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«Il me semble que toutes les oeuvres
de ce genre causent la ruine de l'âme de
ceux qui les entendent, s'ils n'ont pas
l'antidote, c'est-à-dire la connaissance
de ce qu'elles sont
réellement»,
Platon, République, livre X
INTRODUCTION
Properce l'annonçait dès avant sa naissance:
l'Enéide serait plus grande que l'Iliade:
nescio quid maius nascitur
Iliade. Mais au long de vingt siècles, la
querelle de la prééminence poétique entre
Virgile et Homère a eu tout le temps de refroidir
(1) et ce n'est plus
qu'avec elle-même que l'Enéide aujourd'hui
rivalise: nescio quid maius nascitur
Aeneide. C'est au vrai une caractéristique
commune à tous les chefs-d'oeuvre: ils sont comme des mondes
en expansion qui, grâce à l'apport successif des
générations, se perpétuent en dépassant
sans cesse leurs propres limites. L'Iliade d'hier sera
toujours plus pauvre que celle de demain. Mais il semblerait
toutefois que de ce point de vue l'Enéide constitue un
cas d'espèce, dans la mesure où le sentiment plus ou
moins obscur de sa prégnance a toujours été
inséparable du pouvoir de fascination qu'elle exerce sur ses
lecteurs. Inlassablement à l'affût de ses
équivoques, de ses ambiguïtés, de ses
sous-entendus, Servius sait qu'elle parle à divers niveaux et
qu'elle tend à cacher sa richesse. Pour Sénèque,
elle est lourde d'une profonde sagesse philosophique; Fulgence lui
applique la clef allégorique; des empereurs y lurent l'avenir;
plus près de nous, P.Boyancé a cru percevoir sous
l'écorce de l'épopée nationale la palpitation
d'un poème cosmique encore inabouti
(2) , etc...
Dans cette chasse aux trésors enfouis, l'étude des
sources apporte évidemment une contribution essentielle. Mais
ce n'est que depuis une époque relativement récente que
l'austère et classique Quellenforschung s'est épanouie
en un art subtil du décodage littéraire qui, à
force de mettre au jour des finesses de tout ordre et de
dégager des intentions insoupçonnées, a fini par
transformer sensiblement notre vision de l'Enéide, cela
de pair avec une étude minutieuse des échos internes au
poème ou au reste du corpus virgilien
(3) . Des zones d'ombre
apparaissent, des réticences inexplicables, des
parallélismes curieux, des suggestions scandaleuses, le tout
allant bien au-delà du légitime souci de nuancer et
donnant plutôt l'impression que l'auteur s'ingénie pour
une quelconque raison à se saboter lui-même.
Faut-il s'étonner dans ces conditions que se soit fait
jour parmi la critique de ces dernières décennies
l'idée que Virgile pourrait ne pas adhérer aussi
entièrement qu'il avait pu le sembler aux idéaux du
régime augustéen
(4) ? Au triomphalisme
d'antan, qui ne doutait pas de la profonde légitimité
des actions d'Enée, se substitue une prise de conscience de
plus en plus aiguë du prix à payer pour la
réalisation des plans divins. On admet que Virgile prend ses
distances vis-à-vis d'Auguste, on dissocie timidement l'auteur
de son "pieux" héros. Mais l'accouchement de
l'anti-Enéide est douloureux. On refuse d'envisager en
face l'éventualité d'une rupture radicale entre le
poète et le prince, on répugne à condamner
globalement Enée, même si on le condamne dans le
détail. On parle donc de double voix dans
l'Enéide, voire de triple voix ou davantage
(5) , sans s'estimer plus
obligé de choisir entre ces voix que ne l'est l'auditeur d'une
polyphonie musicale.
Le concert est pourtant terriblement discordant. Car enfin, cette
épopée qui prétend annoncer, fût-ce
à travers la souffrance et les sacrifices, l'avènement
d'un règne de paix et de prospérité, le retour
de l'Age d'Or, à quoi nous fait-elle assister sinon au
défilé lamentable des victimes innocentes de l'Histoire
en marche? Laocoon meurt pour avoir mis ses compatriotes en garde
contre la ruse du Cheval (c'est du moins la version d'Enée),
Didon meurt pour avoir cru à l'amour, Lausus meurt pour avoir
voulu sauver son père, Amata meurt pour avoir voulu
préserver le bonheur de sa fille et respecter la parole
donnée, Turnus meurt pour avoir voulu sauver son honneur, sa
patrie, sa fiancée, etc... Cette dernière mort est
d'autant plus scandaleuse qu'elle est infligée au héros
rutule de la main d'Enée alors même qu'il demandait
grâce et que cet acte sauvage sert d'épilogue au
poème. Du moins à cet endroit précis le Mantouan
s'est-il abstenu de qualifier son héros de pius, ainsi
qu'il prend un malin plaisir à le faire dans d'autres
circonstances tout aussi inappropriées, mais c'est tout de
même du prétexte de la piété
qu'Enée justifie son geste! Traumatisé par sa lecture,
un critique comparait assez justement l'Enéide à
un véhicule emporté de plus en plus vite par sa vitesse
et qui finit par s'écraser contre un mur
(6) .
Ce mur, c'est Enée. Ce fuyant personnage a toujours
causé un malaise chez les lecteurs de l'Enéide,
mais aujourd'hui on sent qu'il est à bout de course, ne
serait-ce qu'au nombre des critiques qui éprouvent
périodiquement le besoin de lui insuffler une nouvelle
bouffée d'oxygène
(7). Combat
d'arrière-garde. Déjà au siècle dernier,
des artistes aussi puissants que Berlioz ou que Lamartine, pour ne
citer que ceux-là, avaient su dégonfler la baudruche en
se fiant à leur instinct et à leur coeur plutôt
qu'à des préjugés d'école
(8) . Mais
l'exécution en règle n'est venue qu'il y a un peu plus
d'un demi-siècle sous la plume de F. Sforza qui, en douze
pages iconoclastes (9),
fit apparaître l'Enéide comme une formidable
machine de guerre contre le Régime augustéen et
démasqua dans le "pieux" Enée le pire des
scélérats: «The hatred of Virgil towards the prime
ancestor of the despot of the day is so intense that it is
practically impossible to find a passage, where Aeneas appears, that
does not in some way indict him with dastardly, criminal, or stupid
actions». Ce réquisitoire eût sans doute
été plus convaincant si l'auteur n'avait pas cru
nécessaire de lier la position politique du Mantouan avec des
convictions athéistes incompatibles, nous semble-t-il, avec la
tonalité même de l'oeuvre, et que suffirait d'ailleurs
à démentir la Révélation d'Anchise au
sixième livre de l'Enéide
(10). Mais en
dépit de cette réserve, nous croyons fermement que si
l'ouvrage où Sforza argumentait sa thèse en
détail avait pu paraître selon ses prévisions, la
critique virgilienne se serait économisé bien des
tâtonnements. Hélas, autant qu'on sache, ce livre ne vit
jamais le jour, et si les réformes sont de plus en plus dans
l'air, la "révolution" qu'il appelait de ses voeux reste
encore à faire.
Mais après tout, il n'est pas sûr que l'état
des études virgiliennes en 1935 fût suffisamment
avancé pour permettre le triomphe de conceptions aussi
novatrices. L'extraordinaire floraison de travaux érudits que
l'on a vue s'épanouir entre-temps a changé les
perspectives. Désormais le doute s'est installé et,
comme l'aspect auto-critique de l'Enéide tend chaque
jour à se révéler davantage, la vraie question
qui se pose, même si peu se l'avouent, est de savoir si le
point de rupture entre l'Enéide officielle et
l'Enéide souterraine, ou subversive, n'a pas
été atteint, en sorte qu'il serait devenu plus
opératoire d'envisager ce poème comme le pamphlet de
soi-même, Aeneidomastix, que de continuer à tout
prix à vouloir sauver l'image d'Enée et, à
travers lui, d'Octave-Auguste. On nous rebat les oreilles de
l'exemplaire amitié qui aurait lié Virgile à ce
tyran sanguinaire (lupis et
agnis...!)
(11) . Mais le seul
fait que le poète ait éprouvé le besoin de
dissimuler ses traits critiques, au point qu'il faut toute la
perspicacité du lecteur pour les déceler, ne
démontre-t-il pas qu'il se défiait de son
impérial "ami"? On sait aussi par Suétone-Donat
(Vit. Don. 185-8) que Vipsanius Agrippa, bras droit du
despote, accusait Virgile, soudoyé, selon lui, par
Mécène, «d'avoir inventé un nouveau type de
mauvais esprit, qui n'était ni enflé ni maigre
(sic), mais naissait de l'emploi de mots à double sens,
et passait ainsi inaperçu» (M. Vipsanius a Maecenate eum suppositum appellabat
nouae cacozeliae repertorem, non tumidae nec exilis, sed ex
communibus uerbis atque ideo latentis). Il est vrai
que cette interprétation de l'expression
cacozelia latens ne va pas
de soi, puisque l'on y voit d'ordinaire une notion d'ordre purement
littéraire (un genre de préciosité), mais nous
demanderons premièrement si Agrippa était un critique
littéraire, et deuxièmement s'il est le moins du monde
vraisemblable qu'un écrivain s'ingénierait par pur
plaisir à commettre des fautes de goût (cacozelia au sens que l'on dit), et
cela en se cachant (latens)!
(12) Et quant au sens
de communia uerba,
également très controversé, nous renvoyons par
exemple au chapitre XII, 9 des Nuits Attiques d'Aulu-Gelle
où l'on voit que uocabula
ancipitia est interchangeable avec uocabula communia
(13) .
Il n'y a qu'avantage dans le retournement que nous proposons. Au
plan éthique, on n'a plus la mauvaise conscience de devoir
adhérer à une idéologie clinquante et hypocrite;
on est soulagé de savoir que, malgré les accusations
portées contre lui
(14) , l'homme Virgile
fut à la hauteur du poète Virgile, c'est-à-dire
non pas un servile courtisan, mais un authentique héros de
l'esprit. D'un strict point de vue littéraire, le lecteur n'a
plus besoin de refouler autoritairement des suggestions ou des
connotations qui contredisaient sa vision préconçue du
poème; au lieu de brider le texte, il peut le laisser
s'exprimer librement dans toutes ses dimensions; il ne supprime plus,
il accueille; il ne censure plus, il se met à l'écoute.
La "lueur étrange" aperçue par Victor Hugo s'allume
plus souvent à la cime du vers virgilien
(15);
d'imprévues métamorphoses se produisent, la loi des
genres est bouleversée, le tragique et le comique inversent
leurs effets (16) . Le
message ultime du poème reste le même en sa substance,
mais de se redoubler en permanence de la plus féroce satire de
ce qu'elle paraît être et qu'elle ne veut pas être,
l'Enéide gagne considérablement en
crédibilité.
La méthode de décryptage utilisée ici sera
la même que celle mise en oeuvre dans les diverses analyses du
poème que nous avons publiées à ce jour,
à savoir:
REA 1996, p. 91-107 pour Aen. VI
LEC 1995, p. 225-248 pour Aen. VII
EUPHROSYNE 1992, p. 73-106 pour Aen. VIII
RBPh 1994, p. 35-61 pour Aen. IX
RBPh 1992, p. 62-92 et 1993, p. 85-95 pour Aen. X
Elle consiste à étreindre Protée
jusqu'à ce qu'il prenne visage humain, autrement dit à
interroger le texte jusqu'à ce qu'il réponde aux
critères de qualité, de cohérence et d'exigence
morale auxquels il nous paraît légitime de penser qu'un
poète comme Virgile a dû se conformer. Les principes de
ce que nous avons appelé "la double écriture" sont en
eux-mêmes assez simples: inversion systématique des
apparences (pius Aeneas = impius
Aeneas), polarisation (Junon positive contre
Vénus négative), phénomène de
fusionnement et constitution de chaînes d'équivalences
(Jupiter-Neptune-Vénus-Enée...), substitution
(Carthago pour Roma), etc... Mais ces principes se
déploient dans mille pièges stylistiques que nous ne
prétendons bien sûr pas avoir tous
désamorcés, loin de là
(17) .
Le coiffeur de Midas, rapporte la légende, alla enterrer
son dangereux secret dans un champ écarté de la ville.
Mais l'endroit fut bientôt recouvert de roseaux qui,
agités par le vent (leni...
austro, Ov. Met. XI, 192), chuchotèrent
à l'envi que le roi Midas avait des oreilles d'âne. Le
voyageur pressé se croit l'objet d'une illusion; un autre
s'arrête et écoute
(18) .
Sauf en ce qui concerne la ponctuation, et à part quelques
écarts que nous justifions quand ils se produisent, le texte
suivi sera celui de l'édition Perret dans la collection
Budé.
NOTES
(cliquez sur
R pour revenir au passage)
1) Ce qui n'est évidemment pas pour
nier que, selon les termes d'A. Cartault 73, Virgile ne soit en
"lutte perpétuelle" avec Homère dans l'ambition "de le
surpasser". Il va de soi, comme le souligne encore utilement K. W.
Gransden dans son introduction à Virgil's Iliad, que la
pleine compréhension de l'Enéide passe par la
connaissance d'Homère: «to try to make sense of the
Aeneid without continual recourse to Homer is like trying to
read a code whose secret is lost». R
2) P. Boyancé (1954). On peut dire
d'ailleurs que la nécessité de voir Virgile à
travers Virgile (un "nuovo Virgilio", pour reprendre le titre de V.
d'Agostino) apparaît de mieux en mieux à la
lumière des travaux récents. Ainsi, la fabuleuse
richesse de ses harmoniques d'images ("cumulative effect", R.A.
Hornsby 9), si bien étudiée par un V. Pöschl
notamment, fait écrire quelque part à R. Lesueur que
«les éléments concrets et le déroulement
logique des faits ne sont souvent qu'une couverture à ce que
nous appellerions volontiers l'ésotérisme
esthétique». Verdict largement confirmé par la
thèse de J. Thomas sur les Structures de l'Imaginaire dans
l'Enéide. Comme l'observe H. H. Bacon 314 n. 18, l'aspect
"voyant" de Virgile intéresse particulièrement les
commentateurs récents: «l'Empire romain...n'est aux yeux
de Virgile que fiction pure» (F. Lossev 211); «Vergil...saw
through the social order» (C. Bandera 237); P. Magno (chap. 5 de
son Virgilio) s'est lancé dans une quête
fascinante du "poeta dell'incommensurabile", cf. aussi, dans une
perspective assez proche de celle de Boyancé, l'ambitieux
projet de P. Hardie dans Virgil's Aeneid: Cosmos and
Imperium. R
3) L'inventaire (presque) exhaustif des
correspondances entre Homère et l'Enéide a
été dressé par G. N. Knauer, celui des
échos internes au corpus virgilien par W. Moskalew et, plus
dernièrement, J. Wills. R
4) Cette tendance a parfois
été regroupée sous l'étiquette
d'"école de Harvard": cf. W. R. Johnson 8, 11, 156-7 n. 10,
qui cite les noms de R. A. Brooks, W. Clausen, A. M. Parry, M. C. J.
Putnam, auxquels bien d'autres sont venus s'agréger depuis. Le
clivage entre l'école "optimiste" et l'école
"pessimiste" fait maintenant partie des concepts les plus
établis de la critique virgilienne: cf. A. Wlosok, R. D.
Williams (1969), H.H. Bacon 314 n. 18, J. Farrell 74 et n. 2.
R
5) Vingt-quatre ans après Parry (mais
cf. déjà L. A. Springer), R.O.A.M. Lyne détecte
dans l'Enéide encore d'autres voix perturbatrices
("further voices") auxquelles l'oreille traditionnelle était
souvent demeurée sourde. R
6) «The Aeneid is like a car
that goes faster and faster and then crashes into a stone wall»,
M. Crosby 76-7. R
7) Voir par exemple les études de A.
J. Gossage, T. Fuhrer et surtout le plaidoyer tenté par H.-P.
Stahl, dont la virulence même fait voir que les avocats
d'Enée sont à présent sur la défensive
(s'ils en sont réduits à faire endosser à
Virgile la justification des sacrifices humains: Stahl 158-9), encore
que même Johnson 153 reste persuadé qu'Enée
«is an extraordinarily good man». Pour M. Griffith 319, qui
écrit quatre ans après Stahl, Enée fait toujours
figure d'énigme («elusive, enigmatic, even
contradictory»). R
8) Berlioz écrit dans ses
Mémoires: «Je pleurais ce pauvre Turnus, à
qui le cagot Enée était venu enlever ses Etats, sa
maîtresse et sa vie; je pleurais sur la belle et touchante
Lavinie, obligée d'épouser le brigand étranger
couvert du sang de son amant» (t. I, p. 229-30: cité par
A. Thill 184 n. 47). Lamartine a moqué, on le sait, «la
froide galanterie du ridicule et pieux Enée» (cf. R.
Villers 220). R
9) Cet article n'usurpe pas son titre, car
rarement à notre connaissance le "problème" de Virgile
aura été aussi vigoureusement posé.
R
10) La thèse d'un Virgile
athée a cependant rencontré quelques adeptes: voir
l'audacieux essai de V. Mellinghoff-Bourgerie. Mais il n'est que trop
certain que l'attitude des dieux dans l'Enéide ne
s'accorde pas facilement avec l'image traditionnelle du "pieux
Virgile" (voir e.g. à ce sujet W. A. Camps 41-50).
R
11) L'ouvrage de H. D. Weinbrot offre des
pages instructives à la fois sur la réalité du
personnage d'Octave-Auguste et sur le malaise des
néo-classiques anglais (mais aussi de leurs contemporains
français) dans leur lecture politique de Virgile: "an uneasy
admiration", écrit M. M. Kelsall 359.
R
12) Il ne semble pas que la signification
du concept de "cacozélie" (surtout latens) appliqué à Virgile
soit un problème qui ait beaucoup sollicité la
critique. Voir toutefois les études de H. D. Jocelyn et de W.
Görler (avec la discussion de G. W. Bowersock, lequel, p. 203,
doute sérieusement des compétences littéraires
d'Agrippa...). Ce n'est pas parce que le terme "cacozélie"
désigne chez Quintilien par exemple (Inst. Or. VIII, 3,
55-58) un défaut de type littéraire, qu'il faut penser
qu'Agrippa l'entendait en ce sens plutôt qu'en son sens plus
courant, à savoir "mauvaise imitation", "rivalité
coupable". Il semble bien en effet que le terme veuille faire
allusion ici au secret de "l'Art d'Ecrire" pratiqué par
Virgile et ses amis, et vise tout particulièrement leur usage
quasi "diabolique" de l'imitatio,
qui consiste classiquement à se couler dans le style de
l'autre, mais qui chez eux se mue en crime de
lèse-majesté dans la mesure où l'Autre en
l'occurrence est le plus souvent le
Princeps en personne, qu'ils se permettent ainsi de
critiquer et de ridiculiser par sa propre bouche en quelque sorte. Et
le plus agaçant aux yeux d'Agrippa, c'est que le savoir-faire
de ces criminels est tel qu'ils savent se rendre presque
insaisissables, grâce en particulier à ce
procédé fascinant qu'est le changement non
signalé de locuteur. R
13) in ueteribus
scriptis pleraque uocabula...ita fuisse media et communia ut
significare et capere possent duas inter se res
contrarias, Gell. XII, 9, 1. R
14) Nous renvoyons à l'ouvrage de
H.D. Weinbrot et à l'Enciclopedia Virgiliana; cf. aussi
R. D. Williams (1969) 170-174 sur le rejet de Virgile à
l'époque romantique. La violente attaque portée il y a
maintenant près de trente ans par R. Graves contre le Mantouan
est encore toute fraîche dans la mémoire des virgiliens.
Mais les calomnies continuent, à preuve
le récent essai de P. Levi, lequel ne doute pas que Virgile ne
soit "a sturdy supporter of the establishment", un profiteur du
Régime, la voix de son maître; voir aussi le roman
d'Alain Nadaud intitulé Auguste fulminant,
paru chez Grasset en 1997, où l'auteur se demande, noir sur
blanc, si la divine Enéide ne
serait pas "rien d'autre qu'un formidable blanc-seing pour l'avenir,
une fresque idéologique à grand spectacle,
chargée d'embellir l'innommable, de draper d'un voile de
gloire les forfaitures commises au nom de la raison d'Etat,
c'est-à-dire pour la seule survie politique du tyran" (sic).
R
15) On connaît les fameux vers:
«Dans Virgile parfois, dieu tout près d'être un
ange / Le vers porte à sa cime une lueur étrange».
Hugo ne fut pas toujours aussi bien disposé envers son
"maître divin" (cf. A. Guiard 136 sqq).
R
16) Selon le mot de G. Genette 22-3,
«le comique n'est qu'un tragique vu de dos».
L'Enéide retournée à la façon que
nous proposons ne se confond certes pas avec l'Enéide
travestie à la Scarron ou à la Cotton, mais elle n'en
fait pas moins apparaître Virgile comme un ironiste de
première grandeur, l'inventeur d'un nouveau comique. Deux
mille ans d'exégèse "sérieuse" (le Virgile
gai de P. Richard n'ayant pas fait recette) auraient pu nous
faire croire que «the Vergil of the Aeneid has lost the
capacity to see the comic side of human affairs» (H. Jacobson
292). On ne concédait à Virgile que quelques sourires
ironiques, quelques traits d'humour dispersés : cf. e.g. E. de
Saint-Denis, R. B. Lloyd, W. S. Anderson. L'ouvrage de K. Quinn avait
pourtant fait date (cf. le c.r. de J. Perret).
R
17) Comme l'observe D. R. Dudley (p. IX),
«Vergil is inexhaustible, a definitive book on him will never be
written». Le but de nos efforts serait atteint si ce livre
pouvait contribuer si peu que ce soit à donner un nouvel
élan aux études virgiliennes. R
18) On ne doit jamais oublier qu'Horace
place la poésie de l'Enéide sous le patronage du
"joyeux Liber": Inter iocosi munera
Liberi... /Troiamque et Anchisen et almae / Progeniem Veneris canemus
(C. IV, 15, 26-32): iocosus est un
qualificatif qui dans la troisième épode s'appliquait
à Mécène, ce commanditaire, selon Agrippa, de la
cacozelia latens.
R
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