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D'ACCUEIL Virgilmurder
LIVRE I
Vers 1-7: ouverture.
D'entrée de jeu, par les deux premiers mots du
poème, Enée reçoit l'estocade.
Référence simultanée à l'ouverture de
l'Iliade et à celle de l'Odyssée,
l'expression Arma uirumque fait
apparaître le héros de l'Enéide comme une
sorte de composé d'Achille et d'Ulysse
(1) . La chose pourrait
sembler flatteuse, mais sans même parler de l'hostilité
déclarée des Catulle (e.g. c. 64, 338-71),
Virgile (cf. e.g. v. 483-4: infra), Horace (cf. e.g. C.
IV, 6) ou Ovide (e.g. Met. XII, 70-145) envers le
Péléide, ni de l'image détestable qui sera
donnée de l'homme d'Ithaque dans le livre II, qu'il suffise au
lecteur de laisser chanter dans sa mémoire les
premières mesures de l'Iliade:
Mênin aeide, thea, Pêlêiadeô
Achilêos
oulomenên, ê muri Achaiois alge
ethêke
comme de l'Odyssée:
Andra moi ennepe, Mousa, polutropon, os mala polla
plagchthê, epei Troiês ieron ptoliethron
eperse
pour se rendre compte que le poète latin nous induit
très fort en la tentation de suspecter la loyauté du
Troyen envers sa patrie, puisque d'une part Achille n'avait pas
hésité à sacrifier les Achéens à
sa rancune personnelle et que d'autre part Ulysse revient du pillage
de «la sainte ville de Troie». Or, bien des détails
de l'Enéide suggèrent en effet que "le pieux
Enée" participa à la curée, conformément
d'ailleurs à une solide tradition qui le présentait
comme un traître (2) .
Certes, on peut toujours arguer que Virgile a voulu par rapport
à Homère se poser en s'opposant, mais remarquons que le
caractère abrupt et brutal d'une attaque comme Arma...cano heurterait scandaleusement
l'idée que tout lecteur se forme de l'auteur des
Bucoliques et des Géorgiques, celle du chantre
par excellence de la paix et de l'harmonie entre les hommes
(3) , si l'équivalent de
l'homérique oulomenên ne devait être
sous-entendu avec Arma. Et cette
malédiction se communique inévitablement à
uirum, étant donné
que l'effet conjugué du rythme et de la copule tend pour ainsi
dire à fusionner en un seul les deux mots («they affect
each other», W.S. Anderson 8), presque comme si -que faisait fonction
épexégétique: «l'homme qui incarnait les
armes» (4) , i.e. la
guerre (Arma est mis pour Bellum, note Servius).
Il nous paraît remarquable que l'addition au début
de l'Enéide des quatre (trop) fameux vers
commençant par Ille ego
ait pour résultat essentiel de desserrer le lien entre
Arma et uirum:
at nunc horrentia Martis /
Arma...
Faut-il voir là un indice que
l'interpolateur, quel qu'il soit, connaissait le vrai sens de
l'ouvrage et qu'il avait le plus grand intérêt à
l'empêcher de percer au jour? Chose certaine, ces quatre vers
apparurent très tôt, sans doute même dès
l'origine, puisque Servius pense qu'ils étaient l'oeuvre de
Virgile mais furent éliminés par Varius et Tucca (ou
Varius seul), plus sûrs juges que l'auteur lui-même.
Pourtant, quoi qu'il en soit de Varius et Tucca et du moyen qu'ils
auront trouvé, tout surveillés qu'ils fussent, de faire
connaître leur sentiment sur ce postiche qu'on les
forçait à intégrer, on n'arrive pas à
croire que Virgile, même dans ses brouillons, ait jamais pu
commettre de si méchants vers en envisageant, qui plus est, de
les déposer au seuil de son monument. Ne serions-nous pas
plutôt ici en présence d'une tentative du même
type que celle qui avait valu au libellus de Catulle
l'addition du poème 116
(5) ? Sixte-Quint
christianisait avec des feuilles de vigne les statues de
l'Antiquité: Auguste, par de menues retouches, neutralisait
l'anti-Enéide
(6) .
Vers 12-33: genèse d'un
conflit.
Ce second préambule qui, abstraction faite du Ille ego..., fait exactement le double de
la longueur du premier, s'achève sur un vers superbe
d'ambiguïté:
Tantae molis erat Romanam
condere gentem.
Au moment où elle vient, juste après la vision des
Troyens ballottés comme des jouets sur l'Océan, une
telle réflexion ne manquerait pas de uis comica s'il
fallait l'appliquer à Enée. C'est pourtant ce que fait
l'exégèse conventionnelle, sans trouver paradoxal que
Junon, qui a l'initiative tout au long du passage, s'en trouve
subitement dépossédée dans le vers conclusif
(7) . Seulement, pour la lui
conserver tout en préservant son image négative, cette
exégèse se trouverait forcée d'inverser le signe
de condere, en entendant ce verbe
comme un synonyme, bien improbable, de perdere (cf. VII, 304: perdere gentem). Pour nous le subterfuge
est inutile: la fondation de Rome, on va le voir à l'instant,
n'est pas l'oeuvre d'Enée, mais bien de Junon, et ce que veut
celle-ci, c'est protéger cette virtuelle nation des fatales
convoitises d'Enée, ce prétendu fondateur qui n'est qu'un égorgeur
(8) .
Virgile impute à la haine de celle-ci deux sortes de
mobiles (causas, 8), les uns
concernant l'avenir, les autres le passé. Mais, quelque sort
que l'on fasse à super,
29, i.e. que la crainte éprouvée pour Carthage soit
mise au même plan que les offenses troyennes (super préposition) ou que ceci
apparaisse secondaire par rapport à cela (super adverbe), l'Olympienne n'a-t-elle
pas l'air de s'acharner sur un héros personnellement
irréprochable? Car pourquoi le fils d'Anchise porterait-il la
responsabilité des fautes de sa race et qu'a-t-il à
voir dans les guerres puniques? Pour sauver Junon
(9) - et Virgile à la
fois -, il faut admettre qu'Enée incarne pleinement la
fourberie phrygienne, ce qui ne pose guère de problème
étant donné que les vers 19-20:
Progeniem sed enim Troiano a
sanguine duci
Audierat Tyrias olim quae
uerteret arces
quelle que soit leur explication ultime (cf. infra),
tendent fâcheusement à évoquer les agissements de
l'amant de Didon dans le quatrième livre (présent
duci, reprise du mot progenies en I, 250 pour désigner
Enée, intérêt passionné porté par
Junon à la fondatrice de Carthage, tableau apocalyptique des
vers IV, 665-671).
Au sujet de l'expression fato
profugus, 2, Servius Danielis ne se prive pas d'observer
que le poète veut ainsi souligner la culpabilité
d'Enée, en tant qu'appartenant à une race parjure (et
de citer G. I, 502). Mais les défenseurs du Troyen
répliqueront que celui-ci précisément
n'appartenait pas à la branche parjure de la famille, et il
est certain que si Junon n'avait aucune faute à lui reprocher,
comme semblent l'indiquer les vers suivants, et
particulièrement le Insignem pietate
uirum, 10, il faudrait se rallier sans hésiter
à l'interprétation classique du vers 11:
Tantaene animis caelestibus
irae?
qui implique que le blasphémateur Virgile aurait
osé, dès le prologue de son oeuvre, mettre en
accusation la Reine du Ciel en personne. Mais les crimes
d'Enée, annoncés en filigrane dès le Arma uirumque, nous n'avons pas fini de
les voir défiler sous nos yeux et ils ne s'arrêteront
qu'avec le dernier vers du poème. Rien de sacrilège
donc dans ce Tantaene...irae,
mais, sous une fausse naïveté, la caustique implication
que la prétendue piété de l'homme insignis pietate n'est rien de plus qu'une
façade pharisienne derrière laquelle s'abrite la plus
monstrueuse impiété (cf. le
uir bonus d'Horace Epist. I, 16). Cette
monstruosité pourrait bien d'ailleurs se trouver dûment
dénoncée, comme le pressent D.Servius, à travers
la formule fato profugus, et cela
non seulement parce que l'adjectif profugus évoque la victime fuyant
le sacrifice (un monstrum au sens
propre), mais surtout parce que rien n'empêche fato de traduire le regret
éprouvé par le poète: «la fatalité
l'a sauvé», i.e. «il en a réchappé
pour notre punition, tel un fléau de Dieu»
(10) . Ainsi Naevius
écrivait-il (cf. infra, ad Prologue IV) :
Fato Metelli Romae fiunt consules.
Bien sûr, Romae reste ici
sous-entendu (la République est morte), mais le contexte
suffit à le rétablir, et la series
Italiam fato est peut-être éloquente.
Cela dit, ce fato
comporte tout de même une pointe d'humour puisque,
on le verra, pour échapper au sort de ses compatriotes,
Enée avait dû aider un peu le Destin...
Cette explication n'enlève rien à la profondeur
philosophique de l'interrogation Tantaene...irae? où Virgile pose
l'insondable énigme des rapports du ciel et de l'enfer.
Servius note le heurt entre caelestibus et irae: nam apud
inferos constat esse iracundiam, ubi sunt furiae. Mais
placer Ira auprès des
Furiae, c'est encore trop peu
dire, puisqu'en vérité les
Irae se confondent avec les Dirae ou Furiae, si dignement
représentées au septième livre en la personne
d'Allecto. Que la Junon céleste puisse "s'inverser" en
Iuno saeua, i.e. en Allecto,
Didon trahie se transformer en Furie vengeresse, voilà le
mystère que Virgile offre dès à présent
à notre méditation. Où est le blasphème?
Mais il importe absolument qu'Enée soit un criminel pour que
Junon soit justifiée, car on sait bien, comme le note
Villenave, que «la haine est vertu contre le vice». Quand
il reproche au poète d'attribuer à Junon une injuste
colère, Delille sent bien sans se l'avouer la
nécessité de choisir entre l'innocence d'Enée et
celle de Virgile: «Les prophètes même donnent au
vrai Dieu la colère et la vengeance. Peut-être Virgile
aurait-il dû profiter des avantages de ce merveilleux sans en
faire sentir le ridicule et l'inconséquence».
Mais fallait-il que Rome dût sa naissance à un tel
personnage? Rien n'est moins sûr. On peut avec Servius
s'interroger sur le nom de la ville fondée par Enée
(dum conderet urbem, 5), sur
l'identité des dieux introduits par lui au Latium (Inferretque deos Latio, 6), et même
sur l'antécédent de
unde, 6. Rattacher cet
unde à Latio,
comme y incite Latinum(11)
, serait du même coup évincer Enée du processus
menant à l'édification de la cité romaine, et J.
Carcopino a d'ailleurs montré que la ville de Lavinium
préexistait à Enée et que le mot urbem ne réfère ici à
rien d'autre qu'au premier établissement des Troyens sur
l'embouchure du Tibre, une "Troie" qui, vu son nom, ne saurait,
à en croire l'ode III, 3 d'Horace, contribuer à la
grandeur romaine qu'en disparaissant
(12) .
Prétendre qu'Enée soit le fondateur de cette propre
ville des Laurentes qu'on le verra au livre XII sommer sous peine
d'extermination de se soumettre au joug sans conditions (v. 567 sqq)
relève du même genre d'humour que celui de la propagande
officielle qui présentait Octave, envahisseur et bourreau de
Rome, comme le "père de la patrie", son sauveur et
fondateur (13) . Mais il
est vrai que Virgile passe pour un artisan de cette
propagande-là, et même pour le plus considérable
d'entre eux...
Enée ne construit pas, il détruit. C'est le
faux-bourdon de la ruche, le pillard à l'affût (cf. v.
434 sq). Les ouvrières, le peuple de Didon, devraient
repousser de leurs dards l'ignauos
fucus, mais il y a eu trahison. L'ennemi d'abord, mirabile dictu, s'est rendu invisible (v.
439 sq). Ensuite, la Reine elle-même, aveuglée par
Vénus et Jupiter, l'installe dans les murs comme un autre
Cheval de Troie, monstrum
infelix. Enée mettra Carthage à sac
après avoir pillé sa propre ville, Junon le sait, elle
l'a «entendu dire» (Audierat, 20). Par qui? Peut-être
par Virgile lui-même, témoin oculaire du renversement de
la Rome ancienne (Vrbs antiqua)
par les deux premiers Césars qu'Enée préfigure.
Plusieurs commentateurs, tels La Cerda et Baehrens, à la
suite de D.Servius, ont dénoncé le caractère
parfaitement tautologique des vers 21-22, traditionnellement
affectés d'une ponctuation forte après Libyae:
Hinc populum late regem belloque
superbum
Venturum excidio Libyae : sic
uoluere Parcas
par rapport aux deux vers précédents cités
plus haut. Et de fait, si, comme le pense l'opinio communis,
tous les quatre font allusion aux guerres puniques, Hinc ne peut que reprendre Troiano a sanguine
(14) , avec
toute la lourdeur que cela comporte, sans parler du
désagréable conflit ainsi créé entre deux
acceptions du verbe uenire, l'une
avec mouvement (comme en II, 194 par exemple), l'autre sans (pour
indiquer l'origine). Une distribution des quatre vers entre
Enée (v. 19-20) et les Romains des guerres puniques (v. 21-22)
atténuerait peut-être cet inconvénient en
libérant le sens temporel de Hinc, mais le passage demeure de toute
façon en contradiction avec XII, 826 sqq du fait qu'il semble
postuler une Junon hostile à Rome jusqu'aux guerres puniques
inclusivement. Et du reste, il faut bien avouer que le trait studiisque asperrima belli, 14 convient
assez mal à la Carthage de Didon, même si ses voisins la
contraignent à rester sur ses gardes.
Baehrens employait les grands moyens, proposant
l'émendation du vers 20 en:
Audierat Latias olim quae
poneret arces.
Mais plutôt que d'attribuer à la transmission
manuscrite une bévue aussi improbable, nous
préférons envisager une autre hypothèse. Ce qui
frappe en effet à la lecture des vers 12-18, c'est de voir
à quel point la description correspond à celle de Rome.
Le vers 14 rencontre d'ailleurs un parfait écho en I, 531-2
(repris en III, 164-5), qui renferme implicitement la promesse de
Rome:
Terra antiqua potens armis atque
ubere glaebae;
Oenotri coluere uiri.
Dès cette époque-là,
affirme le poète (iam
tum), Junon caressait le dessein «d'établir en
cette ville la capitale des nations» (v. 17):
hoc regnum dea gentibus
esse.
L'attributif gentibus est
intéressant dans la mesure où il neutralise les
virtualités négatives de regnum et pose les nations non en objets
mais en sujets participant librement aux bienfaits de la paix
universelle ("royaume pour", et non "règne sur"). Un tel
projet, si conforme à l'idéal que les meilleurs esprits
de Rome se faisaient de la Ville, depuis Cicéron (Off.
II, 26 sq) jusqu'à Rutilius Namatianus (Itin. I, 63:
Fecisti patriam diuersis gentibus
unam) (15) , ne
parle-t-il pas puissamment en faveur de la Reine du Ciel? Et comment
croire dans ce cas que celle-ci lors des guerres puniques se serait
rangée aux côtés de l'envahisseur carthaginois
(cf. d'ailleurs, nous le disions, XII, 826 sqq)? Appliquée
à Carthage, la précision iam
tum n'a donc guère de sens, et elle serait
d'ailleurs bien mieux appropriée à une ville encore en
gestation qu'à une cité dont les remparts
s'élèvent déjà
(16) . Henry, à
propos des vers 16-17:
hic illius arma, / Hic currus
fuit
s'étonnait à bon droit que Junon eût son char
et ses armes «in so out-of-the-way a place as Carthage» (et
de rappeler le Est in secessu longo
du v. 159), mais il préférait, selon son
propre aveu, laisser de côté cette trop épineuse
question: «curious and edifying though it could hardly fail to
be, [it] might cost much time and trouble».
Il n'a pas échappé aux exégètes qu'en
décrivant la Carthage de Didon, Virgile tenait les yeux
fixés sur la colonia Iulia Concordia
Karthago qui se bâtissait dans le temps même
où il composait (cf. J. Foucher 14) . Ainsi, non content de
faire se croiser deux personnages, Didon et Enée, dont il
n'ignorait pas qu'ils avaient vécu à des époques
différentes, le poète implante une ville
augustéenne en plein coeur des temps héroïques. Si
le premier de ces anachronismes se justifie entre autres par la
tradition antérieure, le second nous apparaît comme un
signe de la secrète équation entre
Rome et Carthage (17) . J.
Carcopino 650 voudrait l'expliquer par la volonté virgilienne
«de favoriser par la diffusion de son poème le
relèvement de Carthage, auquel...s'était attaché
le gouvernement d'Auguste». Intentions courtisanes en somme,
mais l'on peut toutefois se demander si la reconstruction de Carthage
revêtait aux yeux de Virgile - ou d'Auguste - une importance
telle qu'elle dût commander le plan même de
l'Enéide et justifier n'importe quel anachronisme
(18) . Et puis, si, comme
l'écrit Carcopino un peu plus loin (p. 653), l'intention de
l'auteur avait été d'écarter de l'avenir de la
ville nouvelle «les pensées soupçonneuses et les
terreurs désuètes», pourquoi celui-ci insiste-t-il
tellement sur les menaces que Carthage avait longtemps fait peser sur
Rome (I, 12 sqq; X, 11 sqq, 53 sqq) - une Carthage jamais
dissociée de celle de Didon (cf. le
iam tum, et voir IV, 622 sqq)?
Dans ces conditions, et en dépit de l'apparent verrou
constitué par Tyrii tenuere
coloni, 12 et Tyrias
olim, 20 (cf. infra) on serait tenté aux
vers 13-14:
Karthago Italiam contra
Tiberinaque longe / Ostia
d'analyser Ostia comme une
explicitation de Karthago, en
s'appuyant sur le fait que les mots Karthago
Italiam contra forment un bloc scellé tant par
l'élision que par la postposition de contra et l'absence de verbe (contra au sens d'erga : comme Pl. N.H. 8, 23):
«La Carthage italienne (littéralement "une Carthage
envers l'Italie") (19) ,
ville qui s'étend sur une longue distance
(20) le long de
l'embouchure du Tibre». Que le terme Ostia soit ici mis pour Rome, c'est en
tout cas ce que chacun perçoit bien, mais là où
Forbiger parlait de métaphore, nous verrons plutôt une
synecdoque, le débouché de la ville pour la ville
elle-même (21) .
En dissimulant Rome sous le masque de sa grande rivale, Virgile
n'aurait fait qu'appliquer les leçons de son
vénéré Catulle, dont le libellus exploite
si génialement à des fins de cryptage le principe
héraclitéen de la coincidentia oppositorum
(22) . L'hypothèse,
nous semble-t-il, se fonde sur de bons arguments, puisque, moyennant
un simple déplacement de virgule
(23) :
Hinc populum late regem belloque
superbum
Venturum excidio: Libyae sic
uoluere Parcas (24)
elle permet de clarifier le sens des vers 19-22: «Elle avait
appris qu'un rejeton du sang troyen renverserait un jour la citadelle
de sa ville, et qu'alors le peuple-roi périrait». Au
reste, Hinc peut aussi bien
reprendre Progeniem ou Troiano a sanguine («c'est de
là que viendrait la perte du peuple-roi»), le verbe
uenire trouvant ici de toute
façon un emploi à sa convenance, à preuve des
expressions telles que uenire in
calamitatem, in
periculum, in potestatem
alicuius, etc... (cf. OLD 11), le datif se substituant
poétiquement à in
et l'accusatif.
Ce "rejeton" - à double tête -, on le connaît,
il est désigné en I, 286 sqq (Troianus origine) et encore en VI, 789 sq:
Hic Caesar et omnis Iuli /
Progenies
où il est notable que le terme de progenies (en tête de vers comme ici
v. 19) se trouve repris par Hic
uir, comme si «toute la progéniture de
Iule» se résumait en la personne du destructeur de
l'âge d'or, Augustus Caesar, diui
genus, exactement comme ductores, I, 235 se résume en
Caesar, 286. Jupiter l'annonce
à l'assemblée des dieux en X, 12-13, un jour viendra
Cum fera Karthago Romanis
arcibus olim
Exitium magnum atque Alpis
immitet apertas
et il semble bien que dans cette
prophétie l'ombre de Jules César se profile sous celle
d'Hannibal (25), selon une assimilation
des plus courantes dans la propagande du temps. Déjà
Lépide, dans le discours que Salluste lui prête (Or.
Lep. 3-5), s'en sert contre Sylla; Cicéron la reprendra
contre Antoine, Horace contre Octave, par exemple dans l'ode IV, 4,
précieuse pour notre propos puisque l'identification du
Princeps à Hannibal s'y accompagne de sa
conséquence logique, à savoir la synonymie entre
Carthage et Rome (26).
César est le tragique aboutissement de l'histoire romaine
(cf. Ecl. X, 69; G. I, 145 sq; Hor. C. I, 12)
(27) . Il a envahi sa
patrie (X, 11-13) et porté le glaive en son sein (VI, 833 et
cf. G. II, 505: Hic petit excidiis
urbem), renversé ses lois, perverti ses moeurs et
sa religion, détruit sa liberté (populum, 21): cf. Cic. Off. II, 29:
Itaque parietes modo urbis stant et manent,
iique ipsi iam extrema scelera metuentes, rem uero publicam penitus
amisimus. La Ville porte peut-être ainsi le
châtiment de son orgueil (superbum), et ne fallait-il pas que
l'instrument de la Justice divine, son fléau, s'incarnât
dans le fruit le plus monstrueux qu'ait jamais engendré
l'orgueil romain (28)?
Au premier rang pour se réjouir du spectacle, la Libye.
C'est "en Libye", dit Virgile (cf. n. 23), i.e. avec le suicide de
Caton, que finira l'épopée du peuple-roi. Lucain, dans
sa Pharsale (I, 39), fera la même observation:
ut Poeni saturentur sanguine
manes.
Mais il ne faisait en cela que réitérer le propre
constat d'Horace dans l'épode VII, v. 9-10 (où les
Parthes se substituent aux Africains):
Sed ut, secundum uota Parthorum,
sua / Vrbs haec periret dextera
et surtout dans l'ode II, 1 (v. 27-8, en écho à
Aen. IV, 623 sq):
uictores nepotes / Rettulit
inferias Iugurthae.
Virgile pense-t-il que l'implacabilité de Rome
vis-à-vis de Carthage portait en germe le désastre, ou
ce Libyae ne fait-il pas tout
simplement référence aux imprécations de Didon
au livre IV? Il y aurait en tout cas plus que du paradoxe à
prêter à "la Saturnienne" (Saturnia, 23) de la sollicitude envers la
Libye et de la haine pour l'Italie, attendu que Virgile se
plaît ailleurs à qualifier la terre italienne de
Saturnia (G. II, 173;
Aen. VIII, 329), et que l'on peut même dire que Saturnia, en tant qu'ancienne appellation
du Capitole (VIII, 358), représente le premier nom de Rome
(29) . Dès
l'époque reculée du vieil Evandre, dira Virgile, un
dieu puissant habitait ce haut lieu, et l'on ne s'étonnera pas
du retour sous son calame (VIII, 350) de ce iam tum qui gêne tant les
exégètes du vers 18. Oui, iam
tum la déesse Saturnia éprouvait pour la
citadelle Saturnia une
prédilection toute spéciale, et c'est tout
naturellement qu'elle embrassera contre l'envahisseur troyen la cause
de la Saturnia tellus.
Mais peut-être n'a-t-il pas été assez
remarqué que le sed enim
du vers 19 la disculpe totalement du grief d'injustice que le
poète paraissait lui adresser en posant la question Tantaene animis caelestibus irae? A en
juger pourtant par trois autres de ses occurrences dans le
poème, à savoir II, 164, V, 395 et VI, 28, ce latinisme
sert à introduire l'explication d'un apparent mystère,
d'une contradiction entre telle vérité indubitable et
telle constatation non moins indubitable: en II, 164, le fait que la
protectrice attitrée des Danaens se retourne contre les
Danaens; en V, 395, le fait qu'Entelle, pourtant avide de gloire, se
retienne de relever le défi de Darès; en VI, 28, le
fait que Thésée ait réussi à sortir d'un
labyrinthe d'où l'on ne sort pas,
inextricabilis. Or, dans le cas présent, on cherche
en vain une contradiction entre l'amour de Junon pour Carthage et son
ressentiment contre les Enéades
(30), alors qu'en revanche
dans notre exégèse ce sed
enim devient lumineux, en même temps que se dissipe
le scandale métaphysique impliqué par l'interrogation
du vers 11: «Comment se fait-il que la Reine du Ciel ait
persécuté un homme si pieux? Je vais vous le dire.
Dès ce temps-là, n'en doutez pas, Junon avait
élu Rome pour faire l'unité des peuples. Alors, pourquoi persécuter celui que l'on
présente comme le père de la nation romaine? C'est
qu'elle savait que les descendants d'Enée, César et
Auguste, détruiraient un jour son oeuvre, raison pour laquelle
elle s'efforçait d'écarter le Troyen du Latium».
La contradiction (apparente) impliquée par sed enim redouble celle qui existe
entre Insignem pietate, 10
et tantaene...irae? 11, et se
résout de la même manière, c'est-à-dire
par la prise de conscience de l'impiété d'Enée
et du danger mortel qu'il représente pour la future Rome.
On le dit et on le répète, l'Enéide
est centrée sur l'époque où elle a vu le
jour. Mais l'exégèse traditionnelle de son
préambule contredit cette assertion de bon sens. Austin, par
un effort méritoire, a beau se convaincre qu'il devait
certainement encore rester du temps de Virgile quelques individus
dont les grands-pères avaient été contemporains
de la destruction de Carthage, croira-t-on vraiment que les Romains
qui venaient de passer par la terrible tourmente des guerres civiles
se souciaient encore d'Hannibal? L'interprétation ici
proposée des vers 12-33 offre au moins l'avantage de remettre
à l'heure la pendule de l'Enéide. Et parler des
guerres civiles en feignant de penser aux guerres puniques, la ruse
n'était pas seulement adroite, elle s'imposait pour ainsi
dire.
Nous n'avons pas franchi sans peine le
portail de l'anti-Enéide. Mais
nul ne s'étonnera, devant l'immensité de l'enjeu, que
l'entrée du temple ait été si bien
protégée. Nous croyons que la double difficulté
présentée par Tyrii
tenuere coloni, 12 et
Tyrias olim, 20 fait partie de ce système
défensif, et que les analyses précédentes
autorisent, ou plutôt obligent, à considérer soit
que ces "Tyriens" cachent, à la façon érudite
des alexandrins, les Etrusques (Tyrrheni pour
Tyrii) (31) , qui effectivement
gouvernèrent Rome, soit plutôt que le poète fait
ici référence à ces Phéniciens qui,
dit-on, fondèrent aux bouches du Tibre (Tiberina ostia) un
comptoir, ou "ville nouvelle",
Carthago en leur langue,
Italiam contra (32) , tout comme Didon
s'était établie avec les siens sur les rivages
africains, Lybiam
contra. On pourrait alors
commodément faire porter olim sur
Tyrias, comme
longe sur Ostia au vers 13 ou
late
sur regem au vers 21.
Vers 34-49: monologue de
Junon.
Dans un monologue enflammé (flammato, 50), Junon laisse éclater
sa colère contre Enée. Admirable tirade qui a
naturellement pour effet d'achever d'aliéner à la Reine
du Ciel la sympathie du lecteur pressé. C'est ainsi que, mis
devant le portrait de Iustitia
dessiné par Chrysippe, certains "délicats", au dire
d'Aulu-Gelle (XIV, 4), s'imaginaient en présence de Saeuitia. Mais Junon n'est saeua qu'à l'égard d'un
méchant, et non par sa nature propre. Le raisonnement qu'elle
tient perdrait toute logique si Enée n'avait aucune faute sur
la conscience, s'il était
réellement l'homme insignis
pietate qu'il prétend
être et que ses lointains "descendants" prétendent qu'il
est ; il faut qu'il soit au moins aussi coupable qu'Ajax, dont l'on
connaît l'abominable sacrilège (v. 41). Les avocats du
Troyen répliqueront qu'il faut bien s'attendre à ce
qu'une divinité aussi maligne fasse endosser à un
innocent la responsabilité des crimes de sa race (33). Mais rappelons-nous qu'Horace
dans la dixième épode avait déjà
expressément souhaité pour Maevius, alias
Enée-Octave (34) , le châtiment d'Ajax. Et
dans l'Enéide même, l'écho de IV, 382 sqq à I,
42-45, d'autant plus net que les deux passages semblent se souvenir
du Thyestes d'Ennius (fr. Heurgon
177-180), démontre que l'ennemi de Junon a en effet toute
l'étoffe du fils d'Oïlée.
La tirade débute par un mouvement interro-exclamatif (v.
37):
Mene incepto desistere
uictam...!
qu'il n'est que trop facile d'interpréter contre Junon, en
y voyant la pure expression d'un orgueil contrarié, le
grincement de dents de Satan sous le talon de Dieu. Mais ne voit-on
pas combien Mene gagne en
puissance si, au lieu de marquer simplement l'indignation, il
constate une impossibilité physique - ou métaphysique
-, en somme une absurdité? «Moi renoncer, moi subir la
défaite! Je ne serais plus moi». Et de fait, c'est bien
en ces termes catégoriques que la question finale pose le
problème (v. 49):
Et quisquam numen Iunonis
adorat
Praeterea aut supplex aris
imponet honorem?
«Ou je triomphe, ou je ne suis [hic et nunc] qu'un
vain nom et mes adorateurs des niais». L'indicatif
présent adorat doit viser
non pas d'hypothétiques imbéciles, mais les actuels
adorateurs de Junon («il en reste encore!»). Austin
paraît donc avoir tort de le justifier en disant que «Iuno
sees herself already being neglected in worship». Sa remarque
vaut sans doute pour le futur
imponet (elle voit déjà en imagination ses
autels désertés), mais - tant il est vrai que Virgile
n'obéit pas à un simple souci de uariatio -
à propos d'adorat, c'est
à peu près le contraire qu'il faut dire: l'Olympienne
s'étonne - ou feint de s'étonner - de voir les foules
se presser à son culte (Praeterea semble
valoir deux fois: avec adorat, au sens de
"et malgré cela"; avec imponet, au sens de
"dorénavant, à l'avenir"). La religion de Junon
tournée en dérision par Junon même! Il faut que
l'Olympienne soit bien sûre de son invincibilité pour
placer si haut les enjeux. Cela nous introduit tout droit au
mystère du Quippe uetor
fatis, 39.
Apparemment, cette formule contient l'aveu par Junon de sa
défaite finale, d'autant qu'en vertu de sa prescience divine
elle n'ignore pas plus que le lecteur la suite des
événements jusqu'à la mort de Turnus et,
au-delà, de Marc-Antoine. Mais d'autre part, comme on vient de
le voir, il est tout à fait invraisemblable que la
déesse n'entretienne pas la certitude de finir par l'emporter.
Comment résoudre une telle contradiction? Junon ferait-elle fi
des Destins? Servius ne peut se résigner à le croire:
Re uera, inquit, fata me prohibent. Ergo
Iuno ignorat uim fatorum. Sed hoc non possumus dicere. Et,
cherchant un subterfuge pour sauvegarder l'omnipotence des Fata tout en accordant à la
Saturnienne le droit de noyer son ennemi, il observe que la
navigation n'est pas du ressort de la nécessité,
ex fati necessitate, mais
dépend du bon vouloir des dieux, ex
deorum uoluntate. L'explication est un peu trop commode,
mais le scoliaste a en tout cas raison de défendre la
légitimité de l'intervention de la déesse
auprès d'Eole, comme en fait foi le fas du vers 77:
Mihi iussa capessere fas
est.
Et quand on sait que Virgile respecte un lien vital entre
fas et fata (cf. I, 205 sq; VIII, 397 sqq et la
glose de D.Servius ad II, 779: fas
pro fato), cette déclaration d'Eole revient
à constater qu'en obtempérant aux ordres de la
Saturnienne il ne fait qu'obéir aux Fata.
Qu'il existe un conflit entre les Fata, le poète n'en fait pas
mystère. Songeons par exemple au fatis du vers 32, qui scandalise tellement
Villenave, et surtout à ce cri d'exaspération
échappé à Junon en VII, 293 sq:
Heu stirpem inuisam et fatis
contraria nostris / Fata Phrygum!
La seule question est de savoir auxquels Virgile accorde la
préférence, quelle cause il épouse. Or, un
examen attentif du vertigineux Quippe uetor
fatis (35)
permet justement d'y répondre. En effet, à quelque
niveau que l'on considère l'ironie de cette phrase, force nous
est de prendre parti pour Junon. En tant que dénonciation
cinglante de l'hypocrisie de cet Enée qui couvre ses pires
actions du beau manteau des fata
et de la pietas, ces paroles
rejoignent celles de Didon en IV, 379:
Scilicet is superis labor
est...
l'écho étant pointé par la parenté
entre quippe et scilicet. Les deux passages nient la
prétendue mission divine du héros, et si l'on
suspectait la bonne foi de la Reine du Ciel, la reine de Carthage,
cette fois encore, viendrait à son secours, tant l'ignoble
conduite du Troyen à son égard justifie son sarcasme.
Mais l'ironie du Quippe uetor fatis
peut encore s'exercer de deux manières
différentes. D'une part, si Junon exprime par là son
refus du fatalisme, reflétant à l'avance le beau
courage de Turnus face à l'envahisseur (fallait-il qu'il
baissât les bras, lui, au seul nom des Fata ?), qui oserait la
désapprouver? D'autre part, si - ironie la plus radicale de
toutes (cf. le Mene...?) -, elle
veut souligner une absurdité en impliquant sa propre
identification aux Fata, alors
examinons en toute impartialité ses titres à une
pareille prétention, et cela d'après
l'Enéide elle-même. Or, que nous montre le livre
XII? Sans doute Enée triomphe-t-il de Turnus sur le terrain,
mais Junon se charge de vider cette victoire de toute substance, ou,
pour le dire plus brutalement, de la transformer en défaite
(cf. pacis iniquae, IV, 618),
puisque, loin de se réconcilier avec l'ennemi troyen, elle
exige pour prix de son indispensable protection l'extinction totale
et définitive de Troie (XII, 828):
Occidit occideritque sinas cum
nomine Troia.
On voit clairement par là où sont les fata les plus forts et les plus
englobants, où les anti-fata. Le Bien et le Mal s'inversent par
rapport à la conception classique de l'Enéide,
la meilleure preuve en est que Virgile applaudit manifestement aux
conditions imposées par Junon, alors qu'il fait tout dans le
même moment pour présenter Enée sous le jour le
plus antipathique possible (furiis accensus
et ira / Terribilis, XII, 946-7).
Pharsale, Philippes, Actium: le poète ne peut pas
récrire l'histoire ni rayer d'un trait de plume la victoire de
l'Injuste sur le Juste. Il ne peut faire que Caton, que Brutus,
n'aient pas succombé sous plus forts qu'eux. Mais il peut du
moins manifester sa conviction que ces héros ne sont pas morts
pour rien. Caton reste un modèle dans l'au-delà (VIII,
670):
his dantem iura
Catonem.
Selon la belle sentence de Lucain (Phars. I, 128):
Victrix causa deis placuit, sed
uicta Catoni.
Virgile dirait un peu différemment:
Victrix causa Ioui placuit, sed
uicta Iunoni.
Et mieux vaut plaire à Junon qu'à Jupiter, mieux
vaut triompher dans l'ordre des esprits et des âmes que dans
celui des corps et du sang. Car c'est de cela qu'il s'agit.
Enée égorge un homme, les Troyens mêleront leur
sang à celui des Latins: en cela les envahisseurs ont
gagné. Mais les moeurs, les coutumes, l'esprit, la langue,
bref, tout ce qui fait l'âme d'une nation, leur seront
imposés par ceux qu'ils ont cru vaincre, et Jupiter
lui-même doit reconnaître sa défaite (uictus, XII, 833).
Lorsque donc Enée ou les siens mettront en avant leurs
fata, ayons bien soin de
n'entendre par là que futura
ou euentura (cf. Tib.
II, 5, 11-12) (36) ,
c'est-à-dire un état de fait que, par un coup de force,
ils voudraient promouvoir au rang de Fatum, i.e. d'un état de droit.
Oui, "il adviendra" que César gagnera à Pharsale,
Octave à Actium, tout comme Enée sous les murs de
Lavinium. Mais ces réussites ressortissent
au seul domaine de Fortuna, autre
nom de Vénus (37) ,
et l'on sait bien que Fortuna
finit toujours par lâcher ses favoris, alors que Junon
n'abandonne jamais les siens (aeternum, 36). Brutus, en dépit de
ses, de son calomniateur, n'est pas mort
désespéré
(38) : indigné,
plutôt (cf. indignata, XII,
952). Comptons sur la Saturnienne pour rendre aussi illusoire la
victoire d'Octave sur Brutus que celles d'Enée sur Turnus ou
de César sur Pompée. D'une part, Auguste paiera, et sa
dynastie aussi, stirpem inuisam;
d'autre part, même les tyrannies sont forcées de
composer si peu que ce soit avec la Justice, et insensiblement la
Vertu les ronge de l'intérieur. Junon règne dans le
ciel, et Junon finit toujours par avoir le dernier mot. C'est ainsi,
c'est l'ordre cosmique, c'est la Loi, et c'est, en son sens le plus
sacré et le plus formidable, le Fatum. On nous objectera le Si qua fata sinant du vers 18. Mais
d'abord, ce respect de Junon envers les Fata contredit l'interprétation
classique, et ensuite, étant donné qu'effectivement
Fata sinent et que Virgile - et
elle-même - le savent, la provision Si
qua... n'est guère plus qu'une clause de style.
Malgré la sourde résistance de la matière qui
contrarie souvent et retarde la réalisation des desseins de
Junon, la permission des Destins se confond en définitive avec
la volonté de l'auguste déesse qui, à elle
seule, peut-on dire, représente tout le Ciel spirituel
(ui superum, 4)
(39) .
Vers 50-156: sur la prière
de Junon, Eole déchaîne contre la flotte troyenne une
formidable tempête.
Peu de descriptions sont restées aussi fameuses dans
l'histoire de la poésie que celle de cette tempête, et
il se pourrait bien, comme l'écrit Villenave, qu'«en
rapidité, en mouvement, en vérité effrayante, en
images variées», nul n'ait jamais égalé
Virgile. Et cependant, en dépit de si brillantes
qualités, le lecteur ne peut se défendre d'une
étrange impression de froideur, comme si le peintre
était demeuré extérieur à sa toile
(Suaue mari magno!). C'est ce que
constatait il y a longtemps le critique Thomas, cité par
Villenave: «Il peint à l'oreille et aux yeux; on admire
son talent et l'on reste de sang-froid»
(40). Quoi! Virgile manquer
d'âme, le poète de la compassion pris en flagrant
délit d'indifférence! Il faut qu'il ait eu à
cela de bonnes et solides raisons, en d'autres termes il faut qu'il
se soit placé délibérément dans le camp
de Junon, parce que celle-ci représente la Justice divine et
qu'Enée ne mérite aucune pitié. Lucrèce
se gaussait de Jupiter et, à travers lui, de tous les dieux,
parce qu'il lance ses foudres à l'aveuglette (R. N. VI,
379 sqq): à la fois plus caustique et plus religieux, Virgile
fait la supposition que, quand il arrive par exception à la
foudre de viser juste, c'est que le maître de l'Olympe
sommeillait et qu'un autre que lui, ici Eole (v. 90), là
Pallas (v. 42), a manié la terrible arme. Quand la griffe de
Dieu s'abat sur un scélérat, le sage aurait bien tort
de bouder son plaisir. Et c'est peut-être de là que
notre tempête tire le secret de son envoûtante puissance:
comme il regarde du point de vue de l'intelligent cataclysme et non
de celui des marins en danger, le "doux" Virgile a pu, sans retenue
ni réserve, libérer toute sa violence intérieure
contre ce "Maevius" dont il avait eu l'occasion de connaître
personnellement la maléfique nature. Froideur? Non,
allégresse, mais cela, l'exégète ancien,
même s'il le sentait, ne pouvait le dire, ni même le
penser, enfermé qu'il était dans un système
faux.
Par plusieurs imitations de détail, Virgile a
montré qu'il souhaitait que nous lisions sa tempête en
surimpression à celle de la dixième épode,
qu'Horace déchaîne contre Maevius-Octave (cf. n. 34);
et, comme à titre d'encouragement, il l'a encadré entre
des morceaux comiques à un degré ou un autre. Voyons
par exemple la scène entre Eole et Junon. Sans doute ne
doit-on pas se méprendre ici encore sur le caractère de
la Saturnienne. Si le poète avait voulu nous faire songer
à quelque entremetteuse venant tenter un homme marié,
il aurait accentué le trait en ce sens, alors qu'au contraire
il ne néglige rien pour revêtir son personnage de toute
la majesté convenable à l'auguste protectrice des liens
du mariage (voir surtout le v. 73, dont la solennité est
soulignée par sa reprise en IV, 126). De même, l'Eole
virgilien gagne-t-il beaucoup en sérieux par rapport à
son prototype homérique, si haut en couleurs et qui tient du
polichinelle (Od. X, 1 sqq), et il n'a pas non plus la comique
naïveté d'Hypnos (Il. XIV, 270 sqq). Mais cela
dit, il n'en demeure pas moins que cette figure se souvient encore
quelque peu de son modèle, et sa réponse à
Junon, empreinte d'un mélange de déférence et,
comme dit Austin, d'«innocente auto-importance»
(41) , ne déparerait
sans doute pas une scène de Térence.
Nous restons là au stade du léger sourire
amusé. Mais quoi de plus franchement drôle que les
jérémiades d'Enée aux vers 94 sqq? Si le rire résulte souvent d'un
décalage inattendu entre notre attente et la
réalité des choses (42), comment le lecteur qui
jusqu'ici a entendu parler du Troyen comme d'un héros hors de
pair, comme de l'homme élu du Destin pour fonder la race
romaine, pourrait-il se retenir de rire au spectacle de cette
femmelette qui, aux premiers signes de gros temps, commence à
désespérer de tout et se met à geindre devant
ses marins en regrettant de n'être pas mort plus tôt? En
vain les défenseurs d'Enée lui comparent-ils l'homme
d'Ithaque (Od. V, 297 sqq). D'abord, Ulysse est seul sur son
frêle esquif et n'a donc pas à craindre de
démoraliser ses hommes. Ensuite, Virgile tend à forcer
le trait par rapport à Homère: là où le
héros grec «sent se dérober ses genoux et son
coeur» (luto gounata kai filon
htor), le Phrygien sent
«soudain un frisson glacial lui paralyser les membres» (v.
92):
Extemplo Aeneae soluontur
frigore membra.
Et si l'on s'avise que l'adverbe
extemplo appartient au
langage augural (Servius), cette première apparition
d'Enée ne présage rien de bon pour la suite du
poème! De plus, comme le notaient dès
l'antiquité les critiques les plus lucides
(43) , l'attitude
d'Enée tendant les mains au ciel (v. 93):
duplicis tendens ad sidera
palmas
n'est pas seulement un signe de lâcheté (molle, D.Servius), elle a aussi quelque
chose de grotesque car on attendait une prière, et non ces
emphatiques jérémiades. De ce fait, lorsque l'Aquilon
vient frapper violemment le navire qui le porte, on éprouve
l'impression - étrangère à la scène
homérique - d'assister à la réponse des cieux
courroucés à ce blasphémateur qui leur reproche
de lui avoir sauvé la vie, à cet envieux qui,
même en une telle circonstance, ne perd pas l'occasion de
flétrir le grand Hector du qualificatif de saeuos, lequel n'a évidemment pas
dans sa bouche la même résonance que le saeua appliqué par Virgile à
Junon poursuivant le crime
(44) . L'auteur pourrait
d'ailleurs bien exprimer son opinion personnelle sur ces paroles
d'Enée par l'expression Talia
iactanti, 102, s'il est vrai que le verbe comme le pronom
(repris du vers 94) y comportent une connotation
dépréciative
(45),
à laquelle peut participer aussi la consonance [ia-ia].
Si bien s'entendent les pensionnaires d'Eole à
déchaîner la tourmente que c'en serait fait
d'Enée - et de l'Enéide - sans l'intervention in
extremis du souverain des mers, de Neptune. Le même dieu qui
dans l'Odyssée suscite la tempête est ici celui
qui l'apaise. A. Cartault 74 pense que le poète latin aura
«sans doute trouvé piquant d'intervertir les
rôles». Mais Virgile ne se soucie jamais de piquer pour
piquer, et l'on devrait d'abord réfléchir qu'un tel
retournement n'est guère flatteur pour Enée. Chez
Homère, l'Ebranleur-du-Sol est une divinité
terriblement primitive, injuste, incapable d'accorder à Ulysse
le bénéfice de la légitime défense contre
son Cyclope de fils. Dans l'Enéide, il apparaît
essentiellement, monstre lui-même (V, 849), comme un engendreur
de monstres, Vénus au premier rang (V, 801), qui n'est au fond
que son hypostase (cf. Hor. C. I, 5, 15 sqq et comparer les v.
142-3 à Lucr. I, 6-9), mais aussi, donc, Polyphème et
ses frères, ou encore ces Hydres mangeuses d'hommes qui en II,
201 sqq viendront tranquillement se repaître sur le rivage
troyen des corps de Laocoon et de ses deux jeunes fils. Nous
rapprochions plus haut le fato
profugus, 2 du fatale
monstrum d'Horace. Dans l'Odyssée,
Poséidon venge Polyphème, ici il protège
Enée: simple changement de monstre.
Virgile n'éprouve pas pour Neptune un respect excessif. Au
contraire, à sa façon subtile, il se plaît
à le ridiculiser au maximum, et si les exégètes
en avaient davantage pris conscience, ils auraient sans doute
été moins en peine d'expliquer certains détails
comme le grauiter commotus du v.
126 ou le Quos ego du v. 135. Et
d'abord, comment se fait-il que lui, Neptune, maître
incontesté de l'univers liquide, ait mis tout ce temps
à réagir à l'invasion de son royaume? Loin
d'éluder la question, le poète se délecte
visiblement à souligner la lenteur du dieu et à
suggérer par le rythme, les sonorités, la syntaxe,
l'idée d'une masse énorme et imposante qui ne se remue
- physiquement et intellectuellement - qu'à grand-peine.
Remarquable à cet égard la répétition du
et après le trochée
cinquième en deux vers successifs (125-6), remarquable surtout
le flottement syntaxique du grauiter
commotus, qu'il faut un moment de réflexion pour
rattacher à sensit
plutôt qu'à extulit
(46) , et pour
interpréter, selon le contexte et en dépit du decorum,
au sens purement physique de "fortement secoué". A cette seule
condition, l'expression n'entre pas en conflit avec le placidum du vers suivant, sans que
d'ailleurs ce qualificatif puisse pour autant échapper au
comique, étant donné que cette "placidité" du
dieu était précisément le point sur lequel il ne
fallait pas insister ici. Comme grauiter
commotus, placidum
reçoit du contexte (cf. sa colère contre les Vents) un
sens strictement physique (et peut-être étymologique:
<planum ?),
conformément à la volonté virgilienne de
présenter Enée comme l'élu des forces obscures
et aveugles de la matière.
Il a fallu à Neptune sept vers en tout pour se rendre
compte de ce qui se passe. Du moins penserait-on qu'il ne perdrait
pas de temps en bavardage alors que son protégé risque
à chaque instant la noyade. Mais non, il lui faut d'abord
exhaler sa colère contre les Vents: il en convoque deux, Eurus
et Zéphyr (les autres en attendant continuent leur sarabande),
et leur administre une semonce fort peu digne, on va le voir, de la
majesté qu'on lui eût supposée. Encore dix vers
pour cela, autant d'angoisse supplémentaire pour les Troyens
en perdition. Le plus drôle est que le dieu souligne
lui-même son inconséquence (v. 135):
Sed motos praestat componere
fluctus (47).
Et lorsque enfin Neptune se décide - ironie du dicto citius, 142 - à ramener le
calme dans son empire, bien sûr il est obéi, mais
n'est-il pas plaisant de le voir mettre lui-même la main
à l'ouvrage et s'escrimer en famille à dégager
un par un les navires pris au piège (adnixus, 144, ipse, 145)?
Le Quos ego a fait une belle
carrière dans les manuels de stylistique comme exemple tout
trouvé de cette figure de rhétorique
dénommée "réticence" ou, plus doctement,
"aposiopésis". Ici, chaque interprète sous-entend ce
qu'il veut, que ce soit ulciscar
(Servius) ou «tout autre mot analogue» (Benoist), mais peu
cherchent à imaginer sérieusement quel genre de
châtiment Neptune se promet d'infliger aux Vents. Perret l'a
fait à notre avis sans grand succès: «les vents se
souviendront sans doute qu'ils se nourrissent pour partie de l'eau de
la mer». C'est bien maigre à la vérité et,
à tout prendre, on préfère encore la paraphrase
de Scarron, qui croyait de bonne foi travestir son modèle et,
sans le savoir, en sentait parfois mieux que personne la
véritable tonalité:
"Par la mort..." il n'acheva pas,
Car il avait l'âme trop bonne:
"Allez, dit-il, je vous pardonne;
Une autre fois n'y venez pas".
Encore un effort, Scarron, ici il faut oser.
Particulièrement fréquente dans la comédie,
comme le signale Austin, l'aposiopèse se rencontre assez peu
chez Virgile, mais l'on pourrait ranger sous cette rubrique certain
passage de la troisième églogue où Damoetas
accuse Ménalque d'actes sexuels contre nature (v. 8-9):
Nouimus et qui te...
Là nous touchons au but et commençons à
pressentir quel genre de salaire attend les Vents. Deux
considérations viennent confirmer nos soupçons: la
première, c'est la mise en écho du vers 136:
Post mihi non simili poena
commissa luetis
avec Ecl. VI, 26, où Silène promet à
Aglaé, avec un faux mystère:
Huic aliud mercedis erit
;
la seconde, c'est la correspondance concentrique entre ce Quos ego, vingt-deuxième vers
à partir de la fin de la séquence 50-156 et le Sunt mihi bis septem... du vers 71,
vingt-deuxième à partir du début
(48). La symétrie
est évidente entre la promesse de Junon et celle de Neptune
(Quarum, 72
correspond à Quos, 135),
mais ne trouve à se justifier vraiment que si elle met en
opposition les hautes conceptions de l'une avec la paillardise de
l'autre (49). En
maltraitant de la sorte son Neptune, Virgile poursuit, semble-t-il,
un double but. D'une part il atteint Enée, le
protégé à travers le protecteur, et l'on ne peut
attribuer au hasard l'existence d'échos tels que 126-7
(et alto / Prospiciens) à
180-1 (et omnem / Prospectum late
pelago), ou 153:
Ille regit dictis animos et
pectora mulcet
à 197:
et dictis maerentia pectora
mulcet
(sans oublier la reprise de talia, 131, 208), pas plus que la
paradoxale comparaison de Neptune à un simple mortel (151)
(50) :
pietate grauem ac meritis si
forte uirum quem
lequel à son tour évoque en priorité l'homme
qui dans l'Enéide s'approprie pratiquement le monopole
de la pietas, Enée (v.
10):
Insignem pietate
uirum
autant dire Auguste
(51). Un passage d'Appien
(V, 8, 68) relève d'une saveur spéciale le vers 150:
Iamque faces et saxa uolant,
furor arma ministrat
puisque cet historien raconte comment, un peu après la
paix de Brindes (fin 40 av. J.-C.), le fils de César qui
venait calmer une émeute au forum ne réussit par son
apparition qu'à exaspérer la foule, et n'échappa
à la lapidation que grâce à l'énergique
intervention de son collègue Antoine.
Mais il importe également de voir que
l'attaque contre Neptune ne laisse pas Jupiter indemne et que
même, à y regarder de près, Virgile s'est
efforcé dans toute la mesure du possible de suggérer au
lecteur l'interchangeabilité des deux frères. Il y a
d'abord de menus détails comme le alto du vers 126, dont Servius ne parvient
pas à décider s'il désigne la mer ou le ciel (et
l'hésitation des commentateurs entre le datif et l'ablatif est
symptomatique), ou encore comme le caelique
ruinam, 129, si étonnant que les éditeurs,
avec une belle unanimité, lui préfèrent la
leçon caelique ruina. Il
nous paraît pourtant beaucoup moins naturel de devoir admettre
une asyndète entre les vers 128 et 129 (Disiectam Aeneae
toto uidet aequore classem, / Fluctibus oppressos Troas caelique
ruina) que de reconnaître dans
cette phrase une succession de trois côla de longueur
décroissante, mais d'importance inversement proportionnelle
à cette longueur: Enée, les Troyens, le ciel
entier. Aussi bien le mot caelum
que le mot ruina se prêtent
à un intéressant double sens entre le physique et le
spirituel, et l'on doute que l'auteur se fût refusé
cette possibilité en écrivant ruina. Et d'ailleurs, étant
donné que l'ironie perce déjà de toute
façon dans le sens fortement hyperbolique que
l'exégèse conventionnelle est contrainte d'attribuer
à ruina, ne vaut-il pas
mieux, ironie pour ironie, consentir à celle-ci son plein
épanouissement, son entière causticité? Aux yeux
de Neptune, la disparition d'Enée signifierait tout simplement
«la ruine du ciel»
(52) . Mais voilà un
puissant argument pour l'identification de Neptune à son
frère, car c'est bien Jupiter qui répète
à l'envi qu'Enée est promis au ciel (I, 259, 289) et
qu'il porte sur ses épaules la responsabilité des
Destins (XII, 839 montre à quel point le ciel compte sur lui).
Et l'on verra sans trop de surprise au livre XII le fils de
Vénus "se jupitériser" sous nos yeux.
Ne disons rien du fait que les deux frères
empiètent sans scrupule sur le domaine l'un de l'autre, que le
visage de Jupiter «apaise le ciel et les tempêtes»
(I, 255, et cf. X, 100 sqq) tout aussi bien que "la tête
placide" de Neptune, que le char de celui-ci «s'envole en plein
ciel» (caeloque inuectus aperto
/...uolans, 155 sq), et que d'après IV, 206-7,
Jupiter occupe aux Festins des Nègres la place que
l'Odyssée (I, 22 sqq) assignait à
Poséidon (cependant, voir Il. I, 423 sq)
(53) . Trouvons normal
à la rigueur que les Vents obéissent aux ordres du
Porte-trident, alors qu'ils dépendent d'un roi mandaté
foedere certo par le Porte-foudre
(v. 60 sqq). Mais le vers 130:
Nec latuere doli fratrem Iunonis
et irae
requiert toute notre attention, et cela moins encore à
cause de l'équivoque intrinsèque au fratrem que pour l'étrange
réflexe attribué au dieu. Car enfin, sachant qu'Eole
dépend de Jupiter, et entendant d'autre part le fracas du
tonnerre (évoqué par le mot ruina, selon Servius), ce n'est pas le nom
de sa soeur, mais celui de son frère, qui devrait venir
aussitôt aux lèvres de Neptune: «Il a
osé», et non pas «Elle a osé». Et s'il
connaît l'instigatrice, pourquoi s'en prend-il aux simples
exécutants, aux Vents, à Eole? Ce n'est pas regi qu'il devrait dire au vers 137, mais
reginae. A moins que
derrière le roitelet il ne vise le Roi suprême (hominum rex, 65), car les vers 138-139 -
avec leur symétrie lourdement assénée: Non illi.../ Sed mihi - semblent viser
bien mieux Jupiter qu' Eole? Et de fait, dans Iliade XV, 185
sqq, c'est, par le truchement d'Iris, à Zeus et à nul
autre que s'adresse l'illustre Ebranleur-du-Sol. Mais comme le vers
130 offre Iunonis et non Iouis, dirons-nous que Neptune tend
à envisager le couple olympien dans son unité, ou
plutôt que Virgile suggère une virtuelle
équivalence entre Neptune et Jupiter (Non illi: "ce n'est pas à ELLE")?
Le fait que Junon ait agi sans en référer à un
époux aux volontés duquel elle s'opposera tout au long
du poème nous incline à favoriser la seconde solution.
D'ailleurs, le subtil trait de comédie résultant du
rapport concessif entre Nec
latuere, 130 et uocat,
131 («bien qu'il sache que c'est Junon la responsable, il
convoque Eurus et Zephyr»), ce trait se perdrait presque tout
à fait si en Junon le dieu ne craignait bien plus une
épouse qu'une soeur. Le mari tremble devant sa femme,
voilà toute l'affaire, et c'est pourquoi, faute d'oser lui
dire en face ce qu'il pense, il décharge sa fureur sur des
innocents. Et en quels termes! Nous avons débusqué la
grivoise implication du Quos ego,
bien digne du ravisseur de Ganymède dénoncé au
vers 28 (et rapti Ganymedis
honores), mais il faudrait relever également la
pointe de vulgarité incluse dans l'expression Maturate fugam, 137 et la petitesse du
trait lancé au vers 132 à propos du pedigree des Vents:
Tantane uos generis tenuit
fiducia uestri?
Les Vents n'ont pourtant rien fait d'autre qu'exécuter les
ordres de leur supérieur direct, lequel à son tour n'a
point failli à son devoir en obéissant à la
Reine du Ciel. On n'en voudra pour preuve que la tranquillité
avec laquelle celle-ci commence par rappeler au gardien des
Tempêtes qu'il tient son autorité du grand Jupiter (v.
65 sq). Austin se moque de la naïveté d'Eole, trop prompt
à son gré à s'imaginer que la volonté de
l'Epouse ne se dissocie pas de celle de l'Epoux. Et c'est vrai que
ses paroles (fas, 77: «je le
puis et le dois») dénotent une entière bonne
conscience, qui ne ressortira que mieux si on la compare aux
scrupules, vite surmontés, de l'Hypnos homérique
sollicité par une Héré fort rouée
(Il. XIV, 243 sqq). Mais de naïveté, point du
tout, à telle enseigne qu'Eole discerne avec autant de finesse
que de fermeté la différence entre celui qui l'a
mandaté et celle qui lui a valu de l'être, autrement dit
entre la lettre et l'esprit: car à quelle personne
s'opposerait le tu
répété trois fois (v. 78 sq), sinon
au rex du vers 65?
La supériorité morale de Junon sur Neptune-Jupiter
ne fait aucun doute, et si le langage est bien, comme l'on dit, le
miroir de l'âme, le contraste, souligné, on l'a vu, par
le plan concentrique, n'est-il pas frappant entre le calme, la
décence, la totale courtoisie de la déesse, et le
violent accès de fureur qui défigure le dieu? Il a beau
la traiter de tricheuse (doli,
130), on ne voit pas trace de tricherie dans sa démarche
auprès d'Eole, et là Virgile prend si bien ses
distances avec Homère que la déloyauté
d'Héré recourant contre Zeus aux services du
traître Hypnos, c'est à Neptune qu'il l'imputera au
livre V, et en insistant à plaisir sur la cruauté du
piège tendu au malheureux Palinure (Insonti, V, 841).
Mais raison ou pas, Neptune-Jupiter l'emporte néanmoins,
puisqu'il va calmer la tempête et permettre au criminel de
s'échapper. On est là au plein coeur de la
problématique de l'Enéide, là où
le Fas s'affronte au Fas (comparer I, 77, V, 800, VIII, 397),
les Fata aux Fata. Non pas sans doute que le fils de
Saturne représente exactement le Mal, car il semblerait
plutôt symboliser les lois de l'univers physique, mais le
problème avec lui, c'est qu'il ignore tout à fait les
droits de l'esprit et que, ce faisant, il favorise fatalement le mal:
il redoute Junon et embrasse Vénus. L'écho
entre Hoc metuens, 61 et Id metuens, 23 résume bien la
nature du couple Junon-Jupiter. Tandis en effet que l'un, en domptant
la fougue des Vents, n'est guidé que par des
préoccupations d'ordre physique, mécanique pour ainsi
dire (sans lui, le chaos), l'autre se soucie essentiellement de
l'avenir de l'Esprit en marche dans l'humanité souffrante, et
sa sollicitude va toujours aux âmes pures, au courage, à
la vertu, à la justice, partout en butte aux attaques et aux
humiliations (voir Didon, Turnus, Amata).
Là-dessus vient se greffer le formidable mystère
des Irae, la métamorphose
de Junon en Allecto, l'inversion des signes. Et même s'il faut
attendre le septième livre (cf. conuersa, 543) pour que ce
phénomène trouve son plein accomplissement, le
poète n'en a pas moins voulu d'ores et déjà,
quoique discrètement, nous en proposer un vivant symbole
lorsqu'il décrit la manière dont Eole libère la
meute hurlante des Vents (v. 81-82):
Haec ubi dicta, cauum conuersa
cuspide montem / Impulit in latus
«A ces mots, il retourna sa pointe et, d'un coup sur le
rocher, fit basculer celui-ci». Pour impulit in latus, le sens est dicté
tant par la valeur ordinaire du verbe que par l'ordre des mots et la
nécessité de faire plein sort à in latus qui, dans
l'interprétation traditionnelle («frapper sur le
flanc»), ne reçoit pas tout à fait son dû
(54) . Et il faut bien que
les Vents s'engouffrent par quelque issue, or il n'y en a pas, sauf
à croire qu'Eole fracasse le roc: cf. le "violemment" de
Bellessort, et surtout la traduction de Jackson Knight: «he
swung his trident round where the shell of the cliff was thin».
Nous préférons avec Cartault 99 nous représenter
«une coupole qu'on fait basculer en partie, ce qui ouvre aux
vents une issue» (cf. aussi Putnam 12). Le claustra du vers 56 n'est pas une
objection, ce terme pouvant fort bien désigner l'obstacle
même de la muraille, comme dans Tacite Hist. 3, 2
(claustra montium), d'autant que,
malgré Servius, montis ne
doit pas être entièrement capté par murmure, mais peut porter aussi sur
claustra (pour des redoublements
de ce genre, cf. par exemple rapti, 28, mihi, 67, Iunonis, 130). Quant à conuersa, ce mot étant comme
neutralisé en son acception concrète par son
ambiguïté même (de quelle extrémité
de sa lance, ou de son sceptre, ou de son trident, frappe-t-il?)
(55) , il faut bien qu'il
ait une utilité quelconque, laquelle réside,
supposerons-nous, dans sa valeur symbolique: à travers ce
retournement, c'est la métamorphose d'Eole lui-même qui
s'opère, le soudain passage du conservateur au destructeur. Un
simple geste a suffi pour que déferle "l'armée" des
Vents, comme dit le vers 83, et ce uelut
agmine facto ne peut manquer de présager les futurs
événements du Latium, lorsque, sur le même geste
de Junon (Impulit, VII, 621),
l'Ausonie fera surgir de toutes parts ses bataillons farouches et
hétéroclites. Certes, cette tempête-ci n'est pas
une mauvaise tempête, et certes aussi l'Italie ne courra pas
aux armes sans de légitimes motifs, et pourtant y a-t-il rien
qui ressemble davantage à une guerre qu'une autre guerre,
à une tempête qu'une autre tempête?
Vers 157-222: premier contact avec
l'Afrique.
Même les héros ont leurs défaillances et, en
nous montrant le sien si pitoyable dès sa première
apparition, peut-être le poète avait-il voulu nous le
rendre plus humain, plus fraternel? Oublions donc sa première
faiblesse et accordons-lui une seconde chance. Sauvés des eaux
par Neptune, bien à l'abri dans la plus accueillante des
criques, les compagnons d'Enée viennent de se voir distribuer
de copieuses rations de viande fraîche et de vin rouge et
s'apprêtent à festoyer quand leur chef s'adresse
à eux en ces termes (v. 198-207):
O socii, neque enim ignari sumus
ante malorum,
O passi grauiora, dabit deus his
quoque finem.
Vos et Scyllaeam rabiem
penitusque sonantis
Accestis scopulos, uos et
Cyclopia saxa
Experti: reuocate animos
maestumque timorem
Mittite; forsan et haec olim
meminisse iuuabit.
Per uarios casus, per tot
discrimina rerum
Tendimus in Latium, sedes ubi
fata quietas
Ostendunt; illic fas regna
resurgere Troiae.
Durate et uosmet rebus seruate
secundis.
Harangue irréprochable en apparence, malgré
quelques vétilles telles que la cocasserie de Tendimus in Latium, si contraire à
l'évidence du moment, d'autant que tendere évoque l'idée de
navigation; l'inexactitude de illic fas
regna resurgere Troiae au vu de l'issue réelle du
poème (XII, 828); l'exagération de sedes...quietas, promesse de paradis
terrestre (cf. Lucr. III, 18) à des gens qui, à peine
le pied posé sur les rives du Tibre, devront affronter une
terrible guerre. Mais après tout, un chef ne doit-il pas
savoir mentir à l'occasion? Pourtant, ce qui nous retient ici
de donner l'absolution au Troyen, c'est la reprise aux vers 208-9:
Talia uoce refert curisque
ingentibus aeger
Spem uoltu simulat, premit altum
corde dolorem
de la propre formule qui a servi au poète à
introduire l'eiulatio de son héros pris dans la
tempête (v. 94), comme pour suggérer que ce second
discours ne vaut pas mieux que le premier (cf. n.
45).
Sa première tare est de n'être pas sincère.
Rien de plus cynique que l'éloge de la campagne quand il est
mis sur les lèvres de l'usurier Alfius (Hor. Epod. II),
rien de plus révoltant qu'une profession de foi en la
Providence de la part d'un homme qui n'a pas la foi. Car on n'a pas
la foi quand on se prend à douter au premier vent contraire,
et tel est bien le crime d'Enée, sa faute irrémissible.
Un critique comme Tissot l'avait parfaitement senti il y a deux
siècles: «Ainsi toujours en défiance des dieux, il
désespère toujours de sa fortune. Un tel homme est-il
donc fait pour gouverner les passions et les volontés de ses
semblables!». D'ailleurs, les commentateurs ont toujours
été frappés par la différence entre le
langage d'Enée et celui d'Ulysse dans les vers 208 sqq du
chant XII de l'Odyssée, passage dont Virgile s'inspire
ici ostensiblement. Profonde différence en effet, mais il est
regrettable que, victimes une fois de plus du culte qu'ils vouent au
Mantouan, ou plutôt n'imaginant pas que la cause de celui-ci
puisse se dissocier de celle de son héros, les virgiliens se
soient si aisément convaincus que le style du Troyen l'emporte
sur celui du roi d'Ithaque. On se transmet d'âge en âge,
comme un bulletin de victoire, la fière sentence jadis
prononcée par Macrobe: Maro exstitit
locupletior interpres (Sat. 5, 11, 5). Plus de
richesse, oui, si l'on entend par richesse un certain abus de la
rhétorique et si l'on se fixe pour modèle Isocrate, ce
prince de la littérature d'apparat. Ulysse, à coup
sûr, n'est pas si pompeux, si lourd, si empesé, mais il
faut dire aussi que la conjoncture où il se trouve ne lui
laisse guère le loisir d'arrondir ses phrases. Effrayés
par les grondements de la monstrueuse Scylla, ses marins ont
lâché les rames: pourtant, il faut passer coûte
que coûte, et Ulysse, chef admirable, sait trouver les paroles
qui aident ses hommes à dominer leur peur (Od. XII,
222):
ôs efamên oi d ôka emois epeessi
pithonto.
Ce beau sang-froid (cf. aussi Od. XII, 420) contraste
cruellement avec la honteuse lâcheté dont, on l'a vu, le
Troyen avait fait preuve dans une circonstance analogue, et où
sa plainte aiguë et nostalgique (illa
non uirilis eiulatio, Hor. Epod. X, 17) ressemblait
davantage au chant mortel des Sirènes (elles aussi connaissent
les plaines troyennes: Od. XII, 189 sq) qu'à
l'exhortation attendue d'un chef digne de ce nom. C'est alors qu'il
fallait faire le brave, et non pas maintenant que ses hommes,
tirés d'affaire, ne pensent plus qu'à manger et
à boire. Virgile ne dit pas tout, mais il en dit assez pour
nous permettre d'imaginer la cocassserie de la situation. C'est bien
connu, ventre affamé n'a pas d'oreilles, et l'on peut
être sûr que l'auditoire d'Enée subit plutôt
qu'il ne l'écoute l'intempestive homélie. A peine
celle-ci terminée, ils se jettent littéralement sur les
bêtes pantelantes qu'on vient de leur distribuer. Cartault 105
ne s'y est pas trompé: «Evidemment, Virgile a voulu
peindre ici leur bestialité». Cette évidence
n'apparaît que mieux à la comparaison d'Homère
car, même lorsque les compagnons d'Ulysse commettent le
sacrilège de porter la main sur les boeufs du Soleil, le
poète décrit les opérations de
dépeçage et de cuisson d'un point de vue froidement
objectif, "technique" en quelque sorte, ainsi qu'en témoigne
la reprise mot pour mot d'Il. I, 459-461 et 464-5 en
Od. XII, 359-361 et 364-5. On chercherait en vain dans sa
description des vers aussi féroces que celui-ci (211):
Tergora diripiunt costis et
uiscera nudant
«Ils arrachent les
râbles et dénudent les entrailles»
une formulation aussi méprisante que celle du vers 215:
Implentur ueteris Bacchi
pinguisque ferinae
(56)
«Ils s'empiffrent de vin vieux
et de graisse animale».
«Ce n'est que le repas terminé qu'ils songent
à déplorer le sort de leurs compagnons», observe
encore Cartault ibid., mais il fait trop d'honneur aux Troyens
en ajoutant: «Cette psychologie terre-à-terre est du
reste homérique». Primo, le monde virgilien a perdu
depuis longtemps la belle "naïveté" homérique, et
ce qui pouvait passer pour innocent aux temps héroïques
ne l'est plus dans la Rome d'Auguste ( cf. K. Quinn 288-299).
Secundo, et l'on surprend là le Mantouan en flagrant
délit de "cacozélie", Virgile renchérit
énormément sur cette "naïveté" de son
modèle. C'est en effet au terme d'un repas que l'on devine
frugal et vite expédié que les compagnons d'Ulysse
«accordent une pensée et des pleurs» aux amis
disparus (Od. XII, 308 sq). Ils n'auraient pas
l'indécence d'insister davantage. Au contraire, c'est la panse
rebondie et dans les hoquets de l'ivrognerie (Implentur, 215) que les Enéades
évoquent interminablement (longo, 217) le sort de leurs camarades...
(57) Ou bien serait-ce par
souci de réalisme, voire par amusement, que Virgile les a
dépeints comme des brutes enfoncées dans la
matière, de vrais "porcs du troupeau d'Epicure"?
Peut-être même a-t-il voulu souligner par contraste la
supériorité du chef sur ses hommes? Cartault le pense
(58) , et serait même
assez disposé à croire qu'Enée va se passer de
dîner: «Il est probable qu'il mange, mais cela ne nous est
pas dit» (59) . Cela
ne nous est pas expressément dit en effet, mais un
poète a bien des moyens de dire sans dire, et chacun sait par
exemple que Virgile se sert souvent d'Homère comme d'une
véritable grille de décryptage
(cf. Intr. n. 1).
Ainsi, supposons qu'en relatant la péripétie des
Cerfs, le poète ait voulu inviter ses lecteurs à
surimposer cet épisode à celui des Boeufs du Soleil
dans l'Odyssée, afin de les amener à comparer la
conduite de ses Troyens avec celle des Grecs, et surtout à
mesurer Enée à Ulysse. Naturellement, pour porter un
coup si fatal à l'ancêtre des Jules, Virgile devait
faire appel à toutes les ressources de son art, et c'est
merveille de voir comme il a su masquer les échos à
l'épisode des Boeufs du Soleil par une série d'autres
échos à la fois plus voyants et plus inoffensifs.
Habile tactique, à en juger par la faible proportion de
références au douzième chant de
l'Odyssée que l'on trouve dans un commentaire aussi
minutieux que l'est celui d'Austin
(60) : pour les vers 82
à 123, une référence sur huit (119: Od.
67 sq); pour les vers 157 à 222, six sur vingt sauf erreur, et
encore la cinquième n'est-elle avancée que pour lui
préférer Od. XV, 400 sq (167: 305 sq; 168: 318;
198 sqq: 208 sqq; 199: 215 sq; 203: 208; 216: 308 sq). Deux lacunes
nous paraissent particulièrement instructives, nous voulons
parler d'une part du rapport entre la tempête de Virgile et
celle de la fin d'Od. XII (en revanche l'on cite la
tempête d'Od. V), d'autre part de l'imitation
d'Od. XII, 359-361 et 364-5 dans la scène peu glorieuse
des vers 210-5 (alors que l'on admet de citer Il. I, 459-461
et 464-5, que l'Odyssée, nous le disions, reprend mot
pour mot). Pourquoi cette espèce de conspiration du silence,
sinon parce que, fût-ce sans se l'avouer, on veut à tout
prix éviter un odieux rapprochement entre l'épisode des
Cerfs et celui des Boeufs du Soleil?
Observons pourtant combien la trame des vers 82 à 222,
abstraction faite de 124 à 156, suit celle d'Od. XII:
dans les deux cas, le héros n'échappe qu'à
grand-peine à la mer, dans les deux cas il accoste près
de "la demeure des Nymphes", dans les deux cas l'on assiste à
un massacre d'animaux suivi d'un grand festin. Une telle analogie ne
suffirait peut-être pas à elle seule à prouver
chez Virgile la maligne intention que nous lui prêtons, si un
examen attentif ne faisait apparaître non seulement une
densité d'échos vraiment remarquable, mais aussi un
travail de remaniement et de condensation qui va exactement dans le
sens que nous attendons. Nous produisons ici, sans prétendre
à l'exhaustivité, le tableau comparatif à
l'état brut, avant d'en commenter les détails les plus
significatifs (les échos absents des relevés de Knauer
sont signalés d'un *):
Aen. I, 82-91; 102-123 --> Od. XII, 401-27
*92 --> 203 (deisantôn); 243 (tous de
clôron deos êrei)
94-101--> 2O8-221 (et 184-191)
106--> 249
106-7--> 242-3
*108-110 (Aras)--> 59-61
113-6--> 245-9 (Scylla)
*114 (Ipsius ante
oculos)--> 258 (egô idon ofthalmoisi)
*114 (ingens a uertice)-->
74 (oxeiê korufê); 91 (smerdaleê
kefalê)
115-6--> 411-4
*116-7 (rapidus...uertex)--> 240-2 (Charybde)
118 sq--> 67 sq; 418 sq
122--> 421
142--> 168 sq
162 sq--> 73
166--> 80
*167--> 305-6
168--> 318
*177-9--> 307
*185-6--> 127-8; 262-3
*192 (septem)--> 129
(epta)
*192 (ingentia)--> 353
(aristas)
*192 (ironique uictor)-->
354-5 (egguthen: "ils n'ont qu'un pas à faire")
196--> 127
198-207--> 208-21
199--> 271
200-1 (Scylla)--> 59-72; 222-59; 310 (Scylla)
203--> 212
208--> 222
*210 sqq--> 359 sqq
*212 (trementia)--> 395 sq
(prodige des viandes vivantes)
216 sqq--> 308-9
La double figure de Charybde et de Scylla remplit en Od.
XII une importante fonction unifiante, réapparaissant au
début, au milieu et à la fin, sans parler du vers 310:
ous efage Skullê glafurês ek nêos
elousa
obélisé par Eusthate, mais que Virgile très
probablement lisait à cette place, ainsi que le suggère
l'analogie contextuelle entre ce vers et l'allusion d'Enée,
aux vers 200-201, à «la rage de Scylla». On
remarquera d'autre part que le péril des deux monstres est
étroitement associé par Homère tant à
celui des Sirènes - par contiguïté (201: autik
epeita) - qu'à celui des Roches Flottantes, d'ailleurs
apparemment confondues avec Charybde et Scylla en XXIII, 326 sqq, au
grand scandale de Victor Bérard. Or, n'est-il pas frappant de
constater que, de ces trois jalons qui conduisent à
l'île du Soleil (cf. justement XXIII, 326 sqq), Virgile n'ait
négligé aucun? Seulement, la délicatesse de son
art déjoue aisément le regard et il faut une certaine
attention pour se rendre compte que sa Tempête fusionne en une
puissante synthèse les éléments purement
naturels d'Od. XII, 405 sqq avec l'évocation fabuleuse
de Charybde et de Scylla, des Roches Flottantes, et même des
Sirènes. Charybde et Scylla? Voici l'une dans l'écho de
106-107 à la fois à III, 564-5 et à Od.
XII, 242-3, et dans celui de 116-7 (et cf. III, 420-3) à
Od. XII, 240-2; Scylla se reconnaît dans le rapport entre
114 et Od. XII, 74 et 91 d'une part et 258 d'autre part, de
même qu'entre 113-6 et Od. XII, 245-9; et nous
expliquerons l'intriguante reprise du mot uertex, 114, 117 par la tension entre le
désir de différencier et celui d'amalgamer les deux
monstres, l'un, Scylla, menaçant du haut (a uertice indiquerait le sommet, la
tête), l'autre - cf. Od. XII, 101 - du bas (uertex au sens de "gouffre"). Les Roches
Flottantes, autrement dénommées "Roches -Toits"
(Petrai Epêrefees, Od. XII, 59)? On les
identifiera sans trop de peine aux énigmatiques "Autels"
mentionnés par notre poète aux vers 109-110 (et la
reprise de torquet, 108, 117 les
apparente à Charybde):
Saxa uocant Itali mediis quae in
fluctibus Aras,
Dorsum immane mari
summo.
Outre l'évidente similitude de tournure entre les vers
108-110 et Od. XII, 59-61 (saxa
latentia et Aras
correspondent en chiasme respectivement à Plagktas et
à Petrai Epêrefees), on arguera d'une même
tendance à la personnification, et aussi du fait que les
termes Aras et dorsum suggèrent comme le grec
Epêrefees une surface plane. Les Sirènes et leur
envoûtant chant de mort? Nous avons salué
précédemment le coup de génie par lequel
Virgile, en faisant correspondre la seconde tirade d'Enée
à l'exhortation d'Ulysse en Od. XII, 208 sqq, invitait
le lecteur à reconnaître dans le O terque quaterque beati (94 sqq)
l'inattendu équivalent du musical Deur ag iôn.
Désir de tuer et désir de mourir sont les deux faces du
même instinct de mort, cet instinct que K. Quinn 14 identifie
avec "l'impulsion héroïque": à peine sorti des
griffes de la mer, notre "héros" se livre à un joyeux
massacre d'animaux...en attendant mieux. Mais ne quittons pas les
Sirènes sans relever l'ambiguïté de -que au vers 200:
Vos et Scyllaeam rabiem
penitusque sonantis / Accestis scopulos
car, contre l'analyse habituelle qui en fait un
apodéictique, on pourrait fort bien, étant donné
l'écho V, 864-6, y voir un coordonnant à part
entière, en sorte qu'Enée se référerait,
avec un hysteron proteron, au périple homérique
conduisant des Sirènes à Scylla, et de là
à l'île du Soleil. Tel qu'il est en tout cas, ce
-que illustre bien encore cette
volonté de fusionnement que nous avons vu à l'oeuvre
dans tout ce passage.
La voie étant ainsi pavée, le lecteur peut
raisonnablement s'attendre, quand les rescapés touchent terre,
à un épisode semblable à celui des Boeufs du
Soleil chez Homère. Et un écho aussi net que celui,
redoublé, du vers 167 à Od. XII, 305-6 et du
vers 168 à Od. XII, 318 pour décrire le lieu
d'ancrage doit suffire pour lever tous ses doutes et le conditionner
à saisir les nombreuses réminiscences qui vont suivre.
On sait bien que des cerfs ne ressemblent pas tout à fait
à des boeufs, mais la transposition est d'autant plus facile
que le terme armenta, 185
s'applique très habituellement, comme en III, 20, à des
troupeaux de bovins (agelai, Od. XII, 129) et que le
grand nombre de têtes rassemblées (v. 190-1)
correspondrait mieux à un troupeau de boeufs qu'à une
harde de cerfs (cf. le pollai d'Od. XII, 127). D'autre
part, Virgile s'efforce visiblement, partant de son modèle
(cf. le quadruple [a] du v. 262, les [o] du v. 128), d'accentuer
encore l'impression de totale sécurité
éprouvée par ces bêtes (les v. 185-6 offrent un
chef-d'oeuvre d'expressivité). A cela s'ajoute que, selon
l'observation de Servius, il n'y avait pas de cerfs dans la province
proconsulaire d'Afrique, ce qui viendrait conforter l'idée que
ces animaux ne sont ici qu'à titre de substitut, d'autant que
la consécration du Cerf au Soleil est un fait bien
attesté (61) .
Ulysse, sur l'avis de Tirésias, avait fait jurer à
ses compagnons par le plus fort des serments de respecter quoi qu'il
arrive les Boeufs du Soleil. C'est dire quel crime ils commettent
quand ils les massacrent néanmoins. Mais les Troyens, quel est
leur crime? Virgile, par de subtils indices, a laissé à
ses lecteurs le soin d'en juger. Ainsi, tandis qu'un terme comme
uolgus, 190 tend à
humaniser les cerfs, rien au contraire n'est épargné
pour stigmatiser la bestiale cruauté du chasseur. Sa
hâte et son excitation se perçoivent à travers le
soudain Constitit hic, 187 dont
l'effet est redoublé par le Corripuit en rejet au vers suivant,
à travers aussi l'espèce de fièvre syntaxique du
vers 187:
Constitit hic arcumque manu
celerisque sagittas / Corripuit
où l'on ne sait si le premier
-que annonce le suivant ou relie les deux verbes. Son
méthodique acharnement de tueur se marque aussi bien dans la
longueur haletante de la phrase - et ici toute ponctuation forte
jusqu'à aequet , 193 est
nuisible - que dans le contre-rejet de omnem, 190 et surtout dans l'expression
Nec prius absistit quam, 192; et
le Miscet du vers 191 indique
assez que, pour atteindre son résultat de sept
trophées ingentia,
l'archer a dû blesser ou tuer bien des individus de moindre
valeur. Apprécions aussi l'ironie de l'asyndète du vers
184, qui au premier degré souligne l'absence de rapport entre
un navire et un cerf, et, au-delà, le contraste entre les
justes préoccupations d'un chef responsable et le soudain
éveil de l'instinct du chasseur:
Nauem in conspectu nullam, tris
litore ceruos
«De navire en vue point, mais trois...cerfs».
Enfin, le caustique uictor du
vers 192 est bien fait pour dénoncer, sur le mode
grandiloquent, la dérisoire facilité avec laquelle un
si beau tableau de chasse a pu être composé. Tout autre
qu'Enée se serait inquiété de cette
facilité: lui non, et pourtant il a encore à la
mémoire la cuisante expérience des Strophades où
il s'était rué fer au poing avec ses gens (Irruimus ferro, III, 222) sur des
troupeaux qui paissaient tranquillement nullo custode per herbas (cf.
infra).
Mais si, dépassant le plan strictement factuel, on
s'élève au niveau symbolique, et que l'on
considère l'Enéide comme un ensemble organique
de correspondances où la préfiguration joue un
rôle majeur, alors quel sinistre présage que cette
scène sanguinaire! Au septième livre, quand les Troyens
auront débarqué au Latium, n'est-ce pas
précisément en tirant un cerf qu'Ascagne
déclenchera la guerre? Mais auparavant déjà, et
dès le début du quatrième livre (v. 68 sqq),
l'infortunée Didon ne sera-t-elle pas comparée à
une biche blessée à mort par le chasseur? Et l'instinct
de rapine qui habite les Troyens
(62) sera parfaitement
fustigé quand le poète évoquera à leur
propos l'image d'une fourmilière pillant un monceau de
blé (IV, 401 sqq). Le
praedamque utilisé à cette occasion (v. 404)
fait aussi bien écho à l'épisode des Strophades
(praedamque, III, 223)
qu'à celui des Cerfs, ainsi qu'on le voit par le vers 210:
Illi se praedae accingunt
dapibusque futuris
où le terme praedae se
trouve redoublé par une expression assez curieuse pour
intriguer Servius (ambitiose
dixit) et qui, à notre avis, se justifie par sa
valeur programmatique.
Ces pirates, praedones, sont
forcément aux yeux de l'auteur des Bucoliques les
frères de ces soldats (fures, latrones) qui boutaient hors de leurs
domaines les Moeris et les Mélibée.
Ici, César montre le bout de l'oreille:
Efficit, 160 trahit par son
registre («rare in elevated poetry», Austin) un possible
emprunt au Bellum Ciuile (III, 112) où il est
employé à propos de l'île de Pharos, et chacun
sait que Didon a quelque chose de Cléopâtre (comparer
par exemple VIII, 709 avec IV, 644); potiuntur, 172 pourrait fort bien se
souvenir du fameux teneo te,
Africa prononcé par le dictateur en
débarquant sur le sol d'Afrique
(63) , tandis que arma, 183 refléterait les
inquiétudes de César resté isolé du gros
de ses troupes au début de la guerre d'Afrique. Servius
propose en tout cas à notre choix cette explication de celsis in puppibus arma Caici (cf.
d'ailleurs X, 80: praefigere puppibus
arma): quia nauigantium militum
est puppibus arma religare.
Il est frappant de voir à quel point
l'impiété du pius
Aeneas tranche sur le comportement d'Ulysse dans les
mêmes circonstances. Quand il rencontre un cerf, un seul,
l'homme d'Ithaque attribue sa chance à quelque dieu, à
la Providence (Od. X, 157); quand il s'éloigne en XII,
333 sq, c'est pour se recueillir et se mettre à
l'écoute de la divinité; quand il constate le massacre
des boeufs, il se récrie et se lamente. Enée, à
rebours: non seulement il n'a pas une pensée pour les dieux
(on verra plus bas ce qu'il met sous deus, 199), mais c'est lui le massacreur;
et ne doutons pas qu'il consomme de bon appétit le morceau de
choix qui, selon toute vraisemblance, lui sera revenu en tant que
chef, tandis que les Grecs auraient eu scrupule à ne pas le
réserver aux dieux (Od. XII, 364). Car les Grecs
restent pieux, si l'on ose dire, jusque dans le sacrilège, ne
se résolvant à la tuerie que la mort dans l'âme
et parce que la famine les presse, promettant réparation
à Hélios (345-7), invoquant les dieux, respectant
scrupuleusement les rites et procédant aux libations d'usage
(356 sqq). Les Enéades n'ont pas l'excuse de la famine: les
"provisions de Cérès" ne leur font pas défaut
(177-9), et encore moins le vin, d'après les vers 194-7:
Hinc portum petit et socios
partitur in omnis
Vina bonus quae deinde cadis
onerarat Acestes
Litore Trinacrio dederatque
abeuntibus heros.
Diuidit et dictis maerentia
pectora mulcet
que nous préférons ponctuer après heros plutôt qu'après
omnis, car à supposer que
Virgile eût jugé nécessaire de mentionner la
répartition des cerfs pourtant réglée par
l'équivalence de leur nombre à celui des navires, il
n'aurait sans doute pas écrit socios mais nauis. Pour le vin, c'est
différent, il faut éviter les disputes, et sa
distribution est une véritable cérémonie, dont
le poète se gausse par le cocasse rejet de uina, puis par la reprise lourdement
emphatique de partitur par
diuidit. Naturellement, cette
ponctuation n'est que suggérée, mais elle aurait
l'avantage de résoudre l'irritante question de l'appartenance
de bonus et de heros, en les distribuant
équitablement entre Enée (bonus) et Aceste (heros). Observons d'ailleurs que ce
heros est de toute manière
réfractaire à l'exégèse conventionnelle,
comme se l'avoue F. Roiron, notant que ce mot «à propos
d'un envoi de futailles...est assez imprévu», et que
«ce n'est pas le temps de traiter Enée de héros
lorsqu'il s'acquitte des fonctions d'échanson»
(64). Quant au deinde, dont la position a de quoi
intriguer, il participerait au comique en spécifiant de
façon aussi oiseuse qu'elliptique que le
généreux Aceste avait fait charger le vin après
le blé (65).
Les compagnons d'Ulysse, eux, boivent de l'eau (Od. XII,
362). Or, juste à côté de nos banqueteurs, coule
une fontaine d'eau douce (aquae
dulces, 167) qui pourrait au moins leur servir à
mélanger leur vin. Mais ce doit être pour des gens de
leur espèce que Catulle écrivit son carmen 27
(66) :
At uos quolubet hinc abite,
Lymphae,
Vini pernicies et ad
seueros
Migrate: hic merus est
Thyonianus.
L'eau sert aussi à se laver (cf. Od. X, 182; VI,
209 sqq), et Servius aimerait bien se persuader que les aena du vers 213 sont destinés
à cet usage (ad se
lauandos). Las! Cartault a démontré qu'ici
comme en V, 102 (cf. Il. IX, 214)
aena ne désigne rien d'autre que les supports des
broches. Une bonne toilette n'eût pourtant point
été un luxe, comme le suggère le vers 173:
Et sale tabentis artus in litore
ponunt.
Vers tout chargé des plus sinistres résonances. On
pense à la description du repas cannibalesque de
Polyphème au livre III, 626-7 (écho de tabo à
tabentis, de artus
à artus, et de tremerent à trementia, 212):
...uidi atro cum membra fluentia
tabo
Manderet et tepidi
tremerent sub dentibus artus.
Comme le Cyclope, les Enéades se gorgent d'une chair
interdite copieusement arrosée de vieux vin, et ueteris, 215 suffit pour rappeler le vin
d'Ulysse (Od. IX, 196 sqq). Mais tabentis évoque aussi le lugubre
prodige qui ouvre ce même troisième livre, lorsque du
sang s'écoule des pousses de myrte et de cornouiller
qu'Enée s'efforce de déraciner (v. 29):
Et terram tabo
maculant.
Le sang des Cerfs va de même souiller la terre de Libye, et
le parallélisme de situation semble souligné par
l'écho du mot arbos, deux
vers plus haut, à notre arboreis, 190, d'autant que l'expression
cornibus arboreis correspond tout
à fait, quoique de manière inattendue, au cornea.../ Virgulta, III, 22-3.
Voilà sans doute en dernier ressort en quoi consiste la
faute des Enéades: leur comportement, leur malpropreté
tant physique que morale, leur présence même,
constituent une offense aux Nymphes (premières
concernées aussi dans l'épisode thrace: III, 34). A
elle seule, la composition du tableau souligne d'ailleurs quelle
violente perturbation ces intrus apportent en cet asile de paix:
-l'asile des Nymphes (157-173) = 17 v.
-le débarquement (174-179) = 6 v.
-la chasse (180-193) = 14 v.
-le discours (194-207) = 14 v.
-le repas (208-222) = 15 v.
La scène de ripaille balance, on le voit, l'idyllique
description de la crique, tandis que la scène de chasse se
détache au centre. L'intention de l'auteur apparaîtra
même mieux si, cherchant à rétablir la
symétrie, on intègre 180-6 à la première
partie, ce qui met en relief les vers 187-193a (193b regarde
déjà vers la suite), proprement consacrés
à la tuerie.
Vers 223-304: à Vénus
inquiète pour son fils, Jupiter révèle les
Destins, avant de dépêcher Mercure à Carthage
pour préparer le terrain aux Troyens.
Plantant là ses héros, le narrateur nous
entraîne dans les sphères éthérées,
là où le destin de ce bas monde est censé se
décider. La transition est aussi courte que désinvolte
(223):
Et iam finis
erat.
Curieuse formule, comme l'observe R.D. Williams, et qui ne
demande qu'à se frayer un chemin jusqu'au rire, ne serait-ce
que par son imprécision même
(67) . Car la fin de qui ou
de quoi? Soucieux de sauver à tout prix le decorum, Perret
suppose que Virgile entend ainsi rompre la convention narrative (=
«fin du premier épisode»). Moins
sophistiqués, Servius propose fabularum, uel diei, et D.Servius uel epularum uel famis uel malorum. On ne
saurait mieux souligner la comique indigence de la formule, sans
compter que si D.Servius a raison, le dieu évoqué au
vers 199:
dabit deus his quoque
finem
ne serait autre que le dieu Victuailles ou le dieu Vin (cf.
Od. X, 174-7), ou peut-être le dieu Sommeil. A moins
encore que le poète n'exprime par là une sorte de
soulagement exaspéré: «ils avaient tout de
même fini par se taire» (cf. tandem... fine, III,
718; Od. XII, 311), ou qu'il ne veuille créer
une plaisante interférence avec le vers 241:
Quem das finem, rex magne,
laborum?
«C'en était fait d'eux si Jupiter n'était
intervenu pour mettre un terme à leurs épreuves».
Quoi qu'il en soit, cette note burlesque introduit dignement le
dialogue entre Jupiter et Vénus, qui va donner lieu à
la grande révélation, par le maître de l'Olympe
en personne, de l'avenir radieux promis à la Ville
éternelle. Car nous ne croyons pas que Virgile, ici plus
qu'ailleurs, ait pris au sérieux le grand Tonnant, et il nous
paraît au contraire que, dans les limites que lui imposait la
censure, il a tout fait pour ridiculiser ce dieu, et d'abord en
projetant d'emblée sur lui l'image d'Enée par des
échos comme Constitit, 226
- Constitit, 187, uoluens, 262 - uoluens, 305,
curas, 227 - curis,
208; et talis, 227 reste
inexplicable à moins d'en faire un reflet de ingentibus, 208 et de plurima, 305.
Vénus en revanche ne prête pas du tout à
rire, et l'on peut même dire que sa force de séduction
est véritablement effrayante, à voir le joli
succès qu'elle remporte et a toujours remporté
auprès des critiques graves ou moins graves,
étrangement enclins à épouser la cause de la
maîtresse des amoureux désirs dans la querelle qui
l'oppose à la sévère reine de Vertu. Indulgence
coupable et toute jupitérienne. Qu'elle triche, qu'elle mente,
qu'elle pousse au meurtre et à l'extermination (XII, 554 sqq),
aucune importance. Junon peut bien défendre le droit en la
personne d'êtres aussi nobles qu'un Turnus, qu'une Didon: on ne
veut pas le savoir, Vénus a toujours raison. Et puis,
n'est-elle pas une mère qui se bat pour son fils? Certes,
l'amour maternel, elle le foule aux pieds chez les autres: Amata,
grâce à elle, pendra au bout d'une corde pour avoir trop
aimé sa fille, et, cherchant le meilleur angle d'attaque pour
perdre la reine de Carthage, Cythérée ne trouvera pas
trop ignoble de jouer sur la fibre maternelle d'une femme
privée d'enfants. A vrai dire, ce monstre trop charmant
s'attire bien quelques ponctuelles réprimandes, et Cartault
par exemple (p. 130), à propos du fallasque ueneno, 688, ne peut
s'empêcher d'observer que «malgré sa
transformation, elle a conservé de l'Aphrodite
hellénistique des habitudes de ruse et de fausseté qui
ne concordent pas bien avec son caractère nouveau». Mais
quand vient l'heure du bilan, ces broutilles ne pèsent plus
rien, Junon fait le mal et Vénus le bien, Junon incarne le
passé et Vénus l'avenir
(68) . Il peut sembler
présomptueux de prétendre casser le jugement des
siècles en la matière, mais s'il y allait en
définitive de la réévaluation de Virgile, et
même, osons le mot, de sa réhabilitation?
Tournons-nous donc vers Vénus et, sans nous laisser
distraire par ces beaux yeux mouillés de larmes (v. 228):
lacrimis oculos suffusa
nitentis
passons au crible son langage. Mais pas avant d'avoir fait
comparaître le premier témoin, Homère, dont deux
passages se lisent en filigrane sous ce dialogue, l'un tiré de
l'Iliade, où Thétis vient réclamer
à Zeus la défaite des Achéens pour la gloire
d'Achille (Il. I, 495 sqq), l'autre situé au
début du cinquième chant de l'Odyssée, et
qui montre l'intervention d'Athéna auprès du Cronide
afin qu'il arrache Ulysse à l'amour jaloux de Calypso.
Vénus ne sort pas grandie de ces parallélismes. D'une
part en effet, elle apparaît comme une anti-Athéna qui,
au lieu de veiller au salut spirituel de son protégé,
manigance au contraire de lui ouvrir les portes de Carthage et les
bras d'une Calypso sacrifiée d'avance (cf. en 297 sqq le
résultat de sa démarche); d'autre part, sa ressemblance
avec Thétis, créature marine comme elle-même (cf.
V, 801) (69) , ne la flatte
guère, tant la mère d'Achille marque de hargne
vindicative et d'implacable égoïsme du sang. Encore
celle-ci garde-t-elle le mérite d'une superbe franchise, et sa
démarche reste-t-elle somme toute modérée,
puisqu'elle ne veut que donner une bonne leçon aux
Achéens: Vénus, qui n'exige rien de moins que l'empire
du monde, déploie en virtuose toutes les ressources de la
sophistique, alternant savamment la flatterie, la plainte, l'ironie
et l'indignation. Nul ne saurait mieux simuler la vertu et le droit
outragés. A l'en croire, son fils est
l'innocence même (v. 231):
Quid meus Aeneas in te
committere tantum...?
et l'on songe ici à l'imperturbable pharisianisme d'un
Aristée (iuuenum
confidentissime), osant se présenter devant le
Vieillard de la Mer (G. IV, 445 sqq), lui criminel, en
malheureuse victime et en envoyé des dieux
(70). Titiller
l'amour-propre de son auguste géniteur lui est un jeu
d'enfant, ainsi qu'en témoigne le puissant rejet de Pollicitus au vers 237: «tu avais
promis et tu ne tiens pas!». Sans jamais prononcer le nom de
Junon, elle sait perfidement monter Jupiter contre une épouse
redoutée (v. 237):
Quae te, genitor, sententia
uertit?
Cette mystérieuse sententia
qui "fait tourner" l'Omnipotent comme une vulgaire
girouette ne lui aurait-elle pas été dictée par
l'ennemie jurée des Enéades? Un peu plus bas,
l'expression unius ob iram, 251
isole Junon et la met pour ainsi dire hors-la-loi (infandum, 251 le souligne), ce qui,
à comparer Il. I, 495 sqq, revient tout simplement
à retourner les faits, étant donné que la
collusion Zeus -Thétis se fait en cachette de
l'Assemblée des dieux. De la même manière, le
tua progenies du vers 250, en
paraissant oublier que Vénus, tout comme son fils, est issue
de relations illégitimes, ne fait-il pas bon marché des
susceptibilités de la Reine du Ciel?
Pourtant, avec toute son habileté, l'oratrice n'en trahit
pas moins à plus d'un détail la faiblesse de sa cause.
Passons sur le bien curieux ob
Italiam du vers 233:
[quibus...] Cunctus ob Italiam
terrarum clauditur orbis
où la préposition ob, évidemment causale (cf.
Austin), trahit une espèce de hargne à l'encontre de
l'Italie, hargne qui rejoint la haine vouée à Junon par
Vénus, comme l'indique l'écho avec unius ob iram, 251. De là à
établir une équivalence entre ob Italiam et ob
Saturniam, il n'y a qu'un pas que nos analyses
précédentes autorisent, croyons-nous, à franchir
(71) . Attardons-nous un
peu plus sur le vers 253, où Vénus porte sa botte
finale:
Hic pietatis honos? sic nos in
sceptra reponis?
On a très ordinairement interprété ces mots
comme un cri du coeur, sans songer un instant à en suspecter
la sincérité, et Cartault 106 se fait
l'interprète du sentiment général lorsqu'il
parle d'«interrogations impérieuses et
pathétiques», et d'«une énergie digne de
Junon elle-même». C'est méconnaître la
subtilité de l'Idalienne. On traduit trop vite en effet
reponis par "tu rétablis",
car, attendu que nos ne peut que
renvoyer à son homologue du vers 250 (Nos, tua progenies), i.e. à
Enée, indissociable de sa mère, et qu'Enée n'a
jamais tenu le sceptre dans sa main, force est de chercher une autre
acception du verbe reponere,
comme celle de "mettre de côté". Alors, l'ironie de
Vénus éclate à plein: «C'est comme cela que
tu nous mets de côté pour le règne?»,
"mettre de côté" jouant sur ses deux sens
contradictoires de "tenir en réserve" et "tenir à
l'écart". On voit le ton, c'est celui de la femme-enfant qui
se sait irrésistible et qui, les larmes ayant
échoué, extorque d'un sourire la faveur qu'elle
convoite.
Le subridens du vers suivant
marque son triomphe. Mais le sourire complice du père engage
celui-ci beaucoup plus loin qu'il n'y paraît, du fait que
l'humour du second hémistiche de 253 contamine
nécessairement le premier qui, pris à la lettre, ne
s'accommode pas d'un voisinage aussi frivole. La tentation naît
donc de regarder pietatis
lui-même comme un premier clin d'oeil canaille, un
aveu d'impietas cyniquement
retourné. Mais aussitôt, par un choc en retour, cet aveu
implicite de la trahison d'Enée se reporte sur reponis dont l'une des nuances, celle de
"mettre à la place, substituer", serait bien propre à
rappeler la méchante légende d'après laquelle
Aphrodite n'aurait déclenché la guerre de Troie
qu'à la seule fin de transférer à son rejeton la
royauté troyenne (cf. n. 2).
N'apprendra-t-on pas en VIII, 396 sqq qu'il n'eût tenu
qu'à cette déesse de retarder, voire d'empêcher,
la chute d'Ilion? La mise en parallèle d'Enée avec
Anténor le traître ou présumé tel (242
sqq) s'éclaire par là d'un nouveau jour: imprudence?
non, certitude que l'interlocuteur ne sera pas choqué mais au
contraire amusé par un pareil cynisme, même et surtout
si Anténor, en fait, n'avait pas trahi, lui
(72)!
Vénus parle d'or, mais ce qui donne un sel
supplémentaire à son discours, c'est qu'il s'agit
finalement bien plus d'une parade que d'un assaut véritable.
Elle pouvait tout aussi bien se contenter de sourire à travers
ses larmes, le juge était conquis d'avance, la citadelle
ouverte. A peine s'est-elle tue que Jupiter s'empresse de baiser ses
jolies lèvres, et l'expression du vers 256:
Oscula libauit natae
laisse imaginer que ce n'est peut-être pas uniquement ni
même surtout pour leur éloquence qu'il leur rend cet
hommage. En raison de leurs subtiles interconnexions (oscula peut signifier "lèvres" ou
"baisers", libare "goûter"
ou "verser", natae être
datif ou génitif), ces simples mots dégagent en effet
un discret parfum d'érotisme capable de jeter la suspicion sur
la pureté des relations entre le père et la fille
(73) .
L'irrespect manifesté par le poète envers Neptune
(v. 124 sqq) se retrouve entier à l'égard de Jupiter,
son frère et son double (cf.
supra). D'entrée, ce dieu nous est
montré sous un jour antipathique, rex
magne laborum comme l'intitulera Vénus un peu plus
loin (v. 241), sous couvert de le saluer du titre de rex magnus (mais finem peut fort bien se passer d'objet:
223), sans que l'on sache très bien si cette malice vient
d'elle-même ou si Virgile la glisse à son insu pour
rappeler G. I, 125-146
(74) . Dès le vers
224, Despiciens n'exprime-t-il
pas sourdement un immense dédain pour les affaires humaines?
Plus d'un éditeur, l'ayant senti, a opté pour la
correction de Lachmann, dispiciens. Le petit sic du vers 225 confirme pourtant bien la
paradose, car la seule façon d'en rendre compte paraît
être de lui donner valeur concessive: «Malgré son
habituel mépris pour les mortels, Jupiter fixa ses regards sur
la Libye». Et tant pis pour la Libye! De par sa proximité
avec Constitit, 226, qui rappelle
la tuerie d'Enée (187), elle-même en résonance
avec l'image de la biche blessée en IV, 68 sqq, defixit (Constitit et Libyae defixit...) annonce
sinistrement le fixit
employé à propos de Didon (IV, 70). Ce dieu cruel et
insensible, Virgile ne serait pas Virgile s'il tremblait devant lui.
Il s'amuse de l'idole au contraire, profitant pour cela de l'alibi
que lui procure la nécessité de faire parler le
maître de l'Olympe avec toute la majesté due à
son rang. Avant même qu'il n'ouvre la bouche, le pronom talia, 256 pourrait tendre à
déconsidérer son discours (cf. n.
45), tout comme sa définition par sator, 254 (comment veut-on que
"l'étalon universel" ait le sens du ridicule?). Et la couleur
ennienne de ce même vers et du suivant, avec l'ornement
archaïque du Olli et
l'écho à Ann. 457 sq, nous rappelle
peut-être qu'Ennius ne se gênait déjà pas
pour assimiler Jupiter à...de l'air (Epicharme, fr.
22-26). Ainsi prévenus, partons à la cueillette des
perles tombées de l'auguste bouche.
Cela commence par de menues disgrâces de langage, telles
que le conflit immota, 257 -
mouebo, 262, la cocasse reprise,
sans aucun qualificatif, du sententia
uertit de 237 (v. 260), l'inélégant
flottement de Longius, 262, la
lourdeur des parenthèses 261-2 et 268, surtout de la seconde
où l'Omniscient déchoit jusqu'au rôle d'un
antiquaire plutôt fantaisiste. Particulièrement
fâcheuse est l'équivoque sur l'expression nutricis tegmine, 275, qui donnerait
à entendre que, pour toute gratitude envers la louve sa
nourrice, Romulus se taille un vêtement dans son cuir (hoc multi reprehendunt, cur nutricis tegmine usus
sit, Servius), mais de toute manière Jupiter n'en
veut visiblement pas au fondateur de Rome pour cette vétille,
pas plus que pour le meurtre de Rémus, lequel, par un tour de
passe-passe, disparaît sans laisser de traces après le
vers 274 (geminam)... à
moins qu'excipiet gentem, 276 ne
fasse double sens, disant en surface que Romulus "continuera la
race", et en secret que le frère tuera le frère
(excipere, "prendre au
piège", cf. III, 332, Ecl. III, 18, G. IV,
207...), ce qui est encore le meilleur moyen de régler les
querelles de souveraineté
(75) . Devenu le seul
représentant de la famille élue, Romulus pourra sans
problèmes "prendre en charge" la nation (gens joue aussi sur les deux acceptions).
Et après cela, Jupiter ose vanter l'harmonie fraternelle
destinée, dit-il, à régner un jour entre un
Rémus et un Quirinus (v. 292 sq)! Quelle sorte de paix peut-on
espérer fonder sur le crime et l'apologie du crime?
L'admirateur inconditionnel de Romulus est aussi le chantre
enthousiaste de l'impérialisme romain pur et dur, dont
l'expression la plus glorieuse serait la destruction de Corinthe,
évoquée en un vers tonitruant (285) dont l'ampleur
impressionne vivement Plessis-Lejay
(76) :
Seruitio premet ac uictis
dominabitur Argis.
Virgile nous dira en VI, 852-3 ce qu'il pense de ce genre de
triomphalisme, mais Jupiter, en adepte de la bonne vieille loi du
talion, se réjouit sans réserve à l'idée
de voir un jour la Grèce "écrasée" (premet) sous la botte romaine, sans
trouver choquant de qualifier d'"hectoréen" (v. 273) le peuple
qui se comporte envers une ville grecque avec la même
sauvagerie que les Achéens envers la ville d'Hector.
Il n'est guère flatteur pour "le Troyen César"
(pulchra Troianus origine Caesar,
286) de se situer dans la lignée directe du destructeur de
Corinthe, que Virgile dans le sixième livre (v. 836 sqq) se
plaira à diminuer au profit de Paul-Emile. On discute à
perte de vue pour savoir si par le nom de Caesar le poète a voulu ici
désigner le père ou le fils, et les arguments
apportés pour ou contre montrent assez que nous sommes une
fois de plus en présence d'une ambiguïté
délibérée
(77) : tous deux
dépouilleront l'Orient (spoliis...onustum, le beau
mérite!), tous deux étendront leur empire
jusqu'à l'Océan (cf. Cat. 115 !), et jusqu'aux astres
leur renom, tous deux enfin sont promis au ciel, et le quoque du v. 290:
uocabitur hic quoque
uotis
peut référer soit à l'exemple d'Enée,
soit à celui de César père. Il semble
néanmoins peu douteux que le sens obvie, celui qu'entend
Jupiter (et Servius avec lui), concerne le premier César, et
ceci moins encore à cause du mot Oceano, immédiate
réminiscence de l'aventure bretonne avortée, ou
à cause des échos à Ecl. V, 43 et 80 dans
les vers 287 et 290, qu'en raison du tum, 291 qui autrement aurait l'air de
dire que c'est uniquement après la disparition d'Auguste que
Rome connaîtra enfin la paix et la concorde. Inutile d'ajouter
que c'est très précisément cela que Virgile,
lui, souhaite suggérer
(78) . Et il y parvient de
façon imparable du fait même de l'énormité
de la contre-vérité énoncée par Jupiter
avec ce tum: tout le monde sait
bien qu'après les ides de Mars les guerres civiles se
rallumèrent de plus belle.
Arriver à faire dire à Jupiter
le contraire de ce qu'il voudrait dire, voilà bien la
réussite de Virgile, et le splendide tableau final, où
l'on voit Furor Impius enfin
réduit à l'impuissance (Furor
impius intus, 294), se retourne d'un seul coup contre
Auguste, en rejoignant le plus naturellement du monde la
prophétie inscrite au seuil de la troisième
géorgique (v. 16):
In medio mihi Caesar
erit (79).
O pitoyable Semeur des dieux et des hommes! Il a beau multiplier
les rodomontades contre cette "revêche Junon" (aspera Iuno, 279) qui, se plaint-il,
«fatigue aujourd'hui de sa crainte et la mer et la terre et le
ciel» (Bellessort), l'expression même qu'il utilise (v.
280):
Quae mare nunc terrasque metu
caelumque fatigat
trahit par son équivoque sa propre crainte devant
l'épouse (cf. Il. I, 518 sqq): «elle terrorise
mer, terre et ciel», i.e. «elle me terrorise», et
l'écho de ce metu à
celui du vers 257, où le dieu exhorte sa fille à ne pas
craindre (qui donc, sinon Junon?), produit un effet assez plaisant.
Jupiter se trompe d'ailleurs du tout au tout - ou le fait-il
exprès? - sur le sens du futur ralliement de Junon à la
cause romaine. A l'en croire, cette déesse, «revenant
à de meilleurs sentiments» (Consilia in melius referet, 281 !), finira
par entrer inconditionnellement dans ses vues. Mais c'est pourtant
bien Junon qui aura le dernier mot dans l'Enéide,
réduisant à néant la promesse du vers 264,
moresque uiris...ponet (cf.
Cartault 136); et si elle ne cède pas en ce qui concerne
Enée, on ne voit pas pourquoi elle démissionnerait
davantage à propos de cet autre "Troyen" qu'est Auguste
(Troianus, 286):
Occidit occideritque sinas cum
nomine Troia, XII, 828.
Jupiter veut ignorer (cf. le futur fouebit, 281) que Junon favorise
dès maintenant l'essor de Rome (iam
tum tenditque fouetque, 18, tel que nous
l'interprétons), mais que cette Rome-là n'a rien
à voir avec l'implacable maîtresse des nations
appelée par ses voeux et ceux de sa fille, et à
laquelle il promet un peu légèrement un empire sans fin
ni frontières (v. 278-9):
His ego nec metas rerum nec
tempora pono: / Imperium sine fine dedi
(80) .
Juguler l'Hydre troyenne sans cesse renaissante (Hor. C.
IV, 4, 53 sqq), i.e. la tentation tyrannique, telle est et telle sera
toujours la tâche de la Reine du Ciel, et Jupiter
lui-même le reconnaît sans le vouloir par l'écho
entre aspera Iuno, 279 et
Aspera...saecula, 291, qui
suggère que Junon ne baissera les bras que tum, autrement dit à la mort de César (lequel?)
(81):
Aspera tum positis mitescent
saecula bellis .
Ici comme en 269 (cf. Austin), Jupiter parle à la
façon de Virgile annonçant
l'Age d'Or (Ecl. IV), sauf qu'il lui manque l'humour,
autre nom en l'occurrence de l'intelligence, et cette (presque)
invisible différence suffit bien sûr à inverser
le sens du message. D'ailleurs, notre anti-Virgile lit
également à rebours la cinquième églogue,
puisque, non content d'emprunter à Mopse les termes
approximatifs de son panégyrique de César (v. 287:
cf. Ecl. V, 43), Jupiter ose s'emparer (v. 290) de la formule
damnabis tu quoque uotis par
laquelle Ménalque honorait son Daphnis, comme si
c'était le même que celui de Mopse
(82) ! On verra un jour
l'empereur Auguste, qui savait à quoi s'en tenir sur la vraie
signification de l'Enéide, citer sarcastiquement le
grandiloquent vers 282:
Romanos rerum dominos gentemque
togatam
comme s'il ne s'apercevait pas plus que Jupiter de la
contradiction entre un régime de servitude et le port de la
toge, cet emblème républicain (Suét. Aug.
40, 8).
On penserait qu'après un si beau discours le roi des dieux
n'aurait rien de plus pressé que d'accorder à
Enée de bons vents pour l'Italie. C'est maintenant qu'il
devrait dire Nauiget, et non
après la prière en forme d'ultimatum que lui adresse
Iarbas (IV, 198 sqq). Mais l'Italie attendra: une proie s'offre sur
le chemin d'Enée, elle ne doit pas lui échapper. Pour
répondre à l'implicite demande de Vénus au vers
233, Jupiter confie au fils de Maia le soin d'aveugler les Tyriens,
et d'abord leur reine, sur les véritables intentions troyennes
(v. 299-300):
ne fati nescia Dido / Finibus
arceret.
Vertigineuse ironie que ce ne fati
nescia, car il a l'air de dire que Mercure court instruire
Didon (83) , alors qu'il va
au contraire lui attacher un bandeau sur les yeux. Non seulement il
la laissera dans l'ignorance de ce qui l'attend (ne n'annule pas nescia), mais, profitant sans doute de sa
bonté de coeur (v. 630), il lui ôtera ses
défenses naturelles (quietum, 303), la poussera dans le
piège. Si, ignorant les Destins, Didon pouvait toutefois
être tentée de refouler ces intrus, fût-ce
après leur avoir offert l'hospitalité, à combien
plus forte raison se débarrasserait-elle d'eux si elle savait
ce qui l'attend! Et comme est poignant l'adjectif quietum, détaché en
contre-rejet, quand le repos de la reine touche justement à sa
fin! Que Vénus puisse se plaire à des jeux si cruels,
c'est dans l'ordre (cf. Hor. C. I, 33, 10-12; III, 27, 66-68),
mais Jupiter mérite-t-il encore notre respect?
Vers 305-417:
déguisée en jeune chasseresse, Vénus
apparaît à son fils; elle l'instruit sur Didon et le
rassure quant au sort de ses douze navires perdus; puis, les
enveloppant,lui et le fidèle Achate, d'un nuage
d'invisibilité, elle les dirige vers Carthage.
Dans l'Odyssée, quand Athéna a besoin de se
déguiser, elle prend soin de choisir des formes humaines en
rapport avec sa nature et son caractère: sage conseiller,
fillette avisée, pastoureau de fière mine... Ignorant
ce genre de scrupules, la déesse de toutes les voluptés
(cf. v. 415-7) ne trouve rien de mieux que de revêtir la chaste
apparence de Diane chasseresse. Mais l'impudence sied si bien
à Vénus que le critique ne songe pas à lui en
tenir grief. Le sourcilleux Cartault 112 juge l'idée
«très piquante», et Austin se délecte d'une
scène si charmante («most charming»). Si encore ce
costume de chasseresse était pure fantaisie, ou si les
flèches de ce carquois ne menaçaient que les sangliers
de la forêt (v. 324), mais, se situant dans le contexte que
l'on sait, après l'intervention de Mercure pour aveugler Didon
et avant le complot de la déesse avec Amour, son autre fils
(v. 657 sqq), la figure de l'archère assume une valeur
terriblement programmatique. Sous peu, la reine de Carthage recevra
le trait mortel, sous peu le poète la comparera à la
biche blessée (IV, 69 sqq).
Vénus n'a pas quitté sa chère Paphos pour
une autre raison que de conduire son fils vers la proie qu'elle lui a
préparée (v. 387-8):
Quisquis es haud credo inuisus
caelestibus auras
Vitalis carpis Tyriam qui
adueneris urbem.
La valeur causative de adueneris est fortement affirmée:
«Tu ne sais pas ta chance d'être tombé là
où tu es». Et de l'encourager avec une sollicitude toute
maternelle: Perge modo, lui
répète-t-elle (389, 401), «va seulement»,
«la route te conduit», te ducit
uia, 401. Un peu plus haut (382), Enée disait:
Matre dea monstrante uiam.
Vénus se matérialise pour ainsi dire en Via, une voie qui mène tout droit
vers un gibier royal, reginae ad
limina, 389. Il ne le sait pas encore, mais elle le sait
pour lui. Sur Didon elle connaît tout, et son avenir et son
passé. Elle a parfaitement conscience de la noblesse de cette
femme, et est même capable de nous brosser de ses malheurs le
plus pathétique des tableaux. Pour flétrir le crime de
Pygmalion, elle a les mots mêmes de la vertu indignée,
et décrit avec toute l'émotion désirée
l'apparition du fantôme de Sychée «levant ses
lèvres effroyablement pâles» (v. 354):
ora modis attollens pallida
miris (84) .
Bref, on a l'impression qu'elle prend fait et cause pour sa
future victime. Mais en même temps, elle ne laisse rien au
hasard pour que le malheur, le fatum, fonde sur elle en la personne du
"fatal rescapé" de la nuit de Troie (fato profugus, 2). D'abord, afin qu'il ne
perde pas son temps en de vaines recherches, elle le rassure au sujet
de la flotte perdue, non sans user pour l'occasion d'un artifice fort
inutile, et qui la peint tout entière (v. 392):
Ni frustra augurium uani docuere
parentes (85) .
Austin voit là «a good example of Virgil's subtle
humour», mais l'espièglerie est peut-être moins
innocente qu'il ne semble car, outre que cette sorte de plaisanterie
sur l'art augural est assez mal venue dans la bouche d'une
divinité, elle trahit de par sa totale gratuité un
certain goût du mensonge pour le mensonge qui plaide fort peu
en faveur de son auteur (cf. d'ailleurs v. 407 sq)
(86) .
Autre précaution, Vénus entoure Enée et
Achate d'un nuage d'invisibilité (obscuro, 411: cf. obscuri, VI, 268). Le
procédé, certes, dérive ostensiblement de
l'Odyssée, où l'on voit Athéna
protéger de la sorte Ulysse lorsqu'il entre dans la ville des
Phéaciens, cité aimable mais peu accueillante aux
étrangers (Od. VII, 14 sqq). Mais il y a toutefois une
grande différence entre Virgile et Homère, car tandis
que le poète grec passe aussi vite que possible sur ce prodige
inouï (quatre vers au total: 15-17, 143), et nous le fait
accepter par sa discrétion même, son émule latin
procède à l'inverse: à aucun moment il ne nous
permet d'oublier le fameux nuage, y revenant à quatre reprises
et n'y consacrant pas moins de seize vers (411-4, 439-40, 516,
579-87); et il va même jusqu'à s'extasier sur cette
merveille par un mirabile dictu
(439) si peu naïf qu'on le retrouvera en II, 174 sur
les lèvres du fourbe Sinon. Il voudrait ridiculiser ses
personnages qu'il ne s'y prendrait pas autrement. L'intention maligne
se perçoit d'ailleurs avec une particulière
netteté aux vers 581 sqq quand les deux compères
mettent en délibération la question de savoir s'il
convient ou non de s'élancer enfin du nuage, et que, comme
excédé de leur couardise, celui-ci se crève
brusquement, les laissant tout penauds à découvert
(Restitit, 588) .
Mais ce côté caricatural n'ôte rien au
tragique de la situation. On notera le style typiquement militaire
des vers 306-9, on remarquera que l'armement et l'allure d'Achate le
font ressembler à Turnus marchant au combat (313 = XII, 165):
Achate est un arsenal en soi (cf. déjà v. 187 sq),
c'est vraiment l'Agrippa de cet Octave
(87) ; et fort
significatifs sont aussi les saepsit, 411 et saeptus, 439, appliqués au nuage.
Tranquillement retranchés à l'abri
de ce Bouclier divin avant la lettre, les deux hommes
pénètrent dans la Ville un peu à la
manière d'un Cheval de Troie, ce que le poète
suggère par un détail comme l'épithète
caua (nube caua, 516: cf. II, 38, 260), et aussi
en créant une analogie entre la flotte cachée par
Enée à son départ (I, 310-2) et celle des
Achéens retirée par ruse à Ténédos
(II, 24). Les vers II, 21-22:
Est in conspectu Tenedos.../
Insula
se superposent en effet clairement au vers I, 159:
Est in secessu longo locus;
insula...
A cela s'ajoute que les retrouvailles d'Ilionée avec son
chef au coeur de Carthage font penser à la jonction qui
s'opère en II, 267 entre le gros des Grecs et l'élite
entrée avec le Cheval.
Une fois dans la place, il ne reste plus qu'à investir la
citadelle, Didon en l'occurrence, et la théâtrale
apparition d'Enée constitue la première attaque contre
un coeur qui s'avouera soi-même "chancelant" (animumque labantem, IV, 22). Pourtant, la
reine résiste fort bien à ce premier assaut de
Vénus (ipsaŠgenetrix, 589
sq). En présence du même miracle, Alcinoos (Od.
VII, 199 sqq) et Télémaque (Od. XVI, 181 sqq),
très impressionnés, prendraient volontiers Ulysse pour
quelque dieu descendu du ciel. D'abord stupéfaite (Obstipuit, 613) - on le serait à
moins -, Didon reprend vite son sang-froid, et, comme si elle avait
compris d'où vient le coup, intitule l'étranger "fils
d'une déesse" (nate dea,
615). Cette première attaque ayant échoué,
Vénus devra recourir à un nouveau stratagème,
plus vicieux encore, pour parvenir à ses fins (v. 657 sqq)...
Didon, même abusée par les apparences (deo similis, 589), ne confond pas un
mortel avec un dieu. On dira peut-être qu'Enée,
confronté à la situation inverse, celle où un
immortel se travestit en être humain, fait preuve d'une
égale lucidité, puisqu'il pressent immédiatement
la déesse en la jeune Tyrienne qui se présente à
sa vue (v. 327 sqq). Fallacieux parallélisme. Prenons garde en
effet que, quand une divinité revêt la figure humaine,
il est, pour ainsi dire par définition, impossible à
quiconque de soupçonner la supercherie. Ulysse, pourtant fin
connaisseur, s'y laisse prendre régulièrement et ne
peut que confesser à Athéna sa défaite:
«Quel mortel, aussi habile soit-il, pourrait te
reconnaître?» (Od. XIII, 312 sq). Il y a bien un
cas dans l'Iliade où cette règle semble
transgressée, c'est quand Ajax, fils d'Oïlée,
identifie Poséidon sous Calchas (Il. XIII, 66 sqq).
Toutefois, ce guerrier a beau prétendre que «les dieux se
laissent aisément reconnaître» (arignôtoi
de theoi per, 72), il n'a reconnu Poséidon qu'au moment
où il s'éloigne, et "par derrière"
(metopisthe: cf. auertens,
402). Alléguera-t-on Il. III, 396-8, où
Hélène reconnaît immédiatement «la
gorge merveilleuse de la déesse, sa poitrine désirable,
ses yeux de lumière» ? Mais, outre que ce serait attirer
l'attention sur un passage qui assimile fâcheusement le
héros de l'Enéide à Pâris
(Il. III, 381: et 382 est rappelé par Virgile aux v.
691-4), voire à Hélène (Il. III, 419 sq),
il se trouve précisément qu'Aristarque condamnait ces
vers 396-8 comme parfaitement contradictoires avec 386-8, où
Aphrodite se métamorphose en vieille femme: à tout le
moins devra-t-on admettre tacitement que la déesse reprend son
aspect divin après le vers 395
(88) .
Dans l'Odyssée en tout cas, chaque fois que
quelqu'un est pris pour un dieu, c'est infailliblement qu'il s'agit
d'un mortel: ainsi Ulysse vu par Alcinoos (VII, 199 sqq) et par
Télémaque (XVI, 181 sqq), ou encore Nausicaa par
Ulysse, mais là Ulysse joue la comédie pour
séduire une interlocutrice dont son sort dépend
(89). La flatte-t-il?
Disons plutôt qu'il veut la faire sourire. Et la jeune fille
entre dans le jeu, s'avoue charmée par l'esprit de cet
inconnu: «tu ne me sembles pas sot du tout» (VI, 187) .
L'attitude d'Enée contraste péniblement avec celle
du galant Ulysse. Pas plus que le Grec, le Troyen ne pense
réellement que la jeune fille à qui il parle soit une
divinité, à preuve ce qu'il dit aux vers 372 sqq, et
particulièrement l'incise si uestras
forte per auris / Troiae nomen iit, 375-6
(90) . Mais autant Ulysse
savait tourner le compliment avec grâce et
légèreté, autant Enée se montre lourd et
insistant («devoid of all subtlety», Schlunk 56; et cf.
Austin ad v. 325), imposant d'emblée à la jeune
fille un titre de déesse qu'elle récuse aussitôt,
mais qu'il persistera néanmoins à lui donner
malgré elle (opposer 329 à Od. VI, 150-7).
Vidé de toute substance, le O
dea du vers 372 déchoit au statut de
métaphore, métaphore d'une vulgarité bien en
rapport avec son contexte: prosaïsme du vocable annalis et de l'expression si uestras forte per auris...iit, laideur
surtout, on va le voir, des sentiments révélés.
Observons au demeurant qu'Ulysse avait une excuse pour comparer
Nausicaa à Artémis, puisque le poète
lui-même usait de cette image quelques vers plus haut: Virgile
au contraire précise que Vénus a pris l'apparence d'une
simple mortelle, de cette Harpalycé qui «dépassait
à la course l'Hèbre ailé» (v. 317).
D'autant plus extravagante en devient l'imploration des vers 330-4
où, nouveau Tityre - mais un Tityre sans humour - , il promet
à son interlocutrice, en échange de son aide, "moulte
victime" (v. 334):
Multa tibi ante aras nostra
cadet hostia dextra (cf. Ecl. I, 7-8)
(91) .
Quand l'homme aux mille tours s'étend un peu trop
longuement sur ses malheurs, Nausicaa l'en rabroue non sans malice,
ayant senti que l'inconnu se plaint surtout pour l'apitoyer: «Tu
sais bien, étranger, que Zeus répartit le bonheur
à sa guise: les maux qu'il t'a envoyés, à toi de
les subir» (v. 188 sqq). Zeus sait pourtant si Ulysse est
à plaindre, lui qui n'a plus pour couvrir sa nudité
qu'un manteau de feuilles, egens
vraiment, comme dit Enée (v. 384). Mais malgré sa
détresse, il n'a garde d'entrer en révolte contre les
dieux, et c'est à peine si perce dans sa voix une
légère pointe d'amertume (v. 172-4). Enée au
contraire, non content de geindre une fois de plus (cf. v. 94-101),
mêle encore à ses jérémiades le
blasphème, l'indignation, la morgue et le pharisianisme. Le
très fameux Sum pius Aeneas
du vers 378 constitue à cet égard un
véritable pic dans l'Himalaya encore presque vierge du comique
virgilien.
Ici, la bataille fait rage depuis des siècles entre
défenseurs et adversaires d'Enée, et l'on ne constate
pas sans un serrement de coeur que ce sont bien souvent en
l'occurrence les plus fervents virgiliens, ceux qui ne
tolèrent pas la moindre tache sur le visage du Prince des
Poètes, qui en sont réduits à l'ergotage le plus
byzantin et à la mauvaise foi la plus sophistique
(92) . Il faut examiner le
cas sans parti pris. Invité par Vénus à
décliner son identité, notre héros
s'exécute donc en ces termes:
Sum pius Aeneas raptos qui ex
hoste Penatis
Classe ueho mecum fama super
aethera notus.
Nul ne peut lire cette carte de visite sans un mouvement
instinctif de stupeur. La défense ne vient qu'après.
Par exemple, on invoque Homère qui fait dire à Ulysse
devant les Phéaciens: «Je suis Ulysse fils de Laerte,
connu à travers le monde pour ses ruses, et ma gloire atteint
le ciel» (Od. IX, 19 sq). Mais, comme l'écrit
Cartault 161 n. 3: «il y a là un mélange de
bonhomie et de suffisance, amusant chez Ulysse..., mais qui est
incompatible avec le sérieux et la gravité du
caractère d'Enée; ici du reste Virgile a enchéri
sur l'hyperbole». Déjà les scoliastes
d'Homère notaient qu'Ulysse exagérait un peu pour se
faire valoir (scolie BQ ad v. 20: Schlunk 57), mais ce qui
fait passer cette vantardise, c'est l'humour du doloisin, ce
mot à double tranchant, et il faut tout de même quelque
mauvaise foi pour prétendre qu'Enée surpasse Ulysse
parce qu'il tire gloire, lui, de sa piété.
Souvent aussi, l'on se retranche derrière le commentaire
de Servius: «Ce n'est point ici arrogance, mais
information» (93).
Pius constituerait une sorte
d'épithète objective, indépendante de la
volonté de son propriétaire: Enée serait pieux
comme d'autres sont gros ou maigres. P. Boyancé 71 se
réfugie dans un relativisme de bon aloi: «Vue à
travers le christianisme, il est certain que cette déclaration
peut sembler empreinte de quelque pharisianisme...», mais
c'était déjà l'attitude de Villenave, qui
croyait atténuer la faute d'Enée, et de Virgile, en la
retrouvant, pensait-il, chez un Horace, un Ovide et un Corneille.
A la suite d'Anderson (cf. aussi Austin), R.D. Williams regarde
comme une excellente justification de l'énonciation Sum pius Aeneas le fait qu'elle se place
dans un contexte d'aigre plainte («bitter complaints»)
(94) , mais y a-t-il rien
justement qui dénonce mieux l'imposture du Troyen que ce ton
d'amère révolte qui infecte son discours? Le
ressentiment porte un nom en latin, c'est dolor, et Virgile ne manque pas, ici comme
en 209 (dolorem), de l'attribuer
à Enée (dolore,
386). La plus forte expression s'en trouverait peut-être au
vers 380:
Italiam quaero patriam et genus
ab Ioue summo
si, sur le modèle de VI, 123:
Quid memorem Alciden? et mi
genus ab Ioue summo
l'on consentait avec R.D. Williams à analyser le second
hémistiche comme une sorte d'exclamative marquant «la
colère indignée».
Les récriminations d'Enée n'épargnent
même pas sa mère, comme on le voit par la
précision du vers 382 (à la fin duquel Dubner a raison
de ne pas oublier les deux points):
Matre dea monstrante
uiam
apportée, comme l'observe Williams, «perhaps with a
touch of rebuke». On a presque même l'impression au vers
385 que Vénus perd patience à l'audition des plaintes
de son fils:
Nec plura querentem / Passa
Venus
(noter l'amusante symétrie entre ce querentem et le
Quaerenti de 370). D'autant qu'il faut ajouter à
ces lamentations la déplaisante ironie des vers 375-7
(95), à laquelle
Didon donnera v. 567 sq la réponse qui convient. Enée,
dira-t-on, ne savait pas à qui il s'adressait. Mais l'ayant
appris, cela ne l'empêche nullement d'accuser sa mère
dans l'instant même où il profite de son secours (410:
valeur de -que):
Talibus incusat gressumque ad
moenia tendit.
Non moins éloquent que le verbe incusare, le démonstratif talis (cf.
supra n. 45) revient pour la
troisième fois dans le passage (406 et 370: talibus avec
ille, selon Austin). Mais Vénus ne se froisse pas
du méchant caractère d'Enée (cf. At, 411), et de même
qu'Athéna contemple en Ulysse un reflet de sa propre sagesse
(Od. XIII, 288 sqq), de même Vénus se mire avec
délices dans l'impietas de
son fils. Son Hic pietatis honos
du vers 253 était exactement de la même veine
que le Sum pius Aeneas.
Vers 428-495: Enée à
Carthage: il tombe en arrêt devant l'effervescence de la
"ruche" tyrienne, puis fond en larmes à la vue des
scènes de la guerre de Troie représentées sur la
façade du temple de Junon.
Si le don des larmes et la faculté d'admirer
rachètent l'être humain de bien des faiblesses,
Enée ne trouvera-t-il pas enfin grâce à nos yeux
quand il s'extasie au spectacle des Carthaginois s'activant à
la construction de leur ville et quand les peintures de la guerre de
Troie offertes brusquement à sa vue lui arrachent «un
torrent de larmes» (largoque umectat
flumine uoltum, 465)? Pourtant, là encore, la
mauvaise volonté de Virgile envers son héros nous
paraît perceptible à bien des détails, à
commencer peut-être par la complaisante
répétition du mot Miratur en début de vers (421, 422,
456: avec l'appui du redoublement bilabial
laboreMMiratur), qui
suggère une sorte de naïveté
(96) que le poète
n'hésite pas au vers 495 à définir comme de la
"stupidité":
Dum stupet obtutuque haeret
defixus in uno
(97)
en osant même écrire - protégé
toutefois par l'ambiguïté de
uidentur - que la fascination du Troyen n'est
peut-être pas des plus saines (v. 494):
Haec dum Dardanio Aeneae miranda
uidentur (98) .
Dardanio a en effet sa
pertinence, car un Dardanien ne devrait-il pas être le dernier
à repaître ses regards de l'image des malheurs
dardaniens? En transférant, par une manière
d'hypallage, sur la peinture elle-même un qualificatif encore
plus propre à définir l'homme grossier qui l'admire à contre-sens, le vers 464 va
au coeur de la question:
animum pictura pascit
inani (99) .
Ulysse s'apitoyait sur sa propre personne en écoutant
l'aède Démodocos célébrer ses exploits
(Od. VIII, 521 sqq)
(100) : Enée de
même se reconnaît avec plaisir «au milieu des chefs
Achéens» (v. 488):
Se quoque principibus permixtum
agnouit Achiuis.
La terrible ambiguïté de ce vers est froidement
enregistrée par Servius (aut latenter
proditionem tangit: cf. v. 647 sqq et
supra n. 2). Enée, quant à lui, ne s'y est pas
trompé, et c'est peut-être pour se défendre
devant Didon d'une si terrible accusation qu'il aura recours à
la ruse par lui attribuée à Corèbe (II, 387
sqq); voir aussi sa solennelle protestation en II, 431 sqq
(101) .
Mais quelque interprétation que l'on
donne de permixtum (et Virgile semble favoriser le "mauvais" sens en
employant un peu plus haut l'expression miscetque uiris,
440), ce mot semble plutôt avoir pour effet de noyer
Enée dans la masse des autres chefs que de le mettre en
valeur. La vraie, l'indiscutée vedette de ces tableaux revient
au sanguinaire Péléide, à cet Achille que son
casque (cristatus, 468, sans
doute forgé par Virgile, est saisissant) fait ressembler aux
monstrueux reptiles venus de Ténédos pour
dévorer Laocoon et ses fils (cf. iubaeque / Sanguineae, II, 206-7). Son nom
est prononcé d'emblée et maudit d'emblée par
Virgile: saeuom ambobus, 458,
"cruel pour les deux bords". Puis on le voit massacrer comme par jeu
un enfant désarmé, Troïle, Infelix puer, 475, et le rythme haletant
du vers 477:
Lora tenens tamen; huic
ceruixque comaeque trahuntur / Per terram
nous emporte avec l'infortuné jeune prince dans la course
folle des chevaux: forte diérèse après le
deuxième pied, double -que
puissamment allitérant aux trochées 4 et 5 qui produit
l'impression répétée d'une fin de vers, alors
qu'en fait celui-ci déborde sur le suivant (on voudrait, en
vain, s'arrêter). Ensuite, bien au centre de la deuxième
partie de l'ekfrasis (v. 474-493), voici l'abomination
(483-4):
Ter circum Iliacos raptauerat
Hectora muros
Exanimumque auro corpus uendebat
Achilles.
Achille s'acharnant sur un cadavre avant de le mettre en vente
s'assimile au sinistre Arès que maudit le choeur de
l'Agamemnon d'Eschyle (v. 437):
O chrusamoibos d Arês sômatôn.
Encore n'est-ce pas tout, puisque l'évocation de Memnon et
de Penthésilée aux vers 489-493 ne peut que renvoyer le
lecteur à leur vainqueur à tous deux, autrement dit
à l'inévitable Achille.
Cette omniprésence du Myrmidon n'autorise guère de
doute sur l'objet principal, sinon exclusif, de l'admiration
d'Enée, et l'on saisit mieux à présent l'ironie
tapie tant sous le double namque (v. 453, 466) que sous l'emphase
des trois vers d'introduction (450-2):
Hoc primum in luco noua res
oblata timorem
Leniit, hic primum Aeneas
sperare salutem
Ausus et adflictis melius
confidere rebus.
Si en effet noua res
désigne les peintures, et que celles-ci, du moins au regard
d'Enée, se ramènent essentiellement aux exploits
d'Achille et, parmi ceux-ci, à son odieux trafic de cadavre
(noua res, en
vérité!), il faut bien en conclure que, resté
sourd jusque là aux encouragements de la voix
intérieure qui, s'il était ce qu'il paraît
être, devrait lui insuffler l'enthousiasme, le "pieux" fils de
Vénus ne commence à "oser" respirer qu'en contemplant
dans ses oeuvres les plus barbares un héros où
s'incarne la Guerre en personne. Certes, on peut toujours essayer de
dire qu'Enée pleure sur les victimes, mais un maître de
pudeur comme Virgile aurait usé de plus de discrétion
dans l'expression de cette émotion s'il n'avait eu qu'à
l'approuver. Quatre fois il montre Enée en pleurs (459, 465,
470, 485): en 459, sans parler du fâcheux écho
de Constitit avec 187, lacrimans introduit une interrogation
pompeuse et bouffie d'orgueil; 465 se distingue par l'utilisation
fort osée du vocable flumine (invention de Virgile rarement
imitée, commente Austin), ainsi que par un umectat repris d'un passage du De Rerum
Natura (I, 920) où il s'agit d'une crise de rire; en 485,
on le verra, Enée confond ses larmes avec celles d'Achille
(Il. XXIV, 509 sqq), comme l'indiquait déjà
précédemment, on va le voir, l'écho entre
lacrimans, 459 et lacrimae, 462, et cette communion est
édifiante en soi.
On a beaucoup glosé sur le Sunt
lacrimae rerum du vers 462 et nous ne sommes pas de ceux
qui voudraient à tout prix restreindre la portée
infinie d'un tel mot en l'obligeant à rentrer dans son
étroit contexte
(102) . On continuera
heureusement à citer lacrimae
rerum comme l'une de ces formules inépuisables
où il arrive au génie humain d'enclore tout l'univers.
Mais les plus nobles citations ne fleurissent pas toujours sur les
plus nobles lèvres, Enée en apporte ici la preuve.
Remettons-nous en situation. Enfermé dans sa nuée, le
héros tombe soudain en arrêt devant le temple (Constitit), éclate en sanglots et
montre du doigt à son compagnon un détail de la
fresque - s'il s'agit bien d'une fresque: B.W.
Boyd 81-3 - (v. 461-3):
En Priamus. Sunt hic etiam sua
praemia laudi,
Sunt lacrimae rerum et mentem
mortalia tangunt.
Solue metus: feret haec aliquam
tibi fama salutem.
Oui, "voici Priam", mais que fait-il exactement
(103) ? La réponse
nous est fournie d'une part par la proximité immédiate
d'Achillem, 458, d'autre part et
surtout par la mise en correspondance des vers 459-463 avec 483-487,
obtenue à la fois par le partage entre 462 et 484 de
l'imitation d'un même passage de l'Agamemnon d'Eschyle
(v. 431-2 et 437 respectivement)
(104) et par une
disposition symétrique dans le morceau, 483-7 apparaissant six
vers avant la fin, de même que 459-463 se présentent au
septième vers après Namque. Or, 483-7 renvoient explicitement
à l'entrevue d'Achille et de Priam, ce qui paraît donner
raison à Donat pour qui les
lacrimae du vers 462 seraient celles d'Achille, hic etiam référant à
son avis à l'action représentée sur le
panneau (105) .
Interprétation non exclusive de la traditionnelle d'ailleurs,
mais les larmes de l'artiste et, par extension, celles des
Carthaginois et de leur reine, ne font pour ainsi dire que se
surajouter à celles d'Achille.
Seulement, le sens de Donat entraîne une conséquence
qu'il n'avait pas prévue, c'est qu'Achille capte
immanquablement laudi, en sorte
que praemia ne peut plus renvoyer
qu'à la rançon (auro, 484) apportée par le vieux
roi pour racheter le corps de son fils. A la vue de ces praemia, Achille verse des pleurs
d'attendrissement, et notre héros se reprend à
espérer: «Rassure-toi, Achate, tu verras que ma
réputation (fama = laus)
t'apportera d'une manière ou d'une autre le salut»
(106) . On a tort de
neutraliser tibi en le
cataloguant comme "éthique", alors qu'il joue manifestement
avec haec, peut-être mis
pour mea, à moins qu'il ne
renvoie à la réputation des Troyens en
général ou encore ... à celle d'Achille:
nouvelle ambiguïté par laquelle le Troyen semble
s'assimiler au Grec et dire: «Va, je te tirerai d'affaire, moi
qui suis un second Achille, puisque l'on s'émeut ici sur la
magnanimité d'Achille».
Les vers 483-487 ne vont pas non plus sans ambiguïté:
Ter circum Iliacos raptauerat
Hectora muros
Exanimumque auro corpus uendebat
Achilles.
Tum uero ingentem gemitum dat
pectore ab imo
Vt spolia, ut currus, utque
ipsum corpus amici
Tendentemque manus Priamum
conspexit inermis.
Ces vers forment incontestablement une
unité, et le plus-que-parfait raptauerat, en
paraissant exclure du tableau l'action de raptare, peut
même donner l'impression qu'ils mettent sous les yeux une seule
et unique scène, celle de l'entrevue entre Priam et Achille.
Impression toutefois démentie, nous semble-t-il, par la
présence du char d'Achille, tout à fait
déplacée en la circonstance (107) . De même, dans un
exemple tel que VIII, 643-4 (Distulerant.../ Raptabat), il y a toutes chances (pace Austin) que la
scène de l'écartèlement de Mettus,
marquée par le plus-que-parfait, apparaisse sur le divin
bouclier. Cela posé, rien n'empêche que l'artiste ait
représenté encore d'autres scènes, comme par
exemple la victoire d'Hector sur Patrocle, épisode crucial
s'il en fut. Ne serait-ce pas à cette scène que fait
allusion le vers 486, étant donné que le génitif
amici peut difficilement dépendre de
corpus et de spolia sans
dépendre également de currus, cela
d'autant plus que ipsum
renforce le lien grammatical entre
les trois termes: «de l'ami les dépouilles, le char, le
corps même» (108). Or, s'il est vrai que les
dépouilles de Patrocle se confondent avec celles d'Hector, qui
s'en était revêtu, en aucun cas l'on ne peut dire que le
char où fut accroché le cadavre du Troyen appartenait
à ce dernier, tandis qu'il n'est pas abusif de dire "char de
son ami" pour "char qu'il avait prêté à son ami
et sur lequel celui-ci avait livré son dernier combat".
L'intention de Virgile se profile mieux
à présent. Il a fait en sorte qu'Achilles puisse
s'entendre comme le sujet de dat et de
conspexit, construction qui permet de restituer
à amici le seul référent digne du contexte,
Patrocle et Achille étant, comme l'on sait, les parangons de
l'amitié (filou...etairou,
Il.
XXII, 390; etaroio
filoio, Il. XXIII, 152,
etc...). Le Tum uero sert en ce cas à marquer la contradiction
entre la barbare cruauté du Péléide et ces
sanglots qui, en présence de Priam, le secouent brutalement
à la pensée de son ami mort (conspexit, en
zeugma, ne convient proprement qu'à l'objet Priamum, Patrocle
étant vu par Achille en imagination: cf. Il. XXIV, 511-2).
Mais il va de soi que cette interprétation n'efface pas
l'explication traditionnelle qui fait d'Enée le sujet
de dat et de conspexit. Les deux
se surimposent, avec ce résultat qu'Achille et Enée
pleurent à l'unisson, tum
uero indiquant, dans le cas du
second, que le spectacle de la cruauté d'Achille le laisse
indifférent, ce qui implique à soi seul que pour lui
aussi amici désigne Patrocle, et non pas Hector (cf.
d'ailleurs saeuos...Hector, 99)
(109) . Ainsi se voit
confirmé le soupçon suscité par le vers 488:
Enée est davantage l'ami des Grecs que des Troyens.
Ce n'est pas un hasard si le Miratur
redoublé en 421-422 se trouve repris au vers 456,
c'est-à-dire juste à la charnière des deux
parties de ce morceau, dont la première décrit Carthage
en train de se faire, tandis que la seconde nous transporte d'un bond
dans les plaines de Troie. Ce qui émeut par dessus tout
Enée dans les scènes peintes, ce qui
l'émerveille, c'est l'or de Priam: ce qui l'intéresse
au premier chef à propos de Carthage, c'est d'évaluer
d'un oeil expert le montant de "la fortune de la ville"
(quae fortuna sit
urbi, 454: on sent un pluriel sous
ce singulier, comme en Hor. Epist. I, 5, 12), et
le résultat auquel il arrive l'emplit d'émerveillement.
Fénelon interdisait à quiconque de lire le vers
437:
O fortunati quorum iam moenia
surgunt !
sans verser une larme. Mais s'il y a bien là un cri du
coeur, ce pourrait être autant celui de l'envie (effet des
bilabiales) que de la sympathie et, pour tout dire, ni fortunati, ni surgunt, ni
iam ne nous paraissent des plus justes: que penser de fortunati s'il
annonce l'odieux fortuna du vers 454
? pourquoi iam quand il
sait tout ce qu'a souffert Didon, pourquoi surgunt comme si ces murs
s'élevaient par enchantement? Pour croire que le travail de la
ruche s'effectue tout seul, il faut assurément faire partie de
ce "paresseux troupeau" que l'auteur fouaille deux vers plus haut
(Ignauom fucos pecus)! Et
là s'éclaire peut-être le suspicit du vers 438:
et fastigia suspicit
urbis.
Selon Austin, ce verbe «suggests admiration as well as the
act of looking upward». Mais comme Enée ne descend pas de
son observatoire (aspectat
desuper, 420) avant le vers suivant (Infert se, 439), le sens physique du vers
s'en trouve évacué et laisse toute la place au sens
moral. Or, le contexte laisse au moins à penser que
l'idée de suspicion n'est pas tout à fait absente ici,
bien que le latin la réserve normalement pour la forme du
participe passé (cf. e.g. III, 550)
(110) . Qu'Enée se
méfie de cette ville, le saeptus
tout proche le dit éloquemment, ainsi que ces
termes qui parsèment le récit: timorem, 450, metus, 463, metu, 514, turbat, 515, tuta, 583. Et c'est parce qu'elle continue
de s'en méfier que Vénus ourdira contre Didon de
nouvelles embûches: timet,
661, uereor, 671 (cf. IV, 96-97:
ueritam... / Suspectas).
Les vaillantes ouvrières attaquent, agmine facto, la troupe des faux-bourdons,
et les repoussent «loin des mangeoires», 434-5. Mais que
faire quand l'ennemi s'avance recouvert d'un voile
d'invisibilité? Symbole du nuage mental que Mercure a
jeté sur l'esprit des Tyriens (v. 297 sqq), cette nuée
physique concrétise en fin de compte l'hypocrisie du
soi-disant uir bonus si bien
satirisé par l'épître I, 16 d'Horace. Auguste
mystifie tout Rome par de belles paroles, cette Rome qui, on l'a
déjà dit à propos des vers 13 sqq, est
figurée ici par Carthage. Enée la contemple du
même oeil qu'il contemplera un jour Pallantée, ainsi que
le montre l'écho entre VIII, 310 sq (Miratur...singula) et singula, 453 accompagné du triple
Miratur. Mais ce qu'il voit
ressemble davantage à la Rome du temps de Virgile qu'à
toute autre chose: ces élections, ce sénat, ces rues
pavées, ces bassins portuaires, ces théâtres
à colonnes (427-9):
Hic portus alii effodiunt, hinc
lata theatris
Fundamenta petunt alii
immanisque columnas
Rupibus excidunt scaenis decora
alta futuris
(111) .
Carthage, c'est , en tant que colonie romaine, l'imago de Rome (cf.
supra), et même l'omen qui a présidé à
sa naissance (caput acris equi,
444) rencontre son parallèle dans l'omen donné aux Troyens à
leur premier contact avec l'Italie, celui des quatre chevaux blancs,
et ainsi interprété par Anchise (III, 539 sqq):
...Bellum, o terra hospita,
portas:
Bello armantur equi, bellum haec
armenta minantur.
Sed tamen idem olim curru
succedere sueti
Quadrupedes et frena iugo
concordia ferre:
Spes et pacis.
Et il se pourrait que cette explication fournisse aussi la clef
du présage carthaginois (v. 444-5):
sic nam fore bello / Egregiam et
facilem uictu per saecula gentem.
Très étrange, ce facilem
uictu ("vie abondante", Bellessort;
"pourvue de toutes subsistances", Perret). Villenave voit
bien, au moins en note, que l'omen du Cheval (surtout avec acris : Bayet 188) a valeur
guerrière, et absolument pas agricole. Et Bayet 169 se moque
à juste raison de «l'audacieux "télescopage"»
de Servius, selon qui facilem
uictu référerait secrètement à la tête de boeuf que les Tyriens
trouvèrent avant la tête de cheval. Mais sa
propre interprétation (= "aisance à vivre, loisir")
démontre qu'il faut user d'énergie si l'on veut
éviter de retomber dans l'ornière "agricole". Aussi
proposerons-nous d'analyser uictu
comme supin de uincere et non de
uiuere. "Facilement victorieuse",
ou "facile à vaincre"? Cette formidable ambiguïté
reçoit confirmation dans les paroles d'Anchise puisque ces
mêmes chevaux qui menacent fièrement (minantur) sont aussi susceptibles de se
soumettre au joug (frena
iugo...ferre)... comme le vulgaire boeuf auquel Servius
croit que le poète fait ici allusion (cf. Justin XVIII, 5,
15-16: c'est même pour cela que les
Tyriens refusèrent le premier présage). Mais les
deux présages se complètent plutôt qu'ils ne se
répètent: en III, c'est l'annonce que les Troyens, les
Romains, auront à se battre pour imposer la paix (cf. I, 523:
gentis frenare superbas; VI, 853:
debellare superbos); ici, il
semble que les Carthaginois, les Romains (cf. superbum, 21), soient mis en garde contre
la tentation de se fier exclusivement à la guerre, sous peine
de périr eux-mêmes par la guerre
(112).
Vers 494-578: entrée de
Didon; sous les yeux d'Enée et d'Achate enfermés dans
leur nuée, la reine accueille avec bonté les
délégués des douze navires
égarés.
Enée attendait la reine de pied ferme (Reginam opperiens, 454). Quand elle
survient, en grande pompe (v. 497):
Incessit magna iuuenum stipante
caterua
ne semble-t-elle pas la vivante image de cette
Penthésilée dont le regard du Troyen n'arrivait plus
à se détacher? De fait, medios, 504 et Saepta armis, 506 rappellent mediisque in milibus, 491 (milibus évoque militibus: cf. Varr. L.L. 5, 89),
tandis que ardet, 491 est repris
par instans, 504; et
naturellement Enée rêve déjà d'être
l'Achille de cette Amazone
(113) . Toutefois, ce
n'est point à Penthésilée que le poète
compare son héroïne, mais à Diane, et cela
signifie à peu près le contraire. Comme on le voit en
effet à propos de Camille dans le onzième livre, Diane
est bien loin d'approuver l'ardeur guerrière chez les vierges
qui lui sont vouées, et d'ailleurs, malgré le carquois
qu'elle porte sur l'épaule, la déesse n'apparaît
pas ici en chasseresse mais en maîtresse du choeur (v. 503):
Talis erat Dido, talem se laeta
ferebat.
«Telle était Didon, telle elle s'avançait
rayonnante» (114) ,
et lorsqu'elle va prendre place sur son trône dans le temple
même, on a l'impression que les figures de Diane et de Junon se
fondent en elle comme elles se fondaient en Tanit. Si
Penthésilée incarne la furie meurtrière
(furens, 491), Didon au contraire
fait oeuvre de paix et de sagesse; elle construit, l'autre
détruit. Ce contraste se matérialise excellemment dans
la reprise au vers 507:
Iura dabat legesque
uiris
du uiris de 493:
audetque uiris concurrere
uirgo.
L'Amazone tire gloire de ses armes, de son audace, de sa
témérité à «rencontrer, elle vierge,
les hommes». Didon s'entoure d'hommes armés, mais c'est
que la situation l'y contraint (v. 563):
Res dura et regni
nouitas.
Il ne s'agit nullement pour elle de vouloir s'imposer par la
force mais, avant la lettre, de «mettre les armes au service de
la toge». Car le royaume qu'elle bâtit ressemble beaucoup
plus à la vieille république romaine qu'au principat
institué par Auguste, fondé qu'il est sur des lois
fixées d'un commun accord avec son peuple, comme l'indique la
complémentarité entre 507 et 426:
Iura magistratusque legunt
sanctumque senatum.
Point de place ici pour l'arbitraire et le fait du prince, point
de complaisance pour la force brute.
Si la reine tirait le moindre orgueil de sa position, nul doute
qu'elle saurait remettre vivement à sa place cet insolent
d'Ilionée (cf. infra). Mais non, elle réprime sa
colère et préfère imputer à la maladresse
les insolences de l'orateur dardanien. C'est ainsi que
s'interprète le mieux, à notre avis, le vers 561:
Tum breuiter Dido uoltum demissa
profatur.
On sait bien que le trône est surélevé, et
que pour regarder son interlocuteur la reine doit baisser les yeux,
mais une indication d'ordre purement matériel aurait quelque
chose de trop trivial pour que ce vers ne contienne pas, comme en
III, 320, une notation psychologique. «Mélange de
modestie et d'émotion», d'après Austin, qui ajoute
un peu plus bas: «it was an unpleasant task to apologize for her
people's behaviour». Mais Didon n'a aucune raison de manifester
de la modestie (115)
devant ces étrangers, et encore moins de les croire sur
parole, de préférence à ses propres sujets. Les
Troyens se plaignent d'avoir subi des violences, mais, après
ce que l'on a vu du comportement d'Enée lui-même,
inaugurant son arrivée en Libye par un sauvage massacre
d'animaux, comment être certain qu'ils n'ont rien à se
reprocher? En tout cas, c'est manu militari qu'on les conduit
devant le tribunal, chose aisément déductible du vers
519:
Orantes ueniam et templum
clamore petebant
puisque ueniam peut signifier
(cf. Servius) qu'ils ont quelque chose à se faire pardonner
(même si Ilionée va le nier) et clamore, s'il est le fait des Troyens
autant que des Puniques (Austin), ne peut indiquer chez les premiers
que de la protestation. Enée et Achate ne s'y trompent
d'ailleurs pas. Partagés comme l'âne d'Aliboron
«entre la joie et la crainte», ils hésitent entre
bouger et ne pas bouger (comique du double simul, 513, dont l'on voit après
coup qu'il pourrait porter essentiellement sur laetitiaque metuque), mais ils finissent
par choisir la prudence, en attendant que les choses
s'éclaircissent (v. 515):
res animos incognita
turbat
«il y a des choses qu'ils ignorent et qui les
troublent», comme traduit très bien Bellessort
(116) , et ils
préfèrent continuer à "espionner" de leur abri
(speculantur, 516), pour savoir
ce qu'il adviendra de leurs compatriotes (Quae fortuna uiris, 517)
(117) . Dissimulant, écrit plaisamment le
poète, comme s'ils n'étaient pas déjà
assez dissimulés par leur nuage, sans avoir besoin de
dissimuler en plus!
Toujours est-il qu'après avoir entendu les
doléances d'Ilionée, la reine devrait logiquement se
tourner vers la partie adverse
(118) . Si elle n'en fait
rien, c'est qu'elle a décidé en toute liberté de
ne pas envenimer une querelle naissante (uoltum demissa exprime cet esprit de
conciliation). Elle se contient donc et choisit de jouer la carte de
la générosité envers ces malheureux
exilés en qui son grand coeur l'amène à
reconnaître des frères d'infortune:
Non ignara mali miseris
succurrere disco
dira-t-elle à Enée (v. 630) dans une formule
quelque peu équivoque où mali peut aussi bien redoubler miseris («connaissant le malheur, je
secours les malheureux») que lui faire contre-poids: «je
n'ignore pas vos fautes, mais je vous viens en aide eu égard
à vos malheurs»
(119) . Ainsi,
c'était écrit, Didon périra victime de sa
noblesse d'âme. En transcription mythologique, on dira que
Jupiter a chargé Mercure de fermer les yeux des Puniques, et
particulièrement de leur reine (v. 297 sqq). Jupiter en
l'occurrence se sert de la loi sacrée de l'hospitalité
dont il est officiellement le garant (hospitio, 299, 540, Hospitia, 672, et voir 731-3), comme
Vénus un peu plus loin tirera parti contre la reine de
l'instinct maternel réveillé en elle par le
manège du faux Ascagne.
Symptomatiquement, c'est sous le signe de Jupiter
qu'Ilionée place son discours à la reine, en
subordonnant en quelque sorte la Justice, sous couvert de le lui
associer, à ce dieu amoral (522-3):
O regina nouam cui condere
Iuppiter urbem
Iustitiaque dedit gentis frenare
superbas.
Mieux même, par le superlatif Maximus, 521 (rebus omnibus maximus, Servius), et par
l'expression placido ... pectore
(cf. v. 127, 255), Virgile "jupitérise" en quelque sorte
l'orateur - ou le "neptunise", c'est tout un. Et "le très
grand Ilionée", cette force de la nature (cf. IX, 569-71), a
tout l'air en effet de se considérer comme "le très
grand Jupiter" en personne, tant il le prend de haut avec les
Carthaginois (v. 539 sqq):
Quod genus hoc hominum? quaeue
hunc tam barbara morem
Permittit patria? hospitio
prohibemur harenae,
Bella cient primaque uetant
consistere terra.
Si genus humanum et mortalia
temnitis arma,
At sperate deos memores fandi
atque nefandi.
Belle envolée lyrique, d'une solennité presque
digne du carmen 30 de Catulle (et cf. Cic. Off. I, 44).
Et qui n'approuverait la noble maxime qui soumet le droit des patries
au droit de l'humanité? Une pièce de Bernard Shaw se
termine par cette interrogation: «Croyez-vous que les lois
divines ne s'appliquent pas à l'Angleterre, parce que vous y
êtes né?». Malheureusement, Ilionée en fait
un peu trop, son indignation sent l'artifice et la rhétorique.
Et quelle étrange grossièreté, si l'on songe
qu'il s'adresse à la reine de Carthage, que d'oser lancer
à la face des Carthaginois, sans hésitation aucune,
l'accusation de "barbarie"
(120). Et sous barbara, il y a plus brutal encore, comme
le suggère la répétition du mot genus: cette race qui méprise la
race humaine, comment serait-ce une race d'hommes? Des Cyclopes,
peut-être, à s'en fier à l'écho d'
Od. IX, 174 sqq (repris en XIII, 200 sqq), ou plutôt des
"bêtes sauvages", comme se le demandait sérieusement
Enée au vers 308:
Qui teneant (nam inculta uidet),
hominesne feraene
(121) .
Ilionée fait vraiment entendre la voix de son
maître, témoin également son pio generi, 526, réplique du
Sum pius Aeneas, 378. En tout
cas, pour quelqu'un qui vient de prétendre (v. 529) que
«l'orgueil n'est pas le fait des vaincus» - les
orgueilleux, ce sont les autres, les Carthaginois (superbas, 523: cf. Austin) -:
Non ea uis animo nec tanta
superbia uictis
voilà bien de l'arrogance. Que serait-ce s'ils
étaient en position de force! D'ailleurs,
l'ambiguïté du terme uis ("intention" ou, selon Servius,
"possibilité") pourrait indiquer qu'il leur manque moins la
volonté que les moyens. Voulant expliquer la substitution de
res nostras à nos, Servius n'a sans doute pas tout
à fait tort de développer ainsi l'argument: «oui,
le Troyen Pâris (ajoutons Enée: cf. X, 92)
(122) était un
pillard et un kidnappeur, mais nous avons payé assez cher ce
crime-là: considère donc non notre qualité de
Troyens, mais notre situation présente»
(123) . Mais en tout
état de cause, Ilionée ment
(124) , car on sait bien que,
partout où ils passent, les Troyens sont toujours en
quête d'aubaine et de butin (éloquent écho
praedas, 528: praedae, 210), et, sachant ce qu'il en
coûtera à Didon - et à Carthage (échos
populare, 527: populant, IV, 403; praedas, 528: praedam, IV, 404) - pour avoir tendu la
main à des "malheureux" (miseri, 524), on se dit que ses soldats
auraient bien fait de les empêcher à toute force de
prendre pied en Libye.
Mais non, les Carthaginois sont d'affreux barbares, les Troyens
des anges. Pour les punir de leurs forfaits et purger une bonne fois
la terre de cette "maudite engeance" (genus
inuisum, 28), Junon a déchaîné
l'ouragan sur leurs têtes? Pas du tout, le coupable c'est
Orion, ainsi que ces Vents "impudents jusqu'à la moelle"
(«vicious to their depths», Austin), paraît-il (v.
536):
penitusque procacibus
Austris
et, vu la connotation volontiers sexuelle de procax (cf. e.g. Cic. Cael. 49), ne reconnaît-on pas ici
la phallique menace adressée aux Vents par Neptune au vers
135?
Jouant de l'intimidation, Ilionée prévient la reine
qu'il a des amis en Sicile: terret hoc loco
latenter propter Siciliam
(125) , c'est ainsi que
Servius glose mortalia temnitis
arma, 542, en le mettant en relation avec les vers 549 sq:
Sunt et Siculis regionibus urbes
/ Armaque
non sans observer que le pluriel urbes représente une
exagération ad
terrorem (126)
, bref un mensonge du même ordre, dirons-nous, que le nec bello maior et armis, 545 (à
propos d'Enée), tandis que le non moins faux pauci, 538 (douze navires sur vingt, en
fait) vise au contraire à minimiser le plus possible le danger
potentiel représenté par les nouveaux arrivants. Bien
qu'il préconise pour sa part de ponctuer le vers 548:
Non metus officio nec te
certasse priorem / Paeniteat
après metus, avec pour
conséquence que l'attribution des craintes devient incertaine
(127) , le même
scoliaste signale que d'autres construisent Non metus officio, avec le sens non metus pro officio nostro, "je suis
sûr que tu auras ta récompense". Mais dans cette
dernière construction, la valeur agressive de certare se libère: «Tu n'as
rien à craindre de nous, au contraire, et il ne t'en cuira pas
de nous avoir agressés quand nous débarquions»!
La reine pourrait remettre à sa place ce malotru, mais,
nous l'avons vu, elle a choisi la mansuétude. Elle se bornera
donc, sous un discours d'une exquise courtoisie, et qui est un
modèle de concision et d'élégance (breuiter, 561: id
est minus quam Ilioneus, Servius), à disposer
quelques pointes d'ironie, tel ce metum, 562, qui ridiculise la tentative
d'intimidation du Troyen, telle encore la spirituelle réplique
au barbara (Non obtunsa adeo..., 567 sq), ou encore, aux vers 569-570, cette
manière subreptice de montrer à Ilionée qu'elle
en sait au moins autant que lui et sur l'Italie (Saturniaque arua) et sur cet Aceste qui,
à tout prendre, n'est qu'un roitelet de canton (Erycis finis, face à l'emphatique
urbes, 549). Didon commet une
seule faute, c'est de sous-estimer la crapulerie humaine. Il est vrai
qu'elle se sent sûre de son pouvoir et que les Troyens, que
viennent de mater ses soldats, ne peuvent constituer un danger
sérieux pour Carthage, du moins dans l'état actuel des
choses. Et puis, Jupiter aveugle ceux qu'il veut perdre (v. 297-304).
La reine tend donc la main aux Troyens (v. 573):
Vrbem quam statuo uestra
est
réitérant ainsi, sans le savoir, l'indulgence
fatale de Priam envers le fourbe Sinon
(128). Et l'on n'oublie
pas qu'Enée, qui a l'ouïe fine quand il veut (et
l'inverse: cf. IV, 440), est là présent dans le temple,
écoutant tout derrière son nuage. On le verra
bientôt, prenant la reine au mot, faire main basse sur la riche
colonie, et s'y promener en pays conquis (rapto potitur, IV, 217).
Vers 579-630: Enée
apparaît devant Didon: échange de discours.
Pleinement rassurés, Enée et son bras droit n'ont
plus qu'à sortir de leur cocon. Mais l'opération ne se
déroule pas sans heurt. La brusque dissolution du nuage
(Vix...repente, 586) provoque une
espèce de choc en retour si violent qu'il s'en faut de peu que
le chef troyen ne perde l'équilibre, et la face du même
coup (v. 588):
Restitit Aeneas.
Mais les traductions françaises escamotent
régulièrement ce Restitit, consentant au mieux à le
rendre par un vague "debout" (Bellessort, Perret). Jackson Knight
s'approche beaucoup plus de la vérité en comprenant:
«Aeneas checked his walk»; de même Austin:
«"stood back" against the parting mist». Mais la cocasserie
du mot ne sera pleinement entendue que si l'on s'avise que ce parfait
appartient aussi légitimement à resto qu'à resisto, avec le sens suivant: «Le
nuage évaporé, il resta Enée». Le comique
de la description qui suit, introduit par l'ironique namque (cf.
supra et
II n. 138) n'a pas échappé à l'oeil vigilant
de Cartault 127: «C'est un bijou, un Adonis; nous ne nous
attendions pas à lui voir un physique si
séduisant». Dans une circonstance analogue, Ulysse,
invisible à tous, traverse la grande salle où sont
réunis «les doges et les conseillers
phéaciens» pour aller se jeter aux pieds de la reine
Arété, Homère, qui n'a pas l'intention de
ridiculiser son héros, se permet à peine un clin d'oeil
au lecteur (pollên êer echôn), et pour le
reste glisse aussi vite que possible sur les détails de la
réapparition d'Ulysse (Od. VII, 143-5). En trois autres
occasions il est vrai (Od. VI, 229 sqq, XVI, 172 sqq, XXIII,
156 sqq), le "héros d'endurance" passe par une
épiphanie du même genre que celle d'Enée, mais
à chaque fois il sort juste du bain, ou à tout le moins
vient de s'habiller de frais, si bien qu'il n'est pas interdit au
lecteur de penser que sa transfiguration doit autant aux vertus de la
toilette qu'à la magie de la baguette d'or. Virgile nous livre
le miracle brut et raffine encore sur les hyperboles
homériques, ajoutant du marbre et de l'ivoire là
où il n'y en avait pas. Qu'est-ce là d'autre qu'une
forme de cacozelia latens?
Pour s'en convaincre encore davantage, il faudrait revenir sur le
petit sketch précédent, où l'on voit Achate
entrer en délibération avec son supérieur (v.
579-585), et dont Plessis-Lejay soulignent dûment
l'inutilité, sans trouver au narrateur de meilleure excuse que
celle-ci: «Les Anciens étaient moins pressés que
nous». Mais en poésie, et dans une poésie aussi
accomplie que la virgilienne, tout ce qui est inutile est nuisible,
surtout quand la circonstance commande précisément de
ne pas s'attarder. On ne s'étonnera donc pas de constater que,
dans cet ornement superflu, l'auteur s'est amusé à
accumuler les traits de mauvais esprit:
animum arrecti et Omnia tuta
uides rappellent combien ils ont eu peur, ce qui donne
curieuse allure à fortis,
579, à moins qu'ici comme ailleurs (cf. 120, 222, 612) cet
adjectif n'indique rien de plus que la force physique; la
grandiloquence du mot pater (un
"père" si bien secondé par sa mère, matris, 585), comme aussi de la question
du vers 582 (cf. Vénus à Jupiter, 237), jure avec cette
couardise et ne fait que souligner la cocasserie de la
situation; iamdudum ("depuis un
moment") reporte à 513 sqq (même rejet de Ardebant, 515, 581), où metus triomphait de laetitia; et le verbe ardere lui-même tend à entrer
dans ce jeu ("ils bouillaient"), étant donné la lourde
insistance sur la matérialité de ce nuage
immatériel: scindit se,
purgat, erumpere aussi, dont la drôlerie
("faire une sortie") s'augmente de son emploi transitif.
Virgile ajoute donc à Homère une bonne dose de
comique, mais en même temps il s'enfonce davantage dans le
tragique. Quand Ulysse apparaît tel un dieu sous les regards de
Nausicaa, de Télémaque, de Pénélope, ce
dieu ne vient pas leur apporter la ruine et la désolation. Aux
Phéaciens il n'en coûtera que la perte d'un de leurs
vaisseaux pour avoir secouru Ulysse, mais Didon s'apercevra trop tard
que sous les traits du fils de Vénus, c'était son
fatum qu'elle contemplait. Tant la déesse de l'amour
(ipsa, 589) sait revêtir
des plus brillantes couleurs la mort même...
(129)
D'une bouche pareille à celle d'un dieu (Os...deo similis, 589), Enée va
distiller des paroles d'ambroisie...ou ce qu'il juge tel. En fait, il
renouvelle au profit de Didon les basses flagorneries qu'il adressait
un peu auparavant à Vénus déguisée en
jeune Tyrienne (v. 327 sqq). Ilionée aimait la
rhétorique, mais Ilionée n'est qu'un apprenti. En
quinze vers, c'est un festival de procédés oratoires
(130) :
présentation théâtrale et pleine de suffisance
(595-6, avec sa claironnante cacophonie), invocation aussi geignarde
qu'emphatique (O sola..., 597
sqq), goût de la période (597 sqq et 607 sqq),
interrogations rhétoriques (605-6),
répétitions et anaphores (Omnibus...omnium, 599, si qua...si quid, 603, dum...dum...dum, 607-8), amplification par
redoublement (terraeque marisque,
598, urbe domo, 600, nostrae...nec quidquid, 601) ou
retriplement (numina...iustitia
...mens, 603-4, honos nomenque
tuom laudesque, 609). Tout cela sonne terriblement creux,
et plusieurs commentateurs s'en sont aperçus: «discours
ronflant» (A. Cartault 127), «extravagant compliments»
(R.D. Williams), «hardly warranted by what has gone before»
(T.E. Kinsey 116). Cartault en conclut que Virgile n'a pas
réussi à «trouver la juste mesure», Kinsey
pense qu'Enée «seems already on the brink of love for
Dido», Williams se retranche derrière Homère
Od. VI, 154 sq. Mais la situation n'est pas la même ici
que lors de la rencontre d'Ulysse avec Nausicaa (Enée
s'adresse à une reine et à un juge), et l'on a vu plus
haut à propos des vers 327 sqq quel abîme sépare
le "sérieux" Troyen du spirituel fils de Laerte. A sa jeune
bienfaitrice venue lui souhaiter bon voyage, Ulysse promet bien
«qu'elle lui sera toujours un dieu, car il lui doit la vie»
(Od. VIII, 467 sqq), mais, à la différence
d'Enée, il ne peut être suspecté
d'insincérité, n'ayant plus de faveur à attendre
de Nausicaa. En réalité, ce n'est pas à Ulysse
que ressemble ici Enée, mais à sa propre mère
lorsque, dans le premier Hymne homérique à Aphrodite, elle s'emploie par des paroles
ensorceleuses à entraîner le naïf Anchise dans son
piège : comparer en effet les vers 131-132 de cet
Hymne (131) à la question
posée à Didon au vers 606:
qui tanti talem genuere
parentes?
Aussi, quoi de plus normal que, cherchant comme sa divine
mère à séduire une proie, Enée retrouve
d'instinct le même langage?
Mais de nulle autre oeuvre littéraire ne s'entend
davantage ici l'écho que des Bucoliques de Virgile, et
c'est un point que le discours d'Enée partage en commun avec
celui de Jupiter aux vers 257 sqq. Les vers 605-6:
...Quae te tam laeta
tulerunt
Saecula? qui tanti talem genuere
parentes?
évoquent à la fois l'atmosphère de la
quatrième bucolique (Austin) et le chant de Mopse dans la
cinquième (tulerunt, 34);
pour la nuance de talem, cf.
n. 45. La pompeuse formulation des vers 607-610
s'apparente au Ante leues ergo...
de Tityre (Ecl. I, 59 sqq)
(132) et va jusqu'à reprendre mot
pour mot le vers 78 de la cinquième églogue:
Semper honos nomenque tuom
laudesque manebunt.
L'ironie virgilienne des Bucoliques se trouve
détournée sarcastiquement contre une reine admirable,
tandis que la prosaïque, et piteuse, adjonction du membre
Quae me cumque uocant terrae, 610
a pour unique effet - ou pour unique objet? - de corrompre la voix
sublime de Ménalque, et cela indépendamment du triste
écho que ces mots trouveront en IV, 335 sq:
...nec me meminisse pigebit
Elissae
Dum memor ipse mei, dum spiritus
hos regit artus.
A. Cartault 127 relève cette caustique ironie: c'est,
dit-il, «sans qu'Enée bien entendu y mette malice...un
avertissement à Didon» (cf. aussi R.G. Austin et R.D.
Williams). Nous sommes moins sûr de l'innocence d'Enée,
et il nous semble en tout cas que son ironie ne reste qu'à
moitié perçue si l'on oublie que les mots de
Ménalque recopiés par lui s'adressent à un mort.
Les admirateurs du fils d'Anchise s'étonneront de le voir
mettre en doute l'existence de la Loi divine (603-5):
Di tibi, si qua pios respectant
numina, si quid
Vsquam iustitia est et mens sibi
conscia recti,
Praemia digna ferant
(133) .
Beaucoup nieront l'évidence, sous prétexte que
ces si sont quelque peu ambigus,
mais R.D. Williams allègue en vain III, 433 sqq:
si qua est Heleno
prudentia...
qui, sauf à penser qu'Helenus douterait de sa
propre prudentia, n'offre
justement aucune espèce d'équivoque. De même,
Servius manque à ce point d'arguments qu'il tente de
rapprocher le si tamen d'Hor.
C. I, 3, 23, pourtant si différent, avant de se
résoudre à admettre l'inadmissible: Aut certe ad se retulit: qui cum pius esset, tot
laborabat incommodis, suggestion amplement
étayée par l'aigreur des récriminations
étalées en 378-385. Villenave n. 65 ne craint pas de
saisir le taureau par les cornes: oui, Enée exprime un
«doute irréligieux», et cela au moment même
où il éprouve les bienfaits de la Providence, mais la
raison en est bien simple, c'est que «quand Virgile
écrivait, les dieux s'en allaient...déjà».
Dommage seulement que les "dieux" en question se nomment Justice et
Conscience Morale.
Avec son verrouillage de consonnes, sa mélodie en [i] et
[o] dominants, son élision au troisième temps fort, le
vers 613 est puissamment expressif:
Obstipuit primo aspectu Sidonia
Dido
et l'on pourrait admettre que, pris en lui-même et
tiré de son contexte, il serait tout à fait propre
à traduire l'idée du coup de foudre. Servius s'oriente
nettement dans ce sens: selon lui, primo
aspectu signifie pulchritudine, et Obstipuit indique que animo perculsa est: quod iam futuri amoris est
signum. Mais c'est sans doute aller trop vite en besogne,
puisque le verbe obstupescere
n'exprime rien d'autre qu'une grande stupeur et que la manière
particulière dont Enée s'est introduit chez la reine
justifie assez de sa part une telle réaction. C'est
naturellement l'expression primo
aspectu qui aiguille vers une interprétation plus
romantique, mais il se trouve hélas que primo a
indubitablement ici un sens adverbial (134), attendu que l'on ne
peut coordonner avec casu
(Casu deinde, 614) qu'un aspectu et non un primo aspectu, et qu'au surplus
l'expressivité du vers a tout à gagner dans un
débit haché des trois premiers mots. Il reste
assurément que c'est la première fois que Didon voit
Enée en chair et en os, mais cela le poète n'avait pas
besoin de le préciser! Il avait mieux à faire, comme
d'établir une jonction entre cette première rencontre
et la dernière (VI, 450 sqq: aspectu, 465), mais cette jonction est si
secrète (135)
qu'elle demande pour être perçue l'intercession de
Catulle c. 66, 39 (annonce du vers d'Enée en VI, 460:
Inuitus, regina, tuo de litore
cessi), où une Caesaries (cf. ici Caesariem, 590) déclare à
une reine d'Egypte:
Inuita, o regina, tuo de uertice
cessi.
Dans sa réponse, pleine de retenue et de dignité,
Didon va montrer qu'elle sait elle aussi manier
l'ambiguïté. Et Vénus s'en sera d'ailleurs
aperçu, puisqu'au vers 661 il nous est dit qu'elle
«redoute un palais ambigu et les gens de Tyr à la langue
double»:
Quippe domum timet ambiguam
Tyriosque bilinguis.
Enée prodiguait sans compter les effets oratoires. Chez la
reine, nulle hyperbole, nul trémolo dans la voix, nulle basse
flatterie. Loin d'exprimer l'admiration, ses questions initiales
laissent filtrer une note d'ironie dans le
immanibus...oris, 616:
quae uis immanibus applicat
oris?
malicieux rappel des grossières injures d'Ilionée
(cf. oris, 538). Le titre de
nate dea n'est pas non plus
nécessairement flatteur, d'autant que Didon, bien qu'elle
parle respectueusement de Vénus (alma
Venus), lui tourne obstinément le dos depuis la
mort de Sychée (IV, 15 sqq), et ces choses-là,
Vénus ne les pardonne pas (cf. l'Hippolyte d'Euripide).
Méfiance, suspicion, voilà quelles
impressions dominent le coeur de la reine, et si l'on
considère avec attention la force du Quis te...casus et du quae uis - Servius
souhaiterait ramener ces interrogatifs à des exclamatifs
d'admiration -, on trouvera que la perplexité de Didon
rejoint la grande interrogation que Virgile a voulu mettre en exergue
de son poème, avec le sens que l'on sait (v. 8-11: noter
tot...labores, 10, équivalent de tanta pericula,
615; casus, 9 repris ici
trois fois en dix vers: cf. aussi ui
superum, 4):
Musa, mihi causas memora, quo
numine laeso
Quidue dolens regina deum tot
uoluere casus
Insignem pietate uirum, tot
adire labores
Impulerit. Tantene animis
caelestibus irae?
D'ailleurs, à l'écoute de Teucer, la fille de
Bélus avait dû apprendre bien des choses sur le compte
du "fils d'une déesse", et l'on se dit que ce Grec
métissé de Troyen ne chantait peut-être tant les
louanges d'Enée (Teucros,
c'est surtout lui, seul nommé de sa nation) que parce que
celui-ci de son côté nourrissait pour les Grecs une
estime un peu exagérée. Le vers 624:
nomenque tuom regesque
Pelasgi
rappelle étrangement 488:
Se quoque principibus permixtum
agnouit Achiuis.
D'où la possibilité de
réviser l'interpretatio communis du vers 630:
Non ignara
mali miseris succurrere disco
dans le sens que nous indiquions plus haut,
à savoir comme l'indice que Didon n'est ni une faible ni une
naïve, mais qu'elle pratique le bien en toute connaissance de
cause, parce qu'elle l'a décidé ainsi (c'est toute la
différence avec Priam dupé par Sinon : II, 146 sqq). Et
de fait, si le verbe disco introduit une
idée de discipline, d'effort sur soi («elle s'y
étudie», Perret), cela suppose une tension avec la
modalité exprimée par Non ignara mali, ce
qui n'est le cas que si l'on donne à mali le sens de
"mal" (comme en VI, 736 par exemple) plutôt que de "malheur",
ce dernier n'étant que secondaire par rapport au premier.
Ainsi compris, le vers gagne en beauté, en équilibre,
en contenu. Didon à la fois réplique au
misérable ne fati
nescia de Jupiter, 299 (le
parallélisme est évident: double négation;
mali
contrebalance fati), adresse aux Troyens un discret avertissement
(memorat, 631: "leur met en mémoire"), et leur
administre un exemple en acte de ce que signifie cette fameuse
Conscience Morale mise au service du Bien, dont Enée mettait
solennellement en doute l'existence. Et maintenant, que
Méléagre aille ravir la palme à Virgile
(136) !
Vers 631-756: Didon donne un
banquet en l'honneur de ses hôtes; la machination de
Vénus.
Enée retrouvé, il n'est évidemment plus
question que les Troyens viennent s'installer à Carthage (cf.
v. 553 sq). Aussi le gros de leur troupe demeure-t-il près des
navires, où Didon leur fait envoyer des têtes de
bétail pour qu'ils participent eux aussi aux
réjouissances officielles (v. 633-636). La reine qui, nous
a-t-il paru, nourrit de secrètes préventions à
l'encontre des Enéades, n'en a que plus de mérite
à respecter aussi fastueusement les lois de
l'hospitalité. C'est sous l'invocation de Jupiter Hospes
qu'elle veut porter le toast solennel (v. 731):
Iuppiter, hospitibus nam te dare
iura loquontur
même si ce nam te et ce
loquontur trahissent un certain
manque de chaleur envers le Très Grand. Junon et Bacchus ne
viennent qu'ensuite, comme les garants de la bonne tenue du festin
(cf. Hor. C. I, 18, 6: Bacche
pater...decens Venus) et, par extension, de la radieuse
harmonie entre les deux peuples (v. 734):
Adsit laetitiae Bacchus dator et
bona Iuno (137) .
Mais Jupiter se moque bien des âmes pieuses. Lui si prompt
à obtempérer au brutal ultimatum de Iarbas (IV, 203
sqq), il n'a pas d'oreilles pour Didon. De concert avec Vénus,
il a décidé la perte de cette femme (pesti deuota futurae, 712), et nulle
prière au monde n'y pourrait rien changer (nescia fati: comparer Hom. Il. II,
38):
nêpios, oude ta êdê a ra Zeus
mêdeto erga
«pauvre fou qui ne savait pas quelles oeuvres
méditait Zeus».
La reine reçoit selon son rang. Sans doute le luxe
déployé pour l'occasion (637 sqq, 697 sq, 726) est-il
bien éloigné de la simplicité tout arcadienne du
vieil Evandre (VIII, 362 sqq), mais pour l'héritière
d'une longue et riche lignée royale - et la coordination de
Fortia facta, 641 à
Ingens argentum le fait bien
sentir-, l'or n'existe pas comme or, mais comme signe d'une
inscription dans la race, d'une légitimité
(138) . La coupe "lourde
d'or et de pierreries", grauem gemmis
auroque, qu'elle demande pour la libation (v. 728 sqq),
c'est le précieux symbole de sa dignité. En y buvant,
elle respecte un cérémonial ancestral:
Impleuitque mero pateram quam
Belus et omnes / A Belo soliti.
Mais elle y trempe à peine les lèvres (v. 737):
summo tenus attigit
ore
au grand scandale du géant Bitias (738-9):
Tum Bitiae dedit: increpitans
ille impiger hausit
Spumantem pateram et pleno se
proluit auro.
Il existe en effet de solides raisons d'attribuer increpitans à hausit plutôt qu'à dedit. Une question de rythme d'abord:
venant dans le prolongement de la phrase précédente, la
diérèse au deuxième pied rend efficacement le
geste de passer la coupe (cf. 717), alors que, reporté
sur dedit, le poids de increpitans entraîne une ponctuation
forte après ore, ce qui
hache péniblement le débit. Raison de fond ensuite. On
suppose d'ordinaire que Didon plaisante familièrement avec
l'un, et même le premier, de ses ministres. Cela remonte
à Servius: aut certe arguens
familiariter segnitiem tarde accipientis cum esset auidus in
bibendo, mais il convient d'observer que cette
explication, l'ancien scoliaste ne l'avance qu'à titre de
conjecture et qu'elle le satisfait si peu qu'il la retire
aussitôt, quitte à commettre un faux sens sur increpitare en prétendant
ôter à ce verbe sa pointe de blâme: melius tamen accipimus clara uoce hortatum
(139) . Mais que la
reine blâme ou exhorte, cela voudrait dire qu'elle s'amuse
à voir Bitias absorber jusqu'à la dernière
goutte le vin qu'elle lui présente car, connaissant son homme,
elle devait s'attendre à une telle grossièreté,
dûment sanctionnée par le impiger, le se
proluit, et la comique insistance du et (il n'y a plus rien à boire,
mais il boit quand même)
(140) . Pour parler sans ambages, disons
alors que Didon donnerait le signal de l'orgie. Toute sobre qu'elle
est pour son compte personnel, elle voudrait que l'on s'enivre autour
d'elle. L'exemple de Bitias est en effet imité sur le champ
par "les autres chefs" (v. 740):
Post alii proceres.
L'ellipse ne laisse guère de doute: il faut sous-entendre
hauriunt et se proluunt. Selon Austin, Virgile
voudrait opposer la délicatesse de Didon à la rustrerie
des autres Tyriens, mais l'on ne voit guère
l'intérêt d'un tel contraste, totalement gratuit, tandis
que le goût immodéré des Troyens pour la liqueur
de Bacchus et leur goinfrerie à table nous sont
déjà connus par les vers 210 sqq (cf. 215: Implentur ueteris Bacchi).
L'identification de Bitias au gigantesque fils de l'Idéen
Alcanor dont il sera question en IX, 672 sqq n'offre que des
avantages. On ne s'étonne pas que ce fou (IX, 676) et cet
outrecuidant (IX, 695) trouve spirituel de lancer une espèce
de défi à la ronde, et en premier lieu à la
souveraine, en démontrant qu'il n'est pas, lui, une femmelette
et qu'il sait boire. D'ailleurs, Didon n'enfreindrait-elle pas le
protocole en partageant la coupe de l'hospitalité avec un
autre qu'un Troyen? Servius voit juste en disant que la pudeur lui
interdisait de choisir Enée, mais, parmi les autres proceres, les autres "prétendants"
(dans l'ancienne langue, procus
se disait procer)
(141) , ce Bitias attire
le regard par sa colossale stature, sa proceritas (IX, 674, 679 sqq) (Servius
cite ici Varron: proceres...quia eminent in
ea [sc. ciuitate]).
Alors, à lui l'honneur... Et la muflerie troyenne sera encore
comiquement soulignée au vers 747 quand la
sublime poésie chantée par Iopas n'arrivera qu'à
les faire bâiller:
Ingeminant plausu Tyrii Troesque
sequontur.
Par l'écho appuyé à G. II, 475 sqq,
par la noblesse des rythmes et des sonorités, Virgile
élève l'aède phénicien au rang le plus
élevé de la hiérarchie humaine, tout près
de son maître Apollon (cf. VI, 662, et voir Ecl. VII, 22
sq). Les Tyriens applaudissent avec enthousiasme, et les Troyens,
comme dit Cartault 132, «les imitent par politesse». Ils
auraient préféré des danseuses ou des
saltimbanques (comparer Ulysse, Od. VIII, 487 sqq). Le
poète n'aurait pu opposer plus fortement deux races d'hommes
(142), et son
idéalisation du peuple de Didon va même jusqu'à
lui faire éviter soigneusement le terme d'"esclave" à
propos des domestiques du palais: les Carthaginois ont des
serviteurs, famuli, 701, famulae, 703, ils n'ont pas d'esclaves
(pace Villenave, Bellessort).
Il est vrai qu'irréprochable sur tout le reste, la reine
s'enflamme instantanément à la vue du jeune Ascagne et
du cadeau qu'il apporte (v. 713-4):
Expleri mentem nequit
ardescitque tuendo
Phoenissa et pariter puero
donisque mouetur.
Mais le vers précédent disculpe
l'héroïne, la plaint et ne la condamne pas:
Praecipue infelix, pesti deuota
futurae.
Ce deuota accuse
Vénus, ce Praecipue suivi
de inscia, 718 rappelle le
ne fati nescia et le in primis des vers 299 sqq,
c'est-à-dire la décision jupitérienne d'aveugler
Didon. Jupiter et Vénus en l'occurrence représentent,
pourrait-on dire, l'espèce de fatalité psychologique
résultant de la rencontre entre une femme frustrée dans
son instinct maternel et un enfant paré de toutes les
grâces. Sans doute la reine, étant au fait de certaine
rumeur sur Enée (cf. supra),
devrait-elle regarder avec suspicion les trésors
«arrachés aux ruines de Troie», Iliacis erepta ruinis, 647 et s'interroger
sur la façon dont ce butin a échappé aux Grecs.
Une telle question est d'ailleurs si naturelle que Servius ne cherche
nullement à l'éluder. Mais selon lui, l'expression du
vers 647 aurait pour objet de laver Enée du crime de trahison
(laborat hoc sermone probare ab Aenea non
esse proditam), comme si premièrement Virgile
n'aurait pas mieux fait d'éviter la moindre allusion à
un tel sujet - voilà bien encore de la cacozélie! -,
comme si deuxièmement le verbe eripere n'offrait pas une redoutable
ambiguïté
(143) . Mais,
présentées par l'enfant, les dépouilles de Troie
se purifient comme par enchantement, de même que le fatal
Cheval paraissait innocent quand d'innocents enfants s'empressaient
à le tirer dans Ilion la sainte (Pueri circum, II, 238 sq).
Au reste, Didon n'a pas entièrement
perdu sa lucidité, et les questions dont elle assaille le fils
de Vénus mettent celui-ci sur le gril (v. 750-6). Elle
voudrait bien avoir des éclaircissements peut-être sur
le double miracle qui lui avait permis d'échapper aux griffes
de Diomède (Il. V, 297-317, 431 sqq) et d'Achille
(Il. XX, 290-352); elle voudrait entendre sur quel ton il
parle de Priam et d'Hector, ses rivaux dynastiques. Et même,
pour lui donner l'occasion de se purger radicalement, elle lui
propose de remonter à la source de la tragédie,
c'est-à-dire à l'enlèvement
d'Hélène par le beau Pâris, dont des bruits
persistants le présentaient, lui Enée, comme le guide
et le conseiller (v. 753-5)
(144) :
Immo age et a prima dic, hospes,
origine nobis
Insidias, inquit, Danaum
casusque tuorum
Erroresque tuos.
Servius entend fort bien ce a
prima...origine (id est a raptu
Helenae), mais refuse de s'apercevoir que dans cette
interprétation la pause marquée après Insidias laisse, au moins l'espace d'un
instant, planer un sérieux doute sur l'attribution de Danaum, rattachable si l'on voulait
à tuorum (cf. v. 488 et
624): «Narre-nous tes embûches, les malheurs de tes
Danaens, tes errances (ou tes errements)»; et à tout le
moins cette hésitation syntaxique devrait-elle nous faire
souvenir que, dans l'une de ses acceptions, error signifie insidiae (cf. II, 48). Après tout,
les Danaens en inventant la ruse du Cheval ne firent que
répliquer aux insidiae
tendues a prima origine par
Pâris et Enée alors qu'ils étaient les
hôtes de Sparte (hospes a
sa pointe).
C'est donc ainsi que la souveraine de Carthage met son hôte
à l'épreuve, tout à fait dans la manière
subtile et insinuante qui est celle que Naevius dans son Bellum
Punicum (23 Strzelecki) prêtait à un interlocuteur
du Troyen (Didon elle-même?):
Blande et docte percontat, Aenea
quo pacto / Troiam urbem liquerit
car l'intention inquisitoriale des adverbes docte et blande (cf. notre blandis, 670) ne peut faire aucun doute
(Galinsky 52). Seulement, bien entendu, Enée
préfère esquiver l'épineuse question des
origines (sed excusat Aeneas,
Servius) et commencer sa narration avec les insidias Danaum, Sinon et le Cheval de
bois. Or justement, ce Cheval, parlons-en. Putnam 4
admire à juste titre ce qu'il appelle «a beautiful
circular quality» dans le fait qu'Enée entame sa
narration à l'heure où "les astres déclinants
invitent les sommeils" (II, 9) et que la première section du
livre II s'achève «au moment où le premier sommeil
commence pour les mortels» (II, 268). Mais notre admiration ne
grandirait-elle pas s'il s'avérait qu'une telle correspondance
n'a rien de gratuit et qu'elle fait affleurer au contraire la
secrète analogie entre la dernière nuit de Troie,
commencée dans la liesse, et cette nuit du banquet qui sera
pour Didon la première de son chemin vers la mort? Nous
notions déjà au passage (cf.
supra) que la nuée magique
à la faveur de laquelle Enée et Achate s'introduisaient
dans Carthage n'était pas sans rapport avec la machine de
guerre conçue par Epéos (II, 264)
(145) , mais l'on a vu
également que le premier assaut du Troyen contre sa proie
n'avait pas tourné à son avantage (cf. l'avertissement
impliqué par le v. 630). Aussi Vénus recourt-elle
à "de nouveaux artifices" (nouas
artis, 657) en inventant une seconde machine,
irrésistible celle-là, en la personne du jeune Ascagne
spécialement réquisitionné pour la circonstance.
Ce que furent pour les malheureux sujets de Priam le Cheval
d'Epéos, les Serpents mangeurs d'hommes, le fourbe Sinon et la
flotte grecque revenue nuitamment de Ténédos, le bel
adolescent le sera pour Didon, ainsi qu'il apparaît sur le
tableau comparatif que voici:
Livre I------------------> Livre II
ad moenia ducat, 645-->
Duci intra muros, 33, Ducendum ad sedes, 232
peteret, 651, petit, 717--> petunt, 213, petens, 256
Extulerat, 652----------->
Extulerat, 257
ad nauis tendebat [Achate] ,
656--> ad litora tendunt
[Serpents], 205
uersat, 657-------------->
uersare dolos, 62
flamma, 673, ignem, 688---> flammas, 256
dolos, 682, dolo, 684----> dolos, 62, 252, dolo, 34, dolis, 44, 152, 196, doli, 264
ueneno (de Vénus),
688--> ueneno (des Serpents),
221
dona, 679, 695, 709, donis, 659, 714--> dona, 36, 44, 49, donum, 31, dono, 269,
se.../Obtulerat, 59- 61
laetus, 696--> laeti, 260
duce, 696--> phalanx instructis, 254
Regia, 696--> regia, 256
Mirantur dona Aeneae, mirantur
Iulum, 709--> Pars
stupet.../Et molem mirantur equi, 31 sq
simulataque uerba, 710-->
periurique arte, 195
Flagrantisque dei uoltus,
710, gremio fouet, 718-->
Ardentisque oculos, 210
sigmatisme, 719----------> thème-clef du Serpent
Mais le pilier du système est constitué par la
réitération d'une même structure en deux temps.
Dans le livre I, un premier Iamque (v. 419):
Iamque ascendebant collem qui
plurimus urbi
Imminet aduersasque aspectat
desuper arces
en amorce un second (v. 695):
Iamque ibat dicto parens et dona
Cupido
Regia portabat Tyriis duce
laetus Achate.
De la même façon, dans le livre II, Ecce autem (v. 203):
Ecce autem gemini a Tenedo
tranquilla per alta
(Horresco referens) immensis
orbibus angues
Incumbunt pelago pariterque ad
litora tendunt
prépare Et iam (254):
Et iam Argiua phalanx instructis
nauibus ibat
A Tenedo tacitae per
amica...
Ce parallélisme entre les deux livres est même
doublement souligné, d'abord par la correspondance entre II,
250-4 et I, 691-4 (écho de umbra
et de complectitur),
ensuite par le fait que les dragons jumeaux, gemini...angues, et la flotte argienne
arrivent du même point (a
Tenedo, 203, 255), tout comme Vénus quitte deux
fois sa chère Chypre, la première pour envoyer contre
Carthage ces deux jumeaux que sont Achate et Enée dans leur
"oeuf" d'invisibilité
(146), la seconde pour
enrôler Amour-Ascagne. Ajoutons que ces correspondances
trouveront leur complément naturel dans la mise en
résonance par le poète du livre II avec le livre IV
(147) .
On le voit, pour la cynique Idalienne, Didon n'est rien de plus
qu'une riche place forte à enlever. Poséidon,
Héra et Athéna avaient dans l'Iliade de bonnes
raisons d'en vouloir à la perfide Ilion: Vénus n'a rien
à reprocher à la reine de Carthage, sauf sa vertu
même (148) . Et
tout comme Pâris et Enée n'avaient pu s'empêcher
de violer l'hospitalité de Ménélas à
Sparte, il faut, pour satisfaire la déesse de l'amour, que
Didon reçoive le juste prix de sa
générosité, la mort (v. 671-2)
(149) :
uereor quo se Iunonia uertant /
Hospitia.
On s'est interrogé sur la signification de ce Iunonia: rappelons-nous bona Iuno, 734 et comprenons que
l'épithète signifie "vertueux", "irréprochable".
Vénus poursuit d'une haine implacable la vertu en quelque lieu
qu'elle se trouve. La seule pensée de la vertu lui cause des
brûlures insupportables, comme, dit-on, Satan crée
lui-même son enfer (v. 662):
Vrit atrox Iuno et sub noctem
cura recursat.
Le poète souligne à plaisir, tant par la
répétition nouas...noua, 657 que par l'ironique
adverbe Quippe, 661
l'inanité totale de ces craintes. Le fond de l'affaire, c'est
que la proie ne doit pas échapper au cher fils.
Les commentateurs voudraient bien en l'occurrence dissocier
Enée de sa mère, mais le moyen? Alléché
d'abord par ce qu'il a appris (v. 343-368), puis par ce qu'il a vu
(v. 420 sqq, 453 sqq), encouragé en outre par la bienveillance
de la souveraine, qu'il aura prise pour de la faiblesse (animum arrecti, 579), le chef troyen a
tout de suite formé en son for intérieur la
décision de s'emparer de ces trésors. Vénus n'a
pas eu besoin de lui inspirer l'idée d'utiliser son propre
fils comme pièce maîtresse de sa stratégie
offensive: cette idée lui vient spontanément à
l'esprit, comme l'indique l'analyse des vers 643-656. Sans perdre un
instant, Enée a dépêché Achate
auprès des navires avec ordre d'annoncer les bonnes nouvelles
au jeune Ascagne (mais l'expression ferat
haec, 645 fait penser déjà à du
butin: cf. l'ambiguïté de ferat, II, 75, feram, II, 161), et de rapporter pour
Didon, à titre d'investissement, certains cadeaux tout aussi
précieux que maléfiques
(150) , tels que le
sceptre d'Ilioné et la parure qu'Hélène emporta
(ou "arborait": Extulerat, 652 en
écho à II, 257) quand elle suivit l'adultère
Pâris. Mais qu'à eux seuls ces objets ne suffiraient pas
à ébranler la citadelle (mouetur, 714: cf. labantem, IV, 22), il le sent si bien
qu'il leur adjoint son propre fils, à peu près comme
les Danaens avaient commis Sinon au service du Cheval; et le Dona ferens du vers 679 constitue un
sinistre écho à la sentence prémonitoire de
Laocoon (II, 49):
timeo Danaos et dona
ferentis.
Ascagne apporte les cadeaux, cadeau lui-même que son
père n'a pas scrupule à faire servir à la
réalisation de ses plans sordides (v. 643-4):
neque enim patrius consistere
mentem / Passus amor.
L'exégèse traditionnelle donne à cette
incise un sens qui paraît quelque peu exagéré:
«car l'amour paternel ne permet pas le repos à son
coeur» (Perret). Cette subite notation ne serait-elle pas en
effet plus touchante s'il avait été une seule fois
question précédemment de l'affection d'Enée pour
son fils et si la suite ne faisait pas voir que l'amour paternel
cède le pas devant "l'amour" tout court, c'est-à-dire
cet obscur mélange de convoitise et de concupiscence, cette
"peste" (pesti, 712) qu'il
communiquera, comme par contagion, à sa trop accueillante
hôtesse (151) ? Au
vers 716:
Et magnum falsi impleuit
genitoris amorem
à un moment où Ascagne vient d'être
dépossédé de lui-même par le dieu Amour,
on a du mal à croire que le mot amorem puisse signifier autre chose que la
passion amoureuse, et c'est ce que paraît confirmer le fait que
Cupidon passe aussitôt après à l'attaque de la
reine. En restituant au neque du
vers 643:
Aeneas (neque enim patrius
consistere mentem / Passus amor)
sa force latente de
ne...quidem, on remplacerait une mièvrerie certaine
par une pointe des plus acérées: «car même
l'amour paternel ne tolère pas qu'il garde la raison»
(152) . Toute l'ironie
gît alors dans Passus :
Enée, malheureuse victime de ses vices, ne peut même pas
compter sur l'amour paternel pout retrouver un peu de raison.
D'étrangement superfétatoire qu'il semblait, le vers
646:
Omnis in Ascanio cari stat cura
parentis
se charge à présent d'intention, et cari - qui paraissait seulement calquer le
grec (cf. Têlemachoio filon patera, Il. IV, 354)
- entre dans la satire ("ce cher père, vraiment"). En
réalité, Ascagne est pour lui plus un moyen qu'un but,
ce que Mercure ne manquera pas de lui reprocher (IV, 272 sqq).
Dès maintenant, le double praeterea, 647, 653 inscrit ce
garçon au nombre des instruments de siège et toute la
suite le montrera inséparable des cadeaux qu'il apporte: 659
sq; 678 sq; 709; structure 709-711, encadrant Iule entre dona et
pallam; 714.
En parfaite communion avec sa divine génitrice quant aux
pensées et aux actes (ainsi 661-2 s'appliquerait aussi bien au
fils qu'à la mère), Enée emploie sensiblement le
même langage qu'elle. Sans doute y a-t-il dans la voix de
Cythérée un certain charme voluptueux qui la
définit, et elle sait trouver des raffinements de sadisme,
tels ce laetissima et ce dulcia des vers 685 et 687, que Virgile ne
pouvait décemment mettre au compte d'Enée, mais il n'en
demeure pas moins que les deux styles se rencontrent sur l'essentiel,
empruntant l'un et l'autre à une source unique, les
Commentaires de César (cf. déjà
supra). En lisant les vers 643-656, froids,
précis, insensibles, cyniques, avec ce praemittit...ferat...ducat, cette position
prééminente de iubet
qui ne régit pas moins de neuf vers, ce rapide vers
conclusif qui montre la diligence du lieutenant (cf. ducat, 645, duce, 696), ne croirait-on pas entendre,
à peine transposé en langue virgilienne, un paragraphe
de la Guerre des Gaules ou de la Guerre Civile? Et la
même influence se décèle dans la "harangue"
qu'elle adresse à sa vaillante armée (meae uires, mea magna potentia, 664), en
l'occurrence à Cupidon, et qui brille spécialement par
sa clarté, cette fameuse vertu césarienne, puisque l'on
appelle séculairement ainsi l'art de masquer ses obscurs et
tortueux desseins sous un semblant d'évidence presque candide
à force de cynisme
(153) . Vénus
puise largement dans le vocabulaire militaire: 657-8 (artis et consilia), 660 (Incendat reginam, saisissant de force),
664 sq, 670 (tenet), 673-5
surtout, avec ce monstrueux Quocirca, si lourd pour si peu de raison
(et teneatur, 675 renverse
tenet, 670)
(154) ; et ces
métaphores se prolongent en 714 (mouetur), 717 (Reginam petit), 719 (Insidat rappelant tenere; d'autres préféraient
la leçon Insideat, par jeu
étymologique avec insidiae: D.Servius), 721 (praeuertere, l'art, si césarien, de
surprendre l'adversaire), 722 (cf. VI, 813 sqq; VII, 693 sq).
On voit combien il serait factice de vouloir accuser Vénus
pour mieux dédouaner Enée: les deux manifestement ne
font qu'un (Nos tua progenies,
250). La déesse n'est ici que la projection merveilleuse de
l'âme énéenne, le «symbole extérieur
d'une action psychologique toute naturelle», pour reprendre une
formule de Constans 256, lequel nous semble également dans le
vrai lorsqu'il commente de la façon suivante la substitution
de Cupidon à Ascagne (p. 69): «il serait le
véritable fils d'Enée, qu'il n'en serait pas moins
auprès de Didon un dangereux messager de tendresse. Le
merveilleux n'est ici que la figuration poétique et comme le
reflet irisé du réel». "Irisé"
peut-être, sinon reluisant pour le fils d'Enée. Si
parfaite est sa ressemblance physique avec le dieu effronté -
aux ailes près, c'est son sosie (cf. v. 689 sq, et l'effet du
double et)
(155) - que l'on est en
droit de se demander s'il n'en irait pas de même pour le
caractère. Et de fait, ôté le masque de la fiction, l'endormissement d'Ascagne (sopitum, 680
; placidam per membra quietem /
Inrigat, 691-2) pourrait simplement
symboliser l'extinction du sens moral chez le Puer. «Le temps
d'une nuit», minaude Vénus (noctem non amplius unam, 683), mais, selon le mot d'Horace (Epist. I, 3, 54),
l'argile garde pour toujours l'empreinte du liquide qu'on y a
versé.
Au surplus, ne perdons pas de vue
qu'Ascagne et Enée ne sont eux-mêmes que des fictions,
si bien que tout se passe comme si Virgile avait saisi l'occasion de
cette féérique transfusion de Cupidon en Ascagne pour
en opérer une autre, moins naïve, celle qui
transférerait passagèrement d'Enée à
Ascagne le personnage d'Octave afin d'exposer à notre vue les
vraies relations de ce dernier avec son père Jules
César. A eux seuls, les mots puer et Amor évoqueraient Octave au lecteur
des Bucoliques
(156) , mais il s'ajoute
à cela trois traits remarquables: c'est l'insistance sur la
fausseté et l'hypocrisie du personnage (simulataque uerba, 710)
(157) , c'est la possible
allusion par le placidam du vers
691 à la légendaire placidité du fondateur de
l'Empire (Voltu...tranquillo
serenoque, Suet. Aug. 79, 2)
(158) , enfin c'est
l'indication Flagrantisque dei
uoltus, 710, où le participe, souligné par
le redoublement syntaxique, pourrait évoquer l'éclat
très particulier qui, selon ses flatteurs, émanait du
regard d'Auguste (Suet. Aug. 79, 3). Il y avait quelque
bizarrerie à voir Virgile insister complaisamment sur la
fraternité de sang entre "le pieux Enée" et cet impie
de Cupidon (Frater...tuos, 667 en
fort relief) (159) . Ce
zèle intempestif trouve maintenant son explication, tout comme
la scène plutôt scabreuse que croquent les vers 715-716:
Ille ubi complexu Aeneae
colloque pependit
Et magnum falsi impleuit
genitoris amorem.
Agé d'une douzaine d'années au bas mot
(160) , Ascagne n'est
peut-être pas encore trop grand pour de telles
démonstrations de tendresse («rather big», Austin),
mais il suffit de se dire que c'est Cupidon en personne que le "faux
père" serre dans ses bras pour comprendre que ces effusions
n'ont rien de vraiment familial. "Faux père" qui est en
réalité un vrai frère tout en demeurant un
père, Enée embrassant Cupidon ne figurerait-il pas bien
Jules César, ce vrai père inavoué de son
petit-neveu Octave (cf. n. 156)?
Au contact du vicieux enfant, une insinuante sensualité
s'infuse dans les veines de la reine, qui ne s'aperçoit pas
qu'en cajolant le fils, c'est le père qu'elle s'habitue
à aimer. Le poison qu'elle absorbe à longs traits (v.
749):
longumque bibebat
amorem
poison lent à agir comme celui qui affolera un jour Amata
(VII, 354 sqq), déjà l'on ne saurait dire s'il filtre
plus des lèvres d'Ascagne que de l'éloquence
d'Enée, qui va maintenant se déployer sur deux livres.
Lors de la nuit tragique de Troie, le peuple de Priam s'était
endormi dans l'allégresse après avoir bu les paroles
menteuses de Sinon. Au réveil, la ville était envahie
(IV, 9):
Anna soror, quae me suspensam
insomnia terrent!
NOTES
(cliquez sur
R pour revenir au passage)
1) La chose a été souvent
remarquée, comme le fait que la double référence
s'étende sur tout le proème. Mais, ainsi que l'observe
C. Weber, alors que l'Odyssée n'est
évoquée que par le contenu rhétorique,
l'Iliade l'est en outre d'une façon occulte par la
reprise de schèmes métriques: Weber 270 montre
notamment que, à ce point de vue, arma uirumque cano, fort insolite en
début d'hexamètre, «is the exact equivalent of
mênin aeide thea ». Mais, faute de pouvoir
envisager l'hypothèse "cacozélique", ce critique doit
conclure à la complète gratuité du
procédé: «Here the expressiveness of the meter is
entirely autonomous, having nothing at all to do with the meaning of
the words themselves». R
2) Voir à ce sujet J.-P. Callu; J.G.
Farrow 344 sqq; F. Bliss 50-51. Dans la version de la prise de Troie
par Ménécrate de Xanthos (ap. Dion. Hal.,
Ant. Rom. I, 48, 3), Enée livra Troie aux
Achéens pour se venger d'Alexandre et de Priam (cf. aussi G.K.
Galinsky 46-50). Cette tradition transparaît à travers
la relation de Tite-Live (constat Troia
capta...duobus Aeneae Antenorique...omne ius belli Achiuos
abstinuisse, I, 1, 1), et se retrouve à plusieurs
reprises dans le commentaire servien (ainsi ad I, 242 et 488).
On y fera souvent allusion dans la suite. Le problème est peu,
ou trop rapidement, abordé par les interprètes: e.g. R.
Heinze 71-72, W. Clausen (1987) 32. R
3) Ce début a en effet choqué,
ainsi qu'on le perçoit à travers le commentaire
servien. J. Henry, cité par Austin, déplorait son
"abruptness, turgidity and ambiguity". R
4) Cf. A. Bloch 207: « Die Stütze
des arma [ist] das im Sinne des
Hendiadyoins äusserlich beigeordnete, begrifflich aber
untergeordnete uirum ». J.
Higgins note que la correspondance arma - andra «is a
reinforcement of the relationship between man and war», ajoutant
que umbras, dernier mot du
poème, rappelle arma par
allitération. R
5) Cf. Catulle ou l'anti-César
230-3. R
6) Il nous paraît comme à E.
Fredricksmeyer 16 n. 3 - et malgré quelques résistances
(e.g. G. Stégen, P.A. Hansen, J. Perret) -, qu'après la
magistrale étude de R.G. Austin in CQ (1968),
l'inauthenticité du Ille
ego... est fortement établie.
R
7) Et ne la voit-on pas au vers 134 soulever,
par le truchement des pensionnaires d'Eole, tantas moles ? Noter que le vers 33 met le
point final à la question du vers 11: tantaene animis caelestibus irae?
R
8) J.W. Hunt 5, 104 n. 14 (cf. aussi S.
Commager [1981] 113) rapproche XII, 950 (ferrum condit) et commente: «double
meaning... building and burial... fused» (cf. aussi M.C.J.
Putnam 21 sur II, 24); le même jeu nous paraît à
l'oeuvre en VI, 792. Virgile semble avoir innové en liant
condere à
l'égorgement, et toujours dans un contexte fort peu à
l'honneur d'Enée ou des siens. Peut-être le condere du v. 33 comporte-t-il, en
relation avec Arcebat, 31,
l'idée de "réserver, mettre de côté": cf.
le grec kruptein (Hés. Tr. 138, Eur.
Bacc. 955-6). R
9) Junon (sur laquelle ne nous aveugle que
notre sympathie pour Enée: cf. Perret 6-7 n. 1) joue dans
l'Enéide un rôle assez analogue à celui
d'Apollon dans l'Iliade (comparer Aen. I, 8 sqq
à Il. I, 8 sqq). Tous deux châtient le crime et
le sacrilège, tandis que Zeus-Jupiter se régale du
carnage. La férocité d'Il. I, 5 (Dios d
eteleieto boulê) n'a rien à envier au fato virgilien (I, 2).
R
10) On songe au fatale monstrum de l'ode I, 37 d'Horace,
appliqué d'habitude à Cléopâtre, mais qui
reviendrait à Octave si l'on en faisait un sujet plutôt
qu'un c.o.d. en supprimant la ponctuation avant quae (avec un eam sous-entendu): daret ut catenis / Fatale monstrum quae generosius /
Perire quaerens... Cf.
Petite Stéréoscopie II, ad loc.
R
11) La ponctuation forte après
Latio, 6 (Mynors, Williams,
Austin...) nous paraît briser bien malencontreusement le rythme
de ce proemium. La justification qu'apporte G. Nussbaum 188
(lequel préconise également un point-virgule
après litora, 3) est d'une
évidence fallacieuse («because that [sc. l'absence
de ponctuation forte] would reduce the whole clause unde...Romae to a frigid geographical
tautology»). En effet, la barrière d'un point-virgule
(purement fictive, rappelons-le, pour un contemporain de Virgile),
loin d'annuler l'effet de la tautologie, ne ferait que la souligner
jusqu'à l'absurde (comme si Virgile voulait dire: «ne
croyez surtout pas qu'il y ait un rapport quelconque entre l'adjectif
Latinus et le nom Latium» !). Mais tout
s'éclaire si l'on comprend que ce jeu Latio - Latinum vise secrètement
à exclure Enée. R
12) En XII, 819 sqq, Junon exigera - et
obtiendra - l'abandon par les Troyens de leurs moeurs, coutumes et
religion: Rome n'avait pas besoin de leurs dieux. Cartault 71 (voir
aussi 94) notait bien avant nous que, puisque d'après les
livres VII et XII les Latins préexistaient à
l'arrivée des Troyens, «les mots genus unde Latinum auraient dû
être modifiés». R
13) Comme le rappelle P. Jal 469-70, cette
"contradiction évidente" scandalisait beaucoup de
contemporains, et la pique lancée par Horace C. III,
24, 25-8 n'a rien, pace Jal, d'"involontaire".
R
14) A moins de rattacher ce Hinc à Progeniem en supposant que le poète
distingue deux étapes dans les guerres puniques: renversement
de Carthage (et même des "citadelles tyriennes": Tyrias...arces), ruine de la Libye! Voir
l'excellente réfutation d'Henry, trop prompt malheureusement
à conclure, selon sa formule favorite, que les deux derniers
vers sont la "variation" du "thème" exposé dans les
deux premiers. R
15) Cf. aussi Sen. Lucil. 90, 5:
Officium erat imperare, non
regnum; Claudien De Consulatu Stilichonis 3 (24),
150-3: Haec est in gremium uictos quae sola
recepit / Humanumque genus communi nomine fouit / Matris, non dominae
ritu, ciuesque uocauit / Quos domuit, nexuque pio longinqua
reuinxit. Ce qu'inspire à W. C. Korfmacher 4 le
fameux Excudent
alii... (VI, 847 sqq), on l'appliquerait non moins bien
à I, 12 sqq: «the passage is vibrant with a type of
internationalism intelligible to ancient thought, and with a hope for
the union of all men in peace and justice».
R
16) Il est vrai que le futur fouebit, 281 implique l'actuelle
hostilité de Junon envers la Ville. Mais Jupiter est
roué: il feint d'ignorer que Junon ne poursuit Enée que
pour sauver Rome. R
17) Selon la formule d'Aulu-Gelle (XVI, 13,
9), les colonies sont comme des images en réduction de la
cité-mère: coloniae quasi
effigies paruae simulacraque...quaedam.
R
18) J. Perret, ad I, 429, propose une
ingénieuse explication: «La mise en place d'un
décor anachronique ...prépare subtilement
l'anachronisme sentimental que constitue, du point de vue
homérique, la liaison d'Enée et de Didon». Mais
Virgile ne devait-il pas au contraire s'efforcer au maximum
d'atténuer l'anachronisme au lieu de l'aggraver?
R
19) On sait que le nom de Carthago ne signifie rien d'autre
étymologiquement que "Nouvelle Ville", sens auquel le antiqua ici et le nouae, 298 (cf. aussi nouam...urbem, 522) pourraient faire
subtilement allusion (S. Commager [I981] 102), compte tenu du
goût de Virgile pour les jeux étymologiques (cf. en
particulier J. J. O' Hara [1997]). Etant donné les ambitions
parallèles des deux cités, il n'est pas extraordinaire
de dire que Rome fut la Carthage de l'Italie (de même que
Carthage fut la Rome de la Libye): maiores
uestri primum uniuersam Italiam deuicerunt, rappelle
Cicéron aux Romains (Phil. 4, 13).
R
20) Comparer le longe de III, 555-6 («sur de vastes
espaces», Perret) ou de VIII, 92; cf. aussi late, 21, et longe...lateque, G. III, 477. Dans
la version conventionnelle, longe
vient fâcheusement affaiblir le contra dont la force est d'établir
entre Italiam et Carthago une menaçante
contiguïté (non tantum situ,
quantum et animis contra, D.Servius). On voit mal en tout
cas comment cette préposition, ainsi soudée à
son régime préposé, pourrait également
régir Ostia, surtout avec
le relief que celui-ci reçoit du rejet. C'est donc
arbitrairement, semble-t-il, que C.E. Murgia 50 décide que le
cas de "double meaning" de contra
n'entre pas dans la catégorie de ceux où le sens obvie
en masque un plus vrai. R
21) Cf. VIII, 65 (Hic mihi magna domus celsis caput urbibus
exit : nous sommes à l'embouchure du Tibre), vers
que l'on ne peut guère empêcher d'évoquer la
future grandeur romaine (cf. Servius, et notre étude dans
Euphrosyne 20 [1992], 80), et qui consonne significativement
avec I, 17: Hic currus fuit; hoc regnum dea
gentibus esse, d'autant que l'endroit est
particulièrement cher à Junon (v. 60, 84-5: à
comparer à I, 15 sqq: Quam Iuno
fertur terris magis omnibus unum..., et cf. infra
n. 32). R
22) Voir parmi bien d'autres exemples avec
quelle subtilité Catulle dans le carmen 65 dissimule
Mallius-Cinna sous l'orateur Hortensius, qui est en somme son
contraire: cf. Catulle ou l'anti-César, 111, 114.
R
23) Au demeurant, ce déplacement n'est
peut-être pas indispensable, car
Libyae pourrait aussi s'analyser en locatif, comme en IV,
36 par exemple. En somme, ce
Libyae se comporte en "électron libre", capable de
se construire ad libitum, et
valant ainsi deux fois, un peu à la manière du quam minimum de l'ode d'Horace à
Leuconoé (cf. LEC 66 [1998] 73-82); cf. aussi Praeterea, 49; voir infra.
R
24) On dirait que l'auteur a voulu nous
souffler cette coupe quand, un peu plus bas, il écrit, en
reprenant la racine du mot
excidium et la finale en [o]: Exciderant animo. Ce Venturum excidio rappelle assez le
Demersa exitio d'Hor. C.
III, 16, 13. R
25) Cf. notre étude dans RBPh
71 (1993) 89-90. C'est à Jules César que Cicéron
(Off. III, 85), en des termes étrangement semblables
à ceux de Virgile (cf. Aen. VI, 833), reproche d'avoir
détruit le peuple-roi: qui exercitu
populi Romani populum ipsum Romanum oppressisset, ciuitatemque non
modo liberam sed etiam gentibus imperantem, seruire sibi
coegisset. Un siècle plus tard,
Sénèque (Apol. V, 4) mettra dans la bouche du
défunt Claude un vers d'Homère (Od. IX, 39):
«Ilion dont j'ai détruit la cité et
exterminé les habitants». R
26) Cf. Petite
Stéréoscopie II, 361-8. R
27) Cf. Violence et ironie 309 sqq,
361-2 pour G. I, 145 sq et Ecl. X, 69 respectivement;
Petite Stéréoscopie II, 62-4 pour C. I,
12, 45-48. R
28) Point n'est donc besoin ici, comme le
fait D. Fowler 47-8 (et voir déjà Jackson Knight [1933]
57 n. «the thought is Juno's»), de recourir à la
notion de "focalisation", i.e. en l'espèce le point de vue de
Junon. La "focalisation" à outrance peut tuer le texte.
R
29) A patre dicta
meo quondam Saturnia Roma est, Ov. Fast. VI, 31 (et
voir ibid. v. 51-2). Mais il est difficile de se
défaire des préjugés, témoin Lyne (1989)
177, qui, tout en admettant que
Saturnia doit renvoyer à l'Age d'Or, ne peut
s'empêcher d'ajouter, sans craindre la pétition de
principe, que «given the fearsome and violent nature of
Juno», l'épithète doit contenir «an ironic
potential». R
30) On escamote assez
généralement ce sed
enim sous l'étiquette d'archaïsme: ainsi
Williams: «"but indeed", the archaic force of enim»; cf. aussi Plessis-Lejay,
Austin; Dubner est de ceux qui mettent en garde contre une telle
facilité (Neutrius particulae uis
negligenda), mais la contradiction inhérente au
système mis en jeu par la locution (en tout cas dans Virgile)
n'apparaît pas davantage dans son explication (Sed metuebat Carthagini [quod mox subditur...];
audierat enim in fatis esse ut...) que dans celle de J.
Fontenrose, qui a au moins l'avantage de mettre à nu
l'absurdité de l'interprétation usuelle:
«A. Iuno had great designs for Carthage, but for
B. she had heard that descendants of the Trojans would destroy
Carthage, C. she persecuted the Trojans...». On
voit bien en effet qu'il n'y a pas opposition, mais rapport de cause
à effet, entre A et C. R
31) I. Gnudi 11 sqq montre la foncière
identité entre Tyrii et
Tyrrheni. R
32) Cet établissement eut lieu
«à peu près aux temps légendaires qui ont
vu la fondation de Rome, si même il n'a pas
précédé et déterminé cette
fondation, pour ne pas dire qu'il aurait constitué cette
fondation», R. Rebuffat 8. Cette hypothèse serait
appuyée par la présence en ce lieu de maxima Iuno, VIII, 84 et X, 685, qui,
comme le note Rebuffat 21, pourrait bien être
phénicienne (cf. maxima
Iuno, IV, 371). Voir aussi F. Ahl (1985) 311-5 sur la
rencontre Anna / Aeneas, vestige probable de la
phénicienne Astarté. R
33) Servius ad v. 67 n'arrive pas
à se prononcer entre les deux sens du mot gens ("famille" ou "nation"). Jackson
Knight traduit par "clan". R
34) Cf. Petite
Stéréoscopie I, 88-91. R
35) Parmi de nombreuses études sur la
question des Fata dans
l'Enéide, citons celles d'A. Cartault 84-7, P.
Boyancé 39-58, G. E. Duckworth, W. A. Camps 41-50, W.
Poetscher, C. H. Wilson, A. Novara 126-9, G. Williams 4 sqq, S.
Commager (1981), V. Mellinghoff-Bourgerie 120-136.
R
36) On sait que le latin établit une
synonymie entre fata canere
et futura praedicere. Le
philosophe Diodore posait l'absolue équivalence entre futura et fatum (cf. Cic. De Fato 13, 17); de
même, quoique différemment (ibid. 33),
l'école stoïcienne. R
37) Sur la collusion entre Vénus et
Fortuna, cf. R. Schilling 28-9, 278-80, 286-9, 334.
R
38) Voir à ce sujet J. Moles 774-9.
R
39) Cartault 138, poussant jusqu'au bout la
logique de l'interprétation conventionnelle, voit là
une négligence: «Les mots ui
superum ne correspondent à rien dans la suite du
poème; Enée, dans l'Enéide, n'a qu'une
seul ennemie, Junon»; contra, E.A Fredricksmeyer 17 n.
11. R
40) Tissot I, 23 (réf. Villenave)
partage cet avis. Cartault dit au contraire que Virgile a voulu
«représenter non point une tempête pittoresque,
mais une tempête pathétique». Pourtant, on ne
s'apitoie pas sur les Troyens, à peine
caractérisés par un fidum, 113 (fidélité
à...un traître), et un
fortis, 120 ( = "robuste", cf. v. 101).
R
41) Austin ad v. 76 sqq: «Aeolus
is awed and excited, and full of innocent self-importance».
R
42) Le philosophe H. Bergson définit
le rire comme «du mécanique plaqué sur du
vivant». Ici, c'est le vivant (le vrai Enée) qui vient se
plaquer sur le mécanique (l'image qu'on se faisait de lui) et
le dénoncer comme tel («a crucial tension», R.O.A.M.
Lyne 106). R
43) Cf. les reproches adressés par
D.Servius, un peu vite taxés d'absurdité par Austin.
H.-P. Stahl 162-4 pousse même le paradoxe jusqu'à situer
ce passage dans le projet virgilien de faire ressortir au mieux le
courage et l'héroïsme d'Enée; mais d'autres
soulignent que ce tendens...palmas est repris sinistrement
en XII, 936 à propos de Turnus implorant en vain son
vainqueur: tendere palmas (M.C.J.
Putnam [1995] 432). R
44) Observant l'incongruité de cet
adjectif (nam incongruum erat ab Aenea
saeuum Hectorem dici), D.Servius propose cette explication
entre d'autres: quod aduersum Antenorem et
Aenean et Helenum sentiens... Ideo saeuus Hector, quia Aeneas pius.
R
45) Il semble que, sauf le cas où il
fonctionne en corrélation avec qualis (e.g. I, 503) - et il y a des
exceptions (cf. Ecl. VIII, 85-89) -, le démonstratif
talis se départisse
rarement chez Virgile d'une nuance dévalorisante, et cela
dès les Bucoliques (ainsi IV, 46, V, 45, 81...). On en
verra de nombreux exemples dans la suite de cette étude: I,
208, 256, 370, 406, 410, II,521, III, 183, 265, 485, IV, 276, 408, V,
482, etc... R
46) On trouve toutes les ponctuations
possibles du vers 126, mais celle d'Austin, qui met entre virgules le
grauiter commotus, est encore
celle qui préserve le mieux l'ambiguïté
syntaxique. Son commentaire semble d'ailleurs aller dans ce sens:
«Neptune was "in a great state", both because of his anger and
because (from another point of view) he was himself the sea».
R
47) Servius, imperturbable, justifie le dieu
en raison et n'oublie que de rire: prudenter
agit, plus est enim innocentibus succurrere quam nocentium delicta
punire. R
48) Les sous-parties 50-64 et 142-156 font
chacune quinze vers; la symétrie est moins précise pour
les rapports 65-75 et 132-141, 76-80 et 124-131, 81-101 et 102-123.
Toutefois, l'égalité mathématique entre les deux
moitiés peut être obtenue en intégrant 102
à la première et en considérant 103 comme
vers-pivot. R
49) Il est amusant de voir que quelques
traducteurs trop prudes de Catulle - ainsi Cornish - transforment en
aposiopèse le hunc ego de
Catulle c. 56. R
50) On n'exalte pas le plus en le comparant
au moins: cf. Plutarque, Bruta ratione uti, IV, 13 (988 c d).
H. H. Bacon 315 situe ce renversement de perspective à
l'intérieur du projet visionnaire de Virgile: «Here both
the boundary between image and "reality" and the boundary between
legendary past and Roman present have been blurred».
R
51) Cf. E. A. Hahn 153: «of course the
only man to whom a god might be compared is Augustus».
R
52) Si alto/Prospiciens était pris
à l'un des sens suggérés par Servius (mari prouidens: cf. Villenave: "portant au
loin sa pensée"), il annoncerait assez bien le caeli ruinam. R
53) On remarquera aussi que
déjà dans l'Odyssée Ulysse à
l'occasion impute ses malheurs à Zeus plutôt qu'à
Neptune (ainsi IX, 52, 67). R
54) Dubner glose ainsi: Verius hoc quam in latere, quomodo loqueretur sciptor
uulgaris . Mais il y a là plus qu'un ornement de
style. R
55) Cf. Austin: «Probably conuersa cuspide means "with the butt-end
of his spear" (but it could mean "turning his spear-head against the
mountainside")». R
56) Cf. Hor. C. III, 25: me, Bacche, ...tui / Plenum (mis, selon
nous, dans la bouche d'Auguste). Bien entendu, les traductions
donnent "une grasse venaison", mais tant ferinae que pinguis (substantivé en G.
III, 124) ne demandent qu'à intervertir leurs fonctions, et
l'accent est bel et bien mis sur pinguis. De même, le verbe "se
rassasier" a plus de noblesse que "s'emplir", mais le second
répond mieux à impleri que le premier. O.L. Wilner 93 ne
manque pas d'épingler les vers 210-5 dans sa collection de
passages humoristiques tirés du livre I.
R
57) Comme il n'est fait aucune allusion aux
disparus dans le discours d'Enée, le
dolorem du vers 209 doit exprimer son dépit et son
ressentiment (le même que celui de Vénus: v. 253)
d'avoir échoué si près du but.
R
58) Cf. aussi A. Thornton 80-83, selon qui
Praecipue signifie qu'Enée
était "a greater Odysseus". Mais le fait qu'Enée geigne
sur la perte de ces deux "costauds" que sont Gyas et Cloanthe
(fortem, 222
répété: au sens physique, cf. IV, 11,
infra), et que l'on verra
à l'oeuvre au cinquième livre, n'a rien pour le relever
dans notre opinion. R
59) Donat pour sa part n'éprouve aucun
doute (ad v. 216-8): Aeneae contra
maior animi uirtus exprimitur, qui nec cibum sumpsit...;
cf. aussi ad v. 194: tantus autem
amor eius in socios fuit, ut sibi non fecerit partem (!)
R
60) On en trouve évidemment davantage
dans l'ouvrage de G. N. Knauer, et notre tableau comparatif lui doit
quelque chose, mais, comme on le verra au premier coup d'oeil, les
plus subtils échos par où se trahit l'intention
virgilienne échappent à sa recherche; le fait que
l'écho 210 sqq à Od. XI, 359 sqq ne soit pas
explicitement relevé sur sa liste, mais se perde dans la masse
d'autres correspondances nous semble révélateur.
R
61) Cf. J. Chevalier - A. Gheerbrant s.v. On
sait que l'image du Cerf apparaît sur les monuments de
l'île de Rhodes, consacrée au dieu Hélios.
R
62) W. B. Nethercut (1968) n'a pas de peine
à montrer en détail que les envahisseurs troyens ne se
comportent pas mieux, partout où ils passent, que leurs
vainqueurs grecs. R
63) Selon la suggestion de L. Foucher 14: cf.
Suet. Caes. 59, Dion 42, 2-3. R
64) Mécontent de la ponctuation
traditionnelle, F. Roiron envisage de mettre une virgule avant
heros, ce qui ne résout
rien. R
65) Cf. d'ailleurs Donat ad v. 195-7:
hic conici potest ab ipso Aceste datum esse
etiam frumentum...non enim potest fieri ut uir tam copiosae
liberalitatis solum uinum suis abeuntibus daret.
R
66) Cf. Catulle ou l'anti-César
133. R
67) Il faut, croyons-nous, beaucoup de bonne
volonté pour trouver de la "majesté" à ce vague,
comme le voudrait R.D. Williams. R
68) Cf. J. W. Hunt 29, et voir notre
étude dans RBPh 71 (1993) n. 61.
R
69) Ce Vnde genus
ducis a semblé à d'aucuns contradictoire
avec I, 237 et 256 (A. Cartault 136), bien que, comme l'observe M.
Rat, une légende fît d'Aphrodite la fille de
Dioné (cf. III, 19) et de Jupiter. Mais au-delà, il se
pourrait que la vraie conciliation soit à chercher dans la
fusion tendancielle entre Neptune et Jupiter (cf.
supra). R
70) Cf. Violence et ironie 378.
R
71) C'est pour protéger l'Italie,
terre de Saturne, que la Saturnienne Junon persécute
Enée: cf. supra. Il faudrait aussi
dire un mot de l'implacable omni
dicione, 236, leçon que nous
préférons à omnis
dicione parce que, tout en préservant une illusoire
ambiguïté (Servius comprend
pace, legibus,
bello), omni renforce considérablement le
substantif, allant encore au-delà du Magna dicione de X, 53. C'est
l'équivalent de Seruitio,
285. R
72) A. Wlosok 40-52, dans
l'intérêt d'Enée, se trouve conduite à
reporter la légende de la trahison d'Anténor à
une époque postérieure à Virgile, ce que G. K.
Galinsky lui reproche dans son c.r. in AJP 91 (1970) 97-99.
Chose certaine, Horace Epist. I, 2, 9 plaide en faveur de
l'innocence d'Anténor. R
73) C'est le pluriel que le grave Donat sent
le besoin de justifier: parum fuit osculo
publicasse beniuolentiam suam, nisi haec iterum ac saepius repetendo
firmaret quod internis sensibus tenebatur. Les
polémistes chrétiens ne se faisaient pas faute
d'accuser Jupiter d'inceste avec sa fille: cf. P. Courcelle 32 sq n.
105. R
74) Cf. Violence et ironie 309 sqq.
R
75) Servius glose excipiet gentem par Remo scilicet interempto, ce qui revient
pratiquement à admettre l'équivalence.
R
76) «Il n'y a pas en grec un vers d'une
ampleur égale; l'hexamètre est le véritable vers
latin et l'hexamètre latin est le véritable
hexamètre». Plessis-Lejay voient bien que Jupiter songe
à Memmius (de même R.D. Williams).
R
77) Après E. J. Kenney, Austin
l'admettrait volontiers (cf. aussi A.M. Bowie 480 n. 79), mais selon
lui l'intention de Virgile serait de parler du père sous
couvert de parler du fils. Etait-ce donc si dangereux de
répéter après tout le monde que César
était devenu un dieu? Selon J.J. O'Hara (1990b) 156-161, cette
ambiguïté «undercuts the passage's explicit
prediction of peace and concord». R
78) Pour une récente argumentation en
faveur de l'hypothèse Jules César, cf. R.F. Dobbin,
prudent néanmoins, «the lines in question concern Julius,
but the passage is about Augustus» (p. 38). Un critique comme M.
L. Clarke ne voit d'ailleurs nul inconvénient à
admettre que «Virgile means what he appears to mean»,
à savoir que seule la mort d'Auguste ramènera la paix.
R
79) Cf. Euphrosyne 20 (1992) 105;
REA 98 (1996) 104; La mort de Virgile (2è
éd.) 134-135. Pour Cicéron, la Guerre Civile s'incarne
en Antoine: [D. Brutus ] Mutinam...illi
exsultanti [sc. Antonio ], tamquam
frenos furoris, iniecit (Phil. XIII, 20). Cf. aussi
Sénèque le Rhéteur, citant un mot de Latro:
uidebis illum [sc. Antoni] non hominis sed belli ciuilis
uoltum (Suas. 6). Se fondant sur l'écho de
XII, 8 (fremit ore cruento)
à I, 296, G.K. Galinsky (1968) 175 identifie Turnus à
Furor Impius, sans tenir compte
de la valeur laudative de la comparaison du lion en XII, 8.
R
80) Une telle promesse a parfois
rencontré le scepticisme des critiques: «Might this be
only the poet's perfunctory nod to what was expected?», R. J.
Rowland 842 n. 4; «caution is indicated with regard to a theme
which is logically opposed to the cyclical, that of "eternal Rome"...
It is perhaps worth the observation that no such assurance
recurs», M. E. Taylor 267; Jupiter ne veut que plaire à
sa fille, pense Lyne, 80-1 Cf. d'ailleurs le fameux res Romanae perituraque regna de G.
II, 498. R
81) G. Freyburger 172 perçoit dans le
tum une critique
anti-césarienne faite avec l'aval d'Auguste, mais si Caesar désigne ce dernier?
R
82) uocabitur hic
quoque uotis, prononce le dieu. Cf. Violence et
ironie 186. Ménalque disait: «toi aussi, i.e. Catulle
comme César»; Jupiter répond: «lui aussi,
i.e. César comme Catulle». R
83) Austin croit que Jupiter va lui apprendre
sa volonté (fati = "the
will of Jupiter"); cf. aussi Perret: «Didon sera
informée...». Ces deux critiques n'en sentent pas moins
l'ironie («terrible irony», Austin; «Cette formule
serre le coeur», Perret), mais omettent d'en tirer la conclusion
qui s'impose sur Jupiter. R
84) En reprenant l'expression en X, 822
(Ora modis...pallentia miris)
à propos de Lausus, Virgile place Enée dans la position
d'un Pygmalion (comparer aussi
incautum, X, 812 - I, 350; per
medium...iuuenem, X, 816 - traiectaque pectora, I, 355. Par ailleurs,
il nous semble qu'il y a presque toujours intérêt
à considérer que Virgile garde conscience du sens
premier de os. Ora, c'est certes le visage, mais dans le
visage essentiellement la bouche (cf. e.g. G. IV, 483,
Aen. II, 1 (et la n. II, 5),
247, VI, 625, VII, 250...; mais contra X, 790). Dans le cas
présent, c'est un excellent moyen d'introduire Nudauit et retexit en leur valeur spécifique
(sous-entendu: "par la parole"). Sychée est venu pour parler,
pas autre chose. R
85) Quand Athéna fait de même
allusion à ses prétendus parents en Il. XXII,
239 sqq, elle est dans son rôle, et Hector connaît
très bien ces parents puisque ce sont aussi les siens.
R
86) Elle "oublie" aussi de faire mention du
naufrage d'Oronte («Venus is subtly deceptive», J.J. O'Hara
[1990b] 11). Remarquer aussi la façon éhontée
qu'elle a de démentir sa divinité, 335 sqq.
Homère ne met jamais ses dieux dans des cas pareils. B. Otis
236 perce bien à jour le caractère de Vénus:
«ambiguity... trickery... amorality».
R
87) Cf. Hor. Epist. I, 12,
analysée in RBPh 70 (1992); voir aussi Prop. I, 6
(Jeux de Masques 67-69). R
88) Si, en Aen. V, 646, la vieille
nourrice Pyrgo, et elle seule, pressent une déesse sous
Béroé, c'est parce qu'elle vient de laisser la vraie
Béroé malade dans son lit. R
89) Selon R. R. Schlunk 56, «It was at
least questionable to the ancient scholars whether Odyseus did in
fact believe that Nausicaa was a divinity», mais la scolie qu'il
cite (HQ ad Od. VI, 149) ne donne pas l'impression que son
auteur entretienne le moindre doute à cet égard.
R
90) Voir Perret, lequel sent très bien
qu'il devrait franchir le pas, mais Enée en souffrirait
trop. R
91) Et remarquer que 330 (Sis felix...) parodie Ménalque
(Ecl. V, 65) à la manière de Jupiter en 290.
Quant à la formule fama super aethera
notus, 379 (renchérissement sur les Ulysse et les
Agamemnon homériques: D. Clay 199), elle n'est pas sans
rappeler la fameuse épitaphe de Daphnis-César en
Ecl. V, 43-44; et voir supra n. 82.
R
92) Quand ils ne brandissent pas l'oukaze pur
et simple. Cf. Austin: «Charles James Fox's unworthy sneer ("Can
you bear this?") has had too much currency: Henry rebukes him in a
curious diatribe». R
93) Non est hoc loco
adrogantia, sed indicium. «Cette
épithète...est devenue comme son prénom»,
constate Villenave. Et de fait, on pensa au Moyen Age que Pius faisait partie intégrante du
nom d'Enée (G.K. Galinsky 36 n. 67). On sait qu'en
l'année -41, L. Antonius s'attribua le surnom de Pietas. R
94) «a bitter protest»,
écrit Austin; Quinn 104 n. 1 parle également de
"bitterness", ainsi que d'une "touch of priggishness".
R
95) Ici encore, la comparaison d'Enée
avec Ulysse est instructive. A la vulgarité ampoulée
de si uestras...iit s'oppose la
légèreté du ei pou akoueis d'Od.
XV, 403, où Ulysse taquine gentiment Eumée.
R
96) Voir l'épître I, 6 d'Horace,
dont l'on comparera utilement les vers 12-14 (Gaudeat an doleat, cupiat metuatne, quid ad rem, /
Si, quicquid uidit melius peiusue sua spe, / Defixis oculis animoque
et corpore torpet?) à nos vers 494-5. Noter aussi
dans cette épître les vers 17-18 où presque
chaque mot, dirait-on, renvoie à notre passage: aeraque et artes/Suspice; cum gemmis Tyrios mirare
colores. R
97) Comparer par exemple la discrétion
du vers 613: Obstipuit primo aspectu Sidonia
Dido. Et pourtant, la reine a un meilleur motif de
stupeur. R
98) La plupart des traducteurs entendent ce
verbe au passif (Austin dit "probably passive") : nous le prendrons,
comme Conway, au sens de "sembler", parce que le sens est ainsi
redoublé. La cacozélie est audible (on allait dire
visible) notamment à travers les dix dentales, soit une de
plus qu'au vers suivant (où l'ironie est encore soutenue par
les [u]). R
99) Selon A. J. Boyle 75 l'adjectif inanis indique ici l'"inability to effect
action"; voir aussi l'approche d'A. Parry 80. R
100) Plus haut, v. 83 sqq, les larmes
d'Ulysse, plus énigmatiques, semblent aussi de meilleur aloi.
Bérard considère au demeurant les vers 521 sqq comme
interpolés. R
101) B. Weiden Boyd 77 a ce lapsus
révélateur à propos du vers 488: «the most
eminent Trojans»: c'est ce que l'on attendrait en effet.
R
102) On ne saurait qu'approuver cette
observation de P. Heuzé 535: «Il n'y a aucune
vraisemblance pour que la richesse irradiante de l'expression ait pu
échapper à Virgile». Il reste cependant que le
contexte existe, et que ces larmes répandues à Carthage
devant une ville détruite ne peuvent qu'évoquer Scipion
se prenant à pleurer sur le sort de cette même Carthage
incendiée par ses soins. Scipion à la puissance deux,
Enée s'apprête à ruiner Carthage (cf. IV, 669-71)
après avoir ruiné Troie (cf. II).
R
103) K. Quinn 107 n. 1 pense que Virgile
nous laisse le choix entre la mort de Priam ou le tableau
mentionné aux vers 486-7. La chose serait étonnante.
R
104) Pour v. 437, cf.
supra; voici 431-2: polla goun / thigganei pros
êpar. Cf. W. T. Avery 19-20, cité par K. Stanley. Ce
dernier insiste sur ce qu'il appelle "the ominous dramatic irony" des
vers 450-493, ironie triple: a) Junon, dont c'est ici le temple,
persécute Enée (cf. A. Cartault 119, B. Otis 238); b)
Enée se leurre en espérant que l'aventure carthaginoise
tournera bien (mais disons que cela dépend du point de vue
où l'on se place); c) toutes ces images préfigurent la
guerre du Latium. Voir aussi G.N. Knauer 305-9, 328-9, 349-50; ironie
supplémentaire, ces fresques semblent bien
célébrer le triomphe des Grecs: D.J. Stewart 117; D.
Clay 200-5; S. Lowenstam 49 n. 39; B.W. Boyd 78-9.
R
105) W. H. Alexander a suivi Donat:
«Look at Priam! Even here (placing his hand on or close to the
picture) there is conferred appropriate reward on a deed of the
highest courage. (Pause). There are weepings over sorrows, [those
heroes on the panel], etc...» R
106) Henry était sur la voie:
«How could he (sc. Aeneas), at this difficult point in
his career, observing the cruel treatment of Hector by Achilles...be
moved to speak of universal sympathy?» R
107) Le corps d'Hector ne reste
évidemment pas accroché au char toute la
journée: ses trois tours faits, Achille le laisse à
même le sol, dans sa baraque (Il. XXIV, 14 sqq, 554).
Lorsqu'il le fait remettre à Priam, de char il n'est point
question, mais de lit (Il. XXIV, 590, 600). Quant au
débat sur le nombre de scènes
représentées, et à la nécessité
pour le lecteur de suppléer les manques, cf. S. Lowenstam 38
n. 4. R
108) Cet effet de renforcement agit
même si la nuance dégagée par Austin n'est
nullement à exclure, à notre avis: «the mere body,
without the attributes of life». R
109) On ne doit pas s'étonner du vers
487: ce n'est pas la vue de Priam qui le fait pleurer, c'est, comme
Achille lui-même (avec lequel il sympathise totalement),
l'explosive interférence entre le souvenir de Patrocle
(Il. XXIV, 511-2) et la présence inconcevable de Priam
(qui rappelle au Grec son vieux père: au Troyen aussi? cf. II,
560-2). Ici, Virgile "colle" véritablement à
Homère, autant qu'Enée colle à Achille, cet
Achille dont il s'apprête à reproduire la conduite (D.
Clay 204-5 observe en particulier que le couple Achille-Troïlus
annonce le couple Enée-Turnus au chant XII).
R
110) Le
suspiciens de Sall. Jug. 70, 1 fait toutefois
exception. Nous avions déjà proposé (cf.
Violence et ironie 87 n. 64) de voir cette même nuance dans
le suspicis du vers 46 de la
neuvième églogue: Daphni, quid
antiquos signorum suspicis ortus? R
111) lata
et petunt (qui entraîne
presque automatiquement hinc )
sont des leçons de F adoptées par Ribbeck: le premier,
au lieu de alta, permet
d'éviter une répétition disgracieuse; le second
semble préférable à
locant (repris de IV, 266, mal compris: cf.
infra), en ce que phoniquement
(terminaison en -unt) et
sémantiquement (action de saisir ou de retirer plutôt
que de poser) il s'harmonise mieux aux deux autres verbes.
R
112) Signalons enfin dans le passage
étudié quelques doubles sens remarquables, tels
donis, 447 (des adorateurs, mais
aussi de la déesse), primo, 470 ("première nuit" et
"premier sommeil", Servius), somno, 470, qu'Henry prend comme
instrumental, Ardentis, 472
(«may perhaps hint at the gleam of the white beasts in the
darkness», Austin), et Quintilien (VII, 9, 7) voit même
dans tamen, 477 un exemple
d'amphibolia. R
113) Et il le sera: cf. R. W. B. Lewis 50.
R
114) Par l'écho avec 314-324 (cf. R.
A. Hornsby 89-90), M. K. Thornton 618 pense que Virgile a voulu
suggérer que Didon n'est qu'en apparence une Diane et en
réalité une Vénus. Mais Vénus se
déguise sciemment sous son contraire, tandis que Didon,
même si elle est secrètement vulnérable, ne joue
nullement la comédie. La valeur péjorative
ordinairement attachée par Virgile, croyons-nous, au
démonstratif talis (cf. n.
45) s'annule du fait de sa corrélation avec Qualis, 498. Quant au pertemptant du vers 502, auquel Probus
(Gell. IX, 9, 12 sqq) reprochait une faiblesse que ne confirme pas
VII, 355, son sens d'"assaillir" (cf. Austin), avec une implication
de résistance, le rend particulièrement efficace ici:
la mère voudrait s'empêcher, mais elle ne peut.
R
115) Andromaque, en III, 320, c'est de la
honte, et ici même, Rat parle de honte. R. Heinze 138 critique
Virgile. L'interprétation par la modestie pourrait s'appuyer
sur Appol. Rhod. (I, 790-1; III, 1008; 1022-3; cf. W. Clausen [1987]
135 n. 2), mais, comme le souligne parfaitement ce dernier (p. 30),
Virgile n'imite jamais pour imiter, c'est la différence qui
compte. R
116) Servius glose ainsi concursu accedere magno, 509: cum magna multitudine. Et quod formidat Aeneas,
incertus qua eos mente comitentur. Mais ce n'est pas assez
dire, ni voir qu'incognita res
est une expression du vocabulaire judiciaire signifiant
"affaire non examinée, non instruite". Enée attend le
jugement. R
117) Rat, Bellessort, Perret traduisent en
choeur: «quel a été le sort de leurs
compagnons»; Klossowski réfère aussi au
passé: «quelle fortune advint aux héros»; de
même Jackson Knight: «how their friends had fared».
Villenave préserve l'ambiguïté:
«connaître le destin de leurs amis».
R
118) Plessis-Lejay ont une longue note au
vers 507 pour expliquer que Didon se trouve précisément
dans la situation d'un magistrat romain en train de "dire le droit".
R
119) Cf. infra.
Ovide fait dire à Médée devant Jason: Quid faciam uideo; nec me ignorantia ueri/Decipiet,
sed amor (Met. VII, 92-3). On observera qu'en tant
que fervente de Junon, et que fondatrice d'un temple où se
trouve figurée la trahison d'Enée (permixtum, 488: cf.
supra), Didon est bien placée
pour connaître le chef troyen: mais Vénus et Jupiter se
sont ligués pour la perdre, brouiller sa lucidité.
R
120) Et l'on ne peut lire permittit sans songer que celle qui donne
les ordres, celle qui incarne patria, c'est Didon (cf. v.
563-4). R
121) Rapprocher VI, 5-8 pour l'idée
(cf. REA 98 [1996] 95-6. Virgile affûte Od. IX,
174-6: «je veux tâter ces gens et savoir ce qu'ils sont,
des bandits sans justice, un peuple de sauvages ou des gens
accueillants qui respectent les dieux» (trad. Bérard). Et
cf. le thème de fera/ferus
dans les Epodes d'Horace. R
122) Cf. RBPh 71 (1993) 87.
R
123) "et propius":
id est uicinius ut tamquam uicti accipiantur, nec tales qualis Paris
fuit in Spartae expugnatione raptuque Helenae...
R
124) «It would be feasible to maintain
that, in every important speech of the Aeneis which is
intended to persuade, there is at least one lie», G. Highet 287.
Mais c'est sans doute rester fort en deçà de la
réalité si, comme on s'efforce de le montrer dans ces
pages, l'Enéide tout entière s'offre comme un
tissu de mensonges entrelacés de vérités, que le
lecteur a pour tâche de démêler.
R
125) Notons que si cet arma fait d'abord allusion aux armes des
Troyens (cf. arma Caici, 183),
Ilionée montre là le bout de l'oreille: les soldats de
Didon n'ont pas attaqué des hommes désarmés,
mais ont appréhendé de dangereux pirates qui n'auront
cédé que devant une force supérieure (cf. Austin
ad v. 541). Situation à peu près inversée
en VII, 519 sqq. R
126) G. Highet 123 est à notre sens
beaucoup trop indulgent quand il commente ainsi les vers 544-550:
«a delicatedly phrased hint that Dido's kindness will be repaid
and that the castaways have friends in Sicily to defend or to avenge
them». R. R. Dyer 253 n. 97 voit bien comment Virgile maltraite
Ilionée en lui prêtant «malaproprisms and other
infelicities, grammatical and stylistic».
R
127) Villenave, Rat, Bellessort l'attribuent
à la reine, Perret aux Troyens; Knight préserve
l'équivoque: «then there is no fear».
R
128) E. Fraenkel 157-9 relève aussi
le tragique écho à IV, 655: Vrbem praeclaram statui, mea moenia uidi.
R
129) Le parallélisme entre
l'épiphanie du fils et celle de la mère
(écho refulsit, 402, 588:
Wlosok 70 n. 90) confirme la tendance fusionnelle marquée en
250 par Nos tua progenies.
Rappelons par ailleurs G. IV, 415-8: Enée et
Aristée, même combat (cf. Violence et ironie 377
sqq). R
130) Platonicien en cela (cf. Gorg.
463-6), Virgile se défie de la rhétorique, lieu par
excellence du mensonge et de la mauvaise foi. «Oratory, with all
its energy and charm and suppleness, was part of this world, the
world of disorder and conflict and pain, inhabited by false
dreams» (G. Highet 290; cf. aussi 47 sqq, 282 sqq). Highet 283
ne voit qu'une seule occasion où Virgile louerait
l'éloquence, c'est I, 148-156, mais on a vu ce qu'il en
était. R
131) Alla se pros Zênos gounazomai
êde tokêôn / esthlôn - ou men gar ke kakoi
toionde tekoien. («Ah! par Zeus je t'en supplie, et par tes
nobles parents - car des vauriens ne peuvent avoir donné
naissance à un fils tel que toi»).
R
132) Remarquant que les vers 607-9
s'inspirent de l'épitaphe du roi Midas attribuée
à Homère par la Vie d'Homère du
Ps.-Hérodote (135-40), R. Janko peut écrire:
«Aeneas' very greeting will mean death for Dido».
R
133) Austin, Williams, Perret
préfèrent la leçon
iustitia. Williams a sans doute raison d'observer que
si quid iustitia a quelque chose
de plus virgilien, mais ce n'est pas Virgile, c'est Enée qui
parle, et l'expression la plus brutale est ici la meilleure. A cela
s'ajoute que mens se coordonne
mal avec quid iustitiae. En tout
cas, l'ambiguïté ne fait aucun doute aux yeux de V.
Mellinghoff-Bourgerie 37, qui non seulement n'en fait pas grief
à Enée mais l'en félicite au vu de sa trahison
future. R
134) Les avis se partagent sur la nature de
ce primo: adjectif pour Servius,
Pichon, Plessis-Lejay, Austin, Williams; adverbe selon Dübner,
Bellessort, Klossowski, Perret. Williams et Pichon précisent
que cet adjectif a le sens d'un adverbe. R
135) La découverte de cette jonction
est due à Y. Nadeau, qui considère aussi comme une
évidence que caeseries,
dans Virgile comme dans Ovide Met. I, 180 (ajoutons dans
Catulle: cf. Catulle ou l'anti-César 175),
suggère Caesar.
R
136) Il paraîtrait d'après
Dübner (cf. Austin) que tria uerba
Meleagri palmam abripiunt uirgiliano "non ignara...disco".
Ces trois mots sont oida pathôn eleein (Anth.
Pal. 12. 70), et il faut avouer que Dübner n'aurait pas tort
s'il fallait s'en tenir à l'interprétation
séculaire du vers 630. R
137) Cf. le commentaire de Servius
à
laetitiae...dator: Bene...quia
est et dator furoris . On ne voit donc pas, pace
F.V. Hickson 142, ce qui autorise à interpréter comme
ironique le qualificatif de bona
que reçoit Junon. R
138) Cf. Delille ad v. 637:
«Dans l'intérêt qu'il donne à l'argenterie
placée sur les buffets du lieu du festin, c'est moins la
valeur du métal, et même la beauté du travail,
qui en fait le prix, que la représentation des aïeux de
Didon, et la suite glorieuse de leurs exploits...»
R
139) Selon Henry, c'est le vin que la reine
blâme: «I do not like it at all, and will have no more of
it...». Bitias doit beaucoup à l'Idas d'Apollonios de
Rhodes (I, 472-4), ce qui implique certainement "a violent nature",
selon l'observation de W. Clausen (1987) 137 n. 16, qui n'en juge pas
moins "amusing" cette intempérance (p. 30).
R
140) Aussi Servius veut-il donner
à hausit le sens
improbable de "il prit": Modo accepit: nec
possumus intelligere bibit, cum hoc sequatur. Même
parti-pris en faveur de Bitias sous la plume de R. D. Brown 334:
«[Bitias] acts in the spirit of the occasion... not like Idas in
the Argonautica, out of greed and bad manners».
R
141) procum
patricium...significat procerum, Festus, 290, 21 (cf.
Ernout-Meillet, s.v. proceres).
Encore l'anti-Odyssée. Enée n'est pas Ulysse,
mais Antinoos. On remarquera que, selon Servius, Iopas était
le nom d'un prétendant de Didon. Virgile a
opéré une sorte de transfert: les "prétendants",
ce sont ces Troyens qui dédaignent autant Iopas que ceux de
Pénélope méprisaient le "mendiant" Ulysse.
R
142)M. Desport 389 commet ici un lapsus
révélateur, en écrivant que «les Troyens
bissent». R
143) Austin se tire avec
élégance de ce mauvais pas en détournant la
vraie question (Enée a-t-il trahi?) sur une autre, plus
triviale...qu'il interdit de poser: «The poet in Virgil allowed
him to ignore the practical problem that strikes some readers,
namely, how to reconcile the preservation of these rich possessions
with the hazards of flight and shipwreck».
R
144) Cf. G.K. Galinsky 40 sq: «Aeneas
was chosen to be the trusted confident and accomplice of young Paris
on the latter's expedition to abduct Helen from Sparta». Le
"pieux Enée" commettait là, comme le dit L. Ghali-Kahil
52, une «impiété majeure parmi les
impiétés». Cf. X, 92, et voir Hor. C. I,
15, pièce où nous proposons d'identifier Auguste sous
le masque de Pâris. R
145) M.C.J. Putnam 205 n. 4 rapproche aussi
II, 47 (Inspectura domos...) de
I, 419-20 (cf. aussi speculantur,
516). R
146) Cette relation entre Achate et les
Serpents se vérifiera en VIII, 697 (geminos...anguis ): cf. Euphrosyne
20 (1992), 102-3. R
147) Citons ici B. Fenik 17-18: «In a
number of ways, Aeneas repeats at Carthage an experience much like
the one he had on the night of Troy's capture...under the reproaches
and implications of Dido, Aeneas is driven into a position clearly
parallel, even analogous to, the role played by the Greeks at Troy;
voir aussi W. B. Nethercut (1971-2), V. A. Estevez.
R
148) On notera que dans les
Argonautiques d'Apollonios, Eros blesse Médée
à la requête conjointe d'Aphrodite, d'Héra et
d'Athénée. R
149) Au jugement d'Austin, selon qui
«Venus plainly had some grounds for her fears», s'oppose
celui de Williams: «Venus' motivation...is here very weak».
J. J. O'Hara (1990) 336 (cf. aussi id. 1992 n. 30) souligne
l'étymologie d'Acidalia,
720, en rapport avec akis, "flèche, dard", et
équivalent de l'Erycina de
Cat. 64, 72 (et Ov. Met. V, 363-8). R
150) «Aeneas' gifts to Dido could
scarcely have been charged with more ominous associations than
Helen's uelamen and Ilione's
sceptrum», remarque Austin.
Et Perret nous déconseille de prendre en l'occurrence
Enée pour "un sot". Un sot, pas toujours: un
scélérat, oui. Sur ce thème du cadeau
destructeur ou de mauvais présage, cf. e.g. R.J. Rowland 841;
W. Moskalew (1990); bibl. in P.A. Miller 230.
R
151) Didon ignore qu'Enée est de ceux
qui tueraient pour boire dans une coupe comme la sienne (comparer
G. II, 505 sq à Aen. VI, 833), coucher "sur la
pourpre de Tyr" (Sarrano...ostro,
G. II, 506: cf. v. 700). En somme, tout cet or, tout cet
héritage, lui porte malheur. La descendante d'aïeux
belliqueux (Fortia facta, 641:
cf. Cat. 64, 348), la fille du féroce Bélus (noter la
concomitance en 622 entre Vastabat et tenebat), rencontre sur sa route plus
féroce encore. R
152) On sait bien que l'expression mente (ou mentem)
consistere semble plus normalement marquer le repos de
l'esprit que l'équilibre de la raison, mais la
frontière est fine entre les deux notions, comme le montre un
exemple tel que Cic. Phil. II, 68 (à propos de
Marc-Antoine): Nec uero te umquam neque
uigilantem neque in somnis credo posse mente consistere. Necesse
est...perterritum te de somno excitari, furere etiam saepe
uigilantem. R
153) Cf. à ce sujet l'ouvrage
fondamental de M. Rambaud. R
154) Ajouter à cela le style
délibérément prosaïque du vers 676,
«in the manner of a commandant briefing a lieutenant»,
Austin. Et la comparaison avec IV, 115 sq est édifiante,
puisque Junon, elle, agit pour le bien. R
155) et alas/Exuit
et gressu gaudens incedit Iuli : du même coup
il enlève ses ailes et du même coup il est Iule.
R
156) Pour cette identification d'Octave
au puer Amor dans les
Bucoliques, cf. Violence et ironie, passim; en
ce qui concerne ses relations (de fils incestueux) avec Jules
César, Catulle ou l'anti-César, chap. 16.
R
157) Cette expression est annoncée
par le mutatus...ora de 658, que
Servius regarde à tort comme une perissologia parce
qu'il perd de vue la valeur étymologique de ora: cf. supra n. 84.
R
158) Ce rapprochement se justifie dès
que l'on attribue au sommeil d'Ascagne une valeur symbolique: ce qui
dort (définitivement) chez cet enfant, c'est la conscience
morale. R
159) Austin parle donc à tort de
discrétion ("restraint"), même si Ovide appuie davantage
(Amor. III, 9, 13 sq; Her. 7, 31 sq.
R
160) C'est l'âge que lui donnent par
exemple Heinze, Constans, Austin. R
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