus in hostis.

Ce moriturus est ambigu. Comme le vieillard a pris soin tout d'abord de revêtir sa cuirasse (Arma, 509), on peut penser qu'il compte vendre chèrement sa vie, et l'on traduirait alors ce participe par "décidé à mourir (comme un brave)". Mais, avec son diu...desueta, son trementibus, son nequiquam (répété en 515 et 546), son inutile, le contexte immédiat engage fortement à considérer moriturus comme un commentaire d'Enée venant en quelque sorte interférer avec la propre intention de Priam, le contredire: «il croyait aller se battre, et peut-être se sauver, ce débile vieillard, mais en réalité il courait à la mort». On comparera le periturus du vers 408 et le moritura de G. IV, 458: nous avons là en somme le contraire du "style subjectif" défini par Brooks Otis. Hécube ne dément pas cette interprétation lorsqu'elle interpelle ainsi son époux (519-520):

Quae mens tam dira, miserrime coniunx,

Impulit his cingi telis? aut quo ruis?

Toute l'ironie de ce ruis provient du fait que ce verbe est propre à traduire à la fois l'élan impétueux du guerrier et - surtout avec Impulit (!) - la course chancelante du vieillard (aut festinas, aut incedis seniliter, Servius), en sorte qu'Hécube dit à peu près ceci: «Qu'est-ce que tu crois? Tu te prends pour un guerrier et tu n'es qu'une ruine» (Cf. Juvénal X, 268: Et ruit ante aram summi Iouis et uetulus bos). Dérision fort déplacée, on en conviendra, dans la bouche de la vieille souveraine, mais dont Enée doit secrètement se délecter.

Ayant ainsi parlé, Hécube «ramène l'ancien dans son giron et l'assoit en ce lieu sacré» (524-5):

Sic ore effata recepit / Ad sese et sacra longaeuom in sede locauit.

A l'instant (v. 516-7), Enée comparait poétiquement Hécube et ses filles à des colombes: c'est davantage à une mère poule ramenant à elle ses poussins que ce nouveau langage nous ferait penser (chute de ton soulignée par l'effet de rime marquant la dérisoire facilité de l'action) (110) . Et l'on remarquera que l'ironie de ruis est par ailleurs soutenue par tali (cf. I n. 45), par istis , par tandem, par l'équivoque defensoribus, apte à signifier "de telles défenses", mais aussi "des défenseurs de ton acabit", sens appuyé par l'adjonction de la conditionnelle (v.522):

non, si ipse meus nunc adforet Hector.

Mais cette conditionnelle elle-même ne s'éclaire pleinement peut-être qu'à la lumière du passage de l'Iliade où le héros troyen confronté à Achille se trouve comparé à une faible palombe (Il. XXII, 139-142). Si Hector était encore de ce monde, il n'aurait lui aussi qu'à se serrer peureusement autour de l'autel parmi les femmes et les vieillards, ces autres colombes (columbae, 516).

Ainsi Enée met-il Hécube à contribution pour incliner Hector devant Pyrrhus et compléter la caricature de Priam par lui ébauchée dès les vers 509-511 non seulement avec le vicieux moriturus, mais encore avec l'ironique contraste entre la sonore grandiloquence du membre final (ac densos fertur moriturus in hostis) et la cocasserie du reste, sensible tant dans le choix des mots (drôlerie de Circumdat) (111) que dans leur agencement d'abord par membres croissants puis selon une suite de trisyllabes, d'où naît une impression d'essoufflement, de saccade, en même temps que de catastrophe imminente (112) . Et le narrateur récidive aux vers 544-546 lorsque, décrivant la furibonde attaque du vieillard contre Néoptolème, il insiste pesamment sur sa débilité (imbelle sine ictu) et nous donne à savourer ce dérisoire détail du javelot suspendu à la bosse du bouclier, si dérisoire même que d'anciens commentateurs le niaient en donnant à nequiquam le sens de non (113) . Toutefois, l'on pourrait peut-être encore s'apitoyer sur le sort de Priam si ce geste fatal lui avait été inspiré par un sentiment honorable, mais ce n'est pas le cas. On l'a vu, et trementem, 550 (sans aeuo, cette fois: comparer 509) le soulignera encore, Enée dénie au vieux monarque toute forme de courage. La colère, la rage du vaincu, voilà, d'après lui, ce qui anime ce pauvre fou (v. 533-4):

Hic Priamus, quamquam in media iam morte tenetur,

Non tamen abstinuit nec uoci iraeque pepercit.

L'écho à 447 est ici évident (Extrema iam in morte), l'implication la même: quand on est déjà mort, on ferait mieux de se taire, de ne plus bouger. Le ton accusateur perce dans tous les mots du second vers, tandis que les burlesques redoublements syllabiques du premier [quam-quam, ia-ia, te-te] entraînent par contagion dans la caricature l'élision du [i] de uoci, qui en soi aurait pu être purement descriptive: il va s'étouffer, et c'est drôle. On objectera que cette explosion de colère a été déclenchée par l'horreur du meurtre de Politès, et il est vrai que Priam se drape dans la piété, reprochant à Pyrrhus d'avoir souillé ses yeux de père. Mais un père véritablement père penserait-il à la souillure de ses yeux avant de pleurer sur son fils et parlerait-il de ce fils à peine expiré en termes de funus (funere, 539), i.e. de "cadavre à brûler" (iam ardens cadauer, Servius)? Un homme véritablement pieux mettrait-il en doute l'existence même de la piété (si qua est caelo pietas..., 536) (114) ?

Suit une insulte stupide et invraisemblable (v. 540-1):

At non ille satum quo te mentiris Achilles

Talis in hoste fuit Priamo.

Pyrrhus ne serait pas le vrai fils de son père? Venant après le brillant portrait qu'Enée nous a brossé du jeune homme, et notamment après les vers 473 et 491, l'allégation a de quoi faire sourire. Cette idéalisation d'Achille indique au demeurant chez Priam une singulière amnésie. Aurait-il déjà oublié les menaçantes paroles que le Péléide lui adressa sous la tente (Il. XXIV, 568 sqq)? Et ne se souvient-il plus qu'Achille avait fait assister les Troyens en direct aux derniers moments d'Hector (Il. XXII, 144, 194 sqq)? qu'il avait promené son cadavre sous leurs yeux (circum...muros, I, 483)? Ce ne sera d'ailleurs pas la moindre ironie que d'entendre dans quelques moments le fils d'Achille prononcer un Morere qui est le pur décalque du tethnati adressé à Hector par son vainqueur (Il. XXII, 365).

Delille notait que le comportement irresponsable de Priam excuse quelque peu la brutalité de son meurtrier: «L'indignation de Pyrrhus, attaqué dans ce qui le touche le plus, dans sa gloire et dans son orgueil, rend plus excusable l'atrocité de sa vengeance...». Il faut aller plus loin, car l'outrancier mensonge de l'insulteur a pour effet de conférer au ergo de la réplique une particulière justesse qui fait de nous les complices des sarcasmes de Pyrrhus, bien autrement caustiques que ceux qu'il vient d'entendre: nuntius (quelle déchéance pour un roi), tristia ("tristes"? il appréciera), narrare ("tu auras tout le temps"), memento ("toi qui perds la mémoire"). Cette inconsciente complicité nous poursuit jusque dans l'acte meurtrier, tant Enée prend plaisir à le revivre sous nos yeux (renouare dolorem, 3 !). Comme il a raillé par la voix de Pyrrhus, il va tuer par son bras. Les vers 550-553 - on pourrait d'ailleurs en dire à peu près autant des vers 526 sqq - sont d'un réalisme hallucinant, maniaque, fort éloigné par exemple de la sobriété de X, 907 ou de XII, 950. On voit Pyrrhus saisir sa proie tremblante, la traîner dans les flaques de sang, lui empoigner les cheveux de la main gauche, et de la droite lui enfoncer dans le flanc jusqu'à la garde son épée flamboyante: coruscum, 552 rappelle coruscus, 470, i.e. aena, i.e. Aeneas. Arrêtons-nous seulement sur l'expressivité rythmique du vers 553:

Extulit //ac lateri//capulo tenus//abdidit ensem.

Là, le redoublement du schème 1 2 3 4 5 (capulo tenus / abdidit ensem) traduit le plaisir sauvage de l'assouvissement, après la froide visée du tueur - et du narrateur - marquée par le schème 1 2 3 - 1 2 3 4 (souligné par l'assonance en i).

Quand tout est consommé, Enée là-haut sur son toit songe enfin à s'horrifier (v. 559):

At me tum primum saeuos circumstetit horror.

Avouons qu'il est grand temps. Grand temps aussi de penser à sa famille, à sa "maison pillée", direpta domus, 563 (elle devrait l'être en effet), au "petit Iule", à "Créuse abandonnée", deserta Creusa (déjà! cf. 735 sqq). Réveillé de son hébètement, le héros se retourne pour "compter ses troupes", ou "évaluer sa richesse" (copia, 564 se tient entre les deux sens). Plus personne (v. 565-6):

Deseruere omnes defessi et corpora saltu

Ad terram misere aut ignibus aegra dedere.

Voilà le dernier salut d'Enée à la résistance troyenne: des "déserteurs". Si près de deserta, 562, le mot Deseruere ne manque pas de saveur, surtout de la part de celui que Turnus qualifiera très justement de Desertorem Asiae (XII, 15). Au surplus, qu'il ait un peu aidé ces malheureux à se jeter dans le vide, c'est ce que pourrait laisser soupçonner l'expression corpora saltu qui, reprise du De Rerum Natura (V, 1318) où elle s'applique à des lionnes en colère, témoigne d'une belle vitalité chez des candidats au suicide... (115)

 


Vers 567-633: apercevant Hélène, Enée va la tuer lorsque sa mère lui apparaît pour lui certifier l'innocence de cette femme et de son amant; ce sont les dieux qui ont tout fait, et elle les lui montre occupés à détruire Troie de fond en comble.

Les vers 567 à 588 manquent dans les meilleurs manuscrits et ne nous ont été conservés que par la grâce du commentaire servien. D.Servius (ad v. 566) précise que les vingt-deux vers en question auraient été "oubliés" ou "supprimés" (suivant que obliti vienne de obliuisci ou de oblinere) par Varius et Tucca; Servius (ad v. 592) allègue deux motifs pour le retranchement: d'une part, l'honneur d'Enée, incompatible avec cet homicide emportement contre une femme sans défense, d'autre part, la contradiction avec VI, 511 sqq où Déiphobe nous montre une Hélène activement complice des Grecs. Mais ces deux motifs, à y bien regarder, se réduisent à un seul, car entre Enée et Déiphobe, le menteur ne peut pas être le second, qui porte en sa chair même les stigmates de l'horrible vérité.

Le témoignage des scoliastes est difficile à accepter tel quel, tant il contredit l'image vraisemblable de Varius et de Tucca, ces éditeurs à la prudence, à la discrétion, à la religion desquels nous devons de pouvoir lire encore aujourd'hui une Enéide vraiment virgilienne. Le récit d'Enée ne s'accorde pas avec celui de Déiphobe? Mais si cette contradiction les gênait, pourquoi telle autre, comme celle concernant les circonstances de la mort de Palinure, les laissait-elle indifférents (cf. Perret)? Et voler au secours d'Enée malmené par son créateur, n'était-ce pas se croire plus intelligent que Virgile? Faible parade que celle consistant à prétendre que Virgile lui-même souhaitait l'expulsion de ces vers, s'étant rendu compte après coup qu'ils n'avantageaient pas son héros (116) , car d'abord comment ne s'en était-il pas aperçu plus tôt, ensuite, s'en étant aperçu, pourquoi s'en remettre à d'autres qu'à soi-même du soin d'éliminer ces vers malvenus? Selon Highet, il les avait en effet éliminés, mais la mort le surprit sans lui laisser le temps d'accomplir le léger travail de retouche nécessité par cette suppression (117) : mais il faudrait alors se demander ce qui avait pu empêcher le poète de régler ce point avant de s'embarquer pour ce qui devait être son dernier voyage.

Supposer que Varius et Tucca avaient l'aval explicite de leur ami pour la destruction du passage, c'est nettement extrapoler sur les indications des scoliastes. Aussi Austin croit-il pouvoir se passer de cette autorisation et suppose-t-il qu'en décidant l'amputation, les chirurgiens allaient au-devant des voeux du malade (118) . Cependant, comme les raisons invoquées par Servius ne le convainquent pas plus que nous, il leur substitue certaines considérations stylistiques aux termes desquelles ce morceau ne représenterait pas davantage qu'un brouillon que les deux éditeurs avaient jugé indigne de passer à la postérité (119) . De fins virgiliens comme Heyne, Plessis et Lejay, Bellessort, Klingner, Perret, pour ne citer que ceux-là, admirent pourtant sans réserve la beauté de ce prétendu brouillon, et Austin lui-même est le premier à convenir que les qualités de ces vers l'emportent de beaucoup sur leurs imperfections. Certes, quelques-uns ne partagent pas cet avis (cf. e.g. K. Büchner, RE 8 A [1958] 1353 sq; G.P. Goold), mais ne confondons pas Varius et Tucca avec Peerlkamp, car alors ce ne sont pas ici vingt-deux vers mais cinquante-sept qu'ils auraient exclus, comme celui-ci le préconisait.

Cependant, le savant hollandais épargnait cette besogne aux exécuteurs testamentaires du poète, puisque selon son opinion les vers 567 à 623 ne seraient autre chose que l'oeuvre d'un médiocre interpolateur. Même réduite aux vers 567 à 588 (Leo, Heinze, Norden, Körte, Fraenkel), la thèse ne tient évidemment pas, et cela pour plusieurs raisons. D'abord, on ne peut faire fi à ce point du témoignage des scoliastes; ensuite, il y a toutes chances, notamment d'après Phars. X, 59-65, que Lucain connaissait ces vers (R.T. Bruère); par ailleurs, comme l'observe judicieusement Austin, les audaces mêmes du texte et ses écarts par rapport à la norme virgilienne plaident pour l'authenticité, et ce qu'Austin dit du style vaut aussi bien pour le fond, car quel sciolus aurait eu la sottise d'espérer se faire passer pour Virgile en ternissant l'image du pieux Enée? Enfin, ces vingt-deux vers contribuent à l'équilibre général du livre, tant si l'on envisage une distribution en trois sections (-> 267; -> 566; -> 804) que dans la perspective d'une structure binaire avec le vers 402 comme charnière et une subdivision de la seconde partie en deux moitiés égales (403 - 603; 604 (Aspice) - 804).

Perret propose une solution originale et à première vue séduisante. Il ne conteste ni l'authenticité de ces vers ni leur qualité, mais comme il se refuse d'autre part à prêter à Plotius et à Varius un acte qui s'apparente plus à du vandalisme qu'à la saine chirurgie, il suggère de l'imputer à des éditeurs plus tardifs, post Lucanum. Malheureusement, on cherche en vain quel personnage, près d'un siècle après la parution du Virgile officiel, aurait pu se permettre une telle mutilation et disposer d'assez d'autorité pour l'imposer au monde. Aussi préférerions-nous, ici comme à propos du Ille ego... (cf. supra), regarder dans la direction du grand ordonnateur dissimulé derrière Varius et Tucca, à savoir l'empereur Auguste. Le cas est le même, mais inversé. Pour Ille ego..., il s'agissait d'ajouter, ici de retrancher. Le mobile se devine sans peine. Même dans la conception traditionnelle où l'Enéide représentait une pièce maîtresse de la propagande augustéenne, il va de soi que le prince ne voyait pas d'un bon oeil les passages où la conduite de l'ancêtre de sa lignée laissait à désirer. Tout ce qui blessait Enée le blessait. Quand le Troyen, au livre IV, cause la mort de sa bienfaitrice en brisant brusquement leur liaison, après tout il obéit aux ordres de Jupiter, et cela, apparemment du moins, non sans héroïsme; quand, au livre X, il se déchaîne telle une Furie sur le champ de bataille, après tout c'est la guerre et on vient de lui tuer Pallas; à la fin, quand il refuse sa grâce à Turnus, la vision du baudrier de Pallas peut paraître l'excuser. Mais s'élancer le glaive à la main sur une faible femme aux abois et n'être sauvé de ce meurtre que par l'intervention miraculeuse de la divinité, n'était-ce pas franchir les bornes du tolérable? Le héros est d'ailleurs le premier à confesser la nature criminelle de son impulsion (v. 576):

sceleratas sumere poenas.

On sait bien qu'il existe deux manières d'édulcorer ce sceleratas, l'une en refusant de lui faire dire ce qu'il dit positivement, à savoir que cet acte aurait été un meurtre (= "un châtiment criminel") (120) , l'autre en le référant au temps où Enée parle, comme si sur le moment il n'avait pas compris la gravité de son geste, ce que démentent les vers 583-4. Reconnaissons donc qu'en ce sceleratas s'exprime la spirale de la violence, la logique infernale de la vendetta. La culpabilité d'Enée s'aggrave même, comme le remarque Villenave, de la lâcheté dont il vient de faire preuve en contemplant bouche bée les "tristes exploits" de Pyrrhus sans oser le braver. Quinn va encore plus loin, en assimilant le meurtre d'Hélène à celui de Priam. "Amère ironie", dit-il (121) , et c'est vrai que rarement aussi bien qu'ici l'on voit affleurer l'anti-Enéide sous l'Enéide.

L'épisode, sembla-t-il à Auguste, pouvait se retrancher sans laisser de traces, fût-ce au prix de quelques retouches. Mais Varius et Tucca n'obtempérèrent point aux ordres du maître. Y contrevenir ouvertement, ils ne pouvaient, aussi pratiquèrent-ils l'excision prescrite, mais au lieu de faire disparaître purement et simplement les vers fautifs, comme l'aurait souhaité le prince, ils se préoccupèrent de les transmettre à la postérité. Et ici l'ambigu obliti de Servius auctus nous oblige à imaginer deux scénarios: ou ces vers figurèrent bien à leur place dans l'édition, mais raturés, frappés d'athétèse (oblinere), seulement l'empereur l'eût-il permis? ou Varius et Tucca organisèrent une "fuite" (et ils ne manquaient pas de puissants amis), si bien que le morceau parut à part, en passant pour un oubli des éditeurs (obliuisci); et comme ceux-ci n'avaient rien fait pour effacer dans le texte les traces de la mutilation, le lecteur était trop heureux de pouvoir combler ainsi le trou béant qui se creusait entre les vers 566 et 589 (122) .

Pourtant, tout compromettant que fût pour Enée cet épisode, Virgile n'avait pas négligé de se prémunir vis-à-vis de la censure. Car finalement, cet acte homicide qu'il brûle de commettre, le héros ne le commet pas et c'est là l'essentiel. Vénus arrête son bras? Mais les dieux ne sont-ils pas pour les poètes une façon plus vivante d'exprimer les mouvements de l'âme humaine? Aux yeux de Perret, Enée sort grandi de l'épreuve: «Enée, en tout cas, qui vient d'échapper à l'attraction de la vengeance et du meurtre, qui vient d'être sauvé d'un crime, pourra désormais ne plus haïr les hommes; il est libéré pour agir». En outre, quand bien même il l'aurait égorgée, cette peste, n'aurait-il pas accompli une bonne action, purgé la terre d'un monstre? C'est l'opinion de Binet: «Ce n'est point une femme qu'il veut tuer, c'est un monstre, le fléau de son pays». Et Villenave cite encore, de cet avis, Catrou, Morin, Desfontaines, mais il y a aussi tous ceux qui approuvent tacitement. Bref, quand Enée aux vers 583 sqq prévoyait que «même si cette action n'était pas louable, on l'en louerait néanmoins», il se montrait assez bon prophète. C'est sans aucun doute aussi qu'il comptait sur son talent rhétorique pour nous faire accepter l'inacceptable. De même qu'il nous avait rendus sournoisement complices du meurtre de Priam, de même s'arrange-t-il si bien ici pour accabler Hélène qu'au lieu de le condamner pour son emportement, on lui en voudrait presque d'avoir épargné cette maudite. Même chose pour sa fuite: grâce à son adroite sophistique, on ne lui demande plus pourquoi il a fui, mais pourquoi si tard; il en arrivera même à ce comble aux vers 606-7 de transformer sa désertion en acte suprême d'héroïsme, puisque, à l'en croire, la mort, les combats ne l'effraient pas, mais la fuite oui (ne...time).

Cette diabolique habileté a trompé assez de monde pour nous permettre d'affirmer, tout bien considéré, que les apparences restent sauves ici comme ailleurs et qu'Auguste, peut-être, aurait dû dormir tranquille (123) . Ce n'est qu'à un second niveau d'analyse, ici comme ailleurs, que les serpents commencent à grouiller. Enée est dans les mains de Virgile, dans les mains du Verbe, et le Verbe nous le livre pieds et poings liés. Dénonçons d'abord une certaine brutalité de langage (ferocia, selon Peerlkamp) perceptible dans des termes tels que sceleratas, Erinys, nefas, inuisa, car on ne peut alléguer ici la colère de la part de quelqu'un qui n'est plus acteur mais narrateur. Passons sur la rhétorique échevelée de ce soliloque qui rompt fâcheusement la convention épique (Heinze) et qui vaut bien en qualité burlesque les descriptions de la délibération intérieure du même héros en IV, 283-7 et en VIII, 18-25 (124) . Ne faisons pas non plus l'injure à Enée de lui attribuer la paternité du ridicule vers 579 (ineptissimus uersiculus, Wagner) (125) . Encore s'il n'était que ridicule, mais il est inepte, vide, et surcharge le contexte (aspiciet...uidebit; patriasque...patres; Spartam...coniugiumque) sans s'y intégrer. Surtout, il rompt le rythme, et après uidebit on n'attend plus rien; au surplus, sa suppression rétablit un équilibre 10-10 entre le soliloque (577-587) et son introduction (567-576) (126). Mais en revanche, la phrase 583-587 porte à l'évidence la griffe énéenne:

Non ita. Namque etsi nullum memorabile nomen

Feminea in poena est nec habet uictoria laudem,

Extinxisse nefas tamen et sumpsisse merentis

Laudabor poenas animumque explesse iuuabit

Vltricis flammae et cineres satiasse meorum.

Feindre de se poser un cas de conscience alors que l'on choisit sciemment le mal, et la jouissance du mal (iuuabit en l'un de ses sens), en calculant qu'il passera pour bien aux yeux d'autrui et qu'on en retirera grande gloire, ecce homo: «Bien qu'il n'y ait nul titre de gloire à châtier une femme, bien qu'une telle victoire ne mérite nul éloge, on ne m'en louera pas moins en disant que j'ai éliminé un monstre, on me fera honneur (merentis retourne sceleratas) de l'avoir fait payer». Pas plus que le vers 579, nous n'attribuerons à Enée la version habet haec que d'aucuns voudraient substituer à nec habet (127) . Cette malheureuse correction veut évidemment masquer le froid cynisme concentré dans l'absurdité du choc nec...laudem et Laudabor, mais c'est au prix d'une confusion dont témoignent assez les repentirs de ponctuation où se débat Austin, par exemple.

Le meilleur de la phrase, comme chez le scorpion, se situe dans son appendice caudal. L'expression Vltricis flammae, qui est la lectio communis, exerce fort la sagacité du critique, mais en tout cas à considérer la simple grammaire, ce génitif devrait dépendre non du verbe explesse mais de son c.o.d. animum. Cela revient à personnifier flammae, comme y invitent son épithète et aussi le rapprochement de ce vers 587 avec 431:

Iliaci cineres et flamma extrema meorum

flamma, la flamme du bûcher, est, si l'on ose dire, comme l'ultime manifestation de vie des défunts. Du coup, on devine l'intention d'Enée, soupçonnée déjà par Burmann (mais avec l'inutile conjecture Vltrici flamma) (128) : il se propose ni plus ni moins de jeter la coupable au feu. Les morts s'en réjouiront: «J'aurai eu le plaisir d'assouvir le coeur de la Flamme vengeresse et de rassasier les cendres des miens» (cf. corpora...ignibus aegra dedere, 565-6). Rien n'empêche au reste d'imaginer qu'avant de pousser sa victime dans les flammes, il la passerait au fil de l'épée, comme il se le promet de ses prisonniers en X, 519-20:

Viuentis rapit, inferias quos immolet umbris

Captiuoque rogi perfundat sanguine flammas.

Et c'est peut-être une action telle dont Vénus au vers 600 impute aux soldats grecs le désir quand elle dit:

Iam flammae tulerint inimicus et hauserit ensis

si, admettant un hysteron proteron, on prend à la lettre la conjonction et.

Que l'on se rassure toutefois, Hélène ne risque pas grand-chose de la part de celui qui, plus que quiconque, avait contribué à son enlèvement de Sparte (cf. supra I n. 144). Enée dans sa narration ne feint de l'accabler que pour mieux la disculper, ne nous excite contre elle que pour nous en faire honte aussitôt, grossiers esprits que nous sommes, et qui n'avons jamais eu la grâce de voir l'invisible. Lui, il a eu cette grâce, l'épaisse nuée qui émousse nos regards mortels pour lui s'est déchirée (v. 604-6):

Aspice, namque omnem quae nunc obducta tuenti

Mortalis hebetat uisus tibi et umida circum

Caligat nubem eripiam.

Il faut donc le croire sur parole quand, par la bouche de Vénus, il affirme l'innocence d'Hélène et de Pâris (v. 601-3):

Non tibi Tyndaridis facies inuisa Lacaenae

Culpatusue Paris, diuom inclementia, diuom,

Has euertit opes sternitque a culmine Troiam...

«Non, ce n'est pas celle que l'on hait pour sa beauté, non, ce n'est pas cclui que l'on accuse, ce sont les dieux, l'inclémence des dieux, qui te jettent à bas ces richesses et te renversent Troie de tout son haut». Outre la répétition emphatique de diuom, d'un grand effet, on notera ici l'ambiguïté du pronom tibi, qui peut masquer un datif d'intérêt sous un datif éthique. Voilà en tout cas annulées les accusations précédentes (v. 573-4, avec l'écho ironique de inuisa: «pourquoi la haïr et accuser toujours Pâris?»):

Troiae et patriae communis Erinys

Abdiderat sese atque aris inuisa sedebat.

Traiter Hélène d'Erinys, de Furie, alors que les vraies Furies se nomment Pallas et Junon (dirae facies, 622, contrepartie de facies inuisa), quelle injustice, quel blasphème! Enée avait donc bien raison de qualifier de "criminelle" (sceleratas, 576) la punition que dans son ignorance il envisageait d'infliger à la Laconienne. C'est ce que disent le indomitas ... iras, au vers 594 et, au vers suivant, la question Quid furis? L'Erinys, ce n'est pas Hélène, mais ceux qui lui veulent du mal. Peerlkamp observe sarcastiquement qu'en disant Troiae et patriae, Enée parle comme un Grec. C'est très vrai, et ce n'est pas la reprise du mot patria dès le vers 576 qui dissipera cette impression. Voudrait-il par hasard venger...la Grèce, lui qui, rappelons-le, n'a toujours pas quitté son accoutrement grec?

Ecoutons-le s'étouffer d'indignation en songeant qu'Hélène rentrera triomphante chez elle (v. 577-8):

Scilicet haec Spartam incolumis patriasque Mycenas

Aspiciet partoque ibit regina triumpho.

Mais ce triomphe, il va le lui décerner dans un instant par la bouche divine de Vénus, car l'acquittement ne lui suffit pas, il lui faut la glorification. Il l'obtient par le procédé de l'assimilation (v. 588 sqq):

Talia iactabam et furiata mente ferebar

Cum mihi se non ante oculis tam clara uidendam

Obtulit et pura per noctem in luce refulsit

Alma parens confessa deam qualisque uideri

Caelicolis et quanta solet dextraque prehensum / Continuit.

Ici, Peerlkamp fait des gorges chaudes du non ante (Aeneas de ista praesentia loquitur, quasi quotidie fieret), réfutant sans mal Servius, qui réfère étourdiment à l'apparition du premier livre (v. 314 sqq) comme si elle n'était pas postérieure à celle-ci. Mais Perret, observant que cet oculis et ce clara se retrouvent en 569-570 (clara, oculos), et voulant expliquer le report d'Alma parens en fin de phrase et en rejet, comprend que la forme de Vénus s'est substituée inopinément à celle d'Hélène. Perret ne va pas jusqu'à écrire qu'il y a eu métamorphose, mais il l'aurait pu et l'aurait dû, car si, comme il nous en persuade, il n'y a pas eu véritablement d'autre théophanie avant celle-là, l'expression confessa deam ("elle s'avoue déesse") ne peut guère s'expliquer autrement qu'en entendant que d'ordinaire, quotidiennement (Peerlkamp), la déesse se donnait pour humaine, sous l'apparence de la Tyndaride. Cette interprétation jette peut-être d'ailleurs une lumière supplémentaire sur inuisa, 574 car le se...uidendam/Obtulit implique alors qu'Hélène n'est réellement "vue", i.e. vue dans toute sa gloire, que par les dieux du ciel...et, au moins une fois dans sa vie, par l'heureux Enée.

Les premiers mots de la mère à son fils sont ceux-ci (594-5):

Nate, quis indomitas tantus dolor excitat iras?

Quid furis aut quonam nostri tibi cura recessit?

Les interprètes disputent sur le sens à donner à nostri: Vénus seule (ainsi Cartault, Austin), Vénus et la famille d'Enée (Servius, suivi par une majorité), Vénus et, par delà, la famille d'Enée, l'empereur Auguste (Perret), Vénus et Anchise (Heyne), Vénus et Hélène (Heyne encore, à titre alternatif). Mais si le mot dolor, "ressentiment", l'expression indomitas...iras, "colère sauvage", la question Quid furis? "quelle est donc cette folie?" se rattachent organiquement à la scène précédente, au ira, 575, au sceleratas, 576, au furiata mente, 588, on voit mal comment aut quonam...recessit? regarderait dans l'autre direction, surtout si l'on conserve à aut sa pleine force disjonctive: «ou bien tu as perdu la raison (en voulant tuer Hélène), ou bien tu ne m'aimes plus» (129) . D'ailleurs, si c'était à la famille d'Enée que Vénus pensait ici, son intervention serait ridiculement inutile, puisque le meurtre d'Hélène n'aurait coûté que quelques secondes à un héros qui a déjà perdu tant de temps sur son toit. On rend Non prius, 596 risible ("le temps presse trop"), alors qu'il est ironique («avant de me tuer, car moi c'est elle, tu ferais mieux d'aller voir là-bas»).

La palme du mensonge, du cynisme, la mère et le fils se la partagent (130) . Pour blanchir Hélène et Pâris, Vénus n'a pas peur de reprendre, ô sarcasme, les propres paroles que le bienveillant Priam adresse au troisième chant de l'Iliade (v. 162 sqq) à celle qu'il appelle "sa fille": après l'horrible massacre perpétré sous nos yeux par Néoptolème (131) ! Inculper la totalité des dieux de l'Olympe, changés par ses soins en démons de l'enfer, cela n'écorche pas ses jolies "lèvres de rose", comme dit Enée, 593 (roseoque...ore) sans paraître se rendre compte de l'indécence d'un tel détail descriptif en la circonstance, et sa nature conventionnelle n'y change rien, n'en déplaise à Servius auctus (132) . Nul qualificatif ne semble trop fort à la déesse de l'amour pour caricaturer ses deux ennemies de toujours, la Vertu (Junon) et la Sagesse (Pallas). L'une, Pallas, émet une lumière sinistre, infernale, comme un soleil noir (nimbo effulgens, 616, semble un oxymore); et sa cruauté est soulignée par l'ambiguïté syntaxique de saeua, qui équivaut à une sorte de redoublement de cet adjectif. Junon est présentée comme saeuissima, 612 et furens, 613. Et les magna numina s'inversent tous en figures grimaçantes, en dirae facies, 622, si bien que la mère d'Enée peut occuper à elle seule tout l'Olympe. D'où le deo, 632 qui, plus qu'un masculin, est une neutralisation du genre: elle est "Dieu" (cf. Ecl. VIII, 75; Hor. C. I, 5, 16) (133) . Elle seule resplendit, elle seule rayonne (pura...in luce refulsit, 590 fait pièce à nimbo effulgens), elle seule a pitié, les malheureux n'ont de refuge qu'en elle (Alma, 591, mea cura, 599).

Le coup est bien joué de la part d'Enée, et cette révolution par laquelle l'enfer se propulse au ciel et le vice usurpe les honneurs dus à la vertu s'effectuerait sans coup férir dans l'esprit anesthésié du lecteur si certains détails ne réveillaient sa conscience. Déjà, est-il plausible que Neptune et Jupiter, ces alliés ordinaires de Vénus, soient aujourd'hui dans le camp adverse (610-2; 617-8)? Quant à Junon, d'abord si elle voulait détruire Troie, elle aurait délégué Allecto à la besogne, et d'autre part il est particulièrement insidieux de montrer sa colère contre Troie après avoir innocenté Pâris, attendu que le iudicium Paridis constitue l'ultime cause de cette colère (I, 26 sq; cf. Hor. C. III, 3, 18 sqq). En réalité, Pallas et Junon sont ici substituées aux vrais coupables, Pâris et Hélène, Enée et Vénus (ces deux couples étant comme des doublets l'un de l'autre). Observons en effet comment l'écho de 612-615 à VI, 518-519 - et donc à II, 256-257 - dénonce la supercherie (Prima tenet => ipsa tenebat; uocat => uocabat; summas arces => summa...ex arce). Et peindre la Reine du Ciel par ces deux mots, Ferro accincta, 614 est assez impudent, et imprudent, quand on pense que par son ambiguïté (épée? non, hache ou levier plutôt: cf. tridenti, 610) l'expression évoque non seulement ferro accingor, 671, mais aussi le Adgressi ferro du vers 463, i.e. l'attaque de la tour, elle-même rappelée discrètement mais fermement dans la métaphore de l'orne (134) aux vers 624 sqq comme le montrent ces correspondances (135) :

-parallélisme en chiasme de 458-9 (Euado...) et 632-3 (Descendo...).

-summisque...tectis, 460-1 => summis...in montibus, 626.

-omnis Troia uideri, 461 => omne mihi uisum...Troia, 624-5.

-Adgressi ferro circum, 463 => ferro accisam, 627.

-labantis, 463, lapsa, 465 => minatur...nutat, 628-9.

-summa...tabulata...conuellimus, 463-4 => iugis auolsa, 631 (136) .

-ruinam/Cum sonitu trahit, 465-6 => Congemuit trahitque...ruinam, 631.

Oui, le bûcheron Enée a bien accompli son rude labeur, il a contribué plus que quiconque à la démolition de Troie, cette Tour vétuste qui voulait tomber, ce vieil orne (antiquam, 626: antiqua, 363) qu'il fallait abattre. Il est temps qu'il songe à rentrer au foyer: «Tu en as fait assez, mon fils, arrête-là tes efforts», finemque impone labori, 619; il est temps de descendre du toit: Descendo, 632 (137) .

Comme nous le disions à propos du vers 337 (feror quo tristis Erinys), l'Erinys de Troie c'est Enée. Perceptible dans le retour du verbe ferre en 588, avec un furiata qui signifie proprement "tourné en Furie, en Erinye" (furiata mente ferebar), cette vérité ressort aussi de plusieurs références à l'Héraclès d'Euripide. Ainsi, l'intervention de Vénus pour stopper le bras assassin de son fils évoque l'apparition de Pallas à Héraclès juste au moment où il va tuer son père (v. 1001 sqq), et les deux premiers vers prononcés par la première semblent combiner le souvenir des vers 952, 965-7 et 975-6 du poète grec, où s'interrogent successivement les serviteurs (Paizei...ê mainetai; «notre maître joue-t-il ou délire-t-il pour de bon?»), le père (ô pai, ti paskheis;), l'épouse (ô tekôn, ti dras;); le rapport si net entre le ô pai, ti paskheis; et le Nate...quid furis? invite même très naturellement à lire en pensant à Enée la suite des questions posées par Amphitryon à son fils: «Que t'arrive-t-il, mon fils? Que signifie cette façon de voyager? Le massacre que tu viens de perpétrer (cf. Me bello e tanto digressum et caede recenti, 718) ne te serait-il pas monté à la tête?». On observera également la frappante ressemblance entre d'une part l'Erinye Lyssa qui dans la pièce grecque (v.864-5) proclame: «J'abattrai le toit de la maison et je ferai crouler sur lui l'édifice», ou encore l'Héraclès furieux qui, armé de son "fer" (streptô sidêrô, 946), «sape, attaque au levier les panneaux des portes et fait sauter les montants» de son propre palais (v. 999), et d'autre part le fils d'Anchise «attaquant au fer» le principal ouvrage de la défense troyenne (v. 463), situé précisément sur le toit, et réussissant enfin à en faire sauter les jointures pour le précipiter sur la tête des siens. Pyrrhus lui aussi ressemble peut-être à Héraclès, à ceci près qu'il ne se trompe pas d'ennemi, lui...

 

 


Vers 634-729: Anchise refuse obstinément de quitter la ville; désespéré, le héros s'apprête à retourner dans la mêlée quand un double prodige se produit, qui décide le vieillard; la fuite s'organise, Anchise sur les épaules d'Enée, Iule lui donnant la main, Créuse suivant de loin.

En lisant ce nouvel épisode (138), qui retarde inutilement l'action tout en donnant d'Anchise une image peu flatteuse, on a envie de se demander pourquoi Enée n'en a pas fait l'économie pure et simple. Mais c'est qu'il en escompte un double avantage, celui de faire admirer son affection filiale et celui de justifier une fois de plus sa fuite. Comme le note Cartault 203, «évidemment le but principal de tout ceci [sc. la scène du refus] est de provoquer le miracle». De même Austin ad 691 fait état du souci virgilien (il aurait dû dire énéen) «that no stone should ever be cast at Aeneas for leaving Troy». Et D.Servius ad v. 688: fugae defensio est, ut uideatur non solum utilis et necessaria, sed et honesta, quoniam diuina suadebant. Mais trop c'est trop. Après les avertissements d'Hector, de Panthus, de Vénus, et quand il retrouve enfin sa famille miraculeusement indemne, on ne voit pas ce qu'il pourrait faire d'autre que de quitter la ville. D'autre part, la prière qu'Anchise adresse à Jupiter aux vers 689 sqq et sa naïve confiance que «Troie est sous la protection des dieux» (v. 703):

uestroque in numine Troia est

contrastent jusqu'au point de rupture avec l'effrayante apocalypse des vers 608 sqq. Austin en a été si conscient («more than incongruous: it is irrational», p. XXI) (139) qu'il ne trouve pas d'autre expédient que de conclure au caractère tardif de l'épisode précédent, opposant ainsi Virgile à Virgile même, et allant jusqu'à voir là l'ultime raison pour laquelle le poète sur son lit de mort souhaita détruire son oeuvre.

Le critique anglais touchait du doigt le concept d'anti-Enéide qui lui eût procuré l'unique moyen de rendre vraiment justice à Virgile sans avoir besoin de le mettre en contradiction avec lui-même ni de lui accorder le bénéfice d'une injurieuse indulgence. D'abord, n'hésitons pas à reconnaître le caractère objectivement comique de ce nouveau rebondissement. Comment? après tous ces efforts, cette souffrance indicible, ce calvaire (labori, 619), quand il touche enfin au but désiré grâce à la protection surnaturelle de sa mère (632-3), fallait-il que le héros vînt encore se heurter à l'obstination stupide d'un vieillard! Tant de miracles pour rien (Hoc erat, alma parens..., 664 sqq)! Heureusement, les cheveux d'Ascagne prennent subitement feu (cf. Suet. Aug. 94, 7), et l'espoir renaît. «Le prodige eût disparu si les phénomènes électriques avaient été connus des anciens Romains», commente aimablement Villenave. En tout cas, il n'en faut pas davantage pour provoquer chez Anchise un changement total d'attitude: de prostré et geignard qu'il était, le voici enthousiaste, béat, exalté. Il demande confirmation au grand Jupiter, et aussitôt une étoile filante et sulfureuse vient mettre le comble à sa joie.

Nous ne voulons naturellement pas nier que Virgile n'eût été capable, s'il l'avait voulu, d'apporter à ces éléments, aussi ingrats fussent-ils, un traitement en conformité avec les exigences du poème épique, la preuve en est qu'il a fort bien su, ici encore, sauver les apparences. Mais à y regarder de près, on se rend compte que ce résultat n'est obtenu que par l'active coopération du lecteur et, s'il faut le dire, par son aveuglement volontaire.

Les prodiges, par exemple. Admettons que le Namque qui les introduit (v. 681) ne retienne rien de l'ironie catullienne, et horatienne, de son homologue du vers 604 (cf. e. g. I, 453, 466: cf. n. 138), admettons encore que la répétition de l'adjectif subitus en 680 et 692 ne soit qu'une manière innocente de souligner le caractère surnaturel de ces manifestations, mais dépouiller uero, 699 de sa valeur adversative et détruire son parallélisme avec At, 687 ne peut se faire qu'en ignorant délibérément la virtualité défavorable d'éléments tels que laeuom, 693, lapsa, 693, labentem, 695, sulfure fumant, 698. Le verbe labi s'inscrit dans le thème du Serpent (Knox 139 sq, Putnam 40 sq) et apparente «l'astre miraculeux», sanctum sidus, 700 aux dragons dévoreurs (lapsu, 225), ainsi qu'au Cheval fatal (lapsus, 236, inlabitur, 240); du verbe fumare, Servius sent si bien la négativité qu'il pense que ce détail présage la mort d'Anchise; et quant à laeuom, on a beau répéter à l'envi qu'à Rome les mauvais augures viennent de droite, l'exemple de IX, 631 que l'on invoque imprudemment à l'appui va, nous semble-t-il, dans le sens inverse, puisqu'en l'occurrence le Intonuit laeuom y annonce la mort de Rémulus (140) . On dira que cette mort réalise le voeu d'Ascagne, mais cela change-t-il quoi que ce soit à l'affaire? Ou, si l'on veut, raisonnons autrement: oui, le tonnerre est bon signe, mais pour ceux dont le bonheur dépend du malheur d'autrui (141).

Les comètes annoncent les pires catastrophes (cf. G. I, 487 sqq), mais Octave avait fait d'une comète l'emblème de l'âge d'or qu'il prétendait apporter au monde (cf. Ecl. IX, 46 sqq): sûre indication aux yeux de Virgile que le triomphe du césarisme marquerait pour l'humanité le début d'une terrible régression (142) . Ce n'est donc pas par hasard que le coup de tonnerre à gauche est associé ici à l'apparition d'une étoile filante dont la description est faite tout exprès pour évoquer une comète (Signantemque uias, 697: Signauitque uiam, V, 526; cucurrit, 694: Transcurrunt, V, 528). Et l'on observera d'ailleurs que le premier prodige, consistant dans le jaillissement d'une aigrette enflammée sur la tête d'Iule, réunit les deux éléments caractéristiques d'une comète, le feu et la chevelure. Quand, au début du livre VII, il arrivera à Lavinia le même accident qu'à Iule (et l'écho fumida, VII, 76 - fumant, II, 698 tend à fusionner les deux prodiges qui nous occupent ici), le poète qualifiera sans hésitation de nefas un tel phénomène en l'interprétant justement en termes de relativité: grande gloire pour l'intéressée, mais grande guerre aussi pour son peuple. De même, quand la flèche d'Aceste en V, 522 sqq se met - subitum...monstrum: cf. ici subitum...monstrum, 680 - à imiter le comportement des comètes, si ce miracle vaut à l'archer de grands compliments de la part d'Enée, sa signification catastrophique ne fait pourtant aucun doute (V, 523-4: cf. infra).

Pour nous imposer sa propre interprétation, le narrateur se sert de l'aura du vieil Anchise, feignant à l'égard de celui-ci une affection, une vénération sans bornes: primum...primum, 636, effusi lacrimis, 651, miserrimus, 655, care pater, 707, Vna salus, 710, Suspensum...onerique timentem, 729. Mais derrière ce masque de piété filiale on surprend une autre grimace faite de moquerie et de dénigrement. Dès le début (v. 635), le verbe tollere joue, non sans cocasserie, entre le sens général d'"enlever", "mettre à l'abri" et celui, plus topique, de "porter sur les épaules" (encore suggéré par in altos). L'effet est souligné par la force considérable, excessive, du vers 636 («Lui qu'avant tout autre je voulais, lui qu'avant tout autre je souhaitais...»: «optabam suggests a high hope, an ideal», Austin):

Optabam primum...primumque petebam.

L'entêtement du vieillard n'en est que plus drôle, marqué par la répétition de Abnegat, 637 et 654, le comique zeugma de 654:

inceptoque et sedibus haeret in isdem,

les sonorités du vers 650:

Talia perstabat memorans fixusque manebat.

Le verbe haeret, l'expression fixusque manebat prennent saveur par rapport à l'intention formulée aux vers 635-6 (quem tollere in altos...) et cela vaut à plus forte raison pour la reprise du verbe tollere en 699:

Hic uero uictus genitor se tollit ad auras.

Il n'a pas fallu moins de deux miracles à cet entêté pour «s'avouer vaincu» (quasi pertinax, glose plaisamment D.Servius), mais enfin le voici prêt à grimper sur sa monture. Car c'est en de tels termes qu'Enée présente les choses (v. 721-3):

Haec fatus latos umeros subiectaque colla

Veste super fuluique insternor pelle leonis

Succedoque oneri.

L'épithète latos inspire à Servius cet amusant commentaire: Aut more heroum se laudat: aut certe sternendo latos facit, tandis que Servius Danielis juge paradoxalement "élégant" le insternor au motif que le sujet parle de soi-même comme d'une bête de somme (ut de animalibus), chose d'ailleurs confirmée par le terme oneri, "la charge" (143) . Cacozélie d'autant plus manifeste qu'Enée aurait fort bien pu s'économiser une telle description après les vers 707 sqq:

Ergo age, care pater, ceruici imponere nostrae;

Ipse subibo umeris nec me labor iste grauabit;

Quo res cumque cadent, unum et commune periclum,

Vna salus ambobus erit

passage où, sans parler du cadent, qui était le dernier mot à prononcer en la circonstance (= "en cas de chute..."), le mauvais esprit se perçoit déjà dans la grandiloquence de nostrae et dans le curieux labor iste, apte à dissimuler sous un aspect décent ("cette charge ne me sera pas lourde", Bellessort, Perret) une implication sarcastique (="moi, ton infirmité ne m'alourdira pas"). On voit que le caricaturiste d'Herculanum qui peignait Anchise, Enée et Ascagne en cynocéphales avait un modèle dans cette Enéide même que peut-être il voulait parodier (144) .

Et si encore Anchise n'était que grotesque, mais Enée souligne à plaisir le monstrueux égoïsme de ce père (pater, 653 lui est un reproche), son ingratitude, son insensibilité totale au malheur de sa famille: violente antithèse du Abnegat, 637 avec les trois vers précédents, accusation sournoise du Exsiliumque pati, 638 (il refuse l'épreuve), accusation plus expresse des vers 652-3:

ne uertere secum / Cuncta pater fatoque urgenti incumbere uellet

souvenir, dirait-on (cf. supra), du sinistre uimque addere uictis, 452 (addere étant repris v. 660), si D.Servius a raison de comparer fatoque urgenti incumbere à des expressions telles que currentem incitare, praecipitantem impellere. Mais il se pourrait qu'Enée pense ici à quelque chose de plus précis qu'il ne semble de prime abord. On sait en effet que fato cedere, c'est "céder au destin, mourir" et que gladio (ou in gladium) incumbere, c'est "se jeter sur une épée". Virgile n'aurait-il pas combiné ces deux expressions pour traduire l'acte du suicide saisi dans sa monstruosité (rendue sensible à l'oreille par la rencontre des deux [i]), tant morale - précipiter un destin qui nous presse de si près déjà - que physique: en même temps "se jeter sur" et "appuyer" (urgenti)? Car c'est peut-être là en secret la substance du reproche adressé à Anchise par son fils (v. 657-8):

Mene efferre pedem, genitor, te posse relicto

Sperare tantumque nefas patrio excidit ore?

Fidèle à l'analyse traditionnelle, Perret traduit de la sorte: «Moi, partir en te laissant ici, ô père, as-tu espéré que je le pourrais; ce sacrilège a-t-il pu tomber d'une bouche paternelle?». Mais, malgré l'ordre des mots (et encore, te touche posse), rien ne garantit que le sujet de posse ne soit pas te, tandis que Me s'accorderait avec relicto, par une ruse semblable à celle d'Horace dans l'ode II, 17 (te prius / Obire, 2-3) (145) . La nuance familière qui se trouve dans l'expression efferre pedem - cela malgré l'apparente caution d'Ennius (146) - n'est qu'amusante (et c'est déjà trop) dans l'interprétation conventionnelle, elle devient désormais grinçante en tant que synonyme de "se tuer": «Quoi, mon père, tu espérais tirer pays sans moi?...». Le vers 655 (mortemque miserrimus opto) et les vers 668-670 (uocat lux ultima; moriemur) confirment assez cette interprétation, comme aussi, nous semble-t-il, l'écho à IV, 305-6 où il s'agit bien du départ de l'interlocuteur (cf. aussi IV, 314: Mene fugis?). Le mot nefas trouve sa pleine justification (147) et renvoie aux vers 645-6:

Ipse manu mortem inueniam; miserebitur hostis

Exuuiasque petet. Facilis iactura sepulcri.

Paroles sibyllines s'il en faut croire les infinies discussions auxquelles elles ont donné lieu, mais leur obscurité naît essentiellement du préjugé entretenu par les admirateurs d'Enée, incapables de croire que leur héros ait pu prêter à son père la criminelle résolution d'attenter à ses jours. Oté ce préjugé, la phrase Ipse manu mortem inueniam est d'une limpide transparence: «Je trouverai la mort de ma propre main» = «Je me suiciderai». A peu près inexplicable sans cela, la suite s'éclaire à présent. Ce qu'Anchise attend de l'ennemi grec, ce n'est nullement la mort (miserebitur !) (148) , mais la sépulture, iactura étant pris au plus près de son étymologie (= "le fait de jeter [de la terre] pour constituer une sépulture), sens que Servius semblait avoir déjà pressenti, d'après l'alternative qu'il propose: Aut secundum Epicureos, qui dicunt nil superesse post mortem. Aut hoc dicit "Facilis sepulturae iactura est", quam potest ruina praestare. Anchise partage les tâches entre ipse (Ipse => mortem) et hostis (hostis => iactura sepulcri). Voyant ce corps étendu - et il l'est déjà sous nos yeux (positum, 644): imagine-t-on ce "cadavre" se redressant pour "trouver la mort en combattant" (Bellessort) ? -, l'ennemi voudra le dépouiller puis, l'ayant dépouillé, ne pourra s'empêcher de lui accorder une sépulture, trois poignées de terre y suffisant, comme le montre Horace, C. I, 28, 36:

Iniecto ter puluere curras.

L'Anchise que nous dépeint Enée n'éprouve donc nul scrupule à se suicider, peut-être parce qu'il est athée (cf. Servius sur si, 689: Aut secundum Stoicos...aut secundum Epicureos...), mais il a en revanche grand souci de sa sépulture parce qu'il est superstitieux. Le véritable Anchise, celui de Virgile, nous verrons son image sublimée au livre VI (149) , et celui-là ne redoute ni la mort ni l'absence de sépulture, mais seulement la souillure de la faute (150). Et s'il est vrai que, comme le bonhomme Tityre, son âge le conduit à renoncer à s'exiler, cela autorise-t-il son fils à le soumettre au plus odieux des chantages (151)?

Mais ne nous étonnons pas trop de voir Enée maltraiter ainsi son père, puisqu'il n'hésite pas à s'en prendre à sa divine mère, allant jusqu'à lui reprocher ses bienfaits mêmes (v. 664 sqq):

Hoc erat, alma parens...?

Ce genre de récriminations est d'ailleurs chez lui une habitude (cf. I, 378 sqq, 407 sqq) et le fait ressembler à l'Aristée des Géorgiques (G. IV, 320 sqq) (152) . Toutefois, l'alma parens n'est prise à partie que dans le but d'obtenir d'elle davantage encore, si ce n'est par pure comédie. Sa vraie haine, Enée la réserve à la malheureuse Créuse. Que la touchante scène des vers 671-8, digne d'un tableau de Greuze, ne nous illusionne pas, il suffit pour en surprendre le véritable caractère, de le comparer à son équivalent homérique, les adieux d'Hector et d'Andromaque, Il. VI, 399 sqq, puisque chez Homère le héros s'apprête à se couvrir de gloire en défendant sa patrie, alors qu'ici Enée, en proie à la fureur, tourne délibérément le dos à son devoir en abandonnant à une mort certaine sa femme et son enfant. Ou du moins c'est ce qu'il prétend qu'il va faire, en jetant de grands mots héroïques tels que Arma, uiri, ferte arma, 668 (D.Servius suggère que c'est parce qu'il n'a toujours pas quitté son accoutrement grec), uocat lux ultima uictos, 668, Reddite me Danais, 669 (il les aime tant), Numquam omnes hodie moriemur inulti, 670, phrase dont Austin relève la virtualité comique sans voir que celle-ci s'actualise par les deux vers suivants, où se trahit avec drôlerie le peu d'empressement du matamore à retourner dans la fournaise (valeur des imparfaits, choix des verbes) (153) . Ce qui l'arrêterait ne serait certainement pas la supplication de Créuse, car il n'a que ces mots pour résumer l'effet que ces larmes produisent sur lui (v. 679):

Talia uociferans gemitu tectum omne replebat.

Elle émettait des plaintes, lui n'a perçu que des cris et des vociférations pour ainsi dire animales (écho à VII, 502; cf. aussi VII, 390). Inutile d'aller chercher ailleurs l'explication du longe, 711 (d'ailleurs corroborée par l'emploi, glacial, de la troisième personne):

et longe seruet uestigia coniunx,

du Desertae, 714, ou du comiti, 729 (au lieu du comitibus attendu: cf. D.Servius). Enée veut se débarrasser de sa femme (154) et ne néglige rien à cet effet, lui enjoignant de ne suivre que de loin, ne se souciant nullement de ce qu'elle devient en chemin, et poussant le cynisme jusqu'à indiquer comme point de ralliement à ses serviteurs le temple de "Cérès abandonnée", comme s'il avait la noire prémonition que Créuse est promise au même oubli que cette déesse, en laquelle elle va bientôt se fondre (v. 788).

 


Vers 730-804: au point de rendez-vous, Créuse manque à l'appel; Enée part à sa recherche jusqu'au coeur de la citadelle, mais c'est son fantôme qui surgit devant lui pour le rassurer pleinement et lui promettre un radieux avenir en terre d'Hespérie; accompagné d'une foule de rescapés, le héros se retire sur l'Ida.

L'épisode de la disparition de Créuse couronne dignement la série des exploits accomplis par Enée en cette nuit tragique (quid in euersa uidi crudelius urbe? 746), en même temps qu'il met le comble à l'énormité de ses joyeux mensonges. Les trois mouvements égaux qui le composent (=> 751: disparition; =>773: recherche; =>795: apparition) ménagent une sorte de crescendo dans l'invraisemblable. D'abord, comment se fait-il que tout le monde se retrouve sauf elle (collectis omnibus una/Defuit, 743-4)? Ensuite, à qui Enée fera-t-il croire qu'il ait pu refranchir les portes de la ville, retourner à sa demeure (inruerant Danai, 757: enfin! ils n'avaient attendu que son départ), s'aventurer jusqu'à la citadelle et au palais de Priam, enfin pousser l'audace, la folie (furenti, 771) (155) jusqu'à «jeter des cris dans l'ombre et remplir les rues de [sa] clameur» (v. 768-9):

Ausus quin etiam uoces iactare per umbram

Impleui clamore uias.

Nul Grec ne s'en étonne apparemment, mais les morts s'en réveillent. A défaut de Créuse, son spectre se présente et les paroles qu'il prononce sont encore plus miraculeuses que le fait même de son apparition puisque, non content de dégager entièrement la responsabilité du héros, il lui assure que sa femme est plus heureuse morte que vivante, et qu'il n'a qu'à se réjouir d'un drame qui le laisse libre pour un mariage royal (v. 783-4):

Illic res laetae regnumque et regia coniunx / Parta tibi.

Mais quel luxe de précautions pour se disculper d'un crime que personne n'aurait jamais songé à lui reprocher! S'il s'est brusquement mis à courir, s'il a emprunté un itinéraire labyrinthique (v. 736-7):

Namque auia cursu / Dum sequor et nota excedo regione uiarum,

oubliant que, sur ses ordres, Créuse ne suivait que "de loin" (longe, 711), ce serait, paraît-il, de la faute d'Anchise, dont l'oeil perçant aurait distingué dans la nuit le scintillement du bronze ennemi (v. 732-4):

...genitorque per umbram

Prospiciens "Nate", exclamat, "fuge, nate, propinquant.

Ardentis clipeos atque aera micantia cerno".

Anchise, rappelons-le, est un vieillard décrépit (fessum aetate, 596; confectum aetate, IV, 599), infirme (labor iste, 708), et dont certaines légendes rapportaient que Zeus l'avait frappé de cécité. Par quel miracle aurait-il donc pu voir ce qu'Enée, lui, ne réussissait pas à voir (156) ? C'est pourquoi l'on se rangerait volontiers à l'avis de ces "esprits réfléchis" (altius intuentes) qui, d'après Servius, attribuaient à Enée le vers 734, si ce parti était mieux qu'un demi-remède laissant intact le comique sous-jacent au Prospiciens et au fuge. Car Prospiciens a l'air de suggérer que si le regard du père porte plus loin que celui du fils, c'est parce qu'il est juché sur ses épaules, et quant à fuge, il est doublement drôle, étant donné d'une part qu'Enée ne fait déjà que cela, fuir, d'autre part que l'on ne sait si Anchise lui conseille de l'abandonner (= «Fuis, mon fils! laisse-moi», Villenave), ou si son singulier vaut un pluriel.

Au demeurant, Anchise n'aura été en l'occurrence que l'instrument de la volonté divine déterminée à faire passer Créuse de vie à trépas, car, fidèle à lui-même, le pieux Enée continue à mettre toute catastrophe sur le compte du ciel: male numen amicum, 735, fatone, 738, deorumque, 745, Non haec sine numine diuom, 777, nec... / Fas aut ille sinit superi regnator Olympi, 778-9. Et ces lueurs de boucliers dans la nuit, l'airain qui brille, les pas précipités (731 sqq), n'était-ce pas (cf. Perret) la troupe des Curètes - Corybantes (voir G. IV, 151) venant enlever Créuse comme le cortège de Bacchus ravit Ariane à Naxos? Bref, il n'y a même pas eu mort, il y a eu assomption. Ainsi couvert, Enée a les mains libres pour porter à la disparue de petites attaques sournoises, du genre Defuit, 744 ("elle manqua"), fefellit, 744 ("elle nous trompa") et surtout deseruit, 791, ce comble, qui transforme l'abandonnée (cf. Desertae, 714) en abandonneuse, en traîtresse, en déserteuse (cf. Mene...relicto, 657 et Deseruere omnes defessi, 565). Sur fatone, 738, Servius a une remarque intéressante: refusant de penser qu'Enée doute que le destin soit seul responsable de la disparition de Créuse, il déplace arbitrairement la particule interrogative de fato à Substitit (157) . Et assurément le héros ne se grandit guère si, comme l'indique la lettre du texte, il prétend insinuer que sa compagne a peut-être été victime de sa propre erreur (fatone...errauitne...seu lapsa: destin, erreur, accident?) (158).

Pour courir au secours d'Enée, Servius censure donc Virgile, ceci en vertu de l'intouchable dogme de l'indistinction entre la persona du narrateur des livres II et III et la persona de l'auteur, qui fait que quand le premier paraît indéfendable, on retombe automatiquement sur le second. L'incompréhensible froideur d'Enée au moment de la séparation a suscité la réprobation de Tissot: «A son froid silence, on ne reconnaît pas l'époux désespéré qui vient d'affronter de nouveaux dangers pour retrouver Créuse. Les mouvements d'une passion ardente ne tombent pas ainsi tout à coup; le coeur ne fait pas si promptement de cruels sacrifices... L'exemple d'Homère, mais surtout la nature, devaient préserver Virgile d'une faute qui, malheureusement, reviendra plus d'une fois dans le poème». Inutile d'alléguer les vers 790-1:

lacrimantem et multa uolentem / Dicere

dont la comédie se dénonce assez par la coïncidence verbale avec IV, 390-1 (renforcée par l'écho entre 774 et IV, 279 sq); d'ailleurs, comment oublier longe, 711, uociferans, 679, comitique, 729? On souhaiterait avec Austin apercevoir «a very abyss of sorrow» dans le minuscule Sic du vers 795, mais Conington a frôlé la vérité quand il remarque: «A modern writer would probably expand it: "A lonely widower, I return to my comrades"». Il ne lui manquait que de traduire demum («A lonely widower at last...»): «Enfin veuf, je reviens vers mes compagnons». L'hypocrite question du vers 746:

Aut quid in euersa uidi crudelius urbe?

recouvre donc exactement son contraire, à savoir que la disparition de Créuse a mis le comble au bonheur de son époux. Créuse vivante, adieu la promesse d'un royaume (I, 253), adieu la regia coniunx - les deux sont liés (regnumque, 783) -, autant dire que Troie aurait été détruite pour rien.

La disparition de Créuse a été pour Enée comme une opération chirurgicale, douloureuse (guère pour lui) mais nécessaire. Telle est peut-être l'idée qui se cache sous le curieux male numen amicum du vers 735, trop vite ramené à un pur et simple inimicum (159) :

Hic mihi nescio quod trepido male numen amicum

Confusam eripuit mentem.

Que son épouse lui fût un poids mort, n'est-ce pas aussi ce qu'implique au vers 778:

nec te comitem hinc portare Creusam

ce verbe portare qui perturbait tellement les commentateurs antiques que, passant outre à l'impératif métrique, ils l'amendaient en asportare, plus décent en ce qu'il n'assimile pas Créuse à un fardeau ou à un enfant en bas âge (XI, 544) (160) ? De même un peu plus haut (v. 772), l'adjectif Infelix appliqué au fantôme de Créuse contredit si ostensiblement les paroles de béatitude que cette ombre s'apprête à prononcer que Servius se sent obligé d'apporter cette lourde précision: mihi, non sibi. Comme si Enée n'aurait pas dû, au premier coup d'oeil, s'apercevoir que le visage de Créuse respirait la félicité, ou comme si, au moment où il parle, il ne mesurait pas l'incongruité de cet Infelix («triste fantôme», traduit fidèlement Bellessort, mais Perret refuse l'obstacle: «hélas!»). Ne serait-ce pas plutôt que se trahit ici l'intime conviction du mécréant, pour qui les morts sont toujours à plaindre? Mais l'épithète peut aussi, dans un sens plus prégnant (= "maudite"), rejaillir sur le personnage de Créuse indépendamment du fait qu'elle soit morte, en l'associant, elle la Priamide, à ces autres "maudits" qu'étaient, selon Enée, le fils du vieux roi, Troïlus (Infelix, I, 475), Corèbe, son futur gendre (Infelix, 345), et Andromaque, sa bru (infelix, 455). Toujours est-il que cette apparition de l'aimée (dilectae, 784) cause une belle peur au dulcis coniunx (v. 774):

Obstipui steteruntque comae et uox faucibus haesit.

Turnus ne sera pas plus épouvanté le jour où l'horrible Dira surgira devant ses yeux (XII, 868), ni Enée lui-même quand Mercure viendra le surprendre en flagrant délit d'oubli de sa divine mission (IV, 280) ou quand la voix de Polydore l'avertira d'arrêter enfin de «déchirer un malheureux» (III, 48). Créuse ne veut pourtant que rassurer la conscience de son époux (v. 775):

Tum sic adfari et curas his demere dictis

s'il est vrai que, à la différence peut-être de III, 153 et de VIII, 35, il semble que le contexte oriente ici curae vers le sens d'"angoisse coupable", comme dans Hor. C. II, 16 (161) ou comme dans la quatrième géorgique (v. 530-1):

...ultro affata timentem: / "Nate, licet tristis animo deponere curas".

On voit qu'affata...curas annonce notre adfari...curas, et cette coïncidence textuelle place Créuse en parallélisme avec Cyrène, Enée avec Aristée. Mais nous touchons là un point essentiel à la compréhension des intentions virgiliennes, c'est toute la question de la retractatio de l'épyllion d'Orphée.

Il y a un bon demi-siècle que J. Heurgon dégageait le trait saillant de cette auto-imitation du poète, en soulignant que «les deux passages forment antithèse [étant donné qu'] Orphée perd Eurydice parce qu'il se retourne pour la voir [tandis qu'] Enée perd Créuse parce qu'il ne se retourne pas pour la voir». Voilà en effet «une profonde, une radicale différence», et l'on a peine à croire avec le savant que Virgile aurait simplement voulu en cette occasion mettre à profit l'homonymie qui dans l'ancien mythe unissait l'épouse d'Orphée à celle d'Enée (cf. Paus. X, 26, 1; Enn. Ann. 37) pour exercer sa virtuosité technique en apportant au lecteur le plaisir ingénieux de la surprise: «il commence à travailler sur le canevas qui s'offre à lui, brode, avec une feinte docilité, les motifs que proposent, pour Enée et Créuse, Orphée et Eurydice, mais au milieu, soudain, tord si adroitement les fils que l'ensemble représente une tout autre histoire». Quelle histoire, c'était tout le problème, mais pour le résoudre il importe d'abord de dresser un inventaire aussi complet que possible des points de contact existant entre la seconde partie de la quatrième géorgique et l'épisode qui nous intéresse ici (avec ses prolongements dans le livre I).


Enéide--------------------------------------------------> G. IV

- caeli quibus adnuis arcem, I, 250----------> quid me caelum sperare iubebas? 325; fas illi limina diuom / Tangere, 358-9.

- récriminations d'Enée, I, 378-85 ----------> récriminations d'Aristée, 320 sqq

- nec plura querentem/Passa Venus...dolore, I, 385-6---> Huic percussa noua mentem formidine mater, 357

- crudelis, I, 407 --------------------------------------> crudelem, 356

- épiphanie d'Enée, I, 588 sqq -----------------> Aristée oint d'ambroisie, 415-8

- Nam quod consilium aut quae iam fortuna dabatur? II, 656 ; Quem non incusaui amens hominumque deorumque, II, 745 ; meque...ferebam, II, 672 ---------> Quid faceret? Quo se...ferret? / Quo fletu Manis, quae numina uoce moueret? 504-5

- uictus (Anchise), II, 699-------------------------> uictus, 443

- Desertae, II, 714------------------------------------> deserti, 508

- Pone subit, II, 725---------------------------------> Pone sequens, 487

- Iamque...omnemque uidebar/ Euasisse uiam...ad auris, II, 730-1--------> Iamque...casus euaserat omnis/...ad auras, 485-6

- subito, II, 731-----------------------------------------> subita, 488

- Hic mihi nescio quod trepido male numen amicum/Confusam eripuit mentem, II, 735-6------> Cum subita incautam dementia cepit amantem, 488

- Substitit.../...nec...reddita / Nec...respexi animumue reflexi, II, 739-41-------> Restitit...uictusque animi respexit, 490-1; Redditaque, 486; Dixit...neque...uidit, nec..., 499-502

- lapsa, 739------------------------------------------------> dum te fugeret...praeceps/...ante pedes.../non uidit, 457-9

- Enée accuse ciel et terre, II, 745----------------> impuissance de l'homme devant la mort, 504-5

- et rursus, II, 751---------------------------------------> nec.../Amplius, 502-3

- obscuraque limina.../...per noctem.../...terrent, II, 752-5---> alta ostia...caligantem nigra formidine, 467-8

- si...pedem...tulisset/Me refero, II, 756-7------> pedem referens, 485

- dirus Ulixes, II, 762--------> regemque tremendum/Nesciaque...mansuescere, 469sq; immitis...tyranni, 492

- Pueri et...matres/...circum, II, 766-7----------> Matres.../...pueri.../...circum, 475-8

- Appel de Créuse par Enée, II, 768-70-------> Appel d'Eurydice par la tête d'Orphée, 525-7

- Ausus quin etiam uoces, II, 768-----------------> Taenarias etiam fauces, 467

- Impleui...maestusque, II, 769--------------------> maestis...implet, 515

- sine fine furenti, II, 771----------------------------> furor, 495; Septem illum totos...ex ordine mensis, 507

- Tum sic adfari et curas his demere dictis, II, 775--------> namque ultro affata.../...curas, 530-1

- Quid tantum insano iuuat indulgere dolori? II, 776---> Nate, licet tristis animo deponere curas, 531; quis.../Quis tantus furor? 494-5

- O dulcis coniunx, II, 777-----------------------------------------> dulcis coniunx, 465

- Promesse d'un avenir radieux, II, 781-4------------------> Nulla uenus...sparsere per agros, 516-22

- lacrimas, II, 784-----------------------------------------------------> Fleuisse, 509

- Iamque uale, II, 789-----------------------------------------------> Iamque uale, 497

- lacrimantem et multa uolantem/Dicere deseruit tenuisque recessit in auras,790-1-------> ceu fumus in auras/ Commixtus tenuis fugit diuersa neque illum/Prensantem nequiquam umbras et multa uolentem/Dicere praeterea uidit, 499-502

- Atque hic, II, 796--------------------------------------------------> Hic uero, 554

- ingentem, II, 796---------------------------------------------------> Immensas, 557

- adfluxisse...conuenere, II, 796-9-----------------------------> efferuere.../Confluere, 556-8

- nouorum/Inuenio admirans numerum, II, 796-7------> mirabile monstrum/Adspiciunt, 554-5

- Lucifer, II, 801------------------------------------------------------> aurora, 552


Il ressort clairement de ce tableau qu'Enée se pose en rival d'Orphée, en Orphée supérieur. Le fils d'Oeagre n'avait pas su maîtriser son impatience (488-491)? Lui au contraire s'est mis à courir (cursu, 736) et c'est Créuse qui s'est arrêtée (739). Une subite folie s'est emparée d'Orphée (488)? Lui, c'est une divinité qui lui a ravi l'esprit (v. 735-6), son père qui l'a induit en erreur (731 sqq <-> 488). Le Thrace a passé deux fois la porte des enfers? Lui l'a franchie trois fois (751 <-> 502-3), et la seconde fois il y est allé "avec ses armes étincelantes", fulgentibus armis, 749 (Orphée n'avait que sa seule lyre), comme en VI, 490 (fulgentiaque arma) dans les vrais enfers, où elles lui servent au moins à terroriser les morts grecs, alors qu'ici elles ne sauraient qu'attirer l'attention de l'ennemi (162) , mais il est vrai qu'il pourrait s'agir d'armes grecques (cf. 389 sqq)... Enfin, Orphée échoue misérablement, se retire dans la solitude pour pleurer son deuil, finit dépecé par la main des Bacchantes (516-522): Enée réussit on ne peut mieux car, malgré son affirmation du vers 740:

nec post oculis est reddita nostris,

il va revoir sa chère Créuse, elle lui apparaît, lui parle, le console, lui annonce le bonheur pour elle-même (785 sqq <-> miseram, G. IV, 494) et pour lui (res laetae, 783).

Tout serait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, et il faudrait dire que Virgile, le prince des poètes, incline Orphée, l'archétype des poètes, devant le soldat (fulgentibus armis), la lyre devant l'épée, s'il n'avait pris soin d'émailler son texte de traits cacozéliques qui ridiculisent son héros et le dénoncent comme singe d'Orphée, singe c'est-à-dire anti, de la même manière qu'Alfius est l'anti-Virgile, Mopse l'anti-Ménalque, Thyrsis l'anti-Corydon ou l'anti-Daphnis. Mais il est vrai que le plus souvent ces traits tirent leur force de la confrontation avec leur contrepartie de la géorgique (163), raison pour laquelle, sans doute, ils sont demeurés largement inaperçus. Remarquons par exemple à propos du rapport Pone subit, 725 - Pone sequens, G. IV, 487 que la précision apportée par Protée:

namque hanc dederat Proserpina legem

fait apparaître qu'en imposant à sa compagne cette règle inexplicable Enée joue le rôle de la reine des Enfers. Un peu plus loin, v. 731, la mise en résonance de ad auris avec le ad auras de G. IV, 486 doit nous enhardir à percevoir la cocasserie de l'expression ad auris...adesse, encore accrue par l'insistante répétition du verbe uideri (Iamque... uidebar ...cum ... ad auris/Visus...). Et l'on notera qu'un jeu phonique analogue (fauces =>uoces) accompagne l'écho 768 - G. IV, 467 qui, au formidable exploit accompli par l'enchanteur thrace, ose comparer l'audace imbécile d'Enée remplissant de ses cris les rues de Troie infestées de Grecs (opposer aussi à 768-770 le déchirant G. IV, 525-7). Créuse perdue, son "pieux" époux entre, à l'en croire, dans une fureur aveugle, où il accuse sans distinction tout le ciel et toute la terre (745): caricature blasphématoire des sublimes vers 504-5 de la géorgique où s'exprime de façon insurpassable l'impuissance de l'homme devant la mort, le désespoir de l'amour, la détresse du coupable placé devant la conséquence irréparable d'une faute qu'il ne comprend pas lui-même. Dans la géorgique, Protée compare le deuil d'Orphée à celui d'un rossignol privé de ses petits (511 sqq). Il le peut, car l'amant d'Eurydice, retiré dans la solitude, pleure sept mois durant, sublimant sa souffrance dans des chants d'une si douce mélodie qu'ils entraînent les chênes et touchent jusqu'aux tigres. Enée, lui (écho 769 - G. IV, 515), ne chante pas, mais "jette des cris" (uoces iactare, 768, clamore, 769), s'époumone, gesticule (Quaerenti et...sine fine furenti, 771); et son hyperbolique sine fine pâlit de ridicule auprès du Septem...mensis, 507. De même, quand aux vers 790-1 il veut singer G. IV, 499-502, c'est sans s'aviser de la différence qu'il y a entre vouloir retenir un fantôme perçu comme tel, et tendre les mains vers l'aimée ressuscitée qui vous tend les siennes dans un dernier adieu; notons-le, Orphée, en cet instant suprême, ne pleure pas: Enée, lui, croit bien faire d'ajouter les larmes (lacrimantem), cela ne coûte rien. A moins qu'il ne pleure de joie, car le message apporté par le spectre a bien de quoi le réjouir, et d'ailleurs l'apparition n'a-t-elle pas taxé de "folie" son chagrin (v. 776), ne lui a-t-elle pas expressément ordonné de "bannir les larmes de Créuse" (lacrimas dilectae pelle Creusae, 784), i.e. de bannir sa mémoire pour faire place à une autre (164) ? Rien de cela naturellement dans le récit de Protée, où le chagrin d'Orphée n'est nulle part disqualifié, où dementia (v. 488) et furor (v. 495) sont réservés à la distraction fatale qui «a rompu le pacte conclu avec le tyran sans pitié». L'écho 776 - G. IV, 494 sq est fort drôle: ici et là le reproche semble le même (un excès d'amour), mais ce qui dans la bouche d'Eurydice était un cri poignant de vérité n'est plus dans celle d'Enée, ou de son deus ex machina, qu'un cocasse artifice inventé tout exprès pour avertir Didon que ce coeur est à prendre: regia coniunx, pourquoi pas elle (voir Tracy, 29-30)? La Libye ne se définit-elle pas, par rapport à Troie, comme une terra Hesperia, une "terre du couchant"? et Lydius...Thybris est des plus ambigus (165) .

Dans la géorgique, Cyrène (v. 530-1) vient apaiser l'angoisse suscitée en son fils par les menaces du Vieux de la Mer (v. 450-6): que Créuse remplisse cet office auprès d'Enée, c'est comme si Eurydice en personne se chargeait de consoler Aristée, cet Aristée qui a causé sa mort. L'homologation d'Enée à Aristée ne fait guère de doute en effet, étayée qu'elle est par les deux séries symétriques d'échos qui figurent au début et à la fin du tableau de correspondances. Et cette homologation, bien entendu, confirme la responsabilité du fils de Vénus dans la disparition de sa femme, laquelle aurait "glissé" (lapsa, 739) pendant qu'elle s'efforçait de suivre la course folle de son mari, tout comme Eurydice était tombée sur l'Hydre en cherchant à échapper à la poursuite du fils de Cyrène. Et qui sait si quelque "serpent", par exemple un des serviteurs mentionnés au vers 712, ou un Grec, n'avait pas été posté par le "serpent" Enée (cf. v. 379 sqq) sur la route de Créuse, tout comme "l'hydre monstrueuse" qui guettait Eurydice n'était autre, en langage symbolique, que le ou les spadassins appointés par Jules César pour assassiner Calvus (166) ?

Désormais libre, débarrassé de Priam, des Priamides, de sa femme, Enée n'a plus qu'à recueillir le fruit de ses efforts, la couronne royale: uidetur hoc loco tamquam omnium consensu regnum ad Aenean esse delatum, observe D.Servius ad v. 799. C'est ainsi qu'Aristée, moyennant un petit massacre d'animaux et l'application d'une recette aussi simple que barbare, se retrouva à la tête de nouvelles ruches. Par quel miracle, ou par quelle complaisance des Grecs, tant de monde a-t-il pu s'échapper, ne le demandons pas au héros, il s'en étonne tout le premier (admirans numerum, 797) (167).

 


NOTES

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1) W. S. Anderson 34 se plaît à imaginer que pendant tout l'épisode Sinon-Laocoon, Enée vagabondait à travers le camp grec abandonné: on le préférerait absent en effet. R

2) L'embarras d'A. Cartault 175 est visible: «Si Virgile n'a pas adopté cette version [d'Hellanicus], c'est sans doute qu'il ne lui trouvait pas assez d'autorité et qu'il la considérait comme une déformation arbitraire de la vulgate». Comme s'il y avait vraiment une "vulgate" en l'occurrence, et comme si l'un des traits les plus frappants du génie virgilien n'était pas sa prodigieuse capacité à plier la légende à ses desseins propres. R

3) R. Allain pense que Virgile a fait traverser à son héros une véritable "nuit spirituelle", entendons par là que ce pieux entre les pieux devient momentanément impie. Cherchant à expliquer ce singulier phénomène, Allain lui trouve deux raisons: 1) Si Enée était pieux, il obéirait sur le champ à Hector, et passerait pour un lâche; 2) Virgile veut imiter Homère. Mais d'une part, n'est-il pas étrange que Virgile ait mis son héros dans l'alternative d'être lâche ou impie? d'autre part, Virgile n'est pas la lune d'Homère, et d'ailleurs ces "régressions vers une mentalité archaïque" que sont le stratagème de Corèbe et le désir furieux de tuer Hélène surenchérissent sur Homère. R

4) Cf. Servius: id est ora intuebantur loquentis, aut immobiles uultus habebant. R

5) C'est ce que fait Henry, suivi par Austin: «ora refers to utterance, not to face or expression» (cf. supra I n. 84). R.D. Williams dédaigne à tort ce sens comme redondant: cf. Eur. Andr. 250. R

6) Il est un peu navrant de voir R. Graves, ce contempteur de Virgile au nom de la vraie poésie, reprocher à celui-ci de n'avoir pas plutôt écrit quelque chose comme Intenti comites Didonis conticuerunt. R

7) Ce sont les heures "descendantes" de la nuit: cf. v. 250 et voir D.Servius ad III, 512. Williams glose très bien: «has passed its mid course». Mais cette notation d'ordre astronomique semble avoir été en général mal comprise, et ce dès Servius. R

8) S. Commager souligne l'acuité étymologique de Virgile aux mots de la famille de fari. A. Grisart 453-4 analyse fando comme se rapportant au sujet (« Lequel, en racontant de pareils malheurs...?»), et fait par ailleurs remarquer que des Myrmidons et des Dolopes, ainsi qu'au moins un "compagnon du dur Ulysse", Achéménide, font partie des auditeurs d'Enée. R

9) Servius ne veut pas douter que l'épithète duri, 7 ne soit à prendre au sens dépréciatif ("cruel", "insensible", plutôt que "endurant"), et c'est en vertu de la même illusion que R. Villers 214 en veut à Enée: «mon admiration, sinon pour le poète Virgile, du moins pour son héros Enée, est sortie diminuée de mes réflexions». Mais qui nous dit que, dans l'esprit retors d'Enée , ce duri n'est pas à double usage, accusateur pour l'auditoire, laudatif en réalité? R

10) Cf. Cartault 210 n. 2: «tantus amor, dans la bouche d'Enée, ne signifie que "l'intérêt passionné", mais, si Virgile l'a employé, c'est avec l'intention de rappeler longumque bibebat amorem, I, 749». Là, Cartault sous-estime Enée! R

11) Cette image de l'araignée sera d'ailleurs reprise à son compte par l'auteur du Culex, Octave Auguste vraisemblablement (cf. RBPh 76 [1998] 75-86). Il nous semble percevoir aussi dans le orsus de XII, 806 un trait cacozélique à l'encontre de Jupiter, trait qui serait assez bien en situation, puisque dans cette scène le Tonnant prétend obliger Junon à céder (cedo, 818) alors même que c'est lui qui cède (uictus, 833): les vaincus seront les vainqueurs. R

12) Pour bien pénétrer l'intention virgilienne dans ce livre, il convient de ne pas perdre de vue qu'à travers Enée, c'est Auguste qui parle. Virgile subvertit le discours augustéen qui est "j'ai sauvé Rome", en montrant qu'en réalité il l'a détruite. A vrai dire, si les commentateurs pensent quelquefois à souligner que c'est Enée, et non Virgile, qui s'exprime en II-III (cf. e.g. D. Fowler 49-50, R. Hexter passim, P.V. Cova 25, H.W. Stubbs 12), ils en tiennent rarement compte ("easy to forget", Fowler): cf. e.g. S.G. Nugent, qui, tout en parlant avec insistance de "ventriloquisme" (278, 283, 284), n'en confond pas moins, p. 288, la voix d'Enée avec celle de Virgile. M. Bonfanti 103 représente assez bien l'attitude générale lorsqu'elle affirme qu'«Enea detiene una posizione semantica assoluta perché è il rappresentante e il portatore della volontà del Fato...»; «the author behind the voice of the heroic narrator», K.W. Gransden (1985) 61. S. Casali 210 mérite certainement une mention spéciale pour la salutaire insistance avec laquelle il nous met en garde contre le danger de croire Enée sur parole: «the authorial voice, the only one which could vouch for narrative truth, never tells us what REALLY happened on the last night of Troy». R

13) Cf. D.Servius ad v. 35: alii hunc Capyn adfinem Aeneae tradunt, et ideo ei ab Aenea dari recti consilii principatum. R

14) Pour l'éviter, les exégètes (ceux qui consentent à admettre que laeua porte aussi sur fata) ne craignent pas de prendre laeua en deux sens différents: Villenave, Plessis-Lejay, Pichon, Rat, Bellessort, Jackson Knight (Perret, quant à lui, ressent un "vertige"). Ou alors, ils lui donnent deux fois le sens de "contraire", en rapportant mens soit aux Troyens (Klossowski, Austin), soit aux dieux (R.D. Williams). R

15) Il ne manque pas de critiques pour interpréter cette lenteur du regard comme un signe d'apeurement («slow hopelessness», Williams) ou d'"étonnement" (Plessis-Lejay). Mais, ainsi que l'indique la précision oculis, apparemment pléonastique, Sinon se contrôle parfaitement. Austin dit: «not only weariness but caution and cunning». R

16) D.Servius commente ainsi ce terrible Improuisi: artificiose; neque enim mentitur, et tamen decipit; nam uerum metum falso metu abegit... R

17) Le commentaire d'Austin note chaque fois la nuance: «elaborately casual» (ad v. 81); «Sinon begins with casual simplicity, almost as if he were telling a bedtime story (ad v. 108); «a conventional turn» (ad v. 134). R

18) On a envie de citer en particulier le fata du vers 121 (sujet au sens de "destins" ou "oracles", c.o.d. au sens de "mort"), et le tulere du vers 131: "supportèrent facilement" ou "firent retomber", géniale façon de dire que qui ne dit mot consent...et participe. R

19) Sinon joue sur l'ambiguïté de Id : «le fait que je sois Argien» ou «le début de l'histoire», en n'ignorant pas que la curiosité de son public est terriblement attisée (ardemus, 105). R

20) A preuve les commentaires contradictoires de Servius et de Servius Danielis sur le vers 130: et quae sibi quisque timebat: ideo hoc addidit, quia dixerat "Assensere omnes" ne uideretur fuisse cunctis suae gentis inuisus (S.); aut "Adsensere omnes" ad prouocandam in se Troianorum misericordiam dicit, cum eorum hostes omnes ad crudelitatem consensisse adserat (D.S.). R

21) Servius ad v. 80: omnis Snonis oratio diasyrtica est. R

22) Au vers 75, fiducia peut avoir son acception juridique: «quels renseignements il apporte qui soient de nature à garantir sa vie». Contre la plupart des interprètes, Villenave rapporte fiducia aux Tyriens («quelle confiance, captif, il peut inspirer»). On voit que les deux sens fusionnent: «cette assurance qu'il affiche, qu'il nous apprenne comment nous pourrions la partager». R

23) Parce que Sinon jure par les bandelettes qu'il n'a en fait jamais portées, E. A. Hahn (1958) 244 n. 27 en conclut que ce serment ne lui coûte pas cher: «False oaths are safe enough when so worded». Mais c'est oublier aeterni ignes, 154. Dans peu de temps, on entendra Enée jurer par Iliaci cineres et flamma, 431, écho renforcé par la reprise de Testor en début de vers (155, 432): comme l'écrit C. Callaway 39, «The reader feels compelled to compare the sincerity of the speakers of the two oaths». R

24) Cette interprétation trouve appui: 1) sur l'antéposition de patriae, 2) sur le ullis, superfétatoire dans l'exégèse commune, alors que l'ellipse de aliis entraînée par notre interprétation va de soi et offre l'avantage d'exprimer énergiquement la radicalité du choix entre l'intérêt clanique et les lois de la justice universelle. R

25) Pour cette interprétation de sacrata iura, cf. D.Servius ad v. 159: alii ita: "nullis naturae legibus"...et uolunt hoc esse "Sacrata...iura" , même si ce scoliaste prétend réduire les "lois naturelles" au devoir de fidélité envers la patrie. R

26) D.Servius dit ceci: hinc uidetur subtiliter non se implicare periurio, ipse enim lectos hostes produxit ex equo. R

27) Ce présent peut être aussi senti comme un moyen de figer Troie dans un parjure intemporel, de la définir comme parjure. R

28) Putnam commente ainsi 189-191: «Sinon, with prophetic awareness, anticipates the imminent onslaught of the devouring serpents». Et en effet, prius n'est pas mis pour potius, mais signifie bien "en premier". R

29) Cf. aussi Camps, c.r. du commentaire d'Austin: la prophétie des vers 193-4 «contains a truth, and this might be pointed out as contributing to the effect of the passage». R

30) Il faut convenir toutefois que le vers 180 revient avec une certaine lourdeur sur le renseignement apporté par 179: l'athétèse de 179, préconisée par Kvicala et d'autres (cf. Austin) trouverait en cela sa justification si somme toute l'insistance de Sinon ne se comprenait. Il est certain en tout cas que, du point de vue de la religion romaine, cette nécessité d'un retour à Argos n'a rien que de plausible: cf. D.A. Phillips 46-49 (à la suite de Servius ad v. 178). R

31) Cf. Cartault 181, et Austin ad v. 112 et ad v. 163, p. 85. Perret 156-8 s'efforce difficilement de dégager un canevas cohérent. R

32) Sur l'incompatibilité entre les deux versions, et l'adresse déployée par Sinon pour masquer ces contradictions, voir J. H. Molyneux, qui conclut très justement que si «Sinon beguiled the Trojans..., Virgil has been equally successful in beguiling us, his readers». R

33) Ce n'est pas tout, car comparant 87 à 138, Austin note: «Of course Sinon has invented his dulcis natos. Et ad v. 136: «Sinon does not explain how the Greeks succeeded in sailing without the prescribed human sacrifice being made, or how he ever hoped that they could»; Servius apparaît ici très embarrassé: medium se praebet, etc... R

34) Il nous semble entendre dans le terme Pastores, 58 la même nuance méprisante que dans le agroiôtai de Nestor, Il. XI, 676: «des paysans! ». R

35) «Enée veut peut-être signaler une faute qui rend jusqu'à un certain point plus juste le malheur des Troyens», commente Pichon, et il fait bien de ne pas se laisser aller - c'est si facile - à écrire "Virgile" au lieu d'"Enée". R

36) C'est l'interprétation de R.D. Williams: «"either to weave his web of lies or to meet certain death"; the first alternative is if he succeeded in getting himself taken to the king, the second is if the shepherds decided to kill him as soon as they found him». R

37) D.Servius commente ainsi turbatus : et hoc ad fidem faciendam: non enim turbatus, supra enim ait "seu uersare dolos, seu certae occumbere morti". Villenave traduit: «avec un trouble feint». R

38) «Sinon has been roughly handled, and shows the marks of it», Austin. R

39) Le mot ars fait donc partie de ces communia uerba visés par Vipsanius Agrippa: cf. supra. R

40) L'exégèse commune regarde le second hémistiche comme une sorte de uariatio du premier (ou de commentaire sur): cf. e.g. Dubner: nostro sensu commoti, non solum precibus Sinonis. R

41) Cf. F. Sforza 102, B. Fenik 19. R

42) Le mot est de Cartault. J. W. Jr Jones considère comme presque certain que l'Ulysse du Philoctète d'Euripide, tragédie aujourd'hui perdue, a servi de modèle au Sinon virgilien. R

43) Cartault 213 signale aussi l'écho à I, 509 (concursu...magno), mais c'est pour critiquer le poète: «Virgile ne varie pas beaucoup ses effets». En réalité, Virgile indique par là que les Troyens sont aux Carthaginois ce que Sinon avait été aux Grecs. R

44) C'est longtemps après Homère que le Trôessin d'Il. XX, 307 fut corrigé en pantessi. R

45) Pour Austin 95, ce caractère abrupt s'accorde précisément à la nature des prodigia; Perret range ce trait au nombre de ceux qui «ont pour but de faire planer un mystère inquiétant». Cartault au contraire critique vivement la «gaucherie de la transition» (v.184) et ne manque pas (v.181) de s'étonner du multoque tremendum...magis: «cela étonne, puisque cette scène [avec Sinon], si funeste qu'elle ait été dans ses conséquences, n'a rien d'effrayant dans son aspect extérieur». R

46) «a very ornate phrase», R.D. Williams; «violently incongruous», B.M.W. Knox 129; cette affectation permet surtout au poète de relier le Cheval au thème du Serpent («as if it too slithered along! », W. S. Anderson 33; cf. aussi M.C.J. Putnam 25) et, par delà, à Sinon lui-même (< sinus). R

47) Injustice telle que d'aucuns ont pu supposer, avec quelque audace, que de "pious or sentimental mythographers", comme l'écrit H.W. Stubbs 13, auraient forgé après coup l'histoire de la colère d'Apollon. Avec l'ensemble des commentateurs (cf. e.g. K. Quinn 117, E.L. Harrison 322, 326), Stubbs 14 se laisse duper par Enée voulant faire croire à un châtiment de Minerve. R

48) Le plus menteur des deux, c'est encore Enée, s'il est vrai que Palamède était effectivement innocent. Cartault 183 a tort de reprocher à Virgile d'avoir scindé en deux l'épisode de Laocoon. C'est ignorer le principe de la composition "en abîme" dont le carmen 64 de Catulle ou la seconde partie de la quatrième géorgique offrent les plus purs modèles. R

49) R.D. Williams parle d'"intense irony", mais est-elle de bon goût? Maître de la litote, Delille ne trouve "rien de bien ingénieux" dans la comparaison. Tissot sent parfaitement qu'elle est déplacée dans la bouche d'un témoin de la scène, mais il impute la faute à Virgile, non à Enée. R

50) Cf. Leschès dans l'Ilias parua: nux men eên messê. R

51) Cf. S. Mack 116 n.4, et voir surtout son article de CQ 30 (1980). P. E. Knox, tout en l'approuvant de prendre ruit en son sens normal, refuse cependant de regarder Oceano comme un datif de direction pour la raison que, selon lui, aux yeux d' un lecteur antique, «the descent of nox to the Ocean could only imply that the night was coming to an end»; mais comment une chute pourrait-elle se produire (sur la terre) en venant du bas (l'Océan)? R

52) Le commentaire de D.Servius nous semble ici très clairvoyant: sane spherae ratio hoc habet ut omnia diuersis uicibus sicut oriri, ita et ruere uideantur. Et cf. le même ad III, 512: bene subibat; post sextam enim horam descendit . La fête commence à la tombée de la nuit (Eur. Tr. 542 sqq), le Cheval s'ouvre après minuit (Eur. Hec. 914). R

53) B.M.W. Knox 131 ajoute à cela la répétition métrique depascitur artus, 215 - complectitur artus et le sigmatisme. On remarquera la dominante des sifflantes dans tout le passage, et en particulier dans la description de la sortie des Chefs cachés dans le Cheval (et lapsi, 262 rappelle lapsu, 225, lapsus, 236, inlabitur, 240. R

54) et hinc intelligendum est Helenam Agamemnoni uel Graecis signum dedisse ueniendi sublata face, Agamemnon contra signum Sinoni dedisse aperiendi equi, D.Servius ad v. 256. R

55) Cf. Villenave: «caché sous d'épais nuages». Ces nuages résolvent les prétendues contradictions entre 340 (oblati per lunam) et 360 (nox atra) ou 397 (caecam...noctem). R

56) Dans le premier Hymne homérique à Aphrodite, la déesse apparaît à Anchise ôs de selênê. La complicité de Nox est éloquemment exprimée par le zeugma qui unit terramque polumque à dolos (S. Mack 93). R

57) Voir e.g. J. Perret: «ou pourquoi ces plaies que je vois?». P. Klossowski fait exception («Pourquoi donc aperçois-je ces blessures?»). P. Kragelund 13 dénonce très bien l'erreur traditionnelle: Enée, souligne-t-il, «ne demande pas quelle est la cause des blessures d'Hector, mais dans quelle intention il les lui montre». R

58) C'est ce que n'évite pas Kragelund par son explication hyper-subtile de Quae causa: «quel présage s'attache au fait que...?», puisque Cur, selon lui, ne signifie pas autre chose. Il paraît pourtant fort douteux qu'Enée en voyant Hector pense à un omen (cf. d'ailleurs uana, 287): il attend une nouvelle, c'est tout. Chez les Grecs, l'aspect du fantôme dépendait de son genre de mort, chez les Romains il avait valeur d'omen, mais le vers 272 montre clairement que Virgile suit ici les premiers. R

59) Et le verbe compellare, 280 n'est peut-être pas exempt d'une pointe offensive (cf. Cic. Phil. III, 17); quant à maestas, il peut signifier "sévères, sombres": cf. Ecl. I, 36. R

60) Comme le font bien voir les exemples cités par Austin, le mot exspectatus s'employait dans la conversation courante à propos d'un voyageur de retour au pays. R

61) Il faut aussi se rappeler qu'en Il. XXII, 104 sqq Hector s'accuse amèrement d'avoir par sa témérité perdu son peuple. Et le voici arrivé, ce jour où un "moins brave que lui" osera l'accuser, fût-ce aussi sournoisement. R

62) Servius glose sèchement uana par falsa. Les deux sens reconnus par Donat ad v. 272 sqq (Errorem dormientis...), à savoir que l'interrogatoire d'Enée est intempestif et qu'il porte sur ce qu'il sait déjà, en masquent un troisième, celui où uanus dénote l'absence de sincérité, la fourberie: Enée se moque doucereusement d'Hector. R

63) ferus omnia Iuppiter Argos/Transtulit, 326-7: Servius a peut-être tort de parler ici de "blasphème": etiam sacerdos in conuicia ruit deorum. Iuppiter vaut Fortuna, comme le montre le rapprochement avec Horace, car Transtulit fait pour ainsi dire le pont entre Sustulit, C. I, 34, 16 et Transmutat, C. III, 29, 51. R

64) Ici, on se bat littéralement sur chaque mot, sauf sur le nom propre, et il faudrait des pages pour rendre compte du panorama des traductions. R

65) Cf. III, 86-7: altera Troiae/Pergama, «nous qui sommes la citadelle de Troie». R

66) Cf. VIII, 407 sq (ubi prima quies, medio iam noctis abactae/Curriculo): c'est l'heure où la femme laborieuse se lève. R

67) Comme l'écrit F. Sforza: «Instead of watching, as was his duty, he quietly goes to sleep». R

68) B. M. W. Knox 132 souligne la force de serpere par comparaison au plus banal repere: «The metaphor quies...serpit is a violent one»; c'est même presque un oxymore. R

69) Cf. W. S. Anderson 34 sq: «He will, if anything, be a "shepherd" of his people». De même Austin: «he is compared to a shepherd (as he was, of his Trojans)». R

70) Cela dans un entretien avec Delille à Ferney en 1774. Voltaire formulait la même critique à propos de la comparaison de l'orme aux vers 626 sqq (cf. Plessis-Lejay ad v. 631). R

71) Austin, fort éclairant (ad v. 312) sur le processus d'emprunt aller-retour entre Horace et Virgile, nous paraît toutefois arbitraire quand il veut contraster ce Volcano avec celui de G. I, 295: là, "smile", ici "grim seriousness". On dirait plutôt: là, humour simple et léger, ici humour macabre. Ajoutons que si la contiguïté Ucalegon - Déiphobe est due à un jeu étymologique ("celui qui craint les dieux" et "celui qui n'en a que faire": cf. F. Bliss 53, après E. Kraggerud in S.O. 36 [1960] 30-39), celui-ci n'est pas innocent, puisqu'il s'agit de constater que le ciel ne récompense pas la piété (cf. v. 426 sqq). R

72) Lumineuse est l'explication du vers 336 par Conington («Panthus' words declaring the will of heaven»), complétée par celle de Servius (subaudis "tali"[sc. avec numine], hoc est mala iniciente desideria). R

73) En 59-61, se.../Obtulerat renferme également un piège, bien que retourné contre les bénéficiaires du "cadeau". On notera que la même expression revient sous la plume de César (B. G. VII, 89, 2) à propos de la reddition, de la deuotio, de Vercingétorix. R

74) Servius, et il n'est pas le seul, n'arrive pas à prendre ce vers à la lettre, il croit qu'Enée leur laisse un rayon d'espoir: ut aut desperatione uincant aut uitetur morte captiuitas; «we admire the rhetoric while dissociating ourselves from the sentiments», note Quinn. R

75) La leçon audendi, adoptée e.g. par Williams, Austin, Perret, pratiquement incompréhensible (non procedit, Servius; cf. J. Gardiner), ne possédait qu'un avantage sur audentem, celui de respecter mieux la modestie du locuteur: dans notre optique, cet avantage se retourne en handicap. R

76) Comme le suggère R. G. Tanner 38, l'épisode Corèbe pourrait référer «to the period between September 44 B.C. and Mutina when Octavian appeared to ally himself with Cicero against Antonius». R

77) Comparer seu mors atris circumuolat alis (Hor.) et Sed nox atra caput tristi circumuolat umbra (Virg.). Henry avait bien aperçu ce sens symbolique, et la critique que lui fait Austin, celle d'affaiblir le vers, est pour le moins paradoxale, s'il est vrai qu'un symbole n'appauvrit pas le réel mais l'enrichit au contraire. R

78) R. A. Hornsby 339 ne cherche pas à éluder la mauvaise connotation de cette comparaison: «Aeneas, by giving way to untutored impulse and by defying the clear injunctions of Hector and the gods, behaves no differently from an animal». R

79) Austin juge cette répétition «awkward» et suppose que «possibly Virgil had not finally settled the pattern of the link with 360». R

80) Cf. D.Servius: aut utrobique, i.e. apud Graecos et apud Troianos; aut ubique per totam ciuitatem. R

81) L'écho de magna comitante caterua, 370 à 40 (cf. W.R. Nethercut 91, W. Moskalew 127) tend à assimiler l'aventure d'Androgée à celle de Laocoon, et à mettre Enée et sa troupe dans le rôle des deux Hydres. R

82) «Cette déclaration d'un cynisme tranquille», comme dit P. Courcelle 189, a néanmoins trouvé des défenseurs dignes d'une meilleure cause, au nombre desquels Saint Augustin (Divers. quaest. LIII, 1, Pl. t. XL, 35) et J. Henry. Il est vrai que dans Lucr. V, 858 et Caes. Bell. Afr. 73, 2, le couple dolus - uirtus est dépouillé de toute notion morale, mais ici ce n'est pas le cas (pas plus qu'en Liv. XLII, 47, 5 sqq): ce qui le montre, c'est d'une part le fait même que Corèbe pose la question, d'autre part l'équivalence dolus - Fortuna (voir la suite). Servius (ad v. 341) condamne Corèbe. De même Plessis-Lejay, sans appel: «Maxime qui justifie tous les crimes contre le droit des gens...»; et Montaigne dans ses Essais (I, 5). R

83) Fortuna a agi en tant que Nox, car c'est Nox qui provoque la confusion d'Androgée. D'où l'ironie sardonique de Monstrat iter: la Nuit guide leurs pas. R

84) Villenave a bien perçu la chose: «Ce vers [401] a paru à plusieurs critiques une exagération indigne de l'épopée, et mise mal-à-propos dans le récit du sage Enée». R

85) Cf. D.Servius: bene dissimulauit de stupro Cassandrae. Mais Heyne, comparant Met. XIII, 410 sq, juge Ovide plus chaste que Virgile, castior nunc ipso Virgilio. R

86) sane "species" medium est. Et mala enim et bona est, Servius. R

87) A propos du vers 419, Rat a raison de signaler qu'Enée attribue au bon Nérée une violence fort peu dans ses habitudes. Les Troyens doivent donc être bien coupables... R

88) Cf. D.Servius: bene Mineruam Troianis expressit iratam, cum etiam eum ante aram perisse dicat, qui sacerdotem liberare temptauerat. R

89) «Les dieux en jugèrent autrement» (Bellessort). La maladresse de Servius à disculper Enée du grief de sacrilège fait peine à voir: in ingenti indignatione Aeneae, tamen nihil sacrilegum datur : uel cum sequatur: Confixi a sociis . Sénèque également est fort mal à l'aise quand, dans le même élan, il propose ce Dis aliter uisum en formule salvatrice, puis le corrige en un Di melius qu'il juge fortius ac iustius (Epist. 98, 4). R

90) Dis aliter uisum voudrait-il dire alors que Rhipée était un faux juste? aut illum non esse iustissimum, D.Servius. Mais dans ce cas, pourquoi le présenter comme iustissimus unus ? Dante lui-même s'y était trompé. R

91) Pour une autre allusion aux événements de Pérouse, cf. supra n. 76, infra n. 115. Sans être aussi nette que dans le cas d'Iphitus et Pélias (comme on va le voir), l'évocation phonique des noms d'Hirtius et de Pansa à travers ceux d'Hypanis et de Dymas (les syllabes de PANSA se retrouvent dans hyPANiS et dymAS) nous paraît toutefois réalisée indirectement par l'introduction d'un troisième homme, Panthus, au vers 429. Sont tuées par leurs compatriotes trois personnes dont deux forment un couple indissociable comme des consuls, et dont par ailleurs deux portent des noms commençant comme ceux d'Hirtius et de Pansa (et Hypanis peut rappeler des souvenirs espagnols: cf. Suet. Aug. 68, 1). R

92) D.Servius perçoit ici une auto-accusation: sic dixit quasi accuset quod non perierint. Ce serait plutôt une excuse: son devoir l'appelait ailleurs (uocati, 437). C'est contre lui-même, encore plus que contre les Grecs, si on l'en veut croire, qu'Enée doit lutter pour leur échapper. R

93) Servius observe joliment ad v. 434: bene autem euasisse se fatis imputat. Cum tam senex quam debilis euaserint, occisis iuuenibus. La bizarrerie même de la circonstance - et de l'expression (cf. R.D. Williams) - confirme l'allusion virgilienne. R

94) Sur l'amphibologie du tour Caesaris periculum in Hor. Epod. I, 3, cf. Petite Stéréoscopie I, 14. R

95) Dubner et Pichon, par exemple, s'imaginent que ces soldats décrits en 449-450 sont les mêmes que ceux mentionnés en 485. R

96) Les exégètes appliquent Barbarico tantôt aux Asiatiques vaincus par Troie (cf. l'emploi d'Eur. Tr. 477), tantôt à Troie elle-même (comme Ennius, dans le passage cité par Cic. Tusc. III, 44). Opposant à ce luxe la simplicité toute "romaine" d'Enée (596-8, 634-794), Perret décèle parfaitement l'intention du narrateur: «Il y avait une Troie "barbare" qui devait périr». R

97) Et l'on a vu au vers 355 (furor additus) comment Enée savait transformer en fous furieux des hommes courageux. R

98) Cf. supra I n. 156. R

99) Symptomatiquement, Pichon juge utile de préciser: «Irrita ne veut pas dire que les Troyens visent mal, mais que leur défense ne sert à rien». R

100) L'objection formulée par Cartault 195 était très juste: «On ne comprend pas comment Pyrrhus a pu approcher de la porte qui, aux vers 449 sq, est protégée par des guerriers l'épée nue». R

101) On sait quelle belle application philosophique de ce fit uia ui Sénèque a fait dans la 37ème épître à Lucilius ( § 3). R

102) Austin glose ainsi trucidant: «It suggests business-like, matter-of-fact butchery». Cf. dans le même esprit le passif Caeduntur, 266. R

103) Naturellement, cette signification du vers 473 a été vue depuis longtemps. Voir Binet par exemple: le poète, dit-il, veut «faire entendre que l'on prendrait le jeune héros pour Achille lui-même ressuscité, et sorti de son tombeau avec toute sa valeur, joint à tout le brillant de la jeunesse». Et cf. la traduction de Delille: «Pyrrhus vient, et déploie Achille tout entier». R

104) Outre la ressemblance entre sub pectore condit et lateri...abdidit, 553, ou encore l'écho de iam iamque manu tenet, 530 à XII, 754: cf. W.R. Nethercut 95 (et aussi 86-7, 92, pour d'autres points de ressemblance entre Enée et Pyrrhus). R

105) L'écho à VI, 273 est signalé par Putnam 34. Il s'ajoute à nouos, 473 pour suggérer l'étymologie de Neoptolemus. R

106) «Il n'est pas vrai de dire qu'Enée a assisté à toute la scène sans intervenir: ce serait de sa part une lâcheté...», écrit L.-A. Constans 95; et un peu plus haut: «il lui fait un récit circonstancié d'après ce qu'il sait, ce qu'il a appris par la suite: lui, il n'a vu que la fin du drame, Priam sanglant au pied des autels». R

107) K.W. Gransden (1985) 72 n. 6 remarque que la particule ecce revient huit fois dans le livre, i.e. plus que dans aucun autre. «And what do you think happened then?», telle est la nuance qu'il dégage (p. 63). R

108) L'exitus du vers 554 rappelle très curieusement le exitura d'Horace, comme si exitus sorte tulit transposait dans le passé le futur Sors exitura. R

109) L'évocation du meurtre de Pompée par le iacet ingens litore truncus, 557 est couramment admise dans les commentaires: cf. à ce sujet A.M. Bowie 473 sqq. R

110) Nous bravons ici la mise en garde de K. Quinn 5: «Only a cynical reader, surely, would point out that Priam behave rather foolishly; that both his first impulse and his second impulse...are more a caricature of the hero's death than the real thing». Mais après tout, Quinn lui-même se demande à la page suivante si Virgile n'a pas voulu que nous censurions l'attitude de Priam comme «not merely futile..., not merely inadequate, but irrelevant - irrelevant to the point of being wrong». D. H. Mills 160 est plus catégorique: «As an act of irresponsability it is morally culpable». R

111) Cf. Servius: non apte sibi cohaerere facit: sed potius oneri sumit. R

112) Le désordre grammatical contribue aussi à créer l'image d'un vieux mannequin désarticulé. Les mots sont comme jetés les uns après les autres, sans lien entre eux (sauf les fins de vers), produisant comme par hasard la comique séquence diu senior, digne du uetus...senectus d'Horace, Epod. VIII, 3-4. R

113) C'est que pependit leur semblait contredire aere repulsum. Mais avec leur solution, Virgile dit deux fois la même chose (cf. le commentaire servien). Faute d'admettre qu'Enée fait de la cacozélie, Austin en est réduit à conjecturer que Virgile ne s'est pas bien compris lui-même: «possibly he had no very clear picture himself of what he describes». R

114) uel secundum Epicureos uel desperat, D.Servius. R

115) Austin relève aussi un curieux écho à Appien B. C. IV, 15, où il s'agit des suicides causés en l'an -43 par la crainte des triumvirs, dont le pire justement était Octave. Or, cf. supra. R

116) Les lecteurs de Virgile sont enclins à considérer ce passage comme apocryphe parce qu'il dessert l'image de leur héros: voir par exemple R.D. Williams: «It is possible that Virgil deleted the passage because he could not on second thoughts allow his hero to speak of killing a woman»; K.W. Gransden (1985) 70: «But the strongest condemnation of the episode is surely to be found in the transfer of Menelaus' anger to Aeneas, etc...». R

117) Cf. G. Highet 176: «but when he died, he had still not rewritten the context where it [sc. ce passage] stood, in such a way as to conceal all traces of its previous existence». R

118) «Virgil's executors knew quite well what they were doing when they did not include it in their authoritative text: they were doing what Virgil himself would have wished», Austin (1961) 198. R

119) R.D. Williams ne rejette pas les raisons de fond alléguées par Servius, mais tente de les combiner avec l'argument stylistique. W.S. Anderson 36 échafaude une théorie ingénieuse, mais qui ne ferait guère honneur à Plotius et Tucca: regardant le passage comme «defective, below the usual Vergilian stage of polish», les deux éditeurs auraient "saisi ce prétexte" pour effacer cette tache sur le manteau d'Enée; D. Gall suppose qu'ils sont eux-mêmes à l'origine de la transposition de ce passage que Virgile aurait conçu pour la fin du livre. R

120) C'est l'interprétation notamment de Ladewig, Wagner, Benoist, Pichon (avec hésitation), Williams (cf. scelus expendisse, 229, supra). Dubner est de ceux, le plus grand nombre apparemment, qui entendent quae sumuntur a scelerata, ce qui est si peu satisfaisant que Heyne conjecturait sceleratae. R

121) K. Quinn 17: «More than once the situation is impregnated with a bitter irony. Brutal as the killing of Priam is, it is an act of brutality the like of which Aeneas himself comes close to committing when, with Priam's body by the altar of his gods still before his eyes, he catches sight of Helen...». R

122) L'impression de ce trou béant est très forte même chez les tenants du caractère apocryphe des vers 567-588. Heinze pense que ceux-ci en remplacent d'autres, détruits par l'auteur lui-même; Peerlkamp ne voit pas comment l'on pourrait condamner 567-588 en sauvant 589-623 (Omne autem hoc episodium ita inter se aptum est et connexum, ut partem tollere non possis; Körte croit que cette lacune fut creusée par la rédaction tardive de 589-631, puis comblée par un interpolateur. R

123) En pourrait faire foi ce commentaire dû à Stahl 171: «Here, too, it turns out, Virgil has manifestly been serving the patriotic reputation of the Julian's ancestor». R

124) Cf. Euphrosyne 20 (1992) 74-5. R

125) Wagner, Kvicala, Dubner font partie de ceux qui rejettent ce vers tout en admettant l'authenticité du passage. R

126) On pourrait ajouter que la séquence 559-631, débarrassée du parasite, comporte 72 vers, peut-être divisibles en 28 (-> 587) - 16 (-> 603) - 28 (depuis Aspice, début de la seconde sous-partie du second mouvement). R

127) C'est la leçon de Thilo-Hagen, Ladewig-Deuticke, Janell, Austin, Perret. R

128) Peerlkamp abonde naturellement en ce sens: Burmann coniicit ultrici flamma, ut Helenam in incendium mitteret. Non alienum a nostro poeta [sc. l'interpolateur]. R

129) «Tu ne m'aimes plus» ou «Tu ne nous aimes plus». La question du vrai ou du faux pluriel est devenue oiseuse. R

130) Comme le déclarera Vulcain en VIII, 396-9, rien n'empêchait que Troie survive au moins dix ans de plus, il suffisait que Vénus le veuille: voir à ce sujet E.L. Harrison 320-1. R

131) On pense ici au Perfidum ridens Venus d'Hor. C. III, 27, 67, et l'écho n'est sans doute pas fortuit, à comparer le non tibi...inuisa du vers 601 au tibi inuisus d'Horace (71), ou encore les vers 594-5 au Abstinet...irarum calidaeque rixae (69 sq). R

132) Quidam reprehendunt non conuenisse in ruina et exitio ciuitatis Venerem roseo ore loqui cum filio, ignorantes hoc epitheton Veneri esse perpetuum. R

133) E.L. Harrison 322 identifie deo à Jupiter; Austin ne doute pas que Virgile aurait corrigé en dea. La volonté virgilienne de fusionner Vénus et Jupiter se laisse voir à notre avis dans cette incertitude même. Comparer au chant V la tendance à fusionner Vénus et Neptune: infra. La même intention s'observe d'ailleurs ici même à propos de Vénus et d'Enée, e.g. à travers l'écho de pura...in luce refulsit, 590 à clara...in luce refulsit, I, 588 (C. Segal [1981] 77-78 signale aussi les correspondances entre I, 588-9 et I, 402, 405). R

134) Nous disons bien métaphore, parce que l'apparente anacoluthe introduite par ueluti a pour réel effet de renforcer la comparaison et de l'amener au niveau de la métaphore: Troie est toute dans cet orne, comme elle était déjà toute dans l'antique tour démolie par Enée. R

135) Il est curieux que celles-ci aient échappé aux mailles du filet tendu par W. Moskalew, de même par exemple que le rapport de 612-5 à VI, 518-9, ou le parallélisme entre 469 sqq et I, 588 sqq. R

136) Auolsa a parfois surpris à propos d'un arbre que l'on coupe, d'où la suggestion de Hosford (CJ IX [1913-4] 398), selon laquelle iugis ne désignerait pas le sommet, mais la souche de l'arbre. L'essentiel est sans doute que Virgile voulait cet auolsa pour l'écho à conuellimus, 464, uellit, 480, conuolsaque, 507. R

137) Ne dirait-on pas du Scarron? Il est gênant pour les admirateurs d'Enée d'avoir à admettre que leur héros soit resté si longtemps sur son toit (cf. Perret). Comprenons qu'il a aperçu Hélène de loin et qu'il allait s'élancer du toit pour la frapper, c'est ce qu'il dit, quand, changée en Vénus, elle vint à lui. Au lieu de voir dans l'absence d'apodose aux vers 626-631 (comparaison de l'orne) un signe d'inachèvement (ainsi H.-Chr. Günther 48 n. 129), on pourrait considérer que, par un effet de burlesque supplémentaire, Descendo constitue cette apodose. R

138) En intégrant à ce passage les vers 632-3 (comme le font Benoist et Plessis-Lejay), on obtient 98 vers organisables en deux parties égales, séparées par Namque, 681, ce signal des miracles: cf. supra. R

139) «Ce jugement est ratifié par Johnson 172 qui lui donne la plus vaste extension: «That is not too strongly stated, and the quality that he correctly identifies in this part of the poem radiates forward to the close of the poem». R

140) En X, 275, laeuo lumine est d'un sinistre présage: cf. l'intéressante note d'Austin sur ce point. R

141) On serait tenté de dire que pour Virgile uero a valeur adversative, tandis que pour Enée il ne l'a pas. Mais la subtilité est inutile. Enée fait l'innocent ici comme avec At: «nous autres, pauvres ignorants...mais mon père...» R

142) Cf. Violence et ironie 349 sqq. R

143) Encore que dans un contexte adéquat ce terme d'onus puisse se charger d'une affectivité authentique: cf. XI, 550. R

144) La question est controversée, mais un point important est que le modèle de cette caricature préexistait à Virgile. Cf. J.-P. Cèbe 369 sq. R

145) Cf. REA 93 (1991) 92. R

146) Apparente, car dans l'exemple en question (numquam era errans mea domo efferret pedem, Enn. sc. 253, cité par Austin) domo fait sans doute toute la différence. L'emploi présent est plus proche de Plaute (Capt. 456 sq, Bacc. 423) que d'Ennius, et Austin note d'ailleurs que l'expression ne se retrouve pas chez les épiques latins. Opposer un peu plus bas, v. 753, le gressum extuleram. R

147) Cf. R. Allain 164: «Mais nefas est un mot bien fort pour la circonstance...à notre avis, le poète a voulu, par ce mot, relever l'impiété des paroles d'Anchise...». Le poète, non, mais le narrateur. R

148) Il laisserait le lecteur dans la troublante impossibilité de se déterminer entre Servius (ut eum hostis quasi miseratus occideret) et Servius auctus (quod illi hostili animo fecerint, ego misericordiae loco ducam). R

149) Cette guerre entre Virgile et Enée est l'unique moyen d'expliquer le "violent contraste", comme dit R. B. Lloyd 45, entre l'Anchise du livre II et celui du livre VI, car, quant à la prétendue évolution du personnage à travers le livre III, nous n'en apercevons, pace Lloyd, nulle trace (et évoluer à cet âge!). R

150) Le fait que les Anciens considéraient la privation de sépulture comme le pire des malheurs n'est évidemment pas un argument contre l'interprétation traditionnelle de Facilis iactura sepulcri, car on verra que sur ce point aussi Virgile est tout à fait dégagé des anciennes superstitions (cf. V. Mellinghoff-Bourgerie 45). C'est pourtant cette considération qui amène Plessis-Lejay à proposer le sens, combien forcé, de "la perte causée par le tombeau, i.e. la mort". R

151) Sur le neque seruitio me exire licebat de Tityre, Ecl. I, 40, cf. Violence et ironie 36-37. R

152) Cf. Violence et ironie 377 sqq. R

153) Insertabam : cunctationem ostendit hoc uerbo eius qui nec ire ad proelium uelit nec domum relinquere. Sic et ferebam dixit, D.Servius. R

154) Comme le remarque Binet, et pace Lyne 176 («his reason-dictated unemotional instruction»), Enée «n'a aucun motif de tenir sa femme éloignée». On dit que c'est Virgile qui veut se débarrasser de Créuse, mais alors il s'y serait bien mal pris, surtout avec ce fâcheux longe auquel Servius et d'autres tentent désespérément de faire dire le contraire de ce qu'il signifie. R

155) D'autres, tels Bellessort, Austin, Williams, préfèrent la leçon ruenti de P, vaguement ridicule. Furenti [M] s'intègre mieux thématiquement (c'est folie: cf. 735-6, 776, et voir aussi 588 et 655-670) et phoniquement (sine fine furenti / Infelix); en outre, il s'inscrit mieux dans le système d'échos à G. IV (dementia, 488; furor, 495). R

156) Cf. Donat: a contrario dixit senem aliquid uidisse per tenebras cum etiam per diem tardos prorsus aut prope nullos habere possit obtutus. R

157) Ordo est: fato erepta Creusa substititne errauitne uia. Non enim dubitat fato esse sublatam. R

158) Le choix entre lapsa [M] et lassa [P2] est difficile: lassa est plus accusateur que lapsa (mais aussi plus auto-accusateur), et il a l'avantage de rappeler le defessi du vers 565, mais lapsa laisse mieux transparaître la mauvaise foi d'Enée et (cf. infra) s'inscrit mieux dans le système de correspondances avec la première géorgique. R

159) Donat refuse l'équation male amicum = inimicum (de même en 23 pour male fida ): pour lui comme pour nous, male amicum mêle le bon et le mauvais (uno tempore aduersa prosperis miscet), ce qui est le cas ici, note-t-il, puisque le numen facilitatem praebuit exeundi et inuidit uxorem (mauvaise explication car ce n'est évidemment pas cet accès de folie qui a sauvé Enée! ). R

160) Servius remarquait qu'avec asportare (un hapax chez Virgile) le vers devenait scandable au prix d'une simple inversion (nec te hinc comitem...), inversion que, cependant, il n'osait se permettre: aussi s'étonne-t-on que des éditeurs modernes (Villenave, Benoist, Pichon, Bellessort, Austin, Williams) aient cette tranquille audace, surtout que le vers en devient presque imprononçable. R

161) Cf. RBPh 70 (1992) 98-101. R

162) Voir le commentaire de Donat: parum, inquit, remeare ad patriam, sumpsi quoque arma fulgentia quae me in tenebris cateruis hostium proderent potius quam tutum defensumque praestarent. Peerlkamp et Ribbeck préfèrent retrancher le vers 749. R

163) Sauf 753-4, auquel on ne voit pas d'écho précis dans la géorgique. La cacozélie s'y décèle dans la répétition intempestive de repeto (cf. v. 749), et surtout dans le contraste per noctem - lumine, qui semble inviter à comprendre que l'oeil («of course, the eye», Austin) remplit ici l'office d'une lampe. R

164) Perret a grand soin de rattacher l'injonction lacrimas...pelle Creusae à ce qui suit ( = «ne pleure pas, mon sort est heureux»), comme le voulait Servius, mais l'ambiguïté ne saurait être innocente, et la remarque du scoliaste antique reste vraie («tant d'éditeurs modernes», déplore Perret): plerique dicunt: quia habes uxorem paratam. R

165) Le mot Lydius est de toute façon obscur, et Thybris peut désigner n'importe quel fleuve destiné à devenir, comme en III, 350, "un nouveau Xanthe», pour la bonne raison que le fleuve troyen porte aussi le nom de Thymbris, autre forme de Thybris (cf. J. Carcopino 674-6). Les commentateurs disent volontiers que par les vers 781 sqq Enée ne laisse nul espoir à Didon. Servius voit plus clair quand il note ad v. 746: bene se futurus commendat maritus . Que cette prophétie de Créuse soit "more optimistic than realistic", J.J. O'Hara (1990b) 89 le remarque à juste titre, mais sans ajouter, hélas, que c'est Enée qui manipule ce fantôme à sa guise. R

166) Cf. Violence et ironie 211-2, 390. R

167) uel admiratus sum tantos euadere potuisse, D.Servius. Autre point admirable, Enée et sa troupe partent chargés de trésors: cf. en particulier I, 647 sqq, ou encore I, 119 (Arma uirum tabulaeque et Troia gaza per undas), où, pace P. Heuzé (1985b) 91, nous verrons autre chose qu'"une entorse à la vraisemblance": c'est le Arma uirum, i.e. le poème officiel, démasqué. Comparer Ov. Tr. II, 534: Contulit in Tyrios arma uirumque toros. R

 

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