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 LIVRE I

 

 

Vers 1-7: ouverture.

D'entrée de jeu, par les deux premiers mots du poème, Enée reçoit l'estocade. Référence simultanée à l'ouverture de l'Iliade et à celle de l'Odyssée, l'expression Arma uirumque fait apparaître le héros de l'Enéide comme une sorte de composé d'Achille et d'Ulysse (1) . La chose pourrait sembler flatteuse, mais sans même parler de l'hostilité déclarée des Catulle (e.g. c. 64, 338-71), Virgile (cf. e.g. v. 483-4: infra), Horace (cf. e.g. C. IV, 6) ou Ovide (e.g. Met. XII, 70-145) envers le Péléide, ni de l'image détestable qui sera donnée de l'homme d'Ithaque dans le livre II, qu'il suffise au lecteur de laisser chanter dans sa mémoire les premières mesures de l'Iliade:

Mênin aeide, thea, Pêlêiadeô Achilêos

oulomenên, ê muri Achaiois alge ethêke

comme de l'Odyssée:

Andra moi ennepe, Mousa, polutropon, os mala polla

plagchthê, epei Troiês ieron ptoliethron eperse

pour se rendre compte que le poète latin nous induit très fort en la tentation de suspecter la loyauté du Troyen envers sa patrie, puisque d'une part Achille n'avait pas hésité à sacrifier les Achéens à sa rancune personnelle et que d'autre part Ulysse revient du pillage de «la sainte ville de Troie». Or, bien des détails de l'Enéide suggèrent en effet que "le pieux Enée" participa à la curée, conformément d'ailleurs à une solide tradition qui le présentait comme un traître (2) .

Certes, on peut toujours arguer que Virgile a voulu par rapport à Homère se poser en s'opposant, mais remarquons que le caractère abrupt et brutal d'une attaque comme Arma...cano heurterait scandaleusement l'idée que tout lecteur se forme de l'auteur des Bucoliques et des Géorgiques, celle du chantre par excellence de la paix et de l'harmonie entre les hommes (3) , si l'équivalent de l'homérique oulomenên ne devait être sous-entendu avec Arma. Et cette malédiction se communique inévitablement à uirum, étant donné que l'effet conjugué du rythme et de la copule tend pour ainsi dire à fusionner en un seul les deux mots («they affect each other», W.S. Anderson 8), presque comme si -que faisait fonction épexégétique: «l'homme qui incarnait les armes» (4) , i.e. la guerre (Arma est mis pour Bellum, note Servius).

Il nous paraît remarquable que l'addition au début de l'Enéide des quatre (trop) fameux vers commençant par Ille ego ait pour résultat essentiel de desserrer le lien entre Arma et uirum:

at nunc horrentia Martis / Arma...

Faut-il voir là un indice que l'interpolateur, quel qu'il soit, connaissait le vrai sens de l'ouvrage et qu'il avait le plus grand intérêt à l'empêcher de percer au jour? Chose certaine, ces quatre vers apparurent très tôt, sans doute même dès l'origine, puisque Servius pense qu'ils étaient l'oeuvre de Virgile mais furent éliminés par Varius et Tucca (ou Varius seul), plus sûrs juges que l'auteur lui-même. Pourtant, quoi qu'il en soit de Varius et Tucca et du moyen qu'ils auront trouvé, tout surveillés qu'ils fussent, de faire connaître leur sentiment sur ce postiche qu'on les forçait à intégrer, on n'arrive pas à croire que Virgile, même dans ses brouillons, ait jamais pu commettre de si méchants vers en envisageant, qui plus est, de les déposer au seuil de son monument. Ne serions-nous pas plutôt ici en présence d'une tentative du même type que celle qui avait valu au libellus de Catulle l'addition du poème 116 (5) ? Sixte-Quint christianisait avec des feuilles de vigne les statues de l'Antiquité: Auguste, par de menues retouches, neutralisait l'anti-Enéide (6) .

 


Vers 12-33: genèse d'un conflit.

Ce second préambule qui, abstraction faite du Ille ego..., fait exactement le double de la longueur du premier, s'achève sur un vers superbe d'ambiguïté:

Tantae molis erat Romanam condere gentem.

Au moment où elle vient, juste après la vision des Troyens ballottés comme des jouets sur l'Océan, une telle réflexion ne manquerait pas de uis comica s'il fallait l'appliquer à Enée. C'est pourtant ce que fait l'exégèse conventionnelle, sans trouver paradoxal que Junon, qui a l'initiative tout au long du passage, s'en trouve subitement dépossédée dans le vers conclusif (7) . Seulement, pour la lui conserver tout en préservant son image négative, cette exégèse se trouverait forcée d'inverser le signe de condere, en entendant ce verbe comme un synonyme, bien improbable, de perdere (cf. VII, 304: perdere gentem). Pour nous le subterfuge est inutile: la fondation de Rome, on va le voir à l'instant, n'est pas l'oeuvre d'Enée, mais bien de Junon, et ce que veut celle-ci, c'est protéger cette virtuelle nation des fatales convoitises d'Enée, ce prétendu fondateur qui n'est qu'un égorgeur (8) .

Virgile impute à la haine de celle-ci deux sortes de mobiles (causas, 8), les uns concernant l'avenir, les autres le passé. Mais, quelque sort que l'on fasse à super, 29, i.e. que la crainte éprouvée pour Carthage soit mise au même plan que les offenses troyennes (super préposition) ou que ceci apparaisse secondaire par rapport à cela (super adverbe), l'Olympienne n'a-t-elle pas l'air de s'acharner sur un héros personnellement irréprochable? Car pourquoi le fils d'Anchise porterait-il la responsabilité des fautes de sa race et qu'a-t-il à voir dans les guerres puniques? Pour sauver Junon (9) - et Virgile à la fois -, il faut admettre qu'Enée incarne pleinement la fourberie phrygienne, ce qui ne pose guère de problème étant donné que les vers 19-20:

Progeniem sed enim Troiano a sanguine duci

Audierat Tyrias olim quae uerteret arces

quelle que soit leur explication ultime (cf. infra), tendent fâcheusement à évoquer les agissements de l'amant de Didon dans le quatrième livre (présent duci, reprise du mot progenies en I, 250 pour désigner Enée, intérêt passionné porté par Junon à la fondatrice de Carthage, tableau apocalyptique des vers IV, 665-671).

Au sujet de l'expression fato profugus, 2, Servius Danielis ne se prive pas d'observer que le poète veut ainsi souligner la culpabilité d'Enée, en tant qu'appartenant à une race parjure (et de citer G. I, 502). Mais les défenseurs du Troyen répliqueront que celui-ci précisément n'appartenait pas à la branche parjure de la famille, et il est certain que si Junon n'avait aucune faute à lui reprocher, comme semblent l'indiquer les vers suivants, et particulièrement le Insignem pietate uirum, 10, il faudrait se rallier sans hésiter à l'interprétation classique du vers 11:

Tantaene animis caelestibus irae?

qui implique que le blasphémateur Virgile aurait osé, dès le prologue de son oeuvre, mettre en accusation la Reine du Ciel en personne. Mais les crimes d'Enée, annoncés en filigrane dès le Arma uirumque, nous n'avons pas fini de les voir défiler sous nos yeux et ils ne s'arrêteront qu'avec le dernier vers du poème. Rien de sacrilège donc dans ce Tantaene...irae, mais, sous une fausse naïveté, la caustique implication que la prétendue piété de l'homme insignis pietate n'est rien de plus qu'une façade pharisienne derrière laquelle s'abrite la plus monstrueuse impiété (cf. le uir bonus d'Horace Epist. I, 16). Cette monstruosité pourrait bien d'ailleurs se trouver dûment dénoncée, comme le pressent D.Servius, à travers la formule fato profugus, et cela non seulement parce que l'adjectif profugus évoque la victime fuyant le sacrifice (un monstrum au sens propre), mais surtout parce que rien n'empêche fato de traduire le regret éprouvé par le poète: «la fatalité l'a sauvé», i.e. «il en a réchappé pour notre punition, tel un fléau de Dieu» (10) . Ainsi Naevius écrivait-il (cf. infra, ad Prologue IV) : Fato Metelli Romae fiunt consules. Bien sûr, Romae reste ici sous-entendu (la République est morte), mais le contexte suffit à le rétablir, et la series Italiam fato est peut-être éloquente.

  Cela dit, ce fato comporte tout de même une pointe d'humour puisque, on le verra, pour échapper au sort de ses compatriotes, Enée avait dû aider un peu le Destin...

Cette explication n'enlève rien à la profondeur philosophique de l'interrogation Tantaene...irae? où Virgile pose l'insondable énigme des rapports du ciel et de l'enfer. Servius note le heurt entre caelestibus et irae: nam apud inferos constat esse iracundiam, ubi sunt furiae. Mais placer Ira auprès des Furiae, c'est encore trop peu dire, puisqu'en vérité les Irae se confondent avec les Dirae ou Furiae, si dignement représentées au septième livre en la personne d'Allecto. Que la Junon céleste puisse "s'inverser" en Iuno saeua, i.e. en Allecto, Didon trahie se transformer en Furie vengeresse, voilà le mystère que Virgile offre dès à présent à notre méditation. Où est le blasphème? Mais il importe absolument qu'Enée soit un criminel pour que Junon soit justifiée, car on sait bien, comme le note Villenave, que «la haine est vertu contre le vice». Quand il reproche au poète d'attribuer à Junon une injuste colère, Delille sent bien sans se l'avouer la nécessité de choisir entre l'innocence d'Enée et celle de Virgile: «Les prophètes même donnent au vrai Dieu la colère et la vengeance. Peut-être Virgile aurait-il dû profiter des avantages de ce merveilleux sans en faire sentir le ridicule et l'inconséquence».

Mais fallait-il que Rome dût sa naissance à un tel personnage? Rien n'est moins sûr. On peut avec Servius s'interroger sur le nom de la ville fondée par Enée (dum conderet urbem, 5), sur l'identité des dieux introduits par lui au Latium (Inferretque deos Latio, 6), et même sur l'antécédent de unde, 6. Rattacher cet unde à Latio, comme y incite Latinum(11) , serait du même coup évincer Enée du processus menant à l'édification de la cité romaine, et J. Carcopino a d'ailleurs montré que la ville de Lavinium préexistait à Enée et que le mot urbem ne réfère ici à rien d'autre qu'au premier établissement des Troyens sur l'embouchure du Tibre, une "Troie" qui, vu son nom, ne saurait, à en croire l'ode III, 3 d'Horace, contribuer à la grandeur romaine qu'en disparaissant (12) .

Prétendre qu'Enée soit le fondateur de cette propre ville des Laurentes qu'on le verra au livre XII sommer sous peine d'extermination de se soumettre au joug sans conditions (v. 567 sqq) relève du même genre d'humour que celui de la propagande officielle qui présentait Octave, envahisseur et bourreau de Rome, comme le "père de la patrie", son sauveur et fondateur (13) . Mais il est vrai que Virgile passe pour un artisan de cette propagande-là, et même pour le plus considérable d'entre eux...

Enée ne construit pas, il détruit. C'est le faux-bourdon de la ruche, le pillard à l'affût (cf. v. 434 sq). Les ouvrières, le peuple de Didon, devraient repousser de leurs dards l'ignauos fucus, mais il y a eu trahison. L'ennemi d'abord, mirabile dictu, s'est rendu invisible (v. 439 sq). Ensuite, la Reine elle-même, aveuglée par Vénus et Jupiter, l'installe dans les murs comme un autre Cheval de Troie, monstrum infelix. Enée mettra Carthage à sac après avoir pillé sa propre ville, Junon le sait, elle l'a «entendu dire» (Audierat, 20). Par qui? Peut-être par Virgile lui-même, témoin oculaire du renversement de la Rome ancienne (Vrbs antiqua) par les deux premiers Césars qu'Enée préfigure.

Plusieurs commentateurs, tels La Cerda et Baehrens, à la suite de D.Servius, ont dénoncé le caractère parfaitement tautologique des vers 21-22, traditionnellement affectés d'une ponctuation forte après Libyae:

Hinc populum late regem belloque superbum

Venturum excidio Libyae : sic uoluere Parcas

par rapport aux deux vers précédents cités plus haut. Et de fait, si, comme le pense l'opinio communis, tous les quatre font allusion aux guerres puniques, Hinc ne peut que reprendre Troiano a sanguine (14) , avec toute la lourdeur que cela comporte, sans parler du désagréable conflit ainsi créé entre deux acceptions du verbe uenire, l'une avec mouvement (comme en II, 194 par exemple), l'autre sans (pour indiquer l'origine). Une distribution des quatre vers entre Enée (v. 19-20) et les Romains des guerres puniques (v. 21-22) atténuerait peut-être cet inconvénient en libérant le sens temporel de Hinc, mais le passage demeure de toute façon en contradiction avec XII, 826 sqq du fait qu'il semble postuler une Junon hostile à Rome jusqu'aux guerres puniques inclusivement. Et du reste, il faut bien avouer que le trait studiisque asperrima belli, 14 convient assez mal à la Carthage de Didon, même si ses voisins la contraignent à rester sur ses gardes.

Baehrens employait les grands moyens, proposant l'émendation du vers 20 en:

Audierat Latias olim quae poneret arces.

Mais plutôt que d'attribuer à la transmission manuscrite une bévue aussi improbable, nous préférons envisager une autre hypothèse. Ce qui frappe en effet à la lecture des vers 12-18, c'est de voir à quel point la description correspond à celle de Rome. Le vers 14 rencontre d'ailleurs un parfait écho en I, 531-2 (repris en III, 164-5), qui renferme implicitement la promesse de Rome:

Terra antiqua potens armis atque ubere glaebae;

Oenotri coluere uiri.

Dès cette époque-là, affirme le poète (iam tum), Junon caressait le dessein «d'établir en cette ville la capitale des nations» (v. 17):

hoc regnum dea gentibus esse.

L'attributif gentibus est intéressant dans la mesure où il neutralise les virtualités négatives de regnum et pose les nations non en objets mais en sujets participant librement aux bienfaits de la paix universelle ("royaume pour", et non "règne sur"). Un tel projet, si conforme à l'idéal que les meilleurs esprits de Rome se faisaient de la Ville, depuis Cicéron (Off. II, 26 sq) jusqu'à Rutilius Namatianus (Itin. I, 63: Fecisti patriam diuersis gentibus unam) (15) , ne parle-t-il pas puissamment en faveur de la Reine du Ciel? Et comment croire dans ce cas que celle-ci lors des guerres puniques se serait rangée aux côtés de l'envahisseur carthaginois (cf. d'ailleurs, nous le disions, XII, 826 sqq)? Appliquée à Carthage, la précision iam tum n'a donc guère de sens, et elle serait d'ailleurs bien mieux appropriée à une ville encore en gestation qu'à une cité dont les remparts s'élèvent déjà (16) . Henry, à propos des vers 16-17:

hic illius arma, / Hic currus fuit

s'étonnait à bon droit que Junon eût son char et ses armes «in so out-of-the-way a place as Carthage» (et de rappeler le Est in secessu longo du v. 159), mais il préférait, selon son propre aveu, laisser de côté cette trop épineuse question: «curious and edifying though it could hardly fail to be, [it] might cost much time and trouble».

Il n'a pas échappé aux exégètes qu'en décrivant la Carthage de Didon, Virgile tenait les yeux fixés sur la colonia Iulia Concordia Karthago qui se bâtissait dans le temps même où il composait (cf. J. Foucher 14) . Ainsi, non content de faire se croiser deux personnages, Didon et Enée, dont il n'ignorait pas qu'ils avaient vécu à des époques différentes, le poète implante une ville augustéenne en plein coeur des temps héroïques. Si le premier de ces anachronismes se justifie entre autres par la tradition antérieure, le second nous apparaît comme un signe de la secrète équation entre Rome et Carthage (17) . J. Carcopino 650 voudrait l'expliquer par la volonté virgilienne «de favoriser par la diffusion de son poème le relèvement de Carthage, auquel...s'était attaché le gouvernement d'Auguste». Intentions courtisanes en somme, mais l'on peut toutefois se demander si la reconstruction de Carthage revêtait aux yeux de Virgile - ou d'Auguste - une importance telle qu'elle dût commander le plan même de l'Enéide et justifier n'importe quel anachronisme (18) . Et puis, si, comme l'écrit Carcopino un peu plus loin (p. 653), l'intention de l'auteur avait été d'écarter de l'avenir de la ville nouvelle «les pensées soupçonneuses et les terreurs désuètes», pourquoi celui-ci insiste-t-il tellement sur les menaces que Carthage avait longtemps fait peser sur Rome (I, 12 sqq; X, 11 sqq, 53 sqq) - une Carthage jamais dissociée de celle de Didon (cf. le iam tum, et voir IV, 622 sqq)?

Dans ces conditions, et en dépit de l'apparent verrou constitué par Tyrii tenuere coloni, 12 et Tyrias olim, 20 (cf. infra) on serait tenté aux vers 13-14:

Karthago Italiam contra Tiberinaque longe / Ostia

d'analyser Ostia comme une explicitation de Karthago, en s'appuyant sur le fait que les mots Karthago Italiam contra forment un bloc scellé tant par l'élision que par la postposition de contra et l'absence de verbe (contra au sens d'erga : comme Pl. N.H. 8, 23): «La Carthage italienne (littéralement "une Carthage envers l'Italie") (19) , ville qui s'étend sur une longue distance (20) le long de l'embouchure du Tibre». Que le terme Ostia soit ici mis pour Rome, c'est en tout cas ce que chacun perçoit bien, mais là où Forbiger parlait de métaphore, nous verrons plutôt une synecdoque, le débouché de la ville pour la ville elle-même (21) .

En dissimulant Rome sous le masque de sa grande rivale, Virgile n'aurait fait qu'appliquer les leçons de son vénéré Catulle, dont le libellus exploite si génialement à des fins de cryptage le principe héraclitéen de la coincidentia oppositorum (22) . L'hypothèse, nous semble-t-il, se fonde sur de bons arguments, puisque, moyennant un simple déplacement de virgule (23) :

Hinc populum late regem belloque superbum

Venturum excidio: Libyae sic uoluere Parcas (24)

elle permet de clarifier le sens des vers 19-22: «Elle avait appris qu'un rejeton du sang troyen renverserait un jour la citadelle de sa ville, et qu'alors le peuple-roi périrait». Au reste, Hinc peut aussi bien reprendre Progeniem ou Troiano a sanguine («c'est de là que viendrait la perte du peuple-roi»), le verbe uenire trouvant ici de toute façon un emploi à sa convenance, à preuve des expressions telles que uenire in calamitatem, in periculum, in potestatem alicuius, etc... (cf. OLD 11), le datif se substituant poétiquement à in et l'accusatif.

Ce "rejeton" - à double tête -, on le connaît, il est désigné en I, 286 sqq (Troianus origine) et encore en VI, 789 sq:

Hic Caesar et omnis Iuli / Progenies

où il est notable que le terme de progenies (en tête de vers comme ici v. 19) se trouve repris par Hic uir, comme si «toute la progéniture de Iule» se résumait en la personne du destructeur de l'âge d'or, Augustus Caesar, diui genus, exactement comme ductores, I, 235 se résume en Caesar, 286. Jupiter l'annonce à l'assemblée des dieux en X, 12-13, un jour viendra

Cum fera Karthago Romanis arcibus olim

Exitium magnum atque Alpis immitet apertas

et il semble bien que dans cette prophétie l'ombre de Jules César se profile sous celle d'Hannibal (25), selon une assimilation des plus courantes dans la propagande du temps. Déjà Lépide, dans le discours que Salluste lui prête (Or. Lep. 3-5), s'en sert contre Sylla; Cicéron la reprendra contre Antoine, Horace contre Octave, par exemple dans l'ode IV, 4, précieuse pour notre propos puisque l'identification du Princeps à Hannibal s'y accompagne de sa conséquence logique, à savoir la synonymie entre Carthage et Rome (26).

César est le tragique aboutissement de l'histoire romaine (cf. Ecl. X, 69; G. I, 145 sq; Hor. C. I, 12) (27) . Il a envahi sa patrie (X, 11-13) et porté le glaive en son sein (VI, 833 et cf. G. II, 505: Hic petit excidiis urbem), renversé ses lois, perverti ses moeurs et sa religion, détruit sa liberté (populum, 21): cf. Cic. Off. II, 29: Itaque parietes modo urbis stant et manent, iique ipsi iam extrema scelera metuentes, rem uero publicam penitus amisimus. La Ville porte peut-être ainsi le châtiment de son orgueil (superbum), et ne fallait-il pas que l'instrument de la Justice divine, son fléau, s'incarnât dans le fruit le plus monstrueux qu'ait jamais engendré l'orgueil romain (28)?

Au premier rang pour se réjouir du spectacle, la Libye. C'est "en Libye", dit Virgile (cf. n. 23), i.e. avec le suicide de Caton, que finira l'épopée du peuple-roi. Lucain, dans sa Pharsale (I, 39), fera la même observation:

ut Poeni saturentur sanguine manes.

Mais il ne faisait en cela que réitérer le propre constat d'Horace dans l'épode VII, v. 9-10 (où les Parthes se substituent aux Africains):

Sed ut, secundum uota Parthorum, sua / Vrbs haec periret dextera

et surtout dans l'ode II, 1 (v. 27-8, en écho à Aen. IV, 623 sq):

uictores nepotes / Rettulit inferias Iugurthae.

Virgile pense-t-il que l'implacabilité de Rome vis-à-vis de Carthage portait en germe le désastre, ou ce Libyae ne fait-il pas tout simplement référence aux imprécations de Didon au livre IV? Il y aurait en tout cas plus que du paradoxe à prêter à "la Saturnienne" (Saturnia, 23) de la sollicitude envers la Libye et de la haine pour l'Italie, attendu que Virgile se plaît ailleurs à qualifier la terre italienne de Saturnia (G. II, 173; Aen. VIII, 329), et que l'on peut même dire que Saturnia, en tant qu'ancienne appellation du Capitole (VIII, 358), représente le premier nom de Rome (29) . Dès l'époque reculée du vieil Evandre, dira Virgile, un dieu puissant habitait ce haut lieu, et l'on ne s'étonnera pas du retour sous son calame (VIII, 350) de ce iam tum qui gêne tant les exégètes du vers 18. Oui, iam tum la déesse Saturnia éprouvait pour la citadelle Saturnia une prédilection toute spéciale, et c'est tout naturellement qu'elle embrassera contre l'envahisseur troyen la cause de la Saturnia tellus.

Mais peut-être n'a-t-il pas été assez remarqué que le sed enim du vers 19 la disculpe totalement du grief d'injustice que le poète paraissait lui adresser en posant la question Tantaene animis caelestibus irae? A en juger pourtant par trois autres de ses occurrences dans le poème, à savoir II, 164, V, 395 et VI, 28, ce latinisme sert à introduire l'explication d'un apparent mystère, d'une contradiction entre telle vérité indubitable et telle constatation non moins indubitable: en II, 164, le fait que la protectrice attitrée des Danaens se retourne contre les Danaens; en V, 395, le fait qu'Entelle, pourtant avide de gloire, se retienne de relever le défi de Darès; en VI, 28, le fait que Thésée ait réussi à sortir d'un labyrinthe d'où l'on ne sort pas, inextricabilis. Or, dans le cas présent, on cherche en vain une contradiction entre l'amour de Junon pour Carthage et son ressentiment contre les Enéades (30), alors qu'en revanche dans notre exégèse ce sed enim devient lumineux, en même temps que se dissipe le scandale métaphysique impliqué par l'interrogation du vers 11: «Comment se fait-il que la Reine du Ciel ait persécuté un homme si pieux? Je vais vous le dire. Dès ce temps-là, n'en doutez pas, Junon avait élu Rome pour faire l'unité des peuples. Alors, pourquoi persécuter celui que l'on présente comme le père de la nation romaine? C'est qu'elle savait que les descendants d'Enée, César et Auguste, détruiraient un jour son oeuvre, raison pour laquelle elle s'efforçait d'écarter le Troyen du Latium». La contradiction (apparente) impliquée par sed enim redouble celle qui existe entre Insignem pietate, 10 et tantaene...irae? 11, et se résout de la même manière, c'est-à-dire par la prise de conscience de l'impiété d'Enée et du danger mortel qu'il représente pour la future Rome.

On le dit et on le répète, l'Enéide est centrée sur l'époque où elle a vu le jour. Mais l'exégèse traditionnelle de son préambule contredit cette assertion de bon sens. Austin, par un effort méritoire, a beau se convaincre qu'il devait certainement encore rester du temps de Virgile quelques individus dont les grands-pères avaient été contemporains de la destruction de Carthage, croira-t-on vraiment que les Romains qui venaient de passer par la terrible tourmente des guerres civiles se souciaient encore d'Hannibal? L'interprétation ici proposée des vers 12-33 offre au moins l'avantage de remettre à l'heure la pendule de l'Enéide. Et parler des guerres civiles en feignant de penser aux guerres puniques, la ruse n'était pas seulement adroite, elle s'imposait pour ainsi dire.

Nous n'avons pas franchi sans peine le portail de l'anti-Enéide. Mais nul ne s'étonnera, devant l'immensité de l'enjeu, que l'entrée du temple ait été si bien protégée. Nous croyons que la double difficulté présentée par Tyrii tenuere coloni, 12 et Tyrias olim, 20 fait partie de ce système défensif, et que les analyses précédentes autorisent, ou plutôt obligent, à considérer soit que ces "Tyriens" cachent, à la façon érudite des alexandrins, les Etrusques (Tyrrheni pour Tyrii) (31) , qui effectivement gouvernèrent Rome, soit plutôt que le poète fait ici référence à ces Phéniciens qui, dit-on, fondèrent aux bouches du Tibre (Tiberina ostia) un comptoir, ou "ville nouvelle", Carthago en leur langue, Italiam contra (32) , tout comme Didon s'était établie avec les siens sur les rivages africains, Lybiam contra. On pourrait alors commodément faire porter olim sur Tyrias, comme longe sur Ostia au vers 13 ou late sur regem au vers 21.

 


Vers 34-49: monologue de Junon.

 

Dans un monologue enflammé (flammato, 50), Junon laisse éclater sa colère contre Enée. Admirable tirade qui a naturellement pour effet d'achever d'aliéner à la Reine du Ciel la sympathie du lecteur pressé. C'est ainsi que, mis devant le portrait de Iustitia dessiné par Chrysippe, certains "délicats", au dire d'Aulu-Gelle (XIV, 4), s'imaginaient en présence de Saeuitia. Mais Junon n'est saeua qu'à l'égard d'un méchant, et non par sa nature propre. Le raisonnement qu'elle tient perdrait toute logique si Enée n'avait aucune faute sur la conscience, s'il était réellement l'homme insignis pietate qu'il prétend être et que ses lointains "descendants" prétendent qu'il est ; il faut qu'il soit au moins aussi coupable qu'Ajax, dont l'on connaît l'abominable sacrilège (v. 41). Les avocats du Troyen répliqueront qu'il faut bien s'attendre à ce qu'une divinité aussi maligne fasse endosser à un innocent la responsabilité des crimes de sa race (33). Mais rappelons-nous qu'Horace dans la dixième épode avait déjà expressément souhaité pour Maevius, alias Enée-Octave (34) , le châtiment d'Ajax. Et dans l'Enéide même, l'écho de IV, 382 sqq à I, 42-45, d'autant plus net que les deux passages semblent se souvenir du Thyestes d'Ennius (fr. Heurgon 177-180), démontre que l'ennemi de Junon a en effet toute l'étoffe du fils d'Oïlée.

La tirade débute par un mouvement interro-exclamatif (v. 37):

Mene incepto desistere uictam...!

qu'il n'est que trop facile d'interpréter contre Junon, en y voyant la pure expression d'un orgueil contrarié, le grincement de dents de Satan sous le talon de Dieu. Mais ne voit-on pas combien Mene gagne en puissance si, au lieu de marquer simplement l'indignation, il constate une impossibilité physique - ou métaphysique -, en somme une absurdité? «Moi renoncer, moi subir la défaite! Je ne serais plus moi». Et de fait, c'est bien en ces termes catégoriques que la question finale pose le problème (v. 49):

Et quisquam numen Iunonis adorat

Praeterea aut supplex aris imponet honorem?

«Ou je triomphe, ou je ne suis [hic et nunc] qu'un vain nom et mes adorateurs des niais». L'indicatif présent adorat doit viser non pas d'hypothétiques imbéciles, mais les actuels adorateurs de Junon («il en reste encore!»). Austin paraît donc avoir tort de le justifier en disant que «Iuno sees herself already being neglected in worship». Sa remarque vaut sans doute pour le futur imponet (elle voit déjà en imagination ses autels désertés), mais - tant il est vrai que Virgile n'obéit pas à un simple souci de uariatio - à propos d'adorat, c'est à peu près le contraire qu'il faut dire: l'Olympienne s'étonne - ou feint de s'étonner - de voir les foules se presser à son culte (Praeterea semble valoir deux fois: avec adorat, au sens de "et malgré cela"; avec imponet, au sens de "dorénavant, à l'avenir"). La religion de Junon tournée en dérision par Junon même! Il faut que l'Olympienne soit bien sûre de son invincibilité pour placer si haut les enjeux. Cela nous introduit tout droit au mystère du Quippe uetor fatis, 39.

Apparemment, cette formule contient l'aveu par Junon de sa défaite finale, d'autant qu'en vertu de sa prescience divine elle n'ignore pas plus que le lecteur la suite des événements jusqu'à la mort de Turnus et, au-delà, de Marc-Antoine. Mais d'autre part, comme on vient de le voir, il est tout à fait invraisemblable que la déesse n'entretienne pas la certitude de finir par l'emporter. Comment résoudre une telle contradiction? Junon ferait-elle fi des Destins? Servius ne peut se résigner à le croire: Re uera, inquit, fata me prohibent. Ergo Iuno ignorat uim fatorum. Sed hoc non possumus dicere. Et, cherchant un subterfuge pour sauvegarder l'omnipotence des Fata tout en accordant à la Saturnienne le droit de noyer son ennemi, il observe que la navigation n'est pas du ressort de la nécessité, ex fati necessitate, mais dépend du bon vouloir des dieux, ex deorum uoluntate. L'explication est un peu trop commode, mais le scoliaste a en tout cas raison de défendre la légitimité de l'intervention de la déesse auprès d'Eole, comme en fait foi le fas du vers 77:

Mihi iussa capessere fas est.

Et quand on sait que Virgile respecte un lien vital entre fas et fata (cf. I, 205 sq; VIII, 397 sqq et la glose de D.Servius ad II, 779: fas pro fato), cette déclaration d'Eole revient à constater qu'en obtempérant aux ordres de la Saturnienne il ne fait qu'obéir aux Fata.

Qu'il existe un conflit entre les Fata, le poète n'en fait pas mystère. Songeons par exemple au fatis du vers 32, qui scandalise tellement Villenave, et surtout à ce cri d'exaspération échappé à Junon en VII, 293 sq:

Heu stirpem inuisam et fatis contraria nostris / Fata Phrygum!

La seule question est de savoir auxquels Virgile accorde la préférence, quelle cause il épouse. Or, un examen attentif du vertigineux Quippe uetor fatis (35) permet justement d'y répondre. En effet, à quelque niveau que l'on considère l'ironie de cette phrase, force nous est de prendre parti pour Junon. En tant que dénonciation cinglante de l'hypocrisie de cet Enée qui couvre ses pires actions du beau manteau des fata et de la pietas, ces paroles rejoignent celles de Didon en IV, 379:

Scilicet is superis labor est...

l'écho étant pointé par la parenté entre quippe et scilicet. Les deux passages nient la prétendue mission divine du héros, et si l'on suspectait la bonne foi de la Reine du Ciel, la reine de Carthage, cette fois encore, viendrait à son secours, tant l'ignoble conduite du Troyen à son égard justifie son sarcasme. Mais l'ironie du Quippe uetor fatis peut encore s'exercer de deux manières différentes. D'une part, si Junon exprime par là son refus du fatalisme, reflétant à l'avance le beau courage de Turnus face à l'envahisseur (fallait-il qu'il baissât les bras, lui, au seul nom des Fata ?), qui oserait la désapprouver? D'autre part, si - ironie la plus radicale de toutes (cf. le Mene...?) -, elle veut souligner une absurdité en impliquant sa propre identification aux Fata, alors examinons en toute impartialité ses titres à une pareille prétention, et cela d'après l'Enéide elle-même. Or, que nous montre le livre XII? Sans doute Enée triomphe-t-il de Turnus sur le terrain, mais Junon se charge de vider cette victoire de toute substance, ou, pour le dire plus brutalement, de la transformer en défaite (cf. pacis iniquae, IV, 618), puisque, loin de se réconcilier avec l'ennemi troyen, elle exige pour prix de son indispensable protection l'extinction totale et définitive de Troie (XII, 828):

Occidit occideritque sinas cum nomine Troia.

On voit clairement par là où sont les fata les plus forts et les plus englobants, où les anti-fata. Le Bien et le Mal s'inversent par rapport à la conception classique de l'Enéide, la meilleure preuve en est que Virgile applaudit manifestement aux conditions imposées par Junon, alors qu'il fait tout dans le même moment pour présenter Enée sous le jour le plus antipathique possible (furiis accensus et ira / Terribilis, XII, 946-7).

Pharsale, Philippes, Actium: le poète ne peut pas récrire l'histoire ni rayer d'un trait de plume la victoire de l'Injuste sur le Juste. Il ne peut faire que Caton, que Brutus, n'aient pas succombé sous plus forts qu'eux. Mais il peut du moins manifester sa conviction que ces héros ne sont pas morts pour rien. Caton reste un modèle dans l'au-delà (VIII, 670):

his dantem iura Catonem.

Selon la belle sentence de Lucain (Phars. I, 128):

Victrix causa deis placuit, sed uicta Catoni.

Virgile dirait un peu différemment:

Victrix causa Ioui placuit, sed uicta Iunoni.

Et mieux vaut plaire à Junon qu'à Jupiter, mieux vaut triompher dans l'ordre des esprits et des âmes que dans celui des corps et du sang. Car c'est de cela qu'il s'agit. Enée égorge un homme, les Troyens mêleront leur sang à celui des Latins: en cela les envahisseurs ont gagné. Mais les moeurs, les coutumes, l'esprit, la langue, bref, tout ce qui fait l'âme d'une nation, leur seront imposés par ceux qu'ils ont cru vaincre, et Jupiter lui-même doit reconnaître sa défaite (uictus, XII, 833).

Lorsque donc Enée ou les siens mettront en avant leurs fata, ayons bien soin de n'entendre par là que futura ou euentura (cf. Tib. II, 5, 11-12) (36) , c'est-à-dire un état de fait que, par un coup de force, ils voudraient promouvoir au rang de Fatum, i.e. d'un état de droit. Oui, "il adviendra" que César gagnera à Pharsale, Octave à Actium, tout comme Enée sous les murs de Lavinium. Mais ces réussites ressortissent au seul domaine de Fortuna, autre nom de Vénus (37) , et l'on sait bien que Fortuna finit toujours par lâcher ses favoris, alors que Junon n'abandonne jamais les siens (aeternum, 36). Brutus, en dépit de ses, de son calomniateur, n'est pas mort désespéré (38) : indigné, plutôt (cf. indignata, XII, 952). Comptons sur la Saturnienne pour rendre aussi illusoire la victoire d'Octave sur Brutus que celles d'Enée sur Turnus ou de César sur Pompée. D'une part, Auguste paiera, et sa dynastie aussi, stirpem inuisam; d'autre part, même les tyrannies sont forcées de composer si peu que ce soit avec la Justice, et insensiblement la Vertu les ronge de l'intérieur. Junon règne dans le ciel, et Junon finit toujours par avoir le dernier mot. C'est ainsi, c'est l'ordre cosmique, c'est la Loi, et c'est, en son sens le plus sacré et le plus formidable, le Fatum. On nous objectera le Si qua fata sinant du vers 18. Mais d'abord, ce respect de Junon envers les Fata contredit l'interprétation classique, et ensuite, étant donné qu'effectivement Fata sinent et que Virgile - et elle-même - le savent, la provision Si qua... n'est guère plus qu'une clause de style. Malgré la sourde résistance de la matière qui contrarie souvent et retarde la réalisation des desseins de Junon, la permission des Destins se confond en définitive avec la volonté de l'auguste déesse qui, à elle seule, peut-on dire, représente tout le Ciel spirituel (ui superum, 4) (39) .

 


Vers 50-156: sur la prière de Junon, Eole déchaîne contre la flotte troyenne une formidable tempête.

Peu de descriptions sont restées aussi fameuses dans l'histoire de la poésie que celle de cette tempête, et il se pourrait bien, comme l'écrit Villenave, qu'«en rapidité, en mouvement, en vérité effrayante, en images variées», nul n'ait jamais égalé Virgile. Et cependant, en dépit de si brillantes qualités, le lecteur ne peut se défendre d'une étrange impression de froideur, comme si le peintre était demeuré extérieur à sa toile (Suaue mari magno!). C'est ce que constatait il y a longtemps le critique Thomas, cité par Villenave: «Il peint à l'oreille et aux yeux; on admire son talent et l'on reste de sang-froid» (40). Quoi! Virgile manquer d'âme, le poète de la compassion pris en flagrant délit d'indifférence! Il faut qu'il ait eu à cela de bonnes et solides raisons, en d'autres termes il faut qu'il se soit placé délibérément dans le camp de Junon, parce que celle-ci représente la Justice divine et qu'Enée ne mérite aucune pitié. Lucrèce se gaussait de Jupiter et, à travers lui, de tous les dieux, parce qu'il lance ses foudres à l'aveuglette (R. N. VI, 379 sqq): à la fois plus caustique et plus religieux, Virgile fait la supposition que, quand il arrive par exception à la foudre de viser juste, c'est que le maître de l'Olympe sommeillait et qu'un autre que lui, ici Eole (v. 90), là Pallas (v. 42), a manié la terrible arme. Quand la griffe de Dieu s'abat sur un scélérat, le sage aurait bien tort de bouder son plaisir. Et c'est peut-être de là que notre tempête tire le secret de son envoûtante puissance: comme il regarde du point de vue de l'intelligent cataclysme et non de celui des marins en danger, le "doux" Virgile a pu, sans retenue ni réserve, libérer toute sa violence intérieure contre ce "Maevius" dont il avait eu l'occasion de connaître personnellement la maléfique nature. Froideur? Non, allégresse, mais cela, l'exégète ancien, même s'il le sentait, ne pouvait le dire, ni même le penser, enfermé qu'il était dans un système faux.

Par plusieurs imitations de détail, Virgile a montré qu'il souhaitait que nous lisions sa tempête en surimpression à celle de la dixième épode, qu'Horace déchaîne contre Maevius-Octave (cf. n. 34); et, comme à titre d'encouragement, il l'a encadré entre des morceaux comiques à un degré ou un autre. Voyons par exemple la scène entre Eole et Junon. Sans doute ne doit-on pas se méprendre ici encore sur le caractère de la Saturnienne. Si le poète avait voulu nous faire songer à quelque entremetteuse venant tenter un homme marié, il aurait accentué le trait en ce sens, alors qu'au contraire il ne néglige rien pour revêtir son personnage de toute la majesté convenable à l'auguste protectrice des liens du mariage (voir surtout le v. 73, dont la solennité est soulignée par sa reprise en IV, 126). De même, l'Eole virgilien gagne-t-il beaucoup en sérieux par rapport à son prototype homérique, si haut en couleurs et qui tient du polichinelle (Od. X, 1 sqq), et il n'a pas non plus la comique naïveté d'Hypnos (Il. XIV, 270 sqq). Mais cela dit, il n'en demeure pas moins que cette figure se souvient encore quelque peu de son modèle, et sa réponse à Junon, empreinte d'un mélange de déférence et, comme dit Austin, d'«innocente auto-importance» (41) , ne déparerait sans doute pas une scène de Térence.

Nous restons là au stade du léger sourire amusé. Mais quoi de plus franchement drôle que les jérémiades d'Enée aux vers 94 sqq? Si le rire résulte souvent d'un décalage inattendu entre notre attente et la réalité des choses (42), comment le lecteur qui jusqu'ici a entendu parler du Troyen comme d'un héros hors de pair, comme de l'homme élu du Destin pour fonder la race romaine, pourrait-il se retenir de rire au spectacle de cette femmelette qui, aux premiers signes de gros temps, commence à désespérer de tout et se met à geindre devant ses marins en regrettant de n'être pas mort plus tôt? En vain les défenseurs d'Enée lui comparent-ils l'homme d'Ithaque (Od. V, 297 sqq). D'abord, Ulysse est seul sur son frêle esquif et n'a donc pas à craindre de démoraliser ses hommes. Ensuite, Virgile tend à forcer le trait par rapport à Homère: là où le héros grec «sent se dérober ses genoux et son coeur» (luto gounata kai filon htor), le Phrygien sent «soudain un frisson glacial lui paralyser les membres» (v. 92):

Extemplo Aeneae soluontur frigore membra.

Et si l'on s'avise que l'adverbe extemplo appartient au langage augural (Servius), cette première apparition d'Enée ne présage rien de bon pour la suite du poème! De plus, comme le notaient dès l'antiquité les critiques les plus lucides (43) , l'attitude d'Enée tendant les mains au ciel (v. 93):

duplicis tendens ad sidera palmas

n'est pas seulement un signe de lâcheté (molle, D.Servius), elle a aussi quelque chose de grotesque car on attendait une prière, et non ces emphatiques jérémiades. De ce fait, lorsque l'Aquilon vient frapper violemment le navire qui le porte, on éprouve l'impression - étrangère à la scène homérique - d'assister à la réponse des cieux courroucés à ce blasphémateur qui leur reproche de lui avoir sauvé la vie, à cet envieux qui, même en une telle circonstance, ne perd pas l'occasion de flétrir le grand Hector du qualificatif de saeuos, lequel n'a évidemment pas dans sa bouche la même résonance que le saeua appliqué par Virgile à Junon poursuivant le crime (44) . L'auteur pourrait d'ailleurs bien exprimer son opinion personnelle sur ces paroles d'Enée par l'expression Talia iactanti, 102, s'il est vrai que le verbe comme le pronom (repris du vers 94) y comportent une connotation dépréciative (45), à laquelle peut participer aussi la consonance [ia-ia].

Si bien s'entendent les pensionnaires d'Eole à déchaîner la tourmente que c'en serait fait d'Enée - et de l'Enéide - sans l'intervention in extremis du souverain des mers, de Neptune. Le même dieu qui dans l'Odyssée suscite la tempête est ici celui qui l'apaise. A. Cartault 74 pense que le poète latin aura «sans doute trouvé piquant d'intervertir les rôles». Mais Virgile ne se soucie jamais de piquer pour piquer, et l'on devrait d'abord réfléchir qu'un tel retournement n'est guère flatteur pour Enée. Chez Homère, l'Ebranleur-du-Sol est une divinité terriblement primitive, injuste, incapable d'accorder à Ulysse le bénéfice de la légitime défense contre son Cyclope de fils. Dans l'Enéide, il apparaît essentiellement, monstre lui-même (V, 849), comme un engendreur de monstres, Vénus au premier rang (V, 801), qui n'est au fond que son hypostase (cf. Hor. C. I, 5, 15 sqq et comparer les v. 142-3 à Lucr. I, 6-9), mais aussi, donc, Polyphème et ses frères, ou encore ces Hydres mangeuses d'hommes qui en II, 201 sqq viendront tranquillement se repaître sur le rivage troyen des corps de Laocoon et de ses deux jeunes fils. Nous rapprochions plus haut le fato profugus, 2 du fatale monstrum d'Horace. Dans l'Odyssée, Poséidon venge Polyphème, ici il protège Enée: simple changement de monstre.

Virgile n'éprouve pas pour Neptune un respect excessif. Au contraire, à sa façon subtile, il se plaît à le ridiculiser au maximum, et si les exégètes en avaient davantage pris conscience, ils auraient sans doute été moins en peine d'expliquer certains détails comme le grauiter commotus du v. 126 ou le Quos ego du v. 135. Et d'abord, comment se fait-il que lui, Neptune, maître incontesté de l'univers liquide, ait mis tout ce temps à réagir à l'invasion de son royaume? Loin d'éluder la question, le poète se délecte visiblement à souligner la lenteur du dieu et à suggérer par le rythme, les sonorités, la syntaxe, l'idée d'une masse énorme et imposante qui ne se remue - physiquement et intellectuellement - qu'à grand-peine. Remarquable à cet égard la répétition du et après le trochée cinquième en deux vers successifs (125-6), remarquable surtout le flottement syntaxique du grauiter commotus, qu'il faut un moment de réflexion pour rattacher à sensit plutôt qu'à extulit (46) , et pour interpréter, selon le contexte et en dépit du decorum, au sens purement physique de "fortement secoué". A cette seule condition, l'expression n'entre pas en conflit avec le placidum du vers suivant, sans que d'ailleurs ce qualificatif puisse pour autant échapper au comique, étant donné que cette "placidité" du dieu était précisément le point sur lequel il ne fallait pas insister ici. Comme grauiter commotus, placidum reçoit du contexte (cf. sa colère contre les Vents) un sens strictement physique (et peut-être étymologique: <planum ?), conformément à la volonté virgilienne de présenter Enée comme l'élu des forces obscures et aveugles de la matière.

Il a fallu à Neptune sept vers en tout pour se rendre compte de ce qui se passe. Du moins penserait-on qu'il ne perdrait pas de temps en bavardage alors que son protégé risque à chaque instant la noyade. Mais non, il lui faut d'abord exhaler sa colère contre les Vents: il en convoque deux, Eurus et Zéphyr (les autres en attendant continuent leur sarabande), et leur administre une semonce fort peu digne, on va le voir, de la majesté qu'on lui eût supposée. Encore dix vers pour cela, autant d'angoisse supplémentaire pour les Troyens en perdition. Le plus drôle est que le dieu souligne lui-même son inconséquence (v. 135):

Sed motos praestat componere fluctus (47).

Et lorsque enfin Neptune se décide - ironie du dicto citius, 142 - à ramener le calme dans son empire, bien sûr il est obéi, mais n'est-il pas plaisant de le voir mettre lui-même la main à l'ouvrage et s'escrimer en famille à dégager un par un les navires pris au piège (adnixus, 144, ipse, 145)?

Le Quos ego a fait une belle carrière dans les manuels de stylistique comme exemple tout trouvé de cette figure de rhétorique dénommée "réticence" ou, plus doctement, "aposiopésis". Ici, chaque interprète sous-entend ce qu'il veut, que ce soit ulciscar (Servius) ou «tout autre mot analogue» (Benoist), mais peu cherchent à imaginer sérieusement quel genre de châtiment Neptune se promet d'infliger aux Vents. Perret l'a fait à notre avis sans grand succès: «les vents se souviendront sans doute qu'ils se nourrissent pour partie de l'eau de la mer». C'est bien maigre à la vérité et, à tout prendre, on préfère encore la paraphrase de Scarron, qui croyait de bonne foi travestir son modèle et, sans le savoir, en sentait parfois mieux que personne la véritable tonalité:

"Par la mort..." il n'acheva pas,

Car il avait l'âme trop bonne:

"Allez, dit-il, je vous pardonne;

Une autre fois n'y venez pas".

Encore un effort, Scarron, ici il faut oser. Particulièrement fréquente dans la comédie, comme le signale Austin, l'aposiopèse se rencontre assez peu chez Virgile, mais l'on pourrait ranger sous cette rubrique certain passage de la troisième églogue où Damoetas accuse Ménalque d'actes sexuels contre nature (v. 8-9):

Nouimus et qui te...

Là nous touchons au but et commençons à pressentir quel genre de salaire attend les Vents. Deux considérations viennent confirmer nos soupçons: la première, c'est la mise en écho du vers 136:

Post mihi non simili poena commissa luetis

avec Ecl. VI, 26, où Silène promet à Aglaé, avec un faux mystère:

Huic aliud mercedis erit ;

la seconde, c'est la correspondance concentrique entre ce Quos ego, vingt-deuxième vers à partir de la fin de la séquence 50-156 et le Sunt mihi bis septem... du vers 71, vingt-deuxième à partir du début (48). La symétrie est évidente entre la promesse de Junon et celle de Neptune (Quarum, 72 correspond à Quos, 135), mais ne trouve à se justifier vraiment que si elle met en opposition les hautes conceptions de l'une avec la paillardise de l'autre (49). En maltraitant de la sorte son Neptune, Virgile poursuit, semble-t-il, un double but. D'une part il atteint Enée, le protégé à travers le protecteur, et l'on ne peut attribuer au hasard l'existence d'échos tels que 126-7 (et alto / Prospiciens) à 180-1 (et omnem / Prospectum late pelago), ou 153:

Ille regit dictis animos et pectora mulcet

à 197:

et dictis maerentia pectora mulcet

(sans oublier la reprise de talia, 131, 208), pas plus que la paradoxale comparaison de Neptune à un simple mortel (151) (50) :

pietate grauem ac meritis si forte uirum quem

lequel à son tour évoque en priorité l'homme qui dans l'Enéide s'approprie pratiquement le monopole de la pietas, Enée (v. 10):

Insignem pietate uirum

autant dire Auguste (51). Un passage d'Appien (V, 8, 68) relève d'une saveur spéciale le vers 150:

Iamque faces et saxa uolant, furor arma ministrat

puisque cet historien raconte comment, un peu après la paix de Brindes (fin 40 av. J.-C.), le fils de César qui venait calmer une émeute au forum ne réussit par son apparition qu'à exaspérer la foule, et n'échappa à la lapidation que grâce à l'énergique intervention de son collègue Antoine.

Mais il importe également de voir que l'attaque contre Neptune ne laisse pas Jupiter indemne et que même, à y regarder de près, Virgile s'est efforcé dans toute la mesure du possible de suggérer au lecteur l'interchangeabilité des deux frères. Il y a d'abord de menus détails comme le alto du vers 126, dont Servius ne parvient pas à décider s'il désigne la mer ou le ciel (et l'hésitation des commentateurs entre le datif et l'ablatif est symptomatique), ou encore comme le caelique ruinam, 129, si étonnant que les éditeurs, avec une belle unanimité, lui préfèrent la leçon caelique ruina. Il nous paraît pourtant beaucoup moins naturel de devoir admettre une asyndète entre les vers 128 et 129 (Disiectam Aeneae toto uidet aequore classem, / Fluctibus oppressos Troas caelique ruina) que de reconnaître dans cette phrase une succession de trois côla de longueur décroissante, mais d'importance inversement proportionnelle à cette longueur: Enée, les Troyens, le ciel entier. Aussi bien le mot caelum que le mot ruina se prêtent à un intéressant double sens entre le physique et le spirituel, et l'on doute que l'auteur se fût refusé cette possibilité en écrivant ruina. Et d'ailleurs, étant donné que l'ironie perce déjà de toute façon dans le sens fortement hyperbolique que l'exégèse conventionnelle est contrainte d'attribuer à ruina, ne vaut-il pas mieux, ironie pour ironie, consentir à celle-ci son plein épanouissement, son entière causticité? Aux yeux de Neptune, la disparition d'Enée signifierait tout simplement «la ruine du ciel» (52) . Mais voilà un puissant argument pour l'identification de Neptune à son frère, car c'est bien Jupiter qui répète à l'envi qu'Enée est promis au ciel (I, 259, 289) et qu'il porte sur ses épaules la responsabilité des Destins (XII, 839 montre à quel point le ciel compte sur lui). Et l'on verra sans trop de surprise au livre XII le fils de Vénus "se jupitériser" sous nos yeux.

Ne disons rien du fait que les deux frères empiètent sans scrupule sur le domaine l'un de l'autre, que le visage de Jupiter «apaise le ciel et les tempêtes» (I, 255, et cf. X, 100 sqq) tout aussi bien que "la tête placide" de Neptune, que le char de celui-ci «s'envole en plein ciel» (caeloque inuectus aperto /...uolans, 155 sq), et que d'après IV, 206-7, Jupiter occupe aux Festins des Nègres la place que l'Odyssée (I, 22 sqq) assignait à Poséidon (cependant, voir Il. I, 423 sq) (53) . Trouvons normal à la rigueur que les Vents obéissent aux ordres du Porte-trident, alors qu'ils dépendent d'un roi mandaté foedere certo par le Porte-foudre (v. 60 sqq). Mais le vers 130:

Nec latuere doli fratrem Iunonis et irae

requiert toute notre attention, et cela moins encore à cause de l'équivoque intrinsèque au fratrem que pour l'étrange réflexe attribué au dieu. Car enfin, sachant qu'Eole dépend de Jupiter, et entendant d'autre part le fracas du tonnerre (évoqué par le mot ruina, selon Servius), ce n'est pas le nom de sa soeur, mais celui de son frère, qui devrait venir aussitôt aux lèvres de Neptune: «Il a osé», et non pas «Elle a osé». Et s'il connaît l'instigatrice, pourquoi s'en prend-il aux simples exécutants, aux Vents, à Eole? Ce n'est pas regi qu'il devrait dire au vers 137, mais reginae. A moins que derrière le roitelet il ne vise le Roi suprême (hominum rex, 65), car les vers 138-139 - avec leur symétrie lourdement assénée: Non illi.../ Sed mihi - semblent viser bien mieux Jupiter qu' Eole? Et de fait, dans Iliade XV, 185 sqq, c'est, par le truchement d'Iris, à Zeus et à nul autre que s'adresse l'illustre Ebranleur-du-Sol. Mais comme le vers 130 offre Iunonis et non Iouis, dirons-nous que Neptune tend à envisager le couple olympien dans son unité, ou plutôt que Virgile suggère une virtuelle équivalence entre Neptune et Jupiter (Non illi: "ce n'est pas à ELLE")? Le fait que Junon ait agi sans en référer à un époux aux volontés duquel elle s'opposera tout au long du poème nous incline à favoriser la seconde solution. D'ailleurs, le subtil trait de comédie résultant du rapport concessif entre Nec latuere, 130 et uocat, 131 («bien qu'il sache que c'est Junon la responsable, il convoque Eurus et Zephyr»), ce trait se perdrait presque tout à fait si en Junon le dieu ne craignait bien plus une épouse qu'une soeur. Le mari tremble devant sa femme, voilà toute l'affaire, et c'est pourquoi, faute d'oser lui dire en face ce qu'il pense, il décharge sa fureur sur des innocents. Et en quels termes! Nous avons débusqué la grivoise implication du Quos ego, bien digne du ravisseur de Ganymède dénoncé au vers 28 (et rapti Ganymedis honores), mais il faudrait relever également la pointe de vulgarité incluse dans l'expression Maturate fugam, 137 et la petitesse du trait lancé au vers 132 à propos du pedigree des Vents:

Tantane uos generis tenuit fiducia uestri?

Les Vents n'ont pourtant rien fait d'autre qu'exécuter les ordres de leur supérieur direct, lequel à son tour n'a point failli à son devoir en obéissant à la Reine du Ciel. On n'en voudra pour preuve que la tranquillité avec laquelle celle-ci commence par rappeler au gardien des Tempêtes qu'il tient son autorité du grand Jupiter (v. 65 sq). Austin se moque de la naïveté d'Eole, trop prompt à son gré à s'imaginer que la volonté de l'Epouse ne se dissocie pas de celle de l'Epoux. Et c'est vrai que ses paroles (fas, 77: «je le puis et le dois») dénotent une entière bonne conscience, qui ne ressortira que mieux si on la compare aux scrupules, vite surmontés, de l'Hypnos homérique sollicité par une Héré fort rouée (Il. XIV, 243 sqq). Mais de naïveté, point du tout, à telle enseigne qu'Eole discerne avec autant de finesse que de fermeté la différence entre celui qui l'a mandaté et celle qui lui a valu de l'être, autrement dit entre la lettre et l'esprit: car à quelle personne s'opposerait le tu répété trois fois (v. 78 sq), sinon au rex du vers 65?

La supériorité morale de Junon sur Neptune-Jupiter ne fait aucun doute, et si le langage est bien, comme l'on dit, le miroir de l'âme, le contraste, souligné, on l'a vu, par le plan concentrique, n'est-il pas frappant entre le calme, la décence, la totale courtoisie de la déesse, et le violent accès de fureur qui défigure le dieu? Il a beau la traiter de tricheuse (doli, 130), on ne voit pas trace de tricherie dans sa démarche auprès d'Eole, et là Virgile prend si bien ses distances avec Homère que la déloyauté d'Héré recourant contre Zeus aux services du traître Hypnos, c'est à Neptune qu'il l'imputera au livre V, et en insistant à plaisir sur la cruauté du piège tendu au malheureux Palinure (Insonti, V, 841).

Mais raison ou pas, Neptune-Jupiter l'emporte néanmoins, puisqu'il va calmer la tempête et permettre au criminel de s'échapper. On est là au plein coeur de la problématique de l'Enéide, là où le Fas s'affronte au Fas (comparer I, 77, V, 800, VIII, 397), les Fata aux Fata. Non pas sans doute que le fils de Saturne représente exactement le Mal, car il semblerait plutôt symboliser les lois de l'univers physique, mais le problème avec lui, c'est qu'il ignore tout à fait les droits de l'esprit et que, ce faisant, il favorise fatalement le mal: il redoute Junon et embrasse Vénus. L'écho entre Hoc metuens, 61 et Id metuens, 23 résume bien la nature du couple Junon-Jupiter. Tandis en effet que l'un, en domptant la fougue des Vents, n'est guidé que par des préoccupations d'ordre physique, mécanique pour ainsi dire (sans lui, le chaos), l'autre se soucie essentiellement de l'avenir de l'Esprit en marche dans l'humanité souffrante, et sa sollicitude va toujours aux âmes pures, au courage, à la vertu, à la justice, partout en butte aux attaques et aux humiliations (voir Didon, Turnus, Amata).

Là-dessus vient se greffer le formidable mystère des Irae, la métamorphose de Junon en Allecto, l'inversion des signes. Et même s'il faut attendre le septième livre (cf. conuersa, 543) pour que ce phénomène trouve son plein accomplissement, le poète n'en a pas moins voulu d'ores et déjà, quoique discrètement, nous en proposer un vivant symbole lorsqu'il décrit la manière dont Eole libère la meute hurlante des Vents (v. 81-82):

Haec ubi dicta, cauum conuersa cuspide montem / Impulit in latus

«A ces mots, il retourna sa pointe et, d'un coup sur le rocher, fit basculer celui-ci». Pour impulit in latus, le sens est dicté tant par la valeur ordinaire du verbe que par l'ordre des mots et la nécessité de faire plein sort à in latus qui, dans l'interprétation traditionnelle («frapper sur le flanc»), ne reçoit pas tout à fait son dû (54) . Et il faut bien que les Vents s'engouffrent par quelque issue, or il n'y en a pas, sauf à croire qu'Eole fracasse le roc: cf. le "violemment" de Bellessort, et surtout la traduction de Jackson Knight: «he swung his trident round where the shell of the cliff was thin». Nous préférons avec Cartault 99 nous représenter «une coupole qu'on fait basculer en partie, ce qui ouvre aux vents une issue» (cf. aussi Putnam 12). Le claustra du vers 56 n'est pas une objection, ce terme pouvant fort bien désigner l'obstacle même de la muraille, comme dans Tacite Hist. 3, 2 (claustra montium), d'autant que, malgré Servius, montis ne doit pas être entièrement capté par murmure, mais peut porter aussi sur claustra (pour des redoublements de ce genre, cf. par exemple rapti, 28, mihi, 67, Iunonis, 130). Quant à conuersa, ce mot étant comme neutralisé en son acception concrète par son ambiguïté même (de quelle extrémité de sa lance, ou de son sceptre, ou de son trident, frappe-t-il?) (55) , il faut bien qu'il ait une utilité quelconque, laquelle réside, supposerons-nous, dans sa valeur symbolique: à travers ce retournement, c'est la métamorphose d'Eole lui-même qui s'opère, le soudain passage du conservateur au destructeur. Un simple geste a suffi pour que déferle "l'armée" des Vents, comme dit le vers 83, et ce uelut agmine facto ne peut manquer de présager les futurs événements du Latium, lorsque, sur le même geste de Junon (Impulit, VII, 621), l'Ausonie fera surgir de toutes parts ses bataillons farouches et hétéroclites. Certes, cette tempête-ci n'est pas une mauvaise tempête, et certes aussi l'Italie ne courra pas aux armes sans de légitimes motifs, et pourtant y a-t-il rien qui ressemble davantage à une guerre qu'une autre guerre, à une tempête qu'une autre tempête?

 


Vers 157-222: premier contact avec l'Afrique.

Même les héros ont leurs défaillances et, en nous montrant le sien si pitoyable dès sa première apparition, peut-être le poète avait-il voulu nous le rendre plus humain, plus fraternel? Oublions donc sa première faiblesse et accordons-lui une seconde chance. Sauvés des eaux par Neptune, bien à l'abri dans la plus accueillante des criques, les compagnons d'Enée viennent de se voir distribuer de copieuses rations de viande fraîche et de vin rouge et s'apprêtent à festoyer quand leur chef s'adresse à eux en ces termes (v. 198-207):

O socii, neque enim ignari sumus ante malorum,

O passi grauiora, dabit deus his quoque finem.

Vos et Scyllaeam rabiem penitusque sonantis

Accestis scopulos, uos et Cyclopia saxa

Experti: reuocate animos maestumque timorem

Mittite; forsan et haec olim meminisse iuuabit.

Per uarios casus, per tot discrimina rerum

Tendimus in Latium, sedes ubi fata quietas

Ostendunt; illic fas regna resurgere Troiae.

Durate et uosmet rebus seruate secundis.

Harangue irréprochable en apparence, malgré quelques vétilles telles que la cocasserie de Tendimus in Latium, si contraire à l'évidence du moment, d'autant que tendere évoque l'idée de navigation; l'inexactitude de illic fas regna resurgere Troiae au vu de l'issue réelle du poème (XII, 828); l'exagération de sedes...quietas, promesse de paradis terrestre (cf. Lucr. III, 18) à des gens qui, à peine le pied posé sur les rives du Tibre, devront affronter une terrible guerre. Mais après tout, un chef ne doit-il pas savoir mentir à l'occasion? Pourtant, ce qui nous retient ici de donner l'absolution au Troyen, c'est la reprise aux vers 208-9:

Talia uoce refert curisque ingentibus aeger

Spem uoltu simulat, premit altum corde dolorem

de la propre formule qui a servi au poète à introduire l'eiulatio de son héros pris dans la tempête (v. 94), comme pour suggérer que ce second discours ne vaut pas mieux que le premier (cf. n. 45).

Sa première tare est de n'être pas sincère. Rien de plus cynique que l'éloge de la campagne quand il est mis sur les lèvres de l'usurier Alfius (Hor. Epod. II), rien de plus révoltant qu'une profession de foi en la Providence de la part d'un homme qui n'a pas la foi. Car on n'a pas la foi quand on se prend à douter au premier vent contraire, et tel est bien le crime d'Enée, sa faute irrémissible. Un critique comme Tissot l'avait parfaitement senti il y a deux siècles: «Ainsi toujours en défiance des dieux, il désespère toujours de sa fortune. Un tel homme est-il donc fait pour gouverner les passions et les volontés de ses semblables!». D'ailleurs, les commentateurs ont toujours été frappés par la différence entre le langage d'Enée et celui d'Ulysse dans les vers 208 sqq du chant XII de l'Odyssée, passage dont Virgile s'inspire ici ostensiblement. Profonde différence en effet, mais il est regrettable que, victimes une fois de plus du culte qu'ils vouent au Mantouan, ou plutôt n'imaginant pas que la cause de celui-ci puisse se dissocier de celle de son héros, les virgiliens se soient si aisément convaincus que le style du Troyen l'emporte sur celui du roi d'Ithaque. On se transmet d'âge en âge, comme un bulletin de victoire, la fière sentence jadis prononcée par Macrobe: Maro exstitit locupletior interpres (Sat. 5, 11, 5). Plus de richesse, oui, si l'on entend par richesse un certain abus de la rhétorique et si l'on se fixe pour modèle Isocrate, ce prince de la littérature d'apparat. Ulysse, à coup sûr, n'est pas si pompeux, si lourd, si empesé, mais il faut dire aussi que la conjoncture où il se trouve ne lui laisse guère le loisir d'arrondir ses phrases. Effrayés par les grondements de la monstrueuse Scylla, ses marins ont lâché les rames: pourtant, il faut passer coûte que coûte, et Ulysse, chef admirable, sait trouver les paroles qui aident ses hommes à dominer leur peur (Od. XII, 222):

ôs efamên oi d ôka emois epeessi pithonto.

Ce beau sang-froid (cf. aussi Od. XII, 420) contraste cruellement avec la honteuse lâcheté dont, on l'a vu, le Troyen avait fait preuve dans une circonstance analogue, et où sa plainte aiguë et nostalgique (illa non uirilis eiulatio, Hor. Epod. X, 17) ressemblait davantage au chant mortel des Sirènes (elles aussi connaissent les plaines troyennes: Od. XII, 189 sq) qu'à l'exhortation attendue d'un chef digne de ce nom. C'est alors qu'il fallait faire le brave, et non pas maintenant que ses hommes, tirés d'affaire, ne pensent plus qu'à manger et à boire. Virgile ne dit pas tout, mais il en dit assez pour nous permettre d'imaginer la cocassserie de la situation. C'est bien connu, ventre affamé n'a pas d'oreilles, et l'on peut être sûr que l'auditoire d'Enée subit plutôt qu'il ne l'écoute l'intempestive homélie. A peine celle-ci terminée, ils se jettent littéralement sur les bêtes pantelantes qu'on vient de leur distribuer. Cartault 105 ne s'y est pas trompé: «Evidemment, Virgile a voulu peindre ici leur bestialité». Cette évidence n'apparaît que mieux à la comparaison d'Homère car, même lorsque les compagnons d'Ulysse commettent le sacrilège de porter la main sur les boeufs du Soleil, le poète décrit les opérations de dépeçage et de cuisson d'un point de vue froidement objectif, "technique" en quelque sorte, ainsi qu'en témoigne la reprise mot pour mot d'Il. I, 459-461 et 464-5 en Od. XII, 359-361 et 364-5. On chercherait en vain dans sa description des vers aussi féroces que celui-ci (211):

Tergora diripiunt costis et uiscera nudant

«Ils arrachent les râbles et dénudent les entrailles»

une formulation aussi méprisante que celle du vers 215:

Implentur ueteris Bacchi pinguisque ferinae (56)

«Ils s'empiffrent de vin vieux et de graisse animale».

«Ce n'est que le repas terminé qu'ils songent à déplorer le sort de leurs compagnons», observe encore Cartault ibid., mais il fait trop d'honneur aux Troyens en ajoutant: «Cette psychologie terre-à-terre est du reste homérique». Primo, le monde virgilien a perdu depuis longtemps la belle "naïveté" homérique, et ce qui pouvait passer pour innocent aux temps héroïques ne l'est plus dans la Rome d'Auguste ( cf. K. Quinn 288-299). Secundo, et l'on surprend là le Mantouan en flagrant délit de "cacozélie", Virgile renchérit énormément sur cette "naïveté" de son modèle. C'est en effet au terme d'un repas que l'on devine frugal et vite expédié que les compagnons d'Ulysse «accordent une pensée et des pleurs» aux amis disparus (Od. XII, 308 sq). Ils n'auraient pas l'indécence d'insister davantage. Au contraire, c'est la panse rebondie et dans les hoquets de l'ivrognerie (Implentur, 215) que les Enéades évoquent interminablement (longo, 217) le sort de leurs camarades... (57) Ou bien serait-ce par souci de réalisme, voire par amusement, que Virgile les a dépeints comme des brutes enfoncées dans la matière, de vrais "porcs du troupeau d'Epicure"? Peut-être même a-t-il voulu souligner par contraste la supériorité du chef sur ses hommes? Cartault le pense (58) , et serait même assez disposé à croire qu'Enée va se passer de dîner: «Il est probable qu'il mange, mais cela ne nous est pas dit» (59) . Cela ne nous est pas expressément dit en effet, mais un poète a bien des moyens de dire sans dire, et chacun sait par exemple que Virgile se sert souvent d'Homère comme d'une véritable grille de décryptage (cf. Intr. n. 1).

Ainsi, supposons qu'en relatant la péripétie des Cerfs, le poète ait voulu inviter ses lecteurs à surimposer cet épisode à celui des Boeufs du Soleil dans l'Odyssée, afin de les amener à comparer la conduite de ses Troyens avec celle des Grecs, et surtout à mesurer Enée à Ulysse. Naturellement, pour porter un coup si fatal à l'ancêtre des Jules, Virgile devait faire appel à toutes les ressources de son art, et c'est merveille de voir comme il a su masquer les échos à l'épisode des Boeufs du Soleil par une série d'autres échos à la fois plus voyants et plus inoffensifs. Habile tactique, à en juger par la faible proportion de références au douzième chant de l'Odyssée que l'on trouve dans un commentaire aussi minutieux que l'est celui d'Austin (60) : pour les vers 82 à 123, une référence sur huit (119: Od. 67 sq); pour les vers 157 à 222, six sur vingt sauf erreur, et encore la cinquième n'est-elle avancée que pour lui préférer Od. XV, 400 sq (167: 305 sq; 168: 318; 198 sqq: 208 sqq; 199: 215 sq; 203: 208; 216: 308 sq). Deux lacunes nous paraissent particulièrement instructives, nous voulons parler d'une part du rapport entre la tempête de Virgile et celle de la fin d'Od. XII (en revanche l'on cite la tempête d'Od. V), d'autre part de l'imitation d'Od. XII, 359-361 et 364-5 dans la scène peu glorieuse des vers 210-5 (alors que l'on admet de citer Il. I, 459-461 et 464-5, que l'Odyssée, nous le disions, reprend mot pour mot). Pourquoi cette espèce de conspiration du silence, sinon parce que, fût-ce sans se l'avouer, on veut à tout prix éviter un odieux rapprochement entre l'épisode des Cerfs et celui des Boeufs du Soleil?

Observons pourtant combien la trame des vers 82 à 222, abstraction faite de 124 à 156, suit celle d'Od. XII: dans les deux cas, le héros n'échappe qu'à grand-peine à la mer, dans les deux cas il accoste près de "la demeure des Nymphes", dans les deux cas l'on assiste à un massacre d'animaux suivi d'un grand festin. Une telle analogie ne suffirait peut-être pas à elle seule à prouver chez Virgile la maligne intention que nous lui prêtons, si un examen attentif ne faisait apparaître non seulement une densité d'échos vraiment remarquable, mais aussi un travail de remaniement et de condensation qui va exactement dans le sens que nous attendons. Nous produisons ici, sans prétendre à l'exhaustivité, le tableau comparatif à l'état brut, avant d'en commenter les détails les plus significatifs (les échos absents des relevés de Knauer sont signalés d'un *):


Aen. I, 82-91; 102-123 --> Od. XII, 401-27

*92 --> 203 (deisantôn); 243 (tous de clôron deos êrei)

94-101--> 2O8-221 (et 184-191)

106--> 249

106-7--> 242-3

*108-110 (Aras)--> 59-61

113-6--> 245-9 (Scylla)

*114 (Ipsius ante oculos)--> 258 (egô idon ofthalmoisi)

*114 (ingens a uertice)--> 74 (oxeiê korufê); 91 (smerdaleê kefalê)

115-6--> 411-4

*116-7 (rapidus...uertex)--> 240-2 (Charybde)

118 sq--> 67 sq; 418 sq

122--> 421

142--> 168 sq

162 sq--> 73

166--> 80

*167--> 305-6

168--> 318

*177-9--> 307

*185-6--> 127-8; 262-3

*192 (septem)--> 129 (epta)

*192 (ingentia)--> 353 (aristas)

*192 (ironique uictor)--> 354-5 (egguthen: "ils n'ont qu'un pas à faire")

196--> 127

198-207--> 208-21

199--> 271

200-1 (Scylla)--> 59-72; 222-59; 310 (Scylla)

203--> 212

208--> 222

*210 sqq--> 359 sqq

*212 (trementia)--> 395 sq (prodige des viandes vivantes)

216 sqq--> 308-9


La double figure de Charybde et de Scylla remplit en Od. XII une importante fonction unifiante, réapparaissant au début, au milieu et à la fin, sans parler du vers 310:

ous efage Skullê glafurês ek nêos elousa

obélisé par Eusthate, mais que Virgile très probablement lisait à cette place, ainsi que le suggère l'analogie contextuelle entre ce vers et l'allusion d'Enée, aux vers 200-201, à «la rage de Scylla». On remarquera d'autre part que le péril des deux monstres est étroitement associé par Homère tant à celui des Sirènes - par contiguïté (201: autik epeita) - qu'à celui des Roches Flottantes, d'ailleurs apparemment confondues avec Charybde et Scylla en XXIII, 326 sqq, au grand scandale de Victor Bérard. Or, n'est-il pas frappant de constater que, de ces trois jalons qui conduisent à l'île du Soleil (cf. justement XXIII, 326 sqq), Virgile n'ait négligé aucun? Seulement, la délicatesse de son art déjoue aisément le regard et il faut une certaine attention pour se rendre compte que sa Tempête fusionne en une puissante synthèse les éléments purement naturels d'Od. XII, 405 sqq avec l'évocation fabuleuse de Charybde et de Scylla, des Roches Flottantes, et même des Sirènes. Charybde et Scylla? Voici l'une dans l'écho de 106-107 à la fois à III, 564-5 et à Od. XII, 242-3, et dans celui de 116-7 (et cf. III, 420-3) à Od. XII, 240-2; Scylla se reconnaît dans le rapport entre 114 et Od. XII, 74 et 91 d'une part et 258 d'autre part, de même qu'entre 113-6 et Od. XII, 245-9; et nous expliquerons l'intriguante reprise du mot uertex, 114, 117 par la tension entre le désir de différencier et celui d'amalgamer les deux monstres, l'un, Scylla, menaçant du haut (a uertice indiquerait le sommet, la tête), l'autre - cf. Od. XII, 101 - du bas (uertex au sens de "gouffre"). Les Roches Flottantes, autrement dénommées "Roches -Toits" (Petrai Epêrefees, Od. XII, 59)? On les identifiera sans trop de peine aux énigmatiques "Autels" mentionnés par notre poète aux vers 109-110 (et la reprise de torquet, 108, 117 les apparente à Charybde):

Saxa uocant Itali mediis quae in fluctibus Aras,

Dorsum immane mari summo.

Outre l'évidente similitude de tournure entre les vers 108-110 et Od. XII, 59-61 (saxa latentia et Aras correspondent en chiasme respectivement à Plagktas et à Petrai Epêrefees), on arguera d'une même tendance à la personnification, et aussi du fait que les termes Aras et dorsum suggèrent comme le grec Epêrefees une surface plane. Les Sirènes et leur envoûtant chant de mort? Nous avons salué précédemment le coup de génie par lequel Virgile, en faisant correspondre la seconde tirade d'Enée à l'exhortation d'Ulysse en Od. XII, 208 sqq, invitait le lecteur à reconnaître dans le O terque quaterque beati (94 sqq) l'inattendu équivalent du musical Deur ag iôn. Désir de tuer et désir de mourir sont les deux faces du même instinct de mort, cet instinct que K. Quinn 14 identifie avec "l'impulsion héroïque": à peine sorti des griffes de la mer, notre "héros" se livre à un joyeux massacre d'animaux...en attendant mieux. Mais ne quittons pas les Sirènes sans relever l'ambiguïté de -que au vers 200:

Vos et Scyllaeam rabiem penitusque sonantis / Accestis scopulos

car, contre l'analyse habituelle qui en fait un apodéictique, on pourrait fort bien, étant donné l'écho V, 864-6, y voir un coordonnant à part entière, en sorte qu'Enée se référerait, avec un hysteron proteron, au périple homérique conduisant des Sirènes à Scylla, et de là à l'île du Soleil. Tel qu'il est en tout cas, ce -que illustre bien encore cette volonté de fusionnement que nous avons vu à l'oeuvre dans tout ce passage.

La voie étant ainsi pavée, le lecteur peut raisonnablement s'attendre, quand les rescapés touchent terre, à un épisode semblable à celui des Boeufs du Soleil chez Homère. Et un écho aussi net que celui, redoublé, du vers 167 à Od. XII, 305-6 et du vers 168 à Od. XII, 318 pour décrire le lieu d'ancrage doit suffire pour lever tous ses doutes et le conditionner à saisir les nombreuses réminiscences qui vont suivre. On sait bien que des cerfs ne ressemblent pas tout à fait à des boeufs, mais la transposition est d'autant plus facile que le terme armenta, 185 s'applique très habituellement, comme en III, 20, à des troupeaux de bovins (agelai, Od. XII, 129) et que le grand nombre de têtes rassemblées (v. 190-1) correspondrait mieux à un troupeau de boeufs qu'à une harde de cerfs (cf. le pollai d'Od. XII, 127). D'autre part, Virgile s'efforce visiblement, partant de son modèle (cf. le quadruple [a] du v. 262, les [o] du v. 128), d'accentuer encore l'impression de totale sécurité éprouvée par ces bêtes (les v. 185-6 offrent un chef-d'oeuvre d'expressivité). A cela s'ajoute que, selon l'observation de Servius, il n'y avait pas de cerfs dans la province proconsulaire d'Afrique, ce qui viendrait conforter l'idée que ces animaux ne sont ici qu'à titre de substitut, d'autant que la consécration du Cerf au Soleil est un fait bien attesté (61) .

Ulysse, sur l'avis de Tirésias, avait fait jurer à ses compagnons par le plus fort des serments de respecter quoi qu'il arrive les Boeufs du Soleil. C'est dire quel crime ils commettent quand ils les massacrent néanmoins. Mais les Troyens, quel est leur crime? Virgile, par de subtils indices, a laissé à ses lecteurs le soin d'en juger. Ainsi, tandis qu'un terme comme uolgus, 190 tend à humaniser les cerfs, rien au contraire n'est épargné pour stigmatiser la bestiale cruauté du chasseur. Sa hâte et son excitation se perçoivent à travers le soudain Constitit hic, 187 dont l'effet est redoublé par le Corripuit en rejet au vers suivant, à travers aussi l'espèce de fièvre syntaxique du vers 187:

Constitit hic arcumque manu celerisque sagittas / Corripuit

où l'on ne sait si le premier -que annonce le suivant ou relie les deux verbes. Son méthodique acharnement de tueur se marque aussi bien dans la longueur haletante de la phrase - et ici toute ponctuation forte jusqu'à aequet , 193 est nuisible - que dans le contre-rejet de omnem, 190 et surtout dans l'expression Nec prius absistit quam, 192; et le Miscet du vers 191 indique assez que, pour atteindre son résultat de sept trophées ingentia, l'archer a dû blesser ou tuer bien des individus de moindre valeur. Apprécions aussi l'ironie de l'asyndète du vers 184, qui au premier degré souligne l'absence de rapport entre un navire et un cerf, et, au-delà, le contraste entre les justes préoccupations d'un chef responsable et le soudain éveil de l'instinct du chasseur:

Nauem in conspectu nullam, tris litore ceruos

«De navire en vue point, mais trois...cerfs».

Enfin, le caustique uictor du vers 192 est bien fait pour dénoncer, sur le mode grandiloquent, la dérisoire facilité avec laquelle un si beau tableau de chasse a pu être composé. Tout autre qu'Enée se serait inquiété de cette facilité: lui non, et pourtant il a encore à la mémoire la cuisante expérience des Strophades où il s'était rué fer au poing avec ses gens (Irruimus ferro, III, 222) sur des troupeaux qui paissaient tranquillement nullo custode per herbas (cf. infra).

Mais si, dépassant le plan strictement factuel, on s'élève au niveau symbolique, et que l'on considère l'Enéide comme un ensemble organique de correspondances où la préfiguration joue un rôle majeur, alors quel sinistre présage que cette scène sanguinaire! Au septième livre, quand les Troyens auront débarqué au Latium, n'est-ce pas précisément en tirant un cerf qu'Ascagne déclenchera la guerre? Mais auparavant déjà, et dès le début du quatrième livre (v. 68 sqq), l'infortunée Didon ne sera-t-elle pas comparée à une biche blessée à mort par le chasseur? Et l'instinct de rapine qui habite les Troyens (62) sera parfaitement fustigé quand le poète évoquera à leur propos l'image d'une fourmilière pillant un monceau de blé (IV, 401 sqq). Le praedamque utilisé à cette occasion (v. 404) fait aussi bien écho à l'épisode des Strophades (praedamque, III, 223) qu'à celui des Cerfs, ainsi qu'on le voit par le vers 210:

Illi se praedae accingunt dapibusque futuris

où le terme praedae se trouve redoublé par une expression assez curieuse pour intriguer Servius (ambitiose dixit) et qui, à notre avis, se justifie par sa valeur programmatique.

Ces pirates, praedones, sont forcément aux yeux de l'auteur des Bucoliques les frères de ces soldats (fures, latrones) qui boutaient hors de leurs domaines les Moeris et les Mélibée. Ici, César montre le bout de l'oreille: Efficit, 160 trahit par son registre («rare in elevated poetry», Austin) un possible emprunt au Bellum Ciuile (III, 112) où il est employé à propos de l'île de Pharos, et chacun sait que Didon a quelque chose de Cléopâtre (comparer par exemple VIII, 709 avec IV, 644); potiuntur, 172 pourrait fort bien se souvenir du fameux teneo te, Africa prononcé par le dictateur en débarquant sur le sol d'Afrique (63) , tandis que arma, 183 refléterait les inquiétudes de César resté isolé du gros de ses troupes au début de la guerre d'Afrique. Servius propose en tout cas à notre choix cette explication de celsis in puppibus arma Caici (cf. d'ailleurs X, 80: praefigere puppibus arma): quia nauigantium militum est puppibus arma religare.

Il est frappant de voir à quel point l'impiété du pius Aeneas tranche sur le comportement d'Ulysse dans les mêmes circonstances. Quand il rencontre un cerf, un seul, l'homme d'Ithaque attribue sa chance à quelque dieu, à la Providence (Od. X, 157); quand il s'éloigne en XII, 333 sq, c'est pour se recueillir et se mettre à l'écoute de la divinité; quand il constate le massacre des boeufs, il se récrie et se lamente. Enée, à rebours: non seulement il n'a pas une pensée pour les dieux (on verra plus bas ce qu'il met sous deus, 199), mais c'est lui le massacreur; et ne doutons pas qu'il consomme de bon appétit le morceau de choix qui, selon toute vraisemblance, lui sera revenu en tant que chef, tandis que les Grecs auraient eu scrupule à ne pas le réserver aux dieux (Od. XII, 364). Car les Grecs restent pieux, si l'on ose dire, jusque dans le sacrilège, ne se résolvant à la tuerie que la mort dans l'âme et parce que la famine les presse, promettant réparation à Hélios (345-7), invoquant les dieux, respectant scrupuleusement les rites et procédant aux libations d'usage (356 sqq). Les Enéades n'ont pas l'excuse de la famine: les "provisions de Cérès" ne leur font pas défaut (177-9), et encore moins le vin, d'après les vers 194-7:

Hinc portum petit et socios partitur in omnis

Vina bonus quae deinde cadis onerarat Acestes

Litore Trinacrio dederatque abeuntibus heros.

Diuidit et dictis maerentia pectora mulcet

que nous préférons ponctuer après heros plutôt qu'après omnis, car à supposer que Virgile eût jugé nécessaire de mentionner la répartition des cerfs pourtant réglée par l'équivalence de leur nombre à celui des navires, il n'aurait sans doute pas écrit socios mais nauis. Pour le vin, c'est différent, il faut éviter les disputes, et sa distribution est une véritable cérémonie, dont le poète se gausse par le cocasse rejet de uina, puis par la reprise lourdement emphatique de partitur par diuidit. Naturellement, cette ponctuation n'est que suggérée, mais elle aurait l'avantage de résoudre l'irritante question de l'appartenance de bonus et de heros, en les distribuant équitablement entre Enée (bonus) et Aceste (heros). Observons d'ailleurs que ce heros est de toute manière réfractaire à l'exégèse conventionnelle, comme se l'avoue F. Roiron, notant que ce mot «à propos d'un envoi de futailles...est assez imprévu», et que «ce n'est pas le temps de traiter Enée de héros lorsqu'il s'acquitte des fonctions d'échanson» (64). Quant au deinde, dont la position a de quoi intriguer, il participerait au comique en spécifiant de façon aussi oiseuse qu'elliptique que le généreux Aceste avait fait charger le vin après le blé (65).

Les compagnons d'Ulysse, eux, boivent de l'eau (Od. XII, 362). Or, juste à côté de nos banqueteurs, coule une fontaine d'eau douce (aquae dulces, 167) qui pourrait au moins leur servir à mélanger leur vin. Mais ce doit être pour des gens de leur espèce que Catulle écrivit son carmen 27 (66) :

At uos quolubet hinc abite, Lymphae,

Vini pernicies et ad seueros

Migrate: hic merus est Thyonianus.

L'eau sert aussi à se laver (cf. Od. X, 182; VI, 209 sqq), et Servius aimerait bien se persuader que les aena du vers 213 sont destinés à cet usage (ad se lauandos). Las! Cartault a démontré qu'ici comme en V, 102 (cf. Il. IX, 214) aena ne désigne rien d'autre que les supports des broches. Une bonne toilette n'eût pourtant point été un luxe, comme le suggère le vers 173:

Et sale tabentis artus in litore ponunt.

Vers tout chargé des plus sinistres résonances. On pense à la description du repas cannibalesque de Polyphème au livre III, 626-7 (écho de tabo à tabentis, de artus à artus, et de tremerent à trementia, 212):

...uidi atro cum membra fluentia tabo

Manderet et tepidi tremerent sub dentibus artus.

Comme le Cyclope, les Enéades se gorgent d'une chair interdite copieusement arrosée de vieux vin, et ueteris, 215 suffit pour rappeler le vin d'Ulysse (Od. IX, 196 sqq). Mais tabentis évoque aussi le lugubre prodige qui ouvre ce même troisième livre, lorsque du sang s'écoule des pousses de myrte et de cornouiller qu'Enée s'efforce de déraciner (v. 29):

Et terram tabo maculant.

Le sang des Cerfs va de même souiller la terre de Libye, et le parallélisme de situation semble souligné par l'écho du mot arbos, deux vers plus haut, à notre arboreis, 190, d'autant que l'expression cornibus arboreis correspond tout à fait, quoique de manière inattendue, au cornea.../ Virgulta, III, 22-3.

Voilà sans doute en dernier ressort en quoi consiste la faute des Enéades: leur comportement, leur malpropreté tant physique que morale, leur présence même, constituent une offense aux Nymphes (premières concernées aussi dans l'épisode thrace: III, 34). A elle seule, la composition du tableau souligne d'ailleurs quelle violente perturbation ces intrus apportent en cet asile de paix:

-l'asile des Nymphes (157-173) = 17 v.

-le débarquement (174-179) = 6 v.

-la chasse (180-193) = 14 v.

-le discours (194-207) = 14 v.

-le repas (208-222) = 15 v.

La scène de ripaille balance, on le voit, l'idyllique description de la crique, tandis que la scène de chasse se détache au centre. L'intention de l'auteur apparaîtra même mieux si, cherchant à rétablir la symétrie, on intègre 180-6 à la première partie, ce qui met en relief les vers 187-193a (193b regarde déjà vers la suite), proprement consacrés à la tuerie.

 


Vers 223-304: à Vénus inquiète pour son fils, Jupiter révèle les Destins, avant de dépêcher Mercure à Carthage pour préparer le terrain aux Troyens.

Plantant là ses héros, le narrateur nous entraîne dans les sphères éthérées, là où le destin de ce bas monde est censé se décider. La transition est aussi courte que désinvolte (223):

Et iam finis erat.

Curieuse formule, comme l'observe R.D. Williams, et qui ne demande qu'à se frayer un chemin jusqu'au rire, ne serait-ce que par son imprécision même (67) . Car la fin de qui ou de quoi? Soucieux de sauver à tout prix le decorum, Perret suppose que Virgile entend ainsi rompre la convention narrative (= «fin du premier épisode»). Moins sophistiqués, Servius propose fabularum, uel diei, et D.Servius uel epularum uel famis uel malorum. On ne saurait mieux souligner la comique indigence de la formule, sans compter que si D.Servius a raison, le dieu évoqué au vers 199:

dabit deus his quoque finem

ne serait autre que le dieu Victuailles ou le dieu Vin (cf. Od. X, 174-7), ou peut-être le dieu Sommeil. A moins encore que le poète n'exprime par là une sorte de soulagement exaspéré: «ils avaient tout de même fini par se taire» (cf. tandem... fine, III, 718; Od. XII, 311), ou qu'il ne veuille créer une plaisante interférence avec le vers 241:

Quem das finem, rex magne, laborum?

«C'en était fait d'eux si Jupiter n'était intervenu pour mettre un terme à leurs épreuves». Quoi qu'il en soit, cette note burlesque introduit dignement le dialogue entre Jupiter et Vénus, qui va donner lieu à la grande révélation, par le maître de l'Olympe en personne, de l'avenir radieux promis à la Ville éternelle. Car nous ne croyons pas que Virgile, ici plus qu'ailleurs, ait pris au sérieux le grand Tonnant, et il nous paraît au contraire que, dans les limites que lui imposait la censure, il a tout fait pour ridiculiser ce dieu, et d'abord en projetant d'emblée sur lui l'image d'Enée par des échos comme Constitit, 226 - Constitit, 187, uoluens, 262 - uoluens, 305, curas, 227 - curis, 208; et talis, 227 reste inexplicable à moins d'en faire un reflet de ingentibus, 208 et de plurima, 305.

Vénus en revanche ne prête pas du tout à rire, et l'on peut même dire que sa force de séduction est véritablement effrayante, à voir le joli succès qu'elle remporte et a toujours remporté auprès des critiques graves ou moins graves, étrangement enclins à épouser la cause de la maîtresse des amoureux désirs dans la querelle qui l'oppose à la sévère reine de Vertu. Indulgence coupable et toute jupitérienne. Qu'elle triche, qu'elle mente, qu'elle pousse au meurtre et à l'extermination (XII, 554 sqq), aucune importance. Junon peut bien défendre le droit en la personne d'êtres aussi nobles qu'un Turnus, qu'une Didon: on ne veut pas le savoir, Vénus a toujours raison. Et puis, n'est-elle pas une mère qui se bat pour son fils? Certes, l'amour maternel, elle le foule aux pieds chez les autres: Amata, grâce à elle, pendra au bout d'une corde pour avoir trop aimé sa fille, et, cherchant le meilleur angle d'attaque pour perdre la reine de Carthage, Cythérée ne trouvera pas trop ignoble de jouer sur la fibre maternelle d'une femme privée d'enfants. A vrai dire, ce monstre trop charmant s'attire bien quelques ponctuelles réprimandes, et Cartault par exemple (p. 130), à propos du fallasque ueneno, 688, ne peut s'empêcher d'observer que «malgré sa transformation, elle a conservé de l'Aphrodite hellénistique des habitudes de ruse et de fausseté qui ne concordent pas bien avec son caractère nouveau». Mais quand vient l'heure du bilan, ces broutilles ne pèsent plus rien, Junon fait le mal et Vénus le bien, Junon incarne le passé et Vénus l'avenir (68) . Il peut sembler présomptueux de prétendre casser le jugement des siècles en la matière, mais s'il y allait en définitive de la réévaluation de Virgile, et même, osons le mot, de sa réhabilitation?

Tournons-nous donc vers Vénus et, sans nous laisser distraire par ces beaux yeux mouillés de larmes (v. 228):

lacrimis oculos suffusa nitentis

passons au crible son langage. Mais pas avant d'avoir fait comparaître le premier témoin, Homère, dont deux passages se lisent en filigrane sous ce dialogue, l'un tiré de l'Iliade, où Thétis vient réclamer à Zeus la défaite des Achéens pour la gloire d'Achille (Il. I, 495 sqq), l'autre situé au début du cinquième chant de l'Odyssée, et qui montre l'intervention d'Athéna auprès du Cronide afin qu'il arrache Ulysse à l'amour jaloux de Calypso. Vénus ne sort pas grandie de ces parallélismes. D'une part en effet, elle apparaît comme une anti-Athéna qui, au lieu de veiller au salut spirituel de son protégé, manigance au contraire de lui ouvrir les portes de Carthage et les bras d'une Calypso sacrifiée d'avance (cf. en 297 sqq le résultat de sa démarche); d'autre part, sa ressemblance avec Thétis, créature marine comme elle-même (cf. V, 801) (69) , ne la flatte guère, tant la mère d'Achille marque de hargne vindicative et d'implacable égoïsme du sang. Encore celle-ci garde-t-elle le mérite d'une superbe franchise, et sa démarche reste-t-elle somme toute modérée, puisqu'elle ne veut que donner une bonne leçon aux Achéens: Vénus, qui n'exige rien de moins que l'empire du monde, déploie en virtuose toutes les ressources de la sophistique, alternant savamment la flatterie, la plainte, l'ironie et l'indignation. Nul ne saurait mieux simuler la vertu et le droit outragés. A l'en croire, son fils est l'innocence même (v. 231):

Quid meus Aeneas in te committere tantum...?

et l'on songe ici à l'imperturbable pharisianisme d'un Aristée (iuuenum confidentissime), osant se présenter devant le Vieillard de la Mer (G. IV, 445 sqq), lui criminel, en malheureuse victime et en envoyé des dieux (70). Titiller l'amour-propre de son auguste géniteur lui est un jeu d'enfant, ainsi qu'en témoigne le puissant rejet de Pollicitus au vers 237: «tu avais promis et tu ne tiens pas!». Sans jamais prononcer le nom de Junon, elle sait perfidement monter Jupiter contre une épouse redoutée (v. 237):

Quae te, genitor, sententia uertit?

Cette mystérieuse sententia qui "fait tourner" l'Omnipotent comme une vulgaire girouette ne lui aurait-elle pas été dictée par l'ennemie jurée des Enéades? Un peu plus bas, l'expression unius ob iram, 251 isole Junon et la met pour ainsi dire hors-la-loi (infandum, 251 le souligne), ce qui, à comparer Il. I, 495 sqq, revient tout simplement à retourner les faits, étant donné que la collusion Zeus -Thétis se fait en cachette de l'Assemblée des dieux. De la même manière, le tua progenies du vers 250, en paraissant oublier que Vénus, tout comme son fils, est issue de relations illégitimes, ne fait-il pas bon marché des susceptibilités de la Reine du Ciel?

Pourtant, avec toute son habileté, l'oratrice n'en trahit pas moins à plus d'un détail la faiblesse de sa cause. Passons sur le bien curieux ob Italiam du vers 233:

[quibus...] Cunctus ob Italiam terrarum clauditur orbis

où la préposition ob, évidemment causale (cf. Austin), trahit une espèce de hargne à l'encontre de l'Italie, hargne qui rejoint la haine vouée à Junon par Vénus, comme l'indique l'écho avec unius ob iram, 251. De là à établir une équivalence entre ob Italiam et ob Saturniam, il n'y a qu'un pas que nos analyses précédentes autorisent, croyons-nous, à franchir (71) . Attardons-nous un peu plus sur le vers 253, où Vénus porte sa botte finale:

Hic pietatis honos? sic nos in sceptra reponis?

On a très ordinairement interprété ces mots comme un cri du coeur, sans songer un instant à en suspecter la sincérité, et Cartault 106 se fait l'interprète du sentiment général lorsqu'il parle d'«interrogations impérieuses et pathétiques», et d'«une énergie digne de Junon elle-même». C'est méconnaître la subtilité de l'Idalienne. On traduit trop vite en effet reponis par "tu rétablis", car, attendu que nos ne peut que renvoyer à son homologue du vers 250 (Nos, tua progenies), i.e. à Enée, indissociable de sa mère, et qu'Enée n'a jamais tenu le sceptre dans sa main, force est de chercher une autre acception du verbe reponere, comme celle de "mettre de côté". Alors, l'ironie de Vénus éclate à plein: «C'est comme cela que tu nous mets de côté pour le règne?», "mettre de côté" jouant sur ses deux sens contradictoires de "tenir en réserve" et "tenir à l'écart". On voit le ton, c'est celui de la femme-enfant qui se sait irrésistible et qui, les larmes ayant échoué, extorque d'un sourire la faveur qu'elle convoite.

Le subridens du vers suivant marque son triomphe. Mais le sourire complice du père engage celui-ci beaucoup plus loin qu'il n'y paraît, du fait que l'humour du second hémistiche de 253 contamine nécessairement le premier qui, pris à la lettre, ne s'accommode pas d'un voisinage aussi frivole. La tentation naît donc de regarder pietatis lui-même comme un premier clin d'oeil canaille, un aveu d'impietas cyniquement retourné. Mais aussitôt, par un choc en retour, cet aveu implicite de la trahison d'Enée se reporte sur reponis dont l'une des nuances, celle de "mettre à la place, substituer", serait bien propre à rappeler la méchante légende d'après laquelle Aphrodite n'aurait déclenché la guerre de Troie qu'à la seule fin de transférer à son rejeton la royauté troyenne (cf. n. 2). N'apprendra-t-on pas en VIII, 396 sqq qu'il n'eût tenu qu'à cette déesse de retarder, voire d'empêcher, la chute d'Ilion? La mise en parallèle d'Enée avec Anténor le traître ou présumé tel (242 sqq) s'éclaire par là d'un nouveau jour: imprudence? non, certitude que l'interlocuteur ne sera pas choqué mais au contraire amusé par un pareil cynisme, même et surtout si Anténor, en fait, n'avait pas trahi, lui (72)!

Vénus parle d'or, mais ce qui donne un sel supplémentaire à son discours, c'est qu'il s'agit finalement bien plus d'une parade que d'un assaut véritable. Elle pouvait tout aussi bien se contenter de sourire à travers ses larmes, le juge était conquis d'avance, la citadelle ouverte. A peine s'est-elle tue que Jupiter s'empresse de baiser ses jolies lèvres, et l'expression du vers 256:

Oscula libauit natae

laisse imaginer que ce n'est peut-être pas uniquement ni même surtout pour leur éloquence qu'il leur rend cet hommage. En raison de leurs subtiles interconnexions (oscula peut signifier "lèvres" ou "baisers", libare "goûter" ou "verser", natae être datif ou génitif), ces simples mots dégagent en effet un discret parfum d'érotisme capable de jeter la suspicion sur la pureté des relations entre le père et la fille (73) .

L'irrespect manifesté par le poète envers Neptune (v. 124 sqq) se retrouve entier à l'égard de Jupiter, son frère et son double (cf. supra). D'entrée, ce dieu nous est montré sous un jour antipathique, rex magne laborum comme l'intitulera Vénus un peu plus loin (v. 241), sous couvert de le saluer du titre de rex magnus (mais finem peut fort bien se passer d'objet: 223), sans que l'on sache très bien si cette malice vient d'elle-même ou si Virgile la glisse à son insu pour rappeler G. I, 125-146 (74) . Dès le vers 224, Despiciens n'exprime-t-il pas sourdement un immense dédain pour les affaires humaines? Plus d'un éditeur, l'ayant senti, a opté pour la correction de Lachmann, dispiciens. Le petit sic du vers 225 confirme pourtant bien la paradose, car la seule façon d'en rendre compte paraît être de lui donner valeur concessive: «Malgré son habituel mépris pour les mortels, Jupiter fixa ses regards sur la Libye». Et tant pis pour la Libye! De par sa proximité avec Constitit, 226, qui rappelle la tuerie d'Enée (187), elle-même en résonance avec l'image de la biche blessée en IV, 68 sqq, defixit (Constitit et Libyae defixit...) annonce sinistrement le fixit employé à propos de Didon (IV, 70). Ce dieu cruel et insensible, Virgile ne serait pas Virgile s'il tremblait devant lui. Il s'amuse de l'idole au contraire, profitant pour cela de l'alibi que lui procure la nécessité de faire parler le maître de l'Olympe avec toute la majesté due à son rang. Avant même qu'il n'ouvre la bouche, le pronom talia, 256 pourrait tendre à déconsidérer son discours (cf. n. 45), tout comme sa définition par sator, 254 (comment veut-on que "l'étalon universel" ait le sens du ridicule?). Et la couleur ennienne de ce même vers et du suivant, avec l'ornement archaïque du Olli et l'écho à Ann. 457 sq, nous rappelle peut-être qu'Ennius ne se gênait déjà pas pour assimiler Jupiter à...de l'air (Epicharme, fr. 22-26). Ainsi prévenus, partons à la cueillette des perles tombées de l'auguste bouche.

Cela commence par de menues disgrâces de langage, telles que le conflit immota, 257 - mouebo, 262, la cocasse reprise, sans aucun qualificatif, du sententia uertit de 237 (v. 260), l'inélégant flottement de Longius, 262, la lourdeur des parenthèses 261-2 et 268, surtout de la seconde où l'Omniscient déchoit jusqu'au rôle d'un antiquaire plutôt fantaisiste. Particulièrement fâcheuse est l'équivoque sur l'expression nutricis tegmine, 275, qui donnerait à entendre que, pour toute gratitude envers la louve sa nourrice, Romulus se taille un vêtement dans son cuir (hoc multi reprehendunt, cur nutricis tegmine usus sit, Servius), mais de toute manière Jupiter n'en veut visiblement pas au fondateur de Rome pour cette vétille, pas plus que pour le meurtre de Rémus, lequel, par un tour de passe-passe, disparaît sans laisser de traces après le vers 274 (geminam)... à moins qu'excipiet gentem, 276 ne fasse double sens, disant en surface que Romulus "continuera la race", et en secret que le frère tuera le frère (excipere, "prendre au piège", cf. III, 332, Ecl. III, 18, G. IV, 207...), ce qui est encore le meilleur moyen de régler les querelles de souveraineté (75) . Devenu le seul représentant de la famille élue, Romulus pourra sans problèmes "prendre en charge" la nation (gens joue aussi sur les deux acceptions). Et après cela, Jupiter ose vanter l'harmonie fraternelle destinée, dit-il, à régner un jour entre un Rémus et un Quirinus (v. 292 sq)! Quelle sorte de paix peut-on espérer fonder sur le crime et l'apologie du crime? L'admirateur inconditionnel de Romulus est aussi le chantre enthousiaste de l'impérialisme romain pur et dur, dont l'expression la plus glorieuse serait la destruction de Corinthe, évoquée en un vers tonitruant (285) dont l'ampleur impressionne vivement Plessis-Lejay (76) :

Seruitio premet ac uictis dominabitur Argis.

Virgile nous dira en VI, 852-3 ce qu'il pense de ce genre de triomphalisme, mais Jupiter, en adepte de la bonne vieille loi du talion, se réjouit sans réserve à l'idée de voir un jour la Grèce "écrasée" (premet) sous la botte romaine, sans trouver choquant de qualifier d'"hectoréen" (v. 273) le peuple qui se comporte envers une ville grecque avec la même sauvagerie que les Achéens envers la ville d'Hector.

Il n'est guère flatteur pour "le Troyen César" (pulchra Troianus origine Caesar, 286) de se situer dans la lignée directe du destructeur de Corinthe, que Virgile dans le sixième livre (v. 836 sqq) se plaira à diminuer au profit de Paul-Emile. On discute à perte de vue pour savoir si par le nom de Caesar le poète a voulu ici désigner le père ou le fils, et les arguments apportés pour ou contre montrent assez que nous sommes une fois de plus en présence d'une ambiguïté délibérée (77) : tous deux dépouilleront l'Orient (spoliis...onustum, le beau mérite!), tous deux étendront leur empire jusqu'à l'Océan (cf. Cat. 115 !), et jusqu'aux astres leur renom, tous deux enfin sont promis au ciel, et le quoque du v. 290:

uocabitur hic quoque uotis

peut référer soit à l'exemple d'Enée, soit à celui de César père. Il semble néanmoins peu douteux que le sens obvie, celui qu'entend Jupiter (et Servius avec lui), concerne le premier César, et ceci moins encore à cause du mot Oceano, immédiate réminiscence de l'aventure bretonne avortée, ou à cause des échos à Ecl. V, 43 et 80 dans les vers 287 et 290, qu'en raison du tum, 291 qui autrement aurait l'air de dire que c'est uniquement après la disparition d'Auguste que Rome connaîtra enfin la paix et la concorde. Inutile d'ajouter que c'est très précisément cela que Virgile, lui, souhaite suggérer (78) . Et il y parvient de façon imparable du fait même de l'énormité de la contre-vérité énoncée par Jupiter avec ce tum: tout le monde sait bien qu'après les ides de Mars les guerres civiles se rallumèrent de plus belle.

Arriver à faire dire à Jupiter le contraire de ce qu'il voudrait dire, voilà bien la réussite de Virgile, et le splendide tableau final, où l'on voit Furor Impius enfin réduit à l'impuissance (Furor impius intus, 294), se retourne d'un seul coup contre Auguste, en rejoignant le plus naturellement du monde la prophétie inscrite au seuil de la troisième géorgique (v. 16):

In medio mihi Caesar erit (79).

O pitoyable Semeur des dieux et des hommes! Il a beau multiplier les rodomontades contre cette "revêche Junon" (aspera Iuno, 279) qui, se plaint-il, «fatigue aujourd'hui de sa crainte et la mer et la terre et le ciel» (Bellessort), l'expression même qu'il utilise (v. 280):

Quae mare nunc terrasque metu caelumque fatigat

trahit par son équivoque sa propre crainte devant l'épouse (cf. Il. I, 518 sqq): «elle terrorise mer, terre et ciel», i.e. «elle me terrorise», et l'écho de ce metu à celui du vers 257, où le dieu exhorte sa fille à ne pas craindre (qui donc, sinon Junon?), produit un effet assez plaisant.

Jupiter se trompe d'ailleurs du tout au tout - ou le fait-il exprès? - sur le sens du futur ralliement de Junon à la cause romaine. A l'en croire, cette déesse, «revenant à de meilleurs sentiments» (Consilia in melius referet, 281 !), finira par entrer inconditionnellement dans ses vues. Mais c'est pourtant bien Junon qui aura le dernier mot dans l'Enéide, réduisant à néant la promesse du vers 264, moresque uiris...ponet (cf. Cartault 136); et si elle ne cède pas en ce qui concerne Enée, on ne voit pas pourquoi elle démissionnerait davantage à propos de cet autre "Troyen" qu'est Auguste (Troianus, 286):

Occidit occideritque sinas cum nomine Troia, XII, 828.

Jupiter veut ignorer (cf. le futur fouebit, 281) que Junon favorise dès maintenant l'essor de Rome (iam tum tenditque fouetque, 18, tel que nous l'interprétons), mais que cette Rome-là n'a rien à voir avec l'implacable maîtresse des nations appelée par ses voeux et ceux de sa fille, et à laquelle il promet un peu légèrement un empire sans fin ni frontières (v. 278-9):

His ego nec metas rerum nec tempora pono: / Imperium sine fine dedi (80) .

Juguler l'Hydre troyenne sans cesse renaissante (Hor. C. IV, 4, 53 sqq), i.e. la tentation tyrannique, telle est et telle sera toujours la tâche de la Reine du Ciel, et Jupiter lui-même le reconnaît sans le vouloir par l'écho entre aspera Iuno, 279 et Aspera...saecula, 291, qui suggère que Junon ne baissera les bras que tum, autrement dit à la mort de César (lequel?) (81):

Aspera tum positis mitescent saecula bellis .

Ici comme en 269 (cf. Austin), Jupiter parle à la façon de Virgile annonçant l'Age d'Or (Ecl. IV), sauf qu'il lui manque l'humour, autre nom en l'occurrence de l'intelligence, et cette (presque) invisible différence suffit bien sûr à inverser le sens du message. D'ailleurs, notre anti-Virgile lit également à rebours la cinquième églogue, puisque, non content d'emprunter à Mopse les termes approximatifs de son panégyrique de César (v. 287: cf. Ecl. V, 43), Jupiter ose s'emparer (v. 290) de la formule damnabis tu quoque uotis par laquelle Ménalque honorait son Daphnis, comme si c'était le même que celui de Mopse (82) ! On verra un jour l'empereur Auguste, qui savait à quoi s'en tenir sur la vraie signification de l'Enéide, citer sarcastiquement le grandiloquent vers 282:

Romanos rerum dominos gentemque togatam

comme s'il ne s'apercevait pas plus que Jupiter de la contradiction entre un régime de servitude et le port de la toge, cet emblème républicain (Suét. Aug. 40, 8).

On penserait qu'après un si beau discours le roi des dieux n'aurait rien de plus pressé que d'accorder à Enée de bons vents pour l'Italie. C'est maintenant qu'il devrait dire Nauiget, et non après la prière en forme d'ultimatum que lui adresse Iarbas (IV, 198 sqq). Mais l'Italie attendra: une proie s'offre sur le chemin d'Enée, elle ne doit pas lui échapper. Pour répondre à l'implicite demande de Vénus au vers 233, Jupiter confie au fils de Maia le soin d'aveugler les Tyriens, et d'abord leur reine, sur les véritables intentions troyennes (v. 299-300):

ne fati nescia Dido / Finibus arceret.

Vertigineuse ironie que ce ne fati nescia, car il a l'air de dire que Mercure court instruire Didon (83) , alors qu'il va au contraire lui attacher un bandeau sur les yeux. Non seulement il la laissera dans l'ignorance de ce qui l'attend (ne n'annule pas nescia), mais, profitant sans doute de sa bonté de coeur (v. 630), il lui ôtera ses défenses naturelles (quietum, 303), la poussera dans le piège. Si, ignorant les Destins, Didon pouvait toutefois être tentée de refouler ces intrus, fût-ce après leur avoir offert l'hospitalité, à combien plus forte raison se débarrasserait-elle d'eux si elle savait ce qui l'attend! Et comme est poignant l'adjectif quietum, détaché en contre-rejet, quand le repos de la reine touche justement à sa fin! Que Vénus puisse se plaire à des jeux si cruels, c'est dans l'ordre (cf. Hor. C. I, 33, 10-12; III, 27, 66-68), mais Jupiter mérite-t-il encore notre respect?

 


Vers 305-417: déguisée en jeune chasseresse, Vénus apparaît à son fils; elle l'instruit sur Didon et le rassure quant au sort de ses douze navires perdus; puis, les enveloppant,lui et le fidèle Achate, d'un nuage d'invisibilité, elle les dirige vers Carthage.

Dans l'Odyssée, quand Athéna a besoin de se déguiser, elle prend soin de choisir des formes humaines en rapport avec sa nature et son caractère: sage conseiller, fillette avisée, pastoureau de fière mine... Ignorant ce genre de scrupules, la déesse de toutes les voluptés (cf. v. 415-7) ne trouve rien de mieux que de revêtir la chaste apparence de Diane chasseresse. Mais l'impudence sied si bien à Vénus que le critique ne songe pas à lui en tenir grief. Le sourcilleux Cartault 112 juge l'idée «très piquante», et Austin se délecte d'une scène si charmante («most charming»). Si encore ce costume de chasseresse était pure fantaisie, ou si les flèches de ce carquois ne menaçaient que les sangliers de la forêt (v. 324), mais, se situant dans le contexte que l'on sait, après l'intervention de Mercure pour aveugler Didon et avant le complot de la déesse avec Amour, son autre fils (v. 657 sqq), la figure de l'archère assume une valeur terriblement programmatique. Sous peu, la reine de Carthage recevra le trait mortel, sous peu le poète la comparera à la biche blessée (IV, 69 sqq).

Vénus n'a pas quitté sa chère Paphos pour une autre raison que de conduire son fils vers la proie qu'elle lui a préparée (v. 387-8):

Quisquis es haud credo inuisus caelestibus auras

Vitalis carpis Tyriam qui adueneris urbem.

La valeur causative de adueneris est fortement affirmée: «Tu ne sais pas ta chance d'être tombé là où tu es». Et de l'encourager avec une sollicitude toute maternelle: Perge modo, lui répète-t-elle (389, 401), «va seulement», «la route te conduit», te ducit uia, 401. Un peu plus haut (382), Enée disait: Matre dea monstrante uiam. Vénus se matérialise pour ainsi dire en Via, une voie qui mène tout droit vers un gibier royal, reginae ad limina, 389. Il ne le sait pas encore, mais elle le sait pour lui. Sur Didon elle connaît tout, et son avenir et son passé. Elle a parfaitement conscience de la noblesse de cette femme, et est même capable de nous brosser de ses malheurs le plus pathétique des tableaux. Pour flétrir le crime de Pygmalion, elle a les mots mêmes de la vertu indignée, et décrit avec toute l'émotion désirée l'apparition du fantôme de Sychée «levant ses lèvres effroyablement pâles» (v. 354):

ora modis attollens pallida miris (84) .

Bref, on a l'impression qu'elle prend fait et cause pour sa future victime. Mais en même temps, elle ne laisse rien au hasard pour que le malheur, le fatum, fonde sur elle en la personne du "fatal rescapé" de la nuit de Troie (fato profugus, 2). D'abord, afin qu'il ne perde pas son temps en de vaines recherches, elle le rassure au sujet de la flotte perdue, non sans user pour l'occasion d'un artifice fort inutile, et qui la peint tout entière (v. 392):

Ni frustra augurium uani docuere parentes (85) .

Austin voit là «a good example of Virgil's subtle humour», mais l'espièglerie est peut-être moins innocente qu'il ne semble car, outre que cette sorte de plaisanterie sur l'art augural est assez mal venue dans la bouche d'une divinité, elle trahit de par sa totale gratuité un certain goût du mensonge pour le mensonge qui plaide fort peu en faveur de son auteur (cf. d'ailleurs v. 407 sq) (86) .

Autre précaution, Vénus entoure Enée et Achate d'un nuage d'invisibilité (obscuro, 411: cf. obscuri, VI, 268). Le procédé, certes, dérive ostensiblement de l'Odyssée, où l'on voit Athéna protéger de la sorte Ulysse lorsqu'il entre dans la ville des Phéaciens, cité aimable mais peu accueillante aux étrangers (Od. VII, 14 sqq). Mais il y a toutefois une grande différence entre Virgile et Homère, car tandis que le poète grec passe aussi vite que possible sur ce prodige inouï (quatre vers au total: 15-17, 143), et nous le fait accepter par sa discrétion même, son émule latin procède à l'inverse: à aucun moment il ne nous permet d'oublier le fameux nuage, y revenant à quatre reprises et n'y consacrant pas moins de seize vers (411-4, 439-40, 516, 579-87); et il va même jusqu'à s'extasier sur cette merveille par un mirabile dictu (439) si peu naïf qu'on le retrouvera en II, 174 sur les lèvres du fourbe Sinon. Il voudrait ridiculiser ses personnages qu'il ne s'y prendrait pas autrement. L'intention maligne se perçoit d'ailleurs avec une particulière netteté aux vers 581 sqq quand les deux compères mettent en délibération la question de savoir s'il convient ou non de s'élancer enfin du nuage, et que, comme excédé de leur couardise, celui-ci se crève brusquement, les laissant tout penauds à découvert (Restitit, 588) .

Mais ce côté caricatural n'ôte rien au tragique de la situation. On notera le style typiquement militaire des vers 306-9, on remarquera que l'armement et l'allure d'Achate le font ressembler à Turnus marchant au combat (313 = XII, 165): Achate est un arsenal en soi (cf. déjà v. 187 sq), c'est vraiment l'Agrippa de cet Octave (87) ; et fort significatifs sont aussi les saepsit, 411 et saeptus, 439, appliqués au nuage. Tranquillement retranchés à l'abri de ce Bouclier divin avant la lettre, les deux hommes pénètrent dans la Ville un peu à la manière d'un Cheval de Troie, ce que le poète suggère par un détail comme l'épithète caua (nube caua, 516: cf. II, 38, 260), et aussi en créant une analogie entre la flotte cachée par Enée à son départ (I, 310-2) et celle des Achéens retirée par ruse à Ténédos (II, 24). Les vers II, 21-22:

Est in conspectu Tenedos.../ Insula

se superposent en effet clairement au vers I, 159:

Est in secessu longo locus; insula...

A cela s'ajoute que les retrouvailles d'Ilionée avec son chef au coeur de Carthage font penser à la jonction qui s'opère en II, 267 entre le gros des Grecs et l'élite entrée avec le Cheval.

Une fois dans la place, il ne reste plus qu'à investir la citadelle, Didon en l'occurrence, et la théâtrale apparition d'Enée constitue la première attaque contre un coeur qui s'avouera soi-même "chancelant" (animumque labantem, IV, 22). Pourtant, la reine résiste fort bien à ce premier assaut de Vénus (ipsaŠgenetrix, 589 sq). En présence du même miracle, Alcinoos (Od. VII, 199 sqq) et Télémaque (Od. XVI, 181 sqq), très impressionnés, prendraient volontiers Ulysse pour quelque dieu descendu du ciel. D'abord stupéfaite (Obstipuit, 613) - on le serait à moins -, Didon reprend vite son sang-froid, et, comme si elle avait compris d'où vient le coup, intitule l'étranger "fils d'une déesse" (nate dea, 615). Cette première attaque ayant échoué, Vénus devra recourir à un nouveau stratagème, plus vicieux encore, pour parvenir à ses fins (v. 657 sqq)...

Didon, même abusée par les apparences (deo similis, 589), ne confond pas un mortel avec un dieu. On dira peut-être qu'Enée, confronté à la situation inverse, celle où un immortel se travestit en être humain, fait preuve d'une égale lucidité, puisqu'il pressent immédiatement la déesse en la jeune Tyrienne qui se présente à sa vue (v. 327 sqq). Fallacieux parallélisme. Prenons garde en effet que, quand une divinité revêt la figure humaine, il est, pour ainsi dire par définition, impossible à quiconque de soupçonner la supercherie. Ulysse, pourtant fin connaisseur, s'y laisse prendre régulièrement et ne peut que confesser à Athéna sa défaite: «Quel mortel, aussi habile soit-il, pourrait te reconnaître?» (Od. XIII, 312 sq). Il y a bien un cas dans l'Iliade où cette règle semble transgressée, c'est quand Ajax, fils d'Oïlée, identifie Poséidon sous Calchas (Il. XIII, 66 sqq). Toutefois, ce guerrier a beau prétendre que «les dieux se laissent aisément reconnaître» (arignôtoi de theoi per, 72), il n'a reconnu Poséidon qu'au moment où il s'éloigne, et "par derrière" (metopisthe: cf. auertens, 402). Alléguera-t-on Il. III, 396-8, où Hélène reconnaît immédiatement «la gorge merveilleuse de la déesse, sa poitrine désirable, ses yeux de lumière» ? Mais, outre que ce serait attirer l'attention sur un passage qui assimile fâcheusement le héros de l'Enéide à Pâris (Il. III, 381: et 382 est rappelé par Virgile aux v. 691-4), voire à Hélène (Il. III, 419 sq), il se trouve précisément qu'Aristarque condamnait ces vers 396-8 comme parfaitement contradictoires avec 386-8, où Aphrodite se métamorphose en vieille femme: à tout le moins devra-t-on admettre tacitement que la déesse reprend son aspect divin après le vers 395 (88) .

Dans l'Odyssée en tout cas, chaque fois que quelqu'un est pris pour un dieu, c'est infailliblement qu'il s'agit d'un mortel: ainsi Ulysse vu par Alcinoos (VII, 199 sqq) et par Télémaque (XVI, 181 sqq), ou encore Nausicaa par Ulysse, mais là Ulysse joue la comédie pour séduire une interlocutrice dont son sort dépend (89). La flatte-t-il? Disons plutôt qu'il veut la faire sourire. Et la jeune fille entre dans le jeu, s'avoue charmée par l'esprit de cet inconnu: «tu ne me sembles pas sot du tout» (VI, 187) .

L'attitude d'Enée contraste péniblement avec celle du galant Ulysse. Pas plus que le Grec, le Troyen ne pense réellement que la jeune fille à qui il parle soit une divinité, à preuve ce qu'il dit aux vers 372 sqq, et particulièrement l'incise si uestras forte per auris / Troiae nomen iit, 375-6 (90) . Mais autant Ulysse savait tourner le compliment avec grâce et légèreté, autant Enée se montre lourd et insistant («devoid of all subtlety», Schlunk 56; et cf. Austin ad v. 325), imposant d'emblée à la jeune fille un titre de déesse qu'elle récuse aussitôt, mais qu'il persistera néanmoins à lui donner malgré elle (opposer 329 à Od. VI, 150-7). Vidé de toute substance, le O dea du vers 372 déchoit au statut de métaphore, métaphore d'une vulgarité bien en rapport avec son contexte: prosaïsme du vocable annalis et de l'expression si uestras forte per auris...iit, laideur surtout, on va le voir, des sentiments révélés. Observons au demeurant qu'Ulysse avait une excuse pour comparer Nausicaa à Artémis, puisque le poète lui-même usait de cette image quelques vers plus haut: Virgile au contraire précise que Vénus a pris l'apparence d'une simple mortelle, de cette Harpalycé qui «dépassait à la course l'Hèbre ailé» (v. 317). D'autant plus extravagante en devient l'imploration des vers 330-4 où, nouveau Tityre - mais un Tityre sans humour - , il promet à son interlocutrice, en échange de son aide, "moulte victime" (v. 334):

Multa tibi ante aras nostra cadet hostia dextra (cf. Ecl. I, 7-8) (91) .

Quand l'homme aux mille tours s'étend un peu trop longuement sur ses malheurs, Nausicaa l'en rabroue non sans malice, ayant senti que l'inconnu se plaint surtout pour l'apitoyer: «Tu sais bien, étranger, que Zeus répartit le bonheur à sa guise: les maux qu'il t'a envoyés, à toi de les subir» (v. 188 sqq). Zeus sait pourtant si Ulysse est à plaindre, lui qui n'a plus pour couvrir sa nudité qu'un manteau de feuilles, egens vraiment, comme dit Enée (v. 384). Mais malgré sa détresse, il n'a garde d'entrer en révolte contre les dieux, et c'est à peine si perce dans sa voix une légère pointe d'amertume (v. 172-4). Enée au contraire, non content de geindre une fois de plus (cf. v. 94-101), mêle encore à ses jérémiades le blasphème, l'indignation, la morgue et le pharisianisme. Le très fameux Sum pius Aeneas du vers 378 constitue à cet égard un véritable pic dans l'Himalaya encore presque vierge du comique virgilien.

Ici, la bataille fait rage depuis des siècles entre défenseurs et adversaires d'Enée, et l'on ne constate pas sans un serrement de coeur que ce sont bien souvent en l'occurrence les plus fervents virgiliens, ceux qui ne tolèrent pas la moindre tache sur le visage du Prince des Poètes, qui en sont réduits à l'ergotage le plus byzantin et à la mauvaise foi la plus sophistique (92) . Il faut examiner le cas sans parti pris. Invité par Vénus à décliner son identité, notre héros s'exécute donc en ces termes:

Sum pius Aeneas raptos qui ex hoste Penatis

Classe ueho mecum fama super aethera notus.

Nul ne peut lire cette carte de visite sans un mouvement instinctif de stupeur. La défense ne vient qu'après. Par exemple, on invoque Homère qui fait dire à Ulysse devant les Phéaciens: «Je suis Ulysse fils de Laerte, connu à travers le monde pour ses ruses, et ma gloire atteint le ciel» (Od. IX, 19 sq). Mais, comme l'écrit Cartault 161 n. 3: «il y a là un mélange de bonhomie et de suffisance, amusant chez Ulysse..., mais qui est incompatible avec le sérieux et la gravité du caractère d'Enée; ici du reste Virgile a enchéri sur l'hyperbole». Déjà les scoliastes d'Homère notaient qu'Ulysse exagérait un peu pour se faire valoir (scolie BQ ad v. 20: Schlunk 57), mais ce qui fait passer cette vantardise, c'est l'humour du doloisin, ce mot à double tranchant, et il faut tout de même quelque mauvaise foi pour prétendre qu'Enée surpasse Ulysse parce qu'il tire gloire, lui, de sa piété.

Souvent aussi, l'on se retranche derrière le commentaire de Servius: «Ce n'est point ici arrogance, mais information» (93). Pius constituerait une sorte d'épithète objective, indépendante de la volonté de son propriétaire: Enée serait pieux comme d'autres sont gros ou maigres. P. Boyancé 71 se réfugie dans un relativisme de bon aloi: «Vue à travers le christianisme, il est certain que cette déclaration peut sembler empreinte de quelque pharisianisme...», mais c'était déjà l'attitude de Villenave, qui croyait atténuer la faute d'Enée, et de Virgile, en la retrouvant, pensait-il, chez un Horace, un Ovide et un Corneille.

A la suite d'Anderson (cf. aussi Austin), R.D. Williams regarde comme une excellente justification de l'énonciation Sum pius Aeneas le fait qu'elle se place dans un contexte d'aigre plainte («bitter complaints») (94) , mais y a-t-il rien justement qui dénonce mieux l'imposture du Troyen que ce ton d'amère révolte qui infecte son discours? Le ressentiment porte un nom en latin, c'est dolor, et Virgile ne manque pas, ici comme en 209 (dolorem), de l'attribuer à Enée (dolore, 386). La plus forte expression s'en trouverait peut-être au vers 380:

Italiam quaero patriam et genus ab Ioue summo

si, sur le modèle de VI, 123:

Quid memorem Alciden? et mi genus ab Ioue summo

l'on consentait avec R.D. Williams à analyser le second hémistiche comme une sorte d'exclamative marquant «la colère indignée».

Les récriminations d'Enée n'épargnent même pas sa mère, comme on le voit par la précision du vers 382 (à la fin duquel Dubner a raison de ne pas oublier les deux points):

Matre dea monstrante uiam

apportée, comme l'observe Williams, «perhaps with a touch of rebuke». On a presque même l'impression au vers 385 que Vénus perd patience à l'audition des plaintes de son fils:

Nec plura querentem / Passa Venus

(noter l'amusante symétrie entre ce querentem et le Quaerenti de 370). D'autant qu'il faut ajouter à ces lamentations la déplaisante ironie des vers 375-7 (95), à laquelle Didon donnera v. 567 sq la réponse qui convient. Enée, dira-t-on, ne savait pas à qui il s'adressait. Mais l'ayant appris, cela ne l'empêche nullement d'accuser sa mère dans l'instant même où il profite de son secours (410: valeur de -que):

Talibus incusat gressumque ad moenia tendit.

Non moins éloquent que le verbe incusare, le démonstratif talis (cf. supra n. 45) revient pour la troisième fois dans le passage (406 et 370: talibus avec ille, selon Austin). Mais Vénus ne se froisse pas du méchant caractère d'Enée (cf. At, 411), et de même qu'Athéna contemple en Ulysse un reflet de sa propre sagesse (Od. XIII, 288 sqq), de même Vénus se mire avec délices dans l'impietas de son fils. Son Hic pietatis honos du vers 253 était exactement de la même veine que le Sum pius Aeneas.

 


Vers 428-495: Enée à Carthage: il tombe en arrêt devant l'effervescence de la "ruche" tyrienne, puis fond en larmes à la vue des scènes de la guerre de Troie représentées sur la façade du temple de Junon.

Si le don des larmes et la faculté d'admirer rachètent l'être humain de bien des faiblesses, Enée ne trouvera-t-il pas enfin grâce à nos yeux quand il s'extasie au spectacle des Carthaginois s'activant à la construction de leur ville et quand les peintures de la guerre de Troie offertes brusquement à sa vue lui arrachent «un torrent de larmes» (largoque umectat flumine uoltum, 465)? Pourtant, là encore, la mauvaise volonté de Virgile envers son héros nous paraît perceptible à bien des détails, à commencer peut-être par la complaisante répétition du mot Miratur en début de vers (421, 422, 456: avec l'appui du redoublement bilabial laboreMMiratur), qui suggère une sorte de naïveté (96) que le poète n'hésite pas au vers 495 à définir comme de la "stupidité":

Dum stupet obtutuque haeret defixus in uno (97)

en osant même écrire - protégé toutefois par l'ambiguïté de uidentur - que la fascination du Troyen n'est peut-être pas des plus saines (v. 494):

Haec dum Dardanio Aeneae miranda uidentur (98) .

Dardanio a en effet sa pertinence, car un Dardanien ne devrait-il pas être le dernier à repaître ses regards de l'image des malheurs dardaniens? En transférant, par une manière d'hypallage, sur la peinture elle-même un qualificatif encore plus propre à définir l'homme grossier qui l'admire à contre-sens, le vers 464 va au coeur de la question:

animum pictura pascit inani (99) .

Ulysse s'apitoyait sur sa propre personne en écoutant l'aède Démodocos célébrer ses exploits (Od. VIII, 521 sqq) (100) : Enée de même se reconnaît avec plaisir «au milieu des chefs Achéens» (v. 488):

Se quoque principibus permixtum agnouit Achiuis.

La terrible ambiguïté de ce vers est froidement enregistrée par Servius (aut latenter proditionem tangit: cf. v. 647 sqq et supra n. 2). Enée, quant à lui, ne s'y est pas trompé, et c'est peut-être pour se défendre devant Didon d'une si terrible accusation qu'il aura recours à la ruse par lui attribuée à Corèbe (II, 387 sqq); voir aussi sa solennelle protestation en II, 431 sqq (101) .

Mais quelque interprétation que l'on donne de permixtum (et Virgile semble favoriser le "mauvais" sens en employant un peu plus haut l'expression miscetque uiris, 440), ce mot semble plutôt avoir pour effet de noyer Enée dans la masse des autres chefs que de le mettre en valeur. La vraie, l'indiscutée vedette de ces tableaux revient au sanguinaire Péléide, à cet Achille que son casque (cristatus, 468, sans doute forgé par Virgile, est saisissant) fait ressembler aux monstrueux reptiles venus de Ténédos pour dévorer Laocoon et ses fils (cf. iubaeque / Sanguineae, II, 206-7). Son nom est prononcé d'emblée et maudit d'emblée par Virgile: saeuom ambobus, 458, "cruel pour les deux bords". Puis on le voit massacrer comme par jeu un enfant désarmé, Troïle, Infelix puer, 475, et le rythme haletant du vers 477:

Lora tenens tamen; huic ceruixque comaeque trahuntur / Per terram

nous emporte avec l'infortuné jeune prince dans la course folle des chevaux: forte diérèse après le deuxième pied, double -que puissamment allitérant aux trochées 4 et 5 qui produit l'impression répétée d'une fin de vers, alors qu'en fait celui-ci déborde sur le suivant (on voudrait, en vain, s'arrêter). Ensuite, bien au centre de la deuxième partie de l'ekfrasis (v. 474-493), voici l'abomination (483-4):

Ter circum Iliacos raptauerat Hectora muros

Exanimumque auro corpus uendebat Achilles.

Achille s'acharnant sur un cadavre avant de le mettre en vente s'assimile au sinistre Arès que maudit le choeur de l'Agamemnon d'Eschyle (v. 437):

O chrusamoibos d Arês sômatôn.

Encore n'est-ce pas tout, puisque l'évocation de Memnon et de Penthésilée aux vers 489-493 ne peut que renvoyer le lecteur à leur vainqueur à tous deux, autrement dit à l'inévitable Achille.

Cette omniprésence du Myrmidon n'autorise guère de doute sur l'objet principal, sinon exclusif, de l'admiration d'Enée, et l'on saisit mieux à présent l'ironie tapie tant sous le double namque (v. 453, 466) que sous l'emphase des trois vers d'introduction (450-2):

Hoc primum in luco noua res oblata timorem

Leniit, hic primum Aeneas sperare salutem

Ausus et adflictis melius confidere rebus.

Si en effet noua res désigne les peintures, et que celles-ci, du moins au regard d'Enée, se ramènent essentiellement aux exploits d'Achille et, parmi ceux-ci, à son odieux trafic de cadavre (noua res, en vérité!), il faut bien en conclure que, resté sourd jusque là aux encouragements de la voix intérieure qui, s'il était ce qu'il paraît être, devrait lui insuffler l'enthousiasme, le "pieux" fils de Vénus ne commence à "oser" respirer qu'en contemplant dans ses oeuvres les plus barbares un héros où s'incarne la Guerre en personne. Certes, on peut toujours essayer de dire qu'Enée pleure sur les victimes, mais un maître de pudeur comme Virgile aurait usé de plus de discrétion dans l'expression de cette émotion s'il n'avait eu qu'à l'approuver. Quatre fois il montre Enée en pleurs (459, 465, 470, 485): en 459, sans parler du fâcheux écho de Constitit avec 187, lacrimans introduit une interrogation pompeuse et bouffie d'orgueil; 465 se distingue par l'utilisation fort osée du vocable flumine (invention de Virgile rarement imitée, commente Austin), ainsi que par un umectat repris d'un passage du De Rerum Natura (I, 920) où il s'agit d'une crise de rire; en 485, on le verra, Enée confond ses larmes avec celles d'Achille (Il. XXIV, 509 sqq), comme l'indiquait déjà précédemment, on va le voir, l'écho entre lacrimans, 459 et lacrimae, 462, et cette communion est édifiante en soi.

On a beaucoup glosé sur le Sunt lacrimae rerum du vers 462 et nous ne sommes pas de ceux qui voudraient à tout prix restreindre la portée infinie d'un tel mot en l'obligeant à rentrer dans son étroit contexte (102) . On continuera heureusement à citer lacrimae rerum comme l'une de ces formules inépuisables où il arrive au génie humain d'enclore tout l'univers. Mais les plus nobles citations ne fleurissent pas toujours sur les plus nobles lèvres, Enée en apporte ici la preuve. Remettons-nous en situation. Enfermé dans sa nuée, le héros tombe soudain en arrêt devant le temple (Constitit), éclate en sanglots et montre du doigt à son compagnon un détail de la fresque - s'il s'agit bien d'une fresque: B.W. Boyd 81-3 - (v. 461-3):

En Priamus. Sunt hic etiam sua praemia laudi,

Sunt lacrimae rerum et mentem mortalia tangunt.

Solue metus: feret haec aliquam tibi fama salutem.

Oui, "voici Priam", mais que fait-il exactement (103) ? La réponse nous est fournie d'une part par la proximité immédiate d'Achillem, 458, d'autre part et surtout par la mise en correspondance des vers 459-463 avec 483-487, obtenue à la fois par le partage entre 462 et 484 de l'imitation d'un même passage de l'Agamemnon d'Eschyle (v. 431-2 et 437 respectivement) (104) et par une disposition symétrique dans le morceau, 483-7 apparaissant six vers avant la fin, de même que 459-463 se présentent au septième vers après Namque. Or, 483-7 renvoient explicitement à l'entrevue d'Achille et de Priam, ce qui paraît donner raison à Donat pour qui les lacrimae du vers 462 seraient celles d'Achille, hic etiam référant à son avis à l'action représentée sur le panneau (105) . Interprétation non exclusive de la traditionnelle d'ailleurs, mais les larmes de l'artiste et, par extension, celles des Carthaginois et de leur reine, ne font pour ainsi dire que se surajouter à celles d'Achille.

Seulement, le sens de Donat entraîne une conséquence qu'il n'avait pas prévue, c'est qu'Achille capte immanquablement laudi, en sorte que praemia ne peut plus renvoyer qu'à la rançon (auro, 484) apportée par le vieux roi pour racheter le corps de son fils. A la vue de ces praemia, Achille verse des pleurs d'attendrissement, et notre héros se reprend à espérer: «Rassure-toi, Achate, tu verras que ma réputation (fama = laus) t'apportera d'une manière ou d'une autre le salut» (106) . On a tort de neutraliser tibi en le cataloguant comme "éthique", alors qu'il joue manifestement avec haec, peut-être mis pour mea, à moins qu'il ne renvoie à la réputation des Troyens en général ou encore ... à celle d'Achille: nouvelle ambiguïté par laquelle le Troyen semble s'assimiler au Grec et dire: «Va, je te tirerai d'affaire, moi qui suis un second Achille, puisque l'on s'émeut ici sur la magnanimité d'Achille».

Les vers 483-487 ne vont pas non plus sans ambiguïté:

Ter circum Iliacos raptauerat Hectora muros

Exanimumque auro corpus uendebat Achilles.

Tum uero ingentem gemitum dat pectore ab imo

Vt spolia, ut currus, utque ipsum corpus amici

Tendentemque manus Priamum conspexit inermis.

Ces vers forment incontestablement une unité, et le plus-que-parfait raptauerat, en paraissant exclure du tableau l'action de raptare, peut même donner l'impression qu'ils mettent sous les yeux une seule et unique scène, celle de l'entrevue entre Priam et Achille. Impression toutefois démentie, nous semble-t-il, par la présence du char d'Achille, tout à fait déplacée en la circonstance (107) . De même, dans un exemple tel que VIII, 643-4 (Distulerant.../ Raptabat), il y a toutes chances (pace Austin) que la scène de l'écartèlement de Mettus, marquée par le plus-que-parfait, apparaisse sur le divin bouclier. Cela posé, rien n'empêche que l'artiste ait représenté encore d'autres scènes, comme par exemple la victoire d'Hector sur Patrocle, épisode crucial s'il en fut. Ne serait-ce pas à cette scène que fait allusion le vers 486, étant donné que le génitif amici peut difficilement dépendre de corpus et de spolia sans dépendre également de currus, cela d'autant plus que ipsum renforce le lien grammatical entre les trois termes: «de l'ami les dépouilles, le char, le corps même» (108). Or, s'il est vrai que les dépouilles de Patrocle se confondent avec celles d'Hector, qui s'en était revêtu, en aucun cas l'on ne peut dire que le char où fut accroché le cadavre du Troyen appartenait à ce dernier, tandis qu'il n'est pas abusif de dire "char de son ami" pour "char qu'il avait prêté à son ami et sur lequel celui-ci avait livré son dernier combat".

L'intention de Virgile se profile mieux à présent. Il a fait en sorte qu'Achilles puisse s'entendre comme le sujet de dat et de conspexit, construction qui permet de restituer à amici le seul référent digne du contexte, Patrocle et Achille étant, comme l'on sait, les parangons de l'amitié (filou...etairou, Il. XXII, 390; etaroio filoio, Il. XXIII, 152, etc...). Le Tum uero sert en ce cas à marquer la contradiction entre la barbare cruauté du Péléide et ces sanglots qui, en présence de Priam, le secouent brutalement à la pensée de son ami mort (conspexit, en zeugma, ne convient proprement qu'à l'objet Priamum, Patrocle étant vu par Achille en imagination: cf. Il. XXIV, 511-2). Mais il va de soi que cette interprétation n'efface pas l'explication traditionnelle qui fait d'Enée le sujet de dat et de conspexit. Les deux se surimposent, avec ce résultat qu'Achille et Enée pleurent à l'unisson, tum uero indiquant, dans le cas du second, que le spectacle de la cruauté d'Achille le laisse indifférent, ce qui implique à soi seul que pour lui aussi amici désigne Patrocle, et non pas Hector (cf. d'ailleurs saeuos...Hector, 99) (109) . Ainsi se voit confirmé le soupçon suscité par le vers 488: Enée est davantage l'ami des Grecs que des Troyens.

Ce n'est pas un hasard si le Miratur redoublé en 421-422 se trouve repris au vers 456, c'est-à-dire juste à la charnière des deux parties de ce morceau, dont la première décrit Carthage en train de se faire, tandis que la seconde nous transporte d'un bond dans les plaines de Troie. Ce qui émeut par dessus tout Enée dans les scènes peintes, ce qui l'émerveille, c'est l'or de Priam: ce qui l'intéresse au premier chef à propos de Carthage, c'est d'évaluer d'un oeil expert le montant de "la fortune de la ville" (quae fortuna sit urbi, 454: on sent un pluriel sous ce singulier, comme en Hor. Epist. I, 5, 12), et le résultat auquel il arrive l'emplit d'émerveillement. Fénelon interdisait à quiconque de lire le vers 437:

O fortunati quorum iam moenia surgunt !

sans verser une larme. Mais s'il y a bien là un cri du coeur, ce pourrait être autant celui de l'envie (effet des bilabiales) que de la sympathie et, pour tout dire, ni fortunati, ni surgunt, ni iam ne nous paraissent des plus justes: que penser de fortunati s'il annonce l'odieux fortuna du vers 454 ? pourquoi iam quand il sait tout ce qu'a souffert Didon, pourquoi surgunt comme si ces murs s'élevaient par enchantement? Pour croire que le travail de la ruche s'effectue tout seul, il faut assurément faire partie de ce "paresseux troupeau" que l'auteur fouaille deux vers plus haut (Ignauom fucos pecus)! Et là s'éclaire peut-être le suspicit du vers 438:

et fastigia suspicit urbis.

Selon Austin, ce verbe «suggests admiration as well as the act of looking upward». Mais comme Enée ne descend pas de son observatoire (aspectat desuper, 420) avant le vers suivant (Infert se, 439), le sens physique du vers s'en trouve évacué et laisse toute la place au sens moral. Or, le contexte laisse au moins à penser que l'idée de suspicion n'est pas tout à fait absente ici, bien que le latin la réserve normalement pour la forme du participe passé (cf. e.g. III, 550) (110) . Qu'Enée se méfie de cette ville, le saeptus tout proche le dit éloquemment, ainsi que ces termes qui parsèment le récit: timorem, 450, metus, 463, metu, 514, turbat, 515, tuta, 583. Et c'est parce qu'elle continue de s'en méfier que Vénus ourdira contre Didon de nouvelles embûches: timet, 661, uereor, 671 (cf. IV, 96-97: ueritam... / Suspectas).

Les vaillantes ouvrières attaquent, agmine facto, la troupe des faux-bourdons, et les repoussent «loin des mangeoires», 434-5. Mais que faire quand l'ennemi s'avance recouvert d'un voile d'invisibilité? Symbole du nuage mental que Mercure a jeté sur l'esprit des Tyriens (v. 297 sqq), cette nuée physique concrétise en fin de compte l'hypocrisie du soi-disant uir bonus si bien satirisé par l'épître I, 16 d'Horace. Auguste mystifie tout Rome par de belles paroles, cette Rome qui, on l'a déjà dit à propos des vers 13 sqq, est figurée ici par Carthage. Enée la contemple du même oeil qu'il contemplera un jour Pallantée, ainsi que le montre l'écho entre VIII, 310 sq (Miratur...singula) et singula, 453 accompagné du triple Miratur. Mais ce qu'il voit ressemble davantage à la Rome du temps de Virgile qu'à toute autre chose: ces élections, ce sénat, ces rues pavées, ces bassins portuaires, ces théâtres à colonnes (427-9):

Hic portus alii effodiunt, hinc lata theatris

Fundamenta petunt alii immanisque columnas

Rupibus excidunt scaenis decora alta futuris (111) .

Carthage, c'est , en tant que colonie romaine, l'imago de Rome (cf. supra), et même l'omen qui a présidé à sa naissance (caput acris equi, 444) rencontre son parallèle dans l'omen donné aux Troyens à leur premier contact avec l'Italie, celui des quatre chevaux blancs, et ainsi interprété par Anchise (III, 539 sqq):

...Bellum, o terra hospita, portas:

Bello armantur equi, bellum haec armenta minantur.

Sed tamen idem olim curru succedere sueti

Quadrupedes et frena iugo concordia ferre:

Spes et pacis.

Et il se pourrait que cette explication fournisse aussi la clef du présage carthaginois (v. 444-5):

sic nam fore bello / Egregiam et facilem uictu per saecula gentem.

Très étrange, ce facilem uictu ("vie abondante", Bellessort; "pourvue de toutes subsistances", Perret). Villenave voit bien, au moins en note, que l'omen du Cheval (surtout avec acris : Bayet 188) a valeur guerrière, et absolument pas agricole. Et Bayet 169 se moque à juste raison de «l'audacieux "télescopage"» de Servius, selon qui facilem uictu référerait secrètement à la tête de boeuf que les Tyriens trouvèrent avant la tête de cheval. Mais sa propre interprétation (= "aisance à vivre, loisir") démontre qu'il faut user d'énergie si l'on veut éviter de retomber dans l'ornière "agricole". Aussi proposerons-nous d'analyser uictu comme supin de uincere et non de uiuere. "Facilement victorieuse", ou "facile à vaincre"? Cette formidable ambiguïté reçoit confirmation dans les paroles d'Anchise puisque ces mêmes chevaux qui menacent fièrement (minantur) sont aussi susceptibles de se soumettre au joug (frena iugo...ferre)... comme le vulgaire boeuf auquel Servius croit que le poète fait ici allusion (cf. Justin XVIII, 5, 15-16: c'est même pour cela que les Tyriens refusèrent le premier présage). Mais les deux présages se complètent plutôt qu'ils ne se répètent: en III, c'est l'annonce que les Troyens, les Romains, auront à se battre pour imposer la paix (cf. I, 523: gentis frenare superbas; VI, 853: debellare superbos); ici, il semble que les Carthaginois, les Romains (cf. superbum, 21), soient mis en garde contre la tentation de se fier exclusivement à la guerre, sous peine de périr eux-mêmes par la guerre (112).

 


Vers 494-578: entrée de Didon; sous les yeux d'Enée et d'Achate enfermés dans leur nuée, la reine accueille avec bonté les délégués des douze navires égarés.

Enée attendait la reine de pied ferme (Reginam opperiens, 454). Quand elle survient, en grande pompe (v. 497):

Incessit magna iuuenum stipante caterua

ne semble-t-elle pas la vivante image de cette Penthésilée dont le regard du Troyen n'arrivait plus à se détacher? De fait, medios, 504 et Saepta armis, 506 rappellent mediisque in milibus, 491 (milibus évoque militibus: cf. Varr. L.L. 5, 89), tandis que ardet, 491 est repris par instans, 504; et naturellement Enée rêve déjà d'être l'Achille de cette Amazone (113) . Toutefois, ce n'est point à Penthésilée que le poète compare son héroïne, mais à Diane, et cela signifie à peu près le contraire. Comme on le voit en effet à propos de Camille dans le onzième livre, Diane est bien loin d'approuver l'ardeur guerrière chez les vierges qui lui sont vouées, et d'ailleurs, malgré le carquois qu'elle porte sur l'épaule, la déesse n'apparaît pas ici en chasseresse mais en maîtresse du choeur (v. 503):

Talis erat Dido, talem se laeta ferebat.

«Telle était Didon, telle elle s'avançait rayonnante» (114) , et lorsqu'elle va prendre place sur son trône dans le temple même, on a l'impression que les figures de Diane et de Junon se fondent en elle comme elles se fondaient en Tanit. Si Penthésilée incarne la furie meurtrière (furens, 491), Didon au contraire fait oeuvre de paix et de sagesse; elle construit, l'autre détruit. Ce contraste se matérialise excellemment dans la reprise au vers 507:

Iura dabat legesque uiris

du uiris de 493:

audetque uiris concurrere uirgo.

L'Amazone tire gloire de ses armes, de son audace, de sa témérité à «rencontrer, elle vierge, les hommes». Didon s'entoure d'hommes armés, mais c'est que la situation l'y contraint (v. 563):

Res dura et regni nouitas.

Il ne s'agit nullement pour elle de vouloir s'imposer par la force mais, avant la lettre, de «mettre les armes au service de la toge». Car le royaume qu'elle bâtit ressemble beaucoup plus à la vieille république romaine qu'au principat institué par Auguste, fondé qu'il est sur des lois fixées d'un commun accord avec son peuple, comme l'indique la complémentarité entre 507 et 426:

Iura magistratusque legunt sanctumque senatum.

Point de place ici pour l'arbitraire et le fait du prince, point de complaisance pour la force brute.

Si la reine tirait le moindre orgueil de sa position, nul doute qu'elle saurait remettre vivement à sa place cet insolent d'Ilionée (cf. infra). Mais non, elle réprime sa colère et préfère imputer à la maladresse les insolences de l'orateur dardanien. C'est ainsi que s'interprète le mieux, à notre avis, le vers 561:

Tum breuiter Dido uoltum demissa profatur.

On sait bien que le trône est surélevé, et que pour regarder son interlocuteur la reine doit baisser les yeux, mais une indication d'ordre purement matériel aurait quelque chose de trop trivial pour que ce vers ne contienne pas, comme en III, 320, une notation psychologique. «Mélange de modestie et d'émotion», d'après Austin, qui ajoute un peu plus bas: «it was an unpleasant task to apologize for her people's behaviour». Mais Didon n'a aucune raison de manifester de la modestie (115) devant ces étrangers, et encore moins de les croire sur parole, de préférence à ses propres sujets. Les Troyens se plaignent d'avoir subi des violences, mais, après ce que l'on a vu du comportement d'Enée lui-même, inaugurant son arrivée en Libye par un sauvage massacre d'animaux, comment être certain qu'ils n'ont rien à se reprocher? En tout cas, c'est manu militari qu'on les conduit devant le tribunal, chose aisément déductible du vers 519:

Orantes ueniam et templum clamore petebant

puisque ueniam peut signifier (cf. Servius) qu'ils ont quelque chose à se faire pardonner (même si Ilionée va le nier) et clamore, s'il est le fait des Troyens autant que des Puniques (Austin), ne peut indiquer chez les premiers que de la protestation. Enée et Achate ne s'y trompent d'ailleurs pas. Partagés comme l'âne d'Aliboron «entre la joie et la crainte», ils hésitent entre bouger et ne pas bouger (comique du double simul, 513, dont l'on voit après coup qu'il pourrait porter essentiellement sur laetitiaque metuque), mais ils finissent par choisir la prudence, en attendant que les choses s'éclaircissent (v. 515):

res animos incognita turbat

«il y a des choses qu'ils ignorent et qui les troublent», comme traduit très bien Bellessort (116) , et ils préfèrent continuer à "espionner" de leur abri (speculantur, 516), pour savoir ce qu'il adviendra de leurs compatriotes (Quae fortuna uiris, 517) (117) . Dissimulant, écrit plaisamment le poète, comme s'ils n'étaient pas déjà assez dissimulés par leur nuage, sans avoir besoin de dissimuler en plus!

Toujours est-il qu'après avoir entendu les doléances d'Ilionée, la reine devrait logiquement se tourner vers la partie adverse (118) . Si elle n'en fait rien, c'est qu'elle a décidé en toute liberté de ne pas envenimer une querelle naissante (uoltum demissa exprime cet esprit de conciliation). Elle se contient donc et choisit de jouer la carte de la générosité envers ces malheureux exilés en qui son grand coeur l'amène à reconnaître des frères d'infortune:

Non ignara mali miseris succurrere disco

dira-t-elle à Enée (v. 630) dans une formule quelque peu équivoque où mali peut aussi bien redoubler miseris («connaissant le malheur, je secours les malheureux») que lui faire contre-poids: «je n'ignore pas vos fautes, mais je vous viens en aide eu égard à vos malheurs» (119) . Ainsi, c'était écrit, Didon périra victime de sa noblesse d'âme. En transcription mythologique, on dira que Jupiter a chargé Mercure de fermer les yeux des Puniques, et particulièrement de leur reine (v. 297 sqq). Jupiter en l'occurrence se sert de la loi sacrée de l'hospitalité dont il est officiellement le garant (hospitio, 299, 540, Hospitia, 672, et voir 731-3), comme Vénus un peu plus loin tirera parti contre la reine de l'instinct maternel réveillé en elle par le manège du faux Ascagne.

Symptomatiquement, c'est sous le signe de Jupiter qu'Ilionée place son discours à la reine, en subordonnant en quelque sorte la Justice, sous couvert de le lui associer, à ce dieu amoral (522-3):

O regina nouam cui condere Iuppiter urbem

Iustitiaque dedit gentis frenare superbas.

Mieux même, par le superlatif Maximus, 521 (rebus omnibus maximus, Servius), et par l'expression placido ... pectore (cf. v. 127, 255), Virgile "jupitérise" en quelque sorte l'orateur - ou le "neptunise", c'est tout un. Et "le très grand Ilionée", cette force de la nature (cf. IX, 569-71), a tout l'air en effet de se considérer comme "le très grand Jupiter" en personne, tant il le prend de haut avec les Carthaginois (v. 539 sqq):

Quod genus hoc hominum? quaeue hunc tam barbara morem

Permittit patria? hospitio prohibemur harenae,

Bella cient primaque uetant consistere terra.

Si genus humanum et mortalia temnitis arma,

At sperate deos memores fandi atque nefandi.

Belle envolée lyrique, d'une solennité presque digne du carmen 30 de Catulle (et cf. Cic. Off. I, 44). Et qui n'approuverait la noble maxime qui soumet le droit des patries au droit de l'humanité? Une pièce de Bernard Shaw se termine par cette interrogation: «Croyez-vous que les lois divines ne s'appliquent pas à l'Angleterre, parce que vous y êtes né?». Malheureusement, Ilionée en fait un peu trop, son indignation sent l'artifice et la rhétorique. Et quelle étrange grossièreté, si l'on songe qu'il s'adresse à la reine de Carthage, que d'oser lancer à la face des Carthaginois, sans hésitation aucune, l'accusation de "barbarie" (120). Et sous barbara, il y a plus brutal encore, comme le suggère la répétition du mot genus: cette race qui méprise la race humaine, comment serait-ce une race d'hommes? Des Cyclopes, peut-être, à s'en fier à l'écho d' Od. IX, 174 sqq (repris en XIII, 200 sqq), ou plutôt des "bêtes sauvages", comme se le demandait sérieusement Enée au vers 308:

Qui teneant (nam inculta uidet), hominesne feraene (121) .

Ilionée fait vraiment entendre la voix de son maître, témoin également son pio generi, 526, réplique du Sum pius Aeneas, 378. En tout cas, pour quelqu'un qui vient de prétendre (v. 529) que «l'orgueil n'est pas le fait des vaincus» - les orgueilleux, ce sont les autres, les Carthaginois (superbas, 523: cf. Austin) -:

Non ea uis animo nec tanta superbia uictis

voilà bien de l'arrogance. Que serait-ce s'ils étaient en position de force! D'ailleurs, l'ambiguïté du terme uis ("intention" ou, selon Servius, "possibilité") pourrait indiquer qu'il leur manque moins la volonté que les moyens. Voulant expliquer la substitution de res nostras à nos, Servius n'a sans doute pas tout à fait tort de développer ainsi l'argument: «oui, le Troyen Pâris (ajoutons Enée: cf. X, 92) (122) était un pillard et un kidnappeur, mais nous avons payé assez cher ce crime-là: considère donc non notre qualité de Troyens, mais notre situation présente» (123) . Mais en tout état de cause, Ilionée ment (124) , car on sait bien que, partout où ils passent, les Troyens sont toujours en quête d'aubaine et de butin (éloquent écho praedas, 528: praedae, 210), et, sachant ce qu'il en coûtera à Didon - et à Carthage (échos populare, 527: populant, IV, 403; praedas, 528: praedam, IV, 404) - pour avoir tendu la main à des "malheureux" (miseri, 524), on se dit que ses soldats auraient bien fait de les empêcher à toute force de prendre pied en Libye.

Mais non, les Carthaginois sont d'affreux barbares, les Troyens des anges. Pour les punir de leurs forfaits et purger une bonne fois la terre de cette "maudite engeance" (genus inuisum, 28), Junon a déchaîné l'ouragan sur leurs têtes? Pas du tout, le coupable c'est Orion, ainsi que ces Vents "impudents jusqu'à la moelle" («vicious to their depths», Austin), paraît-il (v. 536):

penitusque procacibus Austris

et, vu la connotation volontiers sexuelle de procax (cf. e.g. Cic. Cael. 49), ne reconnaît-on pas ici la phallique menace adressée aux Vents par Neptune au vers 135?

Jouant de l'intimidation, Ilionée prévient la reine qu'il a des amis en Sicile: terret hoc loco latenter propter Siciliam (125) , c'est ainsi que Servius glose mortalia temnitis arma, 542, en le mettant en relation avec les vers 549 sq:

Sunt et Siculis regionibus urbes / Armaque

non sans observer que le pluriel urbes représente une exagération ad terrorem (126) , bref un mensonge du même ordre, dirons-nous, que le nec bello maior et armis, 545 (à propos d'Enée), tandis que le non moins faux pauci, 538 (douze navires sur vingt, en fait) vise au contraire à minimiser le plus possible le danger potentiel représenté par les nouveaux arrivants. Bien qu'il préconise pour sa part de ponctuer le vers 548:

Non metus officio nec te certasse priorem / Paeniteat

après metus, avec pour conséquence que l'attribution des craintes devient incertaine (127) , le même scoliaste signale que d'autres construisent Non metus officio, avec le sens non metus pro officio nostro, "je suis sûr que tu auras ta récompense". Mais dans cette dernière construction, la valeur agressive de certare se libère: «Tu n'as rien à craindre de nous, au contraire, et il ne t'en cuira pas de nous avoir agressés quand nous débarquions»!

La reine pourrait remettre à sa place ce malotru, mais, nous l'avons vu, elle a choisi la mansuétude. Elle se bornera donc, sous un discours d'une exquise courtoisie, et qui est un modèle de concision et d'élégance (breuiter, 561: id est minus quam Ilioneus, Servius), à disposer quelques pointes d'ironie, tel ce metum, 562, qui ridiculise la tentative d'intimidation du Troyen, telle encore la spirituelle réplique au barbara (Non obtunsa adeo..., 567 sq), ou encore, aux vers 569-570, cette manière subreptice de montrer à Ilionée qu'elle en sait au moins autant que lui et sur l'Italie (Saturniaque arua) et sur cet Aceste qui, à tout prendre, n'est qu'un roitelet de canton (Erycis finis, face à l'emphatique urbes, 549). Didon commet une seule faute, c'est de sous-estimer la crapulerie humaine. Il est vrai qu'elle se sent sûre de son pouvoir et que les Troyens, que viennent de mater ses soldats, ne peuvent constituer un danger sérieux pour Carthage, du moins dans l'état actuel des choses. Et puis, Jupiter aveugle ceux qu'il veut perdre (v. 297-304). La reine tend donc la main aux Troyens (v. 573):

Vrbem quam statuo uestra est

réitérant ainsi, sans le savoir, l'indulgence fatale de Priam envers le fourbe Sinon (128). Et l'on n'oublie pas qu'Enée, qui a l'ouïe fine quand il veut (et l'inverse: cf. IV, 440), est là présent dans le temple, écoutant tout derrière son nuage. On le verra bientôt, prenant la reine au mot, faire main basse sur la riche colonie, et s'y promener en pays conquis (rapto potitur, IV, 217).

 


Vers 579-630: Enée apparaît devant Didon: échange de discours.

Pleinement rassurés, Enée et son bras droit n'ont plus qu'à sortir de leur cocon. Mais l'opération ne se déroule pas sans heurt. La brusque dissolution du nuage (Vix...repente, 586) provoque une espèce de choc en retour si violent qu'il s'en faut de peu que le chef troyen ne perde l'équilibre, et la face du même coup (v. 588):

Restitit Aeneas.

Mais les traductions françaises escamotent régulièrement ce Restitit, consentant au mieux à le rendre par un vague "debout" (Bellessort, Perret). Jackson Knight s'approche beaucoup plus de la vérité en comprenant: «Aeneas checked his walk»; de même Austin: «"stood back" against the parting mist». Mais la cocasserie du mot ne sera pleinement entendue que si l'on s'avise que ce parfait appartient aussi légitimement à resto qu'à resisto, avec le sens suivant: «Le nuage évaporé, il resta Enée». Le comique de la description qui suit, introduit par l'ironique namque (cf. supra et II n. 138) n'a pas échappé à l'oeil vigilant de Cartault 127: «C'est un bijou, un Adonis; nous ne nous attendions pas à lui voir un physique si séduisant». Dans une circonstance analogue, Ulysse, invisible à tous, traverse la grande salle où sont réunis «les doges et les conseillers phéaciens» pour aller se jeter aux pieds de la reine Arété, Homère, qui n'a pas l'intention de ridiculiser son héros, se permet à peine un clin d'oeil au lecteur (pollên êer echôn), et pour le reste glisse aussi vite que possible sur les détails de la réapparition d'Ulysse (Od. VII, 143-5). En trois autres occasions il est vrai (Od. VI, 229 sqq, XVI, 172 sqq, XXIII, 156 sqq), le "héros d'endurance" passe par une épiphanie du même genre que celle d'Enée, mais à chaque fois il sort juste du bain, ou à tout le moins vient de s'habiller de frais, si bien qu'il n'est pas interdit au lecteur de penser que sa transfiguration doit autant aux vertus de la toilette qu'à la magie de la baguette d'or. Virgile nous livre le miracle brut et raffine encore sur les hyperboles homériques, ajoutant du marbre et de l'ivoire là où il n'y en avait pas. Qu'est-ce là d'autre qu'une forme de cacozelia latens?

Pour s'en convaincre encore davantage, il faudrait revenir sur le petit sketch précédent, où l'on voit Achate entrer en délibération avec son supérieur (v. 579-585), et dont Plessis-Lejay soulignent dûment l'inutilité, sans trouver au narrateur de meilleure excuse que celle-ci: «Les Anciens étaient moins pressés que nous». Mais en poésie, et dans une poésie aussi accomplie que la virgilienne, tout ce qui est inutile est nuisible, surtout quand la circonstance commande précisément de ne pas s'attarder. On ne s'étonnera donc pas de constater que, dans cet ornement superflu, l'auteur s'est amusé à accumuler les traits de mauvais esprit: animum arrecti et Omnia tuta uides rappellent combien ils ont eu peur, ce qui donne curieuse allure à fortis, 579, à moins qu'ici comme ailleurs (cf. 120, 222, 612) cet adjectif n'indique rien de plus que la force physique; la grandiloquence du mot pater (un "père" si bien secondé par sa mère, matris, 585), comme aussi de la question du vers 582 (cf. Vénus à Jupiter, 237), jure avec cette couardise et ne fait que souligner la cocasserie de la situation; iamdudum ("depuis un moment") reporte à 513 sqq (même rejet de Ardebant, 515, 581), où metus triomphait de laetitia; et le verbe ardere lui-même tend à entrer dans ce jeu ("ils bouillaient"), étant donné la lourde insistance sur la matérialité de ce nuage immatériel: scindit se, purgat, erumpere aussi, dont la drôlerie ("faire une sortie") s'augmente de son emploi transitif.

Virgile ajoute donc à Homère une bonne dose de comique, mais en même temps il s'enfonce davantage dans le tragique. Quand Ulysse apparaît tel un dieu sous les regards de Nausicaa, de Télémaque, de Pénélope, ce dieu ne vient pas leur apporter la ruine et la désolation. Aux Phéaciens il n'en coûtera que la perte d'un de leurs vaisseaux pour avoir secouru Ulysse, mais Didon s'apercevra trop tard que sous les traits du fils de Vénus, c'était son fatum qu'elle contemplait. Tant la déesse de l'amour (ipsa, 589) sait revêtir des plus brillantes couleurs la mort même... (129)

D'une bouche pareille à celle d'un dieu (Os...deo similis, 589), Enée va distiller des paroles d'ambroisie...ou ce qu'il juge tel. En fait, il renouvelle au profit de Didon les basses flagorneries qu'il adressait un peu auparavant à Vénus déguisée en jeune Tyrienne (v. 327 sqq). Ilionée aimait la rhétorique, mais Ilionée n'est qu'un apprenti. En quinze vers, c'est un festival de procédés oratoires (130) : présentation théâtrale et pleine de suffisance (595-6, avec sa claironnante cacophonie), invocation aussi geignarde qu'emphatique (O sola..., 597 sqq), goût de la période (597 sqq et 607 sqq), interrogations rhétoriques (605-6), répétitions et anaphores (Omnibus...omnium, 599, si qua...si quid, 603, dum...dum...dum, 607-8), amplification par redoublement (terraeque marisque, 598, urbe domo, 600, nostrae...nec quidquid, 601) ou retriplement (numina...iustitia ...mens, 603-4, honos nomenque tuom laudesque, 609). Tout cela sonne terriblement creux, et plusieurs commentateurs s'en sont aperçus: «discours ronflant» (A. Cartault 127), «extravagant compliments» (R.D. Williams), «hardly warranted by what has gone before» (T.E. Kinsey 116). Cartault en conclut que Virgile n'a pas réussi à «trouver la juste mesure», Kinsey pense qu'Enée «seems already on the brink of love for Dido», Williams se retranche derrière Homère Od. VI, 154 sq. Mais la situation n'est pas la même ici que lors de la rencontre d'Ulysse avec Nausicaa (Enée s'adresse à une reine et à un juge), et l'on a vu plus haut à propos des vers 327 sqq quel abîme sépare le "sérieux" Troyen du spirituel fils de Laerte. A sa jeune bienfaitrice venue lui souhaiter bon voyage, Ulysse promet bien «qu'elle lui sera toujours un dieu, car il lui doit la vie» (Od. VIII, 467 sqq), mais, à la différence d'Enée, il ne peut être suspecté d'insincérité, n'ayant plus de faveur à attendre de Nausicaa. En réalité, ce n'est pas à Ulysse que ressemble ici Enée, mais à sa propre mère lorsque, dans le premier Hymne homérique à Aphrodite, elle s'emploie par des paroles ensorceleuses à entraîner le naïf Anchise dans son piège : comparer en effet les vers 131-132 de cet Hymne (131) à la question posée à Didon au vers 606:

qui tanti talem genuere parentes?

Aussi, quoi de plus normal que, cherchant comme sa divine mère à séduire une proie, Enée retrouve d'instinct le même langage?

Mais de nulle autre oeuvre littéraire ne s'entend davantage ici l'écho que des Bucoliques de Virgile, et c'est un point que le discours d'Enée partage en commun avec celui de Jupiter aux vers 257 sqq. Les vers 605-6:

...Quae te tam laeta tulerunt

Saecula? qui tanti talem genuere parentes?

évoquent à la fois l'atmosphère de la quatrième bucolique (Austin) et le chant de Mopse dans la cinquième (tulerunt, 34); pour la nuance de talem, cf. n. 45. La pompeuse formulation des vers 607-610 s'apparente au Ante leues ergo... de Tityre (Ecl. I, 59 sqq) (132) et va jusqu'à reprendre mot pour mot le vers 78 de la cinquième églogue:

Semper honos nomenque tuom laudesque manebunt.

L'ironie virgilienne des Bucoliques se trouve détournée sarcastiquement contre une reine admirable, tandis que la prosaïque, et piteuse, adjonction du membre Quae me cumque uocant terrae, 610 a pour unique effet - ou pour unique objet? - de corrompre la voix sublime de Ménalque, et cela indépendamment du triste écho que ces mots trouveront en IV, 335 sq:

...nec me meminisse pigebit Elissae

Dum memor ipse mei, dum spiritus hos regit artus.

A. Cartault 127 relève cette caustique ironie: c'est, dit-il, «sans qu'Enée bien entendu y mette malice...un avertissement à Didon» (cf. aussi R.G. Austin et R.D. Williams). Nous sommes moins sûr de l'innocence d'Enée, et il nous semble en tout cas que son ironie ne reste qu'à moitié perçue si l'on oublie que les mots de Ménalque recopiés par lui s'adressent à un mort.

Les admirateurs du fils d'Anchise s'étonneront de le voir mettre en doute l'existence de la Loi divine (603-5):

Di tibi, si qua pios respectant numina, si quid

Vsquam iustitia est et mens sibi conscia recti,

Praemia digna ferant (133) .

Beaucoup nieront l'évidence, sous prétexte que ces si sont quelque peu ambigus, mais R.D. Williams allègue en vain III, 433 sqq:

si qua est Heleno prudentia...

qui, sauf à penser qu'Helenus douterait de sa propre prudentia, n'offre justement aucune espèce d'équivoque. De même, Servius manque à ce point d'arguments qu'il tente de rapprocher le si tamen d'Hor. C. I, 3, 23, pourtant si différent, avant de se résoudre à admettre l'inadmissible: Aut certe ad se retulit: qui cum pius esset, tot laborabat incommodis, suggestion amplement étayée par l'aigreur des récriminations étalées en 378-385. Villenave n. 65 ne craint pas de saisir le taureau par les cornes: oui, Enée exprime un «doute irréligieux», et cela au moment même où il éprouve les bienfaits de la Providence, mais la raison en est bien simple, c'est que «quand Virgile écrivait, les dieux s'en allaient...déjà». Dommage seulement que les "dieux" en question se nomment Justice et Conscience Morale.

Avec son verrouillage de consonnes, sa mélodie en [i] et [o] dominants, son élision au troisième temps fort, le vers 613 est puissamment expressif:

Obstipuit primo aspectu Sidonia Dido

et l'on pourrait admettre que, pris en lui-même et tiré de son contexte, il serait tout à fait propre à traduire l'idée du coup de foudre. Servius s'oriente nettement dans ce sens: selon lui, primo aspectu signifie pulchritudine, et Obstipuit indique que animo perculsa est: quod iam futuri amoris est signum. Mais c'est sans doute aller trop vite en besogne, puisque le verbe obstupescere n'exprime rien d'autre qu'une grande stupeur et que la manière particulière dont Enée s'est introduit chez la reine justifie assez de sa part une telle réaction. C'est naturellement l'expression primo aspectu qui aiguille vers une interprétation plus romantique, mais il se trouve hélas que primo a indubitablement ici un sens adverbial (134), attendu que l'on ne peut coordonner avec casu (Casu deinde, 614) qu'un aspectu et non un primo aspectu, et qu'au surplus l'expressivité du vers a tout à gagner dans un débit haché des trois premiers mots. Il reste assurément que c'est la première fois que Didon voit Enée en chair et en os, mais cela le poète n'avait pas besoin de le préciser! Il avait mieux à faire, comme d'établir une jonction entre cette première rencontre et la dernière (VI, 450 sqq: aspectu, 465), mais cette jonction est si secrète (135) qu'elle demande pour être perçue l'intercession de Catulle c. 66, 39 (annonce du vers d'Enée en VI, 460: Inuitus, regina, tuo de litore cessi), où une Caesaries (cf. ici Caesariem, 590) déclare à une reine d'Egypte:

Inuita, o regina, tuo de uertice cessi.

Dans sa réponse, pleine de retenue et de dignité, Didon va montrer qu'elle sait elle aussi manier l'ambiguïté. Et Vénus s'en sera d'ailleurs aperçu, puisqu'au vers 661 il nous est dit qu'elle «redoute un palais ambigu et les gens de Tyr à la langue double»:

Quippe domum timet ambiguam Tyriosque bilinguis.

Enée prodiguait sans compter les effets oratoires. Chez la reine, nulle hyperbole, nul trémolo dans la voix, nulle basse flatterie. Loin d'exprimer l'admiration, ses questions initiales laissent filtrer une note d'ironie dans le immanibus...oris, 616:

quae uis immanibus applicat oris?

malicieux rappel des grossières injures d'Ilionée (cf. oris, 538). Le titre de nate dea n'est pas non plus nécessairement flatteur, d'autant que Didon, bien qu'elle parle respectueusement de Vénus (alma Venus), lui tourne obstinément le dos depuis la mort de Sychée (IV, 15 sqq), et ces choses-là, Vénus ne les pardonne pas (cf. l'Hippolyte d'Euripide). Méfiance, suspicion, voilà quelles impressions dominent le coeur de la reine, et si l'on considère avec attention la force du Quis te...casus et du quae uis - Servius souhaiterait ramener ces interrogatifs à des exclamatifs d'admiration -, on trouvera que la perplexité de Didon rejoint la grande interrogation que Virgile a voulu mettre en exergue de son poème, avec le sens que l'on sait (v. 8-11: noter tot...labores, 10, équivalent de tanta pericula, 615; casus, 9 repris ici trois fois en dix vers: cf. aussi ui superum, 4):

Musa, mihi causas memora, quo numine laeso

Quidue dolens regina deum tot uoluere casus

Insignem pietate uirum, tot adire labores

Impulerit. Tantene animis caelestibus irae?

D'ailleurs, à l'écoute de Teucer, la fille de Bélus avait dû apprendre bien des choses sur le compte du "fils d'une déesse", et l'on se dit que ce Grec métissé de Troyen ne chantait peut-être tant les louanges d'Enée (Teucros, c'est surtout lui, seul nommé de sa nation) que parce que celui-ci de son côté nourrissait pour les Grecs une estime un peu exagérée. Le vers 624:

nomenque tuom regesque Pelasgi

rappelle étrangement 488:

Se quoque principibus permixtum agnouit Achiuis.

D'où la possibilité de réviser l'interpretatio communis du vers 630:

Non ignara mali miseris succurrere disco

dans le sens que nous indiquions plus haut, à savoir comme l'indice que Didon n'est ni une faible ni une naïve, mais qu'elle pratique le bien en toute connaissance de cause, parce qu'elle l'a décidé ainsi (c'est toute la différence avec Priam dupé par Sinon : II, 146 sqq). Et de fait, si le verbe disco introduit une idée de discipline, d'effort sur soi («elle s'y étudie», Perret), cela suppose une tension avec la modalité exprimée par Non ignara mali, ce qui n'est le cas que si l'on donne à mali le sens de "mal" (comme en VI, 736 par exemple) plutôt que de "malheur", ce dernier n'étant que secondaire par rapport au premier. Ainsi compris, le vers gagne en beauté, en équilibre, en contenu. Didon à la fois réplique au misérable ne fati nescia de Jupiter, 299 (le parallélisme est évident: double négation; mali contrebalance fati), adresse aux Troyens un discret avertissement (memorat, 631: "leur met en mémoire"), et leur administre un exemple en acte de ce que signifie cette fameuse Conscience Morale mise au service du Bien, dont Enée mettait solennellement en doute l'existence. Et maintenant, que Méléagre aille ravir la palme à Virgile (136) !

 


Vers 631-756: Didon donne un banquet en l'honneur de ses hôtes; la machination de Vénus.

Enée retrouvé, il n'est évidemment plus question que les Troyens viennent s'installer à Carthage (cf. v. 553 sq). Aussi le gros de leur troupe demeure-t-il près des navires, où Didon leur fait envoyer des têtes de bétail pour qu'ils participent eux aussi aux réjouissances officielles (v. 633-636). La reine qui, nous a-t-il paru, nourrit de secrètes préventions à l'encontre des Enéades, n'en a que plus de mérite à respecter aussi fastueusement les lois de l'hospitalité. C'est sous l'invocation de Jupiter Hospes qu'elle veut porter le toast solennel (v. 731):

Iuppiter, hospitibus nam te dare iura loquontur

même si ce nam te et ce loquontur trahissent un certain manque de chaleur envers le Très Grand. Junon et Bacchus ne viennent qu'ensuite, comme les garants de la bonne tenue du festin (cf. Hor. C. I, 18, 6: Bacche pater...decens Venus) et, par extension, de la radieuse harmonie entre les deux peuples (v. 734):

Adsit laetitiae Bacchus dator et bona Iuno (137) .

Mais Jupiter se moque bien des âmes pieuses. Lui si prompt à obtempérer au brutal ultimatum de Iarbas (IV, 203 sqq), il n'a pas d'oreilles pour Didon. De concert avec Vénus, il a décidé la perte de cette femme (pesti deuota futurae, 712), et nulle prière au monde n'y pourrait rien changer (nescia fati: comparer Hom. Il. II, 38):

nêpios, oude ta êdê a ra Zeus mêdeto erga

«pauvre fou qui ne savait pas quelles oeuvres méditait Zeus».

La reine reçoit selon son rang. Sans doute le luxe déployé pour l'occasion (637 sqq, 697 sq, 726) est-il bien éloigné de la simplicité tout arcadienne du vieil Evandre (VIII, 362 sqq), mais pour l'héritière d'une longue et riche lignée royale - et la coordination de Fortia facta, 641 à Ingens argentum le fait bien sentir-, l'or n'existe pas comme or, mais comme signe d'une inscription dans la race, d'une légitimité (138) . La coupe "lourde d'or et de pierreries", grauem gemmis auroque, qu'elle demande pour la libation (v. 728 sqq), c'est le précieux symbole de sa dignité. En y buvant, elle respecte un cérémonial ancestral:

Impleuitque mero pateram quam Belus et omnes / A Belo soliti.

Mais elle y trempe à peine les lèvres (v. 737):

summo tenus attigit ore

au grand scandale du géant Bitias (738-9):

Tum Bitiae dedit: increpitans ille impiger hausit

Spumantem pateram et pleno se proluit auro.

Il existe en effet de solides raisons d'attribuer increpitans à hausit plutôt qu'à dedit. Une question de rythme d'abord: venant dans le prolongement de la phrase précédente, la diérèse au deuxième pied rend efficacement le geste de passer la coupe (cf. 717), alors que, reporté sur dedit, le poids de increpitans entraîne une ponctuation forte après ore, ce qui hache péniblement le débit. Raison de fond ensuite. On suppose d'ordinaire que Didon plaisante familièrement avec l'un, et même le premier, de ses ministres. Cela remonte à Servius: aut certe arguens familiariter segnitiem tarde accipientis cum esset auidus in bibendo, mais il convient d'observer que cette explication, l'ancien scoliaste ne l'avance qu'à titre de conjecture et qu'elle le satisfait si peu qu'il la retire aussitôt, quitte à commettre un faux sens sur increpitare en prétendant ôter à ce verbe sa pointe de blâme: melius tamen accipimus clara uoce hortatum (139) . Mais que la reine blâme ou exhorte, cela voudrait dire qu'elle s'amuse à voir Bitias absorber jusqu'à la dernière goutte le vin qu'elle lui présente car, connaissant son homme, elle devait s'attendre à une telle grossièreté, dûment sanctionnée par le impiger, le se proluit, et la comique insistance du et (il n'y a plus rien à boire, mais il boit quand même) (140) . Pour parler sans ambages, disons alors que Didon donnerait le signal de l'orgie. Toute sobre qu'elle est pour son compte personnel, elle voudrait que l'on s'enivre autour d'elle. L'exemple de Bitias est en effet imité sur le champ par "les autres chefs" (v. 740):

Post alii proceres.

L'ellipse ne laisse guère de doute: il faut sous-entendre hauriunt et se proluunt. Selon Austin, Virgile voudrait opposer la délicatesse de Didon à la rustrerie des autres Tyriens, mais l'on ne voit guère l'intérêt d'un tel contraste, totalement gratuit, tandis que le goût immodéré des Troyens pour la liqueur de Bacchus et leur goinfrerie à table nous sont déjà connus par les vers 210 sqq (cf. 215: Implentur ueteris Bacchi). L'identification de Bitias au gigantesque fils de l'Idéen Alcanor dont il sera question en IX, 672 sqq n'offre que des avantages. On ne s'étonne pas que ce fou (IX, 676) et cet outrecuidant (IX, 695) trouve spirituel de lancer une espèce de défi à la ronde, et en premier lieu à la souveraine, en démontrant qu'il n'est pas, lui, une femmelette et qu'il sait boire. D'ailleurs, Didon n'enfreindrait-elle pas le protocole en partageant la coupe de l'hospitalité avec un autre qu'un Troyen? Servius voit juste en disant que la pudeur lui interdisait de choisir Enée, mais, parmi les autres proceres, les autres "prétendants" (dans l'ancienne langue, procus se disait procer) (141) , ce Bitias attire le regard par sa colossale stature, sa proceritas (IX, 674, 679 sqq) (Servius cite ici Varron: proceres...quia eminent in ea [sc. ciuitate]). Alors, à lui l'honneur... Et la muflerie troyenne sera encore comiquement soulignée au vers 747 quand la sublime poésie chantée par Iopas n'arrivera qu'à les faire bâiller:

Ingeminant plausu Tyrii Troesque sequontur.

Par l'écho appuyé à G. II, 475 sqq, par la noblesse des rythmes et des sonorités, Virgile élève l'aède phénicien au rang le plus élevé de la hiérarchie humaine, tout près de son maître Apollon (cf. VI, 662, et voir Ecl. VII, 22 sq). Les Tyriens applaudissent avec enthousiasme, et les Troyens, comme dit Cartault 132, «les imitent par politesse». Ils auraient préféré des danseuses ou des saltimbanques (comparer Ulysse, Od. VIII, 487 sqq). Le poète n'aurait pu opposer plus fortement deux races d'hommes (142), et son idéalisation du peuple de Didon va même jusqu'à lui faire éviter soigneusement le terme d'"esclave" à propos des domestiques du palais: les Carthaginois ont des serviteurs, famuli, 701, famulae, 703, ils n'ont pas d'esclaves (pace Villenave, Bellessort).

Il est vrai qu'irréprochable sur tout le reste, la reine s'enflamme instantanément à la vue du jeune Ascagne et du cadeau qu'il apporte (v. 713-4):

Expleri mentem nequit ardescitque tuendo

Phoenissa et pariter puero donisque mouetur.

Mais le vers précédent disculpe l'héroïne, la plaint et ne la condamne pas:

Praecipue infelix, pesti deuota futurae.

Ce deuota accuse Vénus, ce Praecipue suivi de inscia, 718 rappelle le ne fati nescia et le in primis des vers 299 sqq, c'est-à-dire la décision jupitérienne d'aveugler Didon. Jupiter et Vénus en l'occurrence représentent, pourrait-on dire, l'espèce de fatalité psychologique résultant de la rencontre entre une femme frustrée dans son instinct maternel et un enfant paré de toutes les grâces. Sans doute la reine, étant au fait de certaine rumeur sur Enée (cf. supra), devrait-elle regarder avec suspicion les trésors «arrachés aux ruines de Troie», Iliacis erepta ruinis, 647 et s'interroger sur la façon dont ce butin a échappé aux Grecs. Une telle question est d'ailleurs si naturelle que Servius ne cherche nullement à l'éluder. Mais selon lui, l'expression du vers 647 aurait pour objet de laver Enée du crime de trahison (laborat hoc sermone probare ab Aenea non esse proditam), comme si premièrement Virgile n'aurait pas mieux fait d'éviter la moindre allusion à un tel sujet - voilà bien encore de la cacozélie! -, comme si deuxièmement le verbe eripere n'offrait pas une redoutable ambiguïté (143) . Mais, présentées par l'enfant, les dépouilles de Troie se purifient comme par enchantement, de même que le fatal Cheval paraissait innocent quand d'innocents enfants s'empressaient à le tirer dans Ilion la sainte (Pueri circum, II, 238 sq).

Au reste, Didon n'a pas entièrement perdu sa lucidité, et les questions dont elle assaille le fils de Vénus mettent celui-ci sur le gril (v. 750-6). Elle voudrait bien avoir des éclaircissements peut-être sur le double miracle qui lui avait permis d'échapper aux griffes de Diomède (Il. V, 297-317, 431 sqq) et d'Achille (Il. XX, 290-352); elle voudrait entendre sur quel ton il parle de Priam et d'Hector, ses rivaux dynastiques. Et même, pour lui donner l'occasion de se purger radicalement, elle lui propose de remonter à la source de la tragédie, c'est-à-dire à l'enlèvement d'Hélène par le beau Pâris, dont des bruits persistants le présentaient, lui Enée, comme le guide et le conseiller (v. 753-5) (144) :

Immo age et a prima dic, hospes, origine nobis

Insidias, inquit, Danaum casusque tuorum

Erroresque tuos.

Servius entend fort bien ce a prima...origine (id est a raptu Helenae), mais refuse de s'apercevoir que dans cette interprétation la pause marquée après Insidias laisse, au moins l'espace d'un instant, planer un sérieux doute sur l'attribution de Danaum, rattachable si l'on voulait à tuorum (cf. v. 488 et 624): «Narre-nous tes embûches, les malheurs de tes Danaens, tes errances (ou tes errements)»; et à tout le moins cette hésitation syntaxique devrait-elle nous faire souvenir que, dans l'une de ses acceptions, error signifie insidiae (cf. II, 48). Après tout, les Danaens en inventant la ruse du Cheval ne firent que répliquer aux insidiae tendues a prima origine par Pâris et Enée alors qu'ils étaient les hôtes de Sparte (hospes a sa pointe).

C'est donc ainsi que la souveraine de Carthage met son hôte à l'épreuve, tout à fait dans la manière subtile et insinuante qui est celle que Naevius dans son Bellum Punicum (23 Strzelecki) prêtait à un interlocuteur du Troyen (Didon elle-même?):

Blande et docte percontat, Aenea quo pacto / Troiam urbem liquerit

car l'intention inquisitoriale des adverbes docte et blande (cf. notre blandis, 670) ne peut faire aucun doute (Galinsky 52). Seulement, bien entendu, Enée préfère esquiver l'épineuse question des origines (sed excusat Aeneas, Servius) et commencer sa narration avec les insidias Danaum, Sinon et le Cheval de bois. Or justement, ce Cheval, parlons-en. Putnam 4 admire à juste titre ce qu'il appelle «a beautiful circular quality» dans le fait qu'Enée entame sa narration à l'heure où "les astres déclinants invitent les sommeils" (II, 9) et que la première section du livre II s'achève «au moment où le premier sommeil commence pour les mortels» (II, 268). Mais notre admiration ne grandirait-elle pas s'il s'avérait qu'une telle correspondance n'a rien de gratuit et qu'elle fait affleurer au contraire la secrète analogie entre la dernière nuit de Troie, commencée dans la liesse, et cette nuit du banquet qui sera pour Didon la première de son chemin vers la mort? Nous notions déjà au passage (cf. supra) que la nuée magique à la faveur de laquelle Enée et Achate s'introduisaient dans Carthage n'était pas sans rapport avec la machine de guerre conçue par Epéos (II, 264) (145) , mais l'on a vu également que le premier assaut du Troyen contre sa proie n'avait pas tourné à son avantage (cf. l'avertissement impliqué par le v. 630). Aussi Vénus recourt-elle à "de nouveaux artifices" (nouas artis, 657) en inventant une seconde machine, irrésistible celle-là, en la personne du jeune Ascagne spécialement réquisitionné pour la circonstance. Ce que furent pour les malheureux sujets de Priam le Cheval d'Epéos, les Serpents mangeurs d'hommes, le fourbe Sinon et la flotte grecque revenue nuitamment de Ténédos, le bel adolescent le sera pour Didon, ainsi qu'il apparaît sur le tableau comparatif que voici:


Livre I------------------> Livre II

ad moenia ducat, 645--> Duci intra muros, 33, Ducendum ad sedes, 232

peteret, 651, petit, 717--> petunt, 213, petens, 256

Extulerat, 652-----------> Extulerat, 257

ad nauis tendebat [Achate] , 656--> ad litora tendunt [Serpents], 205

uersat, 657--------------> uersare dolos, 62

flamma, 673, ignem, 688---> flammas, 256

dolos, 682, dolo, 684----> dolos, 62, 252, dolo, 34, dolis, 44, 152, 196, doli, 264

ueneno (de Vénus), 688--> ueneno (des Serpents), 221

dona, 679, 695, 709, donis, 659, 714--> dona, 36, 44, 49, donum, 31, dono, 269, se.../Obtulerat, 59- 61

laetus, 696--> laeti, 260

duce, 696--> phalanx instructis, 254

Regia, 696--> regia, 256

Mirantur dona Aeneae, mirantur Iulum, 709--> Pars stupet.../Et molem mirantur equi, 31 sq

simulataque uerba, 710--> periurique arte, 195

Flagrantisque dei uoltus, 710, gremio fouet, 718--> Ardentisque oculos, 210

sigmatisme, 719----------> thème-clef du Serpent


Mais le pilier du système est constitué par la réitération d'une même structure en deux temps. Dans le livre I, un premier Iamque (v. 419):

Iamque ascendebant collem qui plurimus urbi

Imminet aduersasque aspectat desuper arces

en amorce un second (v. 695):

Iamque ibat dicto parens et dona Cupido

Regia portabat Tyriis duce laetus Achate.

De la même façon, dans le livre II, Ecce autem (v. 203):

Ecce autem gemini a Tenedo tranquilla per alta

(Horresco referens) immensis orbibus angues

Incumbunt pelago pariterque ad litora tendunt

prépare Et iam (254):

Et iam Argiua phalanx instructis nauibus ibat

A Tenedo tacitae per amica...

Ce parallélisme entre les deux livres est même doublement souligné, d'abord par la correspondance entre II, 250-4 et I, 691-4 (écho de umbra et de complectitur), ensuite par le fait que les dragons jumeaux, gemini...angues, et la flotte argienne arrivent du même point (a Tenedo, 203, 255), tout comme Vénus quitte deux fois sa chère Chypre, la première pour envoyer contre Carthage ces deux jumeaux que sont Achate et Enée dans leur "oeuf" d'invisibilité (146), la seconde pour enrôler Amour-Ascagne. Ajoutons que ces correspondances trouveront leur complément naturel dans la mise en résonance par le poète du livre II avec le livre IV (147) .

On le voit, pour la cynique Idalienne, Didon n'est rien de plus qu'une riche place forte à enlever. Poséidon, Héra et Athéna avaient dans l'Iliade de bonnes raisons d'en vouloir à la perfide Ilion: Vénus n'a rien à reprocher à la reine de Carthage, sauf sa vertu même (148) . Et tout comme Pâris et Enée n'avaient pu s'empêcher de violer l'hospitalité de Ménélas à Sparte, il faut, pour satisfaire la déesse de l'amour, que Didon reçoive le juste prix de sa générosité, la mort (v. 671-2) (149) :

uereor quo se Iunonia uertant / Hospitia.

On s'est interrogé sur la signification de ce Iunonia: rappelons-nous bona Iuno, 734 et comprenons que l'épithète signifie "vertueux", "irréprochable". Vénus poursuit d'une haine implacable la vertu en quelque lieu qu'elle se trouve. La seule pensée de la vertu lui cause des brûlures insupportables, comme, dit-on, Satan crée lui-même son enfer (v. 662):

Vrit atrox Iuno et sub noctem cura recursat.

Le poète souligne à plaisir, tant par la répétition nouas...noua, 657 que par l'ironique adverbe Quippe, 661 l'inanité totale de ces craintes. Le fond de l'affaire, c'est que la proie ne doit pas échapper au cher fils.

Les commentateurs voudraient bien en l'occurrence dissocier Enée de sa mère, mais le moyen? Alléché d'abord par ce qu'il a appris (v. 343-368), puis par ce qu'il a vu (v. 420 sqq, 453 sqq), encouragé en outre par la bienveillance de la souveraine, qu'il aura prise pour de la faiblesse (animum arrecti, 579), le chef troyen a tout de suite formé en son for intérieur la décision de s'emparer de ces trésors. Vénus n'a pas eu besoin de lui inspirer l'idée d'utiliser son propre fils comme pièce maîtresse de sa stratégie offensive: cette idée lui vient spontanément à l'esprit, comme l'indique l'analyse des vers 643-656. Sans perdre un instant, Enée a dépêché Achate auprès des navires avec ordre d'annoncer les bonnes nouvelles au jeune Ascagne (mais l'expression ferat haec, 645 fait penser déjà à du butin: cf. l'ambiguïté de ferat, II, 75, feram, II, 161), et de rapporter pour Didon, à titre d'investissement, certains cadeaux tout aussi précieux que maléfiques (150) , tels que le sceptre d'Ilioné et la parure qu'Hélène emporta (ou "arborait": Extulerat, 652 en écho à II, 257) quand elle suivit l'adultère Pâris. Mais qu'à eux seuls ces objets ne suffiraient pas à ébranler la citadelle (mouetur, 714: cf. labantem, IV, 22), il le sent si bien qu'il leur adjoint son propre fils, à peu près comme les Danaens avaient commis Sinon au service du Cheval; et le Dona ferens du vers 679 constitue un sinistre écho à la sentence prémonitoire de Laocoon (II, 49):

timeo Danaos et dona ferentis.

Ascagne apporte les cadeaux, cadeau lui-même que son père n'a pas scrupule à faire servir à la réalisation de ses plans sordides (v. 643-4):

neque enim patrius consistere mentem / Passus amor.

L'exégèse traditionnelle donne à cette incise un sens qui paraît quelque peu exagéré: «car l'amour paternel ne permet pas le repos à son coeur» (Perret). Cette subite notation ne serait-elle pas en effet plus touchante s'il avait été une seule fois question précédemment de l'affection d'Enée pour son fils et si la suite ne faisait pas voir que l'amour paternel cède le pas devant "l'amour" tout court, c'est-à-dire cet obscur mélange de convoitise et de concupiscence, cette "peste" (pesti, 712) qu'il communiquera, comme par contagion, à sa trop accueillante hôtesse (151) ? Au vers 716:

Et magnum falsi impleuit genitoris amorem

à un moment où Ascagne vient d'être dépossédé de lui-même par le dieu Amour, on a du mal à croire que le mot amorem puisse signifier autre chose que la passion amoureuse, et c'est ce que paraît confirmer le fait que Cupidon passe aussitôt après à l'attaque de la reine. En restituant au neque du vers 643:

Aeneas (neque enim patrius consistere mentem / Passus amor)

sa force latente de ne...quidem, on remplacerait une mièvrerie certaine par une pointe des plus acérées: «car même l'amour paternel ne tolère pas qu'il garde la raison» (152) . Toute l'ironie gît alors dans Passus : Enée, malheureuse victime de ses vices, ne peut même pas compter sur l'amour paternel pout retrouver un peu de raison. D'étrangement superfétatoire qu'il semblait, le vers 646:

Omnis in Ascanio cari stat cura parentis

se charge à présent d'intention, et cari - qui paraissait seulement calquer le grec (cf. Têlemachoio filon patera, Il. IV, 354) - entre dans la satire ("ce cher père, vraiment"). En réalité, Ascagne est pour lui plus un moyen qu'un but, ce que Mercure ne manquera pas de lui reprocher (IV, 272 sqq). Dès maintenant, le double praeterea, 647, 653 inscrit ce garçon au nombre des instruments de siège et toute la suite le montrera inséparable des cadeaux qu'il apporte: 659 sq; 678 sq; 709; structure 709-711, encadrant Iule entre dona et pallam; 714.

En parfaite communion avec sa divine génitrice quant aux pensées et aux actes (ainsi 661-2 s'appliquerait aussi bien au fils qu'à la mère), Enée emploie sensiblement le même langage qu'elle. Sans doute y a-t-il dans la voix de Cythérée un certain charme voluptueux qui la définit, et elle sait trouver des raffinements de sadisme, tels ce laetissima et ce dulcia des vers 685 et 687, que Virgile ne pouvait décemment mettre au compte d'Enée, mais il n'en demeure pas moins que les deux styles se rencontrent sur l'essentiel, empruntant l'un et l'autre à une source unique, les Commentaires de César (cf. déjà supra). En lisant les vers 643-656, froids, précis, insensibles, cyniques, avec ce praemittit...ferat...ducat, cette position prééminente de iubet qui ne régit pas moins de neuf vers, ce rapide vers conclusif qui montre la diligence du lieutenant (cf. ducat, 645, duce, 696), ne croirait-on pas entendre, à peine transposé en langue virgilienne, un paragraphe de la Guerre des Gaules ou de la Guerre Civile? Et la même influence se décèle dans la "harangue" qu'elle adresse à sa vaillante armée (meae uires, mea magna potentia, 664), en l'occurrence à Cupidon, et qui brille spécialement par sa clarté, cette fameuse vertu césarienne, puisque l'on appelle séculairement ainsi l'art de masquer ses obscurs et tortueux desseins sous un semblant d'évidence presque candide à force de cynisme (153) . Vénus puise largement dans le vocabulaire militaire: 657-8 (artis et consilia), 660 (Incendat reginam, saisissant de force), 664 sq, 670 (tenet), 673-5 surtout, avec ce monstrueux Quocirca, si lourd pour si peu de raison (et teneatur, 675 renverse tenet, 670) (154) ; et ces métaphores se prolongent en 714 (mouetur), 717 (Reginam petit), 719 (Insidat rappelant tenere; d'autres préféraient la leçon Insideat, par jeu étymologique avec insidiae: D.Servius), 721 (praeuertere, l'art, si césarien, de surprendre l'adversaire), 722 (cf. VI, 813 sqq; VII, 693 sq).

On voit combien il serait factice de vouloir accuser Vénus pour mieux dédouaner Enée: les deux manifestement ne font qu'un (Nos tua progenies, 250). La déesse n'est ici que la projection merveilleuse de l'âme énéenne, le «symbole extérieur d'une action psychologique toute naturelle», pour reprendre une formule de Constans 256, lequel nous semble également dans le vrai lorsqu'il commente de la façon suivante la substitution de Cupidon à Ascagne (p. 69): «il serait le véritable fils d'Enée, qu'il n'en serait pas moins auprès de Didon un dangereux messager de tendresse. Le merveilleux n'est ici que la figuration poétique et comme le reflet irisé du réel». "Irisé" peut-être, sinon reluisant pour le fils d'Enée. Si parfaite est sa ressemblance physique avec le dieu effronté - aux ailes près, c'est son sosie (cf. v. 689 sq, et l'effet du double et) (155) - que l'on est en droit de se demander s'il n'en irait pas de même pour le caractère. Et de fait, ôté le masque de la fiction, l'endormissement d'Ascagne (sopitum, 680 ; placidam per membra quietem / Inrigat, 691-2) pourrait simplement symboliser l'extinction du sens moral chez le Puer. «Le temps d'une nuit», minaude Vénus (noctem non amplius unam, 683), mais, selon le mot d'Horace (Epist. I, 3, 54), l'argile garde pour toujours l'empreinte du liquide qu'on y a versé.

Au surplus, ne perdons pas de vue qu'Ascagne et Enée ne sont eux-mêmes que des fictions, si bien que tout se passe comme si Virgile avait saisi l'occasion de cette féérique transfusion de Cupidon en Ascagne pour en opérer une autre, moins naïve, celle qui transférerait passagèrement d'Enée à Ascagne le personnage d'Octave afin d'exposer à notre vue les vraies relations de ce dernier avec son père Jules César. A eux seuls, les mots puer et Amor évoqueraient Octave au lecteur des Bucoliques (156) , mais il s'ajoute à cela trois traits remarquables: c'est l'insistance sur la fausseté et l'hypocrisie du personnage (simulataque uerba, 710) (157) , c'est la possible allusion par le placidam du vers 691 à la légendaire placidité du fondateur de l'Empire (Voltu...tranquillo serenoque, Suet. Aug. 79, 2) (158) , enfin c'est l'indication Flagrantisque dei uoltus, 710, où le participe, souligné par le redoublement syntaxique, pourrait évoquer l'éclat très particulier qui, selon ses flatteurs, émanait du regard d'Auguste (Suet. Aug. 79, 3). Il y avait quelque bizarrerie à voir Virgile insister complaisamment sur la fraternité de sang entre "le pieux Enée" et cet impie de Cupidon (Frater...tuos, 667 en fort relief) (159) . Ce zèle intempestif trouve maintenant son explication, tout comme la scène plutôt scabreuse que croquent les vers 715-716:

Ille ubi complexu Aeneae colloque pependit

Et magnum falsi impleuit genitoris amorem.

Agé d'une douzaine d'années au bas mot (160) , Ascagne n'est peut-être pas encore trop grand pour de telles démonstrations de tendresse («rather big», Austin), mais il suffit de se dire que c'est Cupidon en personne que le "faux père" serre dans ses bras pour comprendre que ces effusions n'ont rien de vraiment familial. "Faux père" qui est en réalité un vrai frère tout en demeurant un père, Enée embrassant Cupidon ne figurerait-il pas bien Jules César, ce vrai père inavoué de son petit-neveu Octave (cf. n. 156)?

Au contact du vicieux enfant, une insinuante sensualité s'infuse dans les veines de la reine, qui ne s'aperçoit pas qu'en cajolant le fils, c'est le père qu'elle s'habitue à aimer. Le poison qu'elle absorbe à longs traits (v. 749):

longumque bibebat amorem

poison lent à agir comme celui qui affolera un jour Amata (VII, 354 sqq), déjà l'on ne saurait dire s'il filtre plus des lèvres d'Ascagne que de l'éloquence d'Enée, qui va maintenant se déployer sur deux livres. Lors de la nuit tragique de Troie, le peuple de Priam s'était endormi dans l'allégresse après avoir bu les paroles menteuses de Sinon. Au réveil, la ville était envahie (IV, 9):

Anna soror, quae me suspensam insomnia terrent!

 


NOTES

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1) La chose a été souvent remarquée, comme le fait que la double référence s'étende sur tout le proème. Mais, ainsi que l'observe C. Weber, alors que l'Odyssée n'est évoquée que par le contenu rhétorique, l'Iliade l'est en outre d'une façon occulte par la reprise de schèmes métriques: Weber 270 montre notamment que, à ce point de vue, arma uirumque cano, fort insolite en début d'hexamètre, «is the exact equivalent of mênin aeide thea ». Mais, faute de pouvoir envisager l'hypothèse "cacozélique", ce critique doit conclure à la complète gratuité du procédé: «Here the expressiveness of the meter is entirely autonomous, having nothing at all to do with the meaning of the words themselves». R

2) Voir à ce sujet J.-P. Callu; J.G. Farrow 344 sqq; F. Bliss 50-51. Dans la version de la prise de Troie par Ménécrate de Xanthos (ap. Dion. Hal., Ant. Rom. I, 48, 3), Enée livra Troie aux Achéens pour se venger d'Alexandre et de Priam (cf. aussi G.K. Galinsky 46-50). Cette tradition transparaît à travers la relation de Tite-Live (constat Troia capta...duobus Aeneae Antenorique...omne ius belli Achiuos abstinuisse, I, 1, 1), et se retrouve à plusieurs reprises dans le commentaire servien (ainsi ad I, 242 et 488). On y fera souvent allusion dans la suite. Le problème est peu, ou trop rapidement, abordé par les interprètes: e.g. R. Heinze 71-72, W. Clausen (1987) 32. R

3) Ce début a en effet choqué, ainsi qu'on le perçoit à travers le commentaire servien. J. Henry, cité par Austin, déplorait son "abruptness, turgidity and ambiguity". R

4) Cf. A. Bloch 207: « Die Stütze des arma [ist] das im Sinne des Hendiadyoins äusserlich beigeordnete, begrifflich aber untergeordnete uirum ». J. Higgins note que la correspondance arma - andra «is a reinforcement of the relationship between man and war», ajoutant que umbras, dernier mot du poème, rappelle arma par allitération. R

5) Cf. Catulle ou l'anti-César 230-3. R

6) Il nous paraît comme à E. Fredricksmeyer 16 n. 3 - et malgré quelques résistances (e.g. G. Stégen, P.A. Hansen, J. Perret) -, qu'après la magistrale étude de R.G. Austin in CQ (1968), l'inauthenticité du Ille ego... est fortement établie. R

7) Et ne la voit-on pas au vers 134 soulever, par le truchement des pensionnaires d'Eole, tantas moles ? Noter que le vers 33 met le point final à la question du vers 11: tantaene animis caelestibus irae? R

8) J.W. Hunt 5, 104 n. 14 (cf. aussi S. Commager [1981] 113) rapproche XII, 950 (ferrum condit) et commente: «double meaning... building and burial... fused» (cf. aussi M.C.J. Putnam 21 sur II, 24); le même jeu nous paraît à l'oeuvre en VI, 792. Virgile semble avoir innové en liant condere à l'égorgement, et toujours dans un contexte fort peu à l'honneur d'Enée ou des siens. Peut-être le condere du v. 33 comporte-t-il, en relation avec Arcebat, 31, l'idée de "réserver, mettre de côté": cf. le grec kruptein (Hés. Tr. 138, Eur. Bacc. 955-6). R

9) Junon (sur laquelle ne nous aveugle que notre sympathie pour Enée: cf. Perret 6-7 n. 1) joue dans l'Enéide un rôle assez analogue à celui d'Apollon dans l'Iliade (comparer Aen. I, 8 sqq à Il. I, 8 sqq). Tous deux châtient le crime et le sacrilège, tandis que Zeus-Jupiter se régale du carnage. La férocité d'Il. I, 5 (Dios d eteleieto boulê) n'a rien à envier au fato virgilien (I, 2). R

10) On songe au fatale monstrum de l'ode I, 37 d'Horace, appliqué d'habitude à Cléopâtre, mais qui reviendrait à Octave si l'on en faisait un sujet plutôt qu'un c.o.d. en supprimant la ponctuation avant quae (avec un eam sous-entendu): daret ut catenis / Fatale monstrum quae generosius / Perire quaerens... Cf. Petite Stéréoscopie II, ad loc. R

11) La ponctuation forte après Latio, 6 (Mynors, Williams, Austin...) nous paraît briser bien malencontreusement le rythme de ce proemium. La justification qu'apporte G. Nussbaum 188 (lequel préconise également un point-virgule après litora, 3) est d'une évidence fallacieuse («because that [sc. l'absence de ponctuation forte] would reduce the whole clause unde...Romae to a frigid geographical tautology»). En effet, la barrière d'un point-virgule (purement fictive, rappelons-le, pour un contemporain de Virgile), loin d'annuler l'effet de la tautologie, ne ferait que la souligner jusqu'à l'absurde (comme si Virgile voulait dire: «ne croyez surtout pas qu'il y ait un rapport quelconque entre l'adjectif Latinus et le nom Latium» !). Mais tout s'éclaire si l'on comprend que ce jeu Latio - Latinum vise secrètement à exclure Enée. R

12) En XII, 819 sqq, Junon exigera - et obtiendra - l'abandon par les Troyens de leurs moeurs, coutumes et religion: Rome n'avait pas besoin de leurs dieux. Cartault 71 (voir aussi 94) notait bien avant nous que, puisque d'après les livres VII et XII les Latins préexistaient à l'arrivée des Troyens, «les mots genus unde Latinum auraient dû être modifiés». R

13) Comme le rappelle P. Jal 469-70, cette "contradiction évidente" scandalisait beaucoup de contemporains, et la pique lancée par Horace C. III, 24, 25-8 n'a rien, pace Jal, d'"involontaire". R

14) A moins de rattacher ce Hinc à Progeniem en supposant que le poète distingue deux étapes dans les guerres puniques: renversement de Carthage (et même des "citadelles tyriennes": Tyrias...arces), ruine de la Libye! Voir l'excellente réfutation d'Henry, trop prompt malheureusement à conclure, selon sa formule favorite, que les deux derniers vers sont la "variation" du "thème" exposé dans les deux premiers. R

15) Cf. aussi Sen. Lucil. 90, 5: Officium erat imperare, non regnum; Claudien De Consulatu Stilichonis 3 (24), 150-3: Haec est in gremium uictos quae sola recepit / Humanumque genus communi nomine fouit / Matris, non dominae ritu, ciuesque uocauit / Quos domuit, nexuque pio longinqua reuinxit. Ce qu'inspire à W. C. Korfmacher 4 le fameux Excudent alii... (VI, 847 sqq), on l'appliquerait non moins bien à I, 12 sqq: «the passage is vibrant with a type of internationalism intelligible to ancient thought, and with a hope for the union of all men in peace and justice». R

16) Il est vrai que le futur fouebit, 281 implique l'actuelle hostilité de Junon envers la Ville. Mais Jupiter est roué: il feint d'ignorer que Junon ne poursuit Enée que pour sauver Rome. R

17) Selon la formule d'Aulu-Gelle (XVI, 13, 9), les colonies sont comme des images en réduction de la cité-mère: coloniae quasi effigies paruae simulacraque...quaedam. R

18) J. Perret, ad I, 429, propose une ingénieuse explication: «La mise en place d'un décor anachronique ...prépare subtilement l'anachronisme sentimental que constitue, du point de vue homérique, la liaison d'Enée et de Didon». Mais Virgile ne devait-il pas au contraire s'efforcer au maximum d'atténuer l'anachronisme au lieu de l'aggraver? R

19) On sait que le nom de Carthago ne signifie rien d'autre étymologiquement que "Nouvelle Ville", sens auquel le antiqua ici et le nouae, 298 (cf. aussi nouam...urbem, 522) pourraient faire subtilement allusion (S. Commager [I981] 102), compte tenu du goût de Virgile pour les jeux étymologiques (cf. en particulier J. J. O' Hara [1997]). Etant donné les ambitions parallèles des deux cités, il n'est pas extraordinaire de dire que Rome fut la Carthage de l'Italie (de même que Carthage fut la Rome de la Libye): maiores uestri primum uniuersam Italiam deuicerunt, rappelle Cicéron aux Romains (Phil. 4, 13). R

20) Comparer le longe de III, 555-6 («sur de vastes espaces», Perret) ou de VIII, 92; cf. aussi late, 21, et longe...lateque, G. III, 477. Dans la version conventionnelle, longe vient fâcheusement affaiblir le contra dont la force est d'établir entre Italiam et Carthago une menaçante contiguïté (non tantum situ, quantum et animis contra, D.Servius). On voit mal en tout cas comment cette préposition, ainsi soudée à son régime préposé, pourrait également régir Ostia, surtout avec le relief que celui-ci reçoit du rejet. C'est donc arbitrairement, semble-t-il, que C.E. Murgia 50 décide que le cas de "double meaning" de contra n'entre pas dans la catégorie de ceux où le sens obvie en masque un plus vrai. R

21) Cf. VIII, 65 (Hic mihi magna domus celsis caput urbibus exit : nous sommes à l'embouchure du Tibre), vers que l'on ne peut guère empêcher d'évoquer la future grandeur romaine (cf. Servius, et notre étude dans Euphrosyne 20 [1992], 80), et qui consonne significativement avec I, 17: Hic currus fuit; hoc regnum dea gentibus esse, d'autant que l'endroit est particulièrement cher à Junon (v. 60, 84-5: à comparer à I, 15 sqq: Quam Iuno fertur terris magis omnibus unum..., et cf. infra n. 32). R

22) Voir parmi bien d'autres exemples avec quelle subtilité Catulle dans le carmen 65 dissimule Mallius-Cinna sous l'orateur Hortensius, qui est en somme son contraire: cf. Catulle ou l'anti-César, 111, 114. R

23) Au demeurant, ce déplacement n'est peut-être pas indispensable, car Libyae pourrait aussi s'analyser en locatif, comme en IV, 36 par exemple. En somme, ce Libyae se comporte en "électron libre", capable de se construire ad libitum, et valant ainsi deux fois, un peu à la manière du quam minimum de l'ode d'Horace à Leuconoé (cf. LEC 66 [1998] 73-82); cf. aussi Praeterea, 49; voir infra. R

24) On dirait que l'auteur a voulu nous souffler cette coupe quand, un peu plus bas, il écrit, en reprenant la racine du mot excidium et la finale en [o]: Exciderant animo. Ce Venturum excidio rappelle assez le Demersa exitio d'Hor. C. III, 16, 13. R

25) Cf. notre étude dans RBPh 71 (1993) 89-90. C'est à Jules César que Cicéron (Off. III, 85), en des termes étrangement semblables à ceux de Virgile (cf. Aen. VI, 833), reproche d'avoir détruit le peuple-roi: qui exercitu populi Romani populum ipsum Romanum oppressisset, ciuitatemque non modo liberam sed etiam gentibus imperantem, seruire sibi coegisset. Un siècle plus tard, Sénèque (Apol. V, 4) mettra dans la bouche du défunt Claude un vers d'Homère (Od. IX, 39): «Ilion dont j'ai détruit la cité et exterminé les habitants». R

26) Cf. Petite Stéréoscopie II, 361-8. R

27) Cf. Violence et ironie 309 sqq, 361-2 pour G. I, 145 sq et Ecl. X, 69 respectivement; Petite Stéréoscopie II, 62-4 pour C. I, 12, 45-48. R

28) Point n'est donc besoin ici, comme le fait D. Fowler 47-8 (et voir déjà Jackson Knight [1933] 57 n. «the thought is Juno's»), de recourir à la notion de "focalisation", i.e. en l'espèce le point de vue de Junon. La "focalisation" à outrance peut tuer le texte. R

29) A patre dicta meo quondam Saturnia Roma est, Ov. Fast. VI, 31 (et voir ibid. v. 51-2). Mais il est difficile de se défaire des préjugés, témoin Lyne (1989) 177, qui, tout en admettant que Saturnia doit renvoyer à l'Age d'Or, ne peut s'empêcher d'ajouter, sans craindre la pétition de principe, que «given the fearsome and violent nature of Juno», l'épithète doit contenir «an ironic potential». R

30) On escamote assez généralement ce sed enim sous l'étiquette d'archaïsme: ainsi Williams: «"but indeed", the archaic force of enim»; cf. aussi Plessis-Lejay, Austin; Dubner est de ceux qui mettent en garde contre une telle facilité (Neutrius particulae uis negligenda), mais la contradiction inhérente au système mis en jeu par la locution (en tout cas dans Virgile) n'apparaît pas davantage dans son explication (Sed metuebat Carthagini [quod mox subditur...]; audierat enim in fatis esse ut...) que dans celle de J. Fontenrose, qui a au moins l'avantage de mettre à nu l'absurdité de l'interprétation usuelle: «A. Iuno had great designs for Carthage, but for B. she had heard that descendants of the Trojans would destroy Carthage, C. she persecuted the Trojans...». On voit bien en effet qu'il n'y a pas opposition, mais rapport de cause à effet, entre A et C. R

31) I. Gnudi 11 sqq montre la foncière identité entre Tyrii et Tyrrheni. R

32) Cet établissement eut lieu «à peu près aux temps légendaires qui ont vu la fondation de Rome, si même il n'a pas précédé et déterminé cette fondation, pour ne pas dire qu'il aurait constitué cette fondation», R. Rebuffat 8. Cette hypothèse serait appuyée par la présence en ce lieu de maxima Iuno, VIII, 84 et X, 685, qui, comme le note Rebuffat 21, pourrait bien être phénicienne (cf. maxima Iuno, IV, 371). Voir aussi F. Ahl (1985) 311-5 sur la rencontre Anna / Aeneas, vestige probable de la phénicienne Astarté. R

33) Servius ad v. 67 n'arrive pas à se prononcer entre les deux sens du mot gens ("famille" ou "nation"). Jackson Knight traduit par "clan". R

34) Cf. Petite Stéréoscopie I, 88-91. R

35) Parmi de nombreuses études sur la question des Fata dans l'Enéide, citons celles d'A. Cartault 84-7, P. Boyancé 39-58, G. E. Duckworth, W. A. Camps 41-50, W. Poetscher, C. H. Wilson, A. Novara 126-9, G. Williams 4 sqq, S. Commager (1981), V. Mellinghoff-Bourgerie 120-136. R

36) On sait que le latin établit une synonymie entre fata canere et futura praedicere. Le philosophe Diodore posait l'absolue équivalence entre futura et fatum (cf. Cic. De Fato 13, 17); de même, quoique différemment (ibid. 33), l'école stoïcienne. R

37) Sur la collusion entre Vénus et Fortuna, cf. R. Schilling 28-9, 278-80, 286-9, 334. R

38) Voir à ce sujet J. Moles 774-9. R

39) Cartault 138, poussant jusqu'au bout la logique de l'interprétation conventionnelle, voit là une négligence: «Les mots ui superum ne correspondent à rien dans la suite du poème; Enée, dans l'Enéide, n'a qu'une seul ennemie, Junon»; contra, E.A Fredricksmeyer 17 n. 11. R

40) Tissot I, 23 (réf. Villenave) partage cet avis. Cartault dit au contraire que Virgile a voulu «représenter non point une tempête pittoresque, mais une tempête pathétique». Pourtant, on ne s'apitoie pas sur les Troyens, à peine caractérisés par un fidum, 113 (fidélité à...un traître), et un fortis, 120 ( = "robuste", cf. v. 101). R

41) Austin ad v. 76 sqq: «Aeolus is awed and excited, and full of innocent self-importance». R

42) Le philosophe H. Bergson définit le rire comme «du mécanique plaqué sur du vivant». Ici, c'est le vivant (le vrai Enée) qui vient se plaquer sur le mécanique (l'image qu'on se faisait de lui) et le dénoncer comme tel («a crucial tension», R.O.A.M. Lyne 106). R

43) Cf. les reproches adressés par D.Servius, un peu vite taxés d'absurdité par Austin. H.-P. Stahl 162-4 pousse même le paradoxe jusqu'à situer ce passage dans le projet virgilien de faire ressortir au mieux le courage et l'héroïsme d'Enée; mais d'autres soulignent que ce tendens...palmas est repris sinistrement en XII, 936 à propos de Turnus implorant en vain son vainqueur: tendere palmas (M.C.J. Putnam [1995] 432). R

44) Observant l'incongruité de cet adjectif (nam incongruum erat ab Aenea saeuum Hectorem dici), D.Servius propose cette explication entre d'autres: quod aduersum Antenorem et Aenean et Helenum sentiens... Ideo saeuus Hector, quia Aeneas pius. R

45) Il semble que, sauf le cas où il fonctionne en corrélation avec qualis (e.g. I, 503) - et il y a des exceptions (cf. Ecl. VIII, 85-89) -, le démonstratif talis se départisse rarement chez Virgile d'une nuance dévalorisante, et cela dès les Bucoliques (ainsi IV, 46, V, 45, 81...). On en verra de nombreux exemples dans la suite de cette étude: I, 208, 256, 370, 406, 410, II,521, III, 183, 265, 485, IV, 276, 408, V, 482, etc... R

46) On trouve toutes les ponctuations possibles du vers 126, mais celle d'Austin, qui met entre virgules le grauiter commotus, est encore celle qui préserve le mieux l'ambiguïté syntaxique. Son commentaire semble d'ailleurs aller dans ce sens: «Neptune was "in a great state", both because of his anger and because (from another point of view) he was himself the sea». R

47) Servius, imperturbable, justifie le dieu en raison et n'oublie que de rire: prudenter agit, plus est enim innocentibus succurrere quam nocentium delicta punire. R

48) Les sous-parties 50-64 et 142-156 font chacune quinze vers; la symétrie est moins précise pour les rapports 65-75 et 132-141, 76-80 et 124-131, 81-101 et 102-123. Toutefois, l'égalité mathématique entre les deux moitiés peut être obtenue en intégrant 102 à la première et en considérant 103 comme vers-pivot. R

49) Il est amusant de voir que quelques traducteurs trop prudes de Catulle - ainsi Cornish - transforment en aposiopèse le hunc ego de Catulle c. 56. R

50) On n'exalte pas le plus en le comparant au moins: cf. Plutarque, Bruta ratione uti, IV, 13 (988 c d). H. H. Bacon 315 situe ce renversement de perspective à l'intérieur du projet visionnaire de Virgile: «Here both the boundary between image and "reality" and the boundary between legendary past and Roman present have been blurred». R

51) Cf. E. A. Hahn 153: «of course the only man to whom a god might be compared is Augustus». R

52) Si alto/Prospiciens était pris à l'un des sens suggérés par Servius (mari prouidens: cf. Villenave: "portant au loin sa pensée"), il annoncerait assez bien le caeli ruinam. R

53) On remarquera aussi que déjà dans l'Odyssée Ulysse à l'occasion impute ses malheurs à Zeus plutôt qu'à Neptune (ainsi IX, 52, 67). R

54) Dubner glose ainsi: Verius hoc quam in latere, quomodo loqueretur sciptor uulgaris . Mais il y a là plus qu'un ornement de style. R

55) Cf. Austin: «Probably conuersa cuspide means "with the butt-end of his spear" (but it could mean "turning his spear-head against the mountainside")». R

56) Cf. Hor. C. III, 25: me, Bacche, ...tui / Plenum (mis, selon nous, dans la bouche d'Auguste). Bien entendu, les traductions donnent "une grasse venaison", mais tant ferinae que pinguis (substantivé en G. III, 124) ne demandent qu'à intervertir leurs fonctions, et l'accent est bel et bien mis sur pinguis. De même, le verbe "se rassasier" a plus de noblesse que "s'emplir", mais le second répond mieux à impleri que le premier. O.L. Wilner 93 ne manque pas d'épingler les vers 210-5 dans sa collection de passages humoristiques tirés du livre I. R

57) Comme il n'est fait aucune allusion aux disparus dans le discours d'Enée, le dolorem du vers 209 doit exprimer son dépit et son ressentiment (le même que celui de Vénus: v. 253) d'avoir échoué si près du but. R

58) Cf. aussi A. Thornton 80-83, selon qui Praecipue signifie qu'Enée était "a greater Odysseus". Mais le fait qu'Enée geigne sur la perte de ces deux "costauds" que sont Gyas et Cloanthe (fortem, 222 répété: au sens physique, cf. IV, 11, infra), et que l'on verra à l'oeuvre au cinquième livre, n'a rien pour le relever dans notre opinion. R

59) Donat pour sa part n'éprouve aucun doute (ad v. 216-8): Aeneae contra maior animi uirtus exprimitur, qui nec cibum sumpsit...; cf. aussi ad v. 194: tantus autem amor eius in socios fuit, ut sibi non fecerit partem (!) R

60) On en trouve évidemment davantage dans l'ouvrage de G. N. Knauer, et notre tableau comparatif lui doit quelque chose, mais, comme on le verra au premier coup d'oeil, les plus subtils échos par où se trahit l'intention virgilienne échappent à sa recherche; le fait que l'écho 210 sqq à Od. XI, 359 sqq ne soit pas explicitement relevé sur sa liste, mais se perde dans la masse d'autres correspondances nous semble révélateur. R

61) Cf. J. Chevalier - A. Gheerbrant s.v. On sait que l'image du Cerf apparaît sur les monuments de l'île de Rhodes, consacrée au dieu Hélios. R

62) W. B. Nethercut (1968) n'a pas de peine à montrer en détail que les envahisseurs troyens ne se comportent pas mieux, partout où ils passent, que leurs vainqueurs grecs. R

63) Selon la suggestion de L. Foucher 14: cf. Suet. Caes. 59, Dion 42, 2-3. R

64) Mécontent de la ponctuation traditionnelle, F. Roiron envisage de mettre une virgule avant heros, ce qui ne résout rien. R

65) Cf. d'ailleurs Donat ad v. 195-7: hic conici potest ab ipso Aceste datum esse etiam frumentum...non enim potest fieri ut uir tam copiosae liberalitatis solum uinum suis abeuntibus daret. R

66) Cf. Catulle ou l'anti-César 133. R

67) Il faut, croyons-nous, beaucoup de bonne volonté pour trouver de la "majesté" à ce vague, comme le voudrait R.D. Williams. R

68) Cf. J. W. Hunt 29, et voir notre étude dans RBPh 71 (1993) n. 61. R

69) Ce Vnde genus ducis a semblé à d'aucuns contradictoire avec I, 237 et 256 (A. Cartault 136), bien que, comme l'observe M. Rat, une légende fît d'Aphrodite la fille de Dioné (cf. III, 19) et de Jupiter. Mais au-delà, il se pourrait que la vraie conciliation soit à chercher dans la fusion tendancielle entre Neptune et Jupiter (cf. supra). R

70) Cf. Violence et ironie 378. R

71) C'est pour protéger l'Italie, terre de Saturne, que la Saturnienne Junon persécute Enée: cf. supra. Il faudrait aussi dire un mot de l'implacable omni dicione, 236, leçon que nous préférons à omnis dicione parce que, tout en préservant une illusoire ambiguïté (Servius comprend pace, legibus, bello), omni renforce considérablement le substantif, allant encore au-delà du Magna dicione de X, 53. C'est l'équivalent de Seruitio, 285. R

72) A. Wlosok 40-52, dans l'intérêt d'Enée, se trouve conduite à reporter la légende de la trahison d'Anténor à une époque postérieure à Virgile, ce que G. K. Galinsky lui reproche dans son c.r. in AJP 91 (1970) 97-99. Chose certaine, Horace Epist. I, 2, 9 plaide en faveur de l'innocence d'Anténor. R

73) C'est le pluriel que le grave Donat sent le besoin de justifier: parum fuit osculo publicasse beniuolentiam suam, nisi haec iterum ac saepius repetendo firmaret quod internis sensibus tenebatur. Les polémistes chrétiens ne se faisaient pas faute d'accuser Jupiter d'inceste avec sa fille: cf. P. Courcelle 32 sq n. 105. R

74) Cf. Violence et ironie 309 sqq. R

75) Servius glose excipiet gentem par Remo scilicet interempto, ce qui revient pratiquement à admettre l'équivalence. R

76) «Il n'y a pas en grec un vers d'une ampleur égale; l'hexamètre est le véritable vers latin et l'hexamètre latin est le véritable hexamètre». Plessis-Lejay voient bien que Jupiter songe à Memmius (de même R.D. Williams). R

77) Après E. J. Kenney, Austin l'admettrait volontiers (cf. aussi A.M. Bowie 480 n. 79), mais selon lui l'intention de Virgile serait de parler du père sous couvert de parler du fils. Etait-ce donc si dangereux de répéter après tout le monde que César était devenu un dieu? Selon J.J. O'Hara (1990b) 156-161, cette ambiguïté «undercuts the passage's explicit prediction of peace and concord». R

78) Pour une récente argumentation en faveur de l'hypothèse Jules César, cf. R.F. Dobbin, prudent néanmoins, «the lines in question concern Julius, but the passage is about Augustus» (p. 38). Un critique comme M. L. Clarke ne voit d'ailleurs nul inconvénient à admettre que «Virgile means what he appears to mean», à savoir que seule la mort d'Auguste ramènera la paix. R

79) Cf. Euphrosyne 20 (1992) 105; REA 98 (1996) 104; La mort de Virgile (2è éd.) 134-135. Pour Cicéron, la Guerre Civile s'incarne en Antoine: [D. Brutus ] Mutinam...illi exsultanti [sc. Antonio ], tamquam frenos furoris, iniecit (Phil. XIII, 20). Cf. aussi Sénèque le Rhéteur, citant un mot de Latro: uidebis illum [sc. Antoni] non hominis sed belli ciuilis uoltum (Suas. 6). Se fondant sur l'écho de XII, 8 (fremit ore cruento) à I, 296, G.K. Galinsky (1968) 175 identifie Turnus à Furor Impius, sans tenir compte de la valeur laudative de la comparaison du lion en XII, 8. R

80) Une telle promesse a parfois rencontré le scepticisme des critiques: «Might this be only the poet's perfunctory nod to what was expected?», R. J. Rowland 842 n. 4; «caution is indicated with regard to a theme which is logically opposed to the cyclical, that of "eternal Rome"... It is perhaps worth the observation that no such assurance recurs», M. E. Taylor 267; Jupiter ne veut que plaire à sa fille, pense Lyne, 80-1 Cf. d'ailleurs le fameux res Romanae perituraque regna de G. II, 498. R

81) G. Freyburger 172 perçoit dans le tum une critique anti-césarienne faite avec l'aval d'Auguste, mais si Caesar désigne ce dernier? R

82) uocabitur hic quoque uotis, prononce le dieu. Cf. Violence et ironie 186. Ménalque disait: «toi aussi, i.e. Catulle comme César»; Jupiter répond: «lui aussi, i.e. César comme Catulle». R

83) Austin croit que Jupiter va lui apprendre sa volonté (fati = "the will of Jupiter"); cf. aussi Perret: «Didon sera informée...». Ces deux critiques n'en sentent pas moins l'ironie («terrible irony», Austin; «Cette formule serre le coeur», Perret), mais omettent d'en tirer la conclusion qui s'impose sur Jupiter. R

84) En reprenant l'expression en X, 822 (Ora modis...pallentia miris) à propos de Lausus, Virgile place Enée dans la position d'un Pygmalion (comparer aussi incautum, X, 812 - I, 350; per medium...iuuenem, X, 816 - traiectaque pectora, I, 355. Par ailleurs, il nous semble qu'il y a presque toujours intérêt à considérer que Virgile garde conscience du sens premier de os. Ora, c'est certes le visage, mais dans le visage essentiellement la bouche (cf. e.g. G. IV, 483, Aen. II, 1 (et la n. II, 5), 247, VI, 625, VII, 250...; mais contra X, 790). Dans le cas présent, c'est un excellent moyen d'introduire Nudauit et retexit en leur valeur spécifique (sous-entendu: "par la parole"). Sychée est venu pour parler, pas autre chose. R

85) Quand Athéna fait de même allusion à ses prétendus parents en Il. XXII, 239 sqq, elle est dans son rôle, et Hector connaît très bien ces parents puisque ce sont aussi les siens. R

86) Elle "oublie" aussi de faire mention du naufrage d'Oronte («Venus is subtly deceptive», J.J. O'Hara [1990b] 11). Remarquer aussi la façon éhontée qu'elle a de démentir sa divinité, 335 sqq. Homère ne met jamais ses dieux dans des cas pareils. B. Otis 236 perce bien à jour le caractère de Vénus: «ambiguity... trickery... amorality». R

87) Cf. Hor. Epist. I, 12, analysée in RBPh 70 (1992); voir aussi Prop. I, 6 (Jeux de Masques 67-69). R

88) Si, en Aen. V, 646, la vieille nourrice Pyrgo, et elle seule, pressent une déesse sous Béroé, c'est parce qu'elle vient de laisser la vraie Béroé malade dans son lit. R

89) Selon R. R. Schlunk 56, «It was at least questionable to the ancient scholars whether Odyseus did in fact believe that Nausicaa was a divinity», mais la scolie qu'il cite (HQ ad Od. VI, 149) ne donne pas l'impression que son auteur entretienne le moindre doute à cet égard. R

90) Voir Perret, lequel sent très bien qu'il devrait franchir le pas, mais Enée en souffrirait trop. R

91) Et remarquer que 330 (Sis felix...) parodie Ménalque (Ecl. V, 65) à la manière de Jupiter en 290. Quant à la formule fama super aethera notus, 379 (renchérissement sur les Ulysse et les Agamemnon homériques: D. Clay 199), elle n'est pas sans rappeler la fameuse épitaphe de Daphnis-César en Ecl. V, 43-44; et voir supra n. 82. R

92) Quand ils ne brandissent pas l'oukaze pur et simple. Cf. Austin: «Charles James Fox's unworthy sneer ("Can you bear this?") has had too much currency: Henry rebukes him in a curious diatribe». R

93) Non est hoc loco adrogantia, sed indicium. «Cette épithète...est devenue comme son prénom», constate Villenave. Et de fait, on pensa au Moyen Age que Pius faisait partie intégrante du nom d'Enée (G.K. Galinsky 36 n. 67). On sait qu'en l'année -41, L. Antonius s'attribua le surnom de Pietas. R

94) «a bitter protest», écrit Austin; Quinn 104 n. 1 parle également de "bitterness", ainsi que d'une "touch of priggishness". R

95) Ici encore, la comparaison d'Enée avec Ulysse est instructive. A la vulgarité ampoulée de si uestras...iit s'oppose la légèreté du ei pou akoueis d'Od. XV, 403, où Ulysse taquine gentiment Eumée. R

96) Voir l'épître I, 6 d'Horace, dont l'on comparera utilement les vers 12-14 (Gaudeat an doleat, cupiat metuatne, quid ad rem, / Si, quicquid uidit melius peiusue sua spe, / Defixis oculis animoque et corpore torpet?) à nos vers 494-5. Noter aussi dans cette épître les vers 17-18 où presque chaque mot, dirait-on, renvoie à notre passage: aeraque et artes/Suspice; cum gemmis Tyrios mirare colores. R

97) Comparer par exemple la discrétion du vers 613: Obstipuit primo aspectu Sidonia Dido. Et pourtant, la reine a un meilleur motif de stupeur. R

98) La plupart des traducteurs entendent ce verbe au passif (Austin dit "probably passive") : nous le prendrons, comme Conway, au sens de "sembler", parce que le sens est ainsi redoublé. La cacozélie est audible (on allait dire visible) notamment à travers les dix dentales, soit une de plus qu'au vers suivant (où l'ironie est encore soutenue par les [u]). R

99) Selon A. J. Boyle 75 l'adjectif inanis indique ici l'"inability to effect action"; voir aussi l'approche d'A. Parry 80. R

100) Plus haut, v. 83 sqq, les larmes d'Ulysse, plus énigmatiques, semblent aussi de meilleur aloi. Bérard considère au demeurant les vers 521 sqq comme interpolés. R

101) B. Weiden Boyd 77 a ce lapsus révélateur à propos du vers 488: «the most eminent Trojans»: c'est ce que l'on attendrait en effet. R

102) On ne saurait qu'approuver cette observation de P. Heuzé 535: «Il n'y a aucune vraisemblance pour que la richesse irradiante de l'expression ait pu échapper à Virgile». Il reste cependant que le contexte existe, et que ces larmes répandues à Carthage devant une ville détruite ne peuvent qu'évoquer Scipion se prenant à pleurer sur le sort de cette même Carthage incendiée par ses soins. Scipion à la puissance deux, Enée s'apprête à ruiner Carthage (cf. IV, 669-71) après avoir ruiné Troie (cf. II). R

103) K. Quinn 107 n. 1 pense que Virgile nous laisse le choix entre la mort de Priam ou le tableau mentionné aux vers 486-7. La chose serait étonnante. R

104) Pour v. 437, cf. supra; voici 431-2: polla goun / thigganei pros êpar. Cf. W. T. Avery 19-20, cité par K. Stanley. Ce dernier insiste sur ce qu'il appelle "the ominous dramatic irony" des vers 450-493, ironie triple: a) Junon, dont c'est ici le temple, persécute Enée (cf. A. Cartault 119, B. Otis 238); b) Enée se leurre en espérant que l'aventure carthaginoise tournera bien (mais disons que cela dépend du point de vue où l'on se place); c) toutes ces images préfigurent la guerre du Latium. Voir aussi G.N. Knauer 305-9, 328-9, 349-50; ironie supplémentaire, ces fresques semblent bien célébrer le triomphe des Grecs: D.J. Stewart 117; D. Clay 200-5; S. Lowenstam 49 n. 39; B.W. Boyd 78-9. R

105) W. H. Alexander a suivi Donat: «Look at Priam! Even here (placing his hand on or close to the picture) there is conferred appropriate reward on a deed of the highest courage. (Pause). There are weepings over sorrows, [those heroes on the panel], etc...» R

106) Henry était sur la voie: «How could he (sc. Aeneas), at this difficult point in his career, observing the cruel treatment of Hector by Achilles...be moved to speak of universal sympathy?» R

107) Le corps d'Hector ne reste évidemment pas accroché au char toute la journée: ses trois tours faits, Achille le laisse à même le sol, dans sa baraque (Il. XXIV, 14 sqq, 554). Lorsqu'il le fait remettre à Priam, de char il n'est point question, mais de lit (Il. XXIV, 590, 600). Quant au débat sur le nombre de scènes représentées, et à la nécessité pour le lecteur de suppléer les manques, cf. S. Lowenstam 38 n. 4. R

108) Cet effet de renforcement agit même si la nuance dégagée par Austin n'est nullement à exclure, à notre avis: «the mere body, without the attributes of life». R

109) On ne doit pas s'étonner du vers 487: ce n'est pas la vue de Priam qui le fait pleurer, c'est, comme Achille lui-même (avec lequel il sympathise totalement), l'explosive interférence entre le souvenir de Patrocle (Il. XXIV, 511-2) et la présence inconcevable de Priam (qui rappelle au Grec son vieux père: au Troyen aussi? cf. II, 560-2). Ici, Virgile "colle" véritablement à Homère, autant qu'Enée colle à Achille, cet Achille dont il s'apprête à reproduire la conduite (D. Clay 204-5 observe en particulier que le couple Achille-Troïlus annonce le couple Enée-Turnus au chant XII). R

110) Le suspiciens de Sall. Jug. 70, 1 fait toutefois exception. Nous avions déjà proposé (cf. Violence et ironie 87 n. 64) de voir cette même nuance dans le suspicis du vers 46 de la neuvième églogue: Daphni, quid antiquos signorum suspicis ortus? R

111) lata et petunt (qui entraîne presque automatiquement hinc ) sont des leçons de F adoptées par Ribbeck: le premier, au lieu de alta, permet d'éviter une répétition disgracieuse; le second semble préférable à locant (repris de IV, 266, mal compris: cf. infra), en ce que phoniquement (terminaison en -unt) et sémantiquement (action de saisir ou de retirer plutôt que de poser) il s'harmonise mieux aux deux autres verbes. R

112) Signalons enfin dans le passage étudié quelques doubles sens remarquables, tels donis, 447 (des adorateurs, mais aussi de la déesse), primo, 470 ("première nuit" et "premier sommeil", Servius), somno, 470, qu'Henry prend comme instrumental, Ardentis, 472 («may perhaps hint at the gleam of the white beasts in the darkness», Austin), et Quintilien (VII, 9, 7) voit même dans tamen, 477 un exemple d'amphibolia. R

113) Et il le sera: cf. R. W. B. Lewis 50. R

114) Par l'écho avec 314-324 (cf. R. A. Hornsby 89-90), M. K. Thornton 618 pense que Virgile a voulu suggérer que Didon n'est qu'en apparence une Diane et en réalité une Vénus. Mais Vénus se déguise sciemment sous son contraire, tandis que Didon, même si elle est secrètement vulnérable, ne joue nullement la comédie. La valeur péjorative ordinairement attachée par Virgile, croyons-nous, au démonstratif talis (cf. n. 45) s'annule du fait de sa corrélation avec Qualis, 498. Quant au pertemptant du vers 502, auquel Probus (Gell. IX, 9, 12 sqq) reprochait une faiblesse que ne confirme pas VII, 355, son sens d'"assaillir" (cf. Austin), avec une implication de résistance, le rend particulièrement efficace ici: la mère voudrait s'empêcher, mais elle ne peut. R

115) Andromaque, en III, 320, c'est de la honte, et ici même, Rat parle de honte. R. Heinze 138 critique Virgile. L'interprétation par la modestie pourrait s'appuyer sur Appol. Rhod. (I, 790-1; III, 1008; 1022-3; cf. W. Clausen [1987] 135 n. 2), mais, comme le souligne parfaitement ce dernier (p. 30), Virgile n'imite jamais pour imiter, c'est la différence qui compte. R

116) Servius glose ainsi concursu accedere magno, 509: cum magna multitudine. Et quod formidat Aeneas, incertus qua eos mente comitentur. Mais ce n'est pas assez dire, ni voir qu'incognita res est une expression du vocabulaire judiciaire signifiant "affaire non examinée, non instruite". Enée attend le jugement. R

117) Rat, Bellessort, Perret traduisent en choeur: «quel a été le sort de leurs compagnons»; Klossowski réfère aussi au passé: «quelle fortune advint aux héros»; de même Jackson Knight: «how their friends had fared». Villenave préserve l'ambiguïté: «connaître le destin de leurs amis». R

118) Plessis-Lejay ont une longue note au vers 507 pour expliquer que Didon se trouve précisément dans la situation d'un magistrat romain en train de "dire le droit". R

119) Cf. infra. Ovide fait dire à Médée devant Jason: Quid faciam uideo; nec me ignorantia ueri/Decipiet, sed amor (Met. VII, 92-3). On observera qu'en tant que fervente de Junon, et que fondatrice d'un temple où se trouve figurée la trahison d'Enée (permixtum, 488: cf. supra), Didon est bien placée pour connaître le chef troyen: mais Vénus et Jupiter se sont ligués pour la perdre, brouiller sa lucidité. R

120) Et l'on ne peut lire permittit sans songer que celle qui donne les ordres, celle qui incarne patria, c'est Didon (cf. v. 563-4). R

121) Rapprocher VI, 5-8 pour l'idée (cf. REA 98 [1996] 95-6. Virgile affûte Od. IX, 174-6: «je veux tâter ces gens et savoir ce qu'ils sont, des bandits sans justice, un peuple de sauvages ou des gens accueillants qui respectent les dieux» (trad. Bérard). Et cf. le thème de fera/ferus dans les Epodes d'Horace. R

122) Cf. RBPh 71 (1993) 87. R

123) "et propius": id est uicinius ut tamquam uicti accipiantur, nec tales qualis Paris fuit in Spartae expugnatione raptuque Helenae... R

124) «It would be feasible to maintain that, in every important speech of the Aeneis which is intended to persuade, there is at least one lie», G. Highet 287. Mais c'est sans doute rester fort en deçà de la réalité si, comme on s'efforce de le montrer dans ces pages, l'Enéide tout entière s'offre comme un tissu de mensonges entrelacés de vérités, que le lecteur a pour tâche de démêler. R

125) Notons que si cet arma fait d'abord allusion aux armes des Troyens (cf. arma Caici, 183), Ilionée montre là le bout de l'oreille: les soldats de Didon n'ont pas attaqué des hommes désarmés, mais ont appréhendé de dangereux pirates qui n'auront cédé que devant une force supérieure (cf. Austin ad v. 541). Situation à peu près inversée en VII, 519 sqq. R

126) G. Highet 123 est à notre sens beaucoup trop indulgent quand il commente ainsi les vers 544-550: «a delicatedly phrased hint that Dido's kindness will be repaid and that the castaways have friends in Sicily to defend or to avenge them». R. R. Dyer 253 n. 97 voit bien comment Virgile maltraite Ilionée en lui prêtant «malaproprisms and other infelicities, grammatical and stylistic». R

127) Villenave, Rat, Bellessort l'attribuent à la reine, Perret aux Troyens; Knight préserve l'équivoque: «then there is no fear». R

128) E. Fraenkel 157-9 relève aussi le tragique écho à IV, 655: Vrbem praeclaram statui, mea moenia uidi. R

129) Le parallélisme entre l'épiphanie du fils et celle de la mère (écho refulsit, 402, 588: Wlosok 70 n. 90) confirme la tendance fusionnelle marquée en 250 par Nos tua progenies. Rappelons par ailleurs G. IV, 415-8: Enée et Aristée, même combat (cf. Violence et ironie 377 sqq). R

130) Platonicien en cela (cf. Gorg. 463-6), Virgile se défie de la rhétorique, lieu par excellence du mensonge et de la mauvaise foi. «Oratory, with all its energy and charm and suppleness, was part of this world, the world of disorder and conflict and pain, inhabited by false dreams» (G. Highet 290; cf. aussi 47 sqq, 282 sqq). Highet 283 ne voit qu'une seule occasion où Virgile louerait l'éloquence, c'est I, 148-156, mais on a vu ce qu'il en était. R

131) Alla se pros Zênos gounazomai êde tokêôn / esthlôn - ou men gar ke kakoi toionde tekoien. («Ah! par Zeus je t'en supplie, et par tes nobles parents - car des vauriens ne peuvent avoir donné naissance à un fils tel que toi»). R

132) Remarquant que les vers 607-9 s'inspirent de l'épitaphe du roi Midas attribuée à Homère par la Vie d'Homère du Ps.-Hérodote (135-40), R. Janko peut écrire: «Aeneas' very greeting will mean death for Dido». R

133) Austin, Williams, Perret préfèrent la leçon iustitia. Williams a sans doute raison d'observer que si quid iustitia a quelque chose de plus virgilien, mais ce n'est pas Virgile, c'est Enée qui parle, et l'expression la plus brutale est ici la meilleure. A cela s'ajoute que mens se coordonne mal avec quid iustitiae. En tout cas, l'ambiguïté ne fait aucun doute aux yeux de V. Mellinghoff-Bourgerie 37, qui non seulement n'en fait pas grief à Enée mais l'en félicite au vu de sa trahison future. R

134) Les avis se partagent sur la nature de ce primo: adjectif pour Servius, Pichon, Plessis-Lejay, Austin, Williams; adverbe selon Dübner, Bellessort, Klossowski, Perret. Williams et Pichon précisent que cet adjectif a le sens d'un adverbe. R

135) La découverte de cette jonction est due à Y. Nadeau, qui considère aussi comme une évidence que caeseries, dans Virgile comme dans Ovide Met. I, 180 (ajoutons dans Catulle: cf. Catulle ou l'anti-César 175), suggère Caesar. R

136) Il paraîtrait d'après Dübner (cf. Austin) que tria uerba Meleagri palmam abripiunt uirgiliano "non ignara...disco". Ces trois mots sont oida pathôn eleein (Anth. Pal. 12. 70), et il faut avouer que Dübner n'aurait pas tort s'il fallait s'en tenir à l'interprétation séculaire du vers 630. R

137) Cf. le commentaire de Servius à laetitiae...dator: Bene...quia est et dator furoris . On ne voit donc pas, pace F.V. Hickson 142, ce qui autorise à interpréter comme ironique le qualificatif de bona que reçoit Junon. R

138) Cf. Delille ad v. 637: «Dans l'intérêt qu'il donne à l'argenterie placée sur les buffets du lieu du festin, c'est moins la valeur du métal, et même la beauté du travail, qui en fait le prix, que la représentation des aïeux de Didon, et la suite glorieuse de leurs exploits...» R

139) Selon Henry, c'est le vin que la reine blâme: «I do not like it at all, and will have no more of it...». Bitias doit beaucoup à l'Idas d'Apollonios de Rhodes (I, 472-4), ce qui implique certainement "a violent nature", selon l'observation de W. Clausen (1987) 137 n. 16, qui n'en juge pas moins "amusing" cette intempérance (p. 30). R

140) Aussi Servius veut-il donner à hausit le sens improbable de "il prit": Modo accepit: nec possumus intelligere bibit, cum hoc sequatur. Même parti-pris en faveur de Bitias sous la plume de R. D. Brown 334: «[Bitias] acts in the spirit of the occasion... not like Idas in the Argonautica, out of greed and bad manners». R

141) procum patricium...significat procerum, Festus, 290, 21 (cf. Ernout-Meillet, s.v. proceres). Encore l'anti-Odyssée. Enée n'est pas Ulysse, mais Antinoos. On remarquera que, selon Servius, Iopas était le nom d'un prétendant de Didon. Virgile a opéré une sorte de transfert: les "prétendants", ce sont ces Troyens qui dédaignent autant Iopas que ceux de Pénélope méprisaient le "mendiant" Ulysse. R

142)M. Desport 389 commet ici un lapsus révélateur, en écrivant que «les Troyens bissent». R

143) Austin se tire avec élégance de ce mauvais pas en détournant la vraie question (Enée a-t-il trahi?) sur une autre, plus triviale...qu'il interdit de poser: «The poet in Virgil allowed him to ignore the practical problem that strikes some readers, namely, how to reconcile the preservation of these rich possessions with the hazards of flight and shipwreck». R

144) Cf. G.K. Galinsky 40 sq: «Aeneas was chosen to be the trusted confident and accomplice of young Paris on the latter's expedition to abduct Helen from Sparta». Le "pieux Enée" commettait là, comme le dit L. Ghali-Kahil 52, une «impiété majeure parmi les impiétés». Cf. X, 92, et voir Hor. C. I, 15, pièce où nous proposons d'identifier Auguste sous le masque de Pâris. R

145) M.C.J. Putnam 205 n. 4 rapproche aussi II, 47 (Inspectura domos...) de I, 419-20 (cf. aussi speculantur, 516). R

146) Cette relation entre Achate et les Serpents se vérifiera en VIII, 697 (geminos...anguis ): cf. Euphrosyne 20 (1992), 102-3. R

147) Citons ici B. Fenik 17-18: «In a number of ways, Aeneas repeats at Carthage an experience much like the one he had on the night of Troy's capture...under the reproaches and implications of Dido, Aeneas is driven into a position clearly parallel, even analogous to, the role played by the Greeks at Troy; voir aussi W. B. Nethercut (1971-2), V. A. Estevez. R

148) On notera que dans les Argonautiques d'Apollonios, Eros blesse Médée à la requête conjointe d'Aphrodite, d'Héra et d'Athénée. R

149) Au jugement d'Austin, selon qui «Venus plainly had some grounds for her fears», s'oppose celui de Williams: «Venus' motivation...is here very weak». J. J. O'Hara (1990) 336 (cf. aussi id. 1992 n. 30) souligne l'étymologie d'Acidalia, 720, en rapport avec akis, "flèche, dard", et équivalent de l'Erycina de Cat. 64, 72 (et Ov. Met. V, 363-8). R

150) «Aeneas' gifts to Dido could scarcely have been charged with more ominous associations than Helen's uelamen and Ilione's sceptrum», remarque Austin. Et Perret nous déconseille de prendre en l'occurrence Enée pour "un sot". Un sot, pas toujours: un scélérat, oui. Sur ce thème du cadeau destructeur ou de mauvais présage, cf. e.g. R.J. Rowland 841; W. Moskalew (1990); bibl. in P.A. Miller 230. R

151) Didon ignore qu'Enée est de ceux qui tueraient pour boire dans une coupe comme la sienne (comparer G. II, 505 sq à Aen. VI, 833), coucher "sur la pourpre de Tyr" (Sarrano...ostro, G. II, 506: cf. v. 700). En somme, tout cet or, tout cet héritage, lui porte malheur. La descendante d'aïeux belliqueux (Fortia facta, 641: cf. Cat. 64, 348), la fille du féroce Bélus (noter la concomitance en 622 entre Vastabat et tenebat), rencontre sur sa route plus féroce encore. R

152) On sait bien que l'expression mente (ou mentem) consistere semble plus normalement marquer le repos de l'esprit que l'équilibre de la raison, mais la frontière est fine entre les deux notions, comme le montre un exemple tel que Cic. Phil. II, 68 (à propos de Marc-Antoine): Nec uero te umquam neque uigilantem neque in somnis credo posse mente consistere. Necesse est...perterritum te de somno excitari, furere etiam saepe uigilantem. R

153) Cf. à ce sujet l'ouvrage fondamental de M. Rambaud. R

154) Ajouter à cela le style délibérément prosaïque du vers 676, «in the manner of a commandant briefing a lieutenant», Austin. Et la comparaison avec IV, 115 sq est édifiante, puisque Junon, elle, agit pour le bien. R

155) et alas/Exuit et gressu gaudens incedit Iuli : du même coup il enlève ses ailes et du même coup il est Iule. R

156) Pour cette identification d'Octave au puer Amor dans les Bucoliques, cf. Violence et ironie, passim; en ce qui concerne ses relations (de fils incestueux) avec Jules César, Catulle ou l'anti-César, chap. 16. R

157) Cette expression est annoncée par le mutatus...ora de 658, que Servius regarde à tort comme une perissologia parce qu'il perd de vue la valeur étymologique de ora: cf. supra n. 84. R

158) Ce rapprochement se justifie dès que l'on attribue au sommeil d'Ascagne une valeur symbolique: ce qui dort (définitivement) chez cet enfant, c'est la conscience morale. R

159) Austin parle donc à tort de discrétion ("restraint"), même si Ovide appuie davantage (Amor. III, 9, 13 sq; Her. 7, 31 sq. R

160) C'est l'âge que lui donnent par exemple Heinze, Constans, Austin. R

 

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